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Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

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LA SYRIE FRANQUE
Entre Antioche et Jérusalem, les Francs vont édifier en Syrie pendant les trois premières croisades une véritable puissance militaire. Voyage au coeur des plus belles forteresses.

Le vent ! Un vent chaud, de sable, de poussière. C'est le souffle des cavaliers, des mirages. Il traverse la grande Syrie. Au galop ! Il s'engouffre dans la trouée de Homs. Il menace de me faire tomber : je suis en équilibre sur le chemin de ronde du krak des Chevaliers.

Autour, la plaine de Bouquaïa, la montagne Alaouite. Dans une brume de chaleur, vers l'horizon, la mer. Le krak, la citadelle amirale de la Syrie franque, a la forme d'un porte-avions en pierre. Nous sommes à peu près à mi-distance entre Alep et Damas. Qui contrôle le krak, verrouille le littoral et la route jusqu'à Jérusalem. Pour T. E. Lawrence, futur Lawrence d'Arabie, qui avait repris le chemin des croisades : « C'est la Le plus admirable château du monde"

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Ruines du château du Krak

Les Francs ne s'y sont pas trompés. Dès la première croisade, Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, s'empare en 1099 de cette « citadelle des Kurdes » : Hosn-el-Akrad. Le nom se transformera krat (kratum en latin) puis krak. Il y a là une résonance volcanique, sismique. Dix ans plus tard, Tancrède, régent d'Antioche, reprend la place occupée entre-temps par l'émir de Homs.
J'éprouve une certaine tendresse pour Tancrède. Prince normand du royaume de Sicile. Lieutenant loyal de Godefroi de Bouillon. Selon l'historien René Grousset, il a le goût de la terre, de l'enracinement. Il sera l'un des piliers de la dynastie franque en Syrie. Il épouse « à moult grande joie ». une Capétienne : Cécile de France. Il compte parmi ses pages Pons, le fils de son rival Baudouin du Bourg. Le jeune chevalier est secrètement amoureux de la belle Cécile. Sur son lit de mort, Tancrède demandera à Pons de l'épouser. Emouvante, franche passation de pouvoirs amoureux.
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Les croisés séduits par le parfum d'Orient
En 1142, la citadelle est donnée à l'ordre des Hospitaliers, ces braves qui planteront la croix dans la terre de Syrie. La vie quotidienne des Francs se lit dans la cuirasse de pierre du krak. Contre elle se brisèrent les armées de Nour ed-Din en 1163 (peu après l'échec de la deuxième croisade) et de Saladin en 1188 (prédication de la troisième croisade). Il ne sombra qu'en 1271 sous les coups des Mamelouks emmenés par le sultan Baybars. Le krak est un songe de calcaire, dore par le soleil, sur lequel il neige parfois l'hiver. Dans l'obscurité et la fraîcheur de la salle des gardes, j'ai l'impression de voir les 2 000 soldats allongés sur leur couche de paille, se restaurer autour des tables de pierre circulaires. Dans les cuisines se trouve encore un four géant où devait brûler un feu rougeoyant comme la foi. Les musulmans s'étonnaient de l'austérité des Franj.
Les croisés se laisseront séduire par le parfum d'Orient. De l'essence de rose coulera entre les mailles de leur cotte.
Dans la salle capitulaire où ne siégeaient que les chevaliers, une inscription en latin : « Que richesse, sagesse et beauté te soient données Mais garde-toi de l'orgueil qui souille tout le reste".
Ce n'est pas parole d'Evangile. Sans l'orgueil et la foi, mais aussi sans la soif de richesse, les Francs n'auraient pas fait de la Syrie une colonie d'outre-mer : la première croisade marque le temps de conquête. La deuxième est celle du reflux vers les citadelles de Marqab, du krak ou de Tartous après la déroute du siège de Damas en 1148. La troisième, à partir de 1188, voit la reconquête du littoral.
Je gagne le donjon du maître du krak. J'écoute le vent s'engouffrer par l'escalier. Ce vent qui incite le bruit des vagues. Il me faut les flots bleus de la Méditerranée.

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Ruines du château de Margat

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Je la trouve sur la riviera franque Tartous, l'orientale endormie

- Tartous fait tout le temps la sieste, me confiera un habitant.
Alors, pourquoi ne pas choisir le recueillement sous les bougainvilliers odorants autour de l'ancienne cathédrale, Notre-Dame de Tortosa, qui abrite le musée de la ville et où se trouve la fresque de l'église du krak des Chevaliers. Tartous, les Francs la traversent en 1099 et Raymond de Saint-Gilles la considérera comme sa terre.

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Ruines du château de Marqab

Pour le moment, je prends la mer, à bord d'un bateau, me régalant d'un chausson feuilleté au lait caillé et au miel.
Que mangeaient les Francs en Syrie ?
Des olives, du mouton, de la canne à sucre, des abricots, le plus beau fruit rapporté des expéditions en Terre sainte, selon le mot de Jacques Le Goff. Cap sur la seule île du littoral syrien : Arwad. La dernière possession flanque tenue jusqu'en 1302. Surprise en débarquant : les enfants d'Arwad se baignent devant les gigantesques blocs de pierre des remparts qui forment des piscines naturelles d'eau de mer.

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Ruines du château de Tortose

A côté, de solides femmes voilées de noir jusqu'au fanon surveillent la marmaille. On dirait des commères médiévales, des sculptures romanes à la peau de marbre. Elles ont des ancêtres normands ou germains ! Syrie, terre de sang-mêlé. Je quitte Arwad à regret, son chantier Lnaval, son vendeur ambulant d'épis de maïs, son atmosphère de villégiature désuète. La route est longue jusqu'au château de Saône.

Un matin de soleil brûlant, au milieu des ronces, des chardons bleus, des pins d'Alep, de la caillasse, dans un parfum de myrte et escorté par les cigales, j'essaie de retrouver le chemin de Saladin qui lui permit en 1188, à la veille de la troisième croisade, de prendre cette place forte située à une quarantaine de kilomètres de lattaquié. Voici la plus belle forêt syrienne.

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Ruines du château de Saône

Vu du plateau est, le château ressemble à un heaume de chevalier. Il domine un oued qui, à sec, ménageait un passage pour les pèlerins. J'ai l'impression d'être dans le maquis corse et la vallée de la Dordogne alors qu'au krak, je trouvais au paysage suie douceur toscane.
Nous approchons du fossé. Hallucination ! Long de 173 mètres, profond de 30, il a été creusé à main d'homme. Les parois ont été lissées pour empêcher toute prise aux assaillants. Du fossé émerge un pic de pierre pareil à un obélisque qui soutenait le pont-levis. Il faut descendre dans ce fossé où file désormais une route sur laquelle les habitants du coin jouent au football. Sous cet angle, le château a la masse d'un éléphant, les griffes d'un lion et des écailles de crocodile.
Pendant mon voyage à travers les forteresses franques, du château de Saône à celui de Marqab, du donjon de Chastel Blanc au krak, je passerai mon temps à m'appuyer contre des murs de six mètres d'épaisseur, à toucher des boulets de pierre coincés entre des mâchicoulis, à enlacer des colonnes à la verticalité catholique et au chapiteau byzantin, à suivre du doigt des inscriptions en arabe : « Au nom de Dieu bon et miséricordieux".

L'Occident et l'Orient, la chrétienté et l'islam ont scellé leurs noces de sang dans le calcaire, le marbre, le basalte. Toute place forte en Syrie est une poupée russe où s'emboîtent les civilisations byzantine, catholique, musulmane de façon à la fois chaotique et harmonieuse. Un hammam jouxte une chapelle, elle-même transformée en mosquée. Les hommes aussi subissent des influences contradictoires. Robert de Saône est ami avec l'atabeg de Damas. Après un renversement d'alliances, le Franc se voit retenu prisonnier par son hôte et fixe lui-même le prix de sa rançon. Mais leur amitié est si forte que l'atabeg lui demande de se convertir à l'islam. Robert de Saône refuse. Furieux, son plus cher ami lui coupe la tête. En hommage, il la fera incruster de diamants et s'en servira comme coupe à boire.
Au château de Saône, baptisé depuis 1957 château Saladin, la partie musulmane est restaurée par la Fondation de l'AgaKhan. Il est, en effet, aujourd'hui le chef des ismaéliens, dont les ancêtres formaient la secte des Assassins qui tantôt s'allièrent avec les Francs et tantôt firent des ravages dans leurs rangs.

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Ruines du château de Masyaf

Leur quartier général était le château de Masyaf. Jamais les Francs n'osèrent l'assaillir. Je m'y rends ! Les Assassins sont considérés comme les pères des kamikazes. Ils pratiquaient l'attentat suicide avec une certaine allégresse. Leur chef, appelé le Vieux de la Montagne, aurait demandé à deux de ses serviteurs de se jeter dans le vide pour montrer à Henri de Champagne l'infaillibilité de leur obéissance.

A Masyaf, le vent se déchaîne. Il gronde les tentes tsiganes qui se trouvent au pied du château comme des outres. A l'intérieur de la citadelle, je fais la connaissance d'une belle archéologue, descendante d'une lignée de princes syriens : elle aurait séduit Lamartine ou Barrès, pèlerins de l'Orient franc. je rencontre aussi le responsable syrien de la restauration, qui s'apprête à soutenir une thèse à la Sorbonne sur l'architecture ismaélienne : Haytam Hasan.

- Les Assassins ne sont pas des fumeurs de hachisch comme on le prétend, me dit-il. On les appelait « Hachichiyyin » parce qu'ils mangeaient des herbes C'est un peuple pacifique, ouvert aux autres cultures, tolérant. Le dogme ismaélien interdit le suicide, sauf en cas d'agression. Ce sont les Francs qui les ont poussés à se radicaliser : Et vous Haytam, de quelle origine êtesvous ?
- Ismaélienne, bien sûr, répond-il, ses grands yeux bleus pétillant de malice alors que le vent menace de nous emporter.

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Ruines du château de Marcab

Il me reste à rejoindre Damas, où les croisés n'ont jamais réussi à pénétrer et où, devant la mosquée des Omeyyades, je croquerai un abricot confit à la pistache pour garder un goût sucré de cette traversée de la Syrie franque sur laquelle souffle le vent brûlant, salé de notre histoire médiévale et immédiate.
Sources : Extrait du Figaro-Magazine du 19 juillet 2003 - Par Olivier Frébourg Photos Pascal Lafay

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