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Possessions des Croisés en Orient-Latin

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Frédéric II roi de Jérusalem (1222-1231)

Après l’échec de la Cinquième Croisade, Jean de Brienne partit pour l’Occident afin d’exposer aux souverains l’état de la Terre Sainte et de leur demander leur aide. Son premier soin fut d’apprendre à Honorius III le rôle néfaste joué par le légat Pélage : il obtint du Pape la promesse qu’à l’avenir ce serait le roi de Jérusalem qui aurait le commandement des expéditions de Croisés et qui bénéficierait des conquêtes réalisées par elles. Honorius III conçut alors un projet qui paraissait riche d’heureuses conséquences pour la Syrie franque : il s’agissait de marier la fille de Jean, Isabelle, héritière du royaume, à l’empereur Frédéric II pour assurer à la Terre Sainte le concours de toutes les forces du Saint-Empire.

Car il n’était pas question de renoncer à la Croisade : les deux dernières expéditions, pas plus que la Troisième Croisade, n’avaient atteint leur but. Jérusalem était toujours à reconquérir. A l’appel de la Papauté, tout l’Occident envisagea de reprendre dans quelques années la tâche interrompue. Le roi de France lui-même, ce Philippe-Auguste dont l’attitude en 1191 avait été pour une part dans l’échec de la campagne de reconquête, continua à manifester de l’intérêt pour le royaume de son protégé Jean de Brienne, (qu’il avait désigné aux barons hiérosolymitains venus lui demander un époux pour la reine Marie) : il légua, en 1223, une somme importante — on affirma qu’il s’agissait de 150.000 marcs d’argent — à la Terre Sainte. Mais, depuis Frédéric Barberousse et surtout depuis Henri VI — en somme, depuis que les Hohenstaufen avaient conquis la Sicile —, c’était l’Empire qui était le principal appui des Croisades : Henri VI avait lancé vers l’Orient l’expédition de 1197, Philippe de Souabe, s’il n’avait pas eu le temps de se croiser, avait pris soin, à peine reconnu empereur, d’instituer un impôt dont les revenus seraient attribués à la Terre Sainte (1er octobre 1207) (1). Quant à Frédéric II lui-même, on avait compté sur lui pour la Cinquième Croisade : s’il n’y était pas venu, il avait envoyé ses contingents. Honorius III pensa que, s’il était personnellement intéressé à la défense de la Terre Sainte, il apporterait à l’œuvre de croisade un concours irrésistible. Pour Jean de Brienne, la perspective d’avoir l’Empereur pour gendre paraît avoir ébloui le cadet d’une petite famille baronniale qu’il était resté.

«  Frédéric II accepta ce projet avec empressement. Il y vit le moyen de réaliser d’un coup le programme oriental de son père Henri VI, la subordination, ou, mieux ici, l’annexion de l’Orient latin à l’Empire germanique  ». Les fiançailles furent donc conclues, et Honorius III, très heureux du résultat ainsi obtenu (Philippe-Auguste, politique plus prévoyant, se montra plus réticent), s’empressa de faire savoir partout que l’Empereur avait pris la croix. Il proclama alors la Croisade (en 1223) et fixa le départ à l’année 1225 (2). Tout l’Orient chrétien exulta : le patriarche d’Alexandrie et ses évêques complimentèrent le Pape, lui exposant leurs doléances au sujet des sévices qu’ils avaient eu à souffrir et exprimant leur désir de voir bientôt Frédéric y mettre fin. Le patriarche suggérait un plan de campagne permettant d’éviter la Mansûra, en débarquant à Rosette, et signalait l’appui que les partisans des Fatimides offriraient aux Croisés. La reine de Géorgie Russudan et son connétable Iwane — un des meilleurs hommes de guerre du temps — envoyèrent à Rome l’évêque d’Ani, David, pour présenter leurs excuses de n’avoir pu agir en 1221 en liaison avec Pélage et pour annoncer qu’ils avaient appris la mise en route de l’Empereur ; lorsque celui-ci les en avertirait, toute la noblesse géorgienne (qui s’était croisée, le connétable en tête) se mettrait elle aussi en mouvement (1224). Le Pape répondit que le départ de Frédéric était prochain et attribua aux Croisés géorgiens les mêmes privilèges qu’aux Croisés latins (3).

Pendant que d’aussi utiles alliances (le royaume de Géorgie, malgré les ravages mongols de 1221, était alors fort puissant et menaçait l’Arménie musulmane dont il avait entrepris la conquête) se nouaient et que l’Orient attendait impatiemment Frédéric II, celui-ci préparait posément sa Croisade ; il avait d’ailleurs pris la croix dès 1215, et il devait penser que rien ne pressait : le royaume de Jérusalem n’avait-il pas conclu des trêves avec le Caire et Damas ? En 1224 le grand-maître des Teutoniques, Hermann von Salza, qui devait être l’agent dévoué de Frédéric II en Terre Sainte, vint l’entretenir de la situation exacte de la Syrie. L’Empereur fit alors commencer la construction de cinquante huissiers, ces grands vaisseaux de transport équipés spécialement en vue du débarquement des chevaux qu’ils transportaient. Cette flotte, préparée dans les arsenaux de Sicile et d’Italie, pouvait contenir, avec leurs montures, deux mille chevaliers et 10.000 autres soldats (4).

Mais, avant de se mettre en route, Frédéric voulut célébrer son mariage. D’abord épousée par procuration à Tyr (août 1225), la jeune Isabelle fut conduite par l’archevêque de cette ville et par Balian de Sidon à Brindisi, où Frédéric l’épousa solennellement le 9 novembre 1225. Frédéric s’adressa aussitôt à son beau-père, lui fit observer qu’en droit il n’était que régent du royaume dont Isabelle était la reine, puisque la mère de celle-ci, Marie de Montferrat, était morte. En conséquence il exigea de Jean qu’il lui remît le royaume. Jean, à qui on avait cependant promis qu’il resterait en possession de la royauté sa vie durant, dut s’exécuter, et il traîna dès lors à la suite de l’empereur une existence remplie des affronts de son impérial gendre qui entendait bien ne consacrer à son nouveau royaume que le minimum de temps. Ils finirent par se brouiller, et Jean se réfugia à Rome. La reine Isabelle mourut peu après, en 1228, laissant un fils, Conrad IV de Hohenstaufen (Conrad II de Jérusalem) pour lequel Frédéric exerça le gouvernement.

Une fois maître de la Syrie — où il remplaça le bayle Eudes de Montbéliard, qui exerçait la régence depuis 1222 comme connétable et comme proche parent du roi Jean, par un représentant plus sûr et non suspect d’attaches avec les Brienne, Thomas d’Acerra (1226) (5) — Frédéric se désintéressa de la Croisade et, aidé par les circonstances, chercha à entrer en possession de sa capitale sans avoir à tirer l’épée et sans avoir à faire les frais d’une véritable expédition. Tandis que son retard l’empêchait de profiter de l’alliance géorgienne (un an après la date fixée pour la Croisade, en 1226, les Géorgiens furent attaqués et battus par le nouveau sultan du Khwarizm, Jelâl al-Dîn, le célèbre et malheureux adversaire de Gengis-Khan), il négocia avec le sultan d’Egypte (6). Al-Kâmil, en effet, malgré son étroite alliance avec son frère al-Ashraf (possesseur de la Haute-Mésopotamie et de la Grande-Arménie), était en lutte avec son autre frère al-Mu’azzam qui venait de prendre le titre de sultan à Damas et d’appeler contre les autres Ayyubides les terribles bandes khwarizmiennes de Jelâl al-Dîn, dont la barbarie était universellement redoutée. Dans son effroi, al-Kâmil vit la Croisade latine non plus comme un péril, mais comme le salut : en abandonnant la Palestine, déjà bien des fois dévastée et qu’il avait failli sacrifier en 1218-1221, le sultan d’Egypte pouvait espérer se faire un allié de Frédéric et utiliser ses Croisés pour la défense en commun de la Syrie. C’était la politique des rois et atabegs d’Alep et de Damas au début du XIIe siècle, quand ils s’unissaient aux Francs pour refouler les «  contre-croisades  » venues de l’Iraq et de l’Iran.

L’appel à la Croisade venu d’Egypte et non plus des Francs — ce qui eût paru extraordinaire au temps de Saladin — fut apporté à Frédéric par un des principaux émirs égyptiens, Fakhr al-Dîn, à la fin de 1226. Les négociations durèrent jusqu’à la fin de 1227 : al-Kâmil, promettant la rétrocession de Jérusalem, demandait à l’Empereur de venir en Syrie pour coopérer à la lutte contre le sultan de Damas — qui possédait justement Jérusalem — et ses alliés du Khwârizm. Un accord fut conclu sur ces bases, et Frédéric commença à envoyer des troupes au Levant (arrivée du duc de Limbourg, octobre 1227). Malheureusement l’Empereur tarda encore, sous divers prétextes — et pendant ce temps al-Mu’azzam mourut, en novembre 1227, ce qui compromit fortement la validité du traité passé avec al-Kâmil (7). D’autre part, le pape Grégoire IX, irrité des délais que Frédéric mettait à accomplir son vœu, inquiet aussi de ces tractations avec les Musulmans qui transformaient la Croisade en une entente franco-musulmane, finit par excommunier l’Empereur (28 septembre 1227).

C’est alors — malgré l’interdiction formelle du Pape — que Frédéric se décida à partir, ayant presque annihilé par ses atermoiements l’effet de son habile préparation diplomatique. Non seulement il se mettait en route excommunié et un peu trop tard pour ses négociations avec le sultan, mais il négligea d’emmener une armée comparable à celle de Conrad III, de Frédéric I ou d’Henri VI : les contingents du duc de Limbourg, des Croisés anglais, cinq cents chevaliers conduits par le maréchal d’Empire, Ricardo Filangieri, cent autres venus avec lui formaient toute son armée, moins de quinze cents chevaliers et dix mille piétons au total, en y comprenant les Croisés venus de Chypre, les Ordres religieux et les Francs de Syrie !

En outre, Frédéric réussit à s’aliéner la chevalerie franque : son excommunication lui enlevait le concours du Temple et de l’Hôpital, qui consentirent à le protéger, mais seulement de loin. Et, à son arrivée à Chypre, Frédéric II se souvint que le royaume chypriote relevait de l’Empire comme concédé par Henri VI à Amaury de Lusignan. Or il y avait une minorité, et Jean d’Ibelin, après son frère Philippe, assumait la régence pour le petit roi Henri I : l’Empereur réclamait cette régence en vertu des us et coutumes des pays d’Empire. Les Ibelin la lui refusèrent en vertu des usages d’Outremer. Frédéric II — qui avait essayé de s’en emparer en 1225 — décida, à son arrivée dans l’île (21 juillet 1228) de s’en assurer par la force. Il attira Jean dans un banquet, et lui réclama brutalement la cession de la régence. Jean réussit à sortir de cette situation périlleuse sans abandonner ses droits, mais il dut reconnaître la suzeraineté impériale sur le royaume de Chypre : Frédéric remit alors la régence aux représentants du parti chypriote opposé à celui des Ibelin (les Barlais, Bethsan, Cheneché, Rivet et Gibelet, descendants des premiers compagnons de Guy de Lusignan).

En mauvais termes désormais avec les barons du clan Ibelin (la majorité des barons syriens), Frédéric débarqua à Acre (7 septembre 1228). Heureusement pour lui, al-Kâmil et al-Ashraf songeaient beaucoup moins à lutter contre les Francs qu’à dépouiller de Damas leur neveu al-Nâsir, fils d’al-Mu’azzam. Grâce à «  ce jeu diplomatique singulièrement complexe, qui, dans le monde aiyûbide, servait d’arrière-plan à la croisade germanique  » (8), Frédéric II allait encore pouvoir manœuvrer entre les princes musulmans. D’ailleurs les Croisés, pendant l’année qu’ils avaient attendu leur chef, n’avaient pas perdu leur temps : les Franco-Anglais avaient chassé de Sidon les Damasquins qui possédaient la moitié de cette ville et avaient relevé les fortifications de la cité phénicienne (ou du moins celles de la citadelle, le «  Château de la Mer  »).

Les Allemands, de leur côté, avaient restauré les murailles de Césarée (printemps 1228) et reconstruit l’ancien Château-du-Roi, dans les montagnes d’Acre : «  Montfort  » ou «  Franc-Château  » comme on appela la nouvelle forteresse, devint la principale place de l’Ordre Teutonique à qui le comte de Henneberg, héritier de Jocelin III d’Edesse (le dernier possesseur de ce fief) avait cédé ses droits.

Les princes musulmans, pour avoir un prétexte à leur arrivée en Syrie où ils ne songeaient qu’à enlever Damas au jeune al-Nâsir, lançaient des proclamations pour annoncer qu’ils allaient défendre la Syrie contre les Francs et très particulièrement empêcher la chute de Jérusalem ; cependant Frédéric, à peine débarqué, reprit ses négociations avec al-Kâmil.

Celui-ci ne pouvait oublier que, sans son appel, Frédéric n’aurait peut-être pas entrepris son expédition : l’empereur ne pouvait se rembarquer sans avoir obtenu satisfaction relativement à la réoccupation de la Ville Sainte, sous peine de perdre tout prestige. La négociation s’avérait toutefois très difficile, car les adversaires d’al-Kâmil auraient beau jeu à dénoncer la christianophilie du sultan d’Egypte. Il fallut que Frédéric fît une démonstration armée (sans toutefois se livrer à de véritables hostilités): c’est pourquoi il Se porta en novembre 1228 sur Jaffa dont il reconstruisit les murailles ; complétant ainsi l’œuvre commencée par Jean de Brienne à Tyr, à Césarée et à Châtel-Pèlerin, Montfort, Sidon, Césarée et Jaffa inscrivaient à l’actif de la «  Sixième Croisade  » leurs remparts restaurés. Cependant al-Kâmil et son frère al-Ashraf continuaient à assiéger Damas, et la preuve d’activité que venait de donner Frédéric facilita les pourparlers entre le sultan et lui, pourparlers que menaient Thomas d’Acerra et Balian de Sidon. C’est ainsi qu’on aboutit à l’extraordinaire traité de Jaffa, du 18 février 1229, par lequel le royaume obtenait une trêve de dix ans, complétant la trêve de huit ans conclue en 1221. Ce traité spécifiait d’importantes récupérations territoriales en faveur des Francs : la seigneurie de Sidon (sans Beaufort), dans ses limites anciennes, et celle du Toron étaient rendues à leurs anciens possesseurs. Avec la région de Nazareth (y compris Saphorie), le nord du royaume était redevenu un bloc de territoires important.

Au Sud, les rétrocessions avaient un caractère beaucoup plus symbolique : le territoire de Lydda et Ramla, dont les Latins possédaient déjà la moitié, leur était complètement cédé, ainsi que la route de pèlerinage allant jusqu’à Jérusalem. Enfin cette ville elle-même faisait retour au royaume dont, depuis quarante ans, elle était la capitale purement nominale. Mais cette restitution, à laquelle il faut joindre celle de Bethléem, n’allait pas sans contrepartie. Tout d’abord les Lieux-Saints de l’Islam, mosquée al-Aqsâ et Dôme de la Roche ou mosquée d’Omar (la roche sacrée d’où, selon la légende, Mahomet se serait envolé vers le ciel) restaient aux mains des Musulmans : il n’était pas question de réinstaller dans leurs anciens locaux les couvents du Temple Notre-Seigneur et des Chevaliers du Temple. Mais ce n’était qu’une enclave religieuse, puisque les Sarrasins n’étaient pas admis à y être armés. La ville était franque, avec ce qui restait de ses murailles (la Tour de David), mais la province de Jérusalem était toujours musulmane. Son chef-lieu était transféré à al-Bira, l’antique Mahomerie des Francs, et tous les villages dépendant de la Ville Sainte restaient sous la juridiction des fonctionnaires aiyùbides. Enfin, selon les auteurs musulmans, il était interdit de relever les murailles de la ville. A vrai dire, il semble que Frédéric avait l’intention d’en reconstruire tout ou partie, et que le sultan laissait dire qu’il n’avait pas permis à l’Empereur de refaire de Jérusalem une place forte. C’est là un problème qui reste mal connu (9).

Premier — et seul — des rois de Jérusalem à reparaître dans leur capitale depuis Guy de Lusignan, Frédéric voulait aller recevoir la couronne dans le Saint-Sépulcre, alors que depuis 1187 on couronnait les rois dans la cathédrale de Tyr. Le second royaume de Jérusalem devenait ainsi une réalité. Mais les Francs de Syrie, et surtout les Templiers, traditionnellement hostiles à l’autorité royale et mécontentés par le fait qu’on ne leur rendait pas leur «  Temple  », étaient loin d’approuver unanimement le traité de Jaffa. Les Ibelin n’avaient pas pardonné à Frédéric d’avoir enlevé la baylie de Chypre au chef de leur famille. Et on peut soupçonner les milieux syriens d’avoir nourri — peut-être surtout par hostilité à l’Empereur — des sympathies pour les Damasquins (auxquels, assurait-on, commandait, au nom d’al-Nâsir, un chevalier espagnol ayant fait partie de l’Ordre du Temple) : c’est ainsi que, parmi leurs griefs contre le traité, pourtant fort avantageux, de Jaffa figurait le reproche de n’avoir pas obtenu pour la rétrocession de Jérusalem l’approbation du roi de Damas al-Nâsir, détenteur légitime de la Judée.

Toutes ces rancunes se firent jour lors du voyage de Frédéric II à Jérusalem (17 mars 1229). Souverain excommunié, celui-ci ne pouvait espérer être sacré au Saint-Sépulcre selon la formule traditionnelle. Aussi n’y eut-il dans ce sanctuaire (car le «  roi de Jérusalem  » ne voulait pas renoncer au sacre) aucune cérémonie religieuse : ayant pris sur l’autel la couronne royale — ce n’était plus la couronne des Baudouin, prise par Saladin avec les autres insignes royaux en 1187 et envoyée par lui au Khalife de Bagdad —, Frédéric la posa lui-même sur sa tête, comme il était arrivé aux empereurs allemands de le faire à Saint-Pierre de Rome, comme Napoléon Ier devait le faire à son tour. Mais le surlendemain, l’envoyé du patriarche Géraud de Lausanne arrivait à Jérusalem. Fort estimable d’ailleurs, ce prélat se montra trop fidèle aux instigations du parti anti-impérial : il avait reçu de Rome la confirmation de l’excommunication lancée contre l’Empereur. Il choisit le moment où Frédéric terminait ses délicates négociations avec les Musulmans — moment où il fallait à tout prix éviter, malgré les torts qu’il pouvait avoir, de lui faire «  perdre la face  » : n’était-il pas après tout le roi de Jérusalem ? — pour faire promulguer cette excommunication dans la Ville Sainte.

Mieux encore : pour protester contre la parodie de couronnement à laquelle l’Empereur s’était livré comme contre la scandaleuse entente avec l’Egypte que Frédéric entendait substituer à la guerre sainte, Géraud avait chargé son envoyé l’archevêque Pierre de Césarée, de jeter l’interdit sur Jérusalem. Furieux contre l’hostilité impolitique du milieu syrien, Frédéric — qui étudiait alors la possibilité de relever les remparts de la ville — sortit immédiatement de sa capitale recouvrée pour gagner Jaffa, en exprimant à l’ambassadeur égyptien Fakhr al-Din sa rancœur contre les Francs et son regret d’avoir demandé Jérusalem au Sultan !

Arrivé à Acre, Frédéric II fit bloquer le patriarche dans son hôtel, attaqua la caserne des Templiers (qui se montraient ses pires ennemis) ainsi que leur château de Châtel-Pélerin, et chercha à remettre le pouvoir réel à ses fidèles, seigneurs allemands et Ordre Teutonique, ainsi qu’aux garnisons qu’il laissait en Syrie. Il était d’ailleurs rappelé en Italie par l’insurrection guelfe et l’invasion de son royaume sicilien par Jean de Brienne : il se rembarqua à Acre, le 1er mai 1229, poursuivi par une émeute populaire. Le bilan de sa Croisade, symbolique surtout — car, territorialement, les gains faits par le royaume franc étaient assez médiocres —, était indiscutablement supérieur à celui des expéditions précédentes : Jérusalem était recouvrée, ce qu’on n’avait pu réaliser jusqu’alors, et recouvrée aux moindres frais. Mais, à côté de ce qu’on avait attendu de l’arrivée du maître de l’Occident dans le Levant, les résultats étaient bien maigres : quatre places fortes restaurées (Sidon, Césarée, Montfort et Jaffa), les villes de pèlerinage rendues aux chrétiens, la reconstitution des territoires francs d’Acre, Tyr et Sidon, c’était peu de chose en comparaison de la commotion ressentie de l’Egypte à la Géorgie lors de l’annonce du prochain départ de Frédéric. Les moyens mis en œuvre avaient été trop faibles, les retards de l’expédition avaient failli en compromettre irrémédiablement le résultat.

Revenu en Occident, Frédéric continua à maintenir ses relations avec les princes musulmans à qui il devait le succès de sa «  Croisade  ». De fréquentes ambassades renforcèrent l’amitié entre le sultan d’Egypte et lui : ainsi, en 1232, les envoyés d’al-Kâmil apportèrent à Frédéric II, dont on connaissait le goût pour les sciences, une tente ingénieusement agencée, sur les parois de laquelle (comme dans un Planétarium moderne) un mécanisme analogue à celui des sphères célestes reproduisait le mouvement des étoiles. L’Empereur répondit à cette courtoisie par l’envoi au sultan de cadeaux rares, d’animaux exotiques comme un ours blanc etc... Cette amitié, qui devait dégénérer au temps de la lutte entre la Papauté et l’Empire en véritable collusion (vers 1246) et continuer jusqu’à l’extinction des Hohenstaufen (1268), fit scandale : on reprochait déjà à Frédéric son athéisme dont il avait donné des preuves lors de son séjour à Jérusalem (les Musulmans eux-mêmes l’avaient remarqué) (10). Voici qu’à la «  Pâque des Sarrasins  » on vit le «  sultan de Sicile  », qu’était un peu Frédéric II, offrir un banquet, à sa propre table, aux ambassadeurs du sultan d’Egypte ainsi qu’à ceux du Vieux de la Montagne (1232).

Or on chuchotait, non sans vraisemblance, que ceux-ci recevaient ainsi les remerciements de l’Empereur à leur maître, le chef des redoutables Ismaïliens, pour le service que celui-ci venait de rendre à Frédéric, en envoyant un de ses sicaires «  assassiner  » le duc Louis de Bavière (1231). Le roi de Hongrie, également menacé, n’aurait eu que le temps de racheter sa vie par l’envoi de présents à l’allié de l’Empereur (11). C’est en se dégageant de l’aspect religieux des Croisades que Frédéric pensait assurer la survie de l’Orient Latin, et, de fait, comme l’a écrit M. Grousset, son expédition en Syrie avait pu paraître le «  voyage du sultan d’Italie chez son ami le sultan d’Egypte... Certes, il ressemblait bien peu aux Croisés de naguère, l’étrange pèlerin qui déclarait n’avoir entrepris le voyage de Terre Sainte que pour entendre, durant les nuits d’Orient, monter l’appel du muezzin (12).  » Mais les temps n’étaient pas venus d’une tolérance aussi complète, tolérance frisant d’ailleurs l’irréligion. Les Musulmans eux-mêmes (non pas les princes ayyubides, fort aptes à comprendre l’utilité d’une entente avec Frédéric II, maître des ports syriens et des ports italiens, contrôlant ainsi le trafic de l’Egypte, mais leurs sujets) le démontrèrent dès 1229. Poussés par leurs fakirs, les Sarrasins de la région de Jérusalem se jetèrent sur la Ville Sainte, ilot dépourvu de murailles au milieu d’une banlieue hostile, et commencèrent à la piller, en faisant quelques victimes parmi ceux qui n’avaient pu se réfugier dans la citadelle. Une armée de secours, prévenue par le bailli (ou châtelain) de Jérusalem, Renaud de Cayphas, accourut et acheva grâce à la rapidité de ses Turcoples (commandés par Baudouin de Picquigny, futur châtelain de la Ville Sainte) la victoire remportée par Renaud. Mais l’alerte était significative. «  Le coup de main n’avait échoué que parce qu’aucun prince musulman ne l’avait appuyé (13).  »

Si les relations amicales entre les souverains, succédant à cette leçon administrée aux «  vilains  », maintirent pour dix ans la domination franque sur Jérusalem et la paix générale (sauf dans le comté de Tripoli, non inclus dans la trêve de Jaffa, avec la principauté d’Antioche : des guerres locales opposèrent les Ordres religieux, renforcés de contingents hiérosolymitains, aux princes musulmans d’Alep et de Hâma) (14), elles eurent le tort de paralyser la Syrie latine au moment où les Francs auraient pu profiter des guerres entre Musulmans.

En effet, tandis que Frédéric II renforçait son alliance avec al-Kâmil (1232), une grande guerre se préparait en Asie : en même temps que la famille d’al-’Adil s’assurait la domination des pays égyptiens et syriens, la vieille dynastie Seljukide installée à Qoniya avait constitué en Anatolie un empire puissant, s’assujettissant les émirats locaux de Cappadoce et de Grande-Arménie, ainsi que certaines principautés grecques et arméniennes. La menace qui pesait sur la Mésopotamie (une des deux terres vers lesquelles s’exerçait l’expansion Seljukide avec la Géorgie) allait faire l’union de tous les Ayyubides, ligués pour défendre Khilat contre les Turcs d’Anatolie. La défaite des Ayyubides à Kharpût, en 1234, allait terminer cette campagne au profit de leurs adversaires, mais, en attendant, Kaiqobâd Ier recherchait contre les Ayyubides l’alliance franque. Il alla jusqu’à écrire au Pape, en lui envoyant un de ses vassaux grecs, Jean Gabras (mai 1234), pour lui proposer de l’aider à reconquérir la Terre Sainte. Cette lettre révèle que depuis 1230 Kaiqobâd envoyait message sur message aux souverains de la Chrétienté, Frédéric II et Grégoire IX (15). Mais rien ne montre que Frédéric, en dehors de protestations d’amitié envers le sultan Seljukide, ait tiré profit de ces dissensions pour obtenir d’al-Kâmil de nouvelles concessions. Il ne tira pas non plus d’avantages des disputes entre les frères ayyubides de Damas et du Caire (1237-8) ; c’est tout au plus si ses représentants à Jérusalem en profitèrent pour relever les murs de la Ville Sainte (16).

C’est que Frédéric ne pensait plus à son royaume de Syrie que pour y lutter contre le parti guelfe qui y avait, depuis sa Croisade, pris une grande extension. La guerre civile et la division du pays devaient, au bout d’un certain temps, paralyser le royaume latin, conséquence lointaine, mais inévitable, de la mainmise du souverain Hohenstaufen sur l’état franc de Palestine et Phénicie. Ainsi se terminait sur le plan extérieur le règne effectif de Frédéric II, seul roi du nouveau royaume de Jérusalem à pouvoir porter ce titre au plein sens du mot : fertile en résultats qui le plaçaient au-dessus des règnes précédents, il les compromettait par l’insuffisance des moyens mis en œuvre pour les conserver. La possession de Jérusalem par les Latins, qui devait durer quinze ans, allait rester extrêmement précaire, faute d’un renforcement suffisant de la défense de cette ville. Frédéric II avait, malgré son extrême habileté, surestimé la puissance de sa diplomatie : qu’aux prudents et souples souverains qui s’étaient trouvés sur les trônes de Syrie et d’Egypte succèdent des chefs de guerre plus énergiques, qu’une horde barbare se jette sur la Terre Sainte, et tout sera annihilé. D’autant plus que la lutte à outrance qui allait reprendre en 1239 entre Grégoire IX et Frédéric, succédant à la guerre civile déchaînée en Syrie par les maladresses de l’Empereur-roi et par sa brutalité cauteleuse (si différente de sa souplesse à l’égard des Musulmans), devait mettre son royaume du Levant en état de moindre défense. Après avoir rendu Jérusalem à la Chrétienté, Frédéric II devait la lui faire perdre à nouveau. Mais il serait injuste de ne pas reconnaître que, grâce à lui, en 1229, les bannières du roi de Jérusalem flottaient à nouveau sur la Tour de David d’où elles avaient disparu quarante-deux ans plus tôt, et que les villes de Tyr, Acre, Sidon et Jaffa pouvaient à nouveau respirer.
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes 1 — Chronica regia Coloniensis, page 252. — Martene, Thesaurus nov., anecdote., I, col., 805: Philippe de Souabe, qui n'avait triomphé de Bertlod de Zahringen, puis d'Otton de Brunswick, qu'en 1206, instaura à la diète de Nordhausen un impôt, établi pour 5 ans, de 6 deniers par charrue de 2 par feu urbain, après avoir reçu des lettres du patriarche de Jérusalem et des deux Grands-Maîtres.
2 — Chronica regia, page 252 ; René Grousset, tome III, page 272.
3 — Pressuti, tome I, page LV ; Tamarati, pages 416-417. Par l’intermédiaire des chanoines du Saint-Sépulcre comme par leurs moines de Jérusalem les Géorgiens devaient être en liaison constante avec les Latins de Syrie
4 — Chronica regia, page 253.
5 — Ernoul, page 448, atteste la parenté d'Eudes avec le roi, dont témoigne d'autre part la présence de Gautier, père d'Eudes, auprès de Gautier de Brienne, frère de Jean, en 1202-1204. — Thomas d'Acerra était l'oncle de Saint Thomas d'Aquin (né en 1225).
6 — Le rôle de la Géorgie dans l'histoire des Croisades — mis en relief au XIIe siècle par l'historien d'Antioche Gautier le Chancelier — est assez important. C'est sans doute la pression géorgienne sur le royaume d'Al-Ashraf qui empêcha jusqu'en 1221 celui-ci d'aller secourir efficacement al-Kâmil en Egypte. Mais lorsque Jelal al-Dîn eut conquis l'Irtan et l'Adharbaijan, le voisinage de ce puissant empire neutralisa la bonne volonté géorgienne, tandis que ce royaume chrétien commençait à s'affaiblir.
7 — La tutelle du nouveau sultan aurait, selon Ernoul (page 458) été confiée par la-al-Mu-'azzarm à un chevalier espagnol, ex-Templier mais non renégat (un des innombrables mercenaires latins qui servaient alors en Orient), parce que sa loyauté lui semblait une garantie contre les ambitions d'al-Kâmil. Faut-il voir dans ce récit un état d'esprit pro-damasquin chez les Francs de Syrie, opposé à l'égyptophilie de Frédéric ?
8 — René Grousset, tome III, page 298.
9 — Maqrizi, dans Revue de l'Orient Latin, tome IX, page 525 ; discussion de ces «  côtés obscurs de la paix frédéricienne  » dans René Grousset, tome III, page 318. Le Toron devait également rester une ville ouverte. — Le texte de Willelmi Chronicon Andrenis (M. G. H., S. S., XXII, page 769), fort détaillé, est assez probant en faveur d'une réfection de la tour de David et d'une reconstruction de la porte Saint-Etienne par ordre de Frédéric.
10 — René Grousset, tome III, pages 300 et 315.
11 — Chronica regia, page 263. — René Grousset, tome III, page 363. — Aubri de Trois-Fontaines, page 939.
12 — Aubri de Trois-Fontaines, page 322.
13 — Aubri de Trois-Fontaines, page 326.
14 — En 1233, Pierre II d’Avallon, Jean d’Ibelin et Gautier de Brienne participent à une campagne des Hospitaliers contre Hâma.
15 — Raynaldi Annales ecclesiastici, ann. 1235, XXXVIII — XL ; René Grousset, tome III, page 369 ; CF., aussi notre édition de Simon de Saint-Quentin, en préparation.
16 — La chronique d’Andrea Dandolo (Muratori, Hist., patriae, XII, page 347) accuse, malgré les dommages causés aux chrétiens au cours de ces conflits, les agents de l'empereur de ne pas s’en être occupés «  officiales autem imperatoris nihil aliud quam shisma inter borones nutriunt.  »

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

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