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Quelques études réalisées sur les Templiers

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Suppression de l'Ordre du Temple en Roussillon
Dès la fin du XIIIe siècle, de graves accusations, de tristes pressentiments s'élevaient contre l'ordre du Temple, et si personne ne pouvait encore avoir l'idée de la suppression violente de la noble milice, du moins pouvait-on entrevoir le jour où, n'ayant plus rien à défendre au pays d'Outre-mer, elle ne serait plus qu'une institution inutile et peut-être funeste, sans but et sans appui. Un fait surtout frappait l'opinion publique : c'était l'insuccès général des croisades, la perte successive des possessions d'Orient et les calamités qui avaient ruiné la dominatior des chrétiens. Cet insuccès d'une cause que l'on considérait comme celle de Dieu même, et que Dieu semblait condamner, était attribué par bien des gens à l'ordre religieux et militaire du Temple qui s'en était constitué, pour ainsi dire, le défenseur officiel. Les accusations redoublèrent de force à la chute de Saint-Jean d'Acre (1291), le dernier boulevard de la domination chrétienne en Palestine, et c'était un soldat du Temple, un vieillard d'origine aragonaise, qui s'écriait à la vue de ces désastres multipliés : « Je suis entré fort tard dans l'Ordre, mais peut-être pour mon malheur y suis-je encore venu trop tôt, car l'Ordre ne peut pas durer longtemps : au lieu de s'attacher, comme il le devrait, à combattre les infidèles, il ne songe qu'à satisfaire sa cupidité et son orgueil ; tous les moyens lui sont bons pour acquérir des richesses (1). »
(1) Prorès des Templiers, tome 11, p. 12.

Moins de vingt ans plus tard, en effet, le 18 mars 1314, l'ordre du Temple tombait sous le coup d'imputations terribles et d'une infinité de chefs d'accusation parmi lesquels l'orgueil, la puissance, la richesse et l'ambition des Templiers figurent à peine et à la dernière place, au milieu des sacrilèges et d'innombrables abominations dont l'existence, admise par les uns, rejetée par les autres, attend encore des preuves décisives que l'histoire semble désormais impuissante à fournir. Le Grand Maître et les principaux membres de l'Ordre expiraient dans les flammes d'un bûcher, en protestant de leur innocence. En brief de temps, s'écriaienl-ils, viendra meschief sur cels qui nous damnent à tort ; Dieux en vengera noire mort.

Un silence profond et mystérieux se fit autour du bûcher dont les flammes dévorèrent les victimes de Philippe-le-Bel, et trois siècles s'écoulèrent avant que personne osât remuer les cendres de ces malheureux ou examiner les pièces de leur procès. Depuis lors, et de nos jours encore, poètes, légistes, écrivains politiques, érudits, théologiens et sectaires philosophiques ont tour-à-tour étudié ce grand drame historique, pour établir le bien jugé de la commission papale, ou défendre l'innocence de la milice du Temple. Mais la cause est loin d'être éclaircie, et l'histoire impartiale ne pourra petut-être jamais juger l'appel que ces âmes irritées ne cessent d'adresser à la postérité.

La justice de la condamnation du Temple est donc un des problèmes les plus graves dont la critique historique de notre époque puisse se proposer la solution, et l'on comprend assez qu'une pareille recherche ne saurait à aucun titre être l'objet de notre travail. Nous nous sommes proposé une tàche bien plus modeste ; il ne s'agit pour nous que de raconter les derniers moments de l'existence des Templiers du Roussillon, et de rechercher la part qui peut leur revenir dans l'accusation qui a frappé l'Ordre entier.

Quelque opinion que l'on se forme d'ailleurs sur la conduite de Philippe-le-Bel et du pape Clément V, la lecture des interrogatoires et des dépositions publiés jusqu'ici fait admettre comme chose à peu près certaine qu'à l'époque voisine de sa proscription, l'ordre du Temple, par l'effet même de sa puissance, de ses richesses, de la noblesse de la plupart de ses membres, de ses luttes et de ses rapports avec les orientaux, avait subi dans ses pratiques, et peut-être dans ses institutions, des influences et des effets bien éloignés de la règle primitive donnée à l'ordre par Saint Bernard. Souvent il s'était, sans doute, écarté du but que s'était proposé son fondateur (1).
(1) Les Frères du Temple, par Rapetti, 1ere partie, 1854.

Nous ne nous occupons pas de l'innocence ou de la culpabilité de l'Ordre en général. Mais la corruption, constatée, si l'on veut, dans quelques maisons de la Province de France, s'était-elle répandue au même degré dans toutes les provinces étrangères ?
Toutes les maisons, tous les membres de l'Ordre avaient-ils également adopté et mis en pratique ces principes abominables dont la langue latine seule peut couvrir l'odieuse impureté ?
Ces questions n'ont été ni décidées ni même examinées en ce qui concerne les Templiers du Roussillon. Nous n'avons pas, il est vrai, tous les matériaux nécessaires pour établir sur ce point un jugement définitif, mais il nous reste quelques pièces importantes du procès, et la simple lecture de ces documents démontre sinon l'innocence complète des frères du Mas Deu, du moins l'impossibilité de leur imputer des crimes dont il n'existe pas l'ombre d'une preuve, et l'impossibilité de les condamner, tant que l'on voudra, comme l'exigent la justice et la raison, les juger sur les témoignages et les autres documents qui composent leur dossier.

Sans doute les Templiers ont disparu du Roussillon comme des autres pays ; mais nous pouvons observer que l'Église, dans la personne de son chef, ne s'est point prononcée contre l'ordre religieux dont un concile avait approuvé l'institution et dont un saint avait dicté les statuts ; aussi, tout en abandonnant les personnes contre lesquelles pouvaient s'élever des charges suffisantes, Clément V s'élail-il réservé à lui-même l'examen et le jugement de l'orthodoxie générale du Temple. Plus tard, il est vrai, au concile de Vienne, l'ordre du Temple a été supprimé ; mais cette suppression, le pape l'a prononcée en vertu d'une de ces mesures de provision qui n'impliquent aucune condamnation en droit : « non per modum difinitivae sententiae », dit la bulle du 22 mars 1312, « sed per modum provisionis seu ordinationis aposlolicae (1)».
(1) Ce sont aussi les termes de la bulle datée du mois de mai 1312 et publiée par Labbe. La bulle du 22 mars, datée aussi du concile de Vienne et commençant par les mots : "Vox in excelso audita est", offre quelques différences dans la rédaction, quoiqu'elle soit au fond parfaitement d'accord avec celle de Labbe pour le fait de la condamnation finale. Elle a été publiée, pour la première fois, en 1806, d'après le « Regestrum Templariorum » des archives de Barcelone, par le P. Villanueva, Viage literario, tome V, page 207.

Qu'était-ce que l'ordre du Temple en Roussillon à l'époque de sa suppression, et faut-il accepter les traditions populaires qui lui attribuent les trois quarts des seigneuries et des revenus de cette province ?

En 1307, l'ordre du Temple existait dans le diocèse d'Elne depuis 175 ans, et comprenait la Préceptorie ou Commanderie du Mas Deu qui avait sous sa dépendance les préceptories de Perpignan, d'Orle, du Mas de la Garrige-sur-Rearl, de Saint-Hippolyle et de Palau situées en Roussillon, et celles de Corbos et de Centernach (1) dans le pays de Fonollet. Ses possessions les plus importantes étaient, outre les seigneuries de Palau, d'Orle, de Saint-Hippolyte, de Vilamolaca, d'Anyils et de Terrats, les fours et les droits des poids et mesures de la ville de Perpignan. Sa ferté principale était celle du Mas Deu qui, de tout temps, a été considérée comme une des forteresses les plus importantes du pays. De plus, la Maison du Temple de Perpignan, située un peu au-dessus du quartier-général actuel, se composait d'une vaste enceinte entourée d'arcades et de boutiques derrière lesquelles se dressaient les murs élevés d'un véritable château. C'était le manoir le mieux fortifié de la ville de Perpignan devenue la capitale du royaume de Majorque, et en 1285, à une époque où le château royal n'était pas encore achevé, c'est ce manoir qui conservait le trésor et les archives de la maison royale (2). Au reste, cette dernière destination datait de loin, car en 1180 la maison du Temple de Perpignan servait déjà de dépôt aux actes publics les plus importants (3).
(1) C'est par suite d'une singulière erreur que le nom officiel de Saint-Arnac a prévalu pour désigner une petite commune située sur la rive gauche de l'Agli au-dessous de Saint-Paul-de-Fonollet, et dont l'église paroissiale a toujours été sous l'invocation de Saint-Pierre. Le prétendu Saint-Arnac n'a jamais existé, même dans les légendes, et le véritable nom de cette commune est Centernach qui se trouve déjà dans un diplôme de l'an 899 : « et in pago Fonoledeso, villare quod dicitur Centernaco cum omni integritate (Martenne, Thesaur. anecdot. to. X, p. 58) ». Les possessions des Templiers à Centernach remontaient à l'an 1137, et on y trouve des Précepteurs dès l'an 1214.

(2) En 1235, le roi Pierre II d'Aragon entra par surprise dans la ville de Perpignan où il comptait se saisir de la personne de son frère le roi de Majorque. E puix, raconte Bernard Des Clot, ell vench s'en a la casa del Temple, e atroba y gran res de trésor de son frare lo rey de Mallorques, qui era aqui en comanda; e feu lo pujar al castell, e feu obrir los coffrens en que era aquell trésor. E entre les altres cooses, atroba y huna caria escrita en pergani, ab dos balles de plom pendens ; la huna era del rey de França, et l'altra del apostoli. C'était un traité par lequel le roi de Majorque s'engageait à soutenir de tout son pouvoir le roi de France, et à l'aider par terre et par mer, jusqu'à ce qu'il eût conquis tout le royaume d'Aragon ; le roi de France lui promettait le royaume de Valence, et le pape confirmait cette donation. "Cronica del rey En Père, capitol CXXXIX).

(3) Un traité renouvelé le 7 des ides d'octobre 1180, entre Robert, abbé d'Arles et Bertrand de Buada, porte que l'acte original de cette convention serait déposé dans la Maison du Temple, pour y être conservé à perpétuité, avec faculté pour chacune des parties d'en prendre communication sans pouvoir le retirer. "Sub tali tenore condicionis faciunt Rotbertus Abbas Arulensis et Bertrandus de Buada hoc tramlatum, ut predictum originale instrumentum dcponatur ab illis apud Domum Templi Milicie, et, si necesse fuerit predicto Abbati vel eius successoribus et Bertrando vel eius successoribus, habeant licenciam prédictum originale instrumentum ridere, ita tamen ut neutri restituatur, et sic servetur inter illos in perpetuum (Archives déparlemenlales, parchemin du Domaine nº CCCCLXVII).

Quant au personnel de l'Ordre, sans parler ici des Templiers roussillonnais qui en 1307 se trouvaient en Catalogne et dans d'autres provinces, on peut dire que la Préçeptorie du Mas Deu comptait 26 membres, chevaliers, chapelains ou simples servants, dispersés en divers lieux du Roussillon, deux à Saint-Hippolyte, autant à Orle et à Palau, un dans chacune des maisons de Centernach et de la Garriga, six ou sept à Perpignan, et le reste au Mas Deu. Tout ce personnel était alors régi par un membre de l'illustre famille de Pinos, nommé Raymond de Guardia ou Saguardia, frère de Pons de Guardia, seigneur de Canet. Il avait été reçu templier à Saragosse en 1274, et il était Précepteur du Mas Deu depuis 1292 (1).
(1) Remplacé en 1295 par frère Guillaume d'Abellars, il avait repris son titre peu de temps après.

On le trouve encore eu Roussillon, comme témoin du testament du roi Jacques Ie de Majorque fait dans la chambre royal, du château de Perpignan, le 8 des ides de février 1303 (6 février 1306); il se rendit ensuite en Catalogne, où il se trouvait encore avec son titre de commandeur du Mas Deu, lors de l'arrestation des Templiers.

L'Ordre comptait : en Roussillon un autre personnage important ; c'était frère Jacques d'Ollers, Précepteur ou Commandeur de la Maison de Perpignan qui, depuis 1292, remplissait dans cette ville l'office de Procureur royal de Jacques de Majorque pour les comtés de Roussillon et Cerdagne.

On sait que par suite des mesures prises et des ordres secrets transmis par Philippe-le-Bel, tous les Templiers devaient être arrêtés le même jour à Paris et dans les provinces de France, le vendredi 13 octobre 1307. Peu de jours après, des lettres du roi de France et du Pape informaient les souverains de l'Europe des premières dispositions prises contre la milice du Temple, en les exhortant à employer les mêmes moyens dans leurs états.

Nous n'avons plus un seul des documents officiels de la cour de Majorque relativement à cette affaire, et le Livre de la raho-del-Temple qui contenait le compte-rendu de toutes les poursuites et les comptes de l'administration des biens des Templiers roussillonnais depuis leur arrestation, a disparu depuis longtemps. Mais les événements suivirent en Roussillon la même marche que dans le royaume d'Aragon, et, pour ce dernier pays, les archives royales de Barcelone conservent encore « le Regestrum Temploriorum » où l'on trouve toute la correspondance de Philippe-le-Bel et du Pape avec le roi Jacques II d'Aragon, les réponses de celui-ci et d'autres documents relatifs à la suppression de l'Ordre en Catalogne. C'est la seule source où nous puissions recueillir quelques renseignements sur ce qui dut se passer dans le royaume de Majorque.

Une première lettre de Philippe-le-Bel, datée de Paris le 26 octobre (1307), apprend au roi d'Aragon la découverte des crimes dont les Templiers étaient accusés (1); il l'exhorte ensuite à arrêter tous les membres de l'Ordre dans ses états, comme il l'avait fait lui-même dans son royaume après s'en être entendu avec le Pape.
(1) Videlicet, quod in professione fratris cujuslibet dicti ordinis, seu in ingressu, quem occultum faciunt, quilibet frater qui recipitur, Jesum XIe M D. N. ter ejus cruce praeposita negat in facie figure Domini, vice qualibet conspuenio. Recipiens insuper, exuto taliter recepto veslibus, osculatur receptuin, primo in fine spinae dersi subtus balteum, secundo in umbilico, tertio vero in ore ; necnon recepto praecipit quod si quis ex suis fratribus sibi voluerit carnaliter comisceri, hoc sustinere debet, ex eo quod ad hec ex statutis ordinis teneatur. Regestrum Templariarum.

Cette lettre ne parvint qu'un mois après au roi d'Aragon qui répondit de Teruel, le 17 novembre 1307, pour exprimer au roi de France combien il était stupéfait des abominations attribuées aux Templiers; il faisait ensuite le plus grand éloge de ceux qui étaient dans ses états, et déclarait qu'il ne ferait rien pour leur arrestation tant qu'il n'aurait pas des preuves certaines de leur culpabilité, à moins que le pape ne lui en donnât l'ordre formel. Deux jours après, il écrivit en effet au pape Clément V, pour lui demander comment il devait procéder contre les Templiers de ses domaines. Mais bientôt, sans connaître les intentions du Pape dont les lettres ne lui parvinrent que deux mois plus tard, cédant aux instances du roi de France et aux obsessions des évêques de Valence et de Saragosse, et de frère Jean Llotger, dominicain, inquisiteur de la province d'Aragon, Jacques II se décida à poursuivre les Templiers dès les premiers jours de décembre, en ordonnant de les arrêter, de les tenir prisonniers dans leurs châteaux et de mettre leurs biens sous séquestre. Les Templiers catalans avaient déjà reçu la nouvelle de ce qui se passait en France; quelques uns, en très-petit nombre, avaient aussitôt pris la fuite, et se cachaient dans les campagnes après avoir rasé leur barbe et quitté l'habit de l'Ordre (1); mais la majeure partie s'étaient retirés et fortifiés dans leurs châteaux qu'ils se préparaient à défendre.
(1) Une lettre du roi, en date du 29 décembre, mande au bailli de Tortosa, de faire amener en sa présence, à Valence, tres fratres Templarios qui rasis barbis, relicto dicto ordine, fugiebant.... quorum alter uiterrogatus qualiter fiebat professio et ingressus per fratres iptius ordinis, retpondit quod hoc néc Pape, nec alicui alio nisi nobis (régi) tantummodo revelaret. (Regestrum Templariorum)

Le roi de Majorque était encore moins que celui d'Aragon en état de résister aux instances de Philippe-le-Bel, car son royaume composé des Iles Baléares, des comtés de Roussillon et de Cerdagne, de la seigneurie de Montpellier et de quelques autres petits fiefs dispersés en France, se trouvait à la merci de ses deux puissants voisins. Il n'avait d'ailleurs à intervenir dans l'affaire des Templiers, que dans les seuls diocèses d'Elne et de Majorque, et l'arrestation ne pouvait offrir la moindre difficulté en Roussillon, où le petit nombre des membres de l'Ordre et leur dispersion sur divers points la plupart sans défense, rendaient toute résistance inutile.

Enfin, il est probable qu'avant la fin du mois de novembre, le roi de Majorque avait dû recevoir à Perpignan des lettres de Clément V datées de Poitiers, le 22 de ce même mois, dans lesquelles il racontait l'arrestation des Templiers français opérée en un jour par ordre de Philippe-le-Bel, ainsi que les crimes dont le Grand Maître et d'autres membres de l'Ordre avaient déjà fait l'aveu à Sa Sainteté, qui se disait disposée à examiner sérieusement cette affaire. En conséquence, le Pape exhortait le roi de Majorque à prendre les mesures les plus promptes et les plus sûres pour faire arrêter le même jour tous les Templiers qui étaient dans ses domaines, procéder à l'inventaire de leurs biens, faire cultiver leurs propriétés aux frais de l'Ordre, et veiller à la conservation de toute leur fortune pour la leur restituer s'ils se trouvaient innocents, ou l'appliquer à la Terre Sainte s'ils étaient reconnus coupables.

Jacques de Majorque ne put que se conformer à cette décision, mais on ignore la date précise et les circonstances de l'arrestation des Templiers du Roussillon (1). Tout ce que nous savons à ce sujet c'est que frère Jacques d'Ollers, Précepteur de la maison du Temple de Perpignan, figure encore et pour la dernière fois dans cette ville avec son titre de procureur royal, le 17 octobre 1307, et ne se trouve remplacé dans cet office que le 8 des ides du mois de décembre suivant (2). L'arrestation se fit par conséquent dans l'intervalle compris entre ces deux dates, et probablement à la lin de novembre 1307. Tous les Templiers roussillonnais furent conduits et tenus sous bonne garde au Mas Deu, où le vénérable Jacques d'Ollers mourut sans doute de douleur quelques jours après (3).
(1) Nous ne connaissons aucun acte émané des Templiers roussillonnais postérieurement aux nones d'octobre 1307. A cette date, frère Barthélemi de la Tour, chapelain de la maison du Temple de Perpignan et procureur de frère Raymond Sa Guardia, Précepteur du Mas Deu, « habito mandato a domino fratre Raymundo Saguardia Preceptore ad laudandum vendiciones », confirmait en crtte qualité la vente d'une maison située à Perpignan (Archives de l'hôpital de Perpignan, liasse XVIII, parchemin nº 6).
(2) Archives Départ. B. 21.
(3) Divers actes de l'an 1308 parlent de Jacques d'Ollers comme d'un personnage déjà décédé. On trouve parmi les témoins d'un acte fait à Perpignan le 10 des calendes de décembre 1307 un certain « Jacques d'Olesia que l'on qualifie de scriptor porcionum illustris domini Régis Majoricarum » (Archives départementales B. 75); la portion royale désignait, à cette époque, la cassette particulière du roi. Mais, outre la différence d'orthographe qui existe entre les deux noms, il paraît certain qu'à cette date Jacques d'Ollers remplissait encore ses fonctions de Procureur royal ; d'ailleurs, on lui aurait toujours conservé son titre de frère du Temple, même dans le cas où des mesures auraient été déjà prises en Roussillon contre cet ordre, et il n'y a évidemment aucune identité entre ces deux personnages.

Les choses se passèrent bien autrement en Catalogne ou le Précepteur du Mas Deu se trouvait alors, en qualité de lieutenant du Maître du Temple pour la province d'Aragon. Tous les membres de l'Ordre s'étaient préparés à la résistance, et frère Raymond Sa Guardia se trouvant au château de Miravet, reçut, le 20 janvier 1308, une lettre du roi d'Aragon qui lui enjoignait de comparaître avec tous ses subordonnés devant le concile de Tarragone. Ils refusèrent de se présenter, et, quelques jours après, le roi informa le concile de l'impossibilité où il avait été d'arrêter les Templiers le même jour, ainsi que le Pape venait de le lui mander, car aussitôt après les premières arrestations opérées au commencement de décembre, les autres s'étaient retirés et fortifiés dans les châteaux de Miravet, Ascon, Montço, Canlavieja, Vilell, Castellot et Chalamera, où il promettait de les attaquer avec toutes ses forces jusqu'à ce qu'il s'en fût emparé. Le roi obtint d'ailleurs sans peine le concours des seigneurs laïques et ecclésiastiques. Cependant, trois d'entre eux, établis sur la frontière du Roussillon, le comte d'Urgell, le vicomte de Rocaberti et l'évêque de Gerona, s'opposèrent d'abord à l'arrestation des Templiers et au séquestre de leurs biens dans leurs domaines et dans leur diocèse, et le 3l janvier, le roi fut obligé de leur donner de nouveaux ordres pour obtenir leur obéissance. Quant aux Templiers catalans retranchés dans leurs châteaux, ils se défendirent partout avec la plus vive énergie. On a dit, il est vrai, « que ces chevaliers eurent plus à souffrir en Aragon de l'aveugle exaltation des « Peuples qui les regardaient comme hérétiques, que de la sévérité du gouvernement. Aussi n'y prirent-ils les armes, comme en Catalogne, que pour se défendre contre l'animosité populaire ; ils ne résistèrent jamais aux ordres du roi (1). » Ces assertions de M. de Gazanyola, basées sur on ne sait quelles autorités, sont formellement contredites par les documents officiels et contemporains que nous analysons. Ils démontrent que les Templiers catalans se défendirent partout et ne résistèrent qu'aux ordres et aux troupes du roi (2). Quant aux populations, on ne les voit intervenir que pour défendre les Templiers dans leurs châteaux, ou même, comme les habitants de Lerida, pour refuser de marcher contre eux malgré les ordres du roi d'Aragon (3). Ce sont des faits démontrés par chacun des sièges que les troupes royales eurent à faire, et nous nous bornerons ici à la défense du château de Miravet commandé par frère Raymond Sa Guardia, qui nous intéresse particulièrement comme Précepteur du Mas Deu.
(1) Histoire du Roussillon par J. de Gazanyola, page 183.
(2) Dès le 1e décembre 1307, et à l'origine même des poursuites ordonnées par le roi d'Aragon, l'inquisiteur et les évêques de Valence et de Saragosse consentirent à procéder contre les Templiers de leurs diocèses, mais sous la condition expresse que le bras séculier les aiderait à empêcher la fuite des membres de l'Ordre et à les tenir emprisonnés dans leurs châteaux ; il fut également convenu qu'on ne procéderait au séquestre des biens qu'en vertu des ordres du roi. (Regestrum Templariorum.)

(3) On peut voir dans une lettre adressée par le roi au bailli de Lerida, le 1 mars 1309, avec quelle difficulté on parvint à faire marcher les habitants de cette cité et d'autres lieux pour continuer le siège du château de Montço. Ibid. d'avoir à se soumettre au jugement de l'inquisiteur Raymond Sa Guardia répondit que ses frères et lui se soumettraient volontiers à la résolution que prendrait le Pape, si, avec le conseil de ses cardinaux, il supprimait l'ordre du Temple et leur mandait d'entrer dans un autre ; mais ils refusaient toute obéissance si on les accusait d'hérésie, parce que, dans ce cas, ils préféraient mourir les armes à la main.

On a vu qu'une première sommation lui avait été faite le 20 janvier 1308, et le siège avait commencé peu de jours après. Le 16 mai, le roi d'Aragon écrivit de nouveau à Pierre de Queralt pour intimer aux Templiers qui se défendaient toujours dans le château de Miravet. Le 11 octobre, le siège durait encore et le roi autorisait Pierre de Montcada et d'autres fils de chevaliers « qui toutefois étaient étrangers à l'Ordre », (qui non sunt fratres), à sortir de Miravet et à rentrer dans leurs familles. Il existe à la même date un sauf-conduit du roi qui autorise les Templiers de ce château à envoyer quelqu'un auprès de lui, « pour traiter de leur affaire. » C'est sans doute à ce moment qu'il faut rapporter une lettre du mois d'octobre 1308 écrite par frère Raymond Sa Guardia a Arnald, abbé de Fontfroide et vice-chancelier du Pape. Après avoir rappelé les neuf mois de siège qu'il venait de soutenir avec ses frères d'armes dans le château de Miravet, et la résolution où ils étaient tous de s'y défendre à outrance et de ne jamais livrer cette forteresse que les soldats du Temple avaient conquise sur les Maures, il le priait de plaider leur cause auprès du Pape pour qu'il écrivît au roi d'Aragon de lever le siège. « Quant aux crimes et abominations qu'on nous impute, nous sommes prêts, disait-il, à nous justifier, nous et nos frères, comme de vrais chevaliers chrétiens et catholiques, par les armes (duel), ou autrement selon les règles canoniques et légitimes, ou de telle autre manière que le seigneur Pape l'entendra (1). »
(1) « Purgare nos et fratres nostros ut milites veri et catholici christiani, per bellum vel alias, juxta canonicas et légitimas sanctiones, vel alio quocumque modo domino pape videbitur faciendum. Regestrum Templariorum. »

Cependant, après avoir consulté les Templiers qui se défendaient à Monlço, Raymond Sa Guardia dut faire quelques démarches auprès du roi dont il voulait connaître les véritables intentions, comme l'indiquent les instructions suivantes datées de Daroca, le 21 octobre 1308.

L'émissaire du roi, Bernard de Libia, devait apporter à Raymond Sa Guardia et a deux autres frères de Miravet des lettres de sauvegarde pour aller « auprès des frères de Monlço », et s'entendre avec ces derniers pour venir à la cour. Il devait leur expliquer que si le roi leur avait fait cette concession, c'était par des motifs de compassion, et surtout à cause du danger qui les menaçait s'ils laissaient expirer le délai qui leur était fixé. Le roi se déclarait, d'ailleurs, disposé à leur fournir toutes voies et moyens pour que leur affaire prit bonne tournure. « Ne leur ai-je pas fait voir, ajoutait-il, la lettre originale du Pape par laquelle il m'adjure et me requiert de me saisir des personnes et des biens des Templiers ? Je dois avant tout suivre les provisions du pape sur ces deux points, et je ne puis m'en écarter en rien. Si les frères s'y conforment en ce qui les concerne, je n'oublierai pas qu'ils sont mes sujets, et je leur éviterai toute souffrance et tout ennui, en leur donnant aide et faveur selon mon pouvoir, de manière à leur faire reconnaître que je leur serai favorable, autant que ma dignité le permettra. S'ils acceptent ces conditions, Bernard Ses-Pujades suspendra toute opération contre leur château ; mais ne leur laissez aucune illusion, et dites-leur clairement qu'ils n'obtiendront rien du roi s'ils ne font d'abord les deux choses susdites, en se mettant en son pouvoir eux et leur château, conformément à la provision du Pape (1). Il faut aussi leur dire courtoisement qu'en sortant de Miravet pour venir ici, ils n'auront absolument rien à prendre, excepté ce dont ils auront besoin pour leur dépense. »
(1) « Mes desenganlos, els diga clarament, que neguna cosa no poran fer ab lo senyor rey, si no fan les coses dues damont dites, de metre si meteys et el castell en son poder, segons la provisio del papa. Regestrum templariorum, folio 162. »

Pendant ces négociations, le château de Castellot, une des places des Templiers, venait de se soumettre, car une lettre royale du 13 novembre défendait « aux frères de Castellot » d'entrer dans les églises aux heures où l'on célébrait les divins offices. Enfin, le 16 novembre, le roi adressait son ultimatum aux frères de Miravet. Ce document indique probablement les conditions auxquelles furent généralement soumis les Templiers tenus en charte privée dans leurs châteaux de Catalogne, et il y a lieu de croire que ceux du Mas Deu, qui n'avaient fait aucune résistance, n'en eurent pas à subir de plus rigoureuses, du moins dans les premiers mois qui suivirent l'arrestation.

Voici la traduction de ce document.
« Articles remis à Bernard de Libia dans la cité de Calatayud, le XVI des calendes de décembre l'an du Seigneur MCCCVIII. »

« Au premier article, le seigneur roi répond, octroie, et il lui plait, en ce qui concerne les écuyers qui étaient avec les frères quand ils s'établirent dans les châteaux, ainsi que leurs vassaux qui y sont venus se joindre à eux, que s'il leur a été pris ou saisi quelque chose à eux appartenant, elle leur soit restituée (l). »
(1) Atorga que als escuders qui estaven ab los frares quant se meseren als castells, et encara als vassals lurs quis meseren ab ells en las castells, que si a aquests aytals es estada emperada alcuna cosa de ço del hur, quels sia retuda.

« Il lui plait encore, que, pour ce motif, il ne soit fait aucune poursuite contre les personnes desdits écuyers et vassaux, et qu'il y ait au contraire toute faculté de leur pardonner ce qu'ils ont fait. »

« Au second article, le seigneur roi répond, veut et lui plaît, que le bâtard Sa Guardia et les autres qui vinrent et se mirent dans les châteaux par dévouement pour les frères du Temple, puissent s'en retourner en toute sûreté au lieu d'où ils sont venus (1). »
(1) « Vol quen Bort Zaguardia, et els altres qui vengren es meseren per amor dels frares dels Temple als castells, que sen pugen anar salvament la don partiren. »

« Au troisième article, le seigneur roi répond et dit que, comme leur fait est spirituel et touche à la foi, il priera le seigneur Pape, — pourvu qu'il puisse, selon sa bonne conscience, reconnaître qu'ils ne sont point en faute, — et fera tout son possible pour que Sa Sainteté leur soit favorable, et que l'enquête soit faite avec bonté et miséricorde. »

« Au quatrième article, le seigneur roi répond et lui plaît qu'il soit donné une pension viagère à chacun d'eux selon leur état, c'est-à-dire, que chacun des frères commandeurs ou chevaliers ait dix-huit deniers jacquès pour se nourrir et se vêtir ainsi que son écuyer, en payant la solde de ce dernier sur cette somme ; que chaque frère servant qui sera commandeur ait douze deniers Jacquès, les frères chevaliers faisant partie d'une communauté, douze deniers, et les simples frères servants, huit deniers chacun. »

« Au cinquième article, le seigneur roi répond et lui plaît qu'ils puissent aller accompagnés de leurs gardiens, à deux ou trois portées d'arbalète autour du lieu où ils résideront; toutefois, il faudra qu'ils choisissent une résidence qui ne soit ni une cité, ni une grande ville, mais un lieu sans importance et dans la campagne, et encore ne pourront-ils s'y trouver à la fois que deux ou trois au plus. »

« Au sixième article, le seigneur roi répond et lui plaît, que s'il leur est remis des vivres, ou des effets pour se vêtir et se chausser ou pour leur lit, on ne puisse les leur enlever ; ils auront au contraire toute faculté de les garder et d'en faire usage. »

« Au septième article, le seigneur roi répond et lui plaît qu'ils puissent sortir des châteaux avec tous leurs effets, équipement et armures du corps, et les porter et garder partout où ils seront ; cependant les armures seront tenues et gardées par celui à qui ils (les Templiers) seront confiés. »

« Au huitième article, le seigneur roi répond et octroie a qu'il enverra au Pape un messager tel qu'il le doit et que le fait le requiert, pour le prier qu'il lui plaise d'expédier leur affaire, en ordonnant à l'inquisiteur de ce pays et aux évêques d'y donner suite dans le plus bref délai possible, ou bien il commettra à cet effet d'autres personnes à son gré. »

« Et ce que dessus, le seigneur roi l'octroie sous la condition que, de leur côté, quatre jours après qu'ils seront retournés à Miravet, ils aient mis au pouvoir du a roi le château, leurs personnes et tous leurs biens, conformément à la provision du seigneur Pape (1). »
(1) « Regestrum templariorum, fol. 174. »

Ces conditions étaient des plus honorables, mais on serait porté à croire qu'elles ne furent pas acceptées, d'après une lettre datée de Miravel, le 22 novembre 1308, et écrite au Pape par Raymond Sa Guardia et les autres Templiers ses compagnons. Ils protestent plus que jamais de leur innocence, rappellent tout ce qu'ils ont souffert pour défendre la religion de Jésus-Christ, et s'élèvent contre la cruauté et la perfidie de leurs accusateurs.

« N'ayant pu, disent-ils, prouver aucun des crimes qu'ils nous imputent, ces êtres pervers ont fait appel à la violence et à la torture, car c'est seulement par elles qu'ils ont arraché des aveux à quelques-uns de nos frères, et c'est pour cela que le roi nous tient si étroitement assiégés dans le château de Miravet. »

Ils suppliaient le Pape d'intervenir pour modérer les exigences du roi d'Aragon, et offraient de se justifier par tel moyen que Sa Sainteté voudrait bien indiquer (1).
(1) « Regestrum templariorum. »

C'est le dernier document qui nous reste sur la résistance du Précepteur du Mas Deu, et la place dut se rendre a discrétion peu de jours après, car, le 19 décembre suivant, le roi écrivait à Mascaros Garidell de lui adresser deux volumes de la Bible et les autres livres trouvés à Miravet, ainsi que le fer de la lance d'un ancien comte de Barcelone, retrouvé, disait-on, dans ce château (1).
(1) « Preterea mittatis nobis illud ferrurm lancee quod fuit comitis Barchinone, quodque, sicut intelleximus, in dicto castro inventum est. Regestrum templariorum. »

Un mois plus tard, tous les châteaux des Templiers catalans étaient déjà soumis, à l'exception de Chalamera et de Monlço qui ne se rendirent qu'à la fin de juin 1309.

Quant à Raymond Sa Guardia, une lettre du roi en date du 26 décembre lui permit d'abord de rester prisonnier dans le château de Miravet, mais il fut bientôt conduit à Lerida, puis ramené une seconde fois à Miravet et enfin à Barcelone. Le roi de Majorque avait déjà réclamé son extradition et, conformément à cette demande, frère Raymond écrivit au Pape et au roi d'Aragon pour être conduit en Roussillon. Sa lettre au Pape est datée de Barcelone, le 7 juin 1309, l'autorisation apostolique lui fut expédiée d'Avignon le 8 août suivant (1), et peu de temps après, le Commandeur du Mas Deu rentrait dans cette ierté où ses anciens subordonnés, devenus ses compagnons d'infortune, attendaient depuis deux ans leur jugement.
(1) « Regestrum templariorum. »

Après l'arrestation des Templiers roussillonnais, leurs biens avaient été mis immédiatement sous séquestre, et confiés à deux administrateurs pris parmi les bourgeois de Perpignan (1), mais l'information ne procéda qu'avec toute espèce de lenteurs. Le 30 décembre 1308, le Pape avait écrit aux rois d'Aragon et de Majorque de tenir en prison ceux des membres de l'Ordre qui avaient été arrêtés, pour les remettre a leurs ordinaires respectifs qui devaient les juger. C'était Raymond Costa, évêque d'Elne, qui était chargé de l'information contre les Templiers du Mas Deu, et il ne reçut que vers la fin de 1309 les lettres de Gilles (2), archevêque de Narbonne, qui lui transmettait avec les bulles du Pape, les articles ou chefs d'accusation portés contre l'ordre du Temple, et les prescriptions à suivre pour la procédure. Conformément au mandat apostolique dont il était revêtu, il s'adjoignit deux chanoines de sa cathédrale, Bernard-Hugues d'Urg, grand archidiacre, et Raymond Guilhem, sacristain, deux dominicains du couvent de Perpignan, frère Bernard March, prieur, et frère Bérenger d'Ardena, lecteur, et deux franciscains de la même ville, les FF. Guillaume Arnau, gardien, et Guillaume Brandi, en fixant au mercredi 19 janvier 1310 le commencement de l'interrogatoire. La commission ainsi composée s'installa dans la maison dite de la Prévôté du lieu de Trullas, dont la seigneurie appartenait à l'église d'Elne. Le Mas Deu, qui avait alors son territoire particulier, confrontait avec celui de Trullas, et c'est ce voisinage qui avait seul décidé le choix de ce lieu comme le plus convenable pour l'interrogatoire (3).
(1) C'est ce qui résulte d'un acte d'échange d'une maison située à Perpignan et tenue à cens pour les Templiers. Le lods seigneurial en date du 5 des ides d'août 1313, est ainsi conçu : « Sig++na Hugueti Saporis et Raymundi Savine burgensium Perpiniani, Procuratorum domus Mansi Dei milicie Templi condars, qui presentem permutacionem laudamus, salvo jure dicte domus Mansi Dei in censu etc. » (Archives de l'hôpital Saint-Jean de Perpignan, liasse XV, nº 21).
(2) L'évêque, il est vrai, explique par le mauvais état de sa santé, le retard apporté à l'exécution des lettres de l'archevêque datées de Paris, le 3 des nones de mai 1309 : « Verum, dit-il, cum executioni conlentorum in ipsis litteris usque nunc, in firmitate nostri corporis prepediti, intendere nequiverimus ut decebat, nunc vero sanitate resumpta, licet non ptena, volentes.... contenta in eis execucioni debite demandare etc. »
(3) « Cum nos contra Templarios degenies in domo Mansi Dei... inquirere intendamus in castra de Trullariis, quem quidem locum decentem et oportunum putavimus ad predicta, cum sit propinquuus ipsi Domui Mansi Dei. »

Le même jour, Jacques Marti, official d'Elne, assisté de trois témoins et d'un notaire, se rendit au Mas Deu, et après avoir fait conduire dans la chapelle tous les Templiers prisonniers et détenus (captos et détentos) dans cette maison, il leur donna lecture des bulles du Pape ainsi que des lettres de l'archevêque de Narbonne et de l'évêque d'Elne, en vertu desquelles ils étaient assignés à comparaître successivement devant la commission.

La première citation concernait frère Barthélemi de la Tour, prêtre ou chapelain du Temple, qui fut conduit le même jour à Trullas, et prêta serment sur les saints Évangiles de dire la pure, pleine et entière vérité sur les articles ou chefs d'accusation « qui lui furent lus et expliqués en langue vulgaire (1). »
(1) L'Interrogatoire des Templiers du diocèse d'Elne, conservé dans un manuscrit, sur papier coton, appartenant à la Bibliothèque impériale (Cad. Colb. 1115, Regius 3918), a été publié par M. Michelet, à la suite du Procès des Templiers : nous devons nous borner à reproduire ici les détails les plus caractéristiques de ce long document et les faits qui concernent particulièrement les Templiers roussillonnais.

Frère Barthélemi de la Tour, interrogé par l'évêque sur la réception des frères du Temple, dans laquelle ils étaient accusés de renier le Christ, Jésus, ou la croix, ne répond que par des dénégations formelles.

— J'ajouterai, dit-il, que dans tout le cours de ma vie, je n'ai jamais rien entendu de pareil, si ce n'est depuis que les frères de l'Ordre ont été arrêtés.

— Cependant, le Grand Maître de l'Ordre en a fait l'aveu, en présence de grands personnages, avant son arrestation.

— Je le nie, et je ne croirai jamais que le Maître ait avoué de telles choses, sauf l'honneur et le respect de notre seigneur le Souverain Pontife et des seigneurs cardinaux, ses frères, dont il s'agit sans doute dans cette question.

— Lors de la réception, ne fait-on pas prêter serment de ne jamais sortir de l'Ordre ?

— J'avoue qu'en y entrant, on doit jurer de ne jamais abandonner l'ordre des Templiers ni d'en sortir pour entrer dans un autre ordre supérieur ou inférieur.

— Après ce serment ne sont-ils pas tenus immédiatement pour profès ?

— C'est vrai; je n'en connais pas la raison, mais telle est la coutume observée dans l'Ordre.

— Ne font-ils pas les réceptions en secret ?

— Les réceptions des frères du Temple se font partout, à l'exclusion de toute personne étrangère à l'Ordre, et après avoir fermé les portes du lieu où se tient le chapitre pour la réception des frères. C'est ainsi, du moins, qu'on le pratique dans la maison du Mas Deu, toutes les fois que les frères sont en chapitre pour quelque acte que ce soit, car, je dois le dire, je n'ai jamais assisté à des chapitres ailleurs que dans l'église de la maison du Mas Deu.

— A quelle heure fait-on les réceptions ?

— Après la célébration de la messe et lorsque le prêtre qui officie a invoqué la grâce de l'Esprit-Saint, le frère chapelain de l'Ordre dit le « Veni Sancte Spiritus » avec l'oraison « Deus qui corda fidelium. » Les frères présents siègent ensuite pour tenir leur chapitre et faire les réceptions. C'est ce que j'ai vu pratiquer dans l'église du Mas Deu plus de dix fois.

— N'est-ce pas à cause du secret de ces initiations que l'Ordre est depuis longtemps l'objet de véhémentes suspicions ?

— Je ne sais rien de certain à cet égard. Je crois cependant que les gens qui ont parlé du secret et des portes fermées pendant les réceptions, ont pu avoir des soupçons contre nous, mais ce sont des soupçons bien injustes.

— N'avez-vous pas dans chacune de vos provinces des idoles ou images, c'est-à-dire des têtes dont quelques-unes ont trois figures, d'autres une seule, quelquefois un crâne humain ?

— Je n'en ai jamais entendu parler.

— Ne font-ils pas toucher ou envelopper une de ces têtes d'idoles par de petites cordelettes dont ils se ceignent ensuite entre la chemise et le corps ?

— Non ; seulement les frères portent des ceintures ou cordes en fil de lin sur la chemise.

— Pour quelle raison portent-ils celte ceinture ?

— Je crois qu'ils la portent, et, quant à moi, j'affirme que je porte cette ceinture parce qu'il est écrit dans l'évangile de Luc « sint lumbi vestri precencti etc. » J'ajoute que j'ai porté et je porte encore cette ceinture depuis l'époque de ma réception ; elle est d'observance dans l'Ordre, et chacun de mes frères doit la porter, le jour et la nuit, mais elles ne touchent aucune des dites idoles. Il est faux d'ailleurs que l'on n'ait jamais reçu personne de la manière que l'on indique, du moins à ma connaissance.

— Ne fait-on pas prêter serment de ne rien révéler à cet égard ?

— Dans la réception des frères du Temple, il est enjoint aux récipiendaires, en vertu du serment qu'ils ont prêté, de garder toujours le secret sur tout ce qui se fera dans les chapitres.

— Ceux qui trahissent ce secret ne sont-ils pas punis de mort ou de la prison ?

— Lorsqu'il y a des réceptions dans les chapitres du Temple, on enjoint aux récipiendaires de garder le secret sur tout ce qui s'est fait ou qui se fera dans les dites assemblées.

— Ne défend-on pas de le révéler à qui que ce soit, excepté aux frères de cet Ordre ?

— Il est prescrit aux frères qui se trouvent dans ces chapitres de n'en parler à aucun autre frère de l'ordre, à l'exception de ceux qui étaient présents auxdites assemblées. Je n'ai, il est vrai, assisté nulle part à des chapitres autres que ceux de la maison du Mas Deu au diocèse d'Elne, mais je crois que les mêmes choses sont faites et observées dans tous les autres chapitres des Templiers.

— N'esl-il pas défendu de se confesser à d'autres qu'à des frères de l'Ordre ?

— Voici ce qui a été observé à cet égard. Lorsqu'il y a des frères qui veulent confesser leurs péchés, on leur enjoint de les confesser au frère chapelain de l'Ordre qu'ils trouveront le plus à propos ; s'il n'y en a pas de présents, on leur donne libre faculté de s'adresser à des Frères Mineurs ou Prêcheurs, ou, à défaut de ceux-ci, à un prêtre séculier du diocèse. Enfin, il est enjoint à ceux qui entrent dans l'ordre du Temple d'observer les bonnes coutumes de l'Ordre présentes et futures, de garder les bonnes moeurs et d'éviter les mauvaises.

Interrogé ensuite sur sa réception, frère Barthélemi de la Tour répondit ainsi :

— J'ai été reçu dans la maison du Mas Deu par frère Raymond dez Bach, alors Précepteur, la veille de la Noël, il y a vingt-neuf ans, avec l'assistance et en présence des frères Pierre de Camprodon, Jacques d'Ollers, Arnald Roca, chambrier de ladite maison, de plusieurs autres dont je ne me rappelle plus les noms et qui sont morts, et des frères Jorda, Arnald Caliç et Simon, qui existent encore. Quant au mode de ma réception et de celles que j'ai vu faire dans la maison du Mas Deu, voici ce que j'ai toujours vu observer. Lorsque je fus reçu comme frère dudit Ordre au Mas Deu, frère Raymond dez Bach, alors Précepteur, entra d'abord dans l'église ou chapelle de ladite maison avec les frères qu'il y avait alors, et l'on me fit attendre dehors, bien que je fusse prêtre à cette époque. Peu d'instants après vinrent à moi deux des frères les plus anciens de l'Ordre et dont je ne me rappelle pas bien les noms, lesquels m'introduisirent dans une chambre située près de la chapelle et dans laquelle couche le frère chapelain de la maison. Là, après m'avoir fait un exposé des nombreuses rigueurs et des rudes épreuves de l'ordre du Temple, ils me demandèrent, puisque je voulais y être reçu, si mes membres étaient sains, si j'étais excommunié, si j'étais obligé envers des créanciers, si je n'avais pas émis le voeu d'entrer dans quelque autre ordre ou religion, et bien d'autres choses qui sont contenues dans un livre appelé « Livre des statuts et, règle de l'ordre des Templiers. » Après que j'eus répondu à toutes leurs questions, et qu'ils m'eurent expliqué ce que j'avais à dire au Précepteur, ils m'introduisirent dans l'église où se tenaient ledit Précepteur et les frères réunis en chapitre pour la réception; les portes furent ensuite fermées, et là, devant le Précepteur, je m'écriai, à genoux et les mains jointes : « Seigneur, je supplie Dieu, la Bienheureuse Marie Vierge, et vous tous, de me recevoir en cet ordre, comme compagnon et votre propre frère, pour servir Dieu et pour le salut de mon âme, car je veux consacrer le reste de ma vie à la gloire de Dieu et le servir à jamais dans cet ordre. » Le Précepteur me fit alors conduire hors de l'église, on m'y rappela quelques instants après, et il me fit venir devant lui. Il y eut d'ailleurs bien d'autres choses qui me furent dites, adressées et prescrites par ledit Précepteur, et auxquelles je répondis pour être reçu, comme on peut les lire dans le livre qui contient la « Règle de l'ordre du Temple. »

« Ici, dit le procès-verbal, frère Barthélemi présente à Monseigneur l'évêque d'Elne et aux autres membres de la commission d'enquête, le susdit « Livre de la Règle » qu'il avait fait apporter de la maison du Mas Deu et qui commence ainsi en roman » :

« Quan alcun proom requer la compaya de la Mayso.... »

« C'est ainsi, continua-t-il, que j'ai vu faire la réception des autres frères, prêtres, ou personnes du siècle, dans l'Ordre et la manière détaillés en ce « Livre des Statuts et de la Règle. » Je n'ai pas un souvenir bien exact des dates auxquelles ont eu lieu les initiations faites après la mienne; mais j'ai vu recevoir les frères Bernard Guerrer, Raymond Sapte, Jean de Roses et Jean Coma, tous prêtres lors de leur réception, et maintenant frères du Temple. J'ai vu aussi recevoir des frères laïques chevaliers, Bertrand de Rivesaltes, Bernard de Millas et beaucoup d'autres, chevaliers ou non, dont je ne me rappelle pas bien les noms, reçus à diverses époques et de la manière susdite, dans l'église du Mas Deu, par divers Précepteurs, tels que frère Raymond Dez Bach, frère Raymond de Benaies, frère Arnald de Torroella, frère Guillaume d'Abelars, et frère Raymond de Guardia que j'ai vu et vois encore avec le titre de présent et dernier Précepteur de ladite maison.

« Quant aux têtes dont il est question, je déclare que je ne sais ce que c'est ; nulle part et jamais je n'en ai entendu parler dans l'ordre du Temple. Je ne sais où sont ces têtes maudites, ni où elles ont pu exister, et ma ferme conviction est qu'il n'y en a jamais eu nulle part dans le monde entier, ni chez les Templiers ni chez aucun fidèle chrétien. »

Frère Pierre Bleda, Templier du Mas Deu, avait été reçu en 1298 dans la chapelle du château d'Alfambre, en Aragon. Il commence par déclarer que, si Jésus-Christ avait souffert la passion, ce n'était pas pour expier ses propres crimes, mais pour la rédemption du genre humain.

« Les abominations, dit-il, attribuées à l'Ordre par les prétendus aveux de ses chefs, n'ont jamais existé, et j'ajoute que si le Grand Maître de l'ordre du Temple a fait les aveux qu'on lui prête, ce que pour ma part je ne croirai jamais, il en a menti par sa gorge et en toute fausseté (1). »
(1) « Si Magister major ordinis Templi confessus est predicta, sicut in articulis continetur, quod non credo, mentitus est idem Magister major Templi per gulam suam falso modo. »

Sur les soupçons qui couraient à propos du secret des réceptions, « je ne crois pas, dit-il, qu'un homme de bien, quel qu'il soit, puisse avoir aucun mauvais soupçon à cause de la réception secrète des frères, car il ne s'y fait rien de mauvais, et celui qui par hasard suppose le contraire, commet certainement un péché. Que Dieu le lui pardonne ! »

Frère Jorda de Bellver, interrogé le même jour, répondit par des dénégations aux quinze premières questions. « Cependant ajouta-t-il, depuis l'époque où je fus arrêté ainsi que les autres frères du Temple du diocèse d'Elne, à l'occasion des crimes énoncés dans l'interrogatoire, j'ai entendu parler des bruits qui courent à leur sujet dans le public; mais ces rumeurs ne procèdent pas de la vérité, et il n'y a que les ennemis de noire Ordre qui aient pu les inventer. Je ne me rappelle point, d'ailleurs, comment ni par qui ces rumeurs sont venues jusqu'à moi...

Je crois au sacrement de l'autel et aux autres sacrements de l'Église, selon que l'Église Romaine les croit et les enseigne, et chaque frère du Temple professe la même croyance...
Dans toutes les réceptions auxquelles j'ai assisté dans l'église du Mas Deu, les portes de l'église ont toujours été fermées et l'on a fait sortir toutes les personnes étrangères à l'Ordre...
Ce n'est pas la première fois que j'ai été interrogé sur le secret de ces réceptions, et j'ai toujours répondu que les fondateurs de l'Ordre l'avaient ainsi établi. Quant aux idoles, je n'eu ai jamais vu, et ne sais ce que c'est, ou plutôt, je crois que ce n'est rien (qu'il n'en existe pas). »

« Nunquam vidi ydolum, nec scio quid sit, sed credo quod nichil….  » Passant ensuite à sa réception, « Je fus reçu, dit-il, dans l'église du Mas Deu, un dimanche vers la fête de saint Martin, il y a environ trente-cinq ans, par frère Raymond Dez Bach alors Précepteur de cette maison, en présence d'Arnald Roca, chambrier, de Raymond Saquet, de Jean Saquet, de Pierre de Vilanova et de plusieurs autres frères de l'ordre du Temple. »

La journée du 16 janvier fut consacrée a l'interrogatoire de frère Bernard Guerrer, chapelain de la chapelle du Mas Deu, où il avait été reçu en 1298, le dimanche avant la fête de saint Jean de juin, avec l'assistance de Raymond Sapte, chapelain, de Raymond de Saint-Just, chevalier, et d'autres Templiers. « C'est l'usage, dit-il, constamment suivi par notre ordre, toutes les fois qu'une maison ou communauté tient chapitre pour traiter de quelque affaire, pour recevoir des frères, ou pour toute question à traiter entre nous, de fermer les portes du lieu où se tient le chapitre. »

Le lendemain 17 janvier, frère Bérenger dez Coll, chevalier, fut conduit de bon matin à Trullas. Il nia tout ce qui concernait le sacrilège de la croix. « C'est, dit-il, en l'honneur de la croix de Jésus crucifié, que les frères de notre ordre adorent la croix en toute solennité et révérence, trois fois l'année, le Vendredi Saint et les jours des fêtes de la Croix en mai et en septembre. Lorsque les Templiers adorent la croix, le Vendredi Saint, ils déposent leurs chaussures, leur glaive, les coiffes de lin et tout ce qu'ils portent sur la tète. C'est aussi par respect pour le seigneur Jésus crucifié, que tous les frères du Temple portent la croix sur leur manteau; et de même que Jésus-Christ a répandu son propre sang sur la croix pour nous, nous portons une croix d'étoffe rouge sur nos vêtements, pour répandre notre propre sang contre les ennemis du Christ, les Sarrasins au pays d'Outre-Mer, et ailleurs contre les ennemis de la foi chrétienne. »

« Quant aux crimes imputés à l'Ordre, tous les aveux faits à cet égard sont faux, s'écria-l-il, et contraires à toute vérité. Ma conviction sur ce point repose sur la certitude que j'ai que je n'ai jamais commis ces crimes, pas plus que les autres membres de l'Ordre avec lesquels j'ai vécu au Mas Deu et ailleurs. »

Interrogé sur sa réception, « J'ai été reçu, dit-il, en Catalogne, à Miravet, par frère B. de Cardona, ex-maître de l'ordre du Temple en Aragon, en même temps que Bérenger Galceran, Gerald de Rocamora et d'autres, chevaliers et non chevaliers, au nombre de neuf ou dix, il y a environ neuf ans, le jour de la fête de Saint Laurent. La réception se fit dans la maison du Temple où se tient le chapitre du château de Miravet, en présence et avec l'assistance de B. de Saut-Just, de Pierre de Vilalba et de plusieurs autres frères et précepteurs de l'ordre des Templiers. »

Immédiatement après cet interrogatoire, et pour remplir une formalité qui avait été omise et pour laquelle il s'était peut-être élevé quelque réclamation, l'évêque d'Elne, accompagné de la commission et des notaires, se rendit dans la chapelle du Mas Deu où il fit amener le Précepteur Raymond de Guardia et les dix-neuf autres Templiers de cette maison qui n'avaient pas été encore interrogés. Là, devant toute l'assistance, composée de clercs, de prêtres et de laïques, il exposa solennellement le pouvoir, l'autorité et la juridiction qui lui avaient été délégués et donnés par le Souverain Pontife sur les articles ou chefs d'accusation insérés dans la lettre apostolique, et sur lesquels le Pape lui avait mandé d'informer contre les frères du Temple existants dans le diocèse d'Elne. Il leur fit ensuite prêter serment sur les saints évangiles, de dire, soit comme accusés, soit comme témoins, la pure et simple vérité sur tous lesdits articles et sur chacun d'eux.
L'Évêque fit ensuite appeler tous les clercs séculiers, les laïques et les membres de divers ordres religieux présents à cette scène, pour les prévenir et les avertir canoniquement que si, par hasard, quelqu'un d'entre eux savait quelque chose sur l'information déjà commencée, il eût à en faire la déposition. L'interrogatoire fut ensuite repris, sans doute dans la maison du Mas Deu, car le procès-verbal ne parle plus de Trullas.
Frère Guillaume de Tamarit, chevalier, déclara qu'il avait été reçu en même temps que G. Dez Bach, G. de Castell Bisbal, B. de Montpavo, Galcerand de Biure et Raymond de Molina, dans la chapelle de la maison de Gardeny, par frère B. de Cardona, Maître du Temple en Aragon et Catalogne, le dimanche, 2 mai 1295, en présence de frère Raymond de Guardia, Précepteur du Mas Deu, et de plusieurs autres frères de l'Ordre. Il ajouta qu'il n'avait entendu nulle part faire la moindre mention des têtes ou idoles susdites, jusqu'à l'époque où l'on avait ordonné de les arrêter et de les tenir prisonniers dans la maison du Mas Deu (1).
(1) « Donee jussi fuerunt capi, et capti detenti in domo Mansi Dei. »

Frère Raymond Sapte, chapelain, prêtre du Mas Deu, interrogé le même jour, 17 janvier, déclare que, lors de sa réception, on ferma les portes de la maison après avoir fait sortir les personnes étrangères à l'ordre du Temple.

« Après avoir été reçu, je ne restai, dit-il, que huit jours dans cette maison. On m'envoya ensuite au Mas de la Garriga (sur Reart), qui dépend de l'ordre du Temple, et j'y suis toujours resté jusqu'à ce que j'aie été arrêté et amené à la maison du Mas Deu, en raison des crimes dont l'ordre est accusé, et c'est là que j'ai été tenu en prison jusqu'à présent avec les autres frères (1). Quant à ces crimes, je ne puis concevoir qu'un nombre quelconque de frères du Temple aient pu en faire l'aveu, comme le porte le questionnaire. Si par hasard quelques-uns l'ont avoué, je ne crois pas que ce soient ni qu'ils aient été des hommes, ce sont réellement des démons de l'enfer qui, par leur nature, ne peuvent dire que des faussetés (2). »
(1) « Postea fui transmissus ad mansum de Garriga ordinis ejusdem Templi, ubi continue steti, donec captus fui adductus ad domum Mansi Dei, racione criminum ordini supradicto impositorum, et in dicta domo Mansi Dei cum aliis fratribus usque nunc steti captus. »
(2) « Non credo multitudinem aliquam fratrum ipsius Templi fore confessam, sicut invenitur in articulo... et si forte aliqui sunt confessi, credo illos non esse homines nec fuisse, sed penitus demones infernales qui naturaliter falsa dicere consueverunt. »

Après avoir raconté qu'il avait été reçu dans l'église ou chapelle du Mas Deu par frère G. d'Abellars, alors Précepteur de cette maison, en 1298, huit jours avant la fête de saint Jean de juin, avec l'assistance des frères Arnald de la Roca, chambrier, de Simon de la Tour, de Barthélemi de la Tour, prêtre chapelain, et de plusieurs autres, on lui demanda si quelqu'un l'avait excité à faire ainsi sa déposition.

— « Je n'ai été, répondit-il, endoctriné ni suborné par personne. Au contraire, frère Raymond de Guardia, Précepteur du Mas Deu a engagé et excité tous et chacun des frères de cette maison, à dire la pleine et pure vérité sur tous les points, et c'est tout ce que je sais (1). »
(1) « Frater tamen Raymundus de Cardia, Preceptor domus Mansi Dei dicti Templi, omnes et singulos fratres dicti Mansi Dei in sui presencia constitutos rogavit et monuit, quatinus super predictis articutis plenam et puram dicerent veritatem. Aliud inde nescio. »

L'interrogatoire fut ensuite interrompu pendant deux jours, et le 20 janvier le Précepteur du Mas Deu comparut devant la commission. Il déclara s'appeler frère Raymond de Guardia, chevalier, Précepteur de la maison du Mas Deu de l'ordre de la chevalerie du Temple, au diocèse d'Elne. Comme pour les autres frères, on lui expliqua toutes les questions « en langue vulgaire. » La première était ainsi conçue :
— Quoique l'ordre du Temple prétende avoir été saintement institué et approuvé par le Siège Apostolique, cependant chaque membre, lors de sa réception, ou peu après et aussitôt qu'il peut en trouver le moyen, renie le Christ, quelquefois le crucifix, Jésus, Dieu, la Sainte Vierge ou tous les saints et saintes de Dieu, selon les instructions ou injonctions de ceux qui l'ont reçu. — Tous ces crimes, dit-il, sont et me semblent horribles, extraordinairement affreux et diaboliques.
— Ne disent-ils pas que le Christ est un faux prophète ?
— Je ne crois pas pouvoir être sauvé, si ce n'est par notre seigneur Jésus-Christ, qui est le vrai salut de tous les fidèles, qui a souffert la passion pour la rédemption du genre humain et pour nos péchés, et non pas pour les siens, car il n'a jamais péché et sa bouche n'a jamais menti (1).
— Ne font-ils pas cracher sur la croix et ne la foulent-ils pas aux pieds ?
— Jamais. C'est pour honorer et glorifier la très-sainte croix du Christ et la passion que le Christ a daigné souffrir en son très-glorieux corps pour moi et pour tous les fidèles chrétiens, que je porte, ainsi que les autres frères chevaliers de mon ordre, un manteau blanc sur lequel est cousue et attachée la vénérable figure d'une croix rouge, en mémoire du sang a jamais sacré que Jésus-Christ a répandu pour ses fidèles et pour nous sur le bois de la croix qui vivifie. J'ajoute que, tous les ans, le jour du Vendredi-Saint, les Templiers viennent sans armes, la tête et les pieds nus, pour adorer la croix, a genoux devant elle. C'est ce que font aussi, chaque année, tous les frères de l'Ordre, aux deux fêtes de la Sainte-Croix des mois de mai et de septembre, en disant : Nous t'adorons, Christ, et le bénissons, toi qui par ta Sainte-Croix as racheté le monde. Seulement, dans ces deux fêtes de la Sainte-Croix, ils ne viennent pas l'adorer les pieds nus.
(1) « Cum peccatum non fecerit, nec fuit dotus in ore ejus. »

Interrogé sur les dérèglements de moeurs dont l'Ordre était accusé, il les repoussa avec la plus vive énergie.
— Selon les statuts du Temple, s'écria-t-il, celui de nos frères qui commettrait un péché contre nature, devrait perdre l'habit de notre ordre ; les fers aux pieds, la chaîne au cou et les menottes aux mains, il serait jeté à perpétuité dans une prison pour y être nourri du pain de la tristesse et abreuvé de l'eau de la tribulation tout le reste de sa vie (1).
(1) « Et in magnis compedibus et in collo catenis appositis et in manibus manicis ferreis, habet perpetuo carceri mancipari, ubi in pane tristicie et aqua tribulacionis habet complere et finire rcliquum vite tempus. »

Il repoussa de même toutes les autres accusations du questionnaire, et s'expliqua ainsi sur sa réception, « Ce fut frère Pierre de Montcada, alors Maître ou Précepteur en Aragon et Catalogne, qui me reçut en qualité de frère de l'ordre du Temple, dans la chapelle de la maison de Saragosse, le dimanche après la fête de saint Martin, il y a environ trente-cinq ans, en présence et avec l'assistance de Guillaume de Miravet, de G. de Montesquiu, d'Arnald de Timor, de Raymond de Montpavo, frères du Temple et de plusieurs autres frères du même ordre aujourd'hui décèdes. » Quant au mode de sa réception, il l'exposa dans les termes déjà employés par Barthélemi de la Tour, et il déclara qu'il s'y était conformé, comme Précepteur du Mas Deu, pour tous les frères par lui reçus dans la chapelle de cette maison, notamment pour Bernard de Millas, chevalier, Jean de Coma, prêtre chapelain, Jacques de Garrigans, Raymond Roig, G. de Saga, Arnald Septembre, Ferrer d'en Hot, et Pierre Garriga.

On interrogea le lendemain, 21 janvier, frère Jean de Coma, prêtre chapelain du Mas Deu, où il avait été reçu seulement depuis quatre ans, le dimanche qui précéda l'Avent, en même temps que Ferrer d'en Hot et Raymond Réull, avec l'assistance de G. Ramon, chevalier, d'Arnald Rocha, chambrier et d'autres religieux de la maison (1).
(1) Jean de Coma donna la preuve suivante du respect que les Templiers professaient pour la croix : « Inter ceteros honores quos faciunt ipsi cruci, dit-il, deponunt mantellum ribi est crux quando vadunt ad nature superflua onera deponenda. »

Frère Jacques Boys, Templier du Mas Deu, interrogé le même jour, avait été reçu depuis douze ans, la veille de la fête de saint Martin, dans la salle du chapitre de Montço, par frère Raymond de Falcet, alors châtelain de cette maison, en présence de divers frères parmi lesquels il cite les chevaliers Arnald de Banyuls, Guillaume de Castellvi et Jacques de Vilalba.

Le 22 janvier, frère Raymond de Vilert, Templier du Mas Deu, déclara avoir été reçu depuis seize ans environ, le jour de la Pentecôte, dans la chapelle de la maison d'Aygaviva au diocèse de Gerona, par frère Guillaume d'Abellars « alors Précepteur du Mas Deu », en présence de Bernard de Rocamora et de Raymond de Sant-Aniol, chevaliers, de Pierre de Canohes, de Raymond Comte et d'autres membres de l'Ordre.

Frère Arnald Septembre, Templier du Mas Deu, raconta qu'il avait été reçu dans l'Ordre le même jour que frère Guillaume de Caramany « aujourd'hui défunt, par frère Raymond de Guardia, Précepteur du Mas Deu encore vivant... C'est ce Précepteur qui m'admit ensuite au baiser de paix, ainsi que mon confrère, en signe de charité et d'affection fraternelle; mais il nous embrassa sur la bouche seulement. Notre réception, continua-t-il, se fit dans la chapelle du Mas Deu, il y aura quatre ans pour la fête de la Nativité de la glorieuse Vierge mère de Dieu du mois de septembre prochain. Avant mon entrée dans l'ordre du Temple, on me demanda si j'étais excommunié, si j'étais engagé envers des créanciers, si j'avais fait voeu d'entrer dans quelque autre religion, si j'avais contracté mariage avec quelque femme, si j'avais promis ou donné quelque chose à quelqu'un pour faciliter ma réception dans l'ordre du Temple, et bien d'autres questions que l'on fait d'ailleurs pour toutes les réceptions. »

Frère Raymond Réull, Templier du Mas Deu, qui fut interrogé le lendemain 23 janvier, avait été reçu dans cette maison, en même temps que Jean de Coma et Ferrer d'en Hot, un dimanche vers la fête de saint Martin, il y avait quatre ans, en présence de Barthélemi de la Tour et de Bernard Guerrer, prêtres chapelains et frères de l'ordre du Temple, « et de quelques autres confrères de la maison du Mas Deu (1) » Il ajouta que, pour sa réception, on avait fermé les portes de la chapelle après en avoir fait sortir toutes les personnes étrangères à l'Ordre. Comme on lui demanda s'il avait été tenu pour profès aussitôt après avoir reçu le baiser fraternel : « Je ne sais, dit-il, ce que signifient ces mots être tenu pour profès, car je suis un homme simple, sans instruction, et laïque (2). »
(1) « Astantibus et presenlibus... quibusdam aliis confratribus dicte domus. »
(2) « Nescio quid vult sonare nec dicere habentur pro professis, cum sim homo simplex, rudus et laycus.  »

Frère Guillaume Marturell qui Tint ensuite, avait été reçu depuis treize ans dans la chapelle du Mas Deu, un dimanche, la veille de l'Epiphanie, en présence de Jacques d'Ollers et d'autres Templiers, par frère G. d'Abellars, alors Précepteur. Au sujet de la confession, « Je n'ai jamais été, dit-il, dans aucun couvent de l'ordre du Temple, autre que celui du Mas Deu, et c'est la que j'ai toujours confessé mes péchés au frère chapelain de la maison. Cependant, depuis que j'ai été arrêté et détenu ainsi que mes frères, je me suis confessé quelquefois à des Frères Mineurs qui venaient nous y visiter, et je crois que nous pouvons en effet nous confesser à d'autres prêtres réguliers ou séculiers. »

Frère Pierre de Sant-Arnac, Templier du Mas Deu, avait été reçu dans cette maison, depuis quinze ans, par le Précepteur G. d'Abellars. « C'était, dit-il, au mois de mai ; quant au jour, je ne me le rappelle pas. » — Quel était votre office dans la maison du Mas Deu ?
— J'avais la garde du bétail et des juments (1).
(1) « Habeo officium in domo Mansi Dei custodiendi pecudes et pecora et jumenta pertinencia ad domum predictam. »

Frère Raymond Dez Carme, avait été aussi reçu dans la chapelle du Mas Deu, depuis onze ans, le premier dimanche du Carême, par le Précepteur Guillaume d'Abellars, du temps de Pierre Roig, de Jacques de Rosergue et autres.

Frère Pierre Servent, Templier du Mas Deu, interrogé le 24 janvier, déclara avoir été reçu depuis douze ans vers la fête de saint Michel, dans la chapelle de Gardenchs, en Catalogne, par frère Arnald de Torroella, Précepteur de cette maison, en présence de plusieurs frères parmi lesquels était Pierre de Montesquiu.

Frère Arnald Caliç, Templier du Mas Deu, s'explique ainsi sur le respect dont la croix était l'objet : « D'après la coutume et les statuts que l'Ordre a constamment observés, tous les ans, le jour du Vendredi-Saint, par respect pour la Passion de notre seigneur Jésus-Christ crucifié en ce jour, les Templiers exposent la croix devant l'autel sur une riche étoffe de soie ; ils viennent ensuite, les pieds nus, et après avoir déposé leur épée et les coiffes de leur tête (1), pour adorer cette croix, à genoux, et aussi dévotement et humblement que possible, en s'écriant : Nous t'adorons, Christ, et te bénissons, parce que tu as racheté le monde par ta croix. »
Quant à son entrée dans l'Ordre, « Je fus reçu, dit-il, par frère Raymond Dez Bach, Précepteur du Mas Deu, dans l'église de ladite maison, il y a déjà environ trente-sept ans passés, entre la fête de saint Martin et la Noël, en présence de Pierre de Camprodon, de Jean Troyn, d'Arnald Roca, chambrier, aujourd'hui défunts, de Jorda de Bellver, frères du Mas Deu, et de plusieurs autres membres de l'Ordre. Quant à l'observance et au mode de ma réception, je ne me les rappelle pas bien, car je sois vieux et j'ai toujours été occupé à la campagne et à la garde du bétail de ladite maison. Mon ignorance à cet égard s'explique d'ailleurs par la date déjà si éloignée de ma réception (2). »
(1) « Pedibus discalciatis et depositis sotularibm, et nudis pedibus, et cultellis necnon coffis capitum, flexis genibus etc. » — Ces coffes, que nous traduisons par coiffes, ont été déjà mentionnées dans les dépositions de plusieurs Templiers du Mas Deu. C'était une espèce de capeline d'étoffe blanche, assez semblable au couvre-nuque dont nos soldats se serrent encore en Algérie et en Amérique. Celles des Templiers étaient placées sous le casque, et affectaient plutôt la forme de la barrette que portent divers ecclésiastiques. Il existe encore aux archives départementales (B. 29, 30, 33 et 34) quatre copbreus (papiers terriers) d'Argelès, Collioure, Clayra, Saint-Laurent-de-la-Salanca et Millas, ornés de miniatures qui représentent divers tenanciers faisant l'aveu de leurs possessions et prêtant serment devant le procureur du roi de Majorque. Ce personnage est toujours représenté assis, revêtu d'une robe violette, sur laquelle est jeté un manteau noir orné de la croix rouge du Temple à la hauteur de l'épaule gauche. Sa tête porte une toque noire, ou chapeau, placé sur une barrette ou coiffe blanche dont les extrémités descendent des deux côtés du visage. Ces capbreus sont de l'an 1292, et quoique le manteau des Templiers fût blanc, nous pensons que l'auteur des miniatures a voulu représenter frère Jacques d'Ollers qui était, à cette époque, procureur du roi Jacques Ier de Majorque.
(2) « Que autem observancia et quis modus mee recepcionis fuit, non recordor plene, cum sim senex et semper deditus ruri et custodie animalium dicte domus... Causa mee ignorancie est lapsus longissimi temporis antedicti. »

Frère Gilles de Vilert déclara ensuite qu'il avait été reçu dans la chapelle du Mas Deu, depuis environ douze ans, le jour de l'Annonciation de la Bienheureuse Marie, par frère G. d'Abellars, alors Précepteur de cette maison, en présence de Raymond de Sant-Just, de Pons de Camporrell, chevaliers, de Raymond de Vilert, de Raymond Comte et de plusieurs autres frères.

Enfin, frère Guillaume de Terrats, interrogé le même jour, avait été aussi reçu dans la chapelle du Mas Deu, en même temps que Bernard Morer et Jean Oliba, depuis vingt-deux ans, la veille de la Noël, par frère Guillaume de Benajes, alors Précepteur de ladite maison, en présence de plusieurs frères de l'Ordre, parmi lesquels il cite Pierre de Redorta, Bertrand de Rivesaltes, chevaliers, Jacques d'Ollers et Pierre de Camprodon.

Il ne restait plus que cinq Templiers à interroger.
Le 25 janvier, frère Ferrer d'en Hot (1) déclara avoir été reçu au Mas Deu, en même temps que Jean de Coma et Raymond Réull, depuis quatre ans seulement, le dimanche qui précéda l'Avent.
(1) « La famille d'en Hot (ce nom signifie en catalan fils d'Ot ou d'Othon), était originaire de Millas où elle a occupé une position assez importante jusqu'à la fin du XVe siècle. »

Frère Bernard Septembre avait été reçu également dans la chapelle du Mas Deu par frère G. d'Abellars alors Précepteur, « il y aura, dit-il, onze ans au milieu du mois de mars prochain, » en présence d'Arnald, chambrier, de Pierre de Castello, de Raymond Saquet, de Guillaume de Marturell et de plusieurs autres frères de l'ordre du Temple. Comme il n'était que laïque, il répéta en catalan l'invocation que les Templiers adressaient à la croix le Vendredi-Saint, au lieu d'en donner le texte latin, comme l'avaient fait ses confrères :
« dicendo, cum sit laycus ipse qui loquitur : Ador le Crist, et benesesc le Crist, qui per la sancta tua crou nos resemist ! »

Les trois frères restants comparurent le lendemain, 26 janvier 1310, dernier jour de l'interrogatoire. Tous les trois avaient été reçus dans la chapelle du Mas Deu, et leurs réponses ne font que confirmer les renseignements déjà recueillis d'autre part.

Frère Guillaume de Sant-Ypolit avait été reçu depuis quinze ans, le jour de la Pentecôte, par le Précepteur Arnald de Torroella, en présence de Raymond Saquet, Laurent Real, Jacques d'Ollers et autres. Frère Simon d'Elne avait été reçu vers la fête de la Toussaint, depuis trente-sept ans environ, par le Précepteur Raymond Dez Bach, avec l'assistance d'Arnald Roca, Raymond de Cerdagne, G. Vinya, P. de Vilanova, etc.

Enfin, frère Jacques Mascaros avait été reçu depuis trente ans environ, le premier dimanche après la fête de Saint André, par le même Précepteur assisté de Jacques d'Ollers, Pierre de Camprodon, Jorda de Bell ver et autres frères de l'ordre du Temple.

Ici se termine cette longue information, et nous avons dû nous borner a analyser la substance de ce précieux document, un de ceux qui font le mieux connaître la vie intérieure, les idées et les pratiques religieuses de l'Ordre a l'époque de sa suppression. On n'y trouve pas un seul aveu, pas un seul mot, qui puissent compromettre la noble milice, et vingt-cinq frères avaient subi ce long interrogatoire qui, pour quelques-uns, n'avait pas duré moins d'une journée. Les Templiers du Mas Deu proclament à tout instant la sainteté de l'Ordre, qu'ils défendent énergiquement contre toutes les accusations, sans se laisser troubler par les aveux que le Pape et les cardinaux attribuaient au Grand Maître. Comme le dit Raynouard, « tous soutinrent l'innocence de l'ordre avec cette fermeté et cette candeur que la vérité seule peut inspirer. »

Quant à leur défense individuelle, les Templiers roussillonnais la firent avec une simplicité qui, à nos yeux, les exclut évidemment de toute participation au grand crime secret que l'on imputait à l'Ordre. En effet, les Templiers formaient, sous certains rapports, une société secrète; ils n'avaient qu'un seul degré d'initiation, comme l'attestent tous les documents authentiques, et les aberrations philosophiques ou sociales qu'on leur attribue formeraient tout un système compliqué dont le secret ne pourrait être confié qu'à des esprits d'élite et à des intelligences raffinées. Tel n'est pas le caractère des réponses des Templiers du Mas Deu, où l'on ne trouve que deux ou trois chevaliers et quatre prêtres, au milieu d'hommes de toute origine, de toute condition, d'une intelligence très-ordinaire, et la plupart constamment livrés aux rudes travaux des champs et de l'industrie pastorale. L'un d'eux ignore le sens du mot profès et se déclare un homme « simplex, rudus et laycus » ; un autre ne sait rien, parce qu'il a été toujours employé à la garde des troupeaux ; Arnald Caliç est un vieillard qui ne se rappelle rien, parce qu'il a toujours été occupé des travaux de la campagne (1), et Bernard Septembre, n'étant que laïque, ne peut pas même répéter le texte latin d'une prière ou invocation qui n'a que deux lignes. Dans leurs réponses, comme dans celles de tous leurs confrères, l'attention la plus consciencieuse ne laisse découvrir que des âmes simples, rudes et primitives, hors d'état de lutter contre les subtilités des légistes de Philippe-le-Bel.
(1) « Corn sim senex et semper deditus ruri. »

Comme leurs frères de Paris, ils se bornent pour toute défense à rappeler les pratiques religieuses et charitables de l'Ordre, ainsi que les preuves de leur dévouement à la religion de Jésus-Christ. Comme eux, en effet, ils pouvaient s'écrier :
« En nom de Nostre Sire, amen. »
« Proposent li Templers, que il sont mort plus de XXm frer por la foi de Die outra mar. »
« Proposent li frère del dit ordre que, cant le Safet fou pris, el Souda se fe venir devant IIIIxx frères del Temple et lor dis ansi come a presoniers que il reneguesse Dieu Jhesu Christ lor creator, en pena de las testas ; les cals frères no volgio Dieu renegar, ans en aisi touz perdero las testes per la fe de Dieu. Per que dison li Templer que s'ils dis frères fosse tels que om lor met desus, foran délivres per celas guissa... »
« Proposent li frère deu dit ordre, que, pour chascun frère qui morent, ils tenoient un poure repari, pour l'arme de li, XL jors, de cel viande come li autre frère manguent. Encores eront tuit li frère de cela meson teneus de dire C Pater noster pour l'arme de li, dedens VIII jors après sa mort ; »
« Que pour toutes leurs eglieses estoit le greignor autier de Nostre Dame, à la sieue enor édités (1). »
(1) « Les églises des Templiers roussillonnais, au Mas Deu, à Anyils, au Mas de la Garriga (sur Reart) et à Palau, étaient en effet sous l'invocation de Sainte-Marie. »

« Que en lors masons se tenoyt espitatilé de aumosine aux viandans cotidianament, et espicialement très foys la semana, à chascun que venir i voloit ; »
« Que au Juoudi absolu avoient li poure en lors mesons, pour ferre le mandit, ensi cant est establi pour la gleza de Rome... »
« Que aucuns nobles et aucuns autres requeroient estre frères deu Temple a la mort, pour la devotion de l'Ordre que il li avoit (1). »
(1) « Proposent les Templiers, que plus de vingt mille frères sont morts Outre-Mer pour la foi de Dieu »

— Que, lorsque le (château de) Safet fut pris, le Soudan se fit amener devant (lui) quatre-vingts frères du Temple, et leur dit, (leur parlant) comme à des prisonniers, de renier Dieu Jésus-Christ, à peine de la vie ; lesquels frères ne voulurent renier Dieu,— et tous perdirent ainsi la tête pour la foi de Dieu. Pour quoi disent les Templiers, que si lesdits frères eussent été tels qu'on leur met dessus, ils auraient été délivrés par ce moyen ;
— Que, pour chaque frère qui meurt, les frères dudit Ordre tenaient, pour le salut de son âme, un pauvre nourri, (pendant) quarante jours, de la même nourriture que prennent les autres frères ; et de plus, tous les frères de la maison étaient tenus de dire cent Patenôtres ? pour son âme, dans les huit jours qui suivaient sa mort ;
— Qu'en leurs maisons se tenait hospitalité d'aumônes pour les passants, tous les jours, et spécialement trois fois la semaine, pour chacun qui voulait y venir, etc. »

Il y a même un argument d'une charmante naïveté, et qui avait sa valeur à une époque où il fallait des miracles pour établir la vérité de la religion et la justice d'une cause quelconque. Sous ce rapport, les Templiers étaient aussi bien nantis que tous leurs contemporains.
« Item, disent-ils, proposent que la spina de la corona que fu de Nostre Senior, in cele meisme guisse ne florrira au jor del Venres Sanz entre les mans des frères capellans deu Temple, si ils fossent tiels que om lor met dessus (1). » C'était un fait avéré, « e ceit e manifest pour toute manière de gens de siegle. »
(1) « Item, proposent que l'épine de la couronne qui fut de Notre Seigneur, en cette même guise ne fleurirait le jour du Vendredi-Saint, entre les mains des frères chapelains du Temple, s'ils tussent tels qu'on leur met dessus ». Procès des Templiers, tome I, page 140 — 170.

Le cahier de l'enquête contre les Templiers roussillonnais fut clos et scellé par l'évêque d'Elne, le 31 août 1310, et expédié sans doute peu de jours après (1).
(1) « Explicit inquisicio per nos Elnensem episcopum cepta contra predictos fratres milicie Templi etc. et sigillo nostro cereo et pendenti, nos apud Elnam, in domo nostra episcopali, anno domini M. CCC. X. II. kalendas septembris, fecimus comuniri etc. »

Après cette longue information, nos archives deviennent de nouveau silencieuses sur les suites du procès des Templiers du diocèse d'Elne, et nous devons recourir encore aux registres de Barcelone pour avoir quelques renseignements sur ce qui dut se passer en Roussillon.
D'après l'organisation particulière de l'ordre du Temple, le Roussllion et le diocèse de Majorque (1) se trouvaient compris dans la Maîtrise de Catalogne, mais le diocèse d'Elne dépendait de la province ecclésiastique de Narbonne, et c'est pour cela que l'enquête y avait été dirigée par l'évêque Raymond Costa. Cette situation compliquée amena divers incidents qu'il n'est pas facile d'éclaircir, avec les documents très-incomplets qui nous restent aujourd'hui, et qu'il faut se borner à indiquer ici.
(1) Les Templiers des îles Baléares avaient été arrêtés sans doute à la même époque que ceux du Roussillon. Nous voyons en effet que, le 10 mai 1308, Pierre de Bellcastell, lieutenant du roi Jacques 1er dans l'île de Majorque, nomma Bernard Satg (Sagionis) administrateur général des biens que les Templiers possédaient à « Pollença et dans l'alqueria de Vernisa, a tempore quo dicti Templarii fuerunt capti et detenti. »

Les Templiers catalans semblaient d'ailleurs avoir compris, dès le principe, que l'épreuve qu'ils avaient à subir n'était qu'une attaque du pouvoir politique contre lequel ils ne pouvaient trouver d'autre protecteur que la papauté. C'était de leur part une preuve éclatante de confiance dans la justice de leur cause, et une noble réponse à l'accusation d'hérésie dont l'Ordre était l'objet. Malheureusement, Clément V n'était pas en mesure de se prononcer en toute liberté, et, sans accepter la connivence que l'histoire fait peser sur lui, il est trop évident que dans toute cette affaire le Pape ne put que subir la despotique influence de Philippe-le-Bel. Quoi qu'il en soit, on ne peut expliquer que par ces illusions des Templiers catalans, leur résistance à tous les ordres du roi d'Aragon et leurs appels réitérés à l'intervention du pape. Dès le 5 janvier 1309, Clément V avait écrit à l'archevêque de Tarragona et à ses suffragants que les Templiers lui ayant manifesté l'intention de remettre entre ses mains leurs châteaux et leurs biens, il venait de nommer Bertrand, prieur de Casian, pour en prendre possession. Le lendemain, il informait le roi d'Aragon que son mandataire, après s'être mis en possession de ces terres et châteaux, devrait en faire la remise au roi qui les garderait « au nom du siège apostolique. »

Lorsque tous les châteaux eurent fait leur soumission, un ordre royal donné à la requête de l'évêque de Valence, avait prescrit aux viguiers de remettre tous les Templiers aux ordinaires et aux inquisiteurs, dès qu'ils en seraient par eux requis, pour procéder à l'enquête (14 juillet 1309). Le roi pouvait, en effet, après ce qui se passait en France, livrer les personnes sans grande difficulté; il n'en était pas de même des biens. Aussi le Pape ayant nommé l'archevêque de Tarragona, Guillaume de Rocaberti, et l'évêque de Valence, collecteurs de tous les biens du Temple dans le royaume d'Aragon, ces deux prélats, aussitôt après leur retour du siège d'Almeria, réclamèrent la remise des châteaux et terres en question. Le roi la leur refusa et, le 30 mars 1310, il écrivit au Pape qu'une grande partie de ces biens provenait du domaine royal et n'avait été donnée aux Templiers que sous certaines réserves ; que le trésor royal avait fait beaucoup de dépenses pour s'emparer de Montço, de Miravet et de la plupart des autres châteaux, et qu'il ne remettrait rien jusqu'à ce que Sa Sainteté se serait prononcée avec le concile qui était convoqué à cet effet. Il offrait d'ailleurs de remettre tous les biens du Temple entre les mains de Sa Sainteté, dans le cas où l'Ordre serait aboli, mais en réservant expressément ses droits et sa souveraineté.

Cette question fut donc abandonnée pour le moment, et l'on ne s'occupa plus que du procès. Le 4 avril 1310, le Pape écrivit d'Avignon au roi d'Aragon, pour lui rappeler qu'il l'avait précédemment convoqué pour le concile qui devait se célébrer à Vienne le premier du mois d'octobre suivant ; mais, l'enquête contre les Templiers n'étant pas encore achevée dans quelques diocèses, et comme il n'avait pas l'espoir qu'elle le fût bientôt, afin d'être en mesure de pouvoir soumettre toute l'affaire au concile, il avait résolu de le proroger d'un an, et il priait le roi de vouloir bien y assister en personne.
La procédure pouvait donc se développer avec toute latitude (1).
(1) On trouve dans cette année 1310, parmi les personnages députés dans le diocèse de Lerida par le siège apostolique, pour l'enquête sur les crimes des Templiers, Peints de Sancto Georgio, prior de Hermanicis, Nemausensis diocesis; Johannes Burgundi, sacrista Majoricensis, et Bertrandus de Podio Basconis, canonicus Reatinus et capellanus domini Pape. (Villanueva, Viage Uterario, tome V, page 191).

Le 5 juillet 1310, des lettres du roi datées de Daroca ordonnaient à tous les baillis, « conformément à la demande des inquisiteurs apostoliques, » de « resserrer » davantage la prison des Templiers, « en les mettant tous aux fers, à partir du prochain jour de Sainte Madeleine (22 juillet). » Mais peu de temps après (le 20 octobre), le roi, se trouvant a Barcelone, mandait aux viguiers d'adoucir ces rigueurs, et de laisser les Templiers libres dans les châteaux, mais toutefois après qu'ils auraient prêté serment de n'en pas sortir et de ne pas s'échapper, sous peine d'être réputés et tenus pour hérétiques. Le roi déclarait d'ailleurs qu'il donnait ces ordres a l'instance du dernier concile provincial de Tarragona qui avait demandé que les Templiers fussent tenus « sous garde sûre, mais non afflictive, » attendu que leur affaire n'avait pas encore été jugée et que rien ne prouvait leur culpabilité. En effet, une lettre du Pape datée d'Avignon, le 18 mars 1311, déclarait que les procédures faites par l'archevêque de Tarragona, l'évêque de Valence et les autres délégués apostoliques pour la cause des Templiers, n'établissaient aucune « conviction » contre les accusés, et qu'il en résultait seulement contre eux « une véhémente suspicion ; » il mandait en conséquence de procéder par la « question et par les tortures », et il suppliait le roi d'Aragon de lui prêter aide et protection pour exécuter cette résolution.

Les malheureux Templiers, affligés de tous ces délais et prorogations qui ne faisaient que prolonger les souffrances de leur captivité, supplièrent Jacques II d'agir plus énergiquement que jamais auprès de l'archevêque de Tarragona pour être jugés au concile qui devait se célébrer prochainement, et le roi écrivit dans ce sens le 5 mai 1311. En attendant, il donna de nouveaux ordres « pour qu'ils fussent remis aux fers et en prison plus étroite » (16 août de la même année).
Pendant que l'on prenait en Catalogne ces dispositions dont la plupart s'appliquaient aussi sans doute aux Templiers roussillonnais, le roi Jacques Ier de Majorque mourut dans son Ile, vers la fin de juin 1311, et son fils Sanche lui succéda. L'évêque d'Elne, Raymond Costa, qui avait commencé la procédure contre les frères du Mas Deu, mourut aussi dans le cours de la même année, et Raymond, précenteur de la cathédrale d'Elne, ayant été élu évêque de ce diocèse, fut envoyé a l'archevêque de Narbonne pour recevoir de lui sa consécration.

L'épiscopologie du diocèse d'Elne est complètement erronée pour toute la période comprise entre l'épiscopat de Raymond Costa et celui de Bérenger Batlle, et le dernier travail publié à ce sujet par M. Puiggari n'a fait qu'ajouter de nouvelles erreurs à celles que les auteurs du « Gallia Christiana » ont accréditées depuis longtemps. Voici l'ordre de ces prélats, d'après M. Puiggari :
Raymond Costa (IV)… jusqu'au 30 octobre 1310.
Raymond V -----------— en 1311.
Gui Ier -------------— 28 avril 1312.
Bérenger VIII -------— 20 avril 1314.
Odon ----------------— 13 février 1315.
Guillaume IV --------— septembre 1315, jusqu'au 5 février 1316.
Bérenger Batlle------— depuis le 19 décembre 1317, confirmé seulement le 10 décembre 1320.

« Nos archives, ajoute M. Puiggari, ne font aucune mention de l'évêque Odon, non plus que de Gui I. » (Catalogue biographique des Evêques d'Elne, 1812, pages 49-52.)
L'auteur de cette épiscopologie y a inséré fort mal à propos un Bérenger VIII imaginaire, en vertu d'un acte qu'il rapporte au 12 des calendes de mai 1314; car ce document qui existe encore (Archives départementales fonds d'Elne), porte la date du 12 des calendes de mai 1319, et concerne par conséquent l'évêque Bérenger Baille. Frère Gui I, moine de Cîteaux, évêque d'Elne (Elnensis episcopus), n'est connu que par un acte du 28 avril 1312 (tome V du Gallia, charte XXIII, col. 305) dans lequel on a lu par erreur Elenensis au lieu d'Elnonensis, et ce titre ne peut concerner qu'un évêque du nord de la France. Il en est de même de l'évêque Odon, mentionné seulement dans un acte du 13 février 1315 (Gallia Christiana, Ecoles. Pictav. tom. II, col. 1190, 1306).
Des registres d'actes reçus par des notaires d'Elne, de 1309 à 1318, et divers autres documents contemporains conservés aux Archives départementales sur lesquels nous ne pourrions entrer ici dans de longs détails, permettent de rétablir cette partie de l'épiscopologie d'Elne, et de supprimer des erreurs désormais évidentes. D'après ces documents, l'épiscopat connu de Raymond Costa s'étend jusqu'au 30 octobre 1310. Le nom de Raymond, son successeur, figure dans six actes compris entre le 19 novembre 1311 et le 18 septembre 1312.
L'évêque Guillaume est nommé avec le titre d'évêque d'Elne dans sept actes, qui vont du 8 des ides d'octobre (8 octobre) 1313 aux 7 ides de mai (9 mai) 1317, et l'on sait que le 19 décembre de la même année, l'évêque Bérenger Batlle promit de payer les droits d'expédition de la cour de Rome, appelés « services de la chambre apostolique » (Registres du Vatican). Il n'y a donc aucune place pour l'évêque Odon, en 1315; la lacune laissée par nos documents entre le 18 septembre 1312 et le 8 octobre 1313, ne saurait non plus être occupée par l'évêque Gui à la date du 28 avril 1312, et ces deux noms ne doivent plus figurer dans la série des évêques d'Elue.

Tout en ne prêtant aux rigueurs qu'on lui demandait contre les frères du Temple, le roi d'Aragon ne perdait pas de vue la question des biens temporels de l'Ordre, et il écrivit le 17 août au roi de Caslille pour l'engager à s'unir à lui et au roi de Portugal, dans le but de défendre devant la cour romaine la possession qu'ils avaient déjà prise des biens des Templiers. Il le priait d'envoyer à cet effet des mandataires qui se joindraient aux siens et à l'archevêque de Bragance envoyé par le Portugal, pour soutenir « et raisonner les droits des trois souverains. » Il déléguait pour son compte un « rich homen » et un chevalier, « et il me parait, ajoutait-il, qu'il serait bon que vos mandataires fussent aussi des laïques et des hommes capables de raisonner et de défendre une affaire de cette nature, car les laïques sont plus capables de raisonner que des clercs (1) » On voit que la politique et les légistes de Philippe-le-Bel avaient déjà fait école de l'autre côté des Pyrénées. De son côté, par une lettre du 23 août, le Pape demandait que le roi d'Aragon comparût en personne au concile, afin d'alléguer les motifs pour lesquels il s'opposait a ce que les biens du Temple fussent unis à l'ordre de Saint-Jean, comme on l'avait fait ailleurs.
(1) « E mandar les hemos que en razonar e deffender muy bien todo nuestro drecho, sean unos con el arcebisbo ensemble ; en guissa quel papa e toda la corte couoscha que en esto, et en todas otras cosas, el fecho de vos e del rey de Portogal e nuestro es todo uno. E los mandaderos nuestros son un richombre et un cavallero, porque nos parece que seria bien que los vuestros mandaderos otrossi fuessen legos e personas tales que fuessen para razonar e deffender tal fecho como este, porque mas cumple razonar lo legos, que clerigos. Dada en Barcelona XVII. dias andados de agosto en el ayno de M. CCC. et onze. » (Regntrum templariorum, fol. 300.)

Le reste de l'année 1311 fut la période la plus douloureuse de la détention des Templiers catalans; les mesures les plus rigoureuses prescrites par la lettre papale du 18 mars leur furent appliquées sans miséricorde, et on les amena tous à Lerida pour continuer leur jugement « et les soumettre à la torture. » C'est ce que nous apprend une lettre du roi d'Aragon datée de Gerona, le 29 septembre 1311, qui nomme Umbert de Capdepont, docteur ès lois et juge des cours royales, pour assister au jugement et a la sentence que devaient prononcer sur les Templiers les évêques de Lerida et de Vich, adjoints aux inquisiteurs frère Pierre de Montclus et frère Jean Llotger que le pape avait substitués a l'archevêque de Tarragona et à l'évêque de Valence. Nous ne connaissons pas les détails de cette dernière épreuve, mais il nous reste une lettre du roi en date du 3 décembre suivant, par laquelle il ordonnait de préparer des médicaments pour les Templiers qui en auraient besoin, soit pour cause de maladie, soit par suite de la torture, « propter tormenta (Regestrum Templariorum) »
C'est donc a tort que divers historiens ont avancé que la torture ne fut employée qu'en France contre les Templiers, et que les aveux obtenus en Espagne, en Italie et en Allemagne furent faits en toute liberté. On voit que les membres de l'Ordre furent torturés en Catalogne, et il en fut sans doute de même dans les états du roi de Majorque; car les témoignages contre les Templiers roussillonnais, on l'a vu par l'interrogatoire dont nous avons donné les passages les plus caractéristiques, étaient encore moins compromettants que ceux des intrépides défenseurs de Montço et de Miravet, et pour les uns comme pour les autres, il n'en pouvait résulter aux yeux du Pape qu'une véhémente suspicion que la torture seule pouvait confirmer. Ce que nous savons, et nous sommes heureux de le proclamer pour l'honneur et l'humanité de la justice ecclésiastique du Roussillon, c'est que, s'il y eut ici des arrestations, des interrogatoires et des hommes soumis à la torture, il n'y eut du moins ni décapitations, ni bûchers. Il en fut de même en Catalogne, comme on le verra plus loin, et, sauf les simples peines canoniques qui purent être prononcées contre quelques Templiers, il ne put y avoir que des condamnations civiles pour le fait de prise d'armes et de rébellion contre l'autorité royale (1).
(1) On lit dans un Diarium ou journal rédigé à Barcelone au XVe siècle, sous la rubrique de l'an 1307 : « M. CCC. VII. En aquest any fonch la destructio dels Templaris, y tots en un dia, per tots los très regnes. — En aquest any fonch deposat l'ordre del Temple, e moriren la maior part de mala mort, e degollats, per lo gran pecat que ab ells era. »
Il est bien évident que les auteurs de ces notes n'ont fait que répéter les erreurs ou légendes populaires qui eurent cours, d'ailleurs, immédiatement après la suppression de l'ordre du Temple. Ces bruits peuvent tout au plus s'appliquer à un certain nombre de Templiers français brûlés à Paris et ailleurs ; ils sont formellement démentis par les documents authentiques et contemporains, en ce qui concerne les Templiers catalans ou roussillonnais.


Le pape écrivit le 20 février 1312 au roi d'Aragon, pour le prier de prendre sur les biens de l'ordre du Temple une indemnité de quatre florins d'or par jour, due, d'après Sa Sainteté, à Jean Borgonyo, sacristain de Majorque, que le Saint-Siège avait délégué dans les royaumes d'Aragon, de Majorque et de Navarre pour procéder, d'accord avec les ordinaires, à l'enquête contre l'ordre du Temple. Cet ecclésiastique était un sujet du roi de Majorque, et ce document justifie l'opinion souvent exprimée ici, que la plupart des mesures prescrites par le Pape au sujet des Templiers de la Catalogne, s'appliquaient également à ceux du Roussillon (1).
(1) Clemens episcopus servus servorum Dei, carissirao in XPO filio Jacobo Aragonum régi illustri, salutem et apostolicam benedictionem. Dudum dilectum filium magistrum Johannem Burgundi, sacristam ecclesie Maioricensis, ad Aragonum, Maioricarum et Navarre regna et partes pro inquisitionis negocio faciendo contra ordinem Templariorum, necnon, cum ordinariis locorum, contra singulares personas et fratres ipeius ordinis, duximus destinandum ; Mandantes per nostras certi tenoris litteras ac eciam statuentes sibi in quatuor florenis auri pro singulis diebus quibus circa negotium vacaret huiusmodi, ab eo videlicet die quo propter hoc iter arripuerat et donec ad Apostolicam Sedem rediret, pro suis et familie sue expensis et necessariis vel eius nuntio ab eo ad hoc specialiter propterea destinando, de bonis Templariorum corumdem consistentibus in regnis et partibus supradictis per venerabiles fratres nostros Archiepiscopum Terracon. et episcopum Valentin, curatores et administratores ipsorum bonorum per Nos in eisdem regnis et partibus deputatos, cum per eundem Sacristam vel eius certum nuntium super hoc requisiti essent, liberaliter provideri. Et licet idem Sacrista in dido inquisitionis negotio diligenter et fideliter, ut asserit, laboraverit, et tamen pro maiori parte temporis quo execucioni institit negocii memorati per dictos curatores et administratores, licet ab eo in hac parte pluries requisitos, non extitit nec adhuc est integre satisfactum; propter quod non paucorum subisse dinoscitur onera debitorum. Quia igitur nemo propriis tenetur militare stipendiis, nec recte consideracioni racionis insedit ut a cujuspiam laborious débite mercedis munera subtrahantur, serenitatem tuam requirimus et rogamus ac hortamur attente, quatinus efficaciter mandare et operari liberaliter celsitudini regie placeat ut eidem Sacriste aut eius nuntio pro ipso, de bonis eorumdem Templariorum per manus Archiepiscopi et Episcopi predictorum et ad eius requisicionem, pro eo tempore de quo constiterit satisfactum sibi non esse, integraliter satisfiat omnino ; ita quod ipse propter hoc ad Nos iterato recurrere non cogatur, Nosque liberalitatem regiam exinde gratis affectibus commendemus.
Datum Avinion. X. kalendas martii, pontificatus noslri anno sexto. (Regestrum Templariorum.)


Enfin, par une première bulle expédiée du concile de Vienne (en Dauphiné), le 22 mars 1312, Clément V abolit l'ordre des Templiers, « non per modum diffinitivoe sententioe, sed per modum provisionis, sans déroger cependant aux procédures faites ou à faire contre les membres dudit ordre par les évêques diocésains et par les conciles provinciaux, comme il a été déjà ordonné d'autre part (1). »
(1) Non sine cordis amaritudine et dolore, non per modum difinitivae sententis, sed per modum provisionis seu ordinationis apostolicae, praefatum Templi ordinem et ejus statum, habitum atque nomen, irrefragabili et perpetuo valitura tollimus sanctione, ac perpétual prohibitioni subjicimus... Per hoc tamen processibus factis, vel faciendis circa singulares personas ipsorum Templariorum per dioecesanes episcopos et provincialia concilia, prout per nos alias extitit ordinatum, notumus derogari (Regestrum Templariorum, fol. 33). — Comme nons l'avons déjà dit, cette bulle ne diffère que pour certaines parties de la rédaction et par la date, de celle du 10 mai 1312 publiée par Labbe.

Une seconde bulle apostolique, donnée a Vienne le 6 mai 1312, suppose l'ordre des Templiers éteint, et ordonne à tous ceux des provinces (les Français exceptés) de comparaître devant leurs métropolitains respectifs, afin d'être jugés dans les conciles provinciaux, punis s'ils sont coupables des crimes dont ils sont accusés, et absous s'ils sont innocents ; dans ce dernier cas, donnant pouvoir auxdits conciles de leur assigner une portion congrue sur les biens de l'Ordre. Le Pape recommandait d'ailleurs d'user de toute miséricorde dans les procédures subséquentes, à l'exception des relaps et de ceux qui n'auraient pas subi les peines canoniques auxquelles ils auraient été condamnés. Quant à ceux qui se soumettraient et resteraient soumis à l'Église, ils devaient être décemment entretenus selon leur condition dans les maisons de l'Ordre supprimé ou dans des monastères d'autres ordres, mais toujours avec les biens qui avaient appartenu aux anciens Templiers. Les conciles provinciaux prendraient à cet égard telles mesures qu'ils jugeraient a propos, mais sans laisser les ex-Templiers en trop grand nombre dans chacun desdits monastères ou maisons (1).
(1) « Magna tamen circa eos, praeterquam contra relapsos et impénitentes, misericordia adhibita et servata ; et eo semper proviso, quod de bonis dicti quondam ordinis provideatur in necessariis... quandiu in obediencia ecclesiae perstiterint, juxta status sui conditioner et decenciam eorumdem, ipsis omnibus in domibus praefati quondam ordinis, aut in religiosorum aliorum monasteriis, ad expensas tamen ipsius quondam ordinis, juxta dictorum conciliorum arbitrium, collocandis; ita tamen quod in una domo, unove monasterio nullatenus multi simul ponantur. Regestrum Templariorum, fol. 35. »

Les dispositifs de ces deux bulles devaient être immédiatement appliqués aux Templiers catalans. Il existait même un ordre du roi qui prescrivait de les conduire tous à Tarragona, pour comparaître au concile quod ibidem nunc « celebratur ». C'était l'archevêque de celte métropole qui avait lui-même prié Jacques II de les y faire venir depuis le 1er jusqu'au 15 mars, parce que le concile ne pouvait pas se proroger davantage. Mais, soit que l'on eût avis des décisions que le pape allait prononcer dans quelques jours, soit pour tout autre motif, ces ordres n'avaient eu aucun effet.
Enfin, à la demande de l'archevêque de Tarragona, un ordre général du roi, donné à Lerida le 7 octobre suivant, enjoignit de conduire les Templiers de Barbera et de Montblanc, pour le concile provincial qui devait s'ouvrir à la prochaine fête de Saint Luc (18 octobre) (Regestrum Templariorum)

« L'assemblée était composée des évêques de Valence, de Saragosse, de Vich, d'Huesca, de Tortosa et de Lerida. Les accusés y comparurent et, après un rigoureux examen du procès, ils furent déclarés innocents de tout soupçon d'hérésie, par une sentence définitive qui fut lue en plein concile dans la chapelle du corpus Christi, le 4e jour de novembre de l'an 1312, par Arnald Çes Cornes, chanoine de Barcelone, qui fut nommé archevêque de Tarragona deux ans après. En vertu de cette sentence, les Templiers de ces provinces devaient demeurer soumis à leurs ordinaires respectifs, et recevoir une portion congrue sur leurs biens séquestrés depuis longtemps, jusqu'à ce que le Pape prit d'autres dispositions a leur égard. »
« Il n'y a dans cette résolution du concile provincial de Tarragona, rien de contraire a celles du concile général de Vienne relatives à la suppression de l'Ordre. En effet, remarquons d'abord qu'une chronique de cette époque, parlant d'une commission formée par le pape Clément V parmi les cardinaux et les autres membres du concile de Vienne pour examiner l'affaire des Templiers, dit que « la province de Tarragona n'était pas représentée parmi « ces prélats » (inter quos tamen non fuit provincia Tarraconensis). On sait aussi par Labbe que Clément V, lorsqu'il se réserva la disposition des biens de l'ordre des Templiers, excepta ceux des royaumes d'Aragon, de Majorque et de Portugal. D'un autre coté, la sentence du concile de Tarragona est en accord parfait avec la bulle d'extinction de l'Ordre fulminée au concile de Vienne, par laquelle il était ordonné aux Templiers de toutes les provinces de comparaître devant leurs évêques respectifs, avec faculté accordée aux conciles provinciaux d'examiner et de juger leur cause et de leur assigner une pension décente sur les biens de l'Ordre. »
« Il est vrai que les actes de ce concile de Tarragona ne se sont pas retrouvés; mais, indépendamment des titres particuliers qui constatent son existence, on voit encore par le testament de frère Raymond Dez Pont, évêque de Valence, fait le 1er novembre 1312, qu'il était venu, comme il le dit, au concile provincial (1). Mais il y en a une preuve bien plus décisive dans un ordre du roi d'Aragon, daté d'Exea le 25 novembre 1312, et adressé à Bertrand Dez Vall ou Za Vall, qui demeure chargé d'exécuter ce que ledit concile avait ordonné sur la distribution, la destination et les moyens d'entretien des Templiers, avec défense de les laisser errer comme des vagabonds et recommandation de se comporter comme ils le devaient. Enfin, il existe à cette même date une lettre de l'archevêque de Tarragona qui prie le roi de vouloir bien lui faire remettre les joyaux, reliques, argenterie et autres biens meubles des Templiers, pour être en mesure de leur servir la pension qui leur sera due, conformément a la décision que venait de prendre le concile provincial.
(1) « Villanueva, Viage literario, tome XIX, p. 194 et suivantes). »

Ces renseignements fournis par l'un des historiens les plus savants et les plus judicieux que l'Espagne ait produits dans notre siècle, sont pleinement confirmés par les documents que nous avons encore à examiner au sujet des Templiers roussillonnais. Nous n'aurions eu, d'ailleurs, absolument rien de particulier a citer sur les destinées de ces malheureux, dans le long intervalle écoulé entre le dernier jour de l'enquête de janvier 1310 et le mois d'avril 1313, si nous n'avions recueilli au-delà des Pyrénées l'écho des souffrances et des péripéties qui, pendant ces trois longues années, durent assaillir l'ancien défenseur de Miravet et ses compagnons du Mas Deu.

Il y a cependant, pour toute cette période, des obscurités que la rareté des documents empêche d'éclaircir et même d'expliquer d'une manière satisfaisante, en ce qui concerne les Templiers du diocèse d'Elne. Aux termes de la bulle papale du 22 mars 1312, leur innocence ou leur culpabilité ne pouvaient être prononcées que par l'évêque d'Elne ou plutôt par le concile de la province ecclésiastique de Narbonne dont ils dépendaient ; d'un autre côté, ce concile ne pouvait rien statuer sur leurs biens, puisque les frères du Mas Deu étaient sujets du roi de Majorque. Et pourtant, comme on le verra plus loin, ce fut l'archevêque de Tarragona qui prononça « l'absolution » de frère Raymond Sa Guardia et qui détermina pour ce Commandeur et pour les autres Templiers du diocèse d'Elne et de l'Ile de Majorque, le chiffre des pensions qui devaient leur être servies. Enfin, nous voyons que l'évêque de Majorque ayant écrit au roi Sanche, de donner des ordres pour que les deux Templiers G. de Montanyans et A. Duyl de Molins pussent circuler librement et sans gardes dans cette île, le roi lui répondit de Perpignan, le 13 juin 1314; « Quant a la demande que vous nous avez adressée sur la mise en liberté de deux chevaliers du ci-devant ordre du Temple, vous ne devez avoir recours qu'à vous même, puisque, sur nos instances, le seigneur Pape vous a commis pour l'expédition de l'affaire des Templiers qui sont à Majorque, ainsi que vous le verrez dans le rescrit apostolique (1). » Le pape avait-il accordé un rescrit semblable à l'évêque d'Elne ou à l'archevêque de Tarragona, pour décider du sort des Templiers roussillonnais ? Nous l'ignorons, et nous ne savons comment porter la lumière dans cette situation déjà si compliquée par elle-même, et rendue encore plus obscure par les assertions en apparence contradictoires des documents contemporains.
(1) Super expeditione duorum mititum qui fuerunt de ordine Templi, de quibus nos rogastis, non oportet ad alium recurrere nisi ad vos ipsum ; cum Dominus Papa, ad nostri instanciam, vobis comiserit expedicionem negocii Templariorum qui sunt in Maioricis, prout in rescripto apostolico videbitis contineri. (Villanueva, Viage literario, tome XXI, page 168).

Quoi qu'il en soit, l'ordre du Temple était désormais supprimé, les anciens débris de cette noble milice n'avaient plus le droit d'en porter le nom ni d'en prendre les insignes, et il ne nous reste plus qu'à recueillir les dernières traces laissées en Roussillon par les victimes d'une condamnation qui est, comme on l'a dit, un des grands étonnements de l'histoire.
Le 12 des calendes de mai (20 avril) 1313, frère Raymond de Guardia, du ci-devant ordre de la chevalerie du Temple, fait quittance à Hugues de Cantagrill, commis par le roi de Majorque a l'administration des biens de feu noble Raymond de Canet, fils de Pons de Guardia et neveu de l'ex-commandeur du Mas Deu, d'une somme de deux mille sols barcelonais couronnés de tern, que dame Thomasia, sa défunte mère, avait léguée dans le temps audit Raymond de Guardia et à sa soeur Dame Marquesa, alors abbesse du monastère de Sainte-Marie de Vallaura au diocèse d'Urgell. Frère Raymond avait déjà fait don à sa dite soeur des mille sols que leur mère lui avait légués (1). Cette quittance reçue par un notaire de Perpignan, indique que l'ex-commandeur du Mas Deu se conformait religieusement a la sentence d'abolition du « ci-devant » ordre du Temple, qui désormais n'existait plus aux yeux de l'Eglise. Mais la question des biens temporels n'était pas encore réglée en Roussillon, et l'acte de lods du 5 des ides d'août (9 août) 1313 que nous avons eu déjà l'occasion de citer, nous montre ces biens encore administrés à cette époque par les séquestres royaux Hugues Sapor et Raymond Savina (2).
(1) Noverint universi quod nos frater Raymundus de Guardia ordinis milicie Templi condam, confitemur et recognoscimus tibi Hugoni de Cantagrillo, procuratori constitute per illustrissimum dominum Regem Majoricarum in et super bonis que fuerunt nobilis viri dui Raymundi de Caneto condam, quod tu nomine procuratorio predicto solvisti nobis plenarie ad nostram voluntatem omnes illos duo milia solid. Bar. cor. de terno quos dna Thomasia, mater nostra condam et Poncii de Gardia condam fratris nostri, nobis et dne Marchesie sorori nostre tunc Abbatisse monasterii Sancte Marie de Vallaura dioces. Urgellen. legavit in suo ultimo, testamento, de mille sol. nostris quorum nos feceramus donacionem dicte domine Marchesie; de quibus dictis duobus milibus solid, per pacatos nos tenemus etc. Actum est hoc XII. Kalendas madii anno Dni. M. CCC. tercio decimo. Sig+num fratris Raymundi de Gardia predicti qui hec laudamus. Sig+++na Raymundi Savine et Arnaldi de Codaleto, Guillemi Simonis mercatoris et Arnaldi Crespiani scriptoris, testium, etc. (Archives départementales, B. 57.)
(2) On remarquera que Raymond Savina figure en qualité de témoin, dans la quittance du 20 avril 1313.

Peu de temps après, l'Archevêque de Tarragona déclara Raymond de Guardia absous et innocent de tous les crimes qui lui étaient imputés, et il lui assigna une pension viagère à partir du 15 octobre 1313, ce qui porte à penser que cette sentence définitive avait dû être prononcée à cette même date. C'est ce qui résulte de l'acte suivant compris dans un ancien registre de la Procuration royale de Majorque :
« Le vendredi XVe jour du mois de février de l'an M. CCC. XIII (1). »
(1) L'année commençait alors à Pâques, et le mois de février 1313 correspond au mois de février 1314 (nouveau style).

« Il fut présenté à P. de Bardoyl et à P. Matfre, procureurs du très-haut seigneur roi de Majorque, une charte ou lettre du saint père Archevêque de Tarragona, laquelle avait été adressée au seigneur roi, au sujet de la pension assignée à l'honorable seigneur frère Ray. Sa Guardia du ci-devant ordre du Temple. En icelle il était contenu, entre autres choses, que ledit frère R. qu'il avait absous, devra être placé dans la Maison du Mas Deu où il aura sa résidence et son habitation, sans (payer aucun) loyer ni salaire, avec jouissance du jardinage du jardin et des fruits des arbres fruitiers, mais pour sa nourriture seulement; en outre, qu'il pourra librement prendre du bois pour lui et pour sa compagnie dans les forêts du Mas Deu ou des autres lieux (qui en dépendent), sans toutefois y porter dommage. Enfin, pour que ledit frère Ray, pourvoie à ses affaires et aux besoins de sa compagnie, qu'il lui soit assigné par an CCC L livres sur les biens qui furent dudit Temple : laquelle pension commence à partir de la mi-octobre de l'an M. CCC. XIII.
« Il fut ordonné par le seigneur roi à Pierre de Bardoyl, au Volo, jeudi matin en l'année susdite, dans la maison d'En Vives, que cette pension soit payée audit frère Raymond, chaque année, de quatre en quatre mois ; et qu'il lui soit toujours fait un payement en avance, pourvu qu'il offre une caution, car si ledit frère Raymond venait à mourir après avoir reçu une paie qui ne lui serait plus due, les cautions qu'il donnera devraient rembourser ce qu'il aurait pris en plus qu'il ne lui appartiendrait pour sa pension ou quittance. En Bérenger d'Atsat « et En P. d'Atsat, frères, tous les deux donzells habitants de Perpignan, par prières et mandement dudit frère Raymond, se constituèrent cautions, pour rembourser ce qu'il aurait pris de plus que ce qui lui appartiendrait pour sa pension jusqu'au jour de son décès, en obligeant leurs biens à cet effet et en renonçant à tout droit qui pût les favoriser. » « Pour ladite pension, nous lui fîmes livrer par En P. Ribera, vendredi, huitième jour du mois de mars, outre cinquante livres qu'il lui avait déjà remises, en tout CC L livres. »
« Plus, nous donnâmes comptant audit frère Raymond Saguardia, vendredi, huitième jour du mois de mars, au Temple (1) ... C XXIII livres, VI sols, VIII deniers. »
(1) Il sagit sans doute la Maison du Temple de Perpignan où le dit Raymond de Saguardia ancien commandeur de cette dite-Maison de Perpignan fut obligé d'y faire sa résidence.

« Somme de ce que nous lui avons fait remettre en fait remettre en tout CCC L XXIII livres, VI sols, VIII deniers, qui font en tounois d'argent, V M DC tournois d'argent XVI deniers, les quels valent en comptant XV deniers pour un tournois d'argent, CCCL livres en barcelonais menus ; — et cela, parce qu'il y a dans la lettre du seigneur Archevêque de Tarragona que les CCCL livres soient données audit Commandeur en barcelonais menus ou en monnaie équivalente. » « Ces CCCL livres sont reportées à l'article de la pension de frère Raymond dans le Livre de Comptabilité du Temple de M. CCC. XIIII (1). »
(1) Diuenres XV dies del mes de febrer en layn de M. CCC. XIII. En P. de Bardoyl en P. Matfre, procuradors del molt alt senyor rey de Malorches, veseren Ia carta o letra del Sant Pare Archeuesche de Terra-gona, que era estada tramesa al senyor rey, per raho de la pencio que avia assignada al honrador senyor frare Ra. Sa Guardia del orde del Temple sabentras. En la qual se contenia, entre les altres coses, quel dit frare R. lo qual avia absolit, degues estar e esser colloguat en la casa del Mas Deu, e en aquel loch aga habitacio senes loger e senes salari ; e que de la ortalissa del ort e dels frutz dels aybres fruters, ad ops tant solament de mengar, e encara lenyes dels boschs del Mas Deu o dels altres lochs, senes merme daquels locs, per se e per sa companya pusca francament penre et aver ; e assigna al dit frare Ra. per sa provisio de totes les sues causes e a sa companya necessaries, per cascun ayn CCC. L. lib. dels bens que foren del dit Temple. A la qual quitacio a penre comensa a mig utubri del ayn de M. CCC. XIII.
De la qual provisio fo manat per lo senyor rey an P. de Bardoyl, al Volo, digous mati en layn desusdit, a la casa d'En Vives, que sia pagada al dit frare Ra. cascun ayn, de IIII. en IIII. meses ; mes, tota hora aga Ia pagua anantada, ab que do Ia fermansa que si, per aventura, lo dit frare Ra. moria après que auria presa la pagua, e no li pertanyia so que pres auria, los fermanses que dara degen retre so que mes auria près que no li pertanyeria per sa pencio o quitacio. En Bereng. d Atsat en P. d Atsat, frares, amdos doncsels habitantz de Perpenya, per precs e per manement del dit frare Ra. sestabligueren fermanses de retre tot so quel dit frare Ra. auria mes pres que no li pertanyeria de sa quitacio tro al dia que morria, e per ayso obligaren lurs bens e renunciaren a tot dret per els fasen.
De la qual quitacio li fesem liurar an P. Ribera, diuenres VIII. dies del mes de martz, ab L. lib. que ja li avia liurades, per tot CCL. libr.
Item li donem al dit frare Ra. Sagardia, divenres VIII. dies del mes de martz, nombraatz al Temple CXXIII. lib. VIs VIIId
Sa que li avem feyt liurar, per tot CCCLXXIII. lib. VIs VIIId
Que fan en tor. dar. Vm DC. tor. dargent.
Qui valen, comdatz XV. diners per I tor. dar. bar. menutz CCCL. lib. Per so car se conte en la carta del senyor Archevesche de Terragona, que les CCCL. lib. sien donades al dit Comanador en bar. menutz o de moneda valent aqueles. Aquestes CCCL. lib. son mudades en lo capitol de la quitacio de frare Ra. en lo Libre de La Raho Del Temple de M.CCC.XIIII.
(Procuracio real, reg. XVII, fº 25 rº. — Archives départementales)


Le 18 mars 1314, dix jours après ce règlement de la pension du courageux défenseur de Miravet, la ville de Paris assistait au plus sinistre épisode de la condamnation du Temple. Philippe-le-Bel faisait brûler le Grand-Maître Jacques de Molai ainsi que Gui, maître de Normandie, dans l'île aux Juifs, réunie aujourd'hui à la Cité; Clément V mourait peu après, l'esprit troublé par la condamnation des Templiers et par les derniers mots du Grand-Maître qui l'avait, disait-on, ajourné à comparaître avant un an devant Dieu. Sept mois après, Philippe le suivait dans la tombe (novembre 1314).

Le procès et le supplice des Templiers débarrassaient les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem de rivaux qui ne laissaient pas de leur porter ombrage. Ils influèrent de la manière la plus heureuse sur l'ordre de Saint-Jean : d'abord, parce que l'estime que les Hospitaliers s'étaient conciliée par leur dévouement aux intérêts de la religion, s'accrut de toute la haine que la plupart des souverains portaient aux Templiers; en second lieu, parce que les biens de ces derniers avaient été adjugés par le concile de Vienne à l'Ordre survivant. Nés tous les deux de l'esprit des croisades, les deux ordres s'étaient établis presqu'en même temps en Roussillon, mais ils n'y avaient acquis ni la même influence ni les mêmes richesses. La maison de Saint-Vincent de Bajoles (aujourd'hui le Mas Anglade), située à une demi-lieue a l'est de Perpignan, était le siège de la Commanderie ou Préceptorie des Hospitaliers dans le diocèse d'Elne où ils possédaient, outre la terre de Bajoles, les seigneuries de Bonpas, Cabestany et Saint-Nazaire, et le tout formait un bailliage sous la dépendance du Châtelain d'Emposla et du Prieur Général de Catalogne. Un bail passé pour cinq ans, aux ides de mars 1311, par frère Raymond d'Empories, Commandeur de Bajoles et lieutenant du Maître de l'Hôpital dans la châtellenie d'Emposta, avait affermé tous les revenus de cette Commanderie, à raison de 9.500 sols barcelonais par an. Les revenus du Mas Deu étaient de beaucoup supérieurs. Les biens du Temple, quoique vivement disputés pendant quatre ou cinq ans par les rois de France, d'Aragon et de Portugal, et quoique diminués par les concessions forcées de l'ordre des Hospitaliers à la cupidité de ces souverains, n'en augmentèrent pas moins dans une proportion considérable les revenus des chevaliers de Rhodes. Ce fut pour eux une véritable bonne fortune, qui contribua puissamment à rendre à cette association son éclat primitif.

On a déjà vu les précautions qu'avait prises de longue date le roi d'Aragon, pour s'assurer la meilleure part de la riche succession du Temple. Nous sommes moins bien renseignés en ce point, comme en beaucoup d'autres de toute cette affaire, sur les prétentions que put formuler la cour de Majorque qui tenait ces biens sous séquestre depuis le mois de décembre 1307. Voici tout ce que nous avons pu recueillir à cet égard.
La lettre de Clément V en date du 20 février 1312 montre qu'il avait délégué l'archevêque de Tarragona et l'évêque de Valence, « en qualité de curateurs et administrateurs des biens de l'ordre du Temple dans les royaumes et pays d'Aragon, de Majorque et de Navarre (1), » et c'est en vertu de cette délégation que ces deux prélats avaient ordonnancé divers payements sur lesdits biens, en faveur de plusieurs juges et commissaires apostoliques expédiés dans ces mêmes pays. C'est encore à ce titre que l'archevêque de Tarragona avait prescrit de prendre, sur les revenus du Temple en Roussillon, les pensions par lui assignées au Commandeur du Mas Deu et à ses compagnons. Le roi Sanche de Majorque, à l'exemple des souverains d'Espagne et de France, réclama certainement une part dans la succession adjugée aux Hospitaliers, et le pape lui attribua « tous les biens mobiliers du Temple dans ses états, » sans préjudice des indemnités et compensations pécuniaires que l'ordre de Saint-Jean pourrait lui accorder. Les conventions particulières qui durent être faites sur ce dernier point, relativement aux biens du diocèse d'Elne, ne nous sont pas connues ; mais nous avons retrouvé celles qui furent faites pour la livraison des biens situés dans l'île de Majorque, et comme les mêmes principes furent sans aucun doute appliqués aux biens et revenus du Roussillon, nous croyons utile de donner ici les principales dispositions du contrat relatif aux îles Baléares.
(1) Clemens, etc. Johannem Burgundi,... ad Aragonum, Maioricarum et Navarre regna et partes..... duximus destinandum..... et venerabiles fratres nostros archiepiscopum Terracon, et episcopum Valentin, curatores et administratores ipsorum (Templariorum) bonorum per Nos in eisdem regnis et partibus deputatos etc.

Le roi Sanche voulait reprendre dans l'île de Majorque, la juridiction ou même la pleine propriété d'un grand nombre de domaines, entre autres les alquéries de Beni-Alfimara et de Beni-Cassim, avec d'autres possessions des anciens Templiers. De son côté, frère Arnald de Soler, de l'ordre des Hospitaliers, agissant avec pleins pouvoirs et au nom de Foulques de Villaret, Grand-Maître de cet Ordre, objectait que tous ces biens avaient été jadis donnés aux frères du Temple par l'infant Pierre de Portugal, ancien seigneur du royaume de Majorque, et que par conséquent ils devaient revenir à l'Hôpital. Enfin le roi, « par dévotion pour l'ordre dudit Hôpital, par considération personnelle pour frère Arnald de Soler qu'il chérissait et affectionnait extrêmement, et cédant aussi au désir de procéder en cette affaire avec toute bonté et douceur, » consentit à la transaction suivante :
Il fut convenu que le roi et ses successeurs, pour tous droits à eux compétents sur les biens du ci-devant ordre du Temple dans l'île de Majorque, recevraient une rente annuelle de 9.000 sols royaux majorquins et de 2.000 sols barcelonais ; — et de plus, en argent comptant, une somme de 22.500 sols de dite monnaie de royaux majorquins. Il était entendu que pour se payer de cette dernière somme, le roi n'aurait qu'à en faire la retenue sur les produits des biens du Temple qui étaient déjà entre ses mains, c'est-à-dire sur les revenus, fruits et produits de tous lesdits biens du Temple situés dans les états du roi de Majorque, depuis le jour où la donation de ces biens fut faite aux frères de l'Hôpital par le souverain Pontife, le roi étant tenu de restituer à l'Hôpital tous les revenus perçus jusqu'au dit jour, après en avoir déduit les frais et dépenses faits par lui ou par ses procureurs.
« Il était d'ailleurs bien entendu que le roi retiendrait devers lui les autres revenus, fruits et produits desdits biens perçus ou à percevoir avant le jour où ladite donation fut faite à l'Hôpital, ces revenus devant en effet lui appartenir en vertu de la concession ou donation à lui faite par le Souverain Pontife, comme il était contenu dans les resents apostoliques. »
Il fut aussi convenu que, pour la rente annuelle de 11.000 sols que le roi devait retirer en vertu de cette transaction, deux mille seraient pris sur le produit des biens possédés par le Temple dans le lieu de Saint-Hippolyte en Roussillon, et les neuf mille restants sur divers lieux, domaines et alqueries, situés dans l'Ile de Majorque : « moyennant quoi, et en vertu de la donation faite par le pape, l'Hôpital demeurait absolument maître et propriétaire de tout le restant des châteaux, lieux et autres biens ci-devant possédés dans cette île par les Templiers. »

Enfin, « comme tous les biens mobiliers des anciens frères du Temple existants dans les états du roi de Majorque, appartenaient audit roi en vertu de la donation à lui faite par le Souverain Pontife, le roi Sanche voulait bien faire abandon de tous les ornements des ci-devant chapelles du Temple, sous la condition qu'ils demeureraient affectés au service des dites chapelles ou églises (1). »
(1) Tandem cum, ex devocione quam dictus dns rex Sanccius gerit ad dictum ordinem dicti Hospitalis, et specialiter ex contemplacione persone dicti fratris Arnaldi de Solerio quam dns rex habet valde gratam et caram, velit ipse D. rex in predictis benigne et mitte agere etc. venerunt ad talem transaccionem... Videlicet, quod dictus D. rex Sanccius et succès-sores sui... habeant... pro peccunia numerata XX.II. milia et D. sol. monete regalium Maioricar. quos sibi ipse D. rex solvat et in solutum retineat de peccuniis quas habuit et recepit ex redditibus, exitibus et proventibus bonorum que fuerunt dicte domus Templi : quos redditus, exitus et proventus, receptos per D. regem vel suos procurators de omnibus dictis bonis que fuerunt dicte Domus Templi in omnibus terris dicti domini regis, ab ilia die citra qua fuit facta dicta donacio dicto Hospitali per Summum Pontificem, dictus dns rex tenetur restituere dicto Hospitali et fratribus eiusdem, deductis inde sumptibus et expensis per D. regem vel suos procuratores factis ; et retentis dicto dno regi aliis redditibus, exitibus et proventibus perceptis ante illam diem qua fuit facta dicta donacio dicto Hospitali, cui dno regi competunt et competere debent ex largicione et donacione Sumini Pontificis, ut in rescriptis papalibus hec et alia plenius continentur. Preterea, cum omnia bona mobilia que fuerunt dicti ordinis Templi existencia in terris dicti domini regis, ad ipsum D. regem pertineant ex donacione Summi Pontificis, Dominus rex voluit et concessit quod omnia ornamenta capellarum remaneant ad servicium ipsarum capellarum sive ecclesiarum... Fuit autem conventum inter nos quod si. infra duos annos proxime venturos, nos dictus dns rex vel Magister ordinis dicti Hospitalis voluerimus forte recedere et resilire ab hac transactione, possimus facere libere, et si noluerimus... permaneat in perpetuum etc. Quod est actum in camera regia castri regii civitatis Maioricarum predicti dni regis XII. kalendas marcii anno dui Mº (sic). (Archives départementales, B. 13.)

Nous n'avons qu'un fragment de cette transaction, faite « dans la chambre du roi au château royal de la cité de Majorque, le 12 des calendes de mars, l'an du seigneur... »

Le millésime manque, mais on peut le rétablir d'une manière à peu près certaine et rapporter ce document au 18 février 1313 (1314 nouveau style). En effet, il résulte du texte même de cette convention, qu'à l'époque où elle fut faite, les biens du Temple étaient encore administrés par les séquestres royaux et, comme on le verra plus loin, la date que nous indiquons est la seule qui puisse se rapporter à une pareille situation.

Quoi qu'il en soit, et en appliquant au Roussillon les données qui résultent de la transaction relative aux biens de l'île de Majorque, on voit que le roi Sanche dut garder pour sa part tous les biens meubles, y compris les espèces monnayées, provenant des Templiers du diocèse d'Elne, sauf l'argenterie et les ornements des églises qui furent conservés à leur ancienne destination (1). Quant aux immeubles, les documents des siècles suivants nous montrent les Hospitaliers de Saint-Jean en pleine possession de toutes les seigneuries, droits, terres et propriétés qui avaient appartenu aux Templiers roussillonnais, et le roi se contenta sans doute ici de quelque indemnité pécuniaire dont le chiffre nous est inconnu. La remise de cette succession dut se faire dans les deux premiers mois de l'an 1314, car on a vu, qu'à la date du 9 août 1313 ces biens étaient encore administrés par les séquestres royaux, et nous trouvons aux ides de mars de l'an 1313, c'est-à-dire le 15 mars 1314 (nouveau style), un acte d'un lods de vente d'un champ sis au territoire d'Orle, près de Perpignan, et tenu en directe seigneurie pour la maison du Mas Deu, ledit lods fait « par frère Bérenger d'Alenya, de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, Précepteur d'Avinya et lieutenant du vénérable et religieux Châtelain d'Emposta dans les maisons du Mas Deu et de Bajoles, lequel, audit nom et du consentement ou conseil de Raymond Savina, bourgeois de Perpignan, confirme ladite vente, sauf le droit de la maison du Mas Deu (2). »
(1) Voici la note de la remise faite par les Procureurs royaux au Trésorier du roi Sanche, le 12 octobre 1315, de quelques pièces d'argenterie trouvées ou saisies « dans la maison occupée par frère Jacques d'Ollers en la Trésorerie royale » du château de Perpignan : Dimenge XII dies del mes de utubri en layn de M.CCC.XV. En P. de Bardoyl en Huch de Cantagril liuraren an Ar. de Codalet, tesaurer del molt alt senyor rey de Malorches, Ie copa plana cobertorada deaurada dint e de fora, e I. anap obrat deaurat de dins e XII tasses beles e grans gratalades ab lur estug, lo qual argent tot demont dit fo atrobat en la cosa que frare Jacme d Ollert tenia en la Tesaureria del Senyor Rey. (Archives départementales Procuracio real, reg. XVII, fol. 88 rº.)
(2) Sig+num fratris Berengarii de Alanjano ordinis Sancti Johannis Jherosol. Preceptoris Avinionis et locumtenentis in domibus Mansi Dei et de Baiolis pro venerabili et religioso castellano Emposte, qui, nomine ejusdem, et de consilio Raymundi Savine burgensis Perpiniani, hec laudamus, Idus marcii anno domini M.CCC terciodecimo, salvo jure domus Mansi Dei, etc. (Procuracio real, reg. Ier, fol. 83, vº.)

Ici la date est certaine ; l'ordre de l'Hôpital a déjà sa part dans l'administration des biens du Temple en Roussillon, et il exerce ses droits de moitié avec l'un des deux séquestres royaux qui les exerçaient sans partage six mois auparavant. Les frères de l'Hôpital ne tardèrent point, d'ailleurs, à entrer en pleine et entière possession des biens que le pape leur avait attribués, mais cette possession définitive ne nous est connue qu'à partir du 15 juin 1315. A cette date, frère Arnald de Soler, revêtu du titre de « Précepteur du Mas Deu et de son bailliage (dépendances), » faisait un acte de procuration en faveur de frère Bérenger d'Alenya (1).
« Les Hospitaliers à peine mis en possession des biens du Temple, s'empressent de les vendre »
(1) Lods de vente d'une terre située au territoire d'Anyils et tenue anciennement pour les Templiers.
Nos frater Beringerius de Alaniano ordinis Hospitalis S. Johannis Jherosolimitan. locum tenens ac procurator venerabilis domini fratris Arnaldi de Solerio, Preceptoris domus Mansi Dei et bayulie eiusdem, predicti Hospitalis, prout constat per publicum instrumentum inde. factum XVIe. kalendas julii anno domini M CCC quinto decimo per manum Antonii Gahtxerii et subsignatum per manum Guillemi Veyrierii scriptoris publici Perpiniani, nomine dicti d. Preceptoris laudamus etc. Actum est hoc Perpiniani XI. kalend. julii anno dni M CCC XV etc. (Archives départementales, Fonds de l'ordre de Malte.)


Quelques jours après, celui-ci usait de ses pouvoirs sans intervention de séquestres ni procureurs royaux, et des actes du mois de septembre suivant nous montrent le nouveau Commandeur Jobanniste du Mas Deu disposant en toute liberté des biens qui avaient appartenu à l'ordre du Temple en Roussillon (1).
(1) On a vu que, d'après l'acte de transaction relatif aux biens du Temple situés à Majorque, le roi Sanche devait recevoir une rente de 2.000 sols ou de cent livres sur les revenus de Saint-Hippolyte. Les deux parties s'étaient réservé le droit, pendant deux ans, de résilier les engagements pris à cette occasion ; mais aucune modification n'y fut apportée, du moins en ce qui concerne la rente prise sur Saint-Hippolyte, et cet article fut définitivement confirmé par frère Arnald de Soler, commandeur du Mas Deu, le 15 des calendes de septembre 1315. C'est ce qui résulte d'un acte d'échange du 16 des calendes d'octobre de la même année, par lequel le roi Sanche cédait cette rente et divers autres droits à Arnald Traûer. Nous donnons ici un extrait de ce document qui fait mention de la transaction relative aux biens de l'Ile de Majorque.
« Nos Sancius dei gracia rex Maioricarum... excambiamus... vobis dilecto et fideli nostro Arnaldo Trauerii domino in parte castri de Sancto Ypolito et vestris... perpetuo, omnes illos census... jura, et partem decime, jura maris, stagni, et salinas et omnia alia omnino jura nobis data, concessa et assignata per venerabilem fratrem Arnaldum de Solerio ordinis Hospitalis Sancti Johannis Jherosolomitan. Commendatorem domus Mansi Dei, in villa et terrainis de Sancto Ypolito, in compensacionem illarum C. librar. rendalium quas idem frater Arnaldus de Solerio nobis et nostris dare et assignare tenebatur in dicta villa et tarminis de Sancto Ypolito, juxta tractatum et composieionem factos inter nos ex parte una, et dictum fratrem Arnaldum de Solerio habentem ad hec plenariam potestatem a Magno Preceptore Transmarino dicti ordinis Hospitalis ex altera, super bonis ordinis quondam Templi que sunt in insula Majoricarum : qui quidem census, terremerita et jura, directa dominia, laudimia et foriscapia, et décima pars decime, jura maris et stagni et salinarum et alia, necnon et predia in et super quibus recipiuntur, lacius exprimuntur et declarantur in instrumento dicte declaracionis nobis facte de eisdem per dictum fratrem Arnaldum de Solerio, quod quidem instrumentum fuit notatum per Bartholomeum de Oliuis de Perpiniano scriptorem XIII kalendas septembris anno presenti...... Acta et laudata sunt hec..... in Castro regio civitatis Maioricarum X VI kalendas octobris anno domini M. CCC. quinto decino, etc. » (Archives départementales Procuracio real, reg. XXXII, fº 58. )


La suppression de l'Ordre était désormais consommée dans ce pays. Il semble en effet, d'après tous les faits et documents que nous venons d'enregistrer, que toutes les sentences canoniques ou civiles qui pouvaient concerner les frères du Temple avaient été prises, puisque la pension de chacun d'eux avait été réglée. Comment s'expliquer sans cela, que l'ordre de l'Hôpital eût déjà la libre disposition des biens qui leur avaient appartenu ? Il parait cependant que les anciens religieux du Mas Deu, arrêtés depuis huit longues années, se trouvaient encore détenus dans leurs maisons malgré les décisions du concile de Tarragona, et ce n'est pas, il faut l'avouer, sans une douloureuse surprise que nous lisons ce qui suit dans l'Histoire de Languedoc :
« Bernard de Farges, archevêque de Narbonne, convoqua le concile de sa province par des lettres datées de « Carpentras, au mois de septembre de l'an 1315. Il y appela, entre autres, Guillaume évêque d'Elne son suffragant, à qui il écrivit quelques jours après, pour lui ordonner d'amener au concile tous les Templiers qui étaient détenus dans les prisons de son diocèse, et d'apporter les procédures qui avaient été faites contre eux, pour disposer ensuite de leurs personnes : l'évêque d'Elne était alors absent et dans un pays éloigné. Ses grands vicaires, à qui ces ordres furent signifiés, étant prêts à partir au commencement d'octobre pour se rendre au concile, se présentèrent à l'audience du roi de Majorque dans son palais de Perpignan pour lui en faire part ; et ce prince leur fit répondre par Guillaume de Canet, son lieutenant, que le feu pape Clément V l'ayant chargé de la garde de ces Templiers, il ne pouvait les remettre sans un ordre du pape son successeur ; que si ces prisonniers devaient être punis des crimes dont ils étaient accusés, il était en droit de leur faire subir le supplice dans ses domaines, où il les avaient commis, et de les faire juger par sa cour ; et que de crainte que l'archevêque de Narbonne, l'évêque d'Elne, ou leurs officiaux, n'entreprissent quelque chose contre sa juridiction, ou qu'ils n'usassent d'excommunication ou d'interdit, il en appelait au Saint Siège on au pape futur. C'est tout ce que nous savons de ce concile de Narbonne (Manuscrits de Baluze cotté Schedoe Narbonenses (1). »
(1) Histoire générale de Languedoc, livre XXIX, chapitre 34.

L'affaire des Templiers roussillonnais, répétons-le, devait être terminée et leur situation réglée, au moins depuis le mois de mars 1314, puisqu'a cette époque Raymond de Guardia, absous par l'archevêque de Tarragona, avait déjà fourni des cautions pour le remboursement des sommes qu'il pourrait devoir au Trésor royal en cas de décès, et l'on ne sait comment s'expliquer les réclamations de l'archevêque de Narbonne et les réponses faites à ce sujet par le roi de Majorque. Quoi qu'il en soit, le pape Jean XXII, élu en 1316, aurait accordé au roi Sanche l'autorisation qu'il demandait, et, d'après l'Histoire de Languedoc, on ne trouva pas un seul Templier coupable dans tout le ressort de l'archevêché de Narbonne.

Selon le Père Villanueva, ce ne fut qu'en l'an 1317 que l'ordre de Saint-Jean prit possession de tous les châteaux et biens des Templiers d'Aragon et de Catalogne, « comme on le voit par l'inscription qui existe à Tortosa près de la porte de l'église dite du Temple. C'était en exécution de la bulle du pape Jean XXII, donnée à Avignon le 10 août 1317, par laquelle il était ordonné de remettre lesdits biens à frère Martin Perez de Oros, Châtelain d'Emposta (1). »
(1) Viage literario, tome V, page 197.

Nous ne savons ce qui put se passer a cet égard au-delà des Pyrénées; mais on a vu que, dans les états du roi de Majorque, dès l'an 1314, les biens des Templiers roussillonnais étaient occupés par les Hospitaliers en vertu de l'attribution qui leur en avait été faite par le pape Clément V. Cette possession s'était continuée au nom du même ordre, par frère Arnald de Soler qui prend le titre de Commandeur du Mas Deu en 1315, par frère Ermengald de Fitor en avril 1317, frère Guillaume de Millas en mai 1321, et frère Arnald de Torroja en septembre 1322. Tous ces commandeurs régissaient en même temps l'ancienne commanderie de Bajoles, et frère Raymond d'Empories qui l'avait occupée au début de l'affaire des Templiers, était devenu Châtelain d'Emposta en 1311, et Grand Prieur de Catalogne en 1319. C'est à ce dernier titre qu'il fit avec frère Martin Perez de Oros, Châtelain d'Emposta, une convention qui réglait définitivement la pension attribuée à chacun des ci-devant Templiers encore existants dans le ressort de son Prieuré. Ce document est daté du lieu de Torreferrera dans la châtellenie de Montço, le 10 des calendes de novembre 1319 ; il comprend nominativement tous les anciens frères du Temple qui vivaient encore dans les châtellenies ou maisons de Saragossa, Alfambra, Valence, Albocacer, Les Coves, Orta, Gandesa, Montço, Osca, Gardeyn, Barbenc, Granyena, Barbera, Celma, Barcelone, Ayguaviva, Tortosa, le Mas Deu et l'île de Majorque, et nous en donnons ici tout ce qui concerne les sujets du roi Sanche et ceux qui d'après leur nom semblent originaires du Roussillon.

1319. État des sommes payées aux ci-devant Templiers du Prieuré de Catalogne et de la châtellenie d'Emposta (1).
(1) Archives de l'ordre de Saint-Jean de Malte, à Barcelone.

Albocacer
Bérenger de Sent Marçal — 3.000 sols barcelonais.
R. de Sent Marçal — 1.400 sols barcelonais.

Les Coves
Galberl Durban — 2 000 sols barcelonais.

Gandesa
P. de Sent Just — 2.000 sols barcelonais.

Montço
A. de Cabestayn — ?
G. de Castell — 500 sols barcelonais.

Osca
En Bardoyl — 3.000 sols barcelonais.

Gardeyn Bérenger de Sent Just — 4.000 sols barcelonais. En Millars — 1.400 sols barcelonais. Barbera
Dalmau de Rocaberti — 8.000 sols barcelonais.
Ar. de Banyuls — 3.000 sols barcelonais.
Bertran de Vilallonga — 1.400 sols barcelonais.
Ramon de Sent Just — 1.400 sols barcelonais.

Tortosa
R. de Sant Ipolit — 500 sols barcelonais.
Bérenger de Palau — 1.400 sols barcelonais.


Lo Mas Deu, en Rossello sols barcelonais.
R. Zaguardia — 7 000 sols barcelonais.
Bérenger dOlms — 2.000 sols barcelonais.
G. de Tamarit — 1.400 sols barcelonais.
Bérenger Des Coyl — 1.400 sols barcelonais.
Jacme Box — 600 sols barcelonais.
G. de Sant Ipolit — 600 sols barcelonais.
G. Martorell — 600 sols barcelonais.
P. Belda (Bleda) — 600 sols barcelonais.
P. de Sent Arnach — 600 sols barcelonais.
Ar. Setembre — 600 sols barcelonais.
F. Hot — 600 sols barcelonais.
P. Servent — 600 sols barcelonais
P. (1) — 600 sols barcelonais.
R. Des Carme — 600
En Gili — 600 sols barcelonais.
G. Pelicer de Terrats — 600 sols barcelonais.

Somme — 19.000 sols barcelonais
(1) L'état du manuscrit ne permet pas de lire le nom de cet ancien frère du Mas Deu, mais nous pensons que c'est celui de frère Raymond de Vilert ou de Vilacert.

Maylorcha
Ar. Duyl de Molins — 2.000 sols barcelonais.
G. de Muntanyans — 4.400 sols barcelonais.
R. F — 600 sols barcelonais.
Martin Pereç Doscha — 500 sols barcelonais.
P. Martorell — 500 sols barcelonais.
March Capeller — 500 sols barcelonais.
P. Ermengol — 500 sols barcelonais.
Bertran de Poblet — 500 sols barcelonais.
G. Soler — 750 sols barcelonais.

Somme — 7.250 sols barcelonais
Somme totale pour les Templiers du Prieuré de Catalogne — 96.500 sols barcelonais.

Pour les Templiers de la châtellenie d'Emposta et du Prieuré de Catalogne — 136.050 sols barcelonais.

Cette répartition maintient à Raymond de Guardia une pension annuelle de sept mille sols barcelonais, c'est-à-dire la même pension de 350 livres que l'archevêque de Tarragona lui avait déjà attribuée à partir de la mi-octobre 1313, ce qui prouve que le chiffre de chacune des rentes servies aux anciens Templiers fut invariablement conservé jusqu'au décès des pensionnaires. L'état de 1319 ne compte plus que quinze survivants parmi les vingt-cinq frères du Mas Deu qui avaient subi l'interrogatoire en 1310. On y ajoute, il est vrai, un certain Bérenger d'Oms que l'on voit paraître ici pour la première fois; mais ce religieux n'appartenait pas sans doute au Mas Deu, car on ne l'y voit figurer ni dans les interrogatoires ni dans aucune des réceptions faites dans cette maison (1). Il est probable qu'il se trouvait dans quelque pays lointain au moment de la suppression de l'Ordre, et, à son retour, on avait dû pourvoir à son entretien sur les anciens revenus du Mas Deu parce qu'il était originaire du diocèse d'Elne. Sans cela, et quoiqu'il se fut retiré désormais en Roussillon, on n'aurait pas manqué de porter à pension sur la maison à laquelle il appartenait au moment de la suppression du Temple, comme on le fit pour Arnald de Banyuls et pour Bernard de Millas qui recevaient en 1319 leur pension sur les maisons de Barbera et de Gardeny, quoiqu'on les trouve déjà tous les deux retirés à Perpignan en 1317.
(1) L'Illustre famille d'Oms était, dès cette époque, divisée en deux branches possédant, l'une la seigneurie d'Oms, l'autre celle de Calmella. Le prénom de Bérenger s'est souvent répété dans cette famille, et nous n'avons aucun autre renseignement sur l'ex-Templier de l'an 1319 dont le nom ne se retrouve plus dans les quittances de l'an 1329. Il vivait déjà retiré à Perpignan en 1317.

Clément V avait aussi autorisé les anciens frères du Temple à entrer dans d'autres ordres religieux; mais il ne parait pas qu'aucun des Templiers du Mas Deu ait profité de cette autorisation. Ceux sur lesquels nous avons quelque renseignement après 1319 rentrèrent dans le siècle, et tous restèrent fidèles au serment qu'ils avaient prêté en entrant dans le Temple, « de ne jamais le quitter pour un autre ordre supérieur ou inférieur. » Quoi qu'il en soit, les dix frères Barthélemi de la Tour, Jorda de Bellver, Bernard Guerrer, Raymond Sapte, Jean de Coma, Bernard Septembre, Raymond Réull, Arnald Caliç, Simon de la Tour et Jacques Mascaros, dont les noms ne figurent plus sur l'état de 1319, doivent être considérés comme décédés à cette époque.

A partir de l'an 1319 nous ne trouvons aucune autre trace de l'existence de l'ancien Commandeur Raymond de Guardia, pas plus que de ses compagnons Jacques Boys, Pierre de Sent-Arnac, Pierre Bleda, Guillaume de Sent-Ypolit et Ferrer d'En Hot. Mais neuf Templiers du Mas Deu survivaient encore dix ans après et recevaient régulièrement leur pension sur les revenus de cette maison, quoique la plupart, sinon tous, se fussent depuis longtemps retirés dans leur pays natal. C'est ce que prouve la quittance suivante où l'on trouve, d'ailleurs, la pension de Bernard de Millas reportée désormais sur les revenus du Mas Deu, ainsi que celle du chevalier Bernard de Furques dont l'existence antérieure nous est complètement inconnue (1). Sans doute il se trouvait aussi en pays éloigné lors de l'arrestation des Templiers roussillonnais; son nom ne figure pas dans l'état dressé pour les dépendances du Prieuré de Catalogne en 1319, et il avait dû se retirer en Roussillon après cette date.
« Ides (13) de juin M.CCC.XX neuf. — Nous Raymond Carme, maçon ou tailleur de pierre de Perpignan (2), « Raymond d'Ayguaviva (3), Arnald Setembre, Bernard de Miltas, chevalier, Bernard de Furques, chevalier, Guillaume Tamarit, chevalier, Berenger dez Coll, chevalier, et Pierre Servent, tous frères ci-devant de la maison de la chevalerie du Temple, en notre propre nom ; et moi, dit Arnald Setembre, en mon propre nom et comme procureur de Gilles d'Anglada (4) originaire de la paroisse de Vilacert au diocèse de Gerona, à ce constitué par acte du V des ides de janvier M.CCC.XXV reçu en dite cité, et aussi comme procureur de Guillaume Marturell et de Guillaume Pellisser (5) ci-devant frères de ladite maison, ce constitué par acte du XIIII des calendes de juin de la présente année, reçu par Bernard Jaubert notaire public de Perpignan ; reconnaissons à vous, vénérable seigneur, frère Arnald d'Oms, Commandeur ou Précepteur de la maison du Mas Deu de l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, et à vos successeurs, que vous nous avez donné et entièrement payé à notre volonté neuf mille sols barcelonais, savoir :
« A moi dit Raymond Carme, trente livres barcelonais.
« A moi dit Raymond d'Ayguaviva, xxx livres.
« A moi dit Arnald Setembre CXX livres, savoir : en mon propre nom XXX livres, au nom dudit Gilles d'Anglada XXX livres, au nom dudit Guillaume Marturell XXX livres, et dudit Guillaume Pellisser XXX livres barcelonais.
(1) La famille de Furques signalée en Roussillon dès l'an 1103, a fourni divers donzells et chevaliers pendant les trois siècles suivants, et sa résidence était fixée au Volo. Au reste, il existe un acte de vente de pacages dans la paroisse de Saint-Pierre de Laner près du Perthus, le 3 des nones de février 1309, faite par Bernard de Furques, chevalier de Cantallops ; un autre Bernard de Furques, donzell, vend une terre située à Montesquiu, la veille des nones de novembre 1321. A cette dernière époque Raymond de Furques, chevalier, vivait au Volo, et le chevalier Bernard, ex-Templier, retiré en Roussillon en 1329, appartenait certainement à la même famille.
(2) Les mots peyrerius Perpiniani ont été barrés par le notaire dans ce document ; mais l'acte qui précède immédiatement celui-ci dans la même notule et à la même date, porte parmi les témoins Raymundus Carme peyrerius.
(3) Ce nom ne figure pas dans l'état dressé en 1319, ou plutôt c'est celui désigné par la lettre initiale P on R (car le manuscrit est détérioré en cet endroit) où il s'agit sans nul doute de frère Raymond de Vilert ou de Vilacert reçu dans la maison d'Ayguaviva en 1293 et Templier du Mas Deu en 1307.
(4) Ce Gilles d'Anglada est appelé dans tous les autres documents Gilles de Vilert ou de Vilacert.
(5) Appelé ailleurs Guillaume de Terrats.

« A moi dit Bernard de Millas L livres ;
« A moi dit Bernard de Furques L livres;
« A moi dit Guillaume Tamarit L livres;
« A moi dit Bérenger deç Coll LXX livres;
« A moi dit Pierre Servent XXX livres;

En raison de la provision que nous recevons et devons recevoir chaque année en trois payements, sur les revenus et biens de la maison du Mas Deu au diocèse d'Elne, et à nous appartenant ès noms que dessus du XV septembre au XV mai derniers (1). »
(1) Idus junii M. CCC. XX nono. — Nos Raymundus Carme peyrerius Perpiniani. Raymundus de Aquaviva, Amaldus Setember, Bernardus de Milliariis miles, Bernardus de Furchis miles, Guillemus Tamarit miles, Berengarius de Collo miles et Petrus Servent, omnes fratres olim domus Milicie Templi, nomine nostra proprio, et dictus Arnaldus Setember nomine meo proprio et procuratorio Egidii de Anglada oriundi parrochie de Vil'acerto episcopatus Gerundensis a quo habeo potestatem subscripta et alia faciendi cum publico instrument inde facto V. idus januarii anno dni MCCCXXV clauso per... notarium Gerunde, et nomine eciam procuratorio Guillemi Marturelli et Guilleroi Pellisserii olim fratrum dicte domus, a quibus habeo potestatem instrumento facto XIIII kalandas junii anno domini MCCCXXVIIII recepto per Bernardum Jauberti notarium publicum Perpiniani : confitemur... vobis venerabili Domino fratri Arnaldo de Hulmis comendatori seu preceptori domus Mansi Dei Hospitalis Sancti Iohaanis Jherosolim et successonbus vestris, quod vos dedistis et solvistis nobis plenarie et integre ad nostram voluntatem VIIII milia sol. bar. etc. videlicet :
Michi dicto Raymundo Carme XXX libras Barchin.
Et michi dicto Raymundo de Aquaviva XXX libr. bar.
Et michi dicto Arnaldo Setembris CXX lib. bar. videlicet michi nomine meo proprio XXX lib. et nomine dicti Egidii de Anglada XXX lib. et nomine dicti Guillemi Marturelli XXX lib. et dicti Guillemi Pellisserii alias XXX libr. bar. Et michi dicto Bernardo de Milliariis L libras ;
Et michi dicto Bernardo de Furchis L libras ;
Et michi dicto Guillemo Tamarit LXX libr.
Et michi dicto Berengario de Collo LXX libr.
Et michi dicto Petro Servent XXX libras ;
Racione illius provisions quam nos recipimus et recipere debemus quolibet anno per tres soluciones, in et super reddinbus et bonis domus Mansi.
Dei infra dioces. Elne, et nobis quibus supra nominibus pertinentes de medio mensis septembris proxime preteriti anni MCCCXXVIII ad proxime preteritum medium mensem madii anni MCCCXXVIIII ; de quibus etc. — Et ego Petrus de Sorrecho corregerius Perpiniani, procurator fratris Petri Serventis predicti, hec laudo, die et anno predictis; — Et ego dictus Arnaldus Setembris, procurator dicti Berengarii de Collo, hec laudo ; — Et ego Raymundus Comte, procurator Gi de Tamarit militis, hec laudo etc.
(Manuale Guillemi Miafredi notarii Perpinian. annor. 1328-1329. Archivives départementales)


Cette quittance est le dernier signe de vie des Templiers du Mas Deu que nous ayons pu recueillir, et un seul d'entre eux survécut à la chute du royaume de Majorque (1344). Il ne nous reste plus qu'à donner quelques renseignements sur les Templiers roussillonnais qui se trouvaient hors du diocèse à l'époque de l'arrestation.

Raymond de Corbons
Ce Templier se trouvait à Paris en 1307; il y fut arrêté et détenu, deux pièces de procédure lui furent signifiées (1), mais nous ignorons quelle fut sa destinée, et peut-être faut-il le compter parmi les victimes de Philippe-le-Bel. Le petit fief de Corbons ou Corbos, situé près de Sornia au pays de Fonollet, était une dépendance du Mas Deu ; la famille de ce nom possédait la seigneurie de Planèses sous les rois de Majorque, et plus tard celle d'Avalri en Roussillon ou elle s'éteignit en 1418.
(1) Fratret quibus lecta sunt... frater Raymondus de Carbona Elnensis, et ailleurs frater Raymundus de Corbes Elnensis. — (Procès des Templiers, publié par Michelet, pages 09 et 107).

En Bardoyl
Ce Templier, qui se trouvait encore à la maison d'Osca en 1319, appartenait sans doute à une famille importante qui a existé à Perpignan jusqu'au milieu du XIVe siècle. Pierre de Bardoyl fut l'un des procureurs royaux de Jacques Ier et de Sanche, rois de Majorque.

Arnald de Banyuls
Il appartenait certainement a la famille seigneuriale de Banyuls-dels-Aspres qui a continué d'exister sous le même nom jusqu'à la Révolution. On le trouve déjà retiré à Perpignan en 1317.

Sent-Just
Il y avait trois Templiers de ce nom dans les maisons de Catalogne, et le seul motif qui puisse les rattacher au Roussillon, c'est que Nicolas de Sent-Just fut trésorier des rois Sanche et Jacques II de Majorque, de l'an 1321 à 1343.

G. de Cadtell
La famille de Castell possédait aux XIIIe et XIVe siècles, une part de la seigneurie de Saint-Hippolyte en Roussillon.

Bertrand de Vilallonga
Peut être rattaché à l'illustre famille de ce nom qui existait encore alors en Roussillon. Nous ne pouvons que faire la même observation pour Galbert, Durban, Aenald de Cabes-Tany, Dalmau de Rogaberti, Raymond de Sent-Ypolit et Bérenger de Palau.

Sent-Marçal
L'état de 1319 nomme deux Templiers de ce nom, Bérenger et Raymond, dans la maison d'Albocacer. Nous ne retrouvons que le second qui, avant l'an 1327, associé avec le donzell François de Saragossa, avait pris en commende les droits justiciers que Dalmau de Castellnou possédait dans les lieux de Saint-Marçal et de Bellpuig. Ces mêmes droits furent vendus en faveur du donzell Arnald de Sainl-Marçal, seigneur de Saint-Marçal, le 16 des calendes d'avril 1327, et Dalmau de Castellnou s'exprime ainsi dans l'acte de vente : « Par la teneur du présent acte nous absolvons Raymond de Sainl-Marçal, chevalier, ci-devant de la chevalerie du Temple, et François de Saragossa, donzell, de l'hommage et serment de fidélité auxquels ils sont tenus et obligés envers nous, en raison dudit château de Saint-Marçal qu'ils tenaient en commende de nous et en notre nom, et auxquels nous l'avions remis pour ledit motifs (1) »
(1) Absolventes nichilominus tenore presentis instruraenti Raymundum de Sancto Marciali militem olim Milicie Templi, et Franciscum de Çaragossa domieellum, ab homagio et sacramento fidelitatis in quibus nobis tenentur et sunt nobis obligati racione predicti castri de Sancto Marciali, quod a nobis, tenebant et nostro nomine in comanda, et ipsum castrum eisdem Raymundo de Sancto Marciali et Francisco de Seragossa tradideramus sub nomine dicte comande. (Procuracio real, regist. XXXI, fº 73; Archives départementales)

Bernard de Millas
L'ancienne famille dite de Millas était représentée au XIIIe siècle, par le chevalier Arnald de Millas qui mourut vers l'an 1279 et laissa deux fils, Pierre et Jacques, qui se partagèrent par indivis la seigneurie de Nefiach. Le second épousa Sibille qui lui apporta la seigneurie de Palmes au-dessus de Campoussy au pays de Fonollet, et dont il eut une fille, Huguette qui entra au monastère de l'Eula, et deux fils, Arnald, coseigneur de Nefiach et seigneur de Palmes, et Bernard. C'est ce dernier qui entra dans l'ordre du Temple. Il fut reçu au Mas Deu, du temps du Commandeur Raymond de Guardia, et il se trouvait dans la maison de Gardeny en Catalogne lors de la suppression de l'Ordre. Il s'était déjà retiré en Roussillon en 1317, et le 4 des calendes de septembre de la même année, se trouvant « sain de corps et d'esprit » dans la ville de Perpignan, il fit son testament dont voici les dispositions.
Bernard de Millas ne se donne que le titre de chevalier et ne fait aucune mention de l'ordre auquel il avait appartenu; mais il nomme pour être ses exécuteurs testamentaires « les seigneurs Bérenger d'Oms et Arnald de Banyuls, chevaliers, Raymond Savina, de Perpignan, et frère Bertrand de Vira, de l'ordre des Prêcheurs, » et l'on reconnaît sans peine des Templiers du Mas Deu et de Barbera dans les deux premiers manumisseurs, et dans le troisième l'un des anciens administrateurs des biens du Temple en Roussillon. Le testateur veut être enseveli dans la maison des Frères Mineurs de Perpignan « dans le cloître ou dans le chapitre, » avec des legs pour tous les frères de ce couvent « tant clercs que laïques, » pour les enfants orphelins de Perpignan, pour les « malades de Saint-Lazare de Malloles, » pour les églises de Saint Just de Palmes, de Saint Just de Narbonne, de Saint Pierre de Mont-Majeur, de Saint-Mamet « près la ville de Perpignan » et de Saint-Asciscle « qui est en l'Orta de Malloles. » Il lègue 60 sols au monastère de l'Enla « pour la translation des os de dame Sibille, ma mère, et d'Huguette, ma soeur, » dimito monasterio de Eula pro tranlacione ossorum corporum domine Sibilie matris mee et Hugue sororis mee LX sol. vingt sols pour les ornements d'autel de l'église de Sainte Cécile sous Corbère (chapelle de Rellà); enfin, un souvenir pieux à l'église de Gardeyn, où l'ex-Templier avait subi la captivité, dimito ecclesie Sancte Marie de Gardeyn diocesis Ylerde X sol. Viennent ensuite divers legs pour ses parents, pour dame Alamanda, épouse de Pons de Vallcrosa. « Je laisse, dit-il, au seigneur Jacques de Millas, mon père, une mule, s'il s'engage envers mes manumisseurs à faire célébrer des messes pendant une année, et quod ipse firmel in posse dictorum meorum manumissorum quod faciat celebrari per unum annum missas; au seigneur Arnald de Millas, mon frère, une de mes épées et toutes les armures que j'ai; à Beatrix, fille dudit Arnald, cent sols qui lui seront payés lors de son mariage; enfin, à Marie et Ysabel, filles d'Arnald de Millas, mon cousin, 50 sols à chacune, à l'époque de leur mariage. » Enfin, il laisse trente sols pour acheter une pierre qui sera placée sur son tombeau, soixante pour acheter « un drap d'or qui sera placé sur son corps, » et il institue Jésus-Christ son héritier universel. On remarque parmi les témoins, « Pierre Ballester, familier du roi de Majorque, Guillaume Marturell, Gilles de L'Anglada et Pierre Bleda du ci-devant ordre des Templiers (1) »
(1) Item dimito XXX sols. de quibus ematur unus lapis qui ponatur supra tumulum meum... dimito LX sol. de quibus ematur unus pannus auri qui ponatur supra corpus meum... Testes P. Balesterii de familia domini regis Maioricarum, G. Marturelli, Egidius de S. Anglada, P. Bleda olim ordinis Templariorum etc. (Notule de Michel Amarell, notaire de Perpignan, an 1317. — Archives départementales)
Le nom de Bernard de Millas se retrouve encore dans divers actes faits à Perpignan, jusqu'en 1529.

Bérenger del Coll
Le dernier survivant des Templiers du Mas Deu, appartenait à une ancienne et noble famille dont les domaines s'étendaient surtout dans le Haut-Vallespir et du côté de Camprodon. Sous la dynastie de Majorque, la plupart des membres de cette famille s'intitulent chevaliers de la Vallée de Pratt de Mollo, et l'ancien frère du Mas Deu, qui y vivait encore a la date du 30 août 1350 (1), fut sans doute en Roussillon le dernier débris de cette vaillante milice du Temple de Jérusalem dont les exploits pour la défense des Lieux Saints et de la foi du Christ avaient brillé de tant d'éclat dans le monde du moyen-âge.
(1) A cette date, Tristan Dez Coll délivrait quittance d'une somme, « en qualité de procureur d'En Berenger Deç Coll, chevalier du ci-devant ordre de la chevalerie du Temple, » nomine procuratorio d En Berengario Des Coll miles quondam ordinis Milicie Templi, prout apparet imtrumento procuratorio acto anno domini MCCCXLV. calendas junii. — (Notule de Jacques Gras, notaire à Perpignan, an 1348-1351. — Archives départementales)

La suppression de l'ordre du Temple, les accusations effroyables et les supplices sous lesquels avaient succombé la plupart de ses membres, avaient vivement frappé l'imagination populaire et Pavaient remplie d'une terreur qui n'est pas encore éteinte aujourd'hui. La haute opinion traditionnelle qu'a laissée partout le nom des Templiers, leur fit attribuer une importance politique et territoriale bien différente de ce qu'elle fut en réalité, du moins en Roussillon, et un profond sentiment religieux est encore venu l'accroître considérablement. On sait en effet que, dans les Pyrénées-Orientales, le peuple attribue aux chevaliers du Temple la plupart des monuments anciens dont on ignore l'histoire ou la destination. Aussi, dès qu'une de nos églises présente quelques caractères d'architecture militaire ou seulement une porte dont le linteau se trouve fendu par quelque vice de construction ou par tout autre accident, l'imagination populaire s'empresse d'y reconnaître une demeure de la Milice de Jérusalem, et le signe fatal qui aurait marqué toutes ces fertés maudites le jour même où fut fulminé le décret d'abolition de l'Ordre des Templiers.

C'est ainsi qu'on leur attribue encore aujourd'hui le monastère de Jau au-dessus de Mosset, où l'on ne trouve que des religieux cisterciens depuis le XIIe siècle; l'église de Marcevol qui, dès la même époque, appartenait aux chanoines réguliers de l'ordre du Saint-Sépulcre; l'église de Sainte-Marie-la-Rodona d'Ille, où l'on ne voit des Templiers en aucun temps; celle de Saint-Feliu d'Amont, qui, dès le XIIIe siècle, était un prieuré de chanoines de l'ordre de Saint-Ruf, et où l'opinion populaire ne veut aussi trouver que les chevaliers proscrits. Nous pourrions ainsi parcourir tout le Roussillon, et partout nous retrouverions le même Ordre encore vivant dans les souvenirs avec une persistance capable de tromper l'histoire elle-même , si le cartulaire du Temple n'était là pour donner le compte exact des possessions religieuses et seigneuriales des frères du Mas Deu, et ne réduisait a sept, dont six dans le diocèse d'Elne et une dans le pays de Fonollet, le nombre des églises qui leur ont réellement appartenu.

Ces souvenirs, que quelques-uns attribuent a un sentiment profondément religieux, et que d'autres, avec plus de raison peut-être, feraient remonter a un mouvement de généreuse sympathie pour les victimes d'une condamnation pour le moins très-cruelle, ont été très-préjudiciables à la cause du Temple et ont servi de thème à de graves accusations. Ils ont contribué à donner aux Templiers une importance politique et territoriale hors de toute proportion avec ce qu'elle fut en réalité. On a indiqué le nombre de leurs seigneuries, celui des villages où ils recevaient des dimes ou des revenus féodaux ; on en a nommé quatre-vingts dans notre province qui relevaient plus ou moins directement de la maison du Mas Deu, et l'on a vu des hommes instruits et versés dans l'étude de notre histoire, déclarer que les Templiers avaient possédé au moins la moitié du Roussillon. C'eut été, en effet, une domination exorbitante et un pouvoir comme n'en eurent pas les comtes de Roussillon eux-mêmes qui n'en possédèrent jamais le dixième. La puissance des rois d'Aragon, qui n'ont jamais possédé plus de trente villes ou villages en pleine seigneurie dans les deux comtés de Roussillon et de Cerdagne, serait elle-même bien au-dessous de celle que l'on prêle gratuitement aux simples Commandeurs du Mas Deu.

Mais il ne faut pas s'abuser sur le sens et l'importance des possessions et des revenus du Temple. A l'époque même où l'Ordre avait pris ses plus grands développements dans le diocèse d'Elne, il n'y possédait en réalité que les seigneuries d'Anyils, d'Orle, de Saint-Hippolyte et de Palau. Il avait en outre des propriétés ou des revenus dans le territoire d'environ soixante-dix villes ou villages; mais ces autres possessions, a part celles de Perpignan, de Vilamolaca, de Bages et de Corbos, se bornaient à des portions de dimes et a des revenus censiers ou féodaux sur quelques « hommes propres et solius », sur quelques manses et quelquefois sur de simples et petits fonds de terre, comme on en trouve parmi les dépendances de toutes les maisons religieuses et des familles seigneuriales qui ont existé en Roussillon.

Que l'on compare les possessions du Temple à celles de quelques-uns de nos monastères tels qu'Arles, Saint-Michel de Guxa, Cornella-de-Conflent. Indépendamment d'une trentaine de seigneuries, l'abbaye de Cuxa avait des possessions dans plus de deux cents villages énumérés au XIe siècle dans une bulle du pape Sergius. Les derniers descendants directs de la famille de Fonollet avaient possédé les seigneuries de Via, Mosset, Eus, Estoher, Boule-Ternère, Llotes, Ille, Saint-Feliu d'amont et d'avall, Prunet, Bellpuig, Montauriol, Camèles, Castellnou, Canet, Torrelles, Sainte-Marie-la-Mer et une infinité de droits féodaux et de reveuus plus ou moins considérables dans plusieurs autres lieux, sans que les rois d'Aragon ni personne aient jamais songé à faire un crime politique a cette famille, pas plus qu'aux seigneurs ecclésiastiques, a l'occasion de ces immenses possessions que la piété des fidèles, les libéralités des souverains, des successions ou des acquisitions régulières avaient mises entre leurs mains. Les domaines du Temple en Roussillon sont fort peu importants en face de ces grandes puissances seigneuriales, et sans chercher à en diminuer les proportions, il est facile de reconnaître qu'ils ne sont guère en rapport avec le rôle historique que cet Ordre a rempli dans les deux siècles de son existence. D'ailleurs, le cartulaire du Mas Deu est la pour indiquer au besoin et d'une manière détaillée, l'origine et l'étendue de ses possessions territoriales, et nous espérons qu'il nous sera permis un jour d'en donner l'histoire complète et véridique.

L'ordre du Temple n'avait donc pas en Roussillon, plus de richesses que ne le comportait son importance religieuse et politique. Mais c'est la son moindre méfait. Il y a eu contre lui des accusations autrement graves, car on ne s'en est pas pris seulement a ses richesses et aux possessions qui les constituaient : c'est son esprit qu'on a attaqué, on a accusé son ambition et ses prétentions exorbitantes, et voici en quels termes M. Henry a cru pouvoir les apprécier : « A l'époque de l'érection du royaume de Majorque, les Templiers du Roussillon avaient élevé des prétentions sur la juridiction entière des villes, lieux et terres quelconques du Roussillon Vallespir, Confient et Cerdagne. Cette ridicule prétention qu'ils fondaient sur des privilèges de Jayme le Conquérant et de ses prédécesseurs, donna lieu a cette époque à des contestations que vint terminer une sentence arbitrale rendue le 6 des ides de décembre 1271... Cette sentence réduisit les prétentions des Templiers à la juridiction des seuls lieux d'Orle, Saint-Hippolyte, Nyls et Terrats (1). »
(1) Histoire de Roussillon, tome I page 202.

Comme on le voit, ce n'est pas ici une de ces accusations vagues et jusqu'à un certain point insaisissables, contre lesquelles l'ordre du Temple a dû se défendre, et sous lesquelles il a fini par succomber, parce qu'il lui a été impossible de produire des preuves matérielles pour se justifier de crimes et de pratiques abominables dont on ne pouvait trouver la moindre trace écrite. M. Henry s'appuie sur un document authentique extrait du cartulaire du Mas Deu et publié intégralement dans l'Histoire de Roussillon. Mais, pour admettre seulement que la prétention qu'il attribue aux Templiers roussillonnais ait pu surgir dans une tête du XIIIe siècle, il faudrait n'avoir aucune notion de la constitution qui régissait alors le royaume de Majorque comme la plupart des pays de l'Europe. Or tout le monde sait que les droits ou pouvoirs justiciers se subdivisaient alors à l'infini et sous mille formes diverses, entre les puissances laïques et les seigneurs ecclésiastiques qui, souvent, étendaient à la fois et à divers degrés leur juridiction sur un même individu, selon le lieu où était fixée sa résidence, celui où se trouvait la propriété qui faisait l'objet du litige, ou bien le lieu où avait été commis le crime ou le délit poursuivi, et enfin selon les liens de vassalité plus ou moins étendus qui rattachaient l'homme ou le serf a un seigneur féodal quelquefois fort éloigné du lieu de sa résidence. Il est certain aussi que les seigneurs tâchaient de conserver et de maintenir, en quelque lieu que ce fût, les droits ou revenus justiciers qu'ils tenaient de conventions particulières ou d'un usage immémorial, et ils ne se faisaient faute de les réclamer à la moindre infraction. Les Templiers étaient à cet égard aussi vigilants que les autres seigneurs leurs contemporains, qu'ils fussent laïques ou ecclésiastiques. Mais l'accusation de M. Henry est purement gratuite, et l'on peut affirmer qu'en aucun temps les Templiers du Mas Deu n'ont élevé la ridicule, ou plutôt l'absurde prétention de s'attribuer la juridiction de tous les hommes, lieux et terres quelconques des comtés de Roussillon et Cerdagne. Voici, d'ailleurs, l'analyse détaillée du document sur lequel M. Henry a prétendu s'appuyer pour formuler son accusation. C'est le seul moyen d'éclaircir cette question : la lumière sera complète, et du simple exposé des faits ressortiront la justification des Templiers sur ce chef d'accusation.

Lorsque le roi Jacques-le-Conquérant eut partagé ses états entre ses deux fils, le plus jeune d'entre eux, héritier des comtés de Roussillon et de Cerdagne, chargea ses procureurs de dresser pour ces deux pays ce que nous appellerions aujourd'hui une statistique justicière, afin d'établir d'une manière certaine et complète la situation des propriétés féodales et allodiales, ainsi que les pouvoirs justiciers plus ou moins étendus que leurs possesseurs conservaient encore en face de la royauté. Les Templiers du Mas Deu exhibèrent les titres sur lesquels se fondaient leurs droits justiciers, et présentèrent « les privilèges concédés à la maison de la chevalerie du Temple et à ses hommes dans les pays de Roussillon, Vallespir, Confient et Cerdagne. »

Nous avons dit en effet, qu'en dehors des lieux qui leur appartenaient en propre et où ils pouvaient avoir toute justice, les Templiers possédaient encore en Roussillon divers fonds de terre, des manses et des hommes ou des familles plus ou moins engagés dans les liens du vasselage, et dispersés dans une infinité de paroisses. Tous ces hommes se trouvaient sous la dépendance féodale du Temple, quoiqu'ils fussent établis en dehors des seigneuries particulières de l'Ordre, et c'est sur eux seulement que roulait le débat.
Ce n'est point, d'ailleurs, que la royauté songeât à contester les droits de propriété féodale du Mas Deu sur ses hommes ainsi dispersés; il n'y avait à vider a leur égard que la question de dépendance justicière. En effet, le Maître du Temple en Aragon et Catalogne prétendait qu'en vertu des privilèges accordés à son Ordre, « il devait avoir les justices civiles et criminelles avec le mère empire sur tous les hommes de la chevalerie du Temple dans les terres du Roussillon, du Vallespir, de la Cerdagne et du Conflent, en quelques châteaux, villages et lieux qu'ils fussent établis. » Le roi prétendait au contraire, que les privilèges allégués par les Templiers ne leur attribuaient « aucune juridiction, ni sur les hommes des châteaux ou lieux dont la seigneurie pouvait appartenir a la chevalerie du Temple, ni sur ses autres hommes ou manants des terres de Roussillon, de Vallespir, de Cerdagne et de Conflent, mais seulement la fatigue (1) de dix jours sur les hommes propres et solius desdits châteaux et lieux du Temple. » Le domaine ajoutait que, d'après une interprétation de Jacques-le-Conquérant, il ne paraissait pas que les privilèges accordés aux Templiers « leur eussent concédé le mère empire sur les hommes susdits (établis dans les seigneuries de l'Ordre). » Autrement dit, on contestait aux Templiers toute espèce de juridiction sur leurs vassaux, qu'ils fussent établis en dehors ou dans le territoire de leurs seigneuries, et on ne leur accordait que les basses justices à un certain degré sur ces derniers seulement.
(1) Le droit de fatigue était, en Roussillon, la préférence ou privilège accordé au seigneur, pendant un délai plus ou moins prolongé, d'acquérir préférablement à tout autre les propriétés mises en vente dans sa seigneurie.

Il importe fort peu de rechercher si l'interprétation de Jacques-le-Conquérant était réellement fondée, mais, comme on le voit, il ne s'agissait ici que d'une simple question de juridiction personnelle que s'attribuaient le roi et les Templiers. Seulement, ces derniers ne la réclamaient que sur leurs hommes propres (amansats et solius) en quelque lieu qu'ils fussent établis dans les deux comtés, sans s'occuper des autres hommes du roi, des églises ou des barons, habitants des mêmes terres avec les hommes du Temple, sur lesquels ils n'ont jamais élevé la moindre prétention de juridiction réelle, personnelle ni féodale, parce qu'ils n'auraient pu la fonder sur aucun titre régulier.

Quoi qu'il en soit, les deux parties en vinrent a un compromis et par une sentence du 6 des ides de décembre 1274, les arbitres, laissant de côté les questions relatives au lieu de Palau sur lesquelles il devait être statué plus tard, décidèrent que le Maître et les frères de la chevalerie du Temple auraient toute juridiction dans les châteaux, villes, paroisses et territoires de Saint-Hippolyte, d'Orle, d'Anyils et de Terrats, en réservant au roi le mère empire pour tous les crimes entraînant la mort civile ou naturelle et la mutilation ainsi que la juridiction de paix et trêves sur tous les habitants des dits lieux. Viennent ensuite quelques dispositions pour la punition des crimes commis, soit par les hommes du Temple dans les seigneuries du roi, soit par les hommes du roi dans les seigneuries du Temple. « Quant aux autres lieux, hommes et femmes de la chevalerie du Temple non compris dans ce compromis et situés ou habitants dans les terres de Roussillon, Vallespir, Cerdagne et Conflent, le roi devait avoir sur eux pleine juridiction personnelle, civile et criminelle, ainsi que le mère empire, en réservant au Maître et aux frères de la Maison de la chevalerie du Temple toute juridiction réelle et féodale sur les lieux et hommes susdits (1). »
(1) Le texte de cette sentence a été publié d'après le cartulaire du temple, parmi les pièces justificatives de l'Histoire de Roussillon, par M. Henry, tome 1er.

En résumé, les Templiers réclamaient, en vertu de leurs titres, pleine juridiction sur leurs hommes en quelque lieu qu'ils fussent établis, tandis qu'on ne leur reconnaît sur ces mêmes hommes que la simple juridiction réelle et féodale ou foncière.

Il est facile de juger maintenant si les Templiers du Mas Deu ont jamais élevé des prétentions sur la juridiction entière des villes, lieux et terres quelconques du Roussillon, Vallespir, Gonflent et Cerdagne, ou s'ils se sont bornés a réclamer sur les hommes qui dépendaient d'eux dans un grand nombre de ces villes et lieux, les droits que leur conféraient des titres et des actes dont on peut encore aujourd'hui apprécier la validité. Il n'y a rien de « ridicule » dans les prétentions émises par eux à ce sujet, et après avoir rétabli les faits d'après les termes mêmes du document si maladroitement interprété par M. Henry, on ne se sent plus le courage de qualifier comme elle le mériterait l'accusation de fierté, d'orgueil et d'ambition que cet historien s'est cru en droit de lancer contre les Templiers du Mas Deu, en se fondant sur un titre qu'il n'avait pas compris.

Quelque opinion que l'on se forme, d'ailleurs, sur l'état moral, l'innocence ou la culpabilité des frères du Temple, ou sur les crimes qui les firent condamner en France, il y a des principes élémentaires de justice qu'on ne saurait méconnaître. Tout homme contre lequel on n'articule que des accusations sans preuve d'aucune espèce, doit être réputé innocent. Les seuls griefs imputés jusqu'ici par la tradition ou par l'histoire mal interprétée, aux Templiers du Roussillon, sont faciles à détruire par les documents authentiques qu'ils nous ont eux-mêmes conservés. Quant aux aberrations religieuses, philosophiques ou sociales mises à leur charge, on a vu que le concile de Tarragona déclara les Templiers catalans absous et innocents de tout soupçon d'hérésie, et on ne trouva aucun coupable dans la province ecclésiastique de Narbonne. Les frères survivants du Mas Deu rentrèrent dans la vie privée, prenant à ferme des châtellenies ou divers revenus publics, vivant de leur métier, comme le maçon Raymond Dez Carme, ou de leur pension sur les anciens revenus du Temple, mais toujours dévoues à la cause de la religion qu'ils avaient embrassée et fidèles au serment qu'ils avaient prêté. Il n'y eut donc ici ni bûchers ni supplices, et si ce résultat que nous sommes heureux d'avoir pu établir pour notre pays, affaiblit par certains côtés l'auréole de poésie qui entourait le nom des Templiers du Roussillon, il leur reste encore l'intérêt et la généreuse sympathie que les hommes de coeur conserveront toujours pour les victimes d'une condamnation politique.
Sources : M. Alart, Suppression de l'Ordre du Temple en Roussillon — archiviste du département membre résident — Société des Pyrénées Orientales — Publié par M. Comont — Paris — 1857.

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