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Croisés de France - 1095-1396
I
« Une très curieuse manifestation vient de se produire à Clermont-Ferrand, qui montre bien létat desprit de la fin du siècle, et le désir de beaucoup de ressusciter les grandes choses du passé... Un groupe important de Clermontois sest réuni à lhôtel de ville, à leffet dorganiser des fêtes civiles, à la fin de mai 1895, en lhonneur du huitième centenaire de la première croisade, qui fut préparée, comme on sait, à Clermont-Ferrand. » (Hervé Breton, Libre Parole, 31 décembre 1894.)« Ce proget de célébrer en grande solennité le huitième centenaire de la première Croisade, révèle, à nen pas douter - surtout venant après les grandes manifestations en lhonneur de jeanne dArc - un état desprit nouveau qui nous apparaît... comme une renaissance de lame française, longtemps engourdie et qui, brusquement, se réveille, comme la « Belle au bois dormant », après cent ans de sommeil léthargique. Sans doute, en ce projet, comme en tous ceux qui ont pour but de commémorer les grandes époques historiques, les érudits, les amoureux du Passé ont leur large part dinitiative et dimpulsion ; mais il est visible aussi que le peuple ne demande quà marcher quand on linvite à célébrer la Gloire et lIdéal. Après un siècle de lucre, de calcul, de lâcheté, dégoïsme et de honte, la France est lasse ; elle semble avide de se retremper, de se baigner pour ainsi dire dans la grandeur de son Histoire pour redevenir lhéroïque et chevaleresque nation. » (Libre Parole, 1er janvier 1895: A. de Boisandré, Le Centenaire des Croisade,.)
Nous, les « Amoureux du Passé » qui rêvons pour la France un avenir plus français que son présent, nous applaudissons à cette patriotique et justicière commémoration: venant après les publics hommages rendus à Bayard, à Jeanne dArc, à Du Guesclin, au Pape Urbain II, elle confirmera splendidement le réveil de lâme française.
Dès 1892, javais eu la pensée de la préparer, de linduire à cette solennelle glorification du cycle des Croisades, et javais eu lallégresse et lhonneur de recueillir à Clermont même un suprême encouragement. Les destins, comme les flots, sont changeants Au lieu dun grand Comité national, dont jaurais eu à coeur dêtre, sil leût voulu, lhumble mais zélé collaborateur, cest un Comité local qui fera les choses, et les fera bien, puisquil a pour Président notre honoré collègue monsieur le docteur Pierre Hospital, chevalier de la Légion dhonneur; et, par ainsi, le Conseil Héraldique de France aura part encore à la célébration du 8e centenaire, - une part éminente.
Le lumineux prodrome de cette féte de gloire et de justice, nous lavons eu, le 21 juillet 1887, sur les ruines du chateau de Châtillon, lorsquaux acclamations de vingt-cinq Prélats et de vingt mille pèlerins, Urbain II, dans limmortalité du bronze, reparaissant sur la fière colline de son berceau, était exalté par léloquente parole dun Pontife fils de notre Alsace, le très regretté Monseigneur Freppel:
« Oui, jaime à le dire, au Concile de Clermont, Urbain II a sacré la France soldat de Dieu et apôtre de la civilisation chrétienne. Ce privilège, cette consécration, cette investiture solennelle, il sest plu a les renouveler en vingt endroits divers, à Limoges, à Poitiers, à Angers, à Tours, à Nîmes, partout où lentraînait son zèle pour la délivrance des Saints-Lieux. Et si, depuis Godefroy de Bouillon jusquà saint Louis, la France est restée au poste dhonneur que lui avait confié le Pape des croisades ; si, depuis lors, le prestige de son nom a survécu en Orient à ses revers comme à ses fautes ; si, à lheure présente encore, le nom de Franc est synonyme de Catholique dans ces contrées lointaines, cest à Urbain II que nous sommes redevables, pour une large part, de ce qui est demeuré pour nous une force et un titre de gloire...
« Voilà pourquoi cous saluons aujourdhui, sous les traits du grand Pape, la mémoire dun grand Français. Urbain II a tracé un sillon lumineux dans lhistoire de notre pays, il y a laissé une empreinte ineffaçable; et cest lhonneur de la France davoir suivi la voie quil lui avait marquée. Ah! je sais bien que cet esprit dinitiative, cette forme dexpansion, cette puissance de rayonnement, ce don de lapostolat, elle nen a pas toujours usé pour le bien des peuples. Je le sais, et je le déplore. Mais je sais aussi que la cause de la foi et de la civilisation chrétienne na jamais cessé de trouver en elle son champion le plus dévoué ; je ne puis pas oublier que, partout où elle a planté son drapeau, la Croix a suivi ses braves dans leur marche à travers le monde, au Canada comme aux Antilles, à la Louisiane et aux Indes, en Afrique, au Tonkin, à Madagascar ; non, je ne saurais oublier que chacune de ses prises darmes a contribué à étendre le règne de Jésus-Christ sur la terre ; et, me rappelant ces choses, jai le droit de dire, au pied de ce monument, que la France a écouté la voix dUrbain II, en restant jusquà nos jours, malgré ses défaillances passagères, le soldat de la Providence et le missionnaire du Christ ! »
II
Dès laurore du moyen âge, les pèlerins affluaient en Palestine, patrie commune des fidèles du Christ.
Émus de la désolation de la terre sainte par excellence, ils rapportaient au pays natal une pieuse et véhémente indignation, dont on retrouve les échos, des le début du XIe siècle, chez les poètes et les chroniqueurs.
En lan 1010, le monde chrétien tressaillit dhorreur en apprenant que léglise du Saint-Sépulcre avait été saccagée, renversée par les infidèles. La ferveur des pèlerinages sen accrut ; des multitudes pacifiques prirent le chemin de Jérusalem, pauvres et riches, vilains et seigneurs, prélats et rois, hommes et femmes, et beaucoup parlaient avec lhéroïque désir de mourir là-bas, sous le ciel qui avait vu la divine agonie du Calvaire.
En 1035, Robert, duc de Normandie, partit pour Jérusalem avec une grande armée de pèlerins. Dautres princes limitèrent ; peu à peu, germa la filiale pensée darracher à lIslam la terre de Jésus-Christ. Déjà, dans la seconde moitié du XIe siècle, la Chevalerie de France avait pris contact, en Espagne, avec les Sarrasins, notamment en 1087, lorsquà lappel du roi dAragon de nombreux volontaires français franchirent les Pyrénées pour aller au secours dun prince et dun peuple chrétiens (1). Déjà, ceux qui trouvaient le trépas dans ces expéditions contre les ennemis du monde chrétien étaient considérés et glorifiés comme des martyrs de la foi (2)
1. Chronique de Mallezais, ad. anno 1087: « Qua causa multi perrexerunt in Hispaniam. »
2. L. de ta Boutetière, Cartulaire de labbaye de Talmond XVIe siècle: « Petierunt... orationes... ad animas parentum suorum in.
Le grand Pape Urbain II, à Clermont, réalisa le voeu de la Chrétienté tout entière ; car la ferveur religieuse était ici daccord avec la volonté de la défense, avec linstinct du salut. Plus dune fois, le monde chrétien avait vacillé sous le formidable effort de la barbarie musulmane ; au VIIIe siècle, les Arabes, maîtres de lEspagne et débordant sur le Languedoc, lançaient déjà leur innombrable cavalerie jusquen Poitou et jusquen Bourgogne; sans lécrasante victoire de Charles Martel dans les plaines de Poitiers (en 732), lOccident leur appartenait. Les survivants se replièrent vers les Pyrénées, puis, avec le temps, sessaimèrent dans la Provence et le Dauphiné ; au Xe siècle, leurs ravages incessants, leur intolérable tyrannie soulevèrent la révolte, inspirée et dirigée par un évêque héroïque, Izarn, qui répartit ensuite entre les chrétiens victorieux les terres reprises sur les Sarrasins. Plus dun vieux fief dauphinois pouvait revendiquer cette origine glorieuse.
Aucune plage nétait à labri des déprédations et des outrages de la piraterie arabe. Au 4e concile de Narbonne, en 1134, lEvêque dElne fit pleurer de douleur la vénérable assemblée:
« Les pirates sarrasins semparent des fils de mon église, traînant les uns jusquà leurs navires, égorgeant les autres sous mes yeux ; puis, pour la rançon des captifs, ils demandent cent jeunes primis ad animas mavtyrum Goscellini..., patris eorum, et Willelmi ejusdem fratris, et Ansterii, filii ejusdem Goscellini... » vierges, destinées à leurs infâmes plaisirs; et, se soumettant à ces détestables conditions, des soldats chrétiens courent le pays, cernent les villages et les maisons, enlevant les jeunes filles et les entraînant par violence vers les navires où elles seront immolées aux démons. Et les mères éplorées suivent leurs filles avec de longs rugissements de douleur (1) »
1. Cartulaire dElne. - Moreau, LVI, 116.
Menacée sans relâche par linvasion sarrasine, la Chrétienté nattendit pas la suprême agression, et ce combat pour la vie, elle comprit quil fallait se porter sur le sol même que détenaient les païens. J.-J. Ampère na vu dans le grand mouvement des croisades que « la mise en action de lesprit chevaleresque » ; ce fut encore et surtout la mise en action de linstinct de conservation, induit à son paroxysme par les accents inspirés de la Papauté.
La genèse et la synthèse des croisades, les voici, clairement, dans ces paroles prononcées à Clermont, le 18 novembre 1095, par Urbain II:
« les hordes barbares des Turcs out planté leurs étendards aux rives de lHellespont, doù elles menacent tous les pays chrétiens. Si Dieu lui-même, armant contre elles ses enfants, ne les arrête dans leur marche triomphante, quelle nation, quel royaume pourra leur fermer les portes de lOccident ? »
Cest ce même esprit de foi, ce même instinct du salut, que nous retrouvons dans maintes chartes des croisés, comme celle-ci, du 24 août 1096:
« Moi Geoffroy et mon frère Guigues, allant à Jérusalem, tant pour accomplir ce saint pèlerinage que pour éteindre, avec laide de Dieu, la rage scélérate des payens, qui déjà opprime avec une fureur barbare dinnombrables peuples chrétiens, les a réduits en esclavage ou les a massacrés (1) »
1. Guérard, Cartulaire de Saint Victor de Marseille, n, 143.
Et la charte de 1098, dans laquelle Ide, comtesse de Boulogne, note que Godefroy de Bouillon et Baudoin, ses fils, sont partis pour Jérusalem, conformément à la prédication du Pape, pour repousser linvasion sarrasine, contra paganos incursus, ex praecepto apostolico.
Et cette autre charte de 1218: « Moi Savary de Mauléon, prince et sire de Talmont, ayant pris signe de la Croix vivifiante, sur le point de partir pour la Terre Sainte en vue de confondre et dexterminer les ennemis du Christ (2)... »
2. Cartulaire de labbye de Talmond, n. 446.
III
Oui, ce furent la foi, lhonneur chevaleresque, linstinct du salut de la civilisation chrétienne qui poussèrent la Chrétienté vers le divin Sépulcre.
Rien ne saurait donner une idée de lenthousiasme qui embrasa le monde lorsquéclata le signal de la croisade ; après le sublime sacrifice des martyrs, cest lépisode le plus héroïque du Christianisme, lépopée la plus magnifique qui se rencontre dans lhistoire des nations.
Lisez cette page dun contemporain célébrant « limmortel Concile de Clermont », dans lequel le Pape Urbain II décréta la guerre sainte, « une expédition générale contre les payent, qui alors occupaient Jérusalem et avaient envahi de nombreux pays chrétiens, A sa parole, comme par une divine admonition, vous auriez vu la Chrétienté tout entière, debout contre les payens, frémissante de marcher à la vengeance de Dieu. Les grands de la terre, tous les peuples, tous les princes, les jeunes hommes et les vierges, les vieillards et les adolescents, abandonnent leurs foyers. (1) »
1. Guérard. Cartulaire de Saint-Bertin, LXVII, 271.
Ainsi commença, par limpulsion dun Pontife génial, cette épopée grandiose, cette sainte et libératrice entreprise que se léguèrent et soutinrent dix générations de héros. La Noblesse, Nobilitas terre (2) donna lexemple au peuple, aliénant généreusement ses domaines, ses droits et jusquà ses chasses (3), pour la dépense dun si long voyage, ad adjutorium tanti itincris (4) pour séquiper, ad Dei servitium faciendum (5).
2. Guérard. Cartulaire de Saint-Bertin, LXVII, 271.
3. Cartulaire de Molème, I, 14, « Ascelinus de Castro Censorio, Profecturus Hierosolyman, dedit medietatem venationis pro XXVII libris denariorum, quos, in expensis suae perigrinationis, Hierosolimis detulis. »
4. M. Quentin, cartulaire de lYonne, II, 28.
5. Charte de Raoul II, sire de Coucy, année 1248. Voir aussi la charte de P. de Courtenay, « Hierusalem in Dei servitio proficiscens », année 1179., pour aller faire service à Dieu.
Puiske vous estes chevallier,
Vous devés avoir gentil, cuer.
Legrand, Fabliaux, II, 215: Du chevalier au barizel.
Durant près de deux cents ans, elle campa, pour ainsi dire, sur la brèche, à mille lieues de la patrie, prodiguant et son or et son sang.
Quun chevalier tombât, son fils accourait pour le remplacer, jaloux de recueillir cet héritage de sacrifice et de gloire, hier, sire de Toucy, ayant péri au siège de Jérusalem, ses jeunes frères Hugues et Narjod allèrent le remplacer dans les rangs des croisés (2). Ceux que retenaient la maladie, les infirmités, dinviolables obligations, donnaient de largent pour que dautres, amis ou alliés, se croisassent et partissent à leur place ; tel, Jean de Ville, en 1188 ; tel, le duc de Bourgogne, envers Jean, sire de Choiseul, son cousin.
2. Gall. Christ., XII, instrum., Auxerre, VII.
Les femmes de France ne restaient pas en arrière: elles aussi prenaient la croix, partant seules, comme Emmeline de Flandre, comme en 1140 Adélaïde, femme de Pierre Bérenger, ou suivant leurs vaillants époux, leurs fils, leurs frères, comme Marie de Vorges ou Alix de Chambray, - futures Soeurs de Charité des soldats de Jésus-Christ.
Bientôt, ce fut un énlan général des fiefs ; Godefroy de Bouillon - le croisé fils de la sainte (1) - et Robert Courteheuse, duc de Normandie, aliénèrent les premiers leurs domaines ; les offres étant innombrables, la terre tomba à vil prix, et la vente dune seigneurie put à peine payer léquipage dun chevalier. Lor devint dun prix extrême ; les Rois eux-mêmes ne savaient comment suffire aux dépenses de la guerre sainte.
1. Sainte Ide de Lorraine.
« Je ne peux penser, écrivait Philippe-Auguste, quun croisé veuille macheter mes domaines ; il vendrait plutôt sans délai ceux dont il est possesseur. »
Innombrables sont les chartes dont le préambule porte que cest pour aller a Jérusalem que tel seigneur vend ses terres. Combien, dans les vieux cartulaires, jai relevé de noms de chevaliers, ainsi croisés, qui ne figurent pas à Versailles !
Tel, en 1147, Ebale, vicomte de Trigny, in expeditionem Ierosolimitanam profeciurus, vendant sa vicomté aux moines de Saint-Thierry-lès-Reims ut haberet unde in via sitstentaretur (2)
2. Moreau, LXIII, 71..
Toutes les salles du château du grand Roi, dailleurs, ne suffiraient pas à les contenir. - Combien aussi, pour se rendre favorable le Dieu du Golgothae, font aux abbayes, avant de partir pour la Terre Sainte, des donations quelles devront employer en oeuvres pies, en aumônes, en prières pour le croisé.
Tel, en 1096, un des chevaliers de Rillé, Herbert de Champmarin, volens pergere in Ierusalem cum exercitu Christianorum secundo, donnant aux moines de Rillé « afin que Dieu le conduisît et le ramenât sain et sauf (1). »
Tel, au même temps, Milon le grand, sire de Montlhéry, du glorieux sang de Montmorency, Iherosolimam petere cupiens, venant demander des prières aux religieux de Longpont, petens pro se orari.
Tel, en 1112, Robert, sire de Sablé, en route pour Jérusalem, sarrêtant à Marmoutier et faisant de nouveaux dons aux moines assemblés en chapitre ut orationibus suis ad Deum mei memores forent (2)
Tel, vers 1138, Girard de Rotangy, cum ad Sanctum Domini Sepulcrum Iherosolimis ire pararet, donnant à Saint-Lucicn de Beauvais ut sibi Dominus prosperam hanc faceret peregrinationem (3).
Tel encore, vers 1136, - scène naïvement touchante, - Gui de Vaugrigneuse, chevalier, faisant une donation aux mêmes religieux, cum profecturus esset Ierosolimis, et saluant et embrassant tout le couvent, totum conventum salutans et osculans (4).
1. P. Marchegay, Archives dAnjou, tome II, Chartes de Rillé, IX.
2. Cartulaire de Marmoutier, II, 434.
3. Moreau, LVIII, 39.
4. Cartulaire de Notre-Dame de Longpont, page 184, n. 202, et page 109; n. 69.
Et lorsquils cheminent vers la Terre Sainte, les croisés sèment encore les bienfaits sur leur route, pensant navoir jamais assez fait pour sassurer la protection du Dieu quils vont défendre.
Tel, en 1108. Gautier, sire de Montsoreau, qui, se trouvant à Melfi, dans la Pouille, pergens Ierusalem, accrut ses dons aux moines des Noyers (1).
1. Collection dAnjou et Touraine, IV, 1245.
Ceux des croisés que la mort na point fauchés là-bas et qui regagnent le pays, dans lallégresse du retour, sèment non moins les bienfaits, témoins éloquents de leur reconnaissance envers Dieu.
Tel, vers 1100, Grimaud, chevalier breton, rediens ab itinere Hierosolimitano, passant par un monastère célèbre, lui fit le don immédiat dune once dor et celui de tous ses biens après sa mort (2).
2. Archives du C. H. de France, 1479 73.
Cest par leurs pieuses libéralités, et par les emprunts contractés au cours de la croisade, que nous connaissons les noms de la plupart des volontaires de la Croix.
Cest aussi par de prudents repentirs, car pas un croisé neut voulu prendre la mer avant davoir mis sa conscience en règle ; cest le temps des remords intimes, des loyales restitutions, car « bien fol hardy qui se ose mettre en tel péril avec le bien daultruy ou en péché mortel. (3) »
3. Joinville, XXVIII, 127.
Raoul le Flameng avait usurpé des biens appartenant aux moines dOurscamp. « Puis, dit la charte, au moment de partir pour Jérusalem, il vint, repentant, renonça à ses prétentions et, de plus, donna deux bouverées de terre. (4) »
4. Cartulaire de labbaye dOurscamp.
Eustachede Brion, en 1212, volens ire in Yspaniam contra Sarracenos, fit une donation aux moines de Léoncel pour compenser les graves dommages quil leur avait causés (1).
1. U. Chevalier, Cartulaire de Notre-Dame de Léoncel, n.73.
Les ancêtres de Savary de Mauléon avaient usurpé sur le prieuré de Fontaines: « Ayant pris la Croix, dit-il dans une autre charte de 1218, voulant partir pour Jérusalem, et pourvoyant attentivement à ce que rien ne pût empêcher le salut de mon âme, jai voulu supprimer pour moi et mes successeurs cette cause de péché, materiam amputare peccandi (2)
2. P. Marchegay, Cartulaire de Fontaines, page 112.
Gaucher de Blonay, 1116, tempore quo signum Crucis accepit, vint supplier les moines dHauterive de lui pardonner ses torts envers eux, petiit cum omni supplicatione, sibi, quod injuste commiserat, misericorditer indulgeri. (3)
3. Moreau, tome 905, folio 136 v.
Les grands coupables allaient chercher en Palestine labsolution de leurs fautes.
Tels, Pierre de Milly et Robert de Vilette, dont on chercherait en vain les noms à Versailles, et en 1258 le vicomte de Lautrec, détenu dans les prisons du Roi pour suspicion de meurtre et à qui saint Louis octroya son pardon sous diverses conditions, notamment daller servir pendant deux années outre mer (4). Les donateurs stipulaient parfois quils rentreraient en possession de leurs bien-fonds, sils revenaient de la croisade: en marge de leur charte de donation, souvent cette mention glorieuse se lit: « Mort en Terre Sainte. »
Tel, par exemple, Jacques de Plainval, chevalier, fils de croisé et croisé lui-même. Ceux qui revenaient étaient couverts de lauriers, de reliques (1) et dindulgences, surtout hélas ! - les plus grands même - criblés de dettes. Lisez ce préambule dune charte de Geoffroy, comte du Perche, en 1192:
« A mon retour des contrées doutre-mer, me trouvant chargé de grandes dettes, jai, pour satisfaire mes créanciers, requis les religieux de Saint-Denis de Nogent davoir la charité de venir à mon secours. »
4. Vaissette, III. Preuves, n. 328.
1. Robert, comte dAlençon, revenait de Palestine, donna à labbaye de Perseigne plusieurs saintes reliques avec des parcelles du bois de la vraie Croix. (G. Fleury, Cartulaire, de Perseigne, page 24.)
Les fiefs, les principautés et les royaumes que les croisés sétaient taillés, en Asie, à grands coups dépée, étaient plus brillants quavantageux, plus sonores que solides. Mais que leur importait ? « Lhonneur, a dit Montesquieu, est pour ainsi dire lenfant et le père de la Noblesse. » On avait lhonneur, et lambition était satisfaite. On rapportait en France, comme un trophée héréditaire, quelque surnom de la Croisade, presque toujours acquis au prix du sang ; cela valait infiniment mieux que largent, cétait la gloire ! Les plus grands seigneurs se paraient de ces chevaleresques sobriquets: Robert, comte de Flandre, nétait appelé que « le Jérosolymitain » ; de même des chevaliers du nom de Mainard, Richard, Durand, Pineau, Hamelin. On trouve, en 1205, Robert le Jérusalmier, chevalier ; Herbert de Dancevoir est surnommé « de Jérusalem » ; Hugues de Jerusalem est un des chevaliers de Poitou, en 1119 ; Gautier du Saint-Sépulcre apparaît sur la fin du onzième siècle.
Beaucoup de croisés adoptent pour nom héréditaire celui-ci: « de la Croix ». Dautres prennent des noms de villes ou de fiefs de Terre Sainte: Girelme le Chananéen. Gautier de Chanaan, Guillaume de Nazareth, Pierre Nazarène, Eustache de Tibériade, Philippe de Naplouse, Anfridus de Syun, Gautier de Jéricho, Sarrasin, Payen (1), Albéric de Byzance, Jean de Chypre, écuyer de Pierre de Breteuil, Hugues dAntioche, vavasseur de Simon de Pierrecour. Comme Scipion contre les Africains, Enguerrand le Turc, Mathieu le Turcois ont certainement combattu contre les Turcs, La preuve que ce sont bien là des « noms de guerre », des noms de gloire, cest quon trouve en 1138 un français en portant triomphalement deux, Johannes Turcus et Bulgarus (2).. Quelques-uns ont des surnoms qui sonnent comme des salves de victoire: Bernard de la Massoure, Jean de Damiette, Africain de Mont-Thibaud, Guillemet dAcre, Nicole de Constantinople. Dautres se parent de noms orientaux, empruntés aux musulmans et qui rappellent peut-être des jours de gloire, peut-être des jours de captivité: Werry, dit Satrape, chevalier, apparaît en 1100 dans le cartulaire dHomblières ; puis voici Geoffroy Sultan, fils de Bouchard de Massy ; Sultan de Vitry, Sultan Gastinel, Soutin de Villette, Aimery Sodans, Souldan de Pussac, Soudan dAngle ou de Langle, Sodunus de Courson (1) Geoffroy de Mahomet, Laurent Saladin, Saladin dAnglure, Osman de la Mare, Henri Noureddin, autant de noms ottomans que rapportent de valeureux croisés, ou que perpétue jalousement leur postérité.
1. Sarracenus et Paganus, termes synonymes pour designer les Sarrasins, les infidèles. De là le nombre considérable de chevaliers surnommés Paganus ; le surnom commémorait leur présence, ou cello dun ascendant, à quelque croisade.
2. Chartes de Notre-Dame de Lieu-restauréé. - Moreau, LVIII, 19.
1. Cartulaire de Talmond, n. 274, vers 1129.
Lonomastique des croisades serait vraiment curieuse à étudier ; ce rapide aperçu doit suffire pour le démontrer.
IV
Aujourdhui que nous allons au Saint-Sépulcre en chemin de fer, - Jérusalem ! Tout le monde descend !... - nous ne pouvons que très imparfaitement nous rendre compte de limmensité du sacrifice des chevaleresques pèlerins dautrefois, délaissant tout, famille, domaines, patrie, - la doulce France ! (2) - pour aller au devant de la mort, presque certaine, le coeur transfigé, saignant, mais enthousiaste, impavide, prêts à tout endurer, à tout braver pour lhonneur de leur race, de leur patrie, de leur religion, affamés de mâles prouesses, ayant la foi de la victoire, - comme dans le vieux roman de Mélusine, le roi criant à ses vaillants, au moment de se ruer sur lennemi:
« Avant, barons, seigneurs ! Ne vous esbaïssez mie, car la journée est nostre ! »
2. GalLa, dulce solum, super omnes terra beata ! Poésie du commencement du XIIe siècle, sur la France et la Flandre, Bibliothèque de Reims, 7430, fol. 186.
Quel généralissime admirable que Godefroy de Bouillon, sublime dhéroïsme, de ferveur et dhumilité, « ayant, - dit-il dans une charte de 1099, peu après la prise de Jérusalem, - pour la rémission et lexpiation de mes péchés, orné mon coeur et mes épaules du signe de la Croix du Sauveur crucifié pour nous ! (1) »
1. Jac. Bosio Historia della S. Religione di S. Giovanni Gerosolimitano. Rome, 1594, t, I, page 8.
« Sans doute, dans larmée croisée, tous les chefs navaient pas une âme aussi désintéressée et aussi pieuse ; mai en proclamant Godefroy le premier dentre eux, ne prouvaient-ils pas, par le fait, que tous devaient sefforcer de lui ressembler et quils reconnaissaient en lui lidéal personnifié du caractère chevaleresque le plus accompli ? (2) »
2. Le chevalier Jacob, Rech. Hist. sur les croisades, 1828, in-8, page 27.
Il personnifiait si parfaitement lesprit des croisades que ses expressions mêmes se retrouvent en des chartes de croisés, un demi-siècle après.
Tel, en 1147, Etienne, comte de Bourgogne, faisant une fondation pie in honore sancte Crucis quam ego... IN CORDE AC VESTE gerebam. (3)
3. Chifflet, page 134, n. 116.
Comme leurs aïeux, les volontaires des guerres saintes avaient dans le sang la folie de lHonneur, et, comme lApôtre, dans lâme « la folie de la Croix », symbole sacré de la civilisation chrétienne et de la dignité patriale ; tous auraient pu sapproprier le vieil écu des sires de la Porte dEydoche, de gueules, autant dire de sang à la croix dor, et leur preuse devise: Pour Elle tout mon sang !
Pourtant, combien de douleurs au jour du départ, combien de déchirements en sarrachant à tout ce quils chérissaient, abandonnant, sans la confortante certitude du revoir, lépouse adorée, la fille tendrement aimée, la gente fiancée, la vieille mère vénérée, toutes noyées de larmes et condamnées à langoisse infinie !
Ah ! Les mères, Dieu seul a mesuré lintensité de leur souffrance et connu ce que recelait dindicibles meurtrissures leur résignation, héroïque aussi ! Car, au fond de leur âme, ces Cornélies chrétiennes maudissaient les guerres ; bella matribus detestala, chantait Horace plus de dix siècles avant la première croisade. Ce que fut leur souffrance, jugeons-en par ce seul fait; à la nouvelle que son fils avait pris la Croix, un duc de Souabe expira de douleur, malgré les éloquentes et pieuses consolations que lui prodigua saint Bernard (1).
1. Barre, Hist. dAllemagne, règne de Conrad III.
Si telle était la douleur des pères, que nétait pas celle des mères, à lheure des adieux déchirants !
En 1096, Geoffroy de Saint-Savin et ses trois frères partent avec Godefroy de Bouillon. (1) »
En 1222, Jean Foucher et ses deux fils servent ensemble dans la glorieuse milice de Saint-Jean de Jerusalem (2), comme de nos jours, M. de la Carte et ses deux, fils dans les rangs des Croisés de Pie IX (3); Les cinq fils de Guy III, sire de Laval, partent en 1097 pour la Palestine, doù ne doit revenir que laîné (4) ; Artaud de Chastellux part avec ses cinq fils (5) ; Gérard de Bournonville, en 1096, avec ses six fils (6) ; En 1250, huit frères et leur soeur Anceline vont au secours du roi saint Louis (7).
1. Histoire généalogique de la Maison de Brisav, I, 34.
2. U. Chevalier, Cartulaire de Saint Paul près Romans, n. 98.
3. Voyez ci-aprés le nº 163 de ma liste.
4. Cab. historique XIX, Catal. page 67.
5. Cartulaire de labbaye de Rigny.
6. Salles des Croisades, à Veuilles.
7. Archives du C. H. de France, 1500 89.
Ah ! les pauvres mères, quelle tombe anticipée que leur solitude poignante dans la demeure vide, peut-être pour jamais ! La plus stoïque sabîmait dans la prière sans relâche, multipliant les aumônes à lintention des chers absents, - comme la sainte mère de Godefroy de Bouillon (8), - et si Dieu les rendait enfin à sa tendresse, devenus chevaliers et couverts de gloire, veut-on savoir ce que leur disait la mère admirable ?...
8. 1098 « Ego Ida, Boloniencium Dei gratia comitissa..., pre incolumitate filiorum meorum Godefridi et Balduini qui contra paganorum incursus, ex precepto apostolico, Hierosoliman profecti sunt... » (Guérard, Cartulaire de Saint-Bertin, page 228.)
Exactement, nen doutez pas, ce quaprès Castel-fidardo et avant Loigny la digne mère des six Charette leur dit, lorsquils revenaient de Rome, tout allègres de revoir la patrie et de la revoir, Elle, de qui le grand coeur frémissait de joie et dorgueil maternel:
- Mes enfants, je nai jamais demandé à Dieu de vous revoir sains plutôt que blessés, ni officiers plutôt que soldats ; je ne lui ai demandé quune chose: cest que vous fussiez dignes de vous présenter devant Lui le jour où il Lui plaira de vous rappeler à son tribunal.
Soyons fiers de notre race: pour quiconque en connaît le passé, les pages les plus héroïques de nos fastes modernes napparaissent que comme la naturelle continuation dune traditionnelle épopée. Soyons fiers de notre patrie: pour nier ses vieilles gloires, il faut, en vérité navoir rien appris ou bien avoir tout oublié ; pour les renier, il faut navoir pas te coeur français. En ce temps-là, le patriotisme nétait pas le sang des autres, et la France, dans sa fécondité prodigieuse, pouvait se prodiguer sans compter, sans avoir à redouter de devenir exsangue: dans un acte du XIIe siècle on voit figurer quinze frères: Hec sunt signa fratrum Willelmi quatuor decimi (1). Onze frères du nom de Fautrières périrent dans les guerres de Louis XIV ; le douzième quitta le service, criblé de blessures (2). Les treize fils aînés de Gervais Auvé et de Guillemette de Vendôme furent tués à Àzincourt (3).....
1. Moreait, LII, 145 ; charte de Saint-Hilaire de Poitiers.
2. LImpôt du sang, II, 1-3. - O. de Poli, Royal-Vaisseaux, page 48.
1. Pièce Originale, Auvé, page 31.
Et voilà comme quoi les « Nobles » navaient que la peine de naître !
Ils avaient aussi la peine daller mourir au loin pour sauver la Patrie, la Chrétienté, lhumanité du joug de lislam ; car les guerres doutre-mer ne furent pas « une sublime folie », mais bien une sublime raison, et, dailleurs, sil en était besoin, le génie des croisades se trouverait réhabilité par le génie de Napoléon. Et quelle peine, quels navrements au départ, dans ce brisement stoïque des plus doux liens, pour aller affronter « les dangereuses fatigues dun long voyage en des contrées peu connues, et les hasards dune guerre implacable contre une nation courageuse ! (1) »
1. Maxime de Choiieul-Dailecourt, page 13.
« Après la Pasque, - dit Villehardouin, - en tor la Pentccostc (2 juin 1202), encommencièrent à movoir li pèlerin de lor pais, et sachiez que mainte lerme y fu plorée de pitié, al départir de ior pais, par lor genz et lor amis. »
Et le bon sire de joinville, ayant reçu lécharpe et le bourdon des mains du saint abbé de Cheminon, avalant ses larmes et sen allant rejoindre larmée des croisés:
« Lors, je me parti de Jomvillé, et, pendant que je aloie à Blécourt et à Saint-Urbain, je ne voulus onques rétourner mes yeux vers Joinville, de peur qui le coeur ne me attendrisist don biau chastel que je laissois et de mes dous enfants. »
Un conteur du XIVe siècle (1) nous fait assister au départ dun chevalier croisé ; la scène conjugale semble prise sur le vif:
« Quand le temps fixé pour le départ des Chrétiens fut arrivé et quon faisait partout de grands préparatifs, messire Thorel, malgré les prières et les larmes de sa femme, résolut de suivre la foule des croisés. Ayant arrangé ses affaires et étant prêt à monter à cheval:
- Mon amie, dit-il à sa femme, je vais suivre les chevaliers chrétiens, tant pour mon honneur que pour le salut de mon âme ; je te recommande nos biens et nos intérêts. Comme mille accidents peuvent rendre mon retour très incertain, très difficile, et même impossible, je te demande une grâce quelle que soit ma destinée, si tu nas pas de mes nouvelles, attends-moi un an un mois et un jour, à dater de celui où je pars.
- Je ne sais, mon ami, répondit lépouse éplorée, comment je supporterai la douleur où me laisse votre départ, mais si je ny succombe pas, que vous viviez ou que vous mouriez, soyez sûr que je serai fidèle à mes engagements et à la mémoire de messire Thorel.
- Je ne doute point de la sincérité de tes promesses, je suis assuré que tu feras tout ce qui dépendra de toi pour les tenir, mais tu es jeune, belle, noble, vertueuse et connue pour telle: il est donc très probable quau moindre bruit de ma mort, plusieurs gentilshommes des plus recommandables sempresseront de te demander à tes frères et à tes parents ; quand tu voudrais, tu ne pourrais résister à leurs ordres. Voilà pourquoi je te demande un an et nen exige pas davantage.
- je ferai ce que je pourrai, répondit cette tendre épouse pour tenir ce que je vous ai promis ; mais, si jétais enfin contrainte dagir autrement, soyez sûr quil ny a rien qui puisse mempècher dobéir à ce que vous me prescrivez aujourdhui. En attendant, je prie Dieu quil nous préserve de vous perdre.
« A ces mots, quelle entremêlait de larmes et de sanglots, elle tira un anneau de son doigt et le mit au doigt de son époux, en disant:
- Sil advient que je meure avant de vous revoir, que ceci me rappelle à votre souvenir !
« Messire Thorel monta à cheval, dit adieu à tout son monde et partit. »
La scène conjugale, ai-je dit, semble prise sur le vif ; allez, le bon époux était dans, le vrai !
1. Boccace, Décaméron. Journal X, nouvelle IX.
Relisez plutôt cette autre scène dans Joinville ; ce lendemain de combat contre les Sarrasins a lair dêtre lépilogue de la première:
« Ce jour là, fut mis en terre Mgr Hugues de Landricourt, qui était avec moi portant bannière. Comme il était en bière dans ma chapelle, six de mes chevaliers étaient appuyés sur des sacs pleins dorge; et parce quils parlaient haut dans ma chapelle et quils faisaient du bruit au prêtre, je leur allai dire quils se tussent, et que cétait vilaine chose que des chevaliers et des gentilshommes qui parlaient tandis que lon chantait la messe. Et ils commencèrent à rire et me dirent en riant quils lui remariaient sa femme. Et je les réprimandai et leur dis que de telles paroles nétaient ni bonnes ni belles, et quils avaient bientôt oublié leur compagnon. Et Dieu en tira telle vengeance que le lendemain fut la grande bataille de Carême-Prenant, où ils furent tués ou blessés à mort ; à cause de quoi leurs femmes durent se remarier toutes six. »
Mais revenons à la première croisade.
Quel délirant hosanna dans toute la Chrétienté, lorsquelle apprit la victoire de Jérusalem ! On en retrouve les échos dans les chartes du temps, pieusement enthousiastes et glorifiant lhéroïsme des vainqueurs. La ville sanctissime fut prise le l5 juillet 1099: il semble que le Pape des Croisades ne dût pas mourir sans avoir eu cette allégresse infinie, cet éblouissement de gloire dans lequel il séteignit, quatorze jours après - en cette Jérusalem dOccident où Pierre lErmite était venu limplorer pour la Terre Sainte, - sans doute en murmurant, les yeux au Ciel qui lattendait: Nunc dimittis servum tuum, Domine !...
V
La grande époque des croisades finit avec le dernier soupir de saint Louis mourant sur les ruines de Carthage ; mais jusquen 1396 lesprit des croisades subsista, réveillant par accès la sollicitude des rois et des princes chrétiens et conduisant outre-mer, ou par delà les Pyrénées, maints fils des croisés, jaloux de continuer leurs traditions de foi, dhonneur et de gloire. En 1275, Philippe III envoya un corps darbalétriers au secours des chrétiens doutre-mer, sous le commandement de Guillaume de Roussillon. En 122, Philippe V réunit à Paris les principaux prélats et les grands du royaume, en vue dorganiser une croisade ; mais à la mort du monarque, advenue peu de temps après, le projet fut abandonné. Le Dauphin Humbert II, en 1346, se fit le chef dune croisade où le suivirent un assez grand nombre de ses chevaliers ; de même, en 1365, Amédée VI, comte de Savoie.
Dans la seconde moitié du XIVe siècle, la croisade dite de Prusse dure presque sans interruption, attirant de nombreux chevaliers et écuyers français au secours des chevaliers teutoniques, placés à lavant-garde de la chrétienté et sans trêve assaillis par les Turcs. En 1357, le comte de Poix contracte un emprunt « pour la guerre de Prusse », où il était (1). En 1372, une véritable armée part de France pour aller à laide des Teutoniques. Puis cest la croisade suprême du comte de Nevers (Jean Sans Peur), terminée par le désastre de Nicopolis (1396). En 1464, Louis XI, daccord avec le Pape, projette « de conquester la Terre Saincte (2) »
1. Collection Doat. LXXXV, 115.
2. Invent, omm. des archives de Laon, AA, 27., mais le projet ne se réalise pas.
Bientôt les croisades pacifiques refleurissent et se perpétuent, à travers les âges, jusques à nos temps.
On nobtenait autrefois la belle décoration du Saint-Sépulcre que si lon avait fait le plus sacré des pèlerinages: à aucune époque, le berceau et le tombeau du Sauveur ne furent oubliés par la nation très chrétienne ; jai recueilli des épitaphes de bourgeois de Paris qui, aux XVIe et XVIIe siècles, sont qualifiés « chevaliers voyagiers de Terre Sainte. »
Paris envoie encore, et chaque année, ses « chevaliers voyagiers » monter la garde au divin Sépulcre. Beaucoup, jen suis sûr, à lexemple de leurs précurseurs des âges de foi vive, ne seffraient pas à la pensée de mourir là-bas sans avoir revu la France, et jettent a Dieu ce cri patriotique des chrétiens de Terre Sainte, leurs ancêtres de 1157, lorsquils étaient persécutés par les Musulmans, dépouillés, traînés en captivité, menacés de mort:
« Seigneur, nous sommes prêts à mourir, mais sauvez le Roi !... »
Cest pour célébrer à ma manière le 8e centenaire de la première croisade que jai dressé la Liste qui va suivre: elle ne comprend que des noms représentés au Conseil Héraldique de France. Je ne me suis préoccupé que de lhomonymie, sans vouloir induire que mes honorés collègues soient de lestoc de leurs homonymes ; sur ce point, je ne garantis rien, pas même pour les miens. Ce nest donc pas un travail généalogique, mais simplement onomastique que jai la satisfaction de leur présenter. Aux intéressés de faire le reste ; mais je crois me pouvoir flatter que plus dun y trouvera son compte.
Jy ai compris les croisés de 1095 à 1270, et en général tous ceux qui de Pierre lErmite et Godefroy de Bouillon à Jean Sans peur, ont pris part aux guerres saintes ; tous ceux que, depuis la prise de Jérusalem jusquà la fin du XIVe siècle, jai trouvés possessionnés ou vivant dans les royaumes de Jérusalem et de Chypre, car ceux là, cétaient des croisés permanents, comme aussi les Patriarches et les Évêques de ces royaumes: les pasteurs des croisés partagèrent leurs nobles luttes, ils furent avec eux à la peine, il convient quils soient avec eux à lhonneur. De même, les Chevaliers Hospitaliers et Templiers, magnanimi heroes ; enfin les Grands-Maîtres ou dignitaires de ces deux Ordres périllustres dont les noms sont nôtres par la confraternité.
Ma récolte na pas été sans quelques difficultés. Javais dabord à me défier des croisés apocryphes, résultant dune méprise singulière: le fameux « Manuscrit de Bayeux », autrement dit lArmoriai du héraut Navarre, rédigé vers 1396 et pris pourun armorial des croisés de 1096 ; erreur accréditée par Gabriel du Moulin dans son Histoire de Normandie. (1631), et acceptée par maints auteurs, notamment P. Roger et M. de Fourmont. Ensuite, Michelet, dans son édition du Procès des Templiers, a déplorablement estropié un trop grand nombre de noms. Enfin, il y avait à identifier les vieux noms français latinisés dans les chartes, par exemple Audax, le Hardy, Médicus, le Mire, Faber, Fabre, Favre, Faure, le Fèvre, etc. - Notez que cest une erreur inepte que de croire que les Nobles aient seuls pris part aux guerres saintes ; erreur propagée par lignorance du siècle philosophique.
« Croisés, dit lEncyclopédie (1), cet-à-dire se consacrèrent aux guerres entreprises pour le recouvrement de la Terre Sainte. »
1. Édition de 1773, Yverdon, in-4º.: On entend encore par ce terme tous les Nobles qui se croisèrent, Cruce signati
Cest déposséder la Nation Française dune de ses gloires les plus pures que de faire honneur de cette merveilleuse et patriotique épopée à la seule Noblesse. Une charte de Thibaut, comte de Blois se termine ainsi: « Fait à Rosnay lan de lIncarnation du Seigneur 1147, en lan même où, moi et mon fils Henri, avec une multitude de nobles et de plébéiens, cum multo comitatu baronum et PLEBIS, nous avons pris la Croix, Jerosolimam ituri ad domandam Turcorum contumaciam (2) ». Les Croisades furent, en réalité, de grandes guerres nationales, - guerres de géants auxquelles participèrent tous les Français, les plus humbles comme les plus grands. Cest ce que savent tous ceux qui ont fouillé les antiques cartulaires ; jy ai trouvé des bourgeois, des paysans, des artisans, des ouvriers, des cordonniers, des barbiers, des marchands vendant ce quils avaient pour aller au secours de leurs frères doutre-mer.
2. Cartulaire de Marmoutier, II, 387.
Cest ce que Vallet de Viriville a proclamé dans cette phrase marquée au coin de la vérité historique et du patriotisme:
« Nous sommes tous fils des Croisés, tous ! Tout Français a eu un ancêtre à la croisade ; quelques-uns peuvent létablir, les autres ne le peuvent point, voilà la seule différence ! »
Sources: Vicomte Oscar de Poli - Annuaire du Conseil Héraldique de France Huitième année - Paris 1895.
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