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L'Art militaire et les armées au moyen age, en Europe et dans le proche Orient
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Les établissements francs entre 1150 et 1189 (1)

Le résultat immédiat de la deuxième croisade fut la perte pour les Chrétiens des régions situées à l'Est de l'Oronte. Cependant la situation des établissements Francs paraissait encore très forte pendant les vingt années qui suivirent. Baudouin III déploya de belles qualités militaires et politiques comme roi de Jérusalem, régent du comté de Tripoli, baillistre (tuteur) de la principauté d'Antioche. Il rétablit les bonnes relations avec Damas, qu'il préserva des visées de Nour-ad-Din, mais pour peu de temps. Il comprit la nécessité d'une entente avec Byzance, entente qui dura peu par suite de la politique égoïste de Manuel Comnène. Il assura la sécurité du côté de l'Egypte par la prise d'Ascalon. Il mourut prématurément à Beyrouth le 10 février 1162, âgé seulement de trente-trois ans (2).

Son successeur fut son frère puîné, Amaury, comte de Jaffa, que l'historien arabe Ibn-al-Athir, juge le plus remarquable des rois Francs de Jérusalem. Né en Palestine, appréciant de sang-froid la situation, il comprit que du côté du Nord, l'attitude défensive était seule possible, depuis l'union sous la même autorité de Damas, d'Alep, de Mossoul.
Du côté de l'Égypte, la dissolution du Khalifat fâtimide permettait une expansion fructueuse. Il conçut le dessein de se rendre maître de l'Égypte. Il envahit le delta (septembre 1163), puis, tournant à l'extrême nord de la Syrie, surprit et mit en fuite Nour-ad-Din qui assiégeait la célèbre forteresse, le « Krak » des Chevaliers. Cependant le grand vizir Châwar, chassé du Caire, par un compétiteur, s'enfuit auprès de Nour-ad-Din et l'engagea à s'emparer de l'Égypte. L'atabeg leva aussitôt une armée dont il confia la direction à l'émir kourde Chirkoûh. Épouvanté, le nouveau vizir du Caire fit appel à l'intervention franque, ce qui obligea Chirkoûh à évacuer le pays. Mais sur ces entrefaites Nour-ad-Din opérait une diversion du côté de la principauté d'Antioche et infligeait une sévère défaite au jeune prince Bohémond III (10 août 1164). Seule l'intervention de Byzance sauva la principauté qu'elle réclamait comme sa vassale. L'empereur obligea à introniser à Antioche un patriarche grec, au grand scandale du monde « latin »

En 1167 tout recommença, Chirkoûh envahit l'Égypte. Cette fois ce fut le grand vizir Châwar qui appela contre lui les Francs. Le roi Amaury lui envoya Hugues de Césarée et les Templiers, puis vint lui-même défendre le Caire. Chirkoûh remonta la vallée du Nil. Amaury, laissant son infanterie, se lança à sa poursuite avec 374 chevaliers seulement, renforcés, il est vrai, de sergents à cheval et de Turcoples, cavaliers indigènes combattant à la manière turque. Il y avait en outre le contingent égyptien, mais sans valeur militaire. A ces forces Chirkoûh opposait 2.000 cavaliers. Amaury enfonça le centre ennemi, qui offrit à dessein peu de résistance et se mit à le poursuivre. Pendant ce temps Chirkoûh écrasait l'aile gauche des Franco-Égyptiens. Quand Amaury cessa la poursuite et revint en arrière il avait perdu la partie. Le centre turc, dont la fuite avait été simulée, l'attaqua alors de dos et acheva la défaite des Chrétiens. Amaury put néanmoins s'ouvrir de force le chemin de la retraite. A dix lieues au Nord de Bâbain, où s'était livrée la bataille (mai ou avril 1167), il regroupa ses forces : il trouva un renfort de 50 chevaliers, 100 turcoples et fut rejoint par les gens de pied. Les pertes avaient été lourdes : 100 chevaliers (3).
Remontant au Nord, Chirkoûh fut accueilli avec joie par les Alexandrins. L'armée franco-égyptienne vint mettre le siège devant la ville que défendait le neveu de Chirkoûh, destiné à une proche illustration, Saladin. Il ne put réussir à la sauver.
Arnaury traita Saladin avec honneur. Il fit droit à ses réclamations contre Châwar qui exerçait, contre sa promesse, des vengeances et mit à l'abri en les transportant par bateaux en territoire chrétien des blessés musulmans. Chirkoûh rentra désespéré à Damas (septembre 1167). Arnaury établit un véritable protectorat franc sur l'Égypte : « Depuis l'arrivée des Francs en Syrie ce peuple n'avait jamais eu un roi aussi brave, aussi rusé, aussi intelligent » écrit le chroniqueur Ibn-al-Athir, plein d'admiration.

Cette situation inespérée allait être compromise de la façon la plus désastreuse par une faute politique énigmatique. Sous la pression des barons et des Hospitaliers, Arnaury accepta la proposition byzantine de procéder de concert au partage de l'Égypte (septembre 1168). Il s'ensuivit naturellement un renversement des alliances. Le vizir Châwar fit appel, à Damas. Arnaury entreprit une quatrième campagne en Égypte, assiégea vainement le Caire et rentra après avoir soutiré du vizir une forte indemnité de guerre.

Mais c'en était fait du protectorat franc sur l'Égypte. La solidarité musulmane l'emporta. Le vizir ou son fils firent appel à Nour-ad-Din. Son lieutenant, Chirkoûh, partit pour l'Égypte, à la tête, dit-on, de 2.000 cavaliers d'élite, de 6.000 autres avec un trésor de guerre — et de corruption — de 200.000 dinars. Arnaury, qui le guettait au passage, ne réussit pas à le joindre et Chirkoûh fut reçu en sauveur au Caire (janvier 1169).
Entre lui et Chawâr aucun accord durable n'était possible. L'un et l'autre cherchèrent à s'assassiner. Chirkoûh, aidé de Saladin, devança le vizir qui fut tué. Il prit le pouvoir, sans opposition du Khalife fâtimide, Al-Adid, réduit à une totale impuissance, et distribua des fiefs militaires à ses mamelouks. Deux mois après il mourait, le 23 mars 1169 (4).
Les Francs ne gagnèrent rien a sa disparition. Il eut pour successeur son neveu Salâh-ad-Din Yoûsouf, le « Saladin » des chroniques latines, qui devait être le plus grand prince musulman du siècle (5).

Le danger de la situation fut très bien compris à Jérusalem. On décida l'envoi de demandes de secours à tous les souverains, l'empereur Frédéric Ier, le roi de France Louis VII, le roi d'Angleterre Henry II, le roi normand de Sicile, Guillaume II, sans compter les grands feudataires de France, comte de Flandre, comte de Champagne, comte de Blois et autres. Les envoyés n'obtinrent rien.
On se tourna alors vers l'Empire d'Orient qui accepta. Damiette, sur le bras droit du Nil, fut bloquée par terre et par mer. Mais la bonne intelligence ne pouvait durer entre Francs et Grecs. Le siège fut levé (décembre 1169).

Les hostilités furent interrompues un instant par une catastrophe qui affecta Chrétiens et Musulmans, le terrible tremblement de terre du 29 juin 1170, qui ruina Antioche, Latakieh (Laodicée), le Krak des Chevaliers, Tripoli, Gibelet (Byblos) dans la Syrie franque, Alep, Chaïzar, Hama, Homs, dans l'État de Nour-ad-Din (6).
Peu après la guerre reprit. Saladin attaqua Daron et Gaza dans la Syrie du Sud, Nour-ad-Din, qui avait augmenté son royaume de Mossoul, dévasta la principauté d'Antioche et le comté de Tripoli. Un rapprochement avec Manuel Comnène parut sauver la situation, mais elle fut compromise par l'attitude de la Petite Arménie (en Cilicie) qui passa du côté des Turcs. Le roi Amaury fit alors un nouvel appel à l'Occident (1171), sans plus de succès que précédemment.
Étienne de Blois et Henri, duc de Saxe et de Bavière, se rendirent bien en Palestine, mais comme pèlerins. Un coup terrible pour les Chrétiens fut le rétablissement de l'unité religieuse islamique par la suppression du Khalifat du Caire, à l'instigation de Nour-ad-Din. Le premier vendredi du mois de moharrem (10 septembre 1171) Saladin, montant en chaire dans la grande mosquée, fit la prière pour le Commandeur des Croyants et nomma Al-Moustadi : c'était le Khalife de Bagdad.
Trois jours après, le Khalife fatimide Al-Adid, depuis longtemps malade, expirait sans avoir eu même connaissance de son abandon.
En sa personne disparaissait le schisme fatimide qui avait duré 262 ans. L'unité coranique était rétablie, du moins en Orient.

La mésentente entre Saladin et Nour-ad-Din, la mort de ce dernier (15 mai 1174) et la dissolution de son État, auraient permis à Amaury de respirer, mais il mourut peu après, à Jérusalem, le 11 juillet, âgé seulement de trente-huit ans. Sa fin fut un désastre irréparable. Son fils, Baudouin IV, n'avait que treize ans et il fut atteint de la lèpre. On a dit justement que son règne (1174-1185) ne fut qu'une longue agonie, en dépit d'un courage poussé jusqu'à l'héroïsme (7). Les secours extérieurs ne manquèrent pas.

Le roi normand de Sicile, Guillaume II, envoya des forces considérables pour s'emparer d'Alexandrie : selon les chroniqueurs arabes, qui enflent toujours prodigieusement les chiffres : 200 galères montées par les gens de pied, 36 transports de chevaux, 6 navires pour les machines de siège, 40 pour le ravitaillement.
Le nombre total aurait été de 30.000 hommes, dont seulement 1.500 chevaliers, y compris 500 Arabes de Sicile, sujets du roi Guillaume. Il semblait que ces forces, arrivées devant Alexandrie le 28 juillet 1176, allaient vite emporter la ville, d'autant plus que les marchands italiens qui y faisaient commerce nouèrent des intelligences avec les assiégeants. Mais les assiégés, en deux sorties heureuses, brûlèrent les machines et le camp des Chrétiens. L'approche de Saladin obligea ces derniers à rembarquer (2-3 août) (8).

En octobre 1176 débarqua le fils du marquis italien de Montferrat, Guillaume Longue-Épée, beau chevalier et renommé. Le roi lépreux lui fit épouser sa sœur et lui donna le comté de Jaffa.
Les espérances fondées sur lui s'évanouirent : Guillaume mourut à Ascalon en juin 1177, laissant Sibylle enceinte d'un enfant, qui devait être Baudouin V. Vint ensuite Philippe, fils du comte de Flandre, Thierry d'Alsace. On chercha à l'utiliser. On n'en tira rien de bon. Au contraire, il mécontenta Byzance qui se désintéressa du sort des Francs de Syrie.

Cependant Saladin, longtemps paralysé par l'hostilité de Damas qu'il avait annexé, attaqua brusquement la Palestine en novembre 1177. Elle était pour lors dégarnie de troupes, le gros des forces étant dans la Syrie du Nord. Le roi Baudouin n'avait que 500 chevaliers, plus les contingents des Hospitaliers et des Templiers (9). Il s'enferma dans Ascalon. L'arrière-ban chrétien, mandé à son secours, fut capturé par Saladin qui, dédaignant Ascalon, marcha sur Jérusalem. Baudouin sorti d'Ascalon, alla à sa rencontre et engagea la lutte à 27 kilomètres de là. La bataille dite de Montgisard (25 novembre 1177) est estimée « la plus belle victoire des Croisés » (10).
Elle nous est racontée dans le détail, mais sur un ton d'épopée, par les auteurs latins, arabes, par Michel le Syrien, ce qui ne permet pas d'en donner une narration utile à la connaissance de l'art militaire de ce temps.
Il semble bien que la défaite de Saladin, qui fut complète, fut due à la surprise : il ne croyait pas les Chrétiens si proches. De part et d'autre les forces engagées paraissent peu nombreuses. Le jeune roi lépreux de dix-sept ans, en dehors de ses 500 chevaliers, fut rejoint, il est vrai, par les Templiers tenant garnison à Gaza, mais ils étaient fort peu nombreux : 80. Du côté de Saladin les seuls qui résistèrent furent ses mamelouks, en bien petit nombre : un millier. Ils sauvèrent la vie à leur chef et lui permirent de s'enfuir en Égypte.

Saladin devait prendre sa revanche le 10 juin 1179, à Merj Ayoun (entre Tyr et Damas). Baudouin ayant surpris une reconnaissance de l'armée de Saladin et l'ayant mise en fuite, la chevalerie franque s'était dispersée quand le sultan entra en ligne.
Les Templiers et le comte de Tripoli eurent à supporter le choc à eux seuls et furent écrasés. Le grand maître du Temple fut pris.
L'effectif de l'armée chrétienne semble peu élevé. Un contemporain arabe, qui prit part à la première phase de la bataille, parle de 1.000 lances, de 600 cavaliers (11).

L'arrivée en Palestine de quelques grands de France, Henri II comte de Champagne, Pierre de Courtenay, le comte de Grandpré, l'évêque de Beauvais, procura à Baudouin des renforts, ce qui empêcha peut-être Saladin de pousser jusqu'à Jérusalem. Il se borna à enlever le Chaslelet du Gué de Jacob. Quand la place fut emportée, lui, d'habitude humain pour ces temps, fit massacrer les Turcoples, à ses yeux coupables de servir, quoique Musulmans,
les Chrétiens ou, comme disaient les Musulmans pieux, les « Polythéistes » (à cause de la Trinité). Le fait est à relever. Pour Saladin il ne s'agit plus de ces guerres ou de ces alliances de principauté à principauté où l'on ne distingue pas l'ennemi ou l'ami d'après sa confession religieuse. La lutte contre les Francs est véritablement la Guerre sainte.

Une trêve s'ensuivit avec le royaume de Jérusalem. Les deux partis étant paralysés par des difficultés intérieures, Saladin par l'attitude hostile des Damasquins et d'Alep, et par ses convoitises sur Mossoul, le royaume chrétien par l'aggravation de l'état de son roi lépreux et les perspectives d'une succession difficile.
Les trêves furent violées du côté franc par un personnage singulier, Renaud de Châtillon, ancien prince d'Antioche. Après seize années de captivité à Alep, il avait été remis en liberté et avait épousé l'héritière de la seigneurie de Transjordanie (12).
Ce territoire permettait de contrôler les routes de pèlerinage menant à Médine et à La Mecque. En 1181 Renaud enleva des caravanes et refusa d'obtempérer aux ordres de restitution du roi Baudouin. Ce fut la reprise de la guerre. Saladin réussit à s'imposer à Alep et à Mossoul.
L'unification du monde musulman ainsi réalisée fut d'autant plus redoutable aux Francs que le roi lépreux dont l'état empirait dut s'adjoindre le mari de Sibylle de Jérusalem, un cadet de la maison poitevine de Lusignan, Guy, personnage sans autorité, ni capacité (13).

Un épisode présente un certain intérêt d'ordre militaire. En septembre 1183 Saladin envahit la Galilée. L'armée franque se concentra au Nord de Nazareth. On y voyait le régent Guy, le comte Raimond de Tripoli, Renaud de Châtillon, le connétable Amaury, le sénéchal Joulin de Courtenay, les frères d'Ibelin, plus deux nouveaux venus, Godefroid III, duc de Brabant, et Raoul de Mauléon. L'avant-garde du sultan, composée de 500 hommes, attaqua les Francs, mais ne put les enfoncer : « les combattants se tenaient serrés les uns contre les autres et l'infanterie couvrit la cavalerie, de telle sorte que celle-ci ne put se déployer (14). Les Francs continuèrent leur marche jusqu'à la source d'Ain-Jalud et là dressèrent leur tente ». Se voyant inférieurs en nombre, les Francs ne risquèrent pas l'attaque. Encerclée l'armée franque eut à souffrir de la faim, surtout les gens de pied, composés de marins pisans, génois, vénitiens, qui, après avoir débarqué des pèlerins, s'étaient joints aux chevaliers. Sans écouter leurs plaintes les barons refusèrent d'engager l'action et ce fut Saladin qui, après plusieurs jours de siège, prit le parti de se retirer. Cette sage tactique des chrétiens fut due à un guerrier expérimenté, Raimond III, comte de Tripoli.

En regard, comme contraste, il convient de signaler l'équipée de Renaud de Châtillon pour contrôler la Mer Rouge et tenter de mettre la main sur les villes saintes de l'Islam, Médine et La Mecque. Renaud ne visa d'abord qu'à recouvrer Aila, au fond du golfe d'Akaba. Jamais flotte chrétienne n'avait paru sur la Mer Rouge. Il fit construire sur la Méditerranée, à Ascalon, des bateaux, de petite taille évidemment, et en transporta les pièces démontées à dos de chameau sur le golfe. Puis il exerça la piraterie sur les côtes du Hed-jâz. C'est alors que l'idée lui vint qu'on pourrait bloquer par mer aussi bien que par terre l'accès des villes saintes de l'Islam, Médine et La Mecque. La réplique de Saladin fut foudroyante : son frère, gouverneur de l'Égypte, équipa une escadre qui anéantit la flottille de Renaud. Les prisonniers francs, coupables d'avoir osé concevoir un dessein aussi sacrilège, furent décapités (15). Saladin en personne quitta Damas pour venir assiéger en Palestine le krak de Moab.

L'intervention du roi lépreux de Jérusalem sauva la place (1184). Mais le malheureux et héroïque Baudouin IV mourut en mars 1185 (16). Il eut pour successeur son neveu, Baudouin V, âgé de quatre ans ; l'enfant mourut l'année suivante. La question de la succession se posa, redoutable. Les Francs nés en Syrie de vieille date, les « Poulains », voulaient pour roi Raimond III, comte de Tripoli, réputé le plus capable des princes chrétiens de Terre Sainte (17). Ce fut néanmoins Guy de Lusignan qui fut élu. De profondes divisions séparèrent dès lors les barons chrétiens. Raimond se rapprocha de Saladin qui, de son côté, absorbé par ses visées sur Mossoul, désirait la paix (18).

On se trouva rejeté vers la guerre et une guerre au dénouement fatal par ce terrible personnage, Renaud, de Châtillon. Sa vie agitée et sa « desmesure » rappellent et dépassent celles des héros des Chansons de geste contemporaines (19). Mais Renaud n'était au fond que le type, porté jusqu'à l'extrême, du seigneur brigand. Dans sa jeunesse il était allé piller l'île de Chypre, amenant ainsi la brouille entre l'Empire d'Orient et les États francs de Syrie. Il s'avisa, vers la fin de 1186, d'enlever une riche caravane se rendant du Caire à Damas. Saladin réclama au roi Guy la punition du coupable.
Renaud refusa d'obtempérer aux injonctions du roi de Jérusalem et celui-ci fut impuissant à le réduire. Cet incident amena la perte des États francs. Saladin prit les armes et les circonstances lui permirent de pousser les choses à fond.

Il investit Tibériade (juillet 1187). Fallait-il venir au secours de la place ? Le problème se posa au roi de Jérusalem et à l'armée chrétienne. Raimond de Tripoli, dont cette ville dépendait cependant, opinait pour la négative : chaleur écrasante, pas d'approvisionnements possibles en cours de route. L'impétuosité et l'orgueil du grand maître du Temple, Gérard de Ridefort, et de Renaud de Châtillon, furent plus forts que la prudence. Guy de Lusignan décida de partir de Séphorie, à mi-chemin entre la côte et Tibériade, et d'aller attaquer Saladin. La marche sur Tibériade fut un supplice pour l'armée qui souffrit de la chaleur torride et du manque d'eau. Quand la lutte s'engagea, à Quarn Hattin, le 4 juillet, les fantassins épuisés lâchèrent pied tout de suite. En dépit de la chaleur, du poids de l'armure, de la supériorité numérique des ennemis, la chevalerie française chargea avec sa vaillance accoutumée et Saladin, un instant, fut inquiet. Mais la défaite était inévitable.
L'armée chrétienne fut taillée en pièces. Si Raimond put échapper, le roi Guy, Renaud, le Grand Maître du Temple et quantité d'autres furent faits prisonniers. Saladin traita avec honneur le roi chrétien, mais fit exécuter Renaud de Châtillon. Il fit aussi mettre à mort les Hospitaliers et Templiers, comme moines pratiquant le métier des armes en vertu d'une règle les vouant à la guerre contre l'Islam.

Le résultat de la bataille était décisif (20). Successivement Saint-Jean d'Acre, Jaffa, Beyrouth, Ascalon, enfin Jérusalem, capitulèrent. Saladin traita la population chrétienne avec une clémence et une courtoisie qui forment contraste avec la hideuse férocité des chrétiens, notamment lors de leur prise de la ville sainte, le 25 juillet 1099. Mais la colonie franque expulsée dut regagner la côte. On ménagea dans un intérêt politique et commercial les marchands italiens, les religieux de rite grec, les Juifs (octobre 1187). La liquidation des établissements francs s'opéra au cours des années suivantes. Il ne demeura aux chrétiens d'Occident que l'îlot de Tyr, Tripoli, Tortose, le krak des Chevaliers, Antioche, d'ailleurs encerclée (21).

Il reste à se demander les causes de cet effondrement, comme subit, d'établissements qui, pendant près d'un siècle, avaient surmonté des menaces bien plus périlleuses que celle qui se produisit en 1186-1187.

On incrimine, et avec raison, la structure même de l'État chrétien trop lâche. Le roi de Jérusalem n'a de pouvoir en fait que sur sa principauté. Prince d'Antioche, comte d'Edesse, comte de Tripoli sont dans la réalité indépendants. D'où une série de conflits comme entre États différents. La solidarité chrétienne est brisée trop souvent par l'antagonisme des intérêts, et cela au point que l'on voit telle principauté chrétienne s'allier à un émirat musulman contre un autre État chrétien. Cela est vrai, mais il en allait de même, exactement, du côté musulman.

Dans sa propre principauté le roi est contrecarré par ses barons, par le patriarche et les évêques, par les ordres militaires, très indépendants, par les colonies de marchands étrangers. Cela est encore vrai. Mais au Caire, à Damas, à Bagdad la situation est pire (22).

Les deux khalifes de Bagdad et du Caire ne sont que des fantômes sans ombre de pouvoir. Les sultans qui les dominent ont des vizirs infidèles et les conflits de pouvoir ou de succession entraînent des meurtres fréquents.

Les Occidentaux accusent les Francs nés en Syrie, qu'ils appellent « Poulains », — nous dirions Créoles — de dégénérescence. Ils seraient à demi-musulmans. Ces accusations paraissent fausses et inintelligentes. Les Français de Syrie ne pouvaient vivre comme en Europe, en raison du climat, et s'ils prennent goût à un certain raffinement de l'existence inconnu en France, cela leur fait plutôt honneur. Quant à leur foi elle demeure intacte dans l'ensemble. Pour leur valeur guerrière elle ne fléchit jamais, jusqu'au bout incomparable.

La vraie raison réside dans leur faiblesse numérique au départ, et dans l'insuffisance des apports de l'Occident. On a vu combien l'effectif armé de la première croisade était peu élevé. Les Chrétiens alignent 500, 600, 700, au maximum 1.200 chevaliers contre les Turcs et un nombre de gens de pied variable, évalué au maximum à 9.000 (à Ascalon en 1099). Après la conquête nombre de chevaliers et de pèlerins rentrent chez eux.
Godefroy de Bouillon ne conserve plus que 200 chevaliers. Lui mort (11 juillet 1100), son frère Baudouin, comte d'Edesse, lui succède ; il ne dispose que de 200 chevaliers et de 700 piétons.
On peut se demander si les établissements francs auraient pu subsister sans la transformation en ordres militaires des associations d'hospitalisation et de police des ordres des Hospitaliers et des Templiers (23).

Au moment de la rédaction des Assises (24) le royaume de Jérusalem dispose seulement de 577 chevaliers et de 5.025 sergents, ces derniers fournis à raison de 500 par le patriarche de Jérusalem, le chapitre du Saint-Sépulcre, les cités de Jérusalem et d'Acre ; les autres évêchés, abbayes, villes donnant de 25 à 300 sergents (25).
Il n'y eut pas de véritable colonisation franque (26). Les voyageurs transportés par les navires génois, pisans, vénitiens, marseillais, étaient des pèlerins, qui rentraient chez eux, leur pieux voyage terminé, non des colons. Pas de cultivateurs européens. Les commerçants eux-mêmes, qui se tenaient de préférence dans les ports, à Saint-Jean d'Acre, à Jaffa, à Tripoli, à Tyr, à Tortose, à Beyrouth, étaient presque tous des Italiens et peu y résidaient à demeure : le personnel stable se composait des directeurs et du personnel des fondouks ou entrepôts. La classe bourgeoise était en majorité composée de Syriens et d'Arméniens chrétiens, de Grecs « schismatiques », voire de Musulmans. Il n'y avait de permanent que la classe des chevaliers quelques centaines de familles, vouées à l'amoindrissement numérique, comme toutes les races nobles, surtout en des régions où le climat et la nécessité de la lutte sans trêve ni merci exposent les mâles à la disparition.
Si les établissements chrétiens ont pu tenir pendant la plus grande partie du XIIe siècle c'est que les armées turques étaient, elles aussi, peu nombreuses et que leurs chefs étaient désunis. Mais, quand les tronçons du monde islamique commencèrent à se rapprocher, grâce à Nour-ad-Din et surtout grâce à Saladin, quand Damas, Alep, Mossoul, Le Caire obéirent à un seul et même maître, les principautés chrétiennes enveloppées, se trouvèrent vouées à la ruine. Les incidents de 1186-87 la précipitèrent.
Guy de Lusignan commit la faute d'engager toutes les forces chrétiennes dans la bataille livrée pour la délivrance de Tibériade. En retirant les garnisons des places fortes il aurait disposé, selon des évaluations très exagérées à coup sûr, de 1200 à 2000 chevaliers, 4.000 turcoples, 25.000 gens de pied (27). Saladin ne lui a pas opposé, à coup sûr, 100.000 hommes, ni même 60.000, mais il a eu une grosse supériorité numérique. L'armée chrétienne détruite, il ne resta plus personne pour défendre efficacement le « royaume »
A Jérusalem il n'y avait plus que deux chevaliers !
Cependant les Chrétiens firent une belle résistance, même après la catastrophe du 4 juillet. A Saint-Jean d'Acre, à Jaffa, à Beyrouth, à Jérusalem, où les « bourgeois » se défendirent comme pouvaient le faire des gens que n'appuyait plus la classe guerrière, ils obtinrent des capitulations honorables. Il fallut un an pour prendre les forteresses de Safed et de Beauvoir. Le krak des chevaliers brava tous les assauts (28).
Il serait donc souverainement injuste de parler de décadence à propos des chrétiens de Palestine et de Syrie. Leur tort essentiel c'est d'avoir été beaucoup trop peu nombreux.

Troisième Croisade

Notes
1. Notre exposé est fondé avant tout sur R. Grousset, t. II, p. 271-336.
— Cf. les vues générales d'HALPHEN, L'Essor de l'Europe : XI-XIII e siècle, t. VII, p. 73-78, 200-212.
2. Grousset, p. 171-435
3. Grousset, p. 489-493.
4. Grousset, p. 533.
5. Grousset, Portrait de Saladin, p. 536.
6. Grousset, p. 555.
7. Grousset, p. 610.
8. Grousset, p. 617-619.
9. Grousset, p. 650.
10. Grousset, p, 651.
11. Grousset, p. 673-674.
12. Grousset, p. 694.
13. Grousset, p. 723.
14. Grousset, p. 725
15. Grousset, p. 736.
16. Grousset, p. 743.
17. Grousset, p. 774.
18. Grousset, p. 771.
19. Sur ce personnage voir G. Schlumberger, Renaud de Châtillon (1898).
20. Sur cette bataille, voir une histoire anonyme, sans doute de la fin du XIIe siècle, publiée par Ch. Kohler dans la Revue de l'Orient latin, t. V, 1897, p. 129. BNF
21. Grousset, p. 834.
22. Cf. L. Bréhier, L'Eglise et l'Orient, p. 94-95.
23. Abbé de Vertot, Histoire des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, 1726, 4 vol. in-4° ; éd. de 1772 en 7 vol. in-18.
Delaville le Roulx, Les Hospitaliers de Terre Sainte et de Chypre : 1100-1310 (Paris, 1904).
— Wilcke , Geschichte des Tempelherrenordens (Halle, 1850, 2 vol.).
— H. Prutz, Entwicklung und Unlergang des Tempelherrenordens (Berlin, 1888).
— Die Geistlichen-Ritierorden (Berlin, 1888).
24. Sur la rédaction voir Maurice Grandclaude, Les assises de Jérusalem, 1923.
25. Jean d'Ibelin, c. 271. Assises de Jérusalem, éditions Beugnot dans Historiens des croisades, Lois, t. I, p. 422.
26. Chalandon Ferdinand, p. 326.
27. Grousset, p. 787-799.
28. Grousset, p. 799-834.

Sources : Lot, Ferdinand. L'art militaire et les armées au Moyen-Age en Europe et dans le Proche Orient. Tome 1 (Les établissements Francs). Paris 1947. BNF

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