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L'Art militaire et les armées au moyen age, en Europe et dans le proche Orient
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Une croisade détournée de son but (1).

La fondation de l'Empire latin de Constantinople (1202-1204).
Ce n'est pas le lieu de retracer à nouveau la suite des événements qui détournèrent sur Constantinople une expédition dont le but tout d'abord avait été la délivrance de la Palestine en commençant par la conquête de l'Égypte. Nous n'en retiendrons que ce qui peut intéresser l'art militaire de ces temps et l'effectif réel d'une croisade.
Rappelons seulement que la 4e croisade est due à l'initiative du pape Innocent III. Il crut tout d'abord que l'expédition devrait être menée par les trois grands souverains de l'Europe occidentale, l'empereur, le roi de France, le roi d'Angleterre, ou par deux d'entre eux, comme lors de la 2e et de la 3e croisade, et il s'appliqua à apaiser les différends entre ces souverains. Il ne réussit pas.
La nouvelle croisade, qu'il fit prêcher en France par Foulques, curé de Neuilly, en Allemagne par Martin, abbé de Pairis, amena l'adhésion, non de souverains, mais de hauts barons, en grande majorité appartenant au royaume de France.
Au tournoi d' Ecry-sur-Aisne, le 28 novembre 1199, prirent la croix : Thibaud, comte de Champagne, Louis, comte de Blois, Simon de Montfort, Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, etc., ensuite, à Bruges, Baudouin comte de Flandre, son frère Henri, nombre de seigneurs flamands.
Dans l'Allemagne du Sud il y eut aussi des adhésions (septembre 1200).

La décision de prendre la voie de mer fut capitale. Seule Venise pouvait opérer le transport d'un effectif de croisés qu'on estimait considérable. Au cours de l'année 1200 les représentants des croisés de France conclurent avec le doge Henri Dandolo un traité en vertu duquel la marine vénitienne s'engageait à transporter en Orient 4.500 chevaliers, autant de chevaux, 9000 écuyers, 20.000 gens de pied et à leur fournir des vivres pour 9 mois. Les croisés s'engagèrent à verser ferme une somme de 85.000 marcs, à raison de 4 marcs par cheval et de 2 marcs par homme (2). Les organisateurs de l'expédition se flattaient donc de réunir 33.500 hommes, dont 24.500 combattants (3). Ils s'abusaient. A Venise ils se trouvèrent moins nombreux, si bien que sur la somme totale de 85.000 marcs dus à Venise les croisés restaient redevables de 36.000 marcs (4). Dandolo s'avisa de proposer aux croisés de s'acquitter de leur dette en s'emparant de Zara en Dalmatie, ce qu'ils firent (novembre 1202).
En apparence le but de la croisade n'était pas pour cela détourné. Dandolo avait même, quoique aveugle, pris la croix. En fait une intrigue s'était nouée dès le séjour des Francs à Venise. Alexis, fils de l'empereur Isaac l'Ange, détrôné par un usurpateur, Alexis III, y avait rencontré Dandolo et les hauts barons, leur promettant des secours de l'Empire d'Orient et l'union de l'église grecque à l'église latine, si l'on rétablissait son père sur le trône. Les Vénitiens, dont le commerce était menacé par l'usurpateur, ne pouvaient que prêter une oreille favorable à ces offres.
Parmi les croisés le souvenir des mauvais tours joués par les Byzantins à leurs prédécesseurs persistait, tenace. De bonne foi ils se persuadaient que nulle expédition en Orient n'aurait de base solide, si on n'écrasait le nid de vipères grecques. Il semble aussi que Philippe de Souabe, frère de Henri VI, ait intrigué dans l'ombre dans le même dessein, avec des arrière-pensées personnelles sur le trône d'Orient, comme gendre d'Isaac l'Ange. Quoi qu'il en soit, la diversion sur Constantinople fut décidée. Le pape, objet des sollicitations d'Alexis III, après avoir fulminé d'excommunication contre les croisés infidèles à leur but, la leva.
Philippe de Souabe envoya proposer la restauration d'Alexis le Jeune (janvier 1203). Celui-ci multipliait offres et promesses : 200.000 marcs pour prix de l'intervention franque. Lui-même prendrait la croix et entretiendrait perpétuellement 500 chevaliers en Terre Sainte.
On appareilla pour Corfou en avril 1203, puis de Corfou on fit voile pour Constantinople (24 mai), malgré la défense d'innocent III. Le 23 juin on était en face de la capitale de « l'empire de Romanie. »

Les croisés manquaient de vivres. Les environs étaient dévastés. Ils passèrent s'approvisionner sur la rive asiatique, puis, le 7 juillet, ils rembarquèrent et s'établirent à Galata. Alexis III n'osa engager la lutte sur la rive gauche, c'est-à-dire à droite de la Corne d'Or ; il s'enfuit précipitamment, abandonnant son camp, qui fut pillé par les Francs, et rentra s'enfermer dans Constantinople en remontant jusqu'au pont qui franchit le port à 3 kilomètres environ au Nord de la porte Gyrolimna, près du palais des Blaquernes.
Mais mieux vaut céder la parole à un des acteurs du drame, au maréchal de Champagne, Geoffroy de Villehardouin, notre premier historien en langue française (5).

Avant de passer de la côte d'Asie à la côte d'Europe les croisés avaient arrêté leurs dispositifs de combat. Le Conseil, le « parlement », se tint à cheval, en pleine campagne (enmi le champ) les chevaliers montés sur de beaux destriers. Il y eut force discussions, « mais la fin du conseil fut qu'on confia l'avant-garde au comte Baudouin de Flandre parce qu'il avait une très grande quantité de bonnes (vaillantes) gens et plus d'archers et d'arbalétriers que personne qui fût en l'armée (6).
Et après il fut décidé qu'Henri, son frère, ferait le second corps de bataille avec Mathieu de Wallincourt et Baudouin de Beauvais et maints autres bons chevaliers de leurs terres et de leurs pays, qui étaient avec eux.
Le comte Hugues de Saint-Pol fit le troisième corps de bataille avec Pierre d'Amiens, son neveu, Eustache de Canteleu et maints bons chevaliers de leur terre et de leur pays (7).
Le comte Louis de Blois et de Chartres fit le quatrième corps qui était grand, puissant et redoutable, car il y avait là une très grande quantité de bons chevaliers et de bonnes gens.
Mathieu de Montmorency (8) et les Champenois firent le cinquième corps de bataille : Geoffroy, le maréchal de Champagne (9) fut en celui-là, ainsi que Ogier de Saint-Chéron, Manassier de l'Isle, Milon de Brabant, Macaire de Sainte-Menehould, Jean Foisnon, Guy de Chappes, Clarembaud son neveu, Robert de Ronsoy.
Les gens de Bourgogne firent le sixième corps. En celui-là furent Eudes de Champlitte, Guillaume son frère, Richard de Dampierre et Eudes son frère, Guy de Pesmes, Aimon son frère, Othon de la Roche, Guy de Conflans...
Le marquis de Montferrat (10) fit le septième corps, qui était très nombreux.
Là furent les Lombards et les Toscans (11) et les Allemands et toutes les gens qui étaient depuis le Mont-Cenis jusqu'à Lyon sur le Rhône.
Tous ceux-là furent dans le corps de bataille du marquis (12) et il fut décidé que celui-ci ferait « l'arrière-garde »
Mais, tant que les croisés ne pourraient pénétrer dans le port, la Corne d'Or, le siègent la prise de Constantinople se révélaient impossibles. Or l'entrée du port était rendue impraticable par une chaîne de fer tendue entre la ville et la terre de Galata sur l'autre rive. La garnison de la tour eut l'imprudence de faire une sortie. Elle fut repoussée et les Francs entrèrent dans la tour sur ses talons. Les Vénitiens réussirent à briser la chaîne et leur flotte pénétra dans La Corne d'Or (13).
De ce côté aussi la ville était munie de remparts mais moins forts que du côté de la campagne. Aussi les Vénitiens étaient-ils d'avis de faire l'assaut en jetant les « échelles » des navires mêmes sur les murs dont ils étaient tout proches.
Les Francs objectèrent qu'ils ne savaient combattre qu'à terre et montés sur leurs chevaux. Finalement on s'accorda pour que chacun combattit à sa manière. Les Français, remontant la Corne d'Or à droite, rétablirent le pont rompu par Alexis III après sa fuite, et vinrent camper au Nord, en vue du palais impérial des Blaquernes. Là ils souffrirent des sorties incessantes des Grecs et du manque d'approvisionnement. L'assaut fut décidé pour le 17 juillet.

Quatre « batailles », les première, deuxième, troisième et quatrième, le menèrent, les trois autres, sous Boniface, gardant le camp fortifié contre une surprise possible. L'assaut des Francs échoua, la tour dont ils s'étaient emparés ayant été reprise par la garde « varangienne » (Danois et Anglais) combattant à la hache. Au contraire les Vénitiens réussirent pleinement sous la conduite de Dandolo. Ils prirent vingt-cinq tours et déjà ils s'avançaient dans la ville lorsque Alexis III lança une contre-attaque si dangereuse que les Vénitiens allumèrent un rideau de feu pour se protéger. Ils se retirèrent dans les tours conquises.

Alexis III se décida alors à tenter une sortie. Elle s'opéra par trois portes éloignées, pour laisser sans doufe se déployer la cavalerie et l'ensemble de ses troupes auxquelles les Francs assignent des effectifs fantastiques et parfaitement ridicules (14). Les croisés sortirent des « lices » (palissades) de leur camp et opposèrent six corps de bataille sur sept. Le doge amena des renforts au camp en retirant les Vénitiens des tours occupées par eux. L'armée byzantine, arrivée à portée de trait, n'osa attaquer et se mit en retraite, à la stupeur des Français. Rentré en ville, l'empereur Alexis mit la main sur le trésor et, profitant de la nuit, prit la fuite avec sa famille. La population de Constantinople tira de prison l'empereur détrôné, Isaac l'Ange, le rétablit sur le trône et prévint les assiégeants (18-19 juillet).

Mais les Croisés avaient eu affaire avec le fils d'Isaac, Alexis le Jeune, et lui seul avait pris ses engagements, non son père prisonnier. On crut se tirer de la difficulté en associant (1er août) sous, le nom d'Alexis IV, le fils au père qui accepta les engagements, du fils, non sans mauvaise grâce. Il semblait que, sûrs de l'appui des deux empereurs grecs, les Français n'avaient plus qu'à poursuivre leur pèlerinage armé vers la Terre Sainte. Mais il fallait, préalablement toucher les sommes indispensables promises par Alexis. On attendit jusqu'à la Saint-Michel (29 septembre), puis jusqu'à la Saint-Martin (11 novembre). Alexis IV ne put verser que la moitié : 100.000 marcs.
Entre temps l'aigreur entre Grecs et Français, devenait de l'hostilité. Un coup de folie des Grecs précipita le dénouement. Alexis Doukas, surnommé Moursouphle (sourcils joints), détrôna Alexis IV (5 février 1204), l'étrangla, remit Isaac en prison où il mourut. Moursouphle mit Constantinople en état de défense contre les Croisés.
Ceux-ci décidèrent alors d'en finir avec l'Empire d'Orient. Les barons français se mirent d'accord avec les Vénitiens pour s'en partager les dépouilles. Il semble cependant que la majorité des Français voulût poursuivre la croisade, mais ils ne furent pas écoutés par les hauts barons.
Un assaut, livré le 5 avril, échoua, et il y eut du découragement dans l'armée assiégeante.
Une nouvelle tentative fut décidée pour le 12 avril, lendemain de Pâques. Après avoir communié les Français attaquèrent. La prise d'une seule tour et d'une poterne par des dévoués Français et Vénitiens, suffit pour permettre l'entrée dans la ville.
Cependant Moursouphle avait une armée, rangée pour le combat hors des mur. Il suffit que les chevaliers français, descendus des « uissiers », fissent mine d'attaquer pour que Moursouphle prit la, fuite. La nuit survint et les Français remirent au lendemain l'occupation de la ville.
Mais, dès la matinée du 13 avril, ils ne virent venir à eux qu'un clergé grec suppliant. Moursouphle avait pris la fuite.
Nous n'avons pas à raconter la suite, l'entrée des Croisés à Constantinople, les violences, l'incendie, le pillage, la destruction des monuments et objels d'art, scandale dépassant les prises de Rome par Alaric et par Genséric au Ve siècle. Pas davantage ce n'est le lieu d'exposer la fondation de l'Empire dit « latin »
Ce qui doit, par contre, retenir notre attention c'est la facilité relative de la prise de Constantinople. Cependant, au début, l'entreprise avait épouvantée les Croisés et un des héros de l'affaire, Villehardouin, nous rapporte naïvement leur émerveillement effrayé (15).

Il est d'autant plus compréhensible que leur nombre était peu considérable. On a vu (16) que les chefs de l'expédition avaient traité avec les Vénitiens pour le transport de 4.500 chevaliers, 9.000 écuyers, 24.000 piétons. Ils avaient vu grand. Nul prince du temps, fût-il l'empereur ou le roi de France, n'eut été en état de réunir semblable force. A leur arrivée à Venise ils eurent la déception de se trouver beaucoup moins nombreux qu'ils ne pensaient. Combien se trouvèrent-ils à Venise ?

Deux sources tout à fait indépendantes s'accordent pour évaluer à un millier seulement le nombre des chevaliers, Robert de Clary (17) et l'historien byzantin Niketas (18). Ce chiffre implique le double d'écuyers (équités), et pages soit 3.000 cavaliers en tout. Ce que nous savons de la capacité de transport de la flotte permet un certain contrôle. Du XIIe à la fin du XIVe siècle chaque uissier transporte en moyenne 40 chevaux : 75 uissiers auraient donc été suffisants pour embarquer cette cavalerie. Les évaluations contemporaines donnent des chiffres plus élevés.

Devastatio Constantinople (19)
Nefs : 40
Galées : 62
Uissiers (oxirii) 100
Total : 202

Niketas
Nefs : 70
Galées (nêes makrai) : 60
Uissiers (hoppogôgoi) : 110
Total : 240

Chronique de Venise (20)
Nefs : 310 (dont 240 pour les voyageurs, 70 pour les bagages)
Galées : 50 birèmes.
Uissiers : 120
Total : 480

Le total de la Devastatio concorde avec celui que donne Hugues de Saint-Pol, un des héros de l'expédition : « nous entrâmes en armes dans les nefs (Navire au sens le plus général), uissiers et galées (Navire propulsé par des rames et utilisé pour la guerre, le commerce et le transport des pèlerins), au nombre de 200, non compris nacelles (Petite embarcation) et barques (petit bâtiment de mer ou de rivière) » (21).

Ainsi les uissiers, selon les évaluations pouvaient transporter de 4.000 à 4.800 chevaux, ce qui ne veut pas dire qu'ils les ont transportés effectivement, d'autant que le chiffre de ces uissiers (100, 110, 120) est un chiffre rond, donc une évaluation approximative.
Si l'Histoire des doges de Venise rapporte que le doge prépara 200 uissiers (usirii) pour le transport de 5.000 equites, usant de ce terme dans le sens général de « cavaliers », non « écuyers », il est bien possible que l'auteur évalue les cavaliers en fonction du nombre des uissiers dont il exagère la capacité de transport.
Quant aux gens de pied, Robert de Clary les estime de 50.000 à 60.000 (22), Aubry de Trois-Fontaines 50.000 (23), Nikefcas 30.000, proportion inusitée, invraisemblable même, pour 5.000 chevaliers et écuyers (24), car on compte rarement plus de quatre ou cinq « sergents à pied » par cavalier.
L'Histoire des doges nous fournit un chiffre acceptable : 8.000 pedites, ce qui est trop peu au regard de 5.000 equites, ce qui est suffisant pour 3.000, dont mille chevaliers, les seuls des cavaliers dont il soit assuré qu'ils étaient des combattants.
On arriverait ainsi à un total de 12.000 hommes, dont peut-être seulement 9.000 combattants (25).

Ce total diminua constamment par la suite. Dès le départ de Venise pour Zara, des croisés, désapprouvant ce premier détournement du but, rentrèrent en France. Quand, après la prise de Zara, remise aux Vénitiens, on décida de cingler vers Constantinople, des barons de haute renommée, tel Simon de Montfort, indignés, abandonnèrent la partie (26). Il y eut aussi naturellement réduction d'effectif par suite de maladies et de décès. Des chevaux périrent au cours de la traversée. C'est ce qui peut expliquer que, lors de la bataille livrée à Alexis III, le 17 juillet 1203, l'armée française engagée dans l'action comptait seulement 500 chevaliers, 500 sergents à cheval, 2.000 gens de pied, au dire d'un des principaux combattants, Hugues, comte de Saint-Pol (27). Faute de monture des chevaliers combattirent même à pied.

Cette insuffisance initiale des forces des Croisés explique aussi la faiblesse subite où tomba l'Empire dit « latin » (28).
Le premier empereur, Baudouin de Flandre, est vaincu, fait prisonnier, puis mis à mort par Johannitsa, qui se dit roi des Blaques (Valaques) et des Bulgares (13 avril 1205) (29).
Dès avril quantité de chevaliers, de sergents, de pèlerins décident de rentrer chez eux, sans se laisser fléchir par les supplications et les pleurs du légat pontifical et de Conon de Béthune qui « gardait Constantinople » et aussi de Villehardouin (30). Ce dernier évalue leur nombre à 7.000 (31).

La position du chef de l'Empire est tellement affaiblie que le successeur de Baudouin, son frère Henri, écrit en septembre 1206 que, pour défendre l'Empire il lui faudrait 600 chevaliers et 10.000 sergents (32). Évidemment il était loin de les avoir. Lui et ses successeurs tentent d'augmenter leurs forces en attirant par des concessions de fiefs les Francs de Syrie. Ils contribuent ainsi à affaiblir la défense des États fondés en Terre Sainte (33), au lieu d'y aller combattre la dynastie des Ayyoubides fondée par Saladin. Naturellement ils ne peuvent songer à abattre les émirs turcs Seldjoukides d'Anatolie. Ils ne sont même pas capables de renverser les empereurs byzantins réfugiés à Nicée (34) et qui rentreront victorieux à Constantinople, en 1261, en la personne de Michel Paléologue.

Il y eut cependant une tentative de quatrième croisade. Une partie des croisés constituée surtout par des Français de « France » (Ile de France) s'était dirigée sur Marseille où ils passèrent l'hiver, attendant l'arrivée d'un groupe important de seigneurs de Flandre qui avaient préféré faire le tour de l'Espagne par le détroit de Gibraltar, plutôt que de gagner Venise en compagnie de leur comte.

La plus grande partie des sergents était montée sur cette flotte (35). Ce groupe de « Français » et de Flamands gagna directement la Syrie. Ils furent rejoints à Acre par des croisés qui s'étaient détachés du gros, soit après la prise de Zara, soit même dès qu'il fut sûr, à Venise, qu'on ne cinglait pas directement pour la Terre Sainte (36). Le total montait au chiffre de 300 chevaliers (37).

Certains d'entre eux causèrent beaucoup de soucis au roi Amaury II, lequel ne tenait debout que grâce aux trêves conclues avec les puissances musulmanes. Un des croisés, Renaud de Dampierre, après avoir taxé le roi de lâcheté, se rendit à Antioche avec 80 compagnons et offrit ses services à Bohémond IV qui n'eut pas à s'en féliciter. Renaud voulut, malgré une trêve entre la principauté et le sultan d'Alep, enlever Lattakieh (Laodicée), qui était tombée sous l'autorité de ce dernier. Lui et ses compagnons furent tous tués, à l'exception d'un seul. Un autre croisé, Jean de Nesies, alla se mettre au service du roi de Petite-Arménie, Léon, l'aida à disputer Antioche à Bohémond IV (38). Par leur humeur aventureuse, leur cupidité, leur absence totale d'esprit politique, ces croisés ne firent que du mal. Villehardouin parle d'eux avec indignation et est bien loin de déplorer leur malheureux sort (39). Il leur en veut profondément de s'être refusés à participer à l'affaire de la conquête de Constantinople, la seule chose qui l'intéresse, et c'est précisément ce refus qui est à leur honneur.

Cinquiième Croisade

Notes
1. Sur la quatrième croisade L. Bréhier, op. cit., p. 144-181.
— L. Halphen, t. VI, p. 272-283.
— Les chapitres xiv et xv par Ch. Diehl et William Miller, dans Cambridge mediaeval history, vol. IV, p. 415-476 et 850-866.
— W. Miller, The latins in Levant, a history of frankish Greece : 1204-1266 (Londres, 1908).
— Pears qualifie la 4 e croisade de « flibusterie » dans son livre The fall of Constantinople, history of the fourth crusade (Londres, 1885).
— Grousset passe sous silence, au tome III, Pexpédition qui pour lui, visiblement, n'est pas une vraie croisade.
— Sur les sources, voir aussi Aug. Molinier, Sources de l'histoire de France, t. III, p. 38-49.
2. Villehardouin, La Conquête de Constantinople, éditée et traduite par Edmond Faral, t. I (1938), p. 23-24. Le texte du traité de nolis est dans Muratori, Scriptores rerurn Italicarum, t. XII, vol. 323 et dans le recueil des Historiens de France, t. XVIII, p. 436, note 1.
— Cf. l'analyse de Faral, t. I, p. 215-220.
3. L'écuyer est encore un écuyer véritable, c'est-à-dire un serviteur.
— Cf. plus haut, p. 44, note 4, et plus loin, p. 193 et suivantes.
4. Villehardouin (tome I, p. 58-59) déplore que les Vénitiens eussent préparé les navires pour trois fois plus d'hommes qu'il n'en vint.
5. Villehardouin, éd. Faral, t. I, p. 149-159.
6. L'action commençait par une préparation de l'arme de jet, remarque jus
tement Faral, p. 149, note 2.
7. Ce pays est ce qu'on nommera plus tard la Picardie. Remarquer que les croisés appartiennent surtout au Nord et à l'Est de la France.
— Cf. la carte dressée au sujet de l'origine des croisés par Faral à la fin du t. I de son édition.
8. Si Mathieu de Montmorency, bien que de « France » (au sens d'Ile de France), commande les Champenois, c'est en raison du jeune âge du comte de cette région, Thibaud IV (Cf. Faral, p. 151 note 1).
9. L'auteur lui-même, Geoffroy de Villehardouin. Conformément à l'usage du temps, celui que nous appelons Villehardouin se désignait lui-même et était désigné par son nom et nullement par celui du fief principal de sa famille.
10. Considéré comme le chef de l'expédition à partir de la sortie de Zara. C'est lui qui eût dû être nommé empereur.
11. Erreur. Les Toscans ne prirent pas part à l'expédition p. 153, note 1).
12. « Ce groupement se formait naturellement autour de Boni'ace en raison de ses attaches politiques et familiales avec Philippe de Souabe et des relations qu'il entretenait dans le Sud-Est de la France », alors pays « d'Empire » (p. 153, note 2).
13. Cf. au tome II, au chapitre xxvii le siège de Constantinople de 1453.
14. Contre les six corps des Francs les Grecs alignèrent sur le champ de bataille soixante corps, chacun plus fort que le corps Franc antagoniste, selon Villehardouin (p. 178, p. 180 et 181). Ailleurs (p. 164 et 165), il avance que dans la ville il y a 200 combattants grecs contre 1 croisé. Robert de Clarv assigne seulement 17 corps à l'armée d'Alexis, mais ils constituent bien près de 100.000 hommes à cheval (La conquête de Constantinople, c. 44, édition Lauer, p. 45). Plus loin (c. 47, p. 48) il décrit l'empereur chevauchant à la tête de 9 corps, et chacun est fort de 3, 4 ou 5.000 chevaliers (sic).
15. A la vue de Constantinople « il n'y eut homme si hardi à qui la chair ne frémît, et ce ne fut pas merveille, car jamais si grande affaire ne fut entreprise de tant [peu] de gens, depuis que le monde fut créé » (éd. Faral, c. 128, p. 130 et 131).
16. Voir p. 169.
17. Robert de Clary, La Conquête de Constantinople, éd. Ph. Lauer, p. 9-10.
18. Historiens des croisades, Historiens grecs, t. I, p. 398.
19. Mon. Germaniae hist., série in-folio) t. XVI, p. 9-12.
— Hopf, Chroniques gréco-romaines (1873), p. 86.
20. Historia ducum Venelicorum., Mon. Germ., t. XIV, p. 92-97 ; mutilée, utilisée au XIVe siècle par Andrea Dandolo ; Chronicon Venetum, éd. Muratori, Scriptores rerum italicarum, t. XII, p. 92-94.
— Simonsfeld dans Neues Archives furent altéré Geschichtskunde, t. XVIII p. 336 : Dandolo donne un total de 300 navires et indique les noms de l'amiral, du navarque et des 50 capitaines de galères.
— Voir Faral dans son édition de Villehardouin, t. I, p. 77, note 1.
21. « Deinde nos omnes armati intravimus naves, usarios et galeidas, quae rasa (sic) navigio apta cc numéro fuerunt, praeter naviculas et barcas. »
(Lettres de Hugues de Saint-Pol dans Martèhe et Durand, Veterum scriplorum amplissima collectio, t. I, p. 784 et suivantes.
— Tafel et Thomas, p. 306).
22. Robert prétend même que les instigateurs de la croisade avaient parlé de 100.000 hommes à pied (p. 10) au doge, assertion absurde, puisqu'on traita pour 20.000, mais qui éclaire sur la valeur des chiffres donnés par les chroniqueurs.
23. Chronicon dans Mon. Germ., t. XXIII, p. 674.
24. Ce terme est assez embarrassant. Aux XIVe et XVe siècles il s'entend d'un combattant faisant partie d'une bande ou compagnie commandée par un chevalier banneret. Les chevaliers proprement dits devenant très rares, la plupart des cavaliers n'ayant pas les ressources nécessaires pour assumer les frais, devenus lourds, de « l'ordre de chevalerie » Dans les siècles antérieurs le mot s'entend d'un serviteur, d'un valet d'armes qui « habille » son maître, le chevalier. Il semble que, en principe, il ne soit pas un combattant, mais il peut se faire, vu l'incertitude de la terminologie du temps, que equites s'entende aussi de cavaliers légèrement armés, de « sergents à cheval »
25. Hans Jahn, dans son étude Die Heereszahlen in den Kreuzzügen (dissert, de Berlin, 2 février 1907), arrive à des effectifs plus élevés (p. 48), parce qu'il accepte le chiffre de 5.000 cavaliers de l'Histoire des doges. Retranchant du total 1.000 chevaliers, il considère la différence, soit 4.000, comme représentant des « sergents à cheval » Le nombre des uissiers (100 à 120) capables chacun de loger 40 chevaux, le confirme dans ce calcul.
26. Villehardouin les blâme fort (p. 110-113).
27. Lettre à Henri, duc de Louvain : « Et sciatis quod non fuimus in toto exercitu plus quam quingenti milites et totidem equites (sans doute ici dans le sens de sergents montés). Sarjantes non habuirnus plus quam duo millia peditum » (Recueil des Historiens de France, t. XVIII, p. 517). Il ajoute, il est vrai, que la plus grande partie de l'armée était demeurée à la garde des machines de siège ; (major enim pars statuebatur ad ingenia conservanda, p. 519), assertion parfaitement invraisemblable, car ce serait l'exemple unique d'une telle proportion.
Il n'y a pas lieu de tenir compte du récit de Robert de Clary assignant (p. 45) à chacun des 7 corps (batailles) français le chiffre égal de 700 chevaliers, en partie ; démontés, il est vrai. La seule identité de nombre par corps suffirait à mettre en défiance. Hans Jahn (p. 45-46), tout en montrant l'absurdité du total (4.900 chevaliers), alors qu'à Venise les Francs n'étaient que 1.000 et diminuèrent par la suite, tente de sauver quelque chose du texte en interprétant « chevaliers » par « hommes à cheval » C'est se donner du mal inutilement.
28. En terminant son récit de la prise de Constantinople, Villehardouin remercie Dieu sans la grâce duquel le succès eut été impossible, car les croisés « n'avaient pas plus de vingt mille hommes armés entre eux tous et ils avaient pris quatre cent mille hommes en plus et dans la plus forte ville qui fût en tout le monde » (p. 54-55, c. 251). Ce dernier chiffre se passe de commentaire et rend sceptique sur le premier, quoique Hans Hahn (p. 50) essaye de le sauver. Par contre, dans l'exposé des opérations militaires, Villehardouin rapporte des chiffres fort modérés. Ainsi, pour se rendre à Andrinople au secours de l'empereur, Anseau, neveu de Villehardouin, dispose de 100 chevaliers, et de 500 sergents à cheval (t. Il, p. 192, c. 382). En 1207 l'expédition de Philippopoli compte 300 chevaliers et 1670 sergents montés selon Henri de Valenciennes (cf. Delpech, t. I, p. 413).
29. Villehardouin, éditions Faral, p. 166-171.
30. Id., p. 184-185. Les défections sont relevées à la table de Faral (p. 344).
31. L'indignation doit troubler Villehardouin, car selon lui (p. 184, c. 376), 5 naves vénitiennes suffirent à enlever tout ce monde.
32. Lettre de Henri à son frère Geoffroy, publiée par Martène et Durand dans leur Amplissima collectio, t. I, p. 1073.
— Par Buchon, Recherches et matériaux, t. II, p. 153.
— Par Tafel et Thomas, Urkundenzur alteren Handelsund-Staats-gesckichte der Republik Venedig (1856-57), t. II, p. 37 (Fontes rerum Auslriacarum, 2e section, vol. 12 et 14).
33. Cf. Grousset, Histoire des croisades, t. III, p. 174 : « l'empire latin de Constantinople disperse l'effort colonial et intercepte la vie de la Syrie franque. » Ouvrages épuisés.
34. Les vainqueurs s'imaginèrent un instant qu'ils allaient se rendre maîtres de l'Asie Mineure. Nicée fut attribuée à Louis, comte de Blois et de Chartres, qui partit pour en prendre possession avec 120 chevaliers « de ses hommes » (Villehardouin, p. 113).
35. Villehardouin, éd. Faral, t. I, p. 48-55.
36. Id., p. 80-81, 104-105, etc.
37. Grousset, t. III, p. 179, d'après Ernoul et l'Eracles.
38. Id., p. 177-180.
39. Pour lui un sort fatal s'est attaché à ces dissidents qu'il estime plus nombreux que ceux qui assiégeaient Constantinople. Les uns sont morts en Syrie, du mauvais air de la terre, les autres sont retournés en leur pays sans avoir rien fait de bon. De la compagnie de « très bonnes (vaillantes) gens » qui se mit à la solde de Bohémond IV, attirée dans une embuscade par les Turcs, nul ne réchappa, tous, au nombre de 80, furent tués ou pris (t. II, p. 29-33).

Sources : Lot, Ferdinand. L'art militaire et les armées au Moyen-Age en Europe et dans le Proche Orient. Tome 1 (Une Croisade détournée de son but). Paris 1947. BNF

Cinquiième Croisade

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