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Origines de la Milice du Temple
En 1118, Hugues ayant obtenu lassentiment du patriarche de Jérusalem, et du roi de cette même ville, Baudouin II, réussit à grouper autour de lui huit chevaliers, parmi lesquels Geoffroi de Saint-Omer et. Payens de Montdidier.
Dès le début, ce premier noyau du Temple se serait astreint à une vie moitié religieuse et moitié militaire. Avec les trois voeux ordinaires de la vie monastique « humilité, pauvreté, chasteté » Hugues et ses compagnons sattachèrent à vivre, en se conformant à la règle de Saint Augustin, du moins jusquau concile de Troyes (1128) qui fait époque dans lhistoire de lOrdre.
Malheureusement pour eux, Baudouin II fut fait prisonnier par les Turcs en 1123. Ce ne fut quaprès sa délivrance quil put soccuper efficacement de la cause du Temple, et quil chercha à obtenir lapprobation du pape pour un Ordre si utile et si nécessaire.
Le Roi chargea donc deux chevaliers, daller plaider cette cause auprès du Souverain Pontife, et de solliciter lappui du grand abbé de Clairvaux, quon jugeait digne entre tous de composer une règle pour les chevaliers du Temple. Cétait en 1127. Les négociations aboutirent, car quelque temps après, le pape Honorius II ayant envoyé en France, en qualité de légat, Mathieu cardinal évêque dAlbano, afin de réunir un synode pour régler un différend survenu entre Louis VI et Etienne évêque de Paris, il fut procédé en même temps à linstitution des Templiers.
Saint Bernard fut convoqué à ce synode ainsi que Hugues de Payns, qui venait de rentrer en France accompagné de Payen de Montdidier. Le concile souvrit à Troyes le 13 Janvier 1128.
Le prologue de la règle du Temple, nous apprend quHugues raconta en ce synode, les humbles débuts de son oeuvre, lurgence dune milice capable de protéger les croisés, et quon délibéra ensuite dans cette assemblée sur la constitution à donner à un pareil Ordre.
On chargea labbé de Clairvaux et un clerc du nom de Jean Michel de rédiger séance tenante une règle, qui fut lue et approuvée par les membres du concile.
La règle du Temple est donc cistercienne, elle a du moins, de grandes analogies avec la règle de Cîteaux ; il ne pouvait en être autrement puisquelle fut inspirée par saint Bernard.
Les maisons ou commanderies prirent ainsi naissance, elles abritèrent plusieurs frères chevaliers et on mit à leur tête un précepteur ou commandeur. En outre de ces frères, chaque maison dut donner asile à des gens à gages, tels que laboureurs, pâtres, vignerons, etc.
LOrdre à lorigine nétait accessible quaux chevaliers, mais en raison de son extension rapide et du trop grand nombre de domestiques quil aurait fallu gager, on jugea profitable dadmettre comme frères sergents du Temple, (fratres servientes) des personnes de toutes conditions, soit bourgeois, soit vilains. Cest ce que nous lisons dans le procès des Templiers ; un notaire apostolique, Antoine Syci (alias, Sici), déposa en effet, quil avait eu un entretien avec des Templiers, il y avait bien longtemps, alors quil leur servait de clerc (les clercs ne faisaient pas partie de lOrdre du Temple) et de notaire, en Palestine. Il avait donc appris par eux, quau début, on ne recevait dans lOrdre que des chevaliers ou des nobles. Leur, écuyers et les sergents étaient alors gagés, et ne faisaient pas partie de lOrdre; et cela avait duré longtemps. Mais par suite des nombreuses aumônes qui furent faites au Temple, de ses acquisitions, lOrdre ne pouvant suffire à gager tous les mercenaires nécessaires, on avait admis dans le Temple des sergents de conditions diverses.
Plus tard même ces frères sergents devinrent précepteurs des maisons du Temple (dans le diocèse de dAmiens et de Noyons; un grand nombre de précepteurs de sont que Frères sergents) ; mais il paraît que les frères chevaliers les eurent toujours en souverain mépris. Cest du moins ce quaffirme, un frère sergent du Temple.
Quant à lépoque où ces mercenaires auraient été admis dans la grande famille du Temple en qualité de frère servant ce doit être au XIIIe siècle. Car dans une charte datée de lan 1194, relative à la maison du Temple dAimont (Aimont: Somme, arrondissement Abbeville, canton de Crécy, commune de Conteville), nous trouvons, cités après les frères chevaliers du Temple, des sergents de cette commanderie, dont les noms ne sont pas encore précédés du mot « frater. » Nous supposons donc, quà la fin du XIIe siècle les sergents du Temple ne faisaient pas réellement partie de lOrdre et quils étaient salariés ; tandis quau XIIIe siècle et dès le commencement, puisquil en est question dans la règle du Temple, les sergents seront de véritables religieux de lOrdre, capables même dêtre précepteurs des maisons. Nous pensons même que les chevaliers furent fort heureux de se décharger du soin des commanderies sur les sergents, et de se consacrer davantage à leur véritable mission, la défense des Lieux saints. Il y aura cependant toujours une distinction entre les chevaliers et les sergents, la couleur de la robe blanche pour les premiers et brune pour les seconds (Guillaume de Tyr). Seule la croix détoffe rouge cousue sur lhabit, sera commune à tous; chevaliers et sergents étant également prêts à verser leur sang pour Jésus-Christ.
Nous avons parlé des frères chevaliers et des frères sergents du Temple, mais il y avait aussi, les prêtres du Temple. Il en est question plusieurs fois dans la Règle.
La présence de ces chapelains permet de supposer que les maisons du Temple furent pourvues de chapelles, dès lorigine, et cependant il nen est pas fait mention dans la Règle du Temple.
Il faut croire cependant que les droits des frères du Temple, nétaient pas encore universellement reconnus, au milieu du douzième siècle ; car une bulle du 18 Juin 1163, émanée du pape Alexandre III, et adressée à Bertrand, grand maître du Temple, confirmant les droits des Templiers, leur reconnaissait le pouvoir dadmettre comme-frères de lOrdre, des prêtres. En outre le pape accordait aux Templiers, le droit de construire des oratoires dans les diverses maisons du Temple, et densevelir leurs défunts dans ces chapelles. La bulle nous apprend, que pour entrer dans lOrdre, les prêtres devaient, comme les autres frères du Temple, faire une année de noviciat, avant dêtre reçus à profession et faire voeu de vie régulière et dobéissance aux chefs de lOrdre.
Moins de dix ans plus tard, le même pape confirmait (1172) cette première bulle, par une autre absolument identique, adressée cette fois au grand maître Eudes ou Odon.
Faut-il en conclure quavant cette date, les Templiers navaient eu que des chapelles portatives, comme il en est fait mention dans la règle du Temple, et que les maisons déjà nombreuses qui pouvaient exister en France ou à létranger étaient dépourvues doratoires ? Nous ne saurions nous prononcer.
Pour nous résumer il ny a pas de maison ou commanderies du Temple antérieures à lannée 1128, les plus anciennes ayant été fondées entre les années 1128 et 1140 (Il faut rappeler que les premiers chevaliers du Temple tels que Hugues de Payns, Payen de Montdidier, Geoffroi de Saint-Omer, donnèrent tout ou partie de leurs biens à lOrdre;).
Pendant tout le XIIe siècle lOrdre na ouvert ses portes quaux nobles, ou aux prêtres comme chapelains ; les non-nobles ny ayant été admis quau XIIIe siècle et par nécessité.
Le roi Baudouin en 1117 par Guillaume de Tyr
En cette même année (1117), après que le Roi fut guéri de cette maladie, il se remit à sinquiéter fortement de la cité de Sur (Tyr), que les Sarrasins possédaient, toute seule, sur la côte. Ils y mettaient une importante garnison, si bien quils pouvaient chevaucher à travers la terre des Chrétiens, y faire de grands pillages, et de grands dommages à nos gens. Même par mer, il y venaient de grandes flottes, et des galères armées, qui maîtrisaient si bien toute la côte, que les nefs des pèlerins ou des marchands craignaient dy passer. Pour cette raison, les cités des Chrétiens étaient moins garnies de gens et autres choses, et la vie y était plus chère. Le Roi réfléchissait, jour et nuit, aux moyens de conquérir cette ville.Comme on le trouve en lisant lhistoire dAlexandre, il y a un très beau lieu, entre Tyr et Acre, où sourd une fontaine. Il nest pas à plus de cinq milles de Tyr, et est situé sur la mer. Quand Alexandre fut en ce pays, et assiégea la cité de Tyr, il fortifia en ce lieu un château très fort, et lappela de son nom Alexandre. Le roi Baudouin construisit, en ce même endroit, une très bonne forteresse, pour serrer de près ceux de Tyr, et les empêcher de chevaucher à travers le pays. Alors ceux de cette forteresse pouvaient souvent courir devant la ville pour y prendre le bétail, et tout ce quils trouvaient hors les murs.
On appelle ce château Scandalion: je ne vois aucune raison à ce nom, si ce nest quen langue arabe Alexandre est appelé Scandar. Ce château, qui en notre langue sappelait Alexandre, se nommait donc Scandarion en arabe. Le peuple, qui déforme le nom des choses, au lieu de R mit L, si bien quon lappelle maintenant Scandalion.
Le Roi Baudouin, passa en Egypte et y mourut
Cette cité est située sur le rivage de la mer, à peu de distance de la bouche du Nil, quon nomme Carabès, sur laquelle se trouve lancienne ville de Tanis. Cest là que Moïse fit plusieurs miracles, devant le roi Pharaon. Aussitôt que la ville fut prise, le Roi alla voir la bouche du Nil. Il sémerveilla très fortement de cette eau, et la regarda volontiers, parce que lon dit que ce bras vient dun des quatre fleuves du Paradis. En cette eau, il fit ensuite pêcher des poissons. Ils y sont en abondance, et ils en mangèrent beaucoup.
Quand le Roi se leva de table, il ressentit une grande douleur en son corps ; et la plaie quil avait eue, il y a longtemps, se mit à le faire souffrir de nouveau, très durement. Il eut grande peur de la mort ; et il commanda que lon cria à travers larmée que tous devaient se préparer rapidement pour le retour. La maladie loppressa tant quil ne put chevaucher. On lui fit une litière pour le porter plus doucement. Ils cheminèrent ainsi pendant plusieurs jours, de sorte quils traversèrent une partie des déserts qui sont entre lEgypte et la Syrie. Ils arrivèrent à une cité fort ancienne, nommée Laris (Al Arich), située sur la côte. Sa maladie sy aggrava tant quil ne put aller plus avant, mais y mourut.
Tous les gens de son armée en eurent grande douleur. Les pleurs et les cris sélevèrent de partout, si bien quon ne pouvait entendre autre chose. Ils ne sattardèrent pas là. Ils arrangèrent hâtivement le corps, comme lon doit le faire pour ensevelir un corps de roi, puis ils lemportèrent à Jérusalem.
Comment il fut enterré près de son frère, le jour de Pâques fleuries
Cest ainsi que mourut le Roi, lan de lIncarnation de Nôtre-Seigneur mille cent dix huit (1118), en la dix-huitième année de son règne.
Comment Baudouin du Bourg, comte dEdesse, vint à Jérusalem, alors quon enterrait le Roi, son cousin.
Xercès fut un puissant roi dAsie. Il avait une grande querelle avec le royaume de Grèce. Il manda, un jour, tous ses barons. Quand ils furent tous assemblés, il parla en premier et leur dit: « Beaux seigneurs, je vous ai fait venir ici pour faire, seulement, semblant de prendre vos conseils sur la façon dont je me conduirai envers les Grecs, qui mont fait maints torts, et savoir si je les guerroierai ou non. Mais je vous dis bien que je ne vous demanderai nullement conseil. Sachez quil est sûr que je leur ferai la guerre. Il vous appartient, sans plus, dobéir à mes ordres, et non de me conseiller. » Il entreprit sa guerre, où il fut maintes fois malheureux.
Je vous ai dit cet exemple, pour vous montrer que le roi Baudouin, dont je vous ai conté lhistoire, navait pas cette habitude. Jamais il nentreprit quelque chose concernant les affaires du royaume sans prendre conseil des Barons, sil pouvait les avoir ; ou des Bacheliers et autres chevaliers, sil navait personne dautre. Plusieurs fois, il prit même le conseil de sa propre domesticité, quand il ne pouvait faire mieux. Cest pourquoi, il réussit en tant daffaires, et quil agrandit beaucoup son royaume.
En effet, il convient quun si « haut homme », comme est le roi, prenne toujours conseil dans ses grandes besognes. Mais il convient aussi quil sache reconnaître, parmi ses conseillers, ceux qui sont les plus sages et les plus loyaux, et quil les croie avant les autres. Il y a des « hauts hommes » qui ont amitié et confiance en des gens, où ne se trouvent ni intelligence ni loyauté, si bien que leurs affaires tournent à mal.
Comme je vous lai dit, le roi Baudouin, qui avait été roi après son frère (Godefroy), quitta ce monde. Quand il sen vint prendre possession du royaume, il bailla « la comté dEdesse (Rohez) », quil avait possédée, à un sien cousin, nommé Baudouin du Bourg. Celui-ci la tint dix huit ans avec intelligence et énergie.
Quand il fut bien éloigné de son pays, un messager lui vint. Il lui apportait la nouvelle, et elle était vraie, que le roi, son seigneur, était mort en revenant dEgypte. [Le comte en fut très contrarié et extrêmement étonné. Il hésita un moment sur ce quil ferait. Mais après], quand il eut réfléchi, il décida dachever son pèlerinage, et se hâta de venir à Jérusalem.
Le jour de Pâques fleuries, où le peuple sassemble dans la sainte cité pour voir la noble procession que lon y fait en souvenir de lentrée de Nôtre-Seigneur dans Jérusalem ce jour là, il advint que le comte dEdesse (Rohez) entra, dun côté, dans la ville, tandis que, de lautre côté, on apportait la bière du roi mort. Si bien que lui et tous les chevaliers qui laccompagnaient suivirent le cortège funèbre, et assistèrent à la mise en terre du corps de leur seigneur.
De quel lignage était le comte Baudouin dEdesse
Quand on se croisa en France, ce Baudouin quitta son père, encore vivant, et se mit en route avec le duc Godefroy, son cousin. Son père était déjà dun grand âge. Les deux frères et les deux soeurs de ce Baudouin restèrent avec Hugues, leur père. Lui, qui était laîné, sen alla. Lun de ses frères, nommé Gervèse, était clerc. Par la suite, il fut élu archevêque en léglise de Reims. Lautre se nommait Manessier.
De ses deux soeurs, lune portait le nom de Mahaut. Le châtelain de Vitry la prit pour femme. Lautre fut appelée Odiere. Elle épousa un homme noble et puissant, nommé Héribrand de Herce. Ils eurent un fils Manessier de Herce, qui fut, plus tard, connétable en la terre de Syrie, au temps de la reine Mélisende.
Quand le père de ce comte Baudouin mourut, son fils Manessier hérita de la comté (de Rethel), parce que laîné Baudouin était outre-mer, [et navait nul désir den revenir]. Mais ce Manessier lui-même mourut, à son tour, sans héritier. Lors, Gervèse, son frère, qui était larchevêque élu de Reims, sen vint en la comté de Rethel, qui était son héritage, et abandonna son archevêché et la prêtrise. Il prit femme, contre le voeu de chasteté quil avait fait, et contre le commandement de la Sainte Eglise. Il vécut tant avec sa femme quil en eut une fille, quil maria à un haut homme de Normandie.
Quand ce Gervèse fut mort, le fils de sa soeur Mahaut, qui avait épousé le châtelain de Vitry, hérita de la comté de Rethel, et la garda. Il se nommait Itier. Mais maintenant, je ne vous parlerai plus deux.
Comment Baudouin le second fut élu roi de Jérusalem
Comme je vous lai dit plus haut, le roi Baudouin fut enterré avec beaucoup dhonneurs. Le lendemain, les évêques, les archevêques, et les barons, qui étaient présents à Jérusalem, ainsi que le patriarche Arnoul, sassemblèrent pour décider ce quils feraient de la terre et du royaume, où il ny avait plus de roi. Parmi les autres barons, se trouvait Josselin de Courtenay, seigneur de Tabarie (Tibériade). Cétait un homme parlant fort bien, sage, et énergique dans laction.Au début, ces seigneurs, qui sétaient assemblés, ne furent pas daccord. En effet, une partie dentre eux disaient que le royaume avait été donné et octroyé au duc Godefroy et, après lui, à ses héritiers. De même quil était échu du Duc à son frère le roi Baudouin qui venait de mourir, pour la même raison, il devait maintenant échoir au troisième frère, Eustache, qui était comte de Boulogne. Cest pourquoi, ils étaient daccord à ce quon fasse garder la terre du mieux que lon pourrait, et quon envoie aussitôt quérir le comte Eustache de la part des Barons. Ses frères sétaient si bien conduits pour garder le royaume, quils navaient pas mérité que leurs héritiers en fussent privés.
Les autres nétaient pas de cet avis. Ils disaient que les affaires et la situation du pays étaient en tel état, à cause des Turcs si puissants et dont les cités les entouraient de tous côtés, que, si lon tardait à prendre une décision, le péril pourrait devenir si grand dans le royaume de Nôtre-Seigneur, que la chrétienté du pays serait perdue. Si lon attendait le comte Eustache, qui narriverait pas avant quelque temps (il était reparti en France), alors les Turcs pourraient avoir tellement envahi le royaume, quil ne saurait plus où trouver asile, quand il arriverait. Les Barons étaient donc ainsi en désaccord. />
Josselin, qui était très aimé et écouté, avait attendu, en homme sage, le moment favorable pour parler. Dautre part, il savait que le patriarche Arnoul approuvait ce quil voulait dire. Il leur parla ainsi: « Beaux seigneurs, chacun est tenu de dire ce quil pense être la meilleure solution pour porter aide à cette sainte terre, où Nôtre-Seigneur Jésus-Christ voulut naître et mourir pour nous sauver. Je veux donc me libérer en disant ce qui me semble le meilleur dans le péril où je vois le pays. Je ne suis guère daccord à ce quon attende que le roi sen vienne de France ; car celui qui perd son bien en attendant, attend bien sottement. »
Là, il y en avait beaucoup qui croyaient sûrement que Josselin, quils tenaient pour un homme sage, navait parlé que par loyauté. On avait su à travers le pays comment le comte Baudouin lavait mis en prison, dépouillé de sa terre, et chassé de son pays. Il en fut mieux cru du conseil quil donnait.
Il se peut aussi que Josselin eut quelque idée et supposition que si le comte Baudouin avait le royaume par son aide à lui qui était son cousin, il lui donnerait la comté dEdesse (Rohez), qui était une chose très importante.
Le patriarche Arnoul approuva les paroles de Josselin. Il se mit à les soutenir et à les défendre. Comme tous deux étaient du même avis, le reste fut facilement convaincu ; si bien que tous, dune seule voix, élurent roi le comte Baudouin. Peu après, le jour de Pâques, il fut oint et sacré. Il reçut la couronne dans léglise du Sépulcre, où Nôtre-Seigneur ressuscita de la mort à la vie, ce même jour.
Il se peut bien quen cette action lintention du Patriarche et de Josselin ne fut pas très pure, au regard de Dieu. Toutefois, Nôtre-Seigneur la tourna en bien, car ce roi fut un homme de guerre juste et pitoyable, énergique et généreux, de sorte quil en advint de grands biens pour le pays, en son temps.
Il parut cependant que cette affaire ne se fit pas selon la justice. En effet, Eustache, lhéritier légitime, y perdit ses droits. Il est vrai quaussitôt que le Roi fut mort (je ne sais si ce fut par sa volonté, ou par décision des Barons), de bons messagers se mirent en route. Ils sen vinrent en France, et allèrent quérir le comte Eustache à Boulogne, pour quil reçoive le royaume de Jérusalem.
Il sen excusa beaucoup. [Il disait quil ne serait pas utile en la terre doutre-mer, car il ne la connaissait pas comme ses deux frères, qui y avaient été longuement avant davoir le royaume. Dautre part, il lui était très pénible dabandonner son grand héritage (la Comté de Boulogne), tout privé de protection. Les messagers lui répondirent bel et bien. Ils lui dirent, entre autres raisons, que sil faisait défaut, en ce besoin, à la Terre Sainte, Notre Seigneur, à qui elle appartenait, lui en saurait mauvais gré. Le monde, dun côté et de lautre de la mer, laccuserait de lâcheté, et le lui tournerait en grand déshonneur. Eustache, qui était un homme vaillant et pieux, et digne frère des deux prudhommes qui étaient morts, accéda à leurs requêtes, et accepta de partir pour Jérusalem].
Il arrangea convenablement ses affaires, et se mit en route. Il arriva jusquen Pouilles. Là, par des messagers sûrs, il apprit que son cousin Baudouin du Bourg avait été couronné roi à Jérusalem. Quand ceux qui étaient venus le chercher, et qui laccompagnaient, entendirent cette nouvelle, ils lui dirent de ne pas abandonner de se rendre outre-mer, à cause de cela ! Ce qui avait été fait dernièrement ne durerait pas ! Aussitôt que les Barons le verraient, ils se tourneraient vers lui, comme vers leur légitime seigneur !
Il leur répondit quil nagirait pas ainsi ; et quil ne voulait pas troubler le royaume, que Nôtre-Seigneur Jésus-Christ avait conquis de son sang. Par convoitise de se faire roi, il ne voulait surtout pas guerroyer en cette terre, pour la défense de laquelle ses deux frères étaient morts saintement. Il recommanda donc les messagers à Dieu. [Il leur fit de beaux dons en les quittant], puis sen retourna en son pays, tandis quils sen allèrent outre-mer.
Le roi Baudouin II
Ce nouveau roi de Jérusalem avait bien lallure dun haut « homme. » Il était grand de corps. Il avait le visage beau et clair, les cheveux bonds ; mais il nen avait plus beaucoup, et ils étaient mêlés de cheveux blancs. Sa barbe nétait pas épaisse, mais longue jusquà la poitrine, selon la coutume qui avait cours alors en ce pays. Il avait le teint coloré, selon son âge. Il se tenait fort bien à cheval. Il était habile aux armes qui lui plaisaient bien, et auxquelles il était exercé plus que tout autre. Il fut sensé et réfléchi en ses affaires, et chanceux dans les besognes de la guerre. Il donnait volontiers et généreusement laumône. Il était longuement en oraisons, et sagenouillait si souvent quil avait, aux mains et aux genoux, un durillon quon appelle calus. Toutes les fois quil lui en était besoin, il était lhomme le moins paresseux que lon vit jamais, de son âge.
Sa femme se nommait Morphie. Elle était la fille dun « haut homme » arménien qui sappelait Gabriel, dont je vous ai parlé plusieurs fois. Alors quil était comte (dEdesse), il la prit, avec les grands biens que son père lui donna en la mariant. Il en avait trois filles, Mélisande, Alix, Odierne. La quatrième, qui se nommait Yvette, naquit quand il était roi.
Comme je vous lai dit, il fut sacré et couronné lan de lIncarnation de Nôtre-Seigneur mille cent dix huit (2 avril 1118), au mois davril, le second jour de ce mois. Lors étaient: pape à Rome, Gélaise le second (Gélase) ; premier patriarche latin à Antioche, Bernard ; et quatrième patriarche latin à Jérusalem, Arnoul.
La mort dAlexis, et du consentement de son fils Jean
En ce même temps, mourut lempereur de Constantinople, Alexis, le grand ennemi de tout le peuple des Latins. [Il leur avait fait maintes fois de grands torts et de grands dommages]. Après lui, son fils Jean tint lempire. Il fut beaucoup plus débonnaire envers nos gens, que ne lavait été son père. Cependant, en plusieurs choses, il fit tort aux Latins, dans la terre dOrient, comme vous lapprendrez par la suite.
Les Turcs et les Chrétiens assemblèrent leurs gens pour combattre
Peu de temps après, Dodequin (Tughtekin), le roi de Damas, apprit que les Egyptiens étaient venus en très grande force. Il assembla tous ses gens et sen alla de sa cité, par un chemin caché, par crainte que nos gens ne viennent lui courir sus. Il arriva au fleuve Jourdain, et le traversa. Dès lors, il se mit avec cette multitude qui était venue dEgypte, et campa devant Escalone, où larmée sétait logée. Leur nombre et leur force en furent dautant accrus. Quelques nefs arrivèrent à Escalone. Les autres sen allèrent, toutes voiles hissées, jusquà Tyr, où il y avait une importante garnison, et où le port était bon et sûr. Là, ceux qui commandaient la flotte attendirent les ordres de leur seigneur.
Nos gens, qui étaient peu au regard des autres, nosaient les attaquer, car ils redoutaient leur grand nombre. Les Turcs, qui étaient plus nombreux, avaient maintes fois entendu dire que personne navait autant de valeur aux armes, que les chevaliers de France. Cest pourquoi, ils craignaient de les attaquer. Ils se redoutaient tant les uns les autres, quils restèrent ainsi trois mois. Eux, qui étaient de mortels ennemis, se voyaient tous les jours sans se faire aucun mal. A la fin, le roi dEgypte prit conseil. Il leur sembla à tous, quil valait mieux quils sen retournent en leur pays, sains et saufs, sans dommage de leurs biens, plutôt que de risquer dêtre morts ou pris, au hasard dune bataille. Ils se mirent donc en route, et retournèrent en Egypte.
Quand nos gens virent quils partaient, ils en furent très heureux. Lorsque les chevaliers surent que les Turcs sétaient éloignés, ils prirent congé du Roi, et sen retournèrent vers leurs terres, en grande joie.
Les Origines de lOrdre du Temple en lannée 1118 ou 1119
Comme Dieu envoie ses grâces où il lui plaît, des chevaliers prudhommes, qui se trouvaient en terre doutre-mer, eurent le désir et lintention dy rester, pour toujours, au service de Nôtre-Seigneur, et de vivre en communauté comme des chanoines réguliers. Ils firent voeu dobéissance et de chasteté en la main du Patriarche Gormont, et renoncèrent à toute propriété personnelle. Ceux qui soccupèrent le plus de cette affaire, en sy engageant eux-mêmes, et qui encouragèrent les autres à le faire, furent deux chevaliers. Lun se nommait Hugues de Payens [près de Troyes] ; lautre était Giefroi ou Godefroi de Saint-Omer.Parce quils navaient pas déglise, ni de maison sûre, où ils puissent vivre entre eux, le Roi leur octroya, pour la durée qui leur plairait, un logement dans les maisons qui faisaient partie du Palais royal, près du Temple de Nôtre-Seigneur. Les chanoines du Temple leur baillèrent, moyennant un cens, une place quils possédaient près du Palais. Ils pourraient ainsi améliorer leur installation, et construire les bâtiments nécessaires aux gens de religion. Le Roi et les autres barons, le Patriarche et les autres prélats des églises, leur donnèrent des rentes pour leur nourriture et leurs vêtements. Les uns firent ces dons pour toujours ; les autres pour un temps limité.
En pardon de leurs péchés, la première chose quon leur demanda, et enjoignit, fut de garder, des voleurs et des larrons qui avaient lhabitude dy faire de grands maux, les chemins par où passaient les pèlerins. Le Patriarche et les autres évêques leur imposèrent cette pénitence. Ils restèrent ainsi neuf ans en habits laïques, car ils shabillaient avec ce que leur donnaient, pour Dieu, les chevaliers et autres bonnes gens.
La neuvième année, un concile fut convoqué en France, près de Troyes (en 1128). Là, sassemblèrent larchevêque de Reims, larchevêque de Sens, et tous leurs évêques. Lévêque dAlbano y fut lui-même, en tant que légat du Pape, ainsi que les abbés de Cîteaux et de Clairvaux, et maints autres gens de religion. Là, furent établis lordre et la règle quon leur donna pour vivre comme des religieux. Il fut ordonné, par lautorité du pape Honorius et du patriarche de Jérusalem que leur habit serait blanc.
Comme je vous lai dit, cet ordre avait déjà duré neuf ans, et il ny avait encore que neuf frères qui vivaient chaque jour des aumônes dautrui. Dès lors, commença à croître le nombre des religieux, et on leur donna rentes et propriétés. Au temps du pape Eugène (Eugène III — 1145-1153), il leur fut ordonné de coudre, sur leurs capes et leurs manteaux, une croix de drap rouge, pour se faire reconnaître entre les autres gens. Ainsi firent les chevaliers et les frères mineurs, quon nomme sergents.
Par la suite, leurs possessions augmentèrent tant, comme vous pouvez le voir, que lordre du Temple est devenu puissant. Parce quils furent logés, au début, près du Temple, ils sont encore appelés les frères de la chevalerie du Temple. Avec peine, pourrait-on trouver, dun côté ou de lautre de la mer, une terre de chrétiens où cet ordre nait aujourdhui ni maisons, ni frères, ni grandes rentes. Au commencement, ils se conduisirent sagement, avec beaucoup dhumilité, comme des gens qui avaient quitté le monde pour Dieu. Mais ensuite, quand affluèrent les richesses, [il sembla quils avaient oublié leurs premières intentions, et ils montèrent en grand orgueil, si bien que] pour commencer, ils sémancipèrent du Patriarche de Jérusalem. Ils obtinrent du pape que celui-ci neut aucun pouvoir sur eux, alors quau début, cest lui qui les avait établis et fondés avec les biens mêmes de son église.
Ils se mirent à prendre, aux autres religieux et aux églises qui leur avaient donné tant de belles aumônes, les dîmes, les prémices, et autres rentes quelles avaient possédées jusqualors. Ils nuisirent à leurs voisins, et leur firent des procès de maintes façons, comme ils font encore.
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