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John Charpentier
Fondation de lOrdre du Temple
I
La pieuse exaltation suscitée par les terreurs de lan iooo (ce chiffre fatidique figure dans lApocalypse) avait fait les chrétiens sengager, dès la seconde moitié du Xe siècle, sur les routes du Proche-Orient. Daller à Saint-Jacques, au mont Cassin, aux Saints-Apôtres ne semblait plus suffisant : il fallut remonter le courant de la foi jusquà sa source pour sy retremper. Cest que, des plus humbles aux plus puissants, tous sétaient posé la même question avec une égale anxiété : « La France (cette France distincte désormais de lAllemagne et de lItalie qui commence à vivre de sa vie propre en 987, à lavènement des Capétiens) doit-elle périr et le monde avec elle ? »Hugues, incertain de son droit, sétait refusé par scrupule à ceindre le diadème. En qualité dAbbé de Saint-Martin de Tours, il sétait contenté de revêtir la chape du vénérable évêque, et son fils Robert, âme édifiante, navait eu de pensée que pour les pauvres, les infirmes et les égrotants. On attribua à une grâce de franchir la passe redoutée avec ce bénin pilote à la barre...
Cétait le premier millénaire de la Chrétienté. Reportons-nous à ces temps lointains, rendus si proches, cependant, par lactualité. Lhomme, au lieu de mettre à profit pour son rachat, son salut, la Passion de Notre-Seigneur, navait cessé de perpétrer crimes sur crimes, de piller, de violer, de tuer. Il eût été juste quil pâtît, payât son infamie de lanéantissement annoncé et que les trompettes du Jugement dernier retentissent le jour où lAnnonciation de la Vierge coïnciderait avec le vendredi saint, suivant la prédiction dun ermite de la Thuringe, nommé Bernard. La conjonction sétait produite en 992 ; mais cavait été assez de louragan qui dévasta le Parisis en 945 ; des famines de 990 et de 997, lesquelles, un lustre durant, chacune, désolèrent les campagnes. Dieu, auprès de qui son Fils avait intercédé, invoquant les prières du roi, des mères au sein tari, avait suspendu son geste vengeur, accordé aux coupables un délai. On le pensa, du moins; et les premiers pèlerins, armés du seul bourdon de voyage, partirent de chez nous.
Après sêtre agenouillé dans lombre des églises, on voulut se prosterner, battre sa coulpe, exhaler son repentir et sa gratitude en pleine lumière, sur le sol où le Verbe sétait incarné, afin dobtenir la rémission plénière de ses fautes. Jérusalem ! « Les pieds y portaient deux-mêmes », a dit Michelet. Heureux qui revenait plus heureux qui mourait près du tombeau du Christ, et qui pouvait lui dire, selon laudacieuse expression dun contemporain (Pierre dAuvergne) : « Seigneur, vous êtes mort pour moi et je suis mort pour vous ».
Mais on napprochait pas sans péril de la Judée. Si, longtemps, les califes de Bagdad et du Caire sétaient montrés tolérants à légard des Occidentaux, attirés par les lieux saints, aussitôt Jérusalem tombée au pouvoir des Turcs, tout avait changé. Ces musulmans arrogants, cruels, abreuvaient doutrages les chrétiens. Après leur avoir infligé dodieuses vexations, sêtre plu à les contraindre de souiller la pierre sous laquelle le Sauveur avait été enseveli, ils les torturaient, puis les exterminaient ou les abandonnaient, mutilés, aux ardeurs du soleil.
En vain, lempereur Alexis Comnène, menacé par les Arabes qui campaient devant Constantinople [sur la rive asiatique du Bosphore], avait-il crié au secours, vantant aux chrétiens pour les séduire, avec des mots de proxénète, la rare beauté des filles de son pays : son appel était demeuré sans réponse. Auparavant, une éloquente lettre adressée aux princes par le pape français Sylvestre II, navait produit aucun effet. Cette armée, enfin, de 5o.ooo chevaliers, dont il eût voulu prendre le commandement pour accomplir la délivrance du Saint-Sépulcre, Grégoire VII avait échoué à la lever, malgré son énergie.
Mais ce que tant de consciences, écartelées par le remords, se répétaient sans arrêt dans leur solitude, une voix séleva pour lexprimer publiquement. La grande pénitence, un moine né à Amiens ou aux environs de cette ville, et que lon avait affublé du sobriquet de coucou Piètre, Pierre lErmite la prêcha.
Cétait trop peu des larmes répandues : il fallait du sang ; pour cela tenir les promesses arrachées par lépouvante et toujours différées ; payer, sans nouveau délai, de sa personne. Pierre, qui revenait tout frémissant du théâtre des horreurs turques et avait eu à Jérusalem une vision céleste, disait, avec les paroles qui transpercent les coeurs des simples, la grande pitié des pèlerins. Monté sur une mule dont on tirait des pincées de poils au passage pour sen faire des reliques, ce petit homme malingre, à la barbe embroussaillée, enthousiaste et rude, boutait le feu aux esprits en évoquant, crucifix au poing, les souffrances des meilleurs dentre les chrétiens. Partout, sur son passage, saffermissait la même volonté. « On avait pleuré en Italie, on sarma en France », a écrit Voltaire, son habituelle ironie tombée. Gesta dei per Francos !
Mais les menues gens, en réclamant les premiers la guerre sainte, montrèrent plus dempressement à acquitter leur dette envers la Providence que la noblesse assemblée à Clermont sur convocation dUrbain II. Comme on délibérait encore, sattardait à des préparatifs, ils devancèrent la date fixée par le Souverain Pontife pour le départ des « Croisés », car cest ainsi quon appela les chrétiens résolus de soustraire la Terre Sainte à la domination des infidèles, à cause de linsigne quils adoptèrent : une croix détoffe rouge fixée à leur épaule ou à leur chaperon. « Chacun doit renoncer à soi-même et se charger de la croix », avait dit Urbain II.
« Dieu le veut ! Dieu le veut ! » limmortel cri, la foule indisciplinée des gueux, serfs et vagabonds (« lécume de la France ») (Faex residua Francorum « Guibert de Nogent ») groupés autour du Picard, le poussa dabord. Nulle ambition ni espoir de conquête chez ces déshérités, au rebours des comtes et barons qui, sûrs de leur vaillance, de leur épée abandonnaient leurs biens à vils prix en faisant le rêve de devenir princes, rois, empereurs même dans les pays fabuleux quils allaient envahir. Mais sous la conduite dune chèvre, démunis darmes ou presque, sans viatique, confiants en Dieu seul, que voulaient, sinon racheter leur âme, plus que la vie ! Ceux-là qui vidaient dans les mains des misérables les boisseaux de froment quils avaient tenus cachés en prévision de la disette ? « Sept brebis, dit Guibert de Nogent, furent vendues sept deniers ».
Pierre donnait lexemple, distribuant autour de lui les dons quil recevait en abondance. Les pieds déchaux, seulement vêtu dune robe de bure, il ne mangeait ni viande ni pain, ne semblait nourri que du divin souffle. Nul mieux que lui ne justifia lopinion que la Croisade était chose plus quhumaine, « non tam humanitus quam divinitus ». Un siècle avant François dAssise, il incarnait la pauvreté libératrice. Et qui avait-il pour lieutenant ou pour émule ? Un valeureux guerrier nommé Gauthier-Sans-Avoir. Huit chevaux, voilà tout ce que lon pouvait se partager entre tant de milliers dhommes, bientôt exténués.
Des pauvres gens qui le révéraient, lErmite ne devait ramener en France quune poignée. Dans la marche vers lest, il en tomba une multitude telle que la route qui emprunte la vallée du Danube en fut jonchée de bout en bout.
Trois mois et six jours après leur entrée à Cologne, le samedi de Pâques 12 avril 1096, les bandes décimées de Pierre parvinrent à Constantinople. Près de Civitot, en Asie-Mineure, il périt on ignore combien de Croisés, et Gauthier-Sans-Avoir dabord, symboliquement percé de sept flèches, autant que le Crucifié fut de fois blessé dans sa chair. Presque tout le reste devait mourir de la faim, de la peste devant Antioche. Ébranlée, la foi chancela, faillit sabattre sous le faix des maux. La débauche, ce vertige que rend irrésistible le spectacle de la mort triomphante en sa furie déchaînée, sempara de ces misérables. Leur délire horrifia Pierre qui senfuit, incapable den supporter labomination. Il fallut, de force, le ramener au camp des Croisés en armes, arrivés enfin.
Seule, la convoitise avait soutenu le courage défaillant de ceux-ci. Mais, Antioche emportée, la vue de Jérusalem ranima lenthousiasme. Un mystique élan souleva et dun seul coup fit flamber les âmes. Des chants, hymnes et cantiques jaillirent de toutes les poitrines, battirent les murs de la ville avant les vagues dassaut des guerriers. Pas un chrétien qui ne sagenouillât, bras tendus ou mains levées vers le ciel. Les plus fervents, prosternés, baisaient la terre, larrosant de leurs pleurs.
II
Par louverture des haillons dont, pour la plupart, les Croisés étaient couverts, on voyait la croix quils avaient imprimée dans leur chair avec un fer rouge afin dêtre sûrs quelle ne les quitterait pas, leurs habits déjà usés, pourris par les pluies, déchirés par les coups, eussent-ils achevé de sémietter sous la brûlure du soleil.
Les privations, les souffrances, endurées en commun, faisaient quon ne distinguait plus les hommes les uns des autres, toutes classes mêlées. Lépreuve avait établi entre eux une indéfectible égalité. Celui-ci était-il de la « vilainaille » et celui-là « prudhomme » ? On ne savait. Et pourquoi eût-on voulu savoir ? Tous se retrouvaient enfants de la même foi, fils du même Dieu. Cela seul importait de les réconforter, de leur assurer la vie sauve. Mais il faut voir là plus quune coïncidence : cest avec la Croisade que naissent [la chevalerie forgeant sa règle et tout chevalier pouvant en créer un autre « Jusquau XVIIIe siècle, on put être armé chevalier sans avoir à fournir un titre de noblesse. Par la suite, recevoir linvestiture devint une obligation pour tout gentilhomme. On punit damende les écuyers nobles qui, passé vingt-quatre ans, navaient pas été faits chevaliers »] les armoiries, les devises parlantes. En même temps, les noms de famille remplacent les noms de baptême. Jean devient Lefort, par exemple, et Robert, Lebon ou Ledoux, pour leurs qualités physiques et morales. Celui-ci sappellera Charron, à cause du métier quil exerce, et cet autre Dubois, Dupont ou Duval en considération du lieu où il habite. Supprimées entre eux les différences sociales, les hommes sindividualisent. Enfin, un grand sentiment de commisération se dégage de lexpérience, de la leçon des Croisades. Si fortement trempées quelles soient, les âmes sattendrissent, ici, de pitié. Et les plus rudes ne sont pas les moins émues.
Lassaut de la ville sainte avait été donné le 14 juillet 1099. Onze ans plus tard, avec quelques-uns des 3.000 chevaliers demeurés aux côtés de Godefroi de Bouillon, le pur [il mourut vierge à trente-neuf ans] Gérard de Martigues, un Provençal, fonde lordre religieux, puis militaire des Hospitaliers. Ces Hospitaliers, cest mieux que ce que nous appelons prétentieusement « lhumanité » : la charité qui les inspire. A qui le chevalier dévouera-t-il le courage, la puissance quil tient de Dieu et dont il est si fier, si ce nest aux débiles ? Au moyen âge, le goût du risque pour le risque ne saurait être le mobile du héros, comme on en a hasardé le paradoxe. Le chevalier nest pas joueur. Sans la foi il ne serait quun aventurier, la brute ivrogne et paillarde [bonne à tout, propre à rien] qui bataillera sous la bannière de nimporte quel chef de bande deux ou trois siècles plus tard.
Au début des Croisades, le preux (de probus, probe) a vu dans les faibles des martyrs dont lexemple a frayé la voie à de plus faibles encore. Car on sélança sur leurs traces. « Le père nosait point arrêter son fils, lépouse son époux, le maître son esclave; chacun était libre daller au saint tombeau (...). Aucune route, aucune cité , aucune plaine, aucune montagne qui ne fût couverte des tentes et des pavillons dune foule de barons, de chevaliers, dhommes et de femmes de toutes conditions », dit la chronique.
La fièvre des conquérants tombée (elle ne reparut que cinquante ans plus tard), une autre lui succéda, qui devait se prolonger jusque sous le règne de saint Louis et même au-delà. Presque sans interruption le zèle des peuples lentretiendra pendant près de trois siècles.
En pleine guerre de Cent Ans, on verra Jeanne écrire au duc de Bourgogne pour le conjurer de faire la Croisade avec les fidèles sujets du roi Charles VII plutôt que de poursuivre une lutte fratricide. Par désir dexpiation dune faute, pour accomplir un voeu comme Vercors, le père de Violaine, dans LAnnonce faite à Marie, ou en quête du paradis promis à ceux-là qui, à défaut de pourfendre des Sarrasins, iraient en suppliants prier à Jérusalem, on organisait des pèlerinages pareils à de véritables expéditions. Il y eut même une croisade des enfants...
Offrir un refuge aux chrétiens errants égarés, les secourir dans la détresse, tel fut lobjet des Hospitaliers, les « Frères de la Maison allemande », comme de leurs cadets, les Chevaliers Teutoniques. En 1128, « un honnête et religieux Allemand, inspiré par la Providence, dit Jacques de Vitry, fit bâtir à Jérusalem, où il habitait avec sa femme, un hôpital pour ses compatriotes ».
III
Contrairement aux infirmiers de cet hôpital, qui ne sarmèrent quaprès coup, comme les Hospitaliers, pour devenir lordre militaire des Chevaliers Teutoniques, les Templiers constituèrent, dabord, un ordre guerrier.
Avant dentreprendre de soulager les misères des pèlerins, de leur prodiguer la charité chrétienne, sils étaient malades ou blessés, ils songèrent à les protéger en vertu de ladage : « Mieux vaut prévenir que guérir ». Ces « moines-soldats », ainsi quon les a appelés, voulaient rendre par leur bras, aussi sûr que possible à leurs frères trop faibles pour se défendre, ce désert de Judée « qui semble respirer encore la grandeur de Jehova et les épouvantements de la mort », comme la vu Chateaubriand dans LItinéraire de Paris à Jérusalem.
En 1118, Hugues de Payens ou de Payns (Hugo de Paganis), de la maison des comtes de Champagne, et Godefroy ou Geoffroi de Saint-Omer (Godefridus de Sancto Andemardo), dorigine flamande, qui étaient partis pour Constantinople en 1096, se consacrèrent au service de Dieu sous la règle des chanoines de Saint-Augustin. A cette date, Baudouin Dubourg, cousin et successeur de Baudouin dEdesse, étant roi de Jérusalem, ils choisirent, afin dy exercer une surveillance efficace, le plus dangereux pour les caravanes, de tous les défilés qui menaient au Saint-Sépulcre, celui dAthlit. Situé à la hauteur de Nazareth, entre Césarée et Caïpha, au sud de Saint-Jean-dAcre (lantique Ptolémaïs), ce défilé devint par la suite célèbre sous le nom de Château-Pèlerin.
Pour en assurer la garde, ce parut assez à Hugues et à Geoffroi de sadjoindre sept compagnons réputés pour leur prudhomie et vaillance : André de Montbard, Gondemare, Godefroy, Roral (ou Rossal), Payen de Montdésir, Geoffroy Bisol et Archambaud de Saint-Agnan (ou de Saint-Anian) (Lejeune cite, en outre, Hugues, comte de Champagne, le fondateur de Clairvaux. Mais de 1118 à 1127 [pendant neuf ans] le nombre des chevaliers resta à neuf).
Comme ces preux étaient sans gîte, Baudouin II leur offrit un asile à Jérusalem même, dans laile de son palais qui jouxtait lancienne mosquée del-Aqsâ, cest-à-dire le Temple de Salomon (« Rex in palatio quod secus Templum Domini Australem habet partem, lis ad Tempus concessit habitaculum. » « Guillaume de Tyr »), doù leur surnom de « Pauvres chevaliers du Christ et du temple de Salomon » (Pauperes commilitones Christi templique Salomonici).
Auparavant (Hugues de Payns et Geoffroy de Saint-Omer avaient, tout dabord, tenu leurs pouvoirs du patriarche Theocletes, soixante-septième successeur de lapôtre Jean), en présence de Garimond. archevêque ou patriarche de la Ville Sainte, selon le titre quelquefois adopté par les Eglises des Gaules, ils avaient prononcé les trois voeux de chasteté, de pauvreté et dobéissance, en prêtant serment de faire tout en leur pouvoir pour assurer les routes, défendre les pèlerins contre les brigandages et les attaques des infidèles : Ut vias et itinera, ad salutum perigrinorum contra latronum et incursantium insidias, pro viribus conservarent (Guillaume de Tyr).
Par la suite, les chanoines réguliers du Saint-Sépulcre leur ayant cédé un terrain près du palais, ce fut là quils édifièrent leur demeure et se fixèrent définitivement, sans préjudice de la forteresse, à destination toute militaire, quils devaient bâtir à Château-Pèlerin.
Durant les trois fois trois années quils vécurent avant leur établissement, observant la règle augustinienne sans avoir été soumis à une discipline imposée par la plus haute autorité de lÉglise, les Templiers remplirent, en habits séculiers, les devoirs quils sétaient prescrits. Années dépreuve, au cours desquelles ils vécurent uniquement daumônes, et avec rigueur observant lengagement quils avaient pris, vis-à-vis les uns des autres, de toujours accepter le combat, fût-ce un contre trois. Leur pauvreté leur fait, dautre part, une obligation de monter à deux sur un seul cheval, faute dautant de montures quils sont dhommes, ou pour épargner celles dont ils disposent. Les sceaux les plus anciens de lOrdre lattestent, qui représentent une couple de chevaliers, la lance en arrêt, poussant leur unique cheval au galop contre ladversaire (Ce sceau prit, par la suite, le nom de boule. Il était coulé en argent et en plomb (cf. Lavocat, Procès des Frères et de lOrdre du Temple) et portait cette inscription : Sigillurn. militum Christi.).
Ainsi se représente-t-on Hugues de Payns et Godefroy de Saint-Omer, faire au début de leur association la police des Saints-Lieux sur les pistes de limmense désert, une maigre besace et la gourde à demi pleine deau tiédie, surie, pendues à leur selle... Lantiquité de ce cachet dénient laccusation de manichéisme que lon a portée contre les Templiers, en arguant de son symbolisme (Mignard : Preuves du, manichéisme de lOrdre du Temple).
Il ny faut même pas chercher une allusion à la loi du binaire qui, par la suite seulement, acquerra de limportance aux regards des Templiers quand ils seront instruits des doctrines pythagoriciennes.
Hugues, Godefroy et les sept premiers Croisés quils sadjoignirent ne sont que des chrétiens de la plus stricte orthodoxie, choisis par le destin, sans doute, pour accomplir un grand rôle, mais qui ne voient pas au-delà de la tâche quils se sont assignée : mettre les païens « hors détat dopprimer les fidèles ». Nulle subtilité desprit, aucun ésotérisme, apparemment, chez les deux compagnons, le Champenois de terre ingrate, triste, crayeuse, le Flamand de sol balayé, fouetté par lâpre vent de mer, mais tous deux de piété fervente et sérieuse, de volonté tenace et de coeur vaillant. Le noyau des soldats du Christ est dur si le fruit, en mûrissant, gonflera une pulpe charnue, tendre, riche de sucs capiteux sous sa peau veloutée, cuivrée par le soleil dOrient...
« Combattre avec une âme pure pour le suprême et vrai roi », voilà dabord lunique ambition de ces moines-soldats qui ne veulent avoir rien de commun avec les chevaliers séculiers, lesquels, par vanité, caparaçonnent leurs chevaux de soie, arborent sur leurs armures on ne sait quelles étoffes lâches et pendantes, couvrent dornements leurs lances, leurs boucliers, leurs selles, ont des étriers dargent et dor, embellis de pierres précieuses et dont « la faveur humaine est lobjet, non Jésus-Christ ».
Les premiers Templiers, qui dépendent de la charité publique, nont pas dhabit distinctif. Quelle meilleure preuve, alors, dhumilité de la part de chevaliers ?
Au surplus, leur communauté na rien dexclusif. Mieux : quoique ce point ait été controversé, il faut tenir pour certain, avec Prutz, que leur règle primitive leur ait enjoint de rechercher tout particulièrement les « chevaliers escomeniés » (excommuniés) et de les convaincre dentrer dans leur Ordre, après absolution de lévêque. On admire ce quil y a de généreux, de chrétien [dhabile, en même temps, sil est vrai quon peut attendre plus des âmes ardentes à lexcès que des tièdes] dans une telle entreprise de rachat, des sacrilèges, des impies, des voleurs, des meurtriers, des parjures et des adultères ! Discipliner les rebelles, ramener les égarés, fournir aux coupables loccasion de se réhabiliter, voilà oeuvre qui ne doit pas être moins agréable à Notre-Seigneur que celle de donner en son nom la mort aux oppresseurs et tourmenteurs des fidèles. Ainsi, le sénéchal du roman intitulé La Rose (1199 ou 1201, selon Servois), pour se punir davoir fait violence à Liénor, « entre dans lOrdre des Templiers » ; de même le duc de La Châtelaine de Vergi (1288), après le meurtre de sa femme. Tard, la communauté restera une espèce de légion étrangère où lon pourra, par une conduite édifiante, se refaire un nom respecté... De là, dans lavenir, le privilège qui sera conféré aux Templiers de jouir dune complète immunité touchant les sentences dexcommunication prononcées par les évêques et les prêtres paroissiaux. Quon fasse son purgatoire ici-bas, dans le cercle de cette nouvelle milice composée de chevaliers qui sont aussi des religieux, inquiète cependant lÉglise et éveille ses soupçons...
Après tout, Hugues de Payns était-il si simple que cela ? Na-t-il pas deviné la force de lunion, entrevu limmense avenir proposé à ceux qui savent, par la volonté, la soumission librement consentie à une rigoureuse discipline, dominer un monde instable, hésitant entre les voies à suivre, tiraillé par des motifs frivoles, animé par un vain appétit de gloire, le désir de semparer aussitôt dun bien convoité ?...
Il sentit, en tout cas, le péril qui le menaçait, et lurgence dobtenir pour son Ordre, enrichi déjà par les dons de pèlerins débordant de gratitude, la sanction la plus haute, cest-à-dire sa reconnaissance par le pape.
Dès lautomne de 1127, il délègue à Rome six de ses plus féaux, dont André de Montbard et Gondemare, précédés par une réputation de courage et de sainteté. Il faut lire le vibrant panégyrique (De lande novae militiae), que devait écrire en lhonneur des Templiers, Bernard, le puissant abbé de Clairvaux [la claire vallée] en Champagne, pour comprendre quavant même quils touchassent sa terre natale, les ambassadeurs de Hugues de Payns avaient cause gagnée. « Lâme des Croisades », comme on la appelé, le saint petit moine au poil roux, dévoré de divine ardeur et de phtisie, qui domine de son haut esprit la chrétienté tout entière, conseille sil ne régente le pape, accueillit à bras ouverts ces preux selon son coeur. Énergiques : le réformateur de Cîteaux est homme daction ; simples : il abhorre les ornements fastueux sous lesquels la superstition des croyants masque ou dérobe lidéale figure de la Divinité, les Templiers lui apparaissent comme lincarnation même des mâles serviteurs, dont il a toujours rêvé pour la foi.
Au service de la religion, de la Vierge à laquelle il avait voué un culte, il voulait une milice de taille à frayer la voie de la Terre Sainte aux foules des croyants (Lettre 332 aux clercs et au peuple de France ; Lettre 395 à Manuel Comnène). Ces chevaliers au crâne tondu, que nefféminent point des bains trop souvent renouvelés, qui sont « hirsutes et négligés, noirs de poussière, la peau brûlée par le soleil et aussi bronzés que leur cuirasse », il salue, bénit en eux, dans la forte odeur de suint dont ils sont enveloppés, les plus aimables dentre les brebis de Notre-Seigneur. Cest en soldat que les célèbre le commentateur du Cantique des Cantiques.
« ... Quand sonne lheure de la guerre, ils se bardent au dedans de foi, au dehors de fer et non de dorures ; ils veulent sarmer, non se parer ; inspirer la terreur à lennemi, et non tenter sa cupidité. Ils sinquiètent davoir des chevaux rapides sans souci de les décorer de toutes les couleurs : cest quils vont à la bataille, non à la parade, désireux de victoire et non de vaine gloire, préoccupés de se faire craindre plutôt quadmirer... »
Le patriarche Etienne de la Fierté avait sollicité dHonorius II (Lambert, évêque dOsie, élu pape le 11 décembre 1124, sous ce nom) laccord aux Templiers de la règle quils demandaient. Mais on ne pouvait faire mieux que de sadresser à Bernard pour quil appuyât leur requête. Aussi les émissaires dHugues de Payns étaient-ils munis de la lettre ci-dessous, adressée à labbé de Clairvaux par le P. Chrysostome, et tout au long reproduite par Henriquez :
« Beaudouin II, par la grâce de Jésus-Christ roi de Jérusalem, prince dAntioche au vénérable P. Bernard, abbé de Clairvaux, salut et respect ».
« Les frères Templiers, que Dieu inspira pour la défense de cette province et protégea dune façon remarquable, désirent obtenir la confirmation apostolique, ainsi quune règle fixe de conduite. A ce fait, nous avons envoyé André (de Montbard) et Gundomar, illustres par leurs exploits guerriers et la noblesse de leur sang, afin quils sollicitent du Souverain Pontife lapprobation de leur Ordre, et sefforcent dobtenir de lui des subsides et des secours contre les ennemis de la foi, ligués tous pour nous supplanter et renverser notre règne ».
« Sachant bien de quel poids peut être votre intercession tant auprès de Dieu quauprès de son Vicaire et des autres princes orthodoxes de lEurope, nous confions à votre prudence cette double mission dont le succès nous sera très agréable ».
« Fondez les constitutions des Templiers de telle sorte quils ne séloignent pas du fracas et du tumulte de la guerre, et quils restent les utiles auxiliaires des princes chrétiens... »
« Faites en sorte que nous puissions, si Dieu le permet, voir bientôt lheureuse issue de cette affaire ».
« Adressez pour nous des prières à Dieu ».
« Quil vous ait en sa Sainte Garde ».
Munis de cette recommandation royale, les ambassadeurs de Hugues de Payns sétaient embarqués pour le port dItalie le plus proche, et avaient été accueillis à Rome par le pape qui leur avait fait rendre les hommages dus à leur rang et à leur courage, et sétait entretenu longuement avec eux de létat de la Terre Sainte. A Troyes, on a vu quils ne furent pas reçus avec moins dégards par Bernard que par Honorius II.
Lobjet de labbé de Clairvaux était, comme on la dit, « dassocier lépée temporelle et lépée spirituelle ». Nécrivait-il pas au pape Eugène (Lettre 56) : « Il faut sortir les deux glaives » ? Pour servir davant-garde à larmée de la foi quil voulait lever (cest lui qui prêchera la seconde Croisade en 1147), il ambitionnait de constituer une milice permanente, composée de guerriers délite. Et voilà quelle venait à lui toute équipée et prête à férir. Dans son exultation, il se hâta de convoquer un concile dans la capitale de la Champagne. Ce concile souvrit le 13 janvier 1128 ; et Bernard sexcusa dabord de ne point sy rendre, arguant dune fièvre aiguë qui lépuisait. « Les affaires pour lesquelles on veut interrompre mon silence sont faciles ou non, disait-il en outre. Si elles sont faciles, on peut les faire sans moi ; si elles sont difficiles, je ne puis les faire, à moins quon ne me croie capable de ce qui est impossible aux autres ». Mais, enfin, dominant par un immense effort de volonté ses maux, sa faiblesse, il parut à lassemblée que présidait le cardinal Mathieu, évêque dAlbane ou Albano et légat pontifical, assisté de treize évêques et archevêques, de neuf abbés illustres et de plusieurs grands seigneurs, enflammant tout le monde par son seul aspect. Bernard, chacun le sentait, était lâme du concile.
En suivit-il régulièrement les débats ?
On lignore. Mais cest lui qui a tracé le plan, inspiré la rédaction de la règle sollicitée par les Templiers [règle dite latine] et qui, complétée, réformée comme elle devait lêtre par la suite, reçut toujours lapprobation sans réserve de lÉglise.
« Lhumble escrivain », le scribe de la règle du Temple. Jolian Michiel (de Saint-Michel ou de Saint-Mihel), rédigea, en effet, celle-ci « par le commandement du concile et du vénérable père Bernard abbés de Clervaux ».
Sources: Texte de John Charpentier, LOrdre des Templiers — Editeur : La Colombe — 1962
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