Les Templiers   Art militaire   Les Croisades

L'Art militaire et les armées au moyen age, en Europe et dans le proche Orient
Informations
Chers visiteurs
Vous avez certainement constaté le point d'interrogation dans la barre d'adresse de votre navigateur.

Il y est écrit « Non sécurisé »

Vous pouvez naviguer sur le site sans aucune crainte. La sécurisation d'un site Internet est obligatoire dès lors qu'il y a des demandes de mots de passes ou des paiements en ligne.

Sur ce site il n'y a rien de tout ceci.

Retour

Vue d'ensemble et conclusion

Il ne nous appartient pas de rechercher les causes d'ordre général qui peuvent expliquer la faillite des croisades en Orient. Les causes militaires sautent aux yeux. Avant tout la faiblesse numérique des armées chrétiennes. Chemin faisant nous en avons fourni mainte preuve. Rappelons quelques exemples : Pendant la première croisade, à la bataille de la « mer » d'Antioche les Croisés ne peuvent aligner que 700 chevaliers, 5 à 600 ensuite dans la bataille sous la même ville. Le plus gros effectif — et il est douteux — est pour la bataille d'Ascalon de 1099 :1.200 cavaliers, 9.000 piétons. Le gros des Croisés tués ou repartis en Europe, (1100), le roi Baudouin n'a plus que 200 chevaliers et 800 piétons.
A la fin du XIIe siècle le roi de Jérusalem ne dispose que de 577 chevaliers et de 6.025 piétons (1).
Il en va de même à la même époque du royaume de Chypre.
Quand Guy de Lusignan acheta l'île à Richard Cœur-de-Lion, en 1191, il n'y trouva aucune force militaire. Il dut constituer de toutes pièces son État. Il attira de Syrie 300 chevaliers et 200 sergents auxquels il distribua des domaines en fiefs. Il se procura des gens de pied en concédant à des commerçants ou à des artisans des propriétés urbaines dites « bourgeoisies » ou des revenus en argent ou en nature appelés « garnisons » ou « assénements » Il lui resta juste de quoi entretenir 20 chevaliers pour sa propre « maison » (2). On peut estimer que ses ressources égalèrent ainsi celles du roi dit de « Jérusalem »

Les effectifs de l'empereur latin de Constantinople étaient tout aussi modiques. On a vu (3) que le second empereur, Henri, écrivait en 1206 que pour assurer la sécurité de l'Empire latin d'Orient il lui faudrait 600 chevaliers et 10.000 piétons. Évidemment, il ne disposait pas de ces forces dont le total ne nous semble pas impressionnant (4).

Les principautés de cet Empire latin avaient, il est vrai, leurs effectifs particuliers. Celle de Morée était divisée en 137 fiefs desservis par
111 chevaliers, plus 272 sergents (à cheval) (5). Il est vrai que le texte n'est pas complet.

Les forces emmenées dans les croisades par les princes d'Occident apparaissent vraiment chétives chaque fois qu'un certain contrôle est possible.

Philippe Auguste s'embarque avec 650 chevaliers et le double d'écuyers et l'armée de Richard Cœur-de-Lion ne semble pas beaucoup plus considérable.
L'empereur Henri VI promet pour sa part 1500 chevaliers avec deux serviteurs (écuyers) chacun et autant de sergents (à cheval) et il est plus que probable qu'il exagère ou s'exagère ses forces réelles.

Les instigateurs de la 4e croisade espéraient pouvoir emmener 4.500 chevaliers et le double d'écuyers (non combattants) et 20.000 gens de pied. On sait que dès leur arrivée à Venise, il fallut déchanter.

Lors des sièges de Constantinople ils mettent en ligne un nombre exigu de chevaliers, quelques centaines. Après le succès, quantité de croisés repartent pour leur pays et il ne reste au premier empereur latin, Baudouin Ier, qu'une poignée d'hommes.

On vient de voir que Louis IX, qui réussit à entraîner non seulement les chevaliers de son domaine propre, mais ceux des domaines apanagés à ses frères et ceux de la plus grande partie des grands vassaux de la couronne, n'emmena que 10.000 hommes, dont, au plus, 7.333 combattants.

D'autre part, s'il est certain que les effectifs des armées des « Sarrazins » ont été monstrueusement exagérés par les auteurs latins, ils étaient plus considérables que ceux des Francs. Et surtout les Musulmans avaient l'immense avantage de pouvoir aisément réparer leurs pertes en puisant dans les contingents que pouvaient fournir l'Égypte, les parties de la Syrie demeurées à l'Islam, la Mésopotamie, le Kurdistan, la Caramanie d'Asie Mineure, voire le Kiptchak (au Nord de la mer Noire et de la Caspienne), alors que les Francs ne pouvaient que très difficilement et lentement combler leurs vides.

Nous avons maintenant à parler de l'influence que les luttes soutenues en Orient ont pu avoir sur la composition et la tactique des armées en Europe occidentale (6).

Cette influence pour certains est considérable, décisive. Nul n'a prétendu la mettre en valeur avec plus de force et de conviction que Henri Delpech (7). Le détail même qu'il donne à sa table de matières est une sorte de manifeste. Il n'est pas inutile de la reproduire. Dans le second livre du tome II, consacré aux origines de la tactique du XIIIe siècle, la deuxième partie traite de ce qu'il appelle « origine orientale »

Chapitre I. — Situation au début des croisades :
« Avant de pénétrer en Asie les Croisés possédaient beaucoup de notions sur la guerre de cavalerie, mais leur remonte et leur équipement laissaient à désirer. Sur les combats de cavalerie et d'infanterie combinés on connaissait les principes que Végèce avait révélés, mais on n'était presque nulle part en état de les réaliser. Les troupes à pied ignoraient le service d'infanterie de ligne et ne combattaient le plus souvent qu'en tirailleurs [et l'auteur prend comme exemples les batailles de Dorylée de 1097, d'Antioche de 1098 et comme type du combat de cavalerie, la bataille de Harenc de 1098] » (8).

Chapitre II : Cavalerie
« La transformation de la cavalerie européenne en Orient présenta deux périodes : depuis 1097 jusqu'en 1197 les Croisés, ayant perdu tous leurs chevaux d'Europe, furent obligés de combattre sur des chevaux asiatiques et de modifier pour ce motif leur méthode d'équitation, d'équipement et de combat. Cette méthode devint aussi mobile qu'elle était solide. Depuis 1107 jusqu'en 1170 cette nouvelle école de cavalerie transmit ses principes aux armées européennes qui venaient successivement se retremper en Palestine. Ainsi se forma en Occident une nouvelle race de chevaux de guerre, un nouvel équipement, une nouvelle école de cavalerie, qui furent ceux dont usa l'Europe chrétienne entre 1170 et 1270. Importation en Occident du système des charges en colonne d'attaque usité chez les Musulmans. [Exemple : bataille de Cérep en 1119, livrée par l'émir d'Alep au prince d'Antioche et qui aurait été une imitation imparfaite de la tactique turque] » (9).

Chapitre III : Cavalerie et Infanterie combinées
« Les croisades du XIIe siècle ont fait l'éducation de l'infanterie de ligne européenne, non en l'engageant contre les fantassins asiatiques, mais en l'employant à couvrir la cavalerie d'Europe contre les assauts de la cavalerie d'Orient. Cette combinaison des deux armes passa par trois périodes : jusqu'en 1102 les troupes à cheval tentèrent de se passer des troupes à pied ; elles éprouvèrent des échecs. Depuis 1102 jusque vers 1150 la cavalerie se combina constamment avec l'infanterie et obtint des succès constants.
Depuis 1150 jusqu'au XIIIe siècle les Chrétiens furent vainqueurs ou vaincus suivant que leurs armes surent rester unies ou se laissèrent séparer : ce dernier résultat fut l'objectif constant de la tactique musulmane.
A la bataille de Ramlah (1102) la cavalerie chrétienne est détruite pour s'être engagée sans infanterie.
A la bataille de Jaffa (1102) la cavalerie et l'infanterie combinées inaugurent la méthode du combat en Cercle »

L'auteur prétend ensuite voir l'apparition de l'infanterie « de ligne », dès la seconde bataille de Ramlah, en 1105 (10) ; puis il énumère (11) une série de rencontres où « l'infanterie essaye à peu près tous les progrès que nous l'avons vue mettre en pratique pendant le XIIIe siècle : à Hab en 1120 où elle inaugurerait la tactique en ordre parallèle de Bouvines » (12). A la surprise de Jérusalem, en 1124 le cercle des fantassins chrétiens s'y défend sans cavalerie ; à la bataille de Hazarth, en 1124, même école de guerre qu'au combat de Hâb (13).
La bataille de Mergisaphar, en 1126, inaugurerait « la tactique en ordre perpendiculaire défensif »
La bataille de Bosra, en 1146, marque, selon lui, l'apogée de l'infanterie pendant les croisades.
Une troisième période apparaît à partir de 1146. Les grands chefs musulmans appliquent leur génie à séparer infanterie et cavalerie chrétiennes, pour les battre isolément.
Exemples : sur prise du Gué de Jacob, en 1146, par Nur ad-Din, bataille de Harm, gagnée par le même en 1164.
La bataille de Babeïn, gagnée en 1167 par le sultan d'Égypte, Châwer, sur le roi de Jérusalem Amaury Ier.

Mais chaque fois que les Croisés reviennent à « leur classique combinaison des deux armes ils gagnent la partie : ainsi à Dorum, en Palestine où Saladin est battu. »
En 1170 à Montgisard, en 1170, où il est mis en fuite par le roi Baudouin IV. Mais à « Merguim, en 1179, Saladin triomphe en séparant les deux armes. »
A la suite de ces trois séries d'expériences le principe de la solidarité des deux armes s'est propagé dans les armées européennes.

Chapitre IV : Progrès divers (14)
« Indépendamment des progrès que fit en Palestine la tactique spéciale à chaque arme, les croisades produisirent la création d'une armée salariée permanente et d'un ensemble de perfectionnements qui révèlent une certaine intelligence de la grande guerre. Armée permanente. Salariat des troupes. Création d'un trésor de guerre. Impôt et législation militaires. Cette armée permanente fut une école de guerre pour l'Europe (15).
Grande tactique. Service d'État-Major. Procuratores hospitiormm Emploi des pèlerins sans armes.
Espionnage militaire. Ordres de marches convertissables en ordres de bataille [exemples : marche au carré sur Ascala en 1099].
Étude du terrain [exemple : bataille de Giblet en 1101.] Itinéraires militaires »

Voilà un ensemble d'affirmations qui est impressionnant. Mais il faut avouer que Delpech n'a réussi à persuader personne. Esprit systématique, il croyait saisir dans presque toutes les rencontres un plan, une méthode, une « école »
Il était poussé dans cette voie par la confiance aveugle qu'il accordait aux chiffres des effectifs des armées en présence avancés par les chroniqueurs européens et orientaux, sans paraître se douter qu'ils sont de pure fantaisie.

S'imaginant, comme Kcehler (16) et autres, qu'il avait à expliquer les péripéties de rencontres où étaient engagées de grosses forces, il était inévitable qu'il cherchât comment on les avait mises en action sur le champ de bataille et, en conséquence, d'imaginer beaucoup.
Une autre cause d'erreur était son ignorance de la valeur des sources. Il puisait pêle-mêle dans les récits soit de contemporains, soit de compilateurs éloignés des événements par l'espace et le temps, pour bâtir avec ces matériaux de valeur disparate un édifice fatalement dépourvu de solidité (17).
Et ses rapprochements entre les batailles livrées en Orient et en Europe souffrent de la même tare.
Il n'est pas une assertion qui ne puisse être réfutée, tout au moins frappée de suspicion.

Ce qui étonne, au contraire, l'historien, c'est le peu d'influence qu'ont eu les lieux et le temps, d'abord sur l'organisation et la tactique des Francs en Syrie, ensuite sur les armées de renfort, les croisades.

Le grand danger pour les gens d'Occident ce fut la tactique des Musulmans, la tactique « parthique », l'éternelle tactique de l'Asie (18).
Des nuées de cavaliers, armés de la lance, du sabre, de l'arc, dépourvues de ces armes défensives sérieuses, mais lourdes qui gênent les libertés d'action, tourbillonnent autour de l'adversaire, l'étourdissant sous une pluie de flèches, puis se dérobent à l'attaque.
Si l'ennemi se lance trop loin à la poursuite des prétendus fuyards, il est perdu. La cavalerie asiatique, quand elle voit ses unités dispersées, disloquées, se reforme, se concentre et fond subitement sur les imprudents, les accablant séparément.

Cette tactique redoutable a-t-elle amené les Francs de Syrie, qu'elle menaçait quotidiennement, à modifier leur armement et à transformer leur cavalerie lourde en cavalerie légère ? En aucune manière. Ils ont simplement pris à leur service, en leur assignant, du reste, un rôle secondaire, des cavaliers indigènes légèrement armés, des mercenaires, musulmans pour la plupart (19), les Turcoples. Eux-mêmes ont conservé leur lourde armure, accablante en été sous le ciel de Syrie. C'est qu'ils savaient bien que leur charge lancée au bon moment produirait sur l'adversaire un effet écrasant.

Pas davantage ils n'ont eu l'idée de mettre pied à terre pour soutenir l'infanterie, comme on a des exemples en Europe dès le XIIe siècle (20). On nous dit, au contraire, que, plutôt que de combattre à pied, ils préféreraient monter un âne. Ils ne sont réduits à l'extrémité du combat à pied que lorsque leurs chevaux sont tués ou morts de fatigue.

Les progrès de l'infanterie sont également sujets à caution. L'emploi des gens de pied et leur combinaison avec la cavalerie dépendaient des circonstances et n'avaient rien à faire avec des principes « d'école »
Au reste nous savons si peu de choses sur l'art militaire de la période ayant précédé les croisades (21) que nous ne sommes pas en droit d'affirmer que ces expéditions ont amené de grands changements dans l'utilisation des deux armes et la tactique générale.

En deux ou trois occasions cependant on voit les gens de pied se permettre de livrer bataille sans le secours de la chevalerie et même contre son avis, cas qui semblent, du reste, avoir échappé à Delpech.

En juillet 1190, exaspérés par la longueur du siège de Saint-Jean d'Acre, souffrant de la disette, la « sergenterie », c'est-à-dire l'infanterie de l'armée chrétienne assiégeante, murmure contre les barons et les « hauts hommes », les invective et décide de tenter seule une attaque contre l'armée de secours musulmane. Mal lui en prit.
Saladin et son frère Malek-el-Adil les écrasent. Ils en auraient tué 5.000 sur 10.000 (22).
Le 29 août 1219, en Égypte, pendant le siège de Damiette, le « peuple » de l'armée franque, c'est-à-dire les gens de pied et les marins italiens, imposa par ses cris et ses accusations de trahison lancées contre les hauts barons, l'attaque du camp musulman de Fariksar. Le camp fut surpris, mais les « sergents », n'y trouvant ni à boire ni à manger, revinrent en désordre sur leurs pas. Les Musulmans en profitèrent pour assaillir l'armée qui ne dut son salut qu'au dévouement des Templiers et des Hospitaliers qui se sacrifièrent pour couvrir l'arrière et laissèrent, les premiers 50, les seconds 32 des leurs sur le carreau. Il y eut des prisonniers, dont l'évêque de Beauvais (23).

Un dernier exemple est le massacre de paysans et de marchands musulmans à Saint-Jean d'Acre en août 1290 par des pèlerins venus d'Italie auxquels se joignit la lie de la population des ports. Les chevaliers sauvèrent à grand peine quelques marchands (24). On le voit, il s'agit ici d'un pogrom, non d'une action militaire.
Ces initiatives des gens de pied, au reste excessivement rares, trouvent en partie leur explication dans la défiance que la politique des hauts barons syriens inspirait au « menu peuple » des croisés.
Politique de prudence et de sagesse de gens connaissant la faiblesse de leurs ressources en présence du monde musulman, mais aussi, trop souvent, politique de compromission pour favoriser des intérêts dynastiques ou des avantages personnels (25).

Il demeure qu'en certaines occasions, l'infanterie semble jouer en Orient un rôle un peu plus sérieux qu'en Occident. Il est sans doute inutile de chercher des raisons à cette importance, au reste assez hypothétique, dans la nécessité de protéger la chevalerie contre les traits de l'ennemi, car les flèches que tirait le petit arc arabo-turc étaient peu redoutables : elles ne pénétraient pas dans les cottes de maille ou se brisaient contre les écus des chevaliers chrétiens.

La vraie raison de l'utilisation plus fréquente peut-être des gens de pied par le commandement en Orient semble être tout simple ment le manque d'un nombre suffisant de chevaux pour la chevalerie (26).

La remonte a été toujours une grave préoccupation, surtout en ces périodes où la cavalerie était la reine incontestée des batailles. Les croisades ont fait connaître le cheval arabe même en Occident. Dès le XIIe siècle on y vante les qualités de la bête. On cherche à s'en procurer et à grands frais (27).

Si les croisades ont contribué puissamment au développement économique du commerce méditerranéen (28), on demeure surpris du peu d'influence des luttes soutenues en Orient sur l'art militaire de l'Occident. Rois et grands seigneurs semblent n'en rapporter aucune leçon. Ainsi l'emploi des « turcoples » (cavalerie légère armée de l'arc) ne pénètre pas en Europe. La cavalerie, la « chevalerie », ne cherche même pas à alléger son armure défensive. Au contraire, elle la complique et l'alourdit pour résister aux traits de l'arbalète plus pénétrants que ceux de l'arc (29).

L'institution militaire la plus originale, la plus dangereuse de l'Orient, celle qui donnera au monde musulman la force nécessaire qui lui manquait depuis un siècle et demi pour triompher vraiment de la chevalerie franque, était celle des Mamlouks (30).

On a vu que l'institution doit son succès au besoin extrême de secours armé éprouvé par le sultan d'Égypte Al-Salih Ayoub, pressé par les Chrétiens et les Mongols. Il acheta surtout dans le Kiptchak (au Nord de la Mer Noire et de la Caspienne), de jeunes Turcs qu'on lui livra comme esclaves, comme mamelouk (31). Il s'en fît une garde à la fois dévouée, vaillante, bien vite exigeante, despotique. L'institution s'affermit néanmoins. Désormais la force armée des souverains d'Égypte est composée presque exclusivement de mamlouks. Un haut fonctionnaire est chargé d'acheter un peu partout de jeunes enfants, quelle que soit leur origine, qui sont esclaves. On les élève dans la foi musulmane, s'ils sont chrétiens, et on les exerce aux armes. Une partie constitue l'armée proprement dite, le djond de la halka divisé en corps de 1.000, de 100, de 40, de 10, de 5 djondi (soldats). Leurs chefs, les émirs, ont leurs mamelouks et l'importance du grade est en rapport avec le nombre des mamelouks possédés. Enfin et surtout il y a les mamelouks de la garde personnelle du sultan. Ceux-ci mêmes demeurent esclaves. Mais ils peuvent être affranchis, surtout s'ils passent dans le corps des pages. Ces derniers constituent une vraie « école de cadets » C'est parmi eux que le maître recrute ses émirs, ses gouverneurs de provinces, son conseil de gouvernement.

Tout de suite ce corps devient le maitre de l'État. Il choisit le sultan. Oligarchie militaire (32), il domine entièrement le pays qu'il défend avec succès. Même après la conquête de l'Égypte par les Turcs Ottomans en 1517, ils resteront indispensables. Bonaparte les retrouvera devant lui en 1798. Seul Méheme-Ali réussira à s'en débarrasser en les faisant massacrer au Caire, en 1811.
L'institution des Janissaires, un siècle après celle des Mamelouks, en sera une imitation à peine affaiblie.

Rien ne pouvait inspirer plus d'horreur qu'une semblable pratique à la Chevalerie de l'Occident, si entichée de noblesse qu'elle tentait toujours de se réserver l'honneur du métier des armes, en expulsant de l'armée même les simples hommes libres.

Loin de s'inspirer de l'Orient l'Occident entend ne pas se départir en quoi que ce soit de ses coutumes. Non seulement il introduit le système féodal en Palestine (33), mais il y importe et y maintient son organisation militaire et sa tactique. Il méprise les Francs de Syrie, les « Poulains », (34) comme il dit, qui tentent d'accommoder leur train de vie, leur politique, aux nécessités des lieux et des temps. Quand, après d'interminables délais, les Croisés appelés au secours de la Terre Sainte arrivent en Orient, ils ne songent qu'à fondre aveuglément, stupidement, sur les « Sarrazins », brisant les trêves, saccageant les négociations et les alliances en cours de conclusion ou déjà conclues. Le roi de Jérusalem, les ordres militaires, accusés de pactiser avec l'infidèle ou d'avoir peur, n'osent leur résister et se laissent en rainer à des expéditions inconsidérées trop souvent malheureuses. Les grands désastres de Tibériade (1187), de Damiette (1221 et 1250) sont les précurseurs de ceux de la guerre de Cent ans et dus aux mêmes causes.

En un domaine cependant l'influence des États francs d'Orient semble considérable, celui de l'architecture militaire. Son perfectionnement en Occident est dû, selon toute vraisemblance, à l'imitation des puissantes forteresses que les princes français furent obligés d'édifier aux limites indécises de leurs domaines, notamment en Transjordanie, pour se protéger contre les attaques des sultans de Alep, de Damas, du Caire ou de leurs émirs et contre les incursions des Bédouins (35).

Notes
1. Assises de Jérusalem, éd. Beugnot dans Historiens des croisades, Lois, t. I (1841), p. 422.
2. Chronique d'Eracles et de Bernard le Trésorier, éditions par Mas-Latrie pour la Société de l'histoire de France, en 1870, p. 287.
— Cf. Mas-Latrie, Histoire de l'île de Chypre, t. I, p. 42-45.
3. P. 176.
4. La bataille de l'Espiga, livrée par le même Henri à l'empereur grec Théodore Lascaris, le 15 octobre 1211, illustre la faiblesse de ses forces dont il donne le détail. Le total de son armée n'atteignait pas 1.700 hommes. Il divisa sa chevalerie en 15 corps (acies) de 15 chevaliers chacun, sauf un, en réserve, qui en compta 50 : en tout 275 chevaliers. Naturellement il attribue à son adversaire, auquel il infligea cependant une grosse défaite, une supériorité numérique écrasante : 90 corps. Le seul corps commandé par Lascaris en personne aurait compris 1.700 loricati, autant que l'armée entière de Henri comptait d'hommes ! Lettre de Henri : « Lascarus... habuit nonaginta magnas acies... in sola acie Lascaria erant mille et septingenti loricati hommes... plures scilicet quam in toto nostro exercitu haberemus » (Recueil des Historiens de France, t. XVIII, p. 533.)
Ce texte n'autorise pas, croyons-nous, Delpech (t. I, p. 413 ; t. II, p. 60) à déclarer que Henri comptait un peu moins de 1.700 cavaliers (dont 260 chevaliers, le reste sergents montés). Est-il nécessaire d'ajouter que l'évaluation des forces de Lascaris par son compétiteur est sans la moindre valeur.
5. Cf. Beugnot, loc. cit., t. I, p. 428, en note.
6. En ce qui concerne l'influence des croisades d'une manière générale elle a ete surfaite, notamment par A. H. L. Heeren dont l'ouvrage fut traduit en français en 1808 par Charles Villers, attentif observateur et admirateur des universités allemandes. Voir aussi Peutz, Kulturgeschichte der Kreuzziige (1883).
— Bonne mise au point des choses par Ch. Seignobos dans La visse et Rambaud. Histoire générale, t. II, p. 345-348. L'influence en demeure capitale pour le développement du commerce maritime, avant tout des ports italiens de Gênes, Pise, Venise et un peu du port provençal de Marseille.
— Voir W. Heyd, Histoire du commerce du Levant au Moyen Age, trad. Furcy-Raynaud (Leipzig, 1885-86, 2 vol.)
— A. Schatjbe, Handelsgeschichte der romanischen Voelker des Mittelmeers-gebiets bis zum Ende der Kreuzzüge (1906).
7. La Tactique au XIII e siècle, t. II, p. 149-218.
8. Cf. ses pages 150-161.
9. Id., p. 207.
10. Id., p. 195.
11. Id., p. 195-205.
12. Id., p. 205.
13. Id., p. 206-217.
14. Id., p. 218-237.
15. Inutile de discuter. Il n'y a pas eu d'armée dite « permanente » en France avant le règne de Charles VII. En Angleterre, en Allemagne, en Espagne, etc., le Moyen Age n'en connaît pas.
16. Les vues du général Koehler, assez analogues, sont l'objet de critiques acerbes de la part de Delbrück (Geschichle der Kriegskunst, t. III, p. 414-423) et de ses élèves. Delbrück croit si peu à l'influence des croisades sur l'art militaire qu'il ne traite pas à part des batailles livrées en Orient et les range chronologiquement avec celles livrées en Europe. De même Ch. Oman, qui parle longuement des croisades dans son Art of war (p. 229-350), ne croit pas à une influence sérieuse des guerres d'Orient. Tout au plus admet-il que les armées franques trouvèrent un champ d'action intéressant. L'emploi de l'arbalète aurait frappé les Italiens, qui bientôt excellèrent dans l'emploi de cette arme (p. 353-356).
17. Voir le compte-rendu impitoyable d'Auguste Molinier dans la Revue historique, t. XXXVI, 1888, p. 185-195.
18. Qu'il s'agisse des Parthes, dès Scythes, des Perses Sassanides, des Huns, des Arabes, des Turcs de toute espèce (Petchenègues et Polovtses en Russie, Seldjoukides, Kharismiens, Ottomans) des Magyars, des Mongols, c'est toujours la même chose. Le succès entre nations pratiquant la même tactique est dû à l'habileté plus ou moins grande des guerriers, dans l'emploi des armes, au prestige de leurs chefs, aux circonstances politiques. Nous ne distinguons pas, ou très mal, les raisons du succès ou de l'insuccès. Delbrück se refuse à consacrer une étude à part aux peuples, tels les Mongols, qui ont pratiqué cette tactique et avec une virtuosité incomparable.
19. C'est ce qui explique que des adversaires humains, tel Saladin, sont impitoyables dans la victoire à l'égard des Turcoples. Il les considère comme traîtres à l'Islam.
20. Cf. plus bas, p. 315-318.
21. Cf. les chapitres précédents.
22. Grousset, t. III, p. 34-36, utilisant le savoureux récit de l'Estoire d'Eracles, Ernoul et les renseignements concordants du chroniqueur arabe Behâ-al-Din. Le chiffres des pertes est sujet à caution, naturellement.
23. Ib., p. 225-226.
24. Id., p, 747-749.
25. C'est ce qu'oublie Grousset quand, racontant les insuccès des gens de pied, il parle de « folie démagogique ».
26. Cf. Delbrück, t. III, p. 423-424.
27. Textes cités par Delpech, t. I, p. 438-439.
28. Voir Heyd, Histoire du commerce du Levant au Moyen Age, traduction Furcy-Reinaud (Leipzig, 1886, 2 vol.)
— Schaube, Handelsgeschichte der romunis chen Volker des Mittelmeersgebiet bis zum Ende der Kreuzzüge (Munich, 1906).
29. Delpech a dû sentir l'objection, car il s'applique (t. I, p. 424-436) à prouver que la lourde armure défensive de la chevalerie était moins répandue qu'on ne pense. Qu'importe ! En fait seule la cavalerie lourde obtenait la décision sur le champ de bataille, comme il en donne tout le premier des exemples décisifs.
30. Sur les mamelouks, voir Gaston Wiet, L'Egypte arabe de la conquête arabe à la conquête ottomane : 642-1517, p. 387 et suivantes, (forme le t. IV de l'Histoire de la nation égyptienne, publiée sous la direction de G. Hanotaux. La collection ne comporte malheureusement ni références ni bibliographie. Cette lacune est abondamment réparée dans l'article de M. Sobernheim et J. H. Kramers consacré aux mamelouks dans l'Encyclopédie de l'Islam, publié sous la direction de Houtsma, t. III, p. 230-236.
— Voir enfin Gaudefroy-Demombyhes, La Syrie à l'époque des Mamelouks d'après des auteurs arabes, 1923, p. XXXI-L (forme le t. III de la Bibliothèque archéologique et historique du service des antiquités en Syrie et au
Liban).
L'historien arabe Ahmad al-Maqrîzî a écrit une Histoire des sultans mamelouks, traduite en français par Quatremère en 2 vol. (1837-40).
31. Ce mot dérive du participe arabe mamlâk (pluriel mamlûkam), qui signifie « possédé », c'est-à-dire esclave. Voir Encyclopédie de l'Islam, t. III, p. 230.
32. Mais non féodalité, comme on dit trop souvent. Le simple mamelouk vit d'une terre, il est vrai (ikta) ; seulement celle-ci n'est pas un fief, mais une dotation foncière administrée par un bureau très important, le diwam el jaïch. Cette dotation, est du reste évaluée en argent, en dirhem et il y a de l'inégalité entre ces dotations, tel djondi jouissait de 7.000 dirhem, tel autre de 3.000. Quand le revenu d'un soldat est trop faible pour qu'il puisse s'équiper, on le groupe avec celui d'un autre, de manière qu'un sur deux, trois, ou quatre, selon les cas parte en campagne.
C'est le même procédé qu'employèrent les Carolingiens quand les simples hommes libres tenus au service de l'ost étaient trop pauvres, mais l'évaluation, ici, se faisait en tenures (manses) et non en argent. Les mamelouks de la garde étaient casernés et entretenus par des distributions de vivres et d'argent. Le pouvoir des émirs eux-mêmes n'a rien de féodal : ils vivent d'une dotation et celle même de leurs propres mamelouks est soumise à la surveillance du diwan el jaïch. La métaphore féodalité est tellement entrée en usage qu'elle vient sous la plume de Gaudefroy-Demombynes quand il décrit ce régime qui est précisément par essence anti-féodal.
33. Sur l'organisation des Etats francs en Orient, voir Rey, Essai sur la domination française de Syrie pendant le Moyen Age (1864, in-4°)
— Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient (1 877)
— Les Colonies franques en Syrie aux XIIe et XIIIe siècles (1883)
— L. Brehier, L'Eglise et l'Orient, les Croisades (1897)
— R. Roehr.tcht, Geschichte der Kreuzzüge im Umriss (Innsbrück, 1898)
— R Grousset, Histoire des croisades (3 vol. 1934-36)
— Sur le royaume de Jérusalem proprement dit voir Dodu, Histoire des institutions monarchiques dans le royaume latin de Jérusalem (1894)
— Condeti, The latin Kingdom of Jérusalem (Londres, 1897)
— R. Roehricht, Geschichte des Xoenigreiehs Jérusalem (Innsbrück, 1898)
— Grandclaude. Les Assises de Jérusalem (1923).
— Sur la principauté d'Antioche (et Tripoli), outre les articles de Rey dans la Revue de l'Orient latin (t. IV et VI11), voir Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'époque des croisades : la principauté d'Antioche (1940), p. 435-578.
— Sur Chypre, Mas Latrie, Histoire de l'île de Chypre sous les princes de la maison de Lusignan (1851-61, 3 voL).
34. Voir notamment les invectives passionnées des prédicateurs de la Cinquième croisade, surtout de Jacques de Vitry que le pape Honorius III nomma évêque d'Acre en 1216. Il poursuit de ses sarcasmes les chrétiens indigènes (Maronites, Nestoriens, Jacobites, Coptes) qui ont adopté les mœurs des musulmans, leur langue, l'arabe ; les Francs, fourbes, cupides, « polygames », le clergé latin. Sa ville épiscopale est un repaire d'aventuriers venus de partout et de criminels.
— Voir son Historia orientalis (c. 74-79), analysée par Grousset, t. III, p. 197-201.
— Il est vrai que, dans son Historia occidentalis, il présente des gens d'Occident un tableau poussé au noir (Aug. Molinier, Sources, t. III, p. 50, n° 2384).
35. Sur l'ensemble de ces monuments (France et Orient), voir Camille Enlart, Architecture civile et militaire (t. II de son Manuel d'archéologie française, 1904).
— Pour l'Orient, voir Rey, Monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans Vile de Chypre (1871 dans la collection des Monuments inédits sur l'histoire de France, in-4°)
— Paul Deschamps, Tome I. Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte. Le Crac des Chevaliers, Etude historique et archéologique, avec plans par F. Anus.
— Paul Deschamps Tome II, La défense du royaume de Jérusalem, Etude historique, géographique et monumentale, avec plans par F. Anus et P. Coupel, 1934-39, in-4°.
(Bibliothèque archéologique et historique du service des antiquités de Syrie et du Liban, t. XIX et XXXIV).
— Voir aussi C. Enlart, Les monuments des croisés dans le royaume de Jérusalem, architecture religieuse et civile, 2 volumes, de texte et 2 atlas,
1925-28 (même collection, t. VII et VIII).
— L'influence, tout au moins de ceux de ces monuments qui sont postérieurs à la première partie du XIIe siècle, entrevue par Rey, a été mise en lumière par M. Dieulafoy, Le Château-Gaillard et l'architecture militaire au XIIIe siècle, 1898, in-4°. (Extraits des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XXXVI, première partie, p. 325-386). L'auteur attribue le mérite d'avoir compris la supériorité de l'architecture militaire de Syrie et de l'avoir imitée en Europe à Richard Cœur de Lion et à Philippe d'Alsace. Le trait le plus original de l'Orient signalé par Deschamps, c'est d'avoir placé le donjon au point le plus menacé de la forteresse, alors qu'en Occident on le concevait comme un refuge suprême, au centre.

Sources : Lot, Ferdinand. L'art militaire et les armées au Moyen-Age en Europe et dans le Proche Orient. Tome 1 (Vue d'ensemble et conclusion). Paris 1947. BNF

Suite de l'ouvrage
— La bataille de Muret, 1213.
— L'armée en France au XIIIe siècle.
L'Art militaire et les armées au moyen age, tome II.

Retour

Haut-page

Licence Creative Commons
Les Templiers et Les Croisades de Jack Bocar est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une oeuvre à http://www.templiers.net/.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://www.templiers.net/.