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Le roi d'Angleterre veut installer sa dynastie en Terre Sainte
Richard veut installer sa dynastie Après le départ du roi de France qui laissa le commandement des contingents français à Hugues de Bourgogne, Richard Cœur de Lion ne partage plus avec personne le profit du pouvoir. Il règne seul. Après Acre, et dans le désarroi général préludant aux dernières scènes de l'écroulement imaginé de la puissance de l'Islam dans le Proche-Orient, l'Anglais devient le héros incontesté de la Troisième Croisade. De ses deux associés, Frédéric Barberousse et Philippe Auguste, l'un s'est bêtement noyé en Asie Mineure et l'autre vient de regagner son royaume par crainte de le perdre.

Dans Acre, après des années de privations et les fureurs des derniers combats, les chrétiens sont en liesse. Des vaisseaux venus de tous les ports de l'Occident ont débarqué dans la cité conquise de belles aventurières et des filles à ribauds. Aux dires du poète Ambroise qui, de 1187 à 1192, fut le témoin oculaire de ces événements et sut conter la Troisième Croisade en douze mille vers octosyllabiques alertes et pas piqués de la tarentule, la ville d'Acre était devenue grâce à l'afflux de toutes sortes de confréries au pas léger, une seconde Antioche où les mœurs perdaient peu à peu leur sévérité, où les vainqueurs oubliaient d'une manière un peu trop indécente les terribles privations dont ils avaient si longtemps souffert. L'affluence de ces jeunesses peu farouches était si grande, conte fort plaisamment Ambroise, qu'il fut décidé que les femmes, à l'avenir, n'accompagneraient plus l'armée, qu'elles demeureraient en ville, hors les servantes et les blanchisseuses qui lavaient le linge des soldats et qui, pour leur ôter les puces de la tête, valaient des singes.

Deux jours après l'affreux massacre des musulmans, les troupes avaient reçu leur ordre de marche. L'intention des Croisés était de reprendre les principales villes de la côte palestinienne:
Césarée, Joffé, Ascalon, dont la possession était indispensable pour s'assurer des bases solides en vue d'une action future contre Jérusalem.

La démoralisation était grande chez les musulmans, profondément affectés par la perte d'Acre, minés en outre par une crise sourde contre l'autorité de Saladin qui, ne se sentant pas en mesure d'attaquer les Francs, se contentait de les suivre de loin. Cette marche tout le long de la côte, sous le torride soleil d'août, dans une région méthodiquement dévastée devant les pas des Croisés, rappelle en plus d'un point la marche fatale sur Hattîn.

Guy de Lusignan, comme en octobre 1187, commandait l'avant-garde. Richard Cœur de Lion était au centre et le duc de Bourgogne à l'arrière-garde. L'infanterie, placée sur les flancs, avançait en bon ordre. Chaque fantassin était pourvu d'une bonne cotte d'armes aux mailles si serrées que les flèches de l'assaillant ne pouvaient s'insérer entre elles. Ces justaucorps, sortes de jaquettes de drap doublées de coton et fortement piquées, étaient à ce point impénétrables aux dards les plus acérés qu'un cadi de l'armée musulmane fut épouvanté en voyant un homme ainsi vêtu qui avait une douzaine de flèches piquées dans son dos et qui marchait le long de la mer sans plus s'en apercevoir que s'il y avait un scorpion sur l'arbrier de son arbalète.

La grosse cavalerie des Croisés avançait au milieu d'un rempart vivant de piétaille. Des milliers de gonfanons à deux ou trois queues — ceux de l'Église romaine étant de gueules à deux clefs d'argent passées en sautoir — flottaient au vent, entourant de leurs mille flammes plus éclatantes sous le soleil l'étendard des Croisés planté au sommet d'une tour roulante haute comme un minaret. La flotte franque suivait la côte de très près et assurait le ravitaillement. Ne pouvant pas attaquer en masse, la tactique de Saladin consistait à faire harceler les chrétiens par de petits et rapides groupes volants de mameluks qui se jetaient, bride abattue, sur ce camp mouvant, essayaient de sabrer quelques hommes et s'en retournaient aussi vivement qu'ils étaient venus. Les musulmans paraissaient accompagner les chrétiens dans leur marche vers le sud.

La lutte ne cessait pas entre les deux armées. Les historiens arabes ne tarissent point d'éloges lorsqu'ils évoquent ce que fut cette marche harassante de l'armée franque le long du littoral. L'un d'eux s'écrie:
« Admirez la constance de ces hommes qui supportent les plus dures fatigues sans recevoir de solde et sans profit d'aucune sorte ! Notre armée les entourait et les couvrait d'une grêle de flèches. Lorsqu'une de leurs divisions faiblissait, la division suivante venait à son secours. J'ai vu Saladin galoper à travers les rangs de nos archers d'avant garde, suivi de deux jeunes écuyers armés chacun seulement d'une dague. Il animait l'ardeur des vrais croyants et leur ordonnait de serrer l'ennemi de plus près. Mais, malgré les cris de:
« Il n'y a de Dieu que Dieu ! » et « Dieu est grand ! », qui retentissaient de tous côtés, les Francs gardaient une solidité parfaite dans leur disposition de marche, sans manifester aucun trouble ni aucune inquiétude. »

Extrait de la correspondance de Saladin:
« L'ennemi sortant d'Acre marchait sur Ascalon. Nous sommes allés à sa rencontre dans toutes les directions, nous l'avons enfermé dans tous les défilés, attaqué dans toutes ses haltes, repoussé des réservoirs d'eau. Il avançait le long de la mer, protégé par sa flotte, sans jamais s'éloigner du rivage. Tout le pays ne forme que d'étroits passages, des fourrés épais, des plaines de sable et n'offre aucune possibilité de livrer bataille. Toutes les fois que le terrain s'élargissait, nous avons enveloppé et assailli les Francs mais ils marchaient devant nous comme un mur et toutes nos attaques furent vaines. »

Après six jours de marche, l'armée chrétienne, accompagnée par celle de Saladin, arriva devant Césarée, ville très ancienne embellie par Hérode, et qui était encore assez importante au début de l'ère chrétienne, alors qu'elle était devenue la résidence ordinaire des procurateurs romains de Judée. C'est à Césarée que le centurion Corneille fut baptisé par saint Pierre, que Vespasien fut proclamé empereur et c'est dans cette cité que se trouvait la plus riche et la plus célèbre bibliothèque de l'Orient après celle d'Alexandrie. A l'approche des Croisés, la population de Césarée avait fui. Richard Cœur de Lion ne s'y arrêta pas. La guerre s'annonçait longue et ses résultats incertains. Le roi d'Angleterre, après avoir pris position devant Arsûf, l'antique Apollonia située près de Jaffa, chercha à négocier avec Saladin, oubliant qu'il y avait entre lui et le Kurde le massacre de trois mille musulmans prisonniers. Saladin laissa entendre qu'il ne refuserait point d'engager des pourparlers de paix, à condition que ce fût avec le sincère désir d'aboutir à une entente durable entre les deux parties. Il confia à son frère la mission de négocier la paix et l'entrevue entre El Melek el Adel et Richard Cœur de Lion eut lieu le 5 septembre 1191 dans les bois d'Arsûf, en présence d'Onfroi de Toron, chargé de traduire les paroles du frère du sultan.

Lorsque El Malek el Adel demanda quelles étaient les conditions de paix proposées par le roi d'Angleterre et que celui-ci répondit que les musulmans devaient lui restituer le royaume de Jérusalem, et leurs troupes regagner les anciennes frontières syriennes, les négociations furent aussitôt rompues.

Indigné, El Malek el Adel se retira, et la décision, une fois de plus, allait appartenir aux armes. Et le samedi 6 septembre, c'est-à-dire vingt-quatre heures à peine après l'entrevue du « Couvent du Moine », la bataille faisait rage près de la « Rivière Tortueuse », le Nahr el Awdja, entre Arsûf et Ram-leh. Des deux côtés les pertes furent sensibles. L'armée chrétienne était divisée en cinq corps, ou cinq « batailles » comme on les appelait. Les Templiers formaient le premier corps, les Bretons et les Angevins le second, Guy de Lusignan et les Poitevins le troisième ; le quatrième corps était composé des Anglais et des Normands ; le roi d'Angleterre ayant à sa droite Jacques d'Avesnes et ses Flamands, et le duc de Bourgogne à sa gauche, commandait une troupe d'élite, une réserve prête à se porter immédiatement partout où sa présence serait nécessaire pour forcer la victoire.

A neuf heures du matin, trente mille musulmans fanatisés et hurlants entourèrent l'armée chrétienne. « Devant les émirs s'avançaient les trompettes, les porteurs de timbres et de tambours. On n'aurait pas pu entendre Dieu tonner tellement il y avait de tambours qui retentissaient. Après eux venaient les escadrons noirs et les frénétiques Bédouins du désert. Ils attaquèrent du côté de la terre et du côté de la mer », écrit Ambroise. Même récit dans Beha ed-Dîn:
« Obligés de presser leur marche afin d'atteindre Arsûf, où ils devaient faire halte, les chrétiens se trouvaient pris à la gorge dans la position la plus fâcheuse et les musulmans se flattaient d'en avoir facilement raison. » Cette première phase de la bataille rappelle étrangement Hattîn. Mais, il y avait ce jour-là sur le champ de bataille un soldat qui connaissait son métier. Tandis que son infanterie, dès le début de l'action débordée, pliait sur tout son front, était écrasée, et que ses deux ailes étaient enfoncées, que Jacques d'Avesnes était tué, ce qui provoqua un commencement de panique dans les rangs de ses soldats, le roi d'Angleterre lâcha sa puissante et lourde cavalerie. En pleine déroute, il eut l'audace de passer à l'offensive. Cette charge fantastique, parmi ceux qui étaient morts, et tandis que se reformaient derrière elle les bataillons un instant d'avant éparpillés, lui donna la victoire. Beha ed-Dîn, témoin de cette bataille, de cette geste héroïque, nous en a laissé l'image, en un raccourci saisissant:
« Les Templiers menèrent le combat, puis les Angevins, puis les Bretons, puis les forces du roi Guy de Lusignan, celles du Poitou, puis les Normands et les Anglais et les Hospitaliers. Et la cavalerie franque se forma en masse compacte et, sachant que rien ne pouvait la sauver sinon un effort suprême et désespéré, elle chargea sans regarder devant elle. Je vis moi-même ces cavaliers, réunis autour d'une enceinte formée par l'infanterie du centre. Ils saisirent leurs lances, poussèrent tous à la fois un cri de guerre, la ligne de fantassins s'ouvrit subitement pour les laisser passer, et ils se précipitèrent sur nous. Une de leurs divisions se jeta sur notre aile droite, une autre sur notre aile gauche, une troisième sur notre centre et tout chez nous fut mis en déroute. » Dix mille musulmans, trente-deux émirs furent tués ou blessés. Hattîn était vengé !
Jusqu'à la tombée de la nuit les charges franques se succédèrent, anéantissant l'armée de Saladin.
« Le comte Robert de Dreux et l'évêque de Beauvais chargèrent ensemble. Du côté de la mer, à gauche, chargea le comte de Leicester, avec toute l'arrière-garde où il n'y avait pas de couards. Ensuite arrivèrent les Angevins, les Poitevins, les Bretons, les Manceaux et tous les autres corps d'armée. Les gens qui firent cette charge attaquèrent les musulmans avec une telle vigueur que chacun atteignit le sien, lui mit sa lance dans le corps et lui fit vider sa selle. Les musulmans furent étonnés, car les nôtres tombèrent sur eux comme la foudre, en faisant voler une grande poussière, et tous ceux qui étaient descendus à pied et qui, avec leurs arcs, nous avaient fait tant de mal, tous ceux-là eurent la tête coupée. Dès que les chevaliers les avaient renversés les sergents les tuaient. Quand le roi Richard vit que les siens attaquaient l'ennemi, il donna de l'éperon à son cheval et le lança à toute vitesse pour soutenir les premiers combattants. Il fit en ce jour de telles prouesses qu'autour de lui, des deux côtés, devant et derrière, il y avait un long chemin rempli de Sarrasins morts et que les autres s'écartaient, et que la file des morts durait bien une demi-lieue. On voyait les corps musulmans avec leurs têtes barbues, couchés, serrés comme des gerbes. » Tel est le récit de cette bataille qui nous a été laissé par Ambroise.

Seul avec sept mameluks, par miracle épargné, Saladin refusait de quitter le champ de bataille. Il rattrapa de nombreux fuyards, fit battre un tambour et, dans un suprême effort, il jeta un corps de cavalerie sur les Croisés qui se trouvaient séparés de la leur. Il réussit ainsi, après avoir éprouvé un sanglant échec, à rendre la victoire des Francs incertaine.

Giraudon-Versailles-bataille-ascalonL'armée chrétienne descendit vers Ascalon. Cette ville, dont les ruines s'élèvent en un vaste amphithéâtre au bord de la mer, fut célèbre dans l'histoire des premières civilisations de l'Orient. Devenue, après la domination des pharaons de la XVIIIe Dynastie et des Ninivites, une opulente et magnifique cité hellénistique adonnée au culte d'Atargatis, la déesse étrange au visage de femme et au corps de poisson, en l'honneur de laquelle on élevait des colombes sacrées, Ascalon vit peu à peu son influence décroître jusqu'à l'époque byzantine. A la fin du XIIe siècle elle n'était plus qu'une petite ville maritime fortifiée qui commandait les routes d'accès de l'Egypte et de la Palestine. En l'occupant, le roi d'Angleterre fermerait la principale voie de communication de la Syrie avec l'Egypte et interdirait désormais tout trafic d'hommes et de vivres entre ces deux nations arabes. Ainsi Saladin serait-il isolé de ses bases lointaines de la vallée du Nil. Le sultan voulait laisser une garnison dans Ascalon, mais son Conseil et ses principaux émirs déclarèrent qu'il convenait de détruire cette place forte, car les musulmans étaient dans l'impossibilité de la défendre. « Les Francs occupent Jaffa, dirent-ils, et cette ville est à égale distance de Jérusalem et d'Ascalon. Or, nous ne pouvons protéger à la fois ces deux villes. Il faut donc que le sultan opte pour la plus importante des deux, qu'il la fortifie et la mette en état de défense. »

En outre, les émirs représentèrent à Saladin que le souvenir des maux endurés si longtemps par la garnison d'Acre, et celui du massacre des trois mille musulmans, étaient toujours présents à l'esprit des soldats. Ils le convainquirent que ceux-ci ne se laisseraient pas enfermer dans Ascalon dans la crainte de subir ce que leurs malheureux camarades avaient souffert dans Acre assiégée pendant trois ans. Il était préférable de tenir la campagne, de se contenter d'observer les mouvements de l'ennemi, de réunir de nouvelles forces et de les entraîner par une guérilla incessante en vue d'une action ultérieure de grande envergure. Comprenant que le but des Croisés était d'atteindre Jérusalem dont les chrétiens ne seraient bientôt plus qu'à quelques étapes, ils étaient d'avis, puisqu'il leur était impossible d'immobiliser l'ennemi sans danger, de renforcer la garnison de la ville sainte. Ils n'avaient pas assez de troupes pour en laisser une partie dans chacune des villes du littoral. Il fallait donc faire le vide devant les Croisés.

Et Saladin donna l'ordre de détruire Ascalon de fond en comble, comme furent détruites Ninive, ou Babylone, ou Thèbes aux Cent Portes. Et Ascalon embellie par Hérode ; Ascalon qui fut l'une des cinq principales villes des Philistins. Et aussi l'objet des imprécations des prophètes ; Ascalon qui vit passer sous ses murs les chars légers des Égyptiens de Ramsès II, plus tard les Ninivites de Sargon et de Sennachérib, et plus tard encore les Macédoniens d'Alexandre le Grand. Ascalon fut rasée jusqu'au sol, incendiée, réduite en ces ruines impersonnelles que nous pouvons voir aujourd'hui, sur la route qui mène de Jérusalem à El Qantara !
Et, en les voyant telles qu'elles sont pour l'éternité, qui pourrait s'empêcher de crier, face à la mer qui sans fin recommence, comme criaient les prophètes:
« Où es-tu, Ascalon ?
Ascalon que j'appelle au pied des falaises désertes, dont les crêtes couronnées par les ruines des murailles édifiées dans la nuit des temps témoignent de ce que furent ta grandeur, ton œuvre et ta durée, Ascalon, où es-tu ? »
Cependant, Saladin, avant de se résigner à détruire cette ville déjà fameuse à l'époque d'Hérode, avait consulté l'oracle et, en secret, s'étaient accomplis les rites de 1' isti-khareh. Et l'oracle avait confirmé l'opinion des émirs. « J'ai vu, écrit El Imad, le sultan parcourir les souks d'Ascalon pour appeler les hommes â la destruction. Les émirs reçurent l'ordre d'abattre les tours qui dominaient la mer et dont les murs étaient épais de la longueur d'une lance. »

Quand tout fut achevé et qu'il ne resta plus en ces lieux qu'une étendue de gravats et de poussière, Saladin quitta la ville morte. Il écrivit à son neveu, Imad ed-Dîn Zengî, auquel appartenait la principauté de Sindjar:
« Je tiens pour certain qu'en réduisant Ascalon en un tas de cendres chaudes, j'assure la vie et le salut de Jérusalem ! »

Pendant que Saladin faisait raser les formidables fortifications d'Ascalon, Richard Cœur de Lion s'installait à Jaffa et l'armée chrétienne exténuée — il lui avait fallu dix-sept jours pour se rendre d'Acre à Jaffa, alors que normalement deux journées eussent suffi — pouvait enfin se reposer. Le roi d'Angleterre s'attarda dans Jaffa « la Belle » bâtie à l'époque du Déluge par Japhet, fils de Noé.

Dans cette ville au climat sain dont on peut lire le nom dans les Annales de Thouthmès relatant les campagnes victorieuses de ce Pharaon, et qui sont gravées sur les murs du sanctuaire d'Amon, à Karnak, ou sur les faces extérieures des pylônes du temple funéraire de Médinet Habou, dans la Vallée des Rois, dans cette antique cité maritime dont le renom s'étendait fort loin, étaient jadis entreposés les fameux cèdres du Liban réservés à la construction du temple de Salomon et de ceux de Thèbes aux Cent Portes. C'est à Jaffa que saint Pierre ressuscita Tabitha, veuve de Joppé, et c'est en cette ville au passé plusieurs fois millénaire qu'il eut chez Simon le Guerroyeur son extraordinaire vision des animaux purs et impurs.

Richard Cœur de Lion restaura les remparts de Jaffa tandis que Saladin rasait ceux d'Ascalon. Un incident banal faillit avoir pour lui de très fâcheuses conséquences. Étant parti à la chasse dans les environs de Ramla, où campait l'armée de Saladin, et accablé par la chaleur, le Plantagenet se reposa au pied d'un arbre et s'endormit. Il fut réveillé en sursaut par les cris des chevaliers qui l'avaient accompagné dans sa chasse, et il se vit environné par un parti de musulmans. Le roi sauta sur son cheval et il tint tête un instant avec sa petite troupe aux assaillants. Mais il aurait succombé sous le nombre malgré sa bravoure, si un gentilhomme provençal combattant à ses côtés, Guillaume de Porcellet, effrayé par le danger couru par le souverain, ne s'était écrié en arabe:
« Je suis le roi, épargnez ma vie », et ne s'était point enfui, entraînant avec lui les musulmans, heureux de le poursuivre. Il se laissa capturer, et le roi d'Angleterre put regagner Jaffa sans être autrement inquiété.

Les Croisés restèrent deux mois à Jaffa. L'armée y passa des jours heureux qui lui rappelèrent les délices d'Acre. D'autant plus que la gent féminine, ne supportant point d'être délaissée à Acre, avait pris, elle aussi, le chemin de Jaffa, et ne se déplaisait pas dans les merveilleux jardins de la ville remplis de grenadiers, d'oliviers, de figuiers, d'amandiers et d'orangers. Ainsi, au lieu de surprendre les musulmans qui démolissaient pierre par pierre Ascalon, ou de galoper vers Jérusalem offerte — le gouverneur musulman de Jérusalem venait de faire prévenir Saladin de l'état précaire où se trouvait la ville sainte, mais ses lettres avaient été interceptées par des Syriens chrétiens qui se préparaient à avertir Richard lorsqu'ils tombèrent eux-mêmes entre les mains du sultan — le roi d'Angleterre s'offrait des loisirs et son armée vivait comme au paradis dans les vergers enchanteurs de Jaffa.

Pendant ce temps, Saladin faisait encore raser les fortifications de Ramla et de Lydda. Implacablement, la route de Jérusalem devenait un désert...

Ici se place une intrigue de Conrad de Montferrat qui n'avait pas oublié que, aussitôt après le départ du roi de France, Richard Cœur de Lion l'avait évincé de tous les postes importants que lui avait confiés Philippe Auguste, et avait contesté ses titres et ses droits au trône de Jérusalem. Il avait même menacé de lui reprendre Tyr et sa principauté et de le faire pendre sans procès à l'une des tours du vieux port égyptien de la cité qui fut si longtemps tributaire des Pharaons. Pour s'épargner cette honte, Conrad de Montferrat adressa un message d'amitié à Saladin, et il lui proposa de devenir son associé contre les Anglais ! Après tout, il n'y avait point là matière à être choqué, car ce n'était pas la première fois qu'un grand seigneur chrétien recherchait l'alliance d'un prince de l'Islam... Notre transfuge réclamait aux musulmans pour prix de sa trahison Beyrouth et Sidon. Il s'engageait à combattre le roi d'Angleterre et même à surprendre ses anciens amis dans Acre afin de pouvoir restituer cette ville à Saladin.

L'affaire parut trop belle à ce dernier qui, estimant que le marquis de Tyr lui tendait un piège, exigea comme conditions préliminaires à tout accord que Conrad de Montferrat déclarât publiquement la guerre aux Anglais installés en Syrie. Mais le roi Richard, dont la cavalerie occulte faisait merveille, fut instruit des démarches du marquis, et remettant à plus tard le soin de se venger d'une telle outrecuidance, il fit amener des renforts dans Acre pour garantir cette place forte contre toute surprise. Et, grand joueur, le plus innocemment du monde il dépêcha quelques-uns de ses officiers à Conrad de Montferrat pour s'enquérir de ses rhumatismes et rallumer en son cœur des monstres de convoitise en évoquant Jérusalem dont lui, Richard Cœur de Lion, n'était plus qu'à une centaine de kilomètres... Il sut faire scintiller aux yeux du marquis la couronne de Jérusalem et, faisant tinter aux oreilles du vieux Conrad des titres recherchés, il mit sa raison à la torture.

Après avoir hésité entre Saladin et Richard Cœur de Lion, Conrad de Montferrat se déclara enfin. Il joua gagnant le roi d'Angleterre — si près de Jérusalem ! — et il se rendit à son ost. En grand apparat, les héros se réconcilièrent. Et tandis que l'Anglais dupait le prétendant à la couronne de Jérusalem en lui promettant un royaume qu'il n'avait point l'intention de conquérir pour lui, il offrait une fois de plus la paix à Saladin. Il avait déjà vu plusieurs fois le frère du sultan, El Melek el Adel. Les conditions étaient toujours les mêmes. Richard Cœur de Lion demandait Jérusalem, les terres situées en deçà du Jourdain et la sainte croix.

Saladin répondit:
« Les pays que vous revendiquez ne vous ont jamais appartenu. Dieu ne vous avait pas permis d'y placer une seule pierre. Vous les avez envahis et vous vous en êtes emparés grâce à la faiblesse des musulmans. Jérusalem n'est pas moins réputée ville sainte parmi nous que parmi vous. C'est de Jérusalem que notre prophète Mahomet est miraculeusement monté au ciel, pendant la Nuit de l'Ascension. C'est à Jérusalem que les anges ont coutume de s'assembler sur la Sakhra. Nous ne pourrions sans honte vous abandonner cette ville respectable. »

Les négociations, entretenues de part et d'autre avec une sorte de ferveur, traînaient en longueur. Et les jours, et les semaines passèrent à discourir pour mettre à leur place des virgules. Chaque partie savait bien qu'elle ne possédait pas l'argument décisif:
La force. C'est alors que le roi d'Angleterre proposa à Saladin, par l'intermédiaire d'El Melek el Adel, une solution qui, si son authenticité ne nous était pas confirmée par toutes les sources chrétiennes et arabes, nous paraîtrait une galéjade d'historien:
Il offrit sa sœur Jeanne, veuve de Guillaume, roi de Sicile, comme épouse au propre frère de Saladin ! Pour le trousseau de la mariée, il donnait la partie du littoral qu'il venait de reconquérir avec Acre, Ramla, Arsûf, Jaffa et les ruines d'Ascalon. Quant à El Melek el Adel, son futur gendre, il recevrait le royaume de Jérusalem. Ainsi, la sœur du roi de la très puissante Angleterre et le frère du sultan de l'Egypte, de Syrie, de Mésopotamie et du Nedj deviendraient reine et roi de Jérusalem par la grâce de Saladin et de Richard Cœur de Lion !

Conrad de Montferrat et Guy de Lusignan n'avaient même pas été consultés ! El Melek el Adel trouva que ce mariage politique était avantageux pour la dynastie des Ayyûbides. Un musulman, mieux encore un Kurde dont les ancêtres étaient des nomades obscurs, tenant la plus enviée des couronnes chrétiennes entre ses mains, quel triomphe pour l'Islam ! Et quel triomphe sans batailles ! Quelle situation inattendue, en vérité, que celle de cette alliance des Ayyûbides avec les Plantagenets !

Saladin, qui n'avait pas l'habitude de s'enthousiasmer pour des apparences, ne manifesta pas une chaleur aussi vive que l'eût souhaitée Richard. On ne l'a pas oublié, il était profondément religieux et une telle conclusion de la guerre sainte, qu'il avait fait proclamer par le calife abbasside, était loin de le séduire. Toutefois, il ne s'opposa pas à ce mariage. Et les allées et venues d'El Melek el Adel au camp de Richard Cœur de Lion devinrent quotidiennes. L'Anglais était aux petits soins pour celui qu'il considérait déjà publiquement comme son gendre. Il avait fait dresser à côté de la sienne une somptueuse tente de réception pour le recevoir. Il le comblait d'attentions, de friandises, d'objets d'art. El Melek el Adel venait là avec des joueurs de guitare et une chanteuse arabe, et il faisait avec le roi d'Angleterre des projets d'avenir. Avant de fumer les pipes de haschisch, on se laissait bercer au son des musiques douces par des rêves de domination. On se partageait, dans l'euphorie des fumées aphrodisiaques, les continents et les mers alors connus.

Dans ce conte des Mille et Une Nuits, tout avait été prévu, sauf l'essentiel. Et l'essentiel était représenté par les traits de Jeanne, veuve du roi de Sicile, sœur du roi d'Angleterre... Personne ne lui avait demandé, à elle la principale intéressée pourtant, si elle consentirait à devenir la femme d'El Melek el Adel, Kurde et frère d'un sultan qui avait chassé les chrétiens de Jérusalem ! Quand on lui parla du beau prince oriental, qu'on la priait d'épouser par raison d'Etat, elle crut défaillir à la pensée de partager son lit avec le frère de Saladin que le marquis de Tyr, celui-là même qui venait de quêter son alliance, avait fait représenter dans toute l'Europe comme un monstre buvant du sang chrétien, et faisant souiller par son cheval le tombeau de Jésus-Christ. Elle refusa de se sacrifier en dépit des prières et des menaces de son auguste frère. Pour rassurer Jeanne, El Melek el Adel proposa de se faire baptiser. Il était disposé à renier sa foi pour avoir pour beau-père le roi d'Angleterre ! Mais Saladin s'opposa à ce machiavélisme. Cependant, Richard Cœur de Lion n'était point à bout d'arguments. Il s'obstinait à vouloir marier quelque membre de sa famille avec l'un des héritiers de Saladin et il n'avait plus que ce projet en tête. Malgré l'inquiétude croissante de son entourage prétendant que, avant d'envisager une telle alliance, il serait opportun de consulter le Pape, Richard proposa à El Melek el Adel une autre combinaison familiale. Puisqu'il ne pouvait pas abjurer sa foi musulmane, et puisque Rome soulevait des difficultés lorsqu'il s'agissait du remariage d'une veuve, il lui donnerait une autre de ses sœurs. Les conditions seraient les mêmes. Le frère du sultan y gagnerait même dans son bonheur intime, car l'épouse offerte à ce marché était beaucoup plus jeune que Jeanne. Décidément, cette Troisième Croisade devenait un placement de père de famille...

Saladin, tandis que le roi d'Angleterre s'ingéniait à lui chercher une belle-sœur, n'avait toujours pas rompu avec Conrad de Montferrat. Il connaissait parfaitement l'inimitié qui opposait Richard au marquis de Tyr. Et, conséquence surprenante de la défaite qu'il avait subie à Acre, lui, le vaincu, il était à ce point sollicité par les Francs qu'il pouvait se permettre de prendre son temps pour réfléchir et ne pas se jeter aveuglément dans les bras que lui tendaient Richard et Conrad de Montferrat. A aucun moment de sa lutte contre les chrétiens sa situation ne fut meilleure. Richard voulait faire entrer l'Ayyûbide dans la famille des Plantagenets et Conrad recherchait l'amitié de Saladin, afin de chasser l'Anglais de la Terre Sainte ! Oui, le roi d'Angleterre manœuvrait afin d'évincer les prétendants au royaume de Jérusalem et n'hésitait pas à solliciter l'appui du musulman qui les en avait chassés ! Il est vrai que l'attitude de Richard Cœur de Lion n'apparaissait point claire à la noblesse franque. Ses meilleurs soutiens se détachèrent de lui:
Le duc de Bourgogne, les Templiers, les Germains, les Génois. Conrad de Montferrat les reçut dans son Camp. Et dès lors c'était à qui, de Conrad ou de Richard, allait emporter le premier la signature de Saladin !

Onfroi de Toron se dévouait pour le Plantagenet et le prince de Sagette voulut bien être l'intermédiaire officiel du marquis de Tyr auprès du sultan. Saladin entretenait avec soin ces divisions, promettait comme seuls savent promettre les Orientaux, et faisait rebâtir les remparts de Jérusalem. Ainsi, le résultat de ces négociations fut décevant pour les chrétiens. Pour occuper ceux-ci, Richard leur fit reconstruire Ascalon. Ces travaux de maçonnerie mécontentèrent un grand nombre de chrétiens qui prétendaient qu'ils n'étaient point venus en Palestine pour creuser des fossés et élever des murailles, mais pour chasser les Infidèles de Jérusalem. Nombre d'entre eux désertèrent. Les uns repassèrent la mer, d'autres se rendirent à Tyr. Quant à ceux qui restaient, ils demandèrent à combattre. Et Richard décida que, à la veille de Noël, on camperait sous les murs de la ville sainte. C'est alors que se révélèrent les conséquences de la mauvaise politique du chef de la Troisième Croisade. Le lendemain d'Acre (13 juillet 1191), Jérusalem, privée de ressources, sans soldats pour la défendre, sans blé pour nourrir sa population, presque sans fortifications, était à portée de sa main. Il n'avait que quelques heures de marche à faire pour prendre Jérusalem à un adversaire démoralisé par la défaite d'Acre. Quatre mois après, il était trop tard. Saladin avait garni la ville de troupes bien approvisionnées et il avait lui-même veillé à ce que les travaux de fortification qu'il avait ordonnés fussent conduits avec diligence. En outre, il avait dévasté méthodiquement toute la région. Cette marche des chrétiens sur Jérusalem fut inutile. Après avoir écrasé un détachement de mameluks, le matin du 30 octobre 1191, à Yazûr, à huit milles au nord-ouest de Ramla, Richard Cœur de Lion conduisit son armée à Lydda, sur la route de Jaffa à Jérusalem où, surpris par les pluies dans une région marécageuse, il fut contraint de camper pendant trois semaines.

A la mi-décembre, il arriva en vue de Jérusalem. « Le temps était froid et couvert, écrit Ambroise. Il y eut des pluies diluviennes et de fortes tempêtes qui nous firent perdre la plupart de nos bêtes. La pluie et le grésil renversaient nos tentes. Nos biscuits furent gâtés par l'eau ; les viandes de porc furent pourries ; les hauberts se couvrirent d'une rouille que l'on pouvait à peine retirer. » Des Bédouins, accourus des environs et encouragés beaucoup plus par le mirage du butin que par le zèle religieux, harcelèrent cette armée grelottante de froid, dégoulinante de pluie, qui n'avançait qu'à grand-peine par des chemins boueux, la coupaient de ses convois de ravitaillement, l'obligeant à être toujours sur le qui-vive.

Les Croisés furent bientôt en vue de Jérusalem. Mais à vrai dire était-ce bien une armée ?
« Les gens étaient malades par manque de nourriture, poursuit Ambroise. Mais leur cœur était joyeux, à cause de l'espérance qu'ils avaient d'aller enfin au Saint-Sépulcre. Ils désiraient tant Jérusalem qu'ils avaient apporté leurs vivres pour le siège. Ceux qui étaient malades à Jaffa ou ailleurs se faisaient porter en litière jusqu'au camp des chrétiens. »

A vingt kilomètres de Jérusalem, Richard Cœur de Lion s'arrêta. Il tint conseil. Il hésita. Tandis que les Croisés d'Occident, écrit René Grousset, « voulaient encore marcher sur la ville, les Francs de Syrie, non seulement les « Poulains », mais aussi les Hospitaliers et même, cette fois, les Templiers, conseillaient le retour vers la côte:
Ils craignaient de se trouver pris entre les défenseurs de Jérusalem et l'armée de Saladin, maîtresse de la campagne. »

C'était là une situation analogue à celle dont ils avaient éprouvé les périls sous Acre, mais qui risquait cette fois de se reproduire loin de la mer et de la protection des escadres chrétiennes, en plein massif de Judée. Les Croisés savaient que le ravitaillement et les communications avec la côte pouvaient être coupés par les nomades ; ils avaient appris qu'une nouvelle armée musulmane commandée par Abûl Heïdja « le Gras » venait d'arriver d'Egypte. Et l'armée chrétienne, après avoir vu Jérusalem, battit en retraite le 10 janvier 1192 et regagna la côte. Quand elle fut hors de danger, les querelles recommencèrent. Bien entendu, la conduite, les hésitations du roi d'Angleterre fournirent un aliment de choix. De vieilles rancunes se rallumèrent dans le cœur de ces hommes découragés qui étaient venus de si loin pour reprendre Jérusalem et qui s'en retournaient à la côte après avoir campé à vingt kilomètres à peine du Saint-Sépulcre !
Sources: Saladin le plus pur Héros de l'Islam — d'Albert Champdor — Editions Albin Michel; 1956

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