Saint-Bernard et les Templiers   Saint Bernard de Clairvaux   Saint-Bernard et les Templiers

Saint-Bernard et les Templiers, rédaction de la Louange de la nouvelle milice

Quelques lettres de Saint-Bernard aux Templiers

Lettre XXXI

A Hugues, comte de Champagne, qui s'était fait Templiers en l'an 1125
Saint Bernard le félicite d'être entré dans un ordre militaire, et l'assure de son éternelle reconnaissance.

Si c'est pour Dieu que de comte vous vous êtes fait simple soldat, et pauvre, de riche que vous étiez, je vous en félicite de tout mon coeur, et j'en rends gloire à Dieu, parce que je suis convaincu que ce changement est l'oeuvre de la droite du Très-Haut. Je suis pourtant contraint de vous avouer que je ne puis facilement prendre mon parti d'être privé, par un ordre secret de Dieu, de votre aimable présence, et de ne plus jamais vous voir, vous avec qui j'aurais voulu passer ma vie entière, si cela eût été possible. Pourrais-je en effet oublier votre ancienne amitié, et les bienfaits dont vous avez si largement comblé notre maison ? Je prie Dieu dont l'amour vous a inspiré tant de munificentes pour nous, de vous en tenir un compte fidèle. Pour moi j'en conserverai une reconnaissance éternelle, je voudrais pouvoir vous en donner des preuves. Ah ! S'il m'avait été donné de vivre avec vous, avec quel empressement aurais-je pourvu aux nécessités de votre corps et aux besoins de votre âme. Mais puisque cela n'est pas possible, il ne me reste plus qu'à vous assurer que, malgré votre éloignement, vous ne cesserez d'être présent à mon esprit au milieu de mes prières.

(a) Fils de Thibaut III et différent de Hugues qui fut grand-maître des chevaliers du Temple, auquel saint Bernard a adressé son livre sur la gloire de cette nouvelle milice, tome III. Voir aux notes placées à la fin du volume.

 

Notes de Horstius et de Mabillon
23. Au comte de Champagne, Hugues. Fils de Thibaut III, également comte de Champagne, Hugues se montra d'une extrême munificence envers les maisons religieuses en général, mais particulièrement à l'égard des monastères de Moustier-Ramey et de Molesme ; il fut d'abord comte de Bar-sur-Aube, puis de Troyes après la mort de son frère Eudes ; mais ayant supprimé les noms de ces comtés en les réunissant sur sa tête, il fut cause que ses successeurs prirent le titre de comtes de Champagne au lieu de celui de comtes de Bar-sur-Aube et de Troyes; qu'ils avaient porté jusqu'alors séparément, comme le fait remarquer François Chifflet, dans sa dissertation sur l'origine illustre de saint Bernard. C'est à lui que fut adressée la deux cent quarante-cinquième lettre d'Yves de Chartres, dont les premières lignes nous font connaître le sujet: « Nous avons appris, dit l'évêque de Chartres, que vous vous êtes enrôlé dans l'armée du Christ pour aller en Palestine, et pour livrer ces combats de l'Evangile où dix mille combattants soutiennent avec avantage la lutte contre vingt mille ennemis qui fondent sur eux pour les accabler. » Et plus loin il ajoute : « Vous avez pris femme....  » Etc., et conclut en ces termes : « Vous devez donc accomplir vos projets de manière toutefois à ne pas manquer à vos derniers engagements et à ne point violer les droits légitimes de la nature. » Horstius pense qu'en cet endroit, Yves de Chartres veut détourner Hugues de se faire Templier, en lui remettant sous les yeux, les obligations qu'il a contractées par son mariage. Mais d'après Guillaume de Tyr à qui tous les autres écrivains se rallient, l'ordre des Templiers ayant commencé l'année 1118, et Yves de Chartres étant mort en 1115, il faut entendre ces paroles, soit de l'ordre des Hospitaliers, dans lequel le comte Hugues aurait eu le projet d'aller faire profession à Jérusalem, soit de la continence que, dans une pensée toute spirituelle et tout évangélique, il se serait proposé de garder, pendant son second voyage en terre sainte. Car il est certain, d'après Chifflet, qu'il fit trois fois ce pèlerinage : la première fois en 1113, la seconde en 1121, et la troisième quand il s'engagea dans l'ordre des Templiers, ce qui arriva en 1125, d'après un calcul très-savant d'Albéric dans sa Chronique.

Etant sur le point d'entreprendre le voyage d'outre-mer, s'il faut en croire Pierre Pithou, dit Chifflet, il vendit son comté à Thibaut, fils de son frère Etienne, déshérita son fils Eudes, et laissa grosse sa seconde femme ; qu'il avait épousée après avoir renvoyé, en 1104, Constance, fille du roi de France Philippe I, dont il était parent à un degré prohibé; il mourut en terre sainte le 14, et non pas le 21 juin, comme l'indique, par erreur, le Nécrologe de Saint-Claude. Tel est le récit de Chifflet. Ce comte Hugues n'est pas le grand-maître des chevaliers du temple à qui saint Bernard a adressé une exhortation pour les soldats de cet Ordre ; comme on peut le conclure du récit de Guillaume de Tyr dans son Histoire de la croisade, livre XII, chapitre VII, où il donne le surnom de des Païens au grand-maître du temple, qui paraît avoir eu Robert pour successeur. C'est du moins ce qui ressort du récit de Guillaume, livre XVII, chapitre I.

24. Puis-je oublier votre ancienne amitié et vos bienfaits ? C'est, en effet, ce comte Hugues qui avait donné à saint Bernard et à ses religieux l'emplacement de Clairvaux avec ses dépendances, de sorte qu'il mérite d'en être appelé le fondateur. Comme cette particularité n'a été connue que de peu de personnes jusqu'à présent, nous allons donner la copie de la charte de donation, dont nous devons la publication à Chifflet, que nous avons eu déjà bien souvent occasion de citer. Il la fit entrer dans sa dissertation et l'avait copiée sur l'autographe de Clairvaux : « Au nom de la sainte et indivisible Trinité, commencement de la charte du comte Hugues. Qu'il soit connu à tous présents et à venir, que moi, comte de Troyes, je donne à Dieu, à la sainte vierge Marie et aux religieux de Clairvaux, l'endroit qui ponte ce nom, avec ses dépendances, champs, prés, vignes, bois et eaux, sans aucune réserve ni pour moi ni pour mes descendants. Ce dont sont témoins Acard de Reims, Pierre et Robert d'Orléans, hommes de guerre à mon service. Que l'on sache aussi que Geoffroy Félonia donne le droit de pâtis sur sa terre de Juvencourt, tant dans les bois que dans la plaine, en tout temps ; si les animaux desdits Pères causent quelques dégâts, les religieux n'en paieront que le montant, sans amende. J'ai fait toutes ces donations en présence des témoins susdits. Que l'on sache encore que le seigneur Jobert de la Ferté, surnommé le Roux, et le seigneur Reinaud de Perrecin ont donné, aux mêmes Pères, le droit de pâtis et l'usufruit sur toutes leurs terres, particulièrement sur les eaux, bois et prés du domaine de Perrecin : de cela sont témoins Acard de Reims et Robert, hommes de guerre à mon service. De plus, qu'il soit su encore que moi Hugues, comte de Troyes, je permets et concède auxdits Pères la libre et paisible possession de la terre et de la forêt d'Arétèle. Confirmé ces donations, par nous Joscern, évêque de Langres, et Hugues, comte de Troyes et scellé de notre sceau et de notre anneau. »

25. Pour la date de cette donation, qui n'est pas exprimée dans l'acte, Chifflet, d'après le Chronographe de saint Marien d'Auxerre, indique le mois de juin de l'année 1114; tout le monde est d'accord sur le mois, il n'en est pas de même pour l'année; les documents, tant ceux que nous trouvons chez nous que ceux qui nous viennent d'ailleurs, se contredisent ; mais ils nous a paru que nous devions préférer la date généralement acceptée depuis longtemps, et que l'Exorde de Cîteaux, dist. II, chap. I, ainsi que le tableau attaché au tombeau de saint Bernard, à l'année 1115 ; attendu que c'est à peine si saint Bernard avait fait profession au mois de juin de l'année 1114, et, d'un autre côté, le comte Hugues lui-même qui a fait la concession, était encore en terre sainte cette année-là. Clairvaux fut donc fondé par Hugues, comte de Champagne, et transféré en 1135 dans un endroit plus vaste, avec l'aide du comte Thibaut, fils et successeur de Hugues, et reconstruit à nouveau. C'est ce qui fit donner le nom de fondateur au comte Thibaut par plusieurs historiens qui ont confondu la translation avec la fondation de Clairvaux, comme le remarque Manrique dans ses Annales à l'année 1115, chap. I (Note de Mabillon).

 

A son oncle André, Chevalier du Temple
Saint Bernard déplore l'issue malheureuse de la croisade et témoigne à son oncle le désir de le voir.

l. J'étais malade au lit quand on me remit votre dernière lettre; je ne saurais vous dire avec quel empressement je la reçus, avec quel bonheur je la lus et relus; mais combien plus aurais-je été heureux de vous voir.

(a) On désigne le nom de sa prétendue victime par un G... dans la lettre soixantième. On incline à croire, d'après les notes de la lettre deux cent quatre-vingt-cinquième, qu'il s'agit d'un parent de l'abbé Suger. Vous-même ! Vous me témoignez le même désir, en me disant les craintes que vous inspirent l'état du pays que le Seigneur a honoré de sa présence, ainsi que les dangers qui menacent une ville arrosée de son sang. Oh ! Malheur à nos princes chrétiens ! Ils n'ont rien fait de bon dans la terre sainte, et ils ne se sont hâtés de revenir chez eux que pour se livrer à toutes sortes de désordres, insensibles à l'oppression de Joseph. Impuissants pour le bien, ils ne sont, hélas ! Que trop puissants pour le mal. Pourtant j'espère que le Seigneur ne rejettera pas son peuple et n'abandonnera pas son héritage à la merci de ses ennemis ; son bras est assez puissant pour le secourir et sa main toujours riche en merveilles ; l'univers reconnaîtra qu'il vaut mieux encore mettre sa confiance en Dieu que dans les princes de la terre. Vous avez bien raison de vous comparer à une fourmi ; que sommes-nous autre chose avec toute la peine et la fatigue que, pauvres humains, nous nous donnons pour des choses inutiles ou vaines ? Qu'est-ce que l'homme retire de tant de peines et de travaux à la face du soleil ? Portons nos visées dans les cieux, et que notre âme aille par avance là où notre corps doit la suivre un jour. C'est ce que vous faites, mon cher André, c'est là que sont le fruit et la récompense de vos travaux. Celui que vous servez sous le soleil habite plus haut que les cieux, et si le champ de bataille est ici-bas, la récompense du vainqueur est là-haut ; car ce n'est point sur cette terre qu'il faut chercher le prix de la victoire, il est plus haut que cela et la valeur en est supérieure à tout ce qui se rencontre dans les bornes de cet univers. Il n'y, a sous le soleil qu'indigence et pauvreté, là-haut seulement nous serons dans l'abondance et nous recevrons une mesure pleine, foulée, enfaîtée et surabondante due le Seigneur versera dans notre sein (Luc., VI, 38).

2. Vous avez le plus grand désir de me voir, et vous ajoutez qu'il ne dépend que de moi que vous ayez ce bonheur, que je n'ai qu'un mot à dire pour que vous arriviez. Que vous dirai-je ? Je désire vous voir, mais j'ai peur en même temps que vous ne veniez s dans cette perplexité, je ne sais à quel parti m'arrêter. Si d'un côté je me sens porté à satisfaire votre désir et le mien, de l'autre je crains de vous enlever à un pays où, dit-on, votre présence est en ne peut plus nécessaire, et qui se trouverait par votre absence exposé aux plus grands périls. Je n'ose donc vous montrer le désir de mon âme, et pourtant combien serais-je heureux de vous revoir avant de mourir ! Vous êtes mieux en position que moi de voir et de juger si vous pouvez quitter ce pays sans inconvénient pour lui et sans scandale pour personne. Peut-être votre voyage en nos contrées ne serait-il pas inutile et il se pourrait, avec la grâce de Dieu, que vous ne retournassiez pas seul en Palestine ; vous êtes connu et aimé par ici et il ne manque pas de gens qui se mettraient avec vous au service de l'Eglise. En ce cas vous pourriez vous écrier avec le saint patriarche Jacob : « J'étais seul quand je passai le Jourdain, et maintenant je le repasse escorté de trois troupes (Gen., XXXIII, 10). » En tout cas, si vous devez venir me voir, que ce soit plus tôt que plus tard, de peur que vous ne trouviez plus personne, car je m'affaiblis beaucoup et je ne crois pas que mon pèlerinage se continue désormais bien longtemps sur la terre. Dieu veuille que j'aie la consolation de jouir de votre douce et aimable présence au moins pendant quelques instants avant que je m'en aille de ce monde ! J'ai écrit à la reine dans les termes que vous souhaitez, et je suis très-heureux de l'éloge que vous me faites de sa personne. Saluez de ma part votre grand maître et vos confrères, les chevaliers du Temple, ainsi que ceux de l'hôpital, comme je vous salue vous-même. Je vous prie de me recommander, à l'occasion, aux prières des reclus et des religieux qui m'ont fait saluer par vous. Veuillez être mon interprète auprès d'eux. Je salue aussi de toute l'affection de mon âme notre cher Girard (a) qui a demeuré quelque temps parmi nous et qui, dit-on, est maintenant évêque.

196. Malheur aux princes chrétiens ! Saint Bernard fait ici allusion à l'issue malheureuse de la croisade, dont l'ambition, la jalousie et les discordes des princes chrétiens compromirent le succès et paralysèrent les forces. Saint Bernard s'exprime encore en ce sens au livre II de la Considération, chapitre I.

Un témoin oculaire de cette expédition, Othon de Freisingen, après avoir rapporté tous les désastres de l'armée chrétienne, livre I des faits et gestes de l'empereur Frédéric, chapitre LXXVIII, ajoute : « Et néanmoins tant de revers ne leur fit rien rabattre du faste royal qu'ils déployaient entre eux. » Voir dans Emile, Histoire de Louis VII, le récit du siège de Damas que l'ambition des princes chrétiens ne permit pas de mener à bonne fin. Voir encore Cionio, Histoire de l'Italie, livre II. Plusieurs causes contribuèrent à l'insuccès de cette expédition, comme on peut le voir dans les notes du livre II de la Considération, chapitre I (Note de Horstius).

 

Lettre aux Barons de Bretagne
L'an 1146
Nicolas de Clairvaux au comte et aux barons de Bretagne, sur la croisade, de la part de Monseigneur l'Abbé de Clairvaux.

1. La terre entière est émue et s'agite parce que le Roi du ciel a perdu la patrie qu'il avait ici-bas, les contrées que ses pieds ont foulées. Les ennemis de sa croix se sont conjurés contre lui et, se montrant pleins d'audace et d'orgueil, ils se sont écriés tous : Emparons-nous de son sanctuaire. Ils en veulent aux saints lieux où s'est accompli notre salut, et menacent de souiller de leur présence les endroits arrosés du sang de notre Sauveur. Mais ce qu'ils ont plus particulièrement à Coeur de détruire, c'est le trésor insigne de la religion chrétienne, ce sépulcre où le corps du Sauveur a été déposé et sa face divine recouverte d'un suaire. Ils lèvent une main menaçante contre la montagne de Sion, et, si le Seigneur lui-même ne s'en fait le gardien, ils ne sauraient tarder à fondre sur la ville sainte de Jérusalem, la cité où le nom du Dieu vivant a jadis été invoqué. Les chrétiens sont ou jetés en prison ou cruellement massacrés comme des brebis sans défense. L'oeil de la Providence paraît fermé sur ces malheurs, mais ce n'est que pour mieux voir s'il se trouvera quelqu'un qui comprenne la volonté de Dieu et cherche à la faire, qui souffre de l'affront dont il est menacé et s'efforce de lui rendre son héritage. Quoiqu'il puisse tout ce qu'il veut et qu'il n'ait qu'à vouloir pour pouvoir, il veut que les chrétiens aient le mérite de la victoire, tout en se réservant de terrasser lui-même leurs ennemis.

2.Voilà pourquoi, nous rendant au pressant appel du roi notre maître, et à l'ordre du saint Siège, nous sommes venus en foule, le jour de Pâques à Vézelay, où le roi notre maître et sa cour s'étaient donné rendez-vous. Après avoir exposé à tous les yeux le triste état des choses, on lut du pape une lettre dont je vous envoie la copie. Le Saint-Esprit a touché les coeurs et le roi prit la croix avec une foule de peuple et une multitude de seigneurs : l'ardeur qui les transportait tous s'est répandue partout, et de toutes parts on voit accourir des gens empressés à placer le signe du salut sur leurs fronts et sur leurs épaules. Comme votre pays est rempli de vaillants guerriers et d'une jeunesse pleine de bravoure c'est à vous à vous enrôler des premiers avec ceux qui ont déjà donné leur nom pour l'expédition sainte et à prendre l'épée en main pour défendre la cause du Dieu vivant. Courage donc, généreux guerriers, revêtez-vous de vos armes et que celui qui n'a pas de glaive se hâte d'en acheter. Ne laissez pas seul le roi de France, votre roi; ce serait délaisser le Roi même des cieux pour lequel il entreprend une guerre si lointaine et si pénible. Vous ne tarderez pas à recevoir la visite d'un véritable homme de Dieu, monseigneur l'évêque de Chartres' ; il vous informera plus en détail de tout ce qui s'est dit et passé ici, et il vous montrera en même temps les indulgences considérables que le Pape accorde par sa lettre à ceux qui prendront la croix. Au nom de Celui qui a voulu mourir pour votre salut, volez à la défense des lieux où il est mort et dans lesquels il a consommé notre rédemption, si vous ne voulez que les païens ne nous disent bientôt : Où donc est votre Dieu ? Que Notre-Seigneur Jésus-Christ, le fils de Marie, l'époux de l'Eglise, vous accorde la victoire sur la terre et la couronne de gloire dans les cieux

 

Lettre à Manuel Comnène
De Nicolas de Clairvaux, à Manuel Comnène, empereur de Constantinople, au nom de Monseigneur l'Abbé de Clairvaux.

Nicolas de Clairvaux prie l'empereur de Constantinople de faire chevalier le jeune fils de Thibaut, comte de Champagne.

Au grand et glorieux Manuel, empereur de Constantinople, le frère Bernard, abbé de Clairvaux, salut et prières.

1. Si je me permets d'écrire à une Majesté telle que la vôtre, ne m'accusez ni de témérité ni d'audace, je ne cède, en le faisant, qu'à une inspiration de cette charité qui ne doute de rien. Car pour moi, qui suis-je et quel rang ma famille occupe-t-elle dans son pays pour que j'ose écrire à un aussi grand empereur ? Je suis pauvre et obscur, des contrées immenses et de vastes mers me séparent de votre sublime personne ; qu'est-ce donc qui pourrait rapprocher ma bassesse de votre grandeur, si je ne comptais pour cela sur l'humilité même de Jésus-Christ dont les rois et les peuples de la terre, les princes et les juges se glorifient? La renommée a porté jusqu'à nous le bruit de votre magnificence et la gloire de votre nom qui maintenant remplissent la terre entière. Voilà pourquoi je tombe aux pieds du Père des esprits, de celui d'où découle toute paternité dans le ciel et sur la terre, et le prie de ne vous faire quitter l'empire de la terre que pour vous donner le royaume des cieux, dont la durée est éternelle (Psalm. CXLIV).

2. Je n'ai donc aucun titre pour présenter au pied du trône de votre gloire la personne chargée de vous remettre la présente ; c'est un jeune nomme de la plus grande noblesse, que ; je vous prie de faire chevalier et d'armer de l'épée contre les ennemis de la croix de Jésus-Christ et de tous ceux qui lèvent contre lui une tète orgueilleuse et menaçante. Ce jeune nomme louvait aspirer aux plus grands honneurs, mais suivant mon conseil il préfère l'éclat de votre empire et le glorieux souvenir qu'il emportera dans la tombe de la main qui l'aura fait chevalier. Je n'aurais pas osé vous prier de vous intéresser à ce jeune homme si Jésus n'était en cause, car c'est pour lui qu'il entreprend une expédition aussi longue et aussi laborieuse. Veuillez être persuadé que tout ce que vous ferez pour lui, je le tiendrai comme étant fait à moi-même.

3. C'est à vous maintenant, très-glorieux empereur, de montrer toute votre bonté et d'en multiplier les actes ; la terre tout entière est émue et s'agite parce que le Roi du ciel a perdu la patrie qu'il avait ici-bas, le pays que ses pieds ont foulé. Les ennemis du Seigneur s'apprêtent à fondre sur la Cité sainte et à détruire le sépulcre glorieux soit la fleur virginale issue de Marie fut déposée sous les bandelettes et les aromates, et d'où elle sortit bientôt plus grande et plus vivace pour briller sur notre pauvre terre. Voilà pourquoi, sur l'ordre du souverain Pontife et sur nos propres instances de si bas qu'elles partissent, le roi de France et, avec lui, une multitude de seigneurs, de chevaliers et de peuples se sont mis en marche pour la Terre sainte et se proposent de passer par les terres de votre empire pour aller au secours de la cité du Dieu vivant. C'est à vous de les recevoir avec honneur et de prendre dés maintenant toutes les mesures qu'on a lieu d'attendre de vous à raison du rang que vous occupez, dit pouvoir que vous avez entre les mains, de la dignité impériale dont vous êtes justement fier et des trésors que vous possédez. Vous ne pouvez d'ailleurs agir autrement que l'exigent la dignité de l'empire, l'honneur de votre personne et le salut éternel de votre âme. Je vous recommande entre tous et par-dessus tout le jeune fils de l'illustre comte Thibaut ; veuillez le traiter non pas seulement comme le mérite un prince de son rang, mais ayez pour lui des attentions particulières. C'est un tout jeune homme, mais il est d'une illustre famille, d'un naturel excellent, et il veut faire ses premières armes pour la cause de la justice et non de l'injustice. Il est d'ailleurs le fils d'un père que son équité et sa douceur placent au premier rang dans l'estime et dans l'affection des hommes. En retour de l'e ce que vous ferez pour ce jeune prince, je vous offre une part dans les mérites de toutes les bonnes couvres qui se font et se feront dans notre maison, afin que Notre-Seigneur Jésus-Christ le fils de Marie, l'époux de l'Eglise, vous accorde la victoire sur la terre et la couronne de gloire dans les cieux !

 

Au patriarche de Jérusalem
L'an 1135
Le patriarche de Jérusalem avait plusieurs fois écrit de saint Bernard des lettres pleines d'amitié ; celui-ci lui répond et lui recommande les chevaliers du Temple.

Après avoir reçu tant de lettres de Votre Grandeur patriarcale, je passerais pour un ingrat si je ne vous répondais pas. Mais en vous rendant le salut que vous m'avez donné, ai-je fait tout ce que je dois ? Vous m'avez prévenu par vos aimables procédés, vous avez daigné m'écrire lé premier d'au delà des mers, et me donner ainsi la preuve, de votre humilité autant que de votre amitié. Comment pourrai-je ni acquitter à votre égard ? Je ne sais absolument que faire pour vous payer convenablement de retour, surtout maintenant que vous m'avez donné une partie du plus grand trésor du monde en m'envoyant un fragment de la vraie croix (b) de Notre-Seigneur. Mais quoi ! Me dispenserai-je de répondre à ces avances du mieux que je le puis, si je ne peux le faire comme je le dois ? Je vous montrerai du moins les sentiments et les dispositions de mon coeur en répondant à vos lettres ; c'est la seule chose que je puisse faire, séparé de vous comme je le suis par un tel espace de terres et de mers, heureux si je trouve jamais une occasion de vous prouver que ce n'est pas seulement en paroles et sur le papier que je vous aime, mais effectivement et en réalité. Je vous prie de vous montrer favorable aux chevaliers du Temple, et d'ouvrir les entrailles de votre immense charité à ces intrépides défenseurs de l'Eglise. Vous ferez une oeuvre aussi agréable à Dieu que goûtée.

(a) C'était Guillaume, un Gallo-Belge, qui fut d'abord ermite à Tours, puis patriarche de Jérusalem de 1189 à 1145. II est fait mention de lui dans l'Histoire de la bienheureuse Marie de Fontaines, tome X du Spicilège, page 389, où il est question des reliques qu'il envoya à Fontaines par un ermite de cet endroit, nommé Lambert. Orderic en parle aussi en ces termes à la fin de son livre XIII : « L'an de Notre-Seigneur 1128, indiction VI, Germond, patriarche de Jérusalem, mourut ; il eut pour successeur Etienne de Chartres, qui gouverna la sainte Sion pendant deux ans ; à la mort de ce dernier, ce fat un Flamand nommé Guillaume qui lui succéda. » Le même auteur, page 912, à l'année 1187 ; Parle d'un certain Raoul, « évêque de Jérusalem », que Papebrock omet dans son Traité préliminaire du tome III, de mai. Mais il est certain, d'après Guillaume de Tyr, que Guillaume présida en 1142 à la cérémonie des funérailles du roi Baudoin, et qu'il eut Fulcher pour successeur en 1145. Y eut-il deux Guillaume, on bien Orderic s'est-il trompé en cette circonstance, c'est ce que je ne sais point. On trouvera plus loin une seconde lettre adressée au même Guillaume, c'est la trois cent quatre-vingt-treizième.

(b) On voyait encore du temps de Mabillon, cette relique insigne du bois de la vraie croix dans le trésor de Clairvaux.

Des hommes en protégeant ces guerriers courageux qui exposent leur vie pour le salut de leurs frères: Pour ce qui est du rendez-vous que vous me demandez, le frère André a vous fera connaître mes intentions.

Sources : Abbaye de Saint-Benoit

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