Les Empires d'Orient

Les Empires d'Orient - L'Empire Romain
La bande côtière du Proche-Orient fut naturellement, plus que toute autre, imprégnée de cette culture. Lorsque l'Empire romain vint à s'imposer tout autour de la Méditerranée, autour de la mare nostrum, le grec demeura la langue officielle. Au cours des six siècles que dura l'Empire romain, la Syrie, au sens géographique le plus large du terme, englobant toutes les terres orientales méditerranéennes, joua un rôle considérable, fournissant plusieurs empereurs. Sans doute doit-on attribuer cette place privilégiée à sa situation limitrophe des énormes étendues occupées par les anciens empires.

l'Empire romain ne put jamais, contrairement à l'Empire éphémère d'Alexandre, pénétrer au cour des immenses étendues orientales. Vers l'est dominait l'Empire Parthe, ennemi par essence; au nie siècle apr. J.-C., il se transforma en une énorme puissance, celle des Perses sassanides, dominant tout le territoire situé entre mer Noire, mer Caspienne, golfe Persique et Himalaya. Au siècle suivant, l'Empire romain éclatait en deux : en 395 naissait l'Empire romain d'Orient, dont le pire ennemi fut la Perse sassanide. Du IVe au VIIe siècle, les batailles se succédèrent au long des frontières orientales de l'Empire de Constantinople, l'Euphrate formant une ligne de démarcation souvent franchie où s'égrenaient les fortifications.

Durant ces sept premiers siècles du premier millénaire apr. J.-C., la longue bande côtière méditerranéenne fit partie de l'Empire romain, puis de l'Empire romain d'Orient. Protégée par les vastes étendues de steppe, elle était aux mains de tribus arabes, le plus souvent christianisées, chargées par le pouvoir central de la défense des frontières; mais elle comportait en outre des centres urbains de premier plan, cosmopolites par essence, puisqu'ils constituaient des points de rencontre entre caravanes venant de l'Orient, et négociants venus de l'Europe. Les cultures, les religions s'y côtoyaient, s'y confrontaient et se nourrissaient mutuellement.

L'Orient des Califes

Empire romain d'Orient et l'Empire perse sassanide se déchiraient depuis des siècles lorsque survint, depuis le sud, une force nouvelle : celle des armées arabes converties à la religion musulmane. Mahomet (Muhammad) exilé à Médine, depuis 622, conquit La Mecque, future ville sainte de l'islam, en 630. Deux ans plus tard, après sa mort, commença l'extraordinaire expansion des tribus arabes unies sous le symbole d'une nouvelle foi monothéiste. La déferlante fut considérable; en un siècle et demi tout au plus, les arabes musulmans s'installèrent autour de la Méditerranée, conquérant l'Égypte, le Maghreb, l'Espagne, à l'ouest, la Mésopotamie, l'Iran et, d'une façon générale, toutes les régions soumises aux Perses sassanides jusqu'aux confins de la Chine.

Cependant, l'unité territoriale fut de relativement courte durée. La première dynastie conquérante des califes, les Omeyyades, fut anéantie par les Abbassides en 750. Au cours des VIIIe et IXe siècles, le Maghreb puis l'Espagne se rendirent indépendants de Bagdad, devenue la capitale du califat sunnite. La bande côtière longeant la Méditerranée fut, comme dans les époques antérieures, zone stratégique, mais aussi zone d'agrément pour les dynasties successives. Les califes, omeyyades ou abbassides, aimaient à parcourir les steppes situées au revers de la bande côtière : à la limite entre le monde urbanisé hérité de l'Empire hellénistique et le désert où ils aimaient à vivre, les califes bâtirent des palais du désert où, après la chasse, ils pouvaient jouir des plaisirs du bain. Les Abbassides fondèrent même une ville, Ar-Raffiqa, emplie de palais fortifiés conçus pour les membres de la cour.

Les établissements de la bande côtière, quant à eux, conservaient leur caractère cosmopolite; on y trouvait juifs, chrétiens de toutes obédiences, musulmans, voisinant dans des rapports sociaux relativement confiants. Bien sûr, le recul de l'histoire ne doit pas permettre l'aveuglement sur les variations ou les crises passagères; cependant, tout indique que Byzance n'avait pas encore retrouvé les moyens d'un retour possible au Proche-Orient. La relative stabilité du système autorisait la coexistence de communautés.

En 969 se produisit une scission importante dans le monde musulman : l'Égypte passa aux mains des Shiites ou Chiites venus du Maghreb, qui fondèrent le califat fatimide, hostile au califat sunnite de Bagdad.

L'Orient Chrétien

En novembre 1095, le pape Urbain II proclamait la croisade pour délivrer les lieux saints; durant une année, il allait parcourir le sud de la France pour prêcher cette croisade. Au printemps 1096, une première vague de Croisés se lança dans l'aventure; elle fut décimée en Asie Mineure par les armées seljoukides. Une seconde vague partit à l'hiver 1096; en juin de l'année suivante, elle s'emparait de Nicée puis, au début de 1098, à bout d'épuisement prenait Antioche par ruse plus que par force. Malgré de fortes dissensions entre les chefs de cette armée improvisée, on repartit sur Jérusalem; la ville fut prise après un siège meurtrier, en mars 1099, et la réduction de la ville fut plus meurtrière encore.

En une dizaine d'années allait se dessiner le contour des possessions franques. Au nord, Baudouin de Boulogne fonda en 1098 le comté d'Édesse, après avoir été adopté par le roi arménien Thoros. Plus au sud, Bohémond de Tarente, Normand du royaume de Naples, s'imposa dès 1098 comme prince d'Antioche; cette principauté fut la tête de pont de ce royaume italo-normand au Proche-Orient.

Godefroy de Bouillon, frère de Baudouin de Boulogne, s'imposa à Jérusalem; mais ce n'est qu'après sa mort que fut fondée la couronne de Jérusalem, attribuée à Baudouin, premier comte d'Édesse, qui devint Baudouin 1er, roi de Jérusalem.

Parmi les grands chefs de la première croisade, Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, fut l'un des plus valeureux; pourtant son attachement à la cause de la croisade, son effacement par rapport à des personnalités telles que les comtes de Flandre ou les Normands d'Italie, en firent un « desperado » qui mourut avant même d'avoir créé une principauté à sa mesure. C'est à son fils Bertrand que revint, en 1109, la création du comté de Tripoli, qui permit l'établissement des chevaliers du sud de la France au Proche-Orient.

Mais la maîtrise du territoire fut loin d'être immédiate; elle ne fut même jamais définitive. Les offensives franques s'orientèrent dès le début vers l'est, en direction de la vallée de l'Oronte, afin de garantir l'intégrité de la bande côtière toujours menacée par les raids des armées seljoukides. Jamais cependant les Francs ne furent assez nombreux, au nord, pour se garantir, et pour conserver une marche les isolant des assauts musulmans. La bande côtière fut conquise progressivement sur les tribus arabes occupant les ports; l'appui des flottes génoises fut, sur ce plan, déterminant, d'autant que les flottes venant de l'Égypte fatimide étaient actives. Les chevaliers francs durent composer avec cette force militaire à vocation commerciale, comme en témoigne l'exemple de Giblet ou Gibelet.

La situation politique et militaire fut très diversifiée du nord au sud. L'emprise franque en Terre-Sainte, Palestine, Galilée, terres Outre-Jourdain, fut plus stable que dans les principautés septentrionales. En effet les Francs purent, au sud, s'isoler très profondément des menaces musulmanes venant de l'est alors que dans le comté de Tripoli et la principauté d'Antioche, plus proches des centres de pouvoir seljoukides (Alep, Damas et plus loin, Mossoul), la bande littorale était moins large.

Cela eut sans doute, d'importantes conséquences dans les modes d'occupation de la terre : au sud, dans le royaume de Jérusalem, il y eut certainement une forme de colonisation en profondeur, qui respectait le modèle féodal de la châtellenie. Le château, ou la « maison-forte", y était le siège du pouvoir féodal; la terre était mise en valeur dans des « casaux", villages qui étaient chrétiens ou musulmans. Les recherches les plus récentes ont montré qu'en général, les villages chrétiens s'implantaient dans des zones déjà à majorité chrétienne.
Au nord, la colonisation ne semble pas avoir été aussi intensive; sans doute les revers subis, dès les années 1140, y furent-ils pour beaucoup.

Deir Simaan, ou Saint-Siméon

Vestiges du château de Deir Simaan ou Saint-Siméon
Vestiges du château de Deir Simaan ou Saint-Siméon

Sur les chemins du nord de la Syrie, dans la région d'Alep mais aussi plus au sud, sur la rive droite de l'Oronte au nord d'Apamée, il n'est pas rare de trouver, à jamais ruinés, des villages entiers qui furent autrefois de prospères implantations d'obédience byzantine. Sur des collines dénudées, à peine couvertes de quelques végétations éparses où se plaisent les moutons, d'imposantes maisons, construites en grand appareil, pourvues d'un riche décor, rappellent, par leurs murs encore debout, par leurs portes aux linteaux moulurés, par les corniches de leurs toits disparus, ce que fut la vie d'une province heureuse jusqu'au VIIe siècle.

Deir Simaan, l'ancienne ville de Saint-Siméon, est parmi celles-ci : ici, sur l'antique route reliant Apamée à Cyrrhus, existaient une communauté agricole et un petit village appelé Telanissos. Un monastère s'implanta dans le village au début du Ve siècle; en 412, un des moines, Siméon, cherchant à s'isoler, choisit de vivre au sommet d'une colonne, sur la colline dominant le site. Désormais appelé Siméon le Stylite, il ne tarda pas à attirer une foule de pèlerins à partir de 425, et, après sa mort en 459, un monastère fut créé pour accueillir sa sépulture et recevoir les nombreux pèlerins. En dessous, la ville se transforma, des auberges s'y construisirent; à la fin du VIe siècle fut créé un établissement spécialement dédié à l'accueil des pèlerins. Il donnait sur la grande voie triomphale menant à l'église supérieure.

Comme tout le reste de la Syrie, Deir Simaan passa sous contrôle arabe après la conquête du VIIe siècle; les souverains se succédèrent, califes omeyyades, puis abbassides. Mais la dynastie abbasside d'obédience sunnite ne put, au Xe siècle, maintenir son pouvoir sur tout l'empire, laissant s'implanter sur tout son pourtour ouest des nouveaux pouvoirs d'obédience shiite ou chiite: au nord, les Hamdanides d'Alep, émigrés d'Irak, au sud-ouest, les Fatimides d'Égypte. En cette fin du XIe siècle, l'Empire musulman était éclaté, ouvrant la voie à des tentatives de reconquête par les Byzantins sur les marches nord. En 962, le général Nicéphore II Phocas, futur empereur, effectua une invasion en règle; elle fut suivie par une autre invasion de l'empereur jean 1er Tzimiskès en 975, permettant aux Byzantins de se réinstaller à Antioche et dans d'autres places du nord de la Syrie. Le siècle suivant fut tout entier rempli de confrontations entre dynasties arabes et Byzantins, avant que ne s'installent, en 1071, les Turcs seljoukides qui éliminèrent les Byzantins de toute la Syrie. C'est dans ce contexte éminemment troublé que le monastère de Deir Simaan ou Saint-Siméon fut pour la première fois fortifié, sans doute à partir de 962. En plusieurs étapes jusqu'au début du XIe siècle, le monastère reçut une enceinte principale, puis une grande enceinte de basse-cour, enfin une autre enceinte prolongeant cette dernière; toutes trois étaient flanquées d'une trentaine de petites tours carrées qui tranchent largement sur les constructions réalisées par l'Empire byzantin quatre siècles plus tôt. On est ici dans un registre bien plus mesuré, sans doute conforme aux moyens, mais aussi aux armées.

Malheureusement, la réalisation d'une première enceinte n'empêcha pas la prise du monastère en 985 par l'émir Hamdanide d'Alep, Ali Saïf Ad-Dawla, les moines étant tués ou vendus comme esclaves; les Byzantins s'y réinstallèrent, puisque, à deux reprises, en 1017, la fortification fut assiégée sans succès par l'armée fatimide d'Égypte qui tentait de s'implanter en Syrie.

Les Xe et XIe siècles furent des périodes de confrontations entre de multiples partis en présence, série de fortifications d'importance faisant naître toute une série de fortifications d'importance moyenne.

AL-BARA

Un autre site de ville « fantôme » byzantine en offre une remarquable illustration : il s'agit de AI-Bara où, sur des kilomètres carrés, s'étendent des ruines de maisons formant des villages agglomérés, où l'on visite encore de riches tombeaux somptueusement mis en architecture.

Cette agglomération était sans doute appelée par les Byzantins Kaproturi ou Kaperturi; au début du XIe siècle, durant les luttes incessantes entre factions, elle fut dotée de deux fortifications. La première, AI-Hosn, au nord de l'agglomération, ceinturait une grande église : il s'agissait d'une enceinte rectangulaire flanquée de dix tours carrées. La seconde, un peu à l'écart, est appelée aujourd'hui Qalaat Abu Safian; il s'agissait d'une véritable citadelle, pourvue d'une dizaine de tours à archères appareillées en pierres marquées de la croix grecque. Sur l'une des courtines sont suspendues deux petites bretèches qui servaient de latrines à la garnison. Au centre, l'abside d'une ancienne église fut transformée, en trois phases successives, en une énorme tour maîtresse, confortée par des tours carrées appareillées en bossages.

AI-Bara, alternativement musulmane et byzantine, fut l'un des premiers buts d'expédition des Croisés lorsqu'ils pénétrèrent dans l'actuelle Syrie, après avoir pris Antioche suite au pénible siège qui dura du 21 octobre 1097 au 29 juin 1098. Dès la conquête faite, les Croisés songèrent à s'assurer les abords est et sud-est, ce qui les conduisit à AI-Bara. Ce fut chose faite le 25 septembre 1098, date à laquelle le comte Raymond de Saint-Gilles s'empara de l'ancienne agglomération byzantine, passée sous domination musulmane depuis longtemps. Le comte fut-il impressionné par la densité des constructions de la région ? L'histoire ne le dit pas; mais à peine avait-il conquis la ville qu'il y nommait un évêque en concurrence avec l'évêque orthodoxe qui avait eu un siège ici. C'est dire que la population devait être encore nombreuse, et constituée de chrétiens. Le pouvoir des Francs sur la ville ne dura guère plus d'un quart de siècle. Dès 1123, le château passait aux mains des musulmans; sans doute revint-il quelques années au pouvoir des Francs, mais, en 1148, Nur ad-dîn le reprenait définitivement.

Château SAHYOUN ou SAÔNE

Vestiges du château de Sahyoun ou Saône
Vestiges du château de Sahyoun ou Saône

À l'ouest d'AI-Bara, de l'autre côté de l'Oronte, un site tout différent de ces villages byzantins fut l'enjeu de luttes importantes durant ces deux siècles. En pleine montagne du Jebel Ansarieh, un vaste plateau en éperon entouré par de profonds wadis, situé un peu à l'écart de la route antique joignant Ladhaquia (Lattaqieh) à l'Oronte, était occupé de longue date : de là, on pouvait voir la mer, située à quelque 30 km, et le site était bien placé pour contrôler les déplacements dans les petits cols de la montagne. C'est Sahyoun, appelé par les Francs « Saône"

lorsqu'ils en prirent possession au début du Xlle siècle; peut-être fut-ce aussi la ville antique de Sigon, encore que l'on n'ait, jusqu'à présent, exhibé aucun reste d'époque antique.

En 975, jean 1er Tzimiskès s'en empara, alors que le site était occupé par les Hamdanides d'Alep. Les Byzantins parvinrent à s'y maintenir durant plus d'un siècle, peut-être même jusqu'à l'arrivée des Croisés; ils fortifièrent le site de façon considérable. Un mamelon rocheux dominant l'éperon fut choisi pour supporter une citadelle haute et compacte, dotée vers le front d'attaque, le nord-est, d'un énorme mur-bouclier flanqué d'une tour pentagonale et de deux tours carrées pleines; des salles voûtées s'organisaient dans un quadrilatère flanqué de deux autres tours carrées. Mais les constructeurs ne s'arrêtèrent pas là; cette citadelle fut protégée par deux enceintes rapprochées successives, comme des chemises, et, beaucoup plus loin, une véritable enceinte de barrage, flanquée de tours carrées et pentagonales pleines, fermait l'éperon. Cette enceinte est conservée; construite en petit appareil, elle comporte des motifs décoratifs réticulés en losange, très caractéristiques de l'art byzantin.

Croirait-on que les Byzantins se limitèrent à cela ? Point du tout. Sans doute une à deux décennies plus tard, un nouveau mur de barrage fut construit au devant du premier, cette fois flanqué de tours circulaires; sa porte se situait sous la tour maîtresse actuelle. La grande nouveauté résidait dans l'usage systématique d'archères ménagées par paires dans des niches voûtées en berceau dans les courtines et dans les tours. Et, non contents encore, ils jetèrent les bases d'un ouvrage d'entrée à deux tours projeté en avant de l'ensemble, qui fut repris plus tard par les Francs. S'ajouta à cet ensemble la construction d'un palais, dominant la partie sud de l'éperon, occupée par un petit village pourvu d'une chapelle; en somme, une fortification considérable dépassant largement, par l'accumulation de ses défenses, les petites fortifications rurales contemporaines, mais se différenciant très profondément des grandes fortifications impériales de l'Euphrate. Peut-être doit-on y voir une explication en pensant qu'il s'agissait d'un véritable poste de commandement pour les Byzantins, sorte de point avancé au sud d'Antioche reconquise.

Vestiges du château de Sahyoun ou Saône
Vestiges du château de Sahyoun ou Saône

Sources Extrait du livre « Les Châteaux d'Orient » de Jean Mesqui. Edition Hazan
Les photographies en couleurs sont de Mohamad Al Roumi et Jean Mesqui.


Châteaux des Ordres Militaires

Dès leur arrivée en Terre sainte, les Croisés furent confrontés à des forteresses dépassant toutes leurs expériences occidentales. Châteaux et enceintes urbaines byzantins, fortifications musulmanes inspirées de ces canons défiaient leurs échelles de valeur. Ils durent néanmoins s'adapter, et ce dès les premiers temps, apprenant à utiliser toutes les techniques de siège des ingénieurs impériaux, assimilées de longue date par les armées musulmanes qui avaient eu à se confronter aux énormes ensembles bâtis par Byzance.
La guerre de siège orientale exigeait des moyens importants, au premier rang desquels figuraient les grands engins d'artillerie, mangonneaux, trébuchets et autres catapultes. Au cours des XIIe et XIIIe siècles, il n'était pas rare de mettre en oeuvre plusieurs engins simultanément, jusqu'à dix et plus.
Ces engins d'artillerie étaient les plus utilisés pour l'attaque des châteaux, placés souvent dans des configurations empêchant tout autre technique; bien sûr, leur usage ne pouvait se concevoir sans la sape, qui intervenait après - voire pendant - le bombardement intensif. Celui-ci avait deux effets : ébranler les murailles, préparant éventuellement une pénétration directe; démoraliser les défenseurs, à raison de la fréquence des tirs.

L'attaque, comme la prise des villes, ne pouvait se concevoir sans l'appoint d'une autre technique: celle des tours de siège, grands édifices de charpente de hauteur considérable, destinés à surplomber les murailles. Il s'agissait là d'une technique très redoutée, car ces tours de bois à plusieurs étages, une fois rapprochées des courtines, constituaient une menace importante; les préparatifs à leur approche étaient longs et périlleux, le coût et la technicité les rendaient difficiles à bâtir. On sait que les Croisés utilisèrent largement les charpentiers génois, ainsi que des bois importés par ces navigateurs-commerçants.

Le « jeu » consistait évidemment, pour les assiégés, à tenter de mettre en pièces les tours grâce aux engins d'artillerie, mais surtout grâce aux flèches enflammées; d'épiques batailles se jouaient autour de ces ouvrages de siège, qu'on tentait de mettre à l'abri grâce à des peaux de bêtes encore fraîches, ou grâce à du vinaigre. La destruction d'une tour était, pour l'assiégeant, une catastrophe considérable.

Mais le dernier mot restait souvent aux mineurs : il n'est guère de siège où ne soit mentionné le creusement de ces tunnels soutenus par des étais de bois, enflammés ensuite pour faire s'effondrer les murailles. Les armées musulmanes disposaient de véritables contingents de mineurs; on tentait d'y parer grâce au creusement de contre-mines parfois, mineurs et contre-mineurs se rencontraient dans un tunnel, allant jusqu'à fraterniser, le temps du retour au camp.

Enfin, ruse et trahison, démoralisation et guerre d'usure nerveuse furent souvent de mise, dans des sièges qui, dans les plus grands ensembles fortifiés, pouvaient durer plusieurs mois. Les plus puissantes forteresses ne pouvaient, de toute façon, prétendre résister à des sièges en règle, menés par des armées bien équipées. L'essentiel était de résister suffisamment longtemps pour attendre une armée de secours souvent, au XIIe siècle, le roi de Jérusalem eut ainsi à réunir d'urgence ses chevaliers pour secourir telle ou telle place menacée sur les confins septentrionaux, dans la principauté d Antioche ou le comté de Tripoli.
Mais, dans ces principautés du Nord, les effectifs croisés étaient trop faibles pour garantir une défense de longue haleine: le contrôle du terrain était bien trop lâche, par ailleurs, pour garantir une défense en profondeur, comme dans le royaume de Jérusalem. Les ordres chevaleresques vinrent, d'une certaine façon, remédier à cette lacune, devenant une nouvelle force politique et militaire quasi indépendante.

Le Krak des Chevaliers Hospitaliers

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château du Krak des Chevaliers
château du Krak des Chevaliers Hospitaliers

De loin, dans la plaine, on aperçoit une masse un peu sombre, qui se détache des contres-forts arrondis du Jebel Ansarieh; mais, quand on s'approche, elle se dérobe au regard, tant elle se fond dans la montagne.
Alors, on peut l'approcher par l'est, et l'on découvre bientôt, image par image, des tours massives agrégées dans un ensemble compact, d'une puissance resplendissante sous le soleil; ou encore on peut monter par le sud, et c'est tout le flanc méridional que l'on aperçoit, avec cette vision extraordinaire d'une citadelle, tout à la fois longue et ramassée, haute et trapue, accumulant les organes défensifs sans concession à la douceur méditerranéenne. C'est le Krak des Chevaliers, magnifique forteresse qui porte le poids d'un siècle et demi de constructions quasi ininterrompues.
Un siècle et demi aussi d'une vie qu'on a peine à imaginer aujourd'hui. Soixante moines chevaliers s'y trouvaient affectés; chacun avait un sergent d'armes franc, sans doute aussi un valet. Ces moines-chevaliers vivaient au coeur de la forteresse; tout autour étaient cantonnées des troupes auxiliaires, constituées de Turcoples mercenaires à cheval, et sans doute de piétons autochtones chrétiens.
Selon les chroniqueurs, il pouvait y avoir jusqu'à deux mille personnes dans la forteresse et ses abords; ce qui exigeait une véritable intendance, des échanges nombreux avec la population locale et avec les montagnards voisins. En somme, toute une économie de caserne dans un temps troublé.
Le site était d'importance: en effet, il surveillait la « trouée de Homs", large passage naturel entre la « fosse syrienne", à l'est, et la bande littorale.
Un col aux flancs doux permet ce passage; vers l'ouest, il délimite la plaine de la Boqaia, la Boquée pour les Francs, irriguée par d'innombrables ruisseaux venant du Jebel Ansarieh, au nord, et du Jebel Aakkar au sud. Vers l'est, le col forme la limite d'un lac appelé le lac de Homs (Hims).
"C'est à la pointe sud-ouest de ce lac que Ramsès II gagna contre les Hittites, au IIe millénaire av. J.-C., la bataille de Qadesh; cette localité était une cité hittite importante, dont les traces ont été retrouvées dans le Tell Nébi Mend moderne ».
Dès cette époque fut construite une grande digue à l'est, pour délimiter le lac, dit aujourd'hui lac de Homs, qui frappa les voyageurs de l'Antiquité par son étrangeté, puisque l'Oronte y entrait; mais la digue, poreuse, laissait sourdre l'eau en de multiples points, faisant croire qu'il s'était perdu.
Le site périclita, au profit de la ville antique d'Émèse (Hims), curieusement appelée par les Francs « La Chamelle"; passée aux mains des musulmans, jamais Homs ne fut croisée, de telle sorte qu'elle constitua toujours une menace très vivace. C'est ici que se rassemblaient les troupes musulmanes lorsqu'elles souhaitaient faire une incursion en pays franc depuis la région de Hamah et de Shayzar; aussi ne peut-on s'étonner que les Francs aient mis tant de soin à contrôler le passage.
Le château s'appela d'abord Hisn AI-Safth, le château de la pente; en 1031, l'émir de Homs y implanta une garnison de Kurdes, d'où son nom arabe Hisn AI-Akrad (le château des Kurdes), et son nom médiéval de Cratum, « Le Crat", devenu seulement tardivement le Krak par analogie avec le Krak de Moab, en Jordanie, qui est le site de AI-Karak.
Occupé pendant un mois durant la descente des Croisés vers Jérusalem, en janvier 1099, le château ne fut définitivement aux mains des Francs qu'en 1109, après sa prise par Tancrède, prince d'Antioche. Il fut confié à un seigneur local; mais, dès 1142, le comte de Tripoli en faisait don à l'ordre des Hospitaliers, ainsi que toute une série de petites places fortes situées dans les contreforts orientaux du Jebel Ansarieh. Il s'agissait en particulier de :
Montferrand (Qalaat Baarin), Tuban, Qalaat Feliz, Tell Kalakh, ainsi que du château de la Boquée, sans doute une tour de guet placée en dessous du Krak.
Les Hospitaliers se trouvaient ainsi en possession de tous les sites clefs contrôlant la trouée de Homs; le comte de Tripoli et ses vassaux, possesseurs des-dits châteaux, n'étaient plus en mesure de les garnir de façon permanente, et l'acte de 1142 ne fit que reconnaître cet état de fait. Les Hospitaliers se trouvaient ainsi à la tête d'une seigneurie quasi indépendante, formant tampon entre les villes musulmanes et les États latins, par le simple fait que l'ordre disposait d'un recrutement quasi illimité en provenance de l'Occident, ce qui n'était plus le cas, en 1142, des premières baronnies franques. Les Hospitaliers choisirent de faire du Krak leur place principale au nord du comté de Tripoli; ainsi naquit l'énorme forteresse. C'est d'ici que les chevaliers surveillaient la frontière mouvante du comté de Tripoli; c'est de ce même endroit qu'ils lançaient des expéditions contre le pays musulman voisin, vers Homs et vers Hamah. De temps à autre, ils partaient en campagne, par vingt ou trente chevaliers lourdement armés accompagnés de leurs sergents à cheval, de Turcoples et de piétons, toujours vers l'est; ils s'arrêtaient dans l'une de leurs bases, Tuban, Montferrand ou d'autres nids d'aigle placés au-dessus de la vallée de l'Oronte. Et, de là, ils menaient leurs campagnes, tantôt préventives, tantôt punitives; parfois, ils en revenaient sains et saufs, après avoir dévasté villages et cultures en punition du non-versement d'un tribut, ou en revanche d'une razzia adverse.
Parfois, il en revenait peu, la résistance ayant été à la mesure de l'attaque - sans pitié.
L'aspect connu de la forteresse résulte de la superposition d'un nombre très important de campagnes de construction, qui se prolongèrent après la prise du château en 1270 par le sultan Beybars. Au XIIe siècle, il était d'un aspect très simple: une enceinte de forme triangulaire arrondie à la pointe, flanquée de tours carrées aux angles et au milieu de la face occidentale, d'une tour polygonale contenant la chapelle, et une porte encadrée de deux petites tourelles rectangulaires, à la mode des fortifications byzantines et seljoukides des Xe et XIe siècles. Cette porte principale était protégée intérieurement par un assommoir suivi d'une herse dont demeurent les coulisses: c'est, à ma connaissance, le premier exemple d'utilisation de la herse dans la fortification médiévale orientale - qu'elle soit croisée ou musulmane, alors que la herse existait dans une forteresse antique comme Halabiyya. À l'intérieur, cette enceinte délimitait une suite de bâtiments à un seul niveau, en forme de halle continue ouverte sur une cour intérieure par des arcades et quelques portes.
Il s'agissait là d'une architecture extrêmement fonctionnelle, qui rappelle la structure des caravansérails de la même époque; manifestement, le Krak était destiné à être une caserne et, dans les premiers temps, les Hospitaliers ne se laissèrent aller à aucun décor superflu. En revanche, l'hygiène était présente, avec une batterie de douze latrines murales juxtaposées, ménagées au nord-est
dans des niches voûtées en berceau brisé; on sent ici l'influence de l'architecture monastique, qui mettait à la disposition des moines, à côté de leur dortoir, des batteries de latrines le plus souvent ménagées au-dessus du canal alimentant les moulins. Au Krak, l'eau était trop précieuse pour qu'on la dépense ainsi mais la fonction s'imposa néanmoins. C'est sous cette apparence que le château résista à deux sièges de Nur ad-dîn, en 1163 et 1167.
En 1170, un tremblement de terre, dont les secousses se firent sentir durant trois semaines, affecta toute la région; le Krak fut touché et la chapelle reconstruite dans son état actuel, postérieurement. Il s'agit d'un grand vaisseau roman voûté en berceau, accessible par deux portails, dont l'un est protégé du soleil par un porche voûté d'arêtes. Dans cette reconstruction, l'architecture est, une fois encore, très sobre et dépouillée de tout effet, comme si les moines-soldats avaient adopté les règles architecturales cisterciennes. Il est probable que l'on commença à doter aussi l'enceinte d'une tour maîtresse en éperon face à l'attaque.
Le château était considéré si imprenable qu'en 1188, après avoir gagné la bataille de Hattin, Salah ad-dîn n'osa pas s'y frotter, se contentant de dévaster les régions alentour; la présence d'une garnison forte de soixante chevaliers, de leurs sergents et leurs valets et de nombreuses troupes auxiliaires fit sans doute autant que les murailles, qui n'impressionnèrent guère le sultan à Sahyoun...

Le château de coliath

Vestiges du château de Coliath
Vestiges du château de Coliath

Cette architecture très fonctionnelle, que l'on pourrait appeler l'architecture des « châteaux-halles", se retrouve à plus petite échelle au château libanais de Coliath (Quleiaat) qui appartenait également aux Hospitaliers, après une donation par le comte de Tripoli en 1127: ici, c'est une enceinte carrée flanquée de tours carrées à archères qui abritait à son revers de grandes halles voûtées en berceau brisé, sans que l'on y décèle de structuration particulière liée à des fonctionnalités. Les moines-chevaliers paraissent avoir construit, dans un premier temps, des bâtiments relativement neutres, toujours voûtés de façon à conserver la fraîcheur, s'ouvrant sur une cour intérieure assez vaste. Mais, à Coliath, les campagnes de construction se sont succédé, d'autant que le château fut détruit en 1207 par le sultan AI-Adil Sayf ad-dîn, frère de Salah ad-dîn; de toute façon, il ne s'agissait pas d'une forteresse majeure, et l'on peut penser que ce fut un poste, placé en situation intéressante, tant pour les besoins de la guerre que pour la domination économique en temps de paix, qui fut le motif de la donation originelle.


Il en va de même, sans doute, pour le petit château de Castrum Rubrum (Qalaat Yahmur), établi dans la plaine, au débouché de la trouée de Homs. Le site fut donné aux Hospitaliers en 1177 par le comte de Tripoli; en fait, cette donation cachait l'abandon du château par les seigneurs de Montolieu, de la même façon que celui de Margat, évoqué cidessous.

Le petit château qui fut édifié ici comportait une enceinte carrée, bordée sur trois côtés par des halles voûtées en berceau brisé, encadrant une tour maîtresse qui paraît du début du XIIIe siècle. On retrouve la structure de « château-halle", mais ici légèrement altérée par la présence de la tour maîtresse qui n'existait pas dans les précédents sites.

Le château de Margat

Voir la page des imges du château Margat

château de Margat
Vestiges du château de Margat

Une autre forteresse des Hospitaliers, tout aussi remarquable que le Krak, témoigne de la mise en place d'une telle architecture
le château de Margat, appelé aujourd'hui Qalaat AI-Marqab, situé entre Tartus et Lattaqieh. Il est juché sur un vaste plateau, contrefort du Jebel Ansarieh, qui contraint toute la circulation à emprunter une étroite bande côtière du fait des escarpements qui tombent vers la mer; vers l'est, c'est la montagne, qui était au Moyen Âge le domaine de la terrible secte des Assassins.
Le site de Margat fut enlevé aux musulmans en 1117 - 1118 par Roger d'Antioche, déjà maître, en 1109, de la cité et du port de Banyas. La première prise fut pacifique, les musulmans étant progressivement réduits à la disette par l'absence de relation avec le port. Sans doute le château fut-il repris vers 1131; il repassa aux mains des Francs en 1140. Un chroniqueur génois rapporte qu'à l'époque, Renaud Masoier, le seigneur de Banyas, et l'émir du château entretenaient des rapports amicaux; le musulman descendait régulièrement à la ville, où il profitait d'un très beau hammam et des beaux vergers et jardins, « suivant la coutume des Sarrasins", en compagnie du chrétien, pendant quatre jours. Puis ils se rendaient au château, où, durant quatre à cinq jours, ils banquetaient. Un jour, Masoier en profita pour amener avec lui plusieurs soldats portant cotte de maille et armes sous leur vêtement, et prit le château, tout simplement...
En 1186, le dernier des Masoier, ne pouvant plus faire face aux charges liées à l'entretien et à la réparation du château, sans doute détérioré par le séisme de 1170, en fit don aux Hospitaliers; l'acte était véritablement prémonitoire, car l'année suivante survenait le désastre de Hattin, et l'année suivante encore tombèrent Saône, Bourzey, Balatonos et bien d'autres, dépourvus de garnisons aussi puissantes que celles des grands ordres.
Comme au Krak, le grand Salah ad-dîn lui-même n'osa pas attaquer le site en 1188 tant il était fort et bien garni; mais il dut faire passer son armée en contrebas, alors qu'une flotte génoise qui s'était rapprochée du rivage accablait les troupes de tirs d'arcs et d'arbalètes...
Le sultan imagina une parade durant la nuit, il fit édifier un mur de boucliers vers la mer, de telle sorte que les traits n'atteignent pas ses troupes. Ainsi put-il remonter au nord pour prendre les châteaux montagnards de la principauté d'Antioche.
Ici, les Hospitaliers construisirent des bâtiments formant un quadrilatère, suivant le principe adopté au Krak; l'architecture y est moins unitaire, et la situation du château à la pointe d'un éperon très escarpé a conduit l'architecte à bâtir les halles sur deux niveaux, dont un seul sur la cour intérieure. L'élément majeur du château était la chapelle, construite à partir de 1186: cet édifice de plan rectangulaire contient trois travées voûtées en berceau et une abside voûtée en cul-de-four. La différence avec le Krak réside dans la présence de décor: les deux portails sont ornés de colonnettes de marbre sous une voussure abondamment moulurée, et les arcs doubleaux, à l'intérieur, retombent sur des chapiteaux de style encore roman, abondamment décorés de crochets et de feuillages.

Contrairement au Krak, le Margat n'était pas un château autonome; en effet, il existait une ville sur le plateau, avec une enceinte fortifiée. Les Hospitaliers, en construisant leur château, se retranchèrent du reste du plateau fortifié. Les volumes affectés aux logements, aux services, aux écuries étaient considérables; en revanche, l'architecture défensive restait en retrait, avec des tours rectangulaires pauvrement construites en matériaux locaux. Mais ce qui frappe aussi est le fait que les Hospitaliers firent quasiment table rase des constructions de leurs prédécesseurs, les Masoier, soit que celles-ci n'aient eu aucune valeur, soit plutôt qu'elles aient été dans un état de ruine avancé en 1186.

Le château d'Arima

château d'Arima
Vestiges du château d'Arima

A la même époque se constituait au nord-est de Tartus une petite principauté templière, qui n'eut cependant jamais l'extension de celle des Hospitaliers entre Tripoli et Antioche. Les principales fortifications furent Tortose (Tartus), Chastel-Blanc (Safitha) et Arima (Qalaat Areimeh). La première comme la deuxième ont été envahies aujourd'hui par l'urbanisation, de telle sorte que l'on peine à y retrouver l'état ancien; on a déjà évoqué plus haut leurs tours maîtresses, les enceintes paraissant postérieures.
En revanche, le château d'Arima présente des restes intéressants, d'autant que leur histoire n'est pas banale. Ce château, situé au sud-est du Jebel Ansarieh, appartenait en 1148 au comte de Tripoli Raymond II, arrière petit-fils de Raymond de Saint-Gilles; survint son grand-oncle, Alphonse Jourdain, comte de Toulouse, venu prendre part à la deuxième croisade avec son fils naturel Bertrand. Alphonse mourut empoisonné, la rumeur attribuant l'assassinat à Raymond II; car celui-ci craignait qu'Alphonse ne veuille récupérer le comté au profit de Bertrand. Raymond II n'hésita pas à faire appel à Nur ad-dîn, un musulman qui, au fil de sa vie, s'enferma dans la guerre sainte contre les Francs, et au gouverneur de Damas, pour venir à son secours contre Bertrand qui cherchait effectivement à s'implanter; au milieu de l'année 1148, l'armée musulmane vint assiéger Arima. Les mineurs parvinrent à faire s'écrouler un mur ; Bertrand fut fait prisonnier, et sa soeur intégra le harem de Nur ad-dîn. Ainsi allait la vie au temps des croisades...

A une époque indéterminée, Arima passa en possession des Templiers, sans doute dès avant la fin du XIIe siècle. Les restes de ce château sont déconcertants; en effet, s'il n'est pas spectaculaire comme d'autres, il n'en offre pas moins un ensemble remarquable, avec deux basses-cours successives et le château proprement dit, qui possédait deux enceintes. La première basse-cour est aujourd'hui vide; la deuxième, à peu près rectangulaire, ne conserve qu'une tour de flanquement carrée à bossages.
Quant à la troisième, elle est formée d'une enceinte à peu près rectangulaire, flanquée de plusieurs tours carrées, entourée par une enceinte basse irrégulière; deux de ces tours sont assurément antérieures à la prise en main par les Templiers. Sur les côtés de l'enceinte castrale demeurent les ruines de salles voûtées qui rappellent le concept présent au Krak.

Ainsi, dans la seconde moitié du XIIe siècle, Hospitaliers et Templiers prenaient en main la défense orientale de la principauté d'Antioche et du comté de Tripoli. Le temps des seigneurs était révolu; la plupart avaient cédé leurs biens, contre monnaies sonnantes et trébuchantes, ou contre d'autres possessions moins exposées. Ceux qui ne l'avaient pas fait, sur les bordures orientales, perdirent tout dans la terrible campagne de Salah ad-dîn après 1187; seules demeurèrent les places tenues par les armées constituées des grands ordres.
Sources : Extrait du livre « Les Châteaux d'Orient » de Jean Mesqui. Edition Hazan
Les photographies en couleurs sont de Mohamad Al Roumi et Jean Mesqui.


Seigneurs et châteaux Francs

Que fut, au XIIe siècle, la vie quotidienne des chevaliers et seigneurs francs dans les principautés d'Antioche et de Tripoli ?
A vrai dire, on est mieux renseigné sur leurs faits de guerre que sur les épisodes de leur vie.
Le climat politique n'était pas de tout repos: les luttes de pouvoir étaient aussi fréquentes que les alliances. Même dans les temps les plus durs, aux moments des menaces armées les plus aiguës, les dissensions étaient souvent de mise, au point de justifier des unions de circonstance entre tel prince chrétien, tel atabeg ou tel émir seljoukide, contre un adversaire, chrétien ou musulman.
Durant le XIIe siècle, ou au moins durant les trois premiers quarts de ce siècle, il est frappant de constater à quel point la vie des seigneurs francs se déroula en expéditions sporadiques, parfois de véritables guerres, mais plus souvent des raids menés en territoire ennemi pour répondre à des attaques adverses, voire à des prises de forteresses.

Le comté de Tripoli et la principauté d'Antioche étaient dramatiquement exposés, sur leurs franges orientales; la vallée de l'Oronte constituait une sorte de frontière naturelle, que les Francs n'eurent de cesse d'investir et de dépasser. Mais les troupes seljoukides, assemblées sous la bannière des princes d'Alep, de Damas, des seigneurs de Shayzar, de Hamah et de Homs, voire des atabegs de Mossoul, voulurent constamment, quant à elles, maintenir les Francs au-delà de cette vallée, en les repoussant toujours vers les territoires côtiers.
Les implantations franques au nord de la Terre sainte furent donc toujours âprement disputées; on verra que Nur ad-dîn les limita, dans la seconde moitié du XIIe siècle, à l'ouest de la chaîne montagneuse bordant la bande côtière.

Seigneurs francs et châtelains musulmans se côtoyaient dans une complicité quasi explicite de frères d'armes ennemis. Durant les périodes de paix, qui furent, quoi qu'on en pense avec le recul de l'histoire, plus longues que les périodes de guerre, les uns et les autres se fréquentaient; on se retrouvait en particulier aux bains, on festoyait parfois, comme le faisait Renaud 1er Masoyers, seigneur de Banyas, avec le châtelain de Marqab. On savait aussi échanger, même sur des thèmes aussi difficiles que la religion, comme le faisait Renaud de Sagette avec les émirs qui l'assiégeaient à Beaufort.
La complicité était là, entre ennemis s'estimant mutuellement; la cruauté y était aussi, chacun s'estimant en droit au moment où il le décidait, de rompre le pacte tacite, d'attaquer, de tuer.
Les seigneurs et chevaliers francs vivaient-ils dans les châteaux qu'ils avaient conquis, en firent-ils des chefs-lieux de colonisation ?
Ce fut le cas au sud, dans le royaume de Jérusalem. Sans doute fut-ce le cas aussi de la bande côtière stricto sensu, entre la Méditerranée et les chaîne montagneuses la bordant vers l'est. Il n'en demeure que de minces témoins situés dans les contreforts montagneux: Smar jubail, au Liban, en est un bon exemple, comme l'est aussi le site castrat de Tokle, en Syrie. Sans doute ne serait-il pas très difficile de reconnaître d'autres sites de ce type, où s'exprima le pouvoir féodal de la minorité chevaleresque occidentale; la mise en évidence d'une colonisation villageoise est, en revanche, aujourd'hui problématique, encore que l'exemple de Smar Jubail prouve, sans l'ombre d'un doute, qu'il y eut structuration d'un ensemble château-village chrétien subordonné extrêmement caractérisé. Les seigneurs francs vivaient-ils dans les châteaux situés aux franges orientales du territoire ?
Cette question, malheureusement n'a pas de réponse: car, si l'on est sûr qu'en cas de guerre, ils venaient s'y retrancher, ou s'en servir comme point d'appui, il serait vain d'établir quelque règle que ce soit sur une période qui dura trois quarts de siècle. Il paraît certain, à la lecture des chroniques, que la majorité de ces seigneurs vivait à la cour du comte de Tripoli ou à celle du prince d'Antioche.

Il paraît aussi certain qu'ils ne furent jamais assez nombreux pour coloniser effectivement la contrée: à la cour de Tripoli, le nombre de chevaliers francs était tellement limité qu'après telle ou telle expédition, le salut ne dépendait plus que des populations chrétiennes autochtones, très sceptiques sur la prédominance franque, et souvent hostiles à celle-ci.

Entre le Jebel Ansarieh et le Jebel Soumak, chaînes montagneuses parallèles à la Méditerranée, dans la « fosse syrienne", coule l'Oronte au fond d'une vallée large et plate, humide et fertile. De l'autre côté, vers l'est, c'est le désert; vers l'ouest, c'est la bande côtière méditerranéenne. Cette plaine de l'Oronte a toujours constitué un enjeu territorial important, de l'Antiquité au Moyen Âge; les Francs, lorsqu'ils s'établirent sur la bande côtière au début du XIIe siècle, ne s'y trompèrent pas, allant conquérir des places de l'autre côté de l'Oronte :
Fémie (Aphamya/Qalaat AI-Mudiq), Chastel-Rouge, Sardone (Zerdana), Qastoun et d'autres encore. Mais Zengi, dès 1137, les délogeait de Montferrand (Qalaat AI-Barin), situé au sud de la vallée; puis, dans les années 1150, après le désastre de Fons Muratus, son fils Nur ad-dîn reprit toutes les positions orientales, les contenant sur la rive gauche de l'Oronte qu'ils ne contrôlaient qu'imparfaitement, puisqu'une grande partie du Jebel Ansarieh était aux mains des Ismaéliens. La dernière place à tomber au nord fut celle de Harim (Harrenc pour les Francs), en 1164. Moins de quarante ans plus tard, Salah ad-dîn enlevait les dernières places franques de la rive gauche, les Francs étant désormais prisonniers de la bande côtière.
Celle-ci était particulièrement étroite entre Antioche et Tripoli, puisque amputée par le territoire des Ismaéliens: au droit de Marqab, la bande se réduisait... à Banyas et au château de Margat !

Le Château de Bourzey ou Qalaat Mizeh

Voir la page d'imges du château de Bourzey

Ruines du château de Bourzey - Mohamad Al Roumi et Jean Mesqui
Ruines du château de Bourzey

Bourzey (Qalaat Mirzeh) est un de ces châteaux orientaux qui demeurèrent, jusqu'en 1188, propriété des Francs. Au nord du Jebel Ansarieh, il contrôle le débouché d'un col important, encore utilisé de nos jours, menant vers le littoral, en passant près de Saône (Sahyoun) pour arriver à Lattaqieh.
De la montagne se détache un promontoire trapu, aux flancs escarpés: c'est le site de la Lysias de l'Antiquité, forteresse occupée par les émirs d'Alep en 948, reprise par les Byzantins en 975, et sans doute passée dans la main des Croisés vers 1103. L'accès, encore de nos jours, n'en est guère aisé depuis la vallée; au XIIe siècle, on disait proverbialement « fort comme Bourzey » ! Il est vrai que Salah ad-dîn, lors du siège de 1188, eut beau bombarder le château de toute la puissance de ses pièces d'artillerie, celles-ci ne pouvaient se rapprocher assez pour occasionner le moindre mal aux murailles. C'est donc par le nombre qu'il vainquit, en lançant à l'assaut trois vagues successives de soldats nombreux furent ceux qui moururent, les défenseurs faisant rouler des grosses pierres sur les escarpements. Mais ces derniers furent submergés par la masse des soldats musulmans.

Là-haut, après une ascension difficile, on découvre une place-forte de taille considérable, où se mélangent les maçonneries antiques (il existe des courtines en appareil cyclopéen), les maçonneries franques, ainsi que des maçonneries musulmanes postérieures à la prise de 1188. Il s'agissait, en fait, comme en bien d'autres lieux, d'un véritable oppidum, d'une ville entière dont plus une pierre n'est debout, le sommet du promontoire s'étant transformé en un immense champ d'épandage de pierres et de tuiles d'époques diverses. Une enceinte très irrégulière, flanquée de tours carrées, délimitait cet oppidum, une citadelle entièrement ruinée se trouvant au point haut, pourvue d'une citerne voûtée. Une belle porte donne dans l'enceinte générale; inscrite entre deux tours rectangulaires, son accès était ménagé dans le flanc de la tour de gauche, disposition musulmane par excellence.
Quelle fut la vie du seigneur de Bourzey sur ce piton ?
D'ailleurs, y vivait-il ?
En 1188, les chroniqueurs rapportent que, durant le siège de Salah ad-dîn, le seigneur était au château avec son épouse, soeur de la troisième épouse de la main gauche du prince d'Antioche, Sybille; or cette Sybille n'était, ni plus ni moins, qu'un agent de renseignement du sultan, « Mata-Hari avant la lettre ». De ce fait, le sultan laissa la vie sauve à la famille du seigneur de Bourzey, qui émigra à Antioche. Hormis le seigneur de Bourzey, quelle fut la vie de ces seigneurs francs, qu'il s'agisse de Normands dans la principauté d'Antioche, ou de Languedociens et de Provençaux dans le comté de Tripoli ?
Sur des superficies aussi vastes que celle de Bourzey, on peut imaginer qu'il y avait également un bourg habité par des paysans dépendant du seigneur, ce que semble suggérer un chroniqueur de 975, qui parle de ville puissamment fortifiée.
En fait, on connaît très mal les conditions dans lesquelles les seigneurs croisés de la principauté d'Antioche et du comté de Tripoli vécurent: en effet, à la différence du royaume de Jérusalem, dont les frontières furent assez stables avant le désastre de Hattin, les deux places septentrionales furent, durant toute la première moitié du XIIe siècle, en position défensive permanente vers l'est; il semble donc que les conditions n'étaient pas remplies pour une implantation stable et durable, ce qui fut le cas plus au sud. Cette situation ne devait guère permettre de mettre en place des programmes constructifs ambitieux, qui nécessitaient des ressources importantes: la plupart du temps, les Francs s'implantaient sur des sites déjà fortifiés, limitant leur intervention au strict nécessaire. Peut-être fut-ce le cas du château de Qalaat Mehelbeh, l'antique Balatonos. Un peu au sud de Sahyoun, ce château établi dans les contreforts du Jebel Ansarieh contrôlait sans doute un passage dans la montagne, dans une position spectaculaire sur un piton montagneux. En y montant, on peut voir une fontaine décorée du lion du sultan mamelouk Beybars qui s'en empara en 1269 au détriment d'un émir, sans doute une pierre du château réutilisée; une inscription attribue au sultan Qalawun la construction du canal alimentant la fontaine, en 1285.

Le site, superbe, est constitué par une barre rocheuse portant les restes d'un château envahis par la végétation ne laissant entrevoir que quelques caves sans date; cette barre rocheuse est entièrement recouverte par un glacis de pierres de taille à bossage de moyen appareil. Séparée par un fossé, une première basse-cour porte la ruine d'une construction carrée, voûtée, énigmatique, manifestement franque. Tout autour se développe une très grande enceinte où les pierres disséminées le disputent à la végétation; on peut penser qu'il y exista un habitat dépendant du château. Plusieurs tours flanquaient cette enceinte, dont le dispositif d'accès est musulman, à côté d'une tour circulaire à bossages et archères qui pourrait être la dernière contribution des seigneurs de Saône avant de perdre le château en 1188. Mais celui-ci fut-il jamais habité par ces grands seigneurs de l'entourage du prince d'Antioche, qui possédaient aussi une place très éloignée, celle de Serdone (Zerdana), et contrôlaient ainsi un territoire extrêmement vaste à cheval sur le Jebel ?
Peut-être un jour une déforestation de la barre sommitale permettra-t-il de reconnaître d'autres traces de l'intervention de ces puissants dynastes; l'existence du grand glacis semble devoir être attribuée aux conquérants musulmans après le siège de 1188 s'intégrant dans l'ensemble des renforcements de talus l'époque ayyubide.

Parmi ces grands châteaux situés dans des régions exposées, Aakkar n'a pas non plus livré ses mystères, qui ne pourraient être révélés que par des fouilles énormes. Perdu dans la montagne du Jebel Aakkar, au nord du Liban, il contrôlait au sud la grande trouée de Hims permettant de passer « de la fosse syrienne » au littoral, en face du Krak des Chevaliers.

N'était-ce le mitage incontrôlé des maisons de la petite ville voisine, le site serait un des plus beaux et des plus sauvages du Liban; entre deux torrents qui ont découpé de profondes entailles dans la montagne, le château domine un vaste plateau, uniquement relié au site par un isthme étroit. C'est ici qu'a été taillé le fossé, dominé par une tour maîtresse franque qui ne résista pas au siège du Mamelouk Beybars en 1270, puisqu'il la reconstruisit entièrement.

Le plateau s'étage en trois zones où l'on voit affleurer, sous le blé sauvage, quelques ruines de voûtes; le château est entouré d'une enceinte très ruinée où l'on voit les moignons déparementés d'au moins deux tours franques, et une galerie à archères musulmane. En 1109, le château fut donné aux Francs par l'atabeg seljoukide de Damas, Togtekin, en échange de leur promesse de ne pas attaquer l'antique ville de Raphanée, sur la rive gauche de l'Oronte; il fut concédé en fief à la puissante famille tripolitaine de Puylaurens.

Repris temporairement vers 1160 - 1170 par Nur ad-dîn, il réintégra en 1205 les domaines du comte de Tripoli; Beybars s'en empara en 1270, ayant pris le Krak, après un siège plus facile que d'autres. Le château fut bombardé huit jours durant, après quoi les occupants, sans doute des soldats du comte de Tripoli, se rendirent et obtinrent de rentrer à la capitale.

On cerne mieux la contribution de la famille des seigneurs de Saône sur leur site éponyme; elle paraît relever de l'exception. Ce château immense était en fait une ville fortifiée, implantée sur un long éperon aux flancs abrupts. Les seigneurs de Saône y disposaient d'une forteresse byzantine située au point le plus haut de l'édifice; selon toute probabilité, elle était encore en état au XIIe siècle, car elle n'avait été construite qu'en 975, et n'avait sans doute pas subi de siège important. D'ailleurs, les seigneurs de Saône flanquèrent la chapelle byzantine d'une seconde chapelle, plus vaste, peut-être destinée aux desservants catholiques.

La partie supérieure du site portait également toute une petite ville peuplée, où l'on reconnaît les restes du palais byzantin qui pourrait avoir constitué la résidence du gouverneur, sans doute utilisée par les seigneurs après leur conquête. En parcourant les ruines de cette ville, on reconnaît la trace de maisons nombreuses organisées le long de véritables rues; chaque maison était pourvue d'un silo permettant le stockage. Sans doute les seigneurs francs furent-ils à l'origine de la construction d'une grande citerne, à proximité immédiate de l'oppidum, les ressources en eau de la forteresse byzantine étant peut-être seulement celles stockées dans des bâches à ciel ouvert.

La contribution des seigneurs de Saône à la construction d'une résidence ne fut donc pas déterminante.

Le Château de Saône ou Sahyoun

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château de Sahyoun - Mohamad Al Roumi et Jean Mesqui
Ruines du château de Sahyoun

En revanche, on a déjà eu l'occasion de signaler l'extraordinaire citadelle qu'ils firent construire sur le front d'attaque du château, avec sa tour maîtresse et ses tours rectangulaires imposantes. On reste étourdi à la vision du fossé aux parois abruptes taillées dans la roche, de quelques 20 m de hauteur, d'autant que l'escarpe taillée dans le rocher fournit un glacis aux tours, et que l'on a réservé une extraordinaire pile pour supporter le pont-levis. Il est difficile d'y démêler les campagnes, qui durent s'étager au cours du XIIe siècle; outre la tour maîtresse, on compte une tour circulaire à archères d'inspiration byzantine, deux tours circulaires à bossages, une porte d'entrée à deux tours sans doute d'origine byzantine, et enfin deux grosses tours rectangulaires à bossages de dimensions considérables.

L'une des tours rectangulaires contient une poterne d'accès très intéressante, car protégée par un mâchicoulis ménagé derrière un arc brisé; on retrouve la même disposition dans la tour-porte ouest de la basse-cour inférieure.

Cela montre que les Francs pratiquaient de façon courante l'assommoir externe, équivalent d'une bretèche, mais plus efficace car aucune console de soutien ne s'opposait au jet de projectiles ou de matières. À l'inverse, il est frappant de noter l'absence totale de dispositifs de fermeture tels que des herses de bois, qui se développaient pourtant à la même époque en Occident.

Il est clair que ces fortifications n'avaient aucun but résidentiel, mais seulement celui d'être une accumulation défensive face à la menace. Ainsi, on peut imaginer le puissant seigneur de Saône, lorsqu'il n'était pas à Antioche à la cour du prince, s'installant dans le secteur palatial, en haut du site, là où existaient toutes les facilités urbaines; sans doute entretenait-il une petite garnison, car l'on ne comprendrait pas, sinon, la construction de la grande citerne située au revers de la muraille sud-est. Cette citerne permettait, en théorie, un fonctionnement indépendant.

Mais aucune citadelle, aussi forte qu'elle soit, ne peut résister au siège d'une armée déterminée, et largement supérieure en nombre et en force, Salah ad-dîn s'en empara en 1188; il est intéressant de noter qu'il n'osa pas s'attaquer, à la même époque, aux châteaux hospitaliers du Krak et de Margat, non pas tant qu'ils aient été mieux pourvus de défenses, mais sans doute tout simplement parce qu'il craignait la puissance militaire des grands ordres. Le château de Beaufort, Qalaat al-Shaqif Arnun, bien plus au sud, fut concédé, dès la prise de possession en 1139 par le roi de Jérusalem Foulques d'Anjou, au seigneur de Sagette (Saïda); on a vu qu'une tour maîtresse fut élevée sur le site, ainsi qu'une enceinte, apparemment peu flanquée. Repris en 1190 par Salah ad-dîn, le château fut abondamment augmenté; puis, en 1240, il fut rendu aux Francs. Finalement, la famille originelle des Sagette le vendit aux Templiers en 1260, qui le fortifièrent notablement.

Pris en 1268 par le sultan Beybars après deux semaines de bombardement intensif, le château fut à nouveau restauré et augmenté par les musulmans. Ici encore, l'on peine à trouver l'emprise des seigneurs primitifs, tant les remaniements dans ce petit château ont été importants au cours des deux siècles. Mais, en tout état de cause, il s'agissait exclusivement d'une citadelle de frontière ; il n'existe guère d'indices de l'occupation véritable du site par les Sagette, d'autant qu'ils disposaient sur le littoral d'une ville bien plus attrayante. Il s'agissait donc essentiellement d'un point d'appui militaire défendant l'extrême nord du royaume de Jérusalem.

L'histoire de son siège est fort intéressante: en avril 1189, lorsque l'armée de Salah ad-dîn se présenta dans la plaine en contrebas, Renaud de Sagette y commandait en personne les défenseurs, au nombre de mille, dit-on, mais sa famille était à l'abri dans la ville de Tyr. Renaud, seigneur « créole", parlait fort bien arabe; il tenta d'abord de parlementer avec Salah ad-dîn, installé dans la plaine en contrebas, et le convainquit qu'il rendrait son château si, dans un délai de trois mois, aucun renfort n'était arrivé. Durant ces trois mois, il descendait au camp de Salah ad-dîn, discutant avec ses proches, n'hésitant pas à entretenir des conversations sur des thèmes religieux avec ses interlocuteurs; pendant ce temps, il faisait travailler activement à réparer et renforcer son château...

Salah ad-dîn, de plus en plus méfiant, l'accusa de ne pas tenir ses promesses: aussi deux experts, l'un pour le sultan, l'autre pour Renaud, furent envoyés au château, celui du sultan constatant la traîtrise. Renaud fut retenu au camp; à l'issue des trois mois, il monta au château avec les représentants du sultan. Mais là, après avoir enjoint aux défenseurs de se rendre, il eut une conversation avec le chapelain, lui recommandant le contraire !

Le seigneur fut envoyé dans une geôle à quelque distance; mais, la garnison refusant toujours de se rendre, Salah ad-dîn le fit rappeler, suspendre par les pieds à un arbre devant le château. Rien n'y fit; Renaud fut envoyé en prison à Damas, alors que quatre mois avaient passé. En définitive, la garnison finit par se rendre au bout d'un an, n'étant plus approvisionnée; encore obtint-elle la vie sauve, ainsi que la libération de Renaud !

Le Château de Gibelet

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Château de Gibelet - Mohamad Al Roumi et Jean Mesqui
Ruines du château de Gibelet

Un autre château dont la vocation dut être prioritairement militaire est celui de Giblet, même si l'on ne peut exclure que la grosse tour maîtresse ait pu servir de salle d'honneur aux Embriac, seigneurs du lieu.

L'enceinte, flanquée par cinq tours rectangulaires de taille et de facture diverses, percées d'archères du dernier quart du XIIe siècle au plus tôt, figure parmi les plus puissantes du temps, à l'instar de celle que développèrent les seigneurs de Saône; les tours furent construites en appareil à bossages, réutilisant largement des pierres antiques, ainsi que des fûts de colonnes placées en boutisses, perpendiculairement aux murs, comme ce fut la tradition partout au Moyen-Orient, dès lors qu'existaient dans le voisinage des ruines antiques abandonnées. À l'intérieur de l'enceinte, sur deux flancs au moins, furent construits des bâtiments voûtés d'époques assez diverses et, en tout état de cause, postérieurs aux murailles elles-mêmes.
Dans cet ensemble, on ne trouve même pas une chapelle, qui n'aurait pas manqué d'exister si les seigneurs avaient effectivement occupé le château comme une résidence. Tout semble donc indiquer que les seigneurs ne résidaient pas dans le château, affecté exclusivement à des fonctions militaires et administratives; on peut penser que les Embriac, génois d'origine, préféraient résider dans leur ville close, d'autant que les Génois y avaient leurs quartiers et que l'on devait y trouver tous les accessoires d'une vie plus confortable que dans la citadelle.

Une vision nettement différente est fournie par le petit château de Smar Jubail, au Liban. On a parlé de sa tour maîtresse ménagée sur un rocher taillé pour la circonstance. Cette tour était placée au centre d'une enceinte polygonale flanquée sur trois côtés par des corps de bâtiment; sa plus grande face est protégée par un fossé taillé dans le rocher. Il n'existait que deux tours carrées flanquant l'enceinte; la première, à un angle, protégeait l'entrée latérale, alors que la seconde est construite sur une avancée rocheuse dans le fossé, qui abrite en son sein une citerne ménagée dans une anfractuosité naturelle. Les constructeurs faisaient ainsi d'une pierre deux coups: en réservant cette avancée rocheuse, ils fournissaient un flanquement, tout en augmentant les capacités des réserves d'eau du château.

On décèle sans peine une aile de logis, accessible par un grand escalier au nord-est; le long du fossé, une grande halle voûtée d'arêtes accueillait sans doute les réserves, voire les fonctions serviles. Le long de la troisième aile, ainsi que sur la face de la roche portant la tour maîtresse, des auges ménagées dans le rocher montrent que les écuries pouvaient accueillir une vingtaine de chevaux.

Cela autorise à penser que la troisième aile devait comprendre surtout des fonctions utilitaires liées à l'écurie.
Entre la tour maîtresse et la grande halle voûtée a été réservé dans le rocher un dispositif sophistiqué de recueil des eaux de ruissellement; en particulier, on note la présence d'une grande cuve ménagée dans le rocher, permettant de stocker de l'eau avant qu'elle ne parte dans une citerne située, de nouveau, dans une anfractuosité rocheuse.
Prévoyait-on ici une fonction d'hygiène ?
C'est peu probable. Sinon, il faudrait imaginer la présence d'un bassin à l'air libre évitant d'aller puiser à la citerne. En matière d'hygiène, on ne remarque qu'une latrines, ménagée dans une niche d'archère; il est probable qu'elle date seulement de l'époque musulmane. Enfin, on note à proximité du château, légèrement en contrebas, un ancien moulin à olives.
On trouvait ainsi, dans ce petit château, l'essentiel nécessaire à la vie sans doute aussi à la défense. La présence d'écuries abritant une vingtaine de chevaux (ou de quadrupèdes) prouve une certaine aisance et, peut-être aussi, la capacité d'entretenir une petite garnison. Au moins pour ce que l'on peut voir des restes maçonnés, le luxe n'était pas au rendez-vous, et le confort restait sommaire: mais n'était-ce pas le contexte normal pour un chevalier d'Occident ?

Le Château de Smar Jubail

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château de Smar Jubail - Mohamad Al Roumi et Jean Mesqui
Ruines du château de Smar Jubail

Contrairement à tous les précédents châteaux, Smar Jubail paraît avoir été une création véritable, comme centre socio-économique de châtellenie « à l'occidentale » ; il ne s'agissait pas d'une place exclusivement militaro-administrative à la limite d'une ville, ni d'une place de conquête et de frontière, nécessairement plus articulée sur la défense. Près du château se développa un bourg chrétien non fortifié, possédant une église et une chapelle; il est fortement probable que ce château soit de la même veine que toutes ces « maisons-fortes » mises en évidence dans le royaume de Jérusalem depuis quelques années.

Le Château de Tripoli

Le Château de Tripoli ou Trablus ou Mont-Pèlerin ou même par les Arabes Qalaat Sanjil

château de de Tripoli
Ruines du château de de Tripoli

Mais, en la matière, les châteaux de la croisade ne relèvent pas de modèles bien déterminés, car chacun eut son histoire, profondément imprégnée de son environnement. Le château de Tripoli (Trablus), appelé par les Arabes Qalaat Sanjil, du nom de son fondateur Raymond de Saint-Gilles, et par les Francs Mont-Pèlerin, fut fondé en 1102 -1103 pour bloquer cette ville antique très riche que Raymond n'avait pu conquérir. Le château fut établi sur une montagne dominant la ville au sud; Raymond IV y mourut en 1105 de blessures reçues pendant une attaque qu'il mena en 1103, et c'est son fils Bertrand qui, en 1109, parvint à s'emparer de Tripoli. Curieuse destinée que celle de ce comte de Toulouse, aussi puissant qu'un roi dans son Languedoc, qui alla chercher gloire au Moyen-Orient et se montra l'un des plus valeureux chefs de la première croisade ; pourtant, il mourut sans titre dans son château de Mont-Pèlerin, et même le comté de Tripoli qu'il avait contribué à créer faisait pâle figure face au royaume de Jérusalem, à la principauté d'Antioche ou au comté d'Édesse...

Qalaat Sanjil est devenu le centre de la ville franque qui s'est développée sur les pentes du Mont-Pèlerin, reléguant la ville antique au rôle de ville commerciale. Il ne demeure aujourd'hui que peu de restes de l'édifice primitif, bien moins vaste que le château actuel; cependant, on peut encore restituer par la pensée la grande chapelle qu'édifia le comte au-dessus d'un tombeau musulman polygonal réutilisé pour servir de crypte et de monument funéraire à Raymond, mort avant d'avoir pu prendre Tripoli; cette chapelle était placée à l'extrémité du château, juste au-dessus du fossé qui, plus tard, fut comblé par la construction d'une nouvelle enceinte musulmane. Même la tour maîtresse qu'on lui attribue en général se révèle être une tour-porte rectangulaire d'époque incertaine, peut-être franque, en tout cas non antérieure au XIIIe siècle.

Ainsi, à chaque seigneur, du prince au baron, à chaque contexte correspondait une forteresse. Comment, pour bien le montrer, ne pas citer le cas extraordinaire des seigneurs de Maraclée (Khrab Marqiyé) ?
Cette localité, située en bord de mer entre Banyas et Tartus, se livra aux Croisés en 1099; elle entra définitivement en possession des princes d'Antioche en 1109. Par la suite, ils concédèrent la bourgade en fief à une famille importante de la principauté, qui possédait également Tortose avant sa chute en 1151.

En 1271, dans son élan après la prise du Krak, le sultan Beybars fit main basse sur la ville, et la ruina. C'était sans compter sur l'opiniâtreté du rejeton de la famille, Barthélémy, qui avait été envoyé comme ambassadeur par Bohémond VI, comte de Tripoli, auprès du khan de Perse Abagha, un Mongol, pour négocier avec lui une aide contre Beybars.

Après la mort de ce dernier, en 1277, il revint à Maraclée et, ne pouvant récupérer son bien, se mit à construire, en pleine mer, à 50 m du rivage, une tour massive de près de 20 m de côté. Pour cela, il coula des barques chargées de pierres et s'en servit comme fondations pour sa tour; selon les chroniqueurs arabes, la tour avait des murs de 3,50 m d'épaisseur et possédait sept étages, dont un contenait une citerne. Une centaine de soldats était basée dans cette tour (ce qui semble sans doute exagéré), qui possédait au-devant une annexe supportant trois machines de guerre toutes dressées.

La construction fut menée au grand dam des musulmans, qui, faute de flotte, ne pouvaient s'attaquer au chantier; superbe pied de nez d'un seigneur à la puissance déferlante des armées musulmanes, était-il isolé ou bénéficiait-il de l'aide des Francs encore disponibles, malgré la guerre civile qui faisait rage dans le comté de Tripoli ?
Le château de mer n'eut qu'une vie brève en 1285, année funeste où tomba la dernière place hospitalière, Margat, le sultan Qalawun exigea du comte de Tripoli qu'il fasse détruire l'a tour, contraire aux traités. Les Francs s'exécutèrent, la mort dans l'âme.
Sources : Extrait du livre « Les Châteaux d'Orient » de Jean Mesqui. Edition Hazan - Les photographies en couleurs sont de Mohamad Al Roumi et Jean Mesqui.