Les Templiers   L'Orient-Latin   Les Croisades

Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

Menu Orient-Latin

 

Paul Deschamps, Royaume de Jérusalem → Suite

 

Chapitre III
— LE QASR BERDAOUIL ET LA GROTTE-FORTERESSE D'EL HABIS DJALDAK, DANS LA TERRE DE SUÈTE

La terre de Suète
Le siège de 1158
Le siège de 1182
La grotte d'El Habis
El Habis sites Internet

Dès le début de leur occupation, les Francs s'étaient rendu compte de l'intérêt qu'il y aurait pour eux à occuper la fertile contrée située à l'est et au sud-est du lac de Tibériade et correspondant à peu près au Sawad. Ils l'appelaient la Terre de Suète (1), « un pais seins et délitables, pleinteis de vin, de froument, d'uile et de bonnes pastures à bestes (2). »
Par cette Terre de Suète, ils entendaient la rive orientale du lac et le territoire situé au sud du Yarmouk et au nord d'Adjloun.
Cette contrée éloignée, située au-delà de la frontière naturelle du royaume de Jérusalem, n'allait pas seulement fournir à la colonie franque d'abondants revenus, elle devait aussi rendre plus facile aux Croisés leurs expéditions contre Damas en l'attaquant par le sud, et d'autre part leur permettre de surveiller les manœuvres des Damasquins lorsque ceux-ci se préparaient à envahir le territoire chrétien.

Moins d'un an après la prise de Jérusalem, Godefroy de Bouillon et son fidèle lieutenant Tancrède, qui en des raids audacieux avec quatre-vingts combattants avait conquis toute la Galilée, font une expédition (mai 1100) (3) en cette Terre de Suète, domaine d'un émir musulman qu'Albert d'Aix désigne sous le sobriquet de « Grossus Rusticus. » Tancrède oblige celui-ci à lui payer un tribut. Ce territoire va devenir une annexe de la Princée de Galilée. Dès 1103, il semble que les Francs y sont installés et qu'ils y possèdent des casaux (4).

En 1105, Hugues de Saint-Omer, sire de Tibériade, qui a succédé à Tancrède dans la Princée de Galilée, cherche à affirmer son pouvoir en Terre de Suète. Là les Francs choisissent une position stratégique de premier ordre, à une dizaine de kilomètres à l'est du Lac de Tibériade, sur une éminence dominant le village d''Al et commandant la route romaine de Scythopolis (Beisan) à Damas, par Fiq et Khisfin (5).

Ils y construisent une forteresse (6) qui paraît avoir été fort importante, dont l'emplacement porte encore aujourd'hui le nom de QASR BERDAOUIL conservant ainsi le nom de Baudoin 1er, roi de Jérusalem.

Le souvenir de Baudoin roi de Jérusalem persiste au Bordj Berdaouil près de Naplouse et au Qasr Berdaouil château élevé en 1105 au delà du lac de Tibériade.
Mais la trace la plus émouvante qu'on retrouve du passage des croisés dans ces noms de lieux de l'Orient n'est-elle pas celle qui évoque encore aujourd'hui la mort de ce même Baudoin ? Elle survint le 2 avril 1118 au retour d'une campagne d'Egypte à El Arish, sur la côte, entre l'Egypte et la Palestine. Le cuisinier du roi, Adon, enleva les viscères pour retarder la décomposition du corps et le transporter à Jérusalem, le souverain ayant exprimé le désir d'être enterré au Saint-Sépulcre auprès de son frère Godefroy de Bouillon. La contrée environnante porte le nom de Sebkat Berdaouil le «  désert salé de Baudoin  » et le tas de pierres qui recouvrit l'endroit où on enterra les viscères s'appelle Hadjeret Berdaouil, la « pierre de Baudoin »


Mais à la fin de la même année, l'atabek de Damas, Togtekin, voyant quelle menace serait pour lui cette forteresse, décide de les empêcher d'en achever la construction (7). Il se met en campagne, surprend les Francs de ce château dans une attaque de nuit, s'en empare et massacre la garnison, sauf deux cents chevaliers qu'il emmène captifs à Damas où il rentre triomphant le 24 décembre (8), ramenant aussi un butin considérable et les engins de guerre qu'il avait trouvés dans la forteresse. Togtekin avait fait démolir celle-ci et jeter les pierres dans la vallée.

Les photographies d'avion, nous montrent l'emplacement où s'éleva le Qasr Berdaouil, semé de pierres taillées qui semblent réellement éparpillées sur le sol. Ceci nous montre que lorsqu'une chronique arabe nous dit que les Musulmans ont détruit ou rasé une forteresse des Croisés, on peut prendre l'expression à la lettre.

Cette exécution sommaire dut faire abandonner aux Croisés l'idée d'une occupation absolue de la Terre de Suète. Ils se contentèrent d'en tirer des bénéfices économiques en concluant avec l'atabek de Damas des traités commerciaux, qui avaient pour but de partager les récoltes de ce riche territoire. Ils jugèrent aussi, sans doute, que l'érection d'un nouveau château-fort exigerait pour eux de grands frais et provoquerait une nouvelle offensive des Damasquins qui, le trouvant trop proche de leur ville, s'empresseraient de le détruire, comme la première fois.

C'est le même souci de ne pas entretenir de forteresses trop éloignées du domaine franc, qui décida Baudoin II à démolir le château musulman de Djerash lorsqu'il s'en fut emparé en 1121 (9).

Par économie comme par prudence, les Francs cherchèrent donc un site naturellement fortifié pour y installer, sans frais de construction, une garnison placée en grande garde, destinée à observer les mouvements de l'armée de Damas, à protéger les casaux, c'est-à-dire les exploitations rurales que leurs colons installaient (10), enfin, à surveiller l'exacte répartition des récoltes dont une part revenait au Prince de Galilée sur cet hinterland cultivé par des musulmans et des chrétiens.

En se repliant derrière le Yarmouk, cette rivière qui se jette dans le Jourdain quand ce fleuve vient de sortir du lac de Tibériade, ils choisirent une position moins exposée et admirablement défendue par la nature. C'était une grotte, véritable demeure de troglodytes, ouvrant ses étages et ses chambres dans la paroi verticale d'une haute falaise crayeuse.
Plusieurs chroniques arabes en font mention sous le nom d'EL HABIS (11) OU EL HABIS DJALDAK.
Guillaume de Tyr parle deux fois d'une caverne occupée par les Francs en cette contrée, mais sans prononcer son nom (12). La comparaison de ces textes différents nous permettra de reconnaître qu'il s'agit bien du même poste de défense.

Dès 1109, Baudoin 1er avait conclu avec Togtekin un traité par lequel les revenus du Sawad (Terre de Suète) et du Djebel Aouf (l'actuel Djebel Adjloun) seraient partagés entre les Francs et les Musulmans (13), Cet arrangement fut rompu en 1112 (14) ; il est évident que ceci se produisit à la suite de la prise d'el Habis par Togtekin, qui, ayant assiégé cette nouvelle forteresse des Francs en Terre de Suète, s'en empara et massacra la garnison (fin 1111-début 1112) (15).

En 1113, les Francs réclamaient à nouveau le partage par moitié des récoltes du Sawad et la reddition d'el Habis (16).

En 1118, au moment où Baudoin I de Jérusalem venait de mourir, Togtekin campait sur le Yarmouk, lorsqu'il vit venir à lui une ambassade franque. Celle-ci lui ayant proposé une trêve, il exigea la renonciation au partage des revenus du Djebel Aouf, du Ghor, c'est-à-dire la vallée du Jourdain, du district de Salt et de Djibin dans le Djaulan (17).

Le nouveau roi de Jérusalem, Baudoin II, ayant refusé, Togtekin envahit le territoire des Chrétiens, pilla Tibériade et ses environs, puis se dirigea vers Ascalon avant de regagner Damas.

Mais, quelques mois plus tard, la riposte arrivait vigoureuse de la part des Francs : Baudoin II, avec 130 chevaliers, franchissait le Jourdain, attaquait la place d'el Habis, que son gouverneur musulman lui livrait (18), puis, poussant jusque dans le Hauran, s'emparait de Der'a (19), Togtekin avait envoyé contre les Croisés son fils Tadj el Muluk Buri, mais la troupe musulmane fut taillée en pièces.

Pendant quarante ans, le silence se fait sur el Habis, que, sans doute, les Francs conservent en toute tranquillité. C'est évidemment ce poste de défense qui leur permet de maintenir et d'affermir leur domination sur la Terre de Suète.
En 1115, 1126, 1130, 1154, on voit des seigneurs et le roi donner ou confirmer à l'abbaye Notre-Dame de Josaphat (20) divers casaux situés en Terre de Suète : Soesme, Zebezeb, Saint-Georges de Chaman (21), qui était tout voisin de Der'a, et Saint-Job.
Les Assises de Jérusalem signalent que le prince de Galilée devait au roi de Jérusalem quarante chevaliers pour les terres qu'il possédait à l'est du Jourdain et du lac de Tibériade (22).

On voit encore les Croisés entreprendre, notamment en 1126 et en 1147, dans cette région, des raids hardis, au cours desquels ils s'avancent loin vers l'orient. Dans ces expéditions, ils franchissaient généralement le Jourdain au sud du lac de Tibériade au Pont de la Judaire (aujourd'hui Djisr el Madjami), traversaient l'Adjloun, puis, pour pénétrer dans les territoires de l'émir de Damas, ils suivaient une gorge étroite, à laquelle Foucher de Chartres et Guillaume de Tyr donnent le nom de Cavea Roob (23).

Rey, qui a tenté de fixer ce lieu sur la carte, s'est approché du but en le cherchant dans la vallée du Sheriat el Menadiré et plus précisément dans le voisinage d'un de ses affluents du nord, le Ouadi Allan (24). A la vérité, il faut l'identifier avec le petit Ouadi Rahoub (25), dont les Francs ont fait Roob ; c'est un affluent de l'Ouadi esh Shellala, lui-même affluent de la rive sud du Sheriat el Menadiré (appelé sur les cartes les plus récentes le Ouadi el Djehenem), qui est le Yarmouk de l'Antiquité. Les Francs l'appelaient le fleuve Dan ; c'est un important affluent du Jourdain. Ayant franchi la Cavea Roob, couloir entre de hautes murailles rocheuses, les Croisés débouchaient dans la plaine de Medan (26), fertile et abondamment arrosée, célèbre par une grande foire qui s'y tenait chaque année et où venaient de tout l'Orient un grand nombre de marchands musulmans. Puis, de cette plaine, les Francs gagnaient Der'a et le Hauran ou le Ledja. C'est ainsi qu'ils combattirent dans le voisinage de Bouser, qui est Bousr el Mariri et de Salome, qui est es Sanamein.
Top

Notes — La Terre de Suète
1. Rey, Note sur les territoires possédés par les Francs à l'est du lac de Tibériade, dans Mémoires Socété Nationale des Antiquaires de France, 1881, tome XLI, page 86 et suivantes, carte.
— Max van Berchem, Notes sur les Croisades, dans Journal asiatique, tome XIX, 1902, page 411, note 1.
— René Dussaud, Topographie de la Syrie Franque, pages 381-382.
— Le R. P. Abel a constaté que le nom d'es Sueit désigne encore aujourd'hui la région au nord-est de Djerash et d'Adjloun.

2. Traducteur de Guillaume du Tyr, XXII, c. 21 ; Historiens occidentaux des Croisades, tome I, page 1105.


3. Albert d'Aix, L. VII, c. 16 et 17, Historiens occidentaux des Croisades, tome IV, pages 517-518.
— Guillaume de Tyr 398

4. Le 29 juillet 1103, le Pape Pascal II donnant à Giraud, abbé du Mont Thabor, l'archevêché de Tibériade et de la Galilée, le confirme dans la possession d'un certain nombre de casaux « quamvis major pars eorum tyrannide turcorum comprimatur. » Röhricht, Regesta regni Hierosolymitani, pages 6-7, n° 39. Parmi ces casaux figurent Neeme in terra Sueta, Avarazaar, Ellecrum, Betaras, Arthe, Taletap, Capharsalia in terra de Grosso Villano. Ce « Grossus Villanus » est le Grossus Rusticus d'Albert d'Aix. Les localités paraissent situées entre le Yarmouk et Djerash.

5. René Dussaud, Topographie de la Syrie Franque, page 381.

6. Mirat az Zaman, Historiens orientaux des Croisades, III, pages 529-530, année 499 (= 13 septembre 1105, 1 septembre 1106). « Les Francs entrent dans le Sawad de Tibériade et se mettent à bâtir entre ces parages et la Balance une forteresse nommée Aal qu'ils rendent très redoutable... »
— Ibn al Athir, Historiens orientaux des Croisades, tome I, pages 229-230 et 774.

7. Ibn al Qalanisi, pages 71-72.

8. Selon Ibn al Qalanisi ; en février-mars 1106, selon le Mirat az Zaman.

9. Guillaume de Tyr, XII, c. 16, pages 535-536 : « Habita cum suis deliberatione utrum magis expediret dirui funditus praesidium, aut christianitati reservari, placuit de universorum assensu municipium everti funditus, nam sine multis sumptibus, et labore continuo, et multo periculo transeuntium a nostris posse conservari. »

10. En 1115, l'abbaye Notre-Dame de Josaphat avait des casaux en Terre de Suète.

11. Voyez mes précédents articles : Deux positions stratégiques des Croisés à l'est du Jourdain, Ahamant et el Habis, dans Revue historique, tome CLXXII, 1933, pages 42-57, et : Une grotte-forteresse des Croisés à l'est du Jourdain : el Habis en Terre de Suète, dans Journal asiatique, octobre-décembre. 1935, pages 285-299.

12. Cependant un texte latin du XIIIe siècle mentionne « la Cava de Suet ». : « ... Item versus Arabiam ... castrum quod dicitur Cava de Suet ... »

13. Ce partage est de proportions différentes selon les auteurs arabes : Ibn al Qalanisi (ouvrage cité) attribue deux tiers aux Francs et un tiers aux Musulmans.
Le Nod-joum (Historiens orientaux des Croisades, tome III, page 491) dit un tiers aux Francs et deux tiers aux Musulmans.
Le Mirat az Zaman (Ibidem, tome III, page 537, année 502 = 1108-1109) dit : le Saouad et le Djebel Aouf seront partagés en trois zones, dont une sera occupée par les Francs et les deux autres par les Musulmans, et (Ibidem, page 541, année 503 = 1109-1110) : un accord est conclu, en vertu duquel la moitié, au lieu du tiers (des revenus), du pays est cédée aux Francs.

14. Aboul Mebacem Youssouf, Nodjoum (Historiens orientaux des Croisades, tome III, page 491).

15. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk : Historiens orientaux des Croisades, tome I, page 286.
— Mirât az Zaman : tome III, page 544.
— Ibn al Qalanisi, page 121.
— Contrairement à ces auteurs, le Nodjoum dit par erreur que ce sont les Francs qui ont pris el Habis à cette date (Historiens orientaux des Croisades, III, page 491).

16. Ibn al Qalanisi, ouvrage cité, page 133.
17. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, I, page 315.
18. Ibidem, page 784.
19. Peut-être y constitua-t-il un fief et une garnison y fut-elle établie, car Guillaume de Tyr, parlant d'une expédition postérieure (1147), donne à Der'a le nom de Civitas Bernardi de Stainpis (XVI, C. 12, p. 715).

20. Delaborde, Chartes de Terre Sainte provenant de l'abbaye de Josaphat, dans Bibliothèque des Ecoles françaises d'Athènes et de Rome, fascicule XIX, 1880, acte n° 6, pages 29-30 (année 1115) : Baudoin I confirme les possessions de l'abbaye : « Lambertus dedit Deo et Sancte Marie de Valle Josaphat casale nomine Soesme situm super flumen quod vulgo flumen Diaboli nuncupatur,... Teobaldus de Nigella dedit... casale nomine Zebezeb. »
— Acte n° 14, pages 40-41 (année 1126) : Guillaume de Bures, avec la permission de Baudoin II, donne à l'abbaye le casal de Saint-Georges « quod est juxta Medan » (sur sa position, voir Rey, Colonies franques..., page 444).
— SAINT-GEORGES DE CHAMAN (Delaborde, Chartes de terre-Sainte).
— Casal de la terre de Suhete près de la plaine de Medan, concédé en 1126 à l'abbaye de Notre-Dame de Josaphat par Guillaume de Bures. Je crois avoir retrouvé le site de ce village dans des ruines voisines des Aioun Schaman (sources de Chaman) et portant le même nom, sur la route de Safed à Kuneitrah, entre le village de Naouaran et le Tell-Abou-Khanzir.
Sources : Rey, Colonies franques, page 444
— Acte n° 18, pages 45-47 (année 1130) : Baudoin II, à la demande de l'abbé de Josaphat, fait faire le relevé de tout ce qui a été donné à l'abbaye l'on y voit figurer les casaux de Zebezeb et de Soesme et ceux de Saint-Georges et de Saint-Job.
— Enfin, en 1154 (actes 28 et 29, pages 63 et 69), le pape Anastase IV et le roi Baudoin III confirment les biens de l'abbaye et les mêmes noms figurent à nouveau dans ces actes.

21. Aujourd'hui Tell el-Khamman.
— René Dussaud, Topographie, page 336.
— Khamman, dont Yaqout fait un distric de la Batanée, pourrait être représenté par Tell el-Khamman, cité dans un texte des croisades sous la forme de S. Georges de Chaman, au nord-est de 'Ataman.
— Casale S. Georgii, quod est juxta Medan (Röhricht)
— Medan représenté encore par Wadi el-Meddan et le Djisr el-Meddan, aux lions de Beibars, au sud de Tell esh-Shihab (Van Berchem)

22. Assises de Jérusalem, tome I, page 422 (chapitre CCLXXI) : « La baronnie de la Princée de Galilée deit C chevaliers ; la devise : De la terre desà le flum Jourdain, LX chevaliers. De la terre delà le flum, XL chevaliers. »
— Rey, Colonies franques..., page 435.
— En 1150, on voit figurer, parmi les donations faites à l'abbaye de Notre Dame de Josaphat de Jérusalem, les casaux de Saint-Georges de Chaman et de Zebezeb, situés dans la terre de Suhete, à l'est du lac de Tibériade (2).
— Le site du premier semble devoir être retrouvé dans un village ruiné qui se voit près des Aioun Schaman, sur la route de Safed à Kuneitrah, entre le village de Naouaran et le Tell Abou-Khanzir.
— D'après les Assises de Jérusalem, la principauté de Galilée devait quarante chevaliers pour les terres qu'elle possédait à l'est du Jourdain et du lac Tabarie.
— Plusieurs de ces chevaliers peuvent fort bien n'avoir eu que des fiefs de soudée.
— Guillaume de Tyr relate, en 1182, la reprise, par les Francs, d'un château s'élevant dans la terre de Suhete, non loin de Tabarie, à seize milles au delà du Jourdain et dont la possession rendait les Latins maîtres de tout le pays environnant (3). Cette forteresse dont, malheureusement, nous ignorons le nom, semble être la même qui avait été vainement assiégée par Nour-ed-din en 1158.
— Pour la contrée située à l'est de la partie moyenne du cours du Jourdain, la domination franque se borna peut-être d'abord aux tributs annuels que le roi Baudoin I, levait dès l'année 1118 sur la montagne du Djebel Adjloun et les environs de Szalt.
— Saphet, le château de la Fève, le Chastellet, Forbelet aux Templiers, et Belvoir aux Hospitaliers, étaient les principales forteresses de cette seigneurie, dont Tibériade était la ville principale.

23. Foucher de Chartres (année 1126), dans Historiens occidentaux des Croisades tome III, page 477.
— Guillaume de Tyr (année 1126), XIII, c. 18, et (année 1147) XVI, c. 9 et c. 12, pages 583, 718, 720, 726.

24. Rey, Notice sur la « Cavea de Rooh » ou « Sheriat el Mandour », dans Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, tome XLVI, 1885, page 122 et 132, avec une carte.

25. Wetzstein, dans Delitzsch, Commentat zum Hiob. Leipzig, 1876, tome II, p. 570.
— Röhricht, Gesch. des Kanigr. Jérusalem, page 129, n. 3, et page 178, n. 1.
— Clermont-Ganneau, Recueil d'archéologie orientale, tome III, 1900, page 92.
— Max van Berchem, Notes sur les Croisades, dans Journal asiatique, 1902, pages 409-411.
— G. Schumacher, dans Zeitschrift des deutschen Palastina-Vereins, tome XXXVII, 1914, page 51 et plan VII et VIII.
— G. Schumacher, Der Adscblun, beschreiben von C. Steuernagel. Leipzig, 1926, page 476. Voir également R. P. Abel, dans Revue biblique, 1927, p. 283.

26. Guillaume de Tyr, XIII, c. 18, p. 583 (année 1126) : « peragrata Decapoli regione, terras hostium ingrediuntur : inde vallem angustam, quae dicitur Cavea Roob usque ad campestria Medan transierunt. Est autem planities longe lateque patens prospectibus libera, per quant fluvius, Dan nomine transiens, inter Tyberiadem et Scythopolim quae olim dicta est Bethsan, Jordancm influit. »
— Guill. de Tyr, XVI, c. 9 ; p. 718 (année 1147) : « transitaque Cavea Roob in planitiem pervencrunt quae dicitur Medan, ubi singulis annis Arabum et aliorum orientalium populorum soient nundinae convenire solemnes. »
Top

— Guillaume de Tyr nous apprend qu'au cours de l'été 1158, Nour ed din vint, avec une nombreuse armée, faire le siège d'un château franc situé dans la Terre de Suète (1). Il nous décrit son aspect et sa situation : une grotte au flanc d'une montagne formant un mur vertical ; aucun accès ni par le faîte ni par la base de cette falaise, mais seulement un étroit sentier courant le long de la paroi rocheuse et surplombant le précipice. A l'intérieur, des logements et tout ce qui était nécessaire à l'habitat, avec des eaux vives en abondance. Les défenseurs assiégés ayant fait savoir qu'ils pourraient tenir dix jours au plus, Baudoin III, roi de Jérusalem, accompagné de Thierry d'Alsace, comte de Flandre, partit avec les troupes du royaume pour délivrer la place. Ayant franchi le Jourdain, il rencontra l'armée de Nour ed din dans la plaine de Butaha (al Butaiha), au nord-est du lac de Tibériade, le 8 juillet (2). La victoire des Croisés fut complète. Le lendemain du combat, le roi se dirigea vers le château assiégé et, après avoir réparé les dommages que la place avait subis, l'avoir réapprovisionnée en vivres et en armes, il revint sur ses pas en y laissant une solide garnison (3).
Top

Notes — LE SIEGE DE 1158
1. Guillaume de Tyr, Livre XVIII, chapitre 21, pages 855-856 : « [Noradinus]... aestatc sequenti praesidium quoddam nostrum, in regione quae dicitur Suita situm,... obsidet. Erat autem praesidium spelunca in latere cujusdam montis arduo et admodum devexo sita : ad quant non erat vel a superioribus, vel ab inferioribus partibus accessus ; sed ex solo latere, calle nimis angusto et propter praecipitium imminens periculoso, ad eam veniebatur. Habebat autem interius mansiones et diversoria, quibus suis habitatoribus necessarias poterat praebere commoditates ; sed nec etiam aquae vivae et indefieientis cis vena deerat, ut quantum loci patiebatur angustia, locus satis aptus et regioni plurimum utilis haberetur... »

2. Sur cette bataille, voyez René Grousset, tome II, pages 390-394.

3. Traducteur de Guillaume de Tyr, Livre XVIII, c. 21, p. 856 : « Li Rois s'en alla jusqu'à la forterece qui avoit esté assise ; bien fist rapareiller ce qui estoit maumis ou dépecié ; puis la garni de genz, d'armes et de viandes. Lors desparti ses genz, et s'en retorna à grant joie vers son pais. »
Top

— Guillaume de Tyr parle à nouveau et fort longuement d'un château franc dans la Terre de Suète, à propos des événements de l'année 1182 (1) ; sa description concorde si exactement avec celle dont nous venons de parler qu'on ne peut douter qu'il s'agisse du même poste de défense. En outre, le chroniqueur arabe Ibn la Athir (2) nous parle, à cette même date de 1182, de la prise par Ferrouk-Shah (3) du château d'el Habis dans le territoire de Tibériade, ce qui nous permet de rattacher à ce château les événements, relatés par le chroniqueur latin. Si Ibn al Athir parle bien, comme. Guillaume de Tyr, de la prise par les Musulmans du château — il en précise même la date, en juin 1182 — il omet de nous signaler, ce que fait l'historien latin, la reprise du château par les Francs, un peu plus tard, au mois d'octobre.

Les renseignements que donne Guillaume de Tyr sur le siège et la prise du château par les Musulmans, puis sur un nouveau siège conduit par les Francs pour rentrer en possession de la place, méritent qu'on les rapporte de façon détaillée :
Il nous apprend qu'il y avait dans la région de Suète, à une distance de seize milles de Tibériade, un château admirablement défendu, qui passait pour inexpugnable (4). On le disait d'une grande utilité pour les Chrétiens, car ; grâce à lui, dans cette contrée proche des terres musulmanes les Francs pouvaient imposer leur autorité à ceux qui l'habitaient et ils partageaient le pouvoir, aussi bien que les tributs et les récoltes, avec leurs ennemis.

C'était une grotte située au flanc d'un mont et dominant un effroyable précipice. On n'y pouvait pénétrer par le sommet de la montagne ; son seul accès était un sentier fort étroit, n'ayant guère qu'un pied de large, qui longeait la paroi rocheuse et qu'un seul homme libre de toute charge pouvait suivre, non sans danger. La place était commandée par un seigneur nommé Foulque de Tibériade. Après un siège qui ne dura que cinq jours, ce fort, réputé imprenable, tomba aux mains de l'ennemi.

Cette malheureuse nouvelle avait provoqué de nombreux commentaires dans le royaume de Jérusalem. On alla jusqu'à dire que Foulque avait cédé la place à prix d'argent. A la vérité, la garnison ne comptait qu'un petit nombre de chevaliers et de sergents francs qui voulaient résister, tandis que la majorité se composait de combattants indigènes, à la solde du royaume qui n'opposèrent qu'une médiocre résistance.

Les Musulmans minèrent le terrain crétacé qui constituait la roche et, s'étant emparés de l'étage inférieur, puis de l'intermédiaire, puis du supérieur, avaient forcé la garnison à se rendre. II y avait là, en effet, trois étages d'habitations superposées qui communiquaient entre elles par des échelles de bois et par d'étroits couloirs percés dans le rocher (5).

Mais trois mois plus tard, en octobre 1182, les Francs revenaient assiéger la grotte d'el Habis. Ils arrivèrent avec des tailleurs de pierre (6) qui creusèrent le sommet de la montagne. D'autres travailleurs jetaient à mesure dans le fond de la vallée les quartiers de roche, qu'on détachait à grande peine. Le travail était entravé par les lits de, silex qui coupaient le terrain crayeux, car sur ces silex venaient s'émousser les pics des manœuvres, mais d'autres ouvriers, à côté d'eux, réparaient aussitôt les outils ébréchés (7).

La besogne ne cessait de jour ni de nuit et les équipes de travailleurs se relayaient pour ménager leurs forces et pour que l'opération pût progresser rapidement.
Une partie des combattants avait dressé son camp sur le sommet de la montagne pour protéger les tailleurs de pierre, tandis que le reste de la troupe se tenait dans la vallée pour empêcher toute tentative de sortie de l'ennemi. Quelques jeunes bacheliers hardis se hasardèrent sur le sentier et approchèrent de l'entrée des grottes. Des coups d'épées furent échangés et les flèches volèrent (8).

Cependant, les assiégés, qui étaient soixante-dix combattants, choisis par Saladin parmi ses meilleurs guerriers, éprouvaient une extrême fatigue de ne pouvoir prendre aucun instant de repos sous les coups incessants des pics et des outils qui martelaient le roc au-dessus de leurs têtes. L'angoisse les hantait d'être écrasés par l'effondrement des voûtes plus encore que de voir l'irruption soudaine des soldats francs. Sachant qu'ils ne pouvaient obtenir aucun secours de Saladin, parti au loin avec ses armées, ils se décidèrent, après un siège de trois semaines, à céder la place. On leur accorda de se retirer avec armes et bagages.
La forteresse ayant été pourvue d'une garnison, de vivres et de tout ce qui était nécessaire, l'armée chrétienne victorieuse regagna la Palestine (2).
Dans l'œuvre de Guillaume de Tyr si imagée, si colorée, il n'est guère de pages plus vivantes que celles qu'on vient de lire.
A ce tableau d'une netteté telle qu'il pourrait permettre de reconnaître le site en parcourant la contrée, à la description si curieuse de cette étrange forteresse de troglodytes vient s'ajouter le récit mouvementé de ce siège, où les défenseurs sont dès le début réduits à l'impuissance et pris comme des blaireaux dans leur terrier.
Top

Notes — LE SIEGE DE 1182
1. Guillaume de Tyr, Livre XXII, chapitre 15 et chapitre 21, pages 1090-1091 et 1104-1107.

2. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome I, page 651 : « Dans le mois de sefer (6 juin-4 juillet 1182), les Musulmans conquirent sur les Francs un rocher qui était connu sous le nom d'Hobais Djaldak. Il faisait partie du territoire de Tibériade et dominait la campagne ... Ferrouk-Shah conquit sur les Francs la roche susnommée qui était pour les Musulmans une cause de grand dommage. Aussi ceux-ci furent extrêmement joyeux de sa conquête. Ferrouk-Shah envoya à Saladin pour lui annoncer cette bonne nouvelle quelqu'un qui le rencontra en chemin. Cet incident cassa les bras aux Francs et leur puissance fut brisée. »
— Voir aussi Abu Chama, Deux Jardins, tome IV, page 218 : « Ferrouk-Shah arriva devant Habis Djaldak sur le territoire cultivé de Damas, s'empara de ce rocher qui dominait le pays musulman et fit de cette position un poste d'observation contre les infidèles qui l'avaient d'abord possédée. »

3. Ferrouk-Shah, neveu de Saladin, était alors gouverneur de Damas.

4. Guillaume de Tyr, Livre XXII, chapitre 15 ; pages 1090-1091 : « Erat enim nobis in regione Suhite, trans Jordanem, a Tiberiade sexdecim distans milliaribus, praesidium munitissimum et, ut dicitur, inexpugnabile, ex quo nostris multa dicebatur provenire utilitas ; nam cum praedicta regio hostium magis esset contermina finibus quam nostris, ... hujus tamen praesidii beneficio multis annis obtentum fuerat, et obtinebatur nihilominus in praesenti, quod nostris et illis ex aequo dividebatur potestas, et tributorum et vectigalium par fiebat dis tributto. »
« Erat autem spelunca in latere montis cujusdam sita, cui subjectum erat immane praecipitium ; a parte vero superiori nullus omnino accessus ; ex altero vero latere, tantum arcta nimis semita et per quam homini libero, et ab omni onere expedito, vix absque periculo iter praeberctur. »

5. Guillaume de Tyr, Ibidem : « ... aliis vero quod ex latere speluncam effregerunt [hostes], quia lapis cretaceus erat, et facile solvebatur, et violenter ingressi stationem primam quae inferior erat, occupaverunt, dicentibus, unde postmodum eos qui erant in medio et in supremo coenaculo, nam tres ibi dicebantur esse mansiones, ad deditionem compulcrunt. »
— Voir René Grousset, tome II, page 705-706.
— C'est à ce moment que se place une alliance des Francs avec les princes Zengides de Mossoul et d'AIep, alliance dirigée contre Saladin. Celui-ci en informa le calife de Bagdad par une lettre où se trouve le passage suivant : « Les gens de Mossoul ... se sont engagés à livrer aux Infidèles (c'est-à-dire les Francs) des places-frontières comme Shaqif Tirûn (La Cave de Tyron), Banyas et Habis Djaldak. » (Abu Chama, Deux Jardins, page 225-226.
— Voir aussi Beha ed din, Vie du sultan Youssof, page 68.
— Cf. René Grousset, tome II, pages 715-716.)

6. Guillaume de Tyr, Livre XXII, chapitre 21, pages 1104-1107 : « ... decernunt a parte superiori caesores lapidum eisque quotquot haberent ministros necessarios simul et operum custodes, ut tute et sine irruentium perieulo laborare possent, collocare. Erat enim spelunca in altissimo montis latere posita, non habens nisi cum multa difficultate accessum, in quo vix pediti iter esse poterat expedito ; nam inferius usque in profundum subjectae vallis, ingens est et horribile praecipitium, ex latere autem ad eam accedebatur itinere unius pedis vix habente latitudinem. Erant autem in eadem spelunca mansiones tres, sibi invicem superpositae, in quibus mutuus per quasdam scalas ligneas et per quaedam angusta foramina interius ascensus erat et descensus. »

7. Traduction de Guillaume de Tyr; Livre XXII, chapitre 21, page 1061.

8. Traduction de Guillaume de Tyr, page 1106 : « Aucune foiz avint que li legier bacheler de nostre ost s'en alerent jusqu'en haut, par cele estroite voie que ge vos ai dite ; devant les entrées les assailloient à leur pooir ; chapleiz i avoit de glaives et d'espées et trets d'ars et d'arbalestres, mes ne les domachoient de rien. »

9. Bien qu'il ne soit plus question dans la suite d'el Habis, c'est évidemment après la bataille de Hattin (juillet 1187) que les Francs perdirent cette place. Elle dut leur assurer jusqu'à cette date le partage des revenus des contrées à l'est du lac de Tibériade et du Jourdain qu'ils s'étaient assuré dès 1109 (voir plus haut). Abu Chama, dans le Livre des deux jardins, parlant de L'occupation de Tibériade par Saladin aussitôt après sa victoire de Hattin, écrit (Historiens orientaux des Croisades, tome IV, page 277) : « Sous la domination des Francs, cette ville recevait en partage la moitié des revenus des districts de Salt, du Belqa, du Djebel Aouf..., du Sawad..., du Djaulan et des pays voisins jusqu'au Hauran. Ces partages par moitié cessèrent alors. »
Top

Voici donc le château qui, remplaçant à l'est du lac de Tibériade l'éphémère château d'Al (Qasr Berdaouil), fut, pendant environ soixante-quinze ans, l'objet de nombreuses attaques entre Francs et Musulmans.

Grâce au texte de Guillaume de Tyr, comparé à la description récente d'un voyageur allemand, G. Schumacher, qui n'y a pas reconnu l'existence d'un monument des Croisés, nous avons pu fixer exactement sa position.
Rey, a eu le mérite de constater que les passages de Guillaume de Tyr relatifs à 1158 et 1182 concernaient le même fort et que ce fort était bien celui que les Arabes appelaient el Habis (1).
Ce savant, qui identifia tant de lieux de la Syrie franque, a émis l'hypothèse que ce site pouvait se retrouver au Tell Djabiyé ; mais cette éminence se trouve à trente-six kilomètres au nord-est de la position véritable d'el Habis.

Schumacher parcourut en 1913 et 1914 l'Adjloun et le Djaulan et en décrivit minutieusement les aspects et les localités. Il a reconnu le site d'el Habis (2), qui garde encore aujourd'hui son nom du moyen âge.

Quand on lit la description de Schumacher, on est frappé de l'analogie qu'elle présente avec celle de l'historien du XIIe siècle. Ignorant le récit de Guillaume de Tyr, il a pensé qu'il fallait voir dans les logements de cette caverne les restes d'habitations de cénobites (3).
El Habis se trouve au Ras Hilja, qui, en face de la station de Chedjra (4), au kilomètre 119 du chemin de fer de Caiffa à Damas, domine la rive sud du Yarmouk (5). C'est là que l'Ouadi el Habis qui alimente la grotte vient se jeter dans cette rivière.

Guillaume de Tyr nous apprend que le château de la Terre de Suète, assiégé en 1182, se trouve à environ seize milles de la ville de Tibériade. Or, le mille de Guillaume de Tyr correspond à peu près à deux kilomètres et demi ; c'est donc une distance d'une quarantaine de kilomètres. Si l'on remarque que les Francs passaient généralement le Jourdain au sud du lac de Tibériade, au Pont de la Judaire, on constate que la route qu'ils suivaient pour atteindre el Habis doit couvrir une distance correspondant à celle qui est indiquée par l'historien latin.

Du haut du Ras Hilja, nous dit Schumacher, la vue s'étend au loin sur la vallée du Yarmouk et sur le Djaulan. Ce sommet est occupé par quelques restes de substructions, quelques pierres de taille répandues pêle-mêle sur le sol, vestiges informes d'une fortification qui dominait les grottes et qui était peut-être aussi l'œuvre des Croisés, tout au moins au début de leur occupation, puisque les descriptions de Guillaume de Tyr relatives aux événements de 1158 et de 1182 laissent entendre, au contraire, que le sommet de la montagne ne comportait pas de construction fortifiée.

En 1933, M. Horsfield, directeur du Service des Antiquités de l'Etat de Transjordanie, a bien voulu entreprendre, sur ma demande, une pénible exploration et visiter la grotte d'el Habis, difficilement accessible. Il m'a adressé ses observations, ainsi qu'un plan et des photographies. Je lui en exprime ma vive gratitude.

Cette grotte se trouve creusée dans la paroi d'une haute falaise en hémicycle, qui s'éploie comme un amphithéâtre au-dessus de la profonde vallée de l'ouadi el Habis descendant du sud au nord, vers le Yarmouk, lequel coule d'est en ouest. La falaise se rattache à une éminence, le Ras Hilja, qui termine l'hémicycle à l'ouest. De cette éminence on découvre un vaste horizon sur le Djaulan par-delà la profonde vallée du Yarmouk.

Sur la rive nord du Yarmouk, en face de la grotte, on voit passer la ligne du chemin de fer de Caïffa à Damas et d'el Habis on peut apercevoir la station de Chedjra (ou Shajara) (Fig. 8), Guillaume de Tyr nous apprend que la grotte d'el Habis n'était accessible ni par le haut ni par le bas (6) et qu'on n'y parvenait que par un sentier large seulement d'un pied qui longeait la paroi de la falaise au-dessus du précipice.

el Habis
Fig. 8. — Plan des environs d'el Habis, par G. Horsfield.

Le chroniqueur latin dit aussi que la grotte se divisait en trois étages comprenant chacun plusieurs logements, et que l'on pénétrait d'un étage à l'autre par des corridors montants creusés dans le rocher et par des échelles de bois (7).

M. Horsfield a pénétré au premier étage où il a trouvé deux salles dont une de plan cruciforme, et voûtée d'arêtes ; on reconnaît un montant de la porte de l'entrée avec les traces des trous des gonds. Mais il n'a pu atteindre les deuxième et troisième étages. Il a constaté que l'ensemble de l'ouvrage avait été fort détérioré depuis l'occupation médiévale et que ce qui apparaît aujourd'hui est l'intérieur des salles qui se trouvent coupées de haut en bas par la chute des murs extérieurs. Toute la façade s'est donc effondrée.
Les corridors creusés dans le rocher pour mener d'un étage à l'autre, dont on ne trouve plus trace aujourd'hui, ont dû disparaître lors de cet éboulement.

El Habis. Salle premier etage
Fig. 9. — El Habis. — Salle du premier étage. Plan par G. Horsfield.

Plus bas que le deuxième étage, sous les deux ouvertures les plus à droite, on aperçoit une concavité où M. Horsfield a retrouvé le vestige, coupé lui aussi dans le sens de la hauteur, d'un réservoir d'eau dont les parois étaient plâtrées. Au troisième étage à droite, on aperçoit une niche carrée dans laquelle est creusé un arc brisé encadrant une croix gravée dans le rocher. M. Horsfield pense qu'il faut voir là, apparaissant aujourd'hui à l'extérieur, le mur de fond de l'oratoire de la garnison chrétienne d'el Habis avec la base de l'autel surmonté d'une croix.

Cette garnison pouvait facilement se ravitailler en eau comme le constate déjà Guillaume de Tyr ; il y a une source à proximité. Si la position était propice pour la défense, M. Horsfield constate que la résidence était peu agréable. La grotte ouvrant au nord-est, le soleil ne l'atteignait qu'à peine. Il est vrai que c'est peut-être un avantage dans cette région où la chaleur est grande. Mais, pendant la saison des pluies, on devait y vivre sous un véritable torrent, car l'ouadi el Habis commence réellement au sommet de la falaise où la grotte est creusée, et les eaux tombaient alors à flots le long des baies de ses logements.

* * *

On à d'autres exemples, dans l'histoire des Croisades, de ce singulier type de forteresses (8), véritables repaires inaccessibles d'où une troupe pouvait surgir pour faire des razzias ou couper la route à l'ennemi en marche. Ainsi, pour défendre les approches de Saïda, les Francs avaient-ils mis garnison dans une grotte située dans le Liban au nord de Djezzin ; ils l'appelaient la Cave de Tyron. Nous parlerons plus loin de ce poste de défense (9).

Les Musulmans employaient aussi ces refuges dont la conquête, toujours mouvementée, se faisait par des procédés exceptionnels que l'on n'avait pas coutume d'employer dans les sièges des forteresses. Telle fut la prise de la grotte de Zalin, près de Sheïzar sur l'Oronte, dont parle Ousama : il n'existait même pas un sentier pour y conduire et ses occupants n'y accédaient qu'en descendant par des cordes le long de la falaise. Cette grotte était gardée par une troupe musulmane et un soldat de Tancrède parvint, le 27 novembre 1108, à s'en emparer à lui seul en faisant prisonniers tous ceux qui s'y trouvaient (10).

>>>> Suite >>>

Top

Notes — LA GROTTE D'EL HABIS
1. Notice sur la « Cavea de Roob », dans Mémoire Société nationale des Antiquaires de France, tome XLVI, 1885, page 126-127.

2. G. Schumacher, Unsere Arbeiten im Ostjordatilande, dans Zeitscbrift des deutschen Palaestina Vereins, Band XL, 1917, page 164-168, et plan XII et XIII, XIV. — Ce texte est résumé dans l'ouvrage suivant : Der 'Adschlun, nach den Aufzeichnungen von Dr. G. Schumacher beschrieben von D. Carl Steuernagel, Lieferung 3. Leipzig, 1926, pages 532-5331 et plan LXXX A, LXXXI, LXXXII.

3. El Habis, en arabe, signifie le Reclus.

4. C'est dans le voisinage de Chedjra que fut livrée, le 20 août 636, la célèbre bataille du Yarmouk, où les Byzantins furent écrasés ; cette défaite livra la Palestine et la Syrie aux Arabes jusqu'à l'époque des Croisades.

5. Les chroniqueurs arabes appellent notre forteresse el Habis ou el Habis Djaldak. Peut-être peut-on rapprocher Djaldak de Hilja, les voyelles étant facilement interchangées en arabe. D'autre part, si Guillaume de Tyr ne donne pas le nom de ce fort, il nous dit qu'une tradition rapportait qu'il avait été la demeure d'un compagnon de Job, nommé Baldac (Guillaume de Tyr, XXII, c. 21, p. 1105) : « De qua fuisse traditur Baldad ille Job amicus »).
— Traducteur de Guill. de Tyr ; Ibid. : « L'en dist que d'ilec fu nez uns des amis job qui ot nom Baldac. »
— Ne pourrait-on aussi rapprocher Djaldak de Baldac ? Voyez aussi Burchard de Mont-Sion, éditions J. C. M. Laurent, page 37 : « De civitate Corrozaym et ostio fluvii Jordanis quatuor leucis contra aquilonem est Sueta civitas, unde in Job dicitur Baldad Suithes (alias Baldach). »

6. Traducteur de Guillaume de Tyr, XVIII, c. 2l, page 855-856 : « Cil chastiaux est seur nue roche qui siet el costé d'une montaigne molt roistre... L'en ne pooit là venir ne pardesus ne pardesous ; dedenz avoit fontaines d'egues vives qui coroient auques près de la... »

7. Traducteur de Guillaume de Tyr, XXII, c. 21, p. 1104 : « Cele froterece siet en costé d'une haute montengne ; desouz est la valée si parfonde que l'en ni ose regarder. Par un costé i vient une voie qui n'a mie plus d'un pié de large si qu'il a grant perill d'aler iluec. Il i avoit troiz estages, l'un desus l'autre, où l'en montoit par eschieles de fust et par voies estroites qui estoient dedenz. »

8. Je l'ai brièvement signalé dans mon précédent ouvrage en décrivant les divers types de constructions militaires : Le Crac des Chevaliers, Introduction, pages 77-78.

9. Chapitre VII, page 221.

10. Autobiographie d'Ousama, traduction par H. Derenbourg, Revue de l'Orient latin, tome II, 1894, Autobiographie d'Ousama : « Un satan d'entre les cavaliers francs s'approcha de Tancrède et lui dit : Fais faire à mon intention une caisse en bois. Quand j'y serai assis, lancez-moi du haut de la montagne vers nos ennemis, en prenant soin d'employer des chaînes de fer, assez solidement attachées à la caisse pour qu'on ne puisse ni les couper avec des épées ni me faire tomber. » On lui fabriqua une caisse, on le lâcha en retenant les chaînes de fer, dans la direction des cavernes suspendues. II s'en empara et emmena tous ceux qui s'y trouvaient vers Tancrède. C'est que l'intérieur formait une galerie ouverte, sans la moindre cachette et qu'en y tirant des flèches il atteignait un homme à chaque coup, tant le lieu était resserré, tant la foule y était pressée. »

11. Guillaume de Tyr, XV, c. 6, page 665 et suivantes. : « ... apponunt... trans Jordancm in finibus Ammonitarum juxta montem Galaad obsidere praesidium unum, nostris regionibus perniciosum valde. Erat autem praedictum municipium spelunca quaedam in latere montis eminentis maxime declivo sita, aditum habens pene inaccessibiLem... » Si l'indication de Guillaume de Tyr est exacte, il s'agit du Djebel Djilead (ou Djebel Galaad), au nord d'es Salt et au sud-ouest de Djerash. Or, il existe des grottes de ce côté, en particulier à Allan.

12. Guillaume de Tyr, XIX, c. II, page 902 : « Per idem quoque tempus, ejusdem generis praesidium, spelunca iterum inexpugnabilis, ultra Jordanem in finibus Arabiae situm, fratrum militiae Templi dtligentiae deputatum eidem Siracono traditur... Quo audito, dominus rex... de fratribus Templi, qui hostibus castrum tradiderant, patibulo fecit suspendi circa duodecim. » Pour l'identification de cette position, on peut songer soit à la grotte occupée en 1139 près du mont Galaad, dont il est question ci-dessus, soit à er Raquim el Khaf, grotte voisine d'Amman, ainsi que me l'a suggéré le R.P. Abel. Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

>>>> Suite >>>

Top

Petra Jebal Habis et El Weira 1998 Jordanie
Alors que la terre entière défile devant les temples des nabatéens, les châteaux des Croisés restent bien à l'abri des visites. Pourtant, ils ne sont pas difficiles d'accès, l'un El habis est en plein milieu du site, qu'il domine du haut de ses 1000 mètres, le second El Weira se trouve hors du site payant.
Sources: Ruines.net

Ain al Habis. The Cave de Sueth
El-Habis est un remarquable site archéologique, à la fois du point de vue géographique et historique. Peu de chose durant les périodes romaines et byzantines, rôle important du site durant les Croisades, notamment des grottes-forteresses. On a pu montrer que ces grottes, abandonnées par les moines, ont été converties en grottes-forteresses par les Croisés.
Sources: Nicolle D. Université de Caen, Caen, France (1971)

PETRA: Jebal Habis
Jebal Habis est une petite montagne qui se dresse à l'arrière de Petra. Elle est éclipsée par l'ombre immense de Um al Biera derrière elle. Jebal Habis est une montagne encore plus importante en bas sont nombreux tombeaux et sur l'extrémité sud et le long de la partie supérieure se trouvent les restes d'un petit château des Croisés. Si vous vous arrêtez à l'ancien pistachio tree in the center of Petra, à la Nymphium, le vieil homme qui dirige la boutique de soda sera probablement pointer vers Jebal Habis et vous demander si vous pouvez voir le chameau en elle. Et bien sûr, l'extrémité nord de la montagne ressemble à la tête d'un chameau.
Sources: Nabataea
Top

Orient Latin visité 749727 fois

Licence Creative Commons
Les Templiers et Les Croisades de Jack Bocar est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une oeuvre à http://www.templiers.net/.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://www.templiers.net/.