Les Templiers   L'Orient-Latin   Les Croisades

Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

Menu Orient-Latin

 

La Syrie Franque → Suite

 

Le Comté d'Edesse. Topographie Historique et Archéologique

Le Pays
Les régions qui font l'objet de ce travail, douées tout au long de l'histoire d'une forte individualité commune mais non d'une appellation générale, constituent la transition entre le pays syro-mésopotamien d'une part, les plateaux anatolo-cappadociens de l'autre.

Le relief syrien est caractérisé par l'existence de deux plateaux soulevés, l'un proche de la mer, l'autre intérieur, séparés par un fossé courant du nord au sud ; le relief de la partie de l'Asie Mineure qui touche à la Syrie, par l'existence de la chaîne taurique, orientée du sud-ouest au nord-est en deux grands plis, le Taurus et l'Anti-Taurus. Le relief des pays de la Syrie du nord est le résultat du conflit de ces deux orientations. D'un bout à l'autre se retrouvent les deux chaînes séparées par une fosse, celle-ci étant seulement un peu morcelée. Au nord du Liban, qui n'est qu'un morceau de la table syrienne surélevé et déjeté selon la direction taurique, le système syrien se retrouve dans le Djabal Ansarié, que la fosse du Ghâb et du Roûdj sépare, à l'est, du Djabal Zawiyé. Au-delà, la direction taurique triomphe et la chaîne intérieure atteint ici la mer; là se trouve le Djabal 'Aqra, qui se prolonge au-delà de l'Oronte et du 'Afrin par le Kurd Dagh (1). La chaîne extérieure constitue l'Amanus ou Ghiaour DagHistoriens des Croisades Les deux chaînes sont séparées par un vaste couloir, marqué par les vallées du bas-Oronte et du Qara Sou au sud et de l'Aq Sou au nord. Au nord, elles se raccordent à l'Anti Taurus, qui file au nord-est où il se fond dans les Massifs d'Arménie. L'Anti Taurus et l'Amanus à l'est, le Taurus à l'ouest et au nord enferment la plaine cilicienne. Les montagnes de la Syrie du nord à l'est, les montagnes tauriques au sud-est se continuent par des plateaux, dans le détail assez morcelés, qui s'inclinent doucement vers le sud, et se prolongent à l'est, au pied des massifs arméniens, jusqu'aux chaînes du Kurdistan, coupés de quelques hauteurs orientées est-ouest. L'ensemble des plateaux, du moyen-Euphrate au bassin supérieur du Tigre, constitue la Djéziré ; de là comme de la Syrie intérieure on passe sans transition nette en Iraq.

Les altitudes sont très variables. Les plus hautes sont toujours atteintes au bord même des fosses, soit à l'est pour les chaînes occidentales, soit à l'ouest pour les chaînes orientales. C'est le cas en particulier pour le Dj. Ansarié, dont la ligne de faîte, qui se tient entre 1.200 et 1.500 mètres, tombe à pic sur le Ghâb qui est à 200 mètres; pour l'Amanus, dont les 1.800 mètres au sud, les 2.300 mètres au nord dominent presque sans transition le couloir du bas-Oronte à l'Ak Sou, qui ne dépasse pas 500 mètres au centre et s'abaisse aux deux extrémités. De plus, la largeur de ces chaînes est faible, d'où des pentes abruptes, des ravins profonds; ce sont des murailles difficiles à franchir. Par contre, les chaînes intérieures sont moins hautes (ne font exception que les chaînes qui se raccordent à l'Anti Taurus tout au nord et le Dj. Aqra, 1.760 mètres, qui, exceptionnellement, se trouve, comme les chaînes extérieures, au bord de la mer). Il s'ensuit que la transition avec le désert est, climatiquement et humainement, beaucoup plus insensible qu'en Syrie centrale.

Les roches constitutives du pays sont très variées. L'Amanus, le Dj. Aqra, certaines parties des chaînes tauriques, sont constituées de roches dures et imperméables, favorables aux puissantes vallées; au contraire, dans toute la région des petites chaînes et plateaux de la Syrie intérieure et de la Djéziré prédomine le calcaire sec qu'entaillent verticalement les gorges de l'Oronte ou de l'Euphrate. Le Dj. Ansarié, les plateaux entre le Taurus oriental et l'Euphrate, sont de glaise molle effroyablement déchiquetée en tous sens par les torrents. Les dépressions sont couvertes d'alluvions.

Le tracé des cours d'eau n'obéit que partiellement aux lignes du relief. L'Oronte, échappé vers le nord à la dépression de la Beqâ, entre Liban et Antiliban, tourne à l'ouest près de Hamâh, puis de nouveau vers le nord dans le Ghâb, d'où, après des gorges, il atteint la dépression bordière de l'Amanus qu'il emprunte par un violent coude vers le sud-ouest, en recevant les eaux du Qara Sou, qui l'a parcourue en amont, et du 'Afrîn, qui s'est taillé une large vallée entre le Kurd Dagh et le Dj. Smân, mais sans avoir pu drainer le lac du 'Amouq; au nord du même couloir, l'Aq Sou ne draine pas mieux son bassin avant de rejoindre dans ses gorges le Djeïhoûn qui, venu de Cappadoce, traverse l'Anti Taurus et l'Amanus, puis, le Seïhoûn descendu du Taurus, forme de ses alluvions la basse-plaine cilicienne. L'Euphrate, échappé au prix de coudes furieux dans des défilés grandioses, des massifs arméniens, longe d'abord vers le sud-ouest la base des chaînes tauriques orientales, puis, repoussé par les premiers contreforts des hauteurs syriennes, coule vers le sud en entaillant le plateau calcaire, en attendant, de subir à partir de Bâlis l'attraction de la dépression mésopotamienne vers le sud-est; sur sa rive gauche, il reçoit alors le Bâlikh et le Khâboûr, qui suivent également du nord au sud la pente des plateaux. Semblable est, de l'autre côté, l'orientation du Qouaïq d'Alep qui, n'ayant aucun fleuve pour entraîner ses alluvions, se perd dans une lagune. Les plateaux calcaires entre Qouaïq et Oronte sont le domaine des vallées sèches.

Les côtes traduisent bien l'orientation du relief, qu'elles suivent du nord au sud le long du Dj. Ansarié et du sud-ouest au nord-est entre Lattakié et l'embouchure de l'Oronte et dans le golfe d'Alexandrette, ou coupent transversalement dans quelques chaînons du Dj. 'Aqra ou à l'extrémité de l'Amanus, au fond du golfe d'Alexandrette, et en basse-Cilicie. Mais, soit qu'elles longent des chaînes sans les briser, soit qu'en coupant les lignes du relief elles traversent des dépressions, elles sont presque partout basses, marécageuses; ne font exception que la côte au sud du Râs al-Khanzîr et celle du Djabal 'Aqra, qui seule a d'importantes échancrures. Ce n'est donc pas de ses qualités naturelles que cette côte a tiré son importance maritime à certaines époques de l'histoire, mais de son rôle de façade méditerranéenne de l'Asie et du compartimentage de l'arrière-pays, propice à la multiplication des petits ports.

Le climat est un compromis entre la Méditerranée et le désert syro-arabique. L'été est toujours sec; l'amplitude des variations thermiques, grande à l'intérieur, s'atténue sur la côte. Mais le relief est ici le principal agent de diversité : la pluie est abondante sur les chaînes côtières et les hautes chaînes intérieures; les cimes portent des neiges qui ne fondent qu'au printemps, entretenant de nombreux cours d'eau. Les orages sont fréquents et, avec le relief, contribuent à la prédominance des torrents sur les rivières calmes. Par contre, une fois franchie ces chaînes, la pluie devient rare. Les dépressions, même sur des côtes comme celles d'Alexandrette, sont étouffées, malsaines, à l'exception du sillon d'Antioche qui, unissant la mer et les régions intérieures, produit au contraire un remarquable appel d'air.

La végétation présente des différences tranchées entre les montagnes arrosées et imperméables, et l'intérieur plus sec par suite de la rareté des pluies et de la perméabilité du sol. Sur l'Amanus, le Dj. 'Aqra, un peu le Dj. Ansarié, on trouve, on trouvait surtout des forêts (conifères dans l'Amanus, chênes plus au sud) et de riches prairies. Dans les régions de Behesnî et Kiahtâ, la montagne est vêtue d'un maquis méditerranéen. Tous les plateaux intérieurs sont une steppe où il est possible par irrigation de cultiver des céréales et des arbres fruitiers, dans une zone longue et mince s'étendant en arc de cercle de l'Anti Liban au Diyâr Bakr par Alep et Edesse. Plus à l'intérieur encore, c'est le désert aux rares oasis.

La Syrie et la Djéziré constituent donc un ensemble de zones concentriques formant un quart de cercle entre un désert et des montagnes peu habitables et difficilement traversables. La zone des agriculteurs, des commerçants, des immigrations est la zone médiane, entre les Bédouins et les montagnards ; zone longue et étroite, sans cesse menacée, dont l'intégrité est la condition de la prospérité pour la Syrie et la Djéziré. Dans les zones montagneuses vivent de petits pays fermés, particularistes, que les grandes routes longent sans les pénétrer ; ces routes viennent de l'Asie centrale et du golfe persique ; d'où des ports actifs, mais peu en rapport avec leur arrière-pays immédiat. Les populations locales ont formé des bourgeoisies maritimes quand elles n'avaient pas de concurrent, mais ont ensuite été éliminées par les Occidentaux, et leurs ports sont plus méditerranéens que syriens. L'opposition est toutefois moins tranchée dans la Syrie du nord que plus au sud, à cause de l'étendue de l'arrière-pays agricole et de la facilité des communications entre la côte et lui.
1.Entre l'Oronte et le 'Afrîn se trouvent plusieurs petits massifs dont le dernier au nord-est est le Dj. Smân; ils forment un compromis entre la direction taurique, qui affecte leur forme globale, et la direction syrienne qui se traduit par leur compartimentage en chaînons orientés nord-sud.
Top

 
Topographie Historique et Archéologique
La topographie historique de la Syrie du nord et des régions voisines est assez difficile à établir, comme il arrive partout où se sont superposés de multiples peuples ayant chacun donné aux mêmes localités des toponymes dans leurs langues respectives ; les contrées occupées aujourd'hui par les Turcs sont à cet égard particulièrement défavorisées, parce que presqu'aucun nom médiéval n'y a survécu. Il faut ajouter que les explorations, assez nombreuses en Syrie, le sont beaucoup moins en Turquie, et que la cartographie n'est pas toujours au-dessus des reproches (1). Dans les pages qui suivent, on trouvera rassemblés, en même temps que les indications des sources et des auteurs modernes, les résultats d'un rapide voyage que j'ai pu effectuer au printemps 1937 en Cilicie, Syrie du nord, et dans les territoires correspondant à la partie de l'ancien comté d'Edesse située sur la rive droite de l'Euphrate.

Pour chaque localité, une fois indiqués les divers noms qu'elle porte, nous avons choisi d'adopter ensuite l'appellation arabe, la plus fréquemment conservée aujourd'hui. Nous n'avons fait exception à cette règle que dans les cas où le nom arabe est inconnu, ou lorsqu'il s'agit d'une ville connue en Europe sous un autre nom (Antioche).

La recherche des identifications et localisations a été trop souvent faite en se laissant guider par des rapprochements phonétiques ou sémantiques qui, vu l'incertitude des orthographes et la fréquence des vocables semblables, ne peuvent rien prouver trois fois sur quatre. A moins de forme compliquée, une identification ne peut être avancée que si elle est en outre appuyée sur des restes matériels ou sur la concordance de plusieurs localisa, lions connexes (2).

Une description minutieuse de la totalité des pays mis en jeu dans cet ouvrage atteindrait des dimensions démesurées. On n'entrera ci-après dans les détails que pour les régions occupées au moins momentanément par les Francs ; on se contentera pour les autres de quelques indications importantes (3).
1. Pour la Turquie la meilleure carte est celle de l'Etat-Major turc au 20O.OOOe, dont on ne trouve généralement qu'une réduction au 1.000.000e; il faut la compléter par les cartes, qui conservent des noms plus anciens et sont parfois plus détaillées, de Kiepert et des états-majors anglais et russe. Pour la Syrie, il faut consulter la carte d'Etat-Major au 200.000e dans sa seconde édition et en corrigeant la toponymie défectueuse par les cartes de Dussaud, (Topographie historique de la Syrie); une carte remarquable au 50.000e est en cours de confection (les feuilles d'Alep, Lattakiée Djabala, ont paru). Seront mis ci-dessous en italiques seulement les noms attestés au moyen-âge, que nous répèterons comme forme normales ensuite.
2. Les Francs, comme leurs prédécesseurs, ont quelquefois traduit les noms locaux (Mardj ad-dîbâdj = Pratum palliorum), mais plus souvent ils les ont transcrits, parfois avec des adaptations libres (Mopsuestia des Grecs, Maçîça des Arabes, est devenue Mamistra; Laodicée, La Liche), ou remplacés par des noms nouveaux (Baghras par Gaston, Bikisrâil par La Vieille).
3. Nous n'entrerons pas dans de grands détails archéologiques, parce que ce serait empiéter, et sans l'excuse de la compétence, sur le domaine des travaux que prépare M. Paul Deschamps, comme suite à ceux qu'il nous a déjà donnés sur Sahyoun et le Krak des Chevaliers; un ouvrage relatif aux châteaux arméniens de Cilicie est d'autre part annoncé par Mr. Gottwold, de Berlin.
Top

 
1 - Le Diyar Modar.
On appelait ainsi la région comprise dans la grande boucle de l'Euphrate, à l'ouest du Khâboûr. Le nord seul en appartient aux Francs. C'est, dans l'ensemble, une succession de petits plateaux et de petites collines s'abaissant doucement vers le sud, où disparaît la végétation encore assez riche du nord. Ils sont limités à l'est par le Djabal Achoûma (aujourd'hui Qaradja Dagh), dont le rebord méridional, où naissent les cours d'eau constitutifs du Khâboûr, s'appelait le Chabakhtân. Le modelé du terrain est ici peu propice à la multiplication des forteresses et des petits pays fermés ; par contre, le Diyar Modar est traversé par les routes allant de Syrie à Mossoul, et de là en Mésopotamie où en Iran. C'est donc une grande région de passage. C'est en même temps dans toute sa partie nord une région de riches pâturages, voire localement de riches cultures ; d'où la constitution de gros marchés où entrent en contact pasteurs nomades et cultivateurs sédentaires. Ces raisons expliquent la naissance de villes dont deux, Edesse et Harrân, ont joué de plus dans l'histoire spirituelle du haut moyen-âge un rôle considérable.

Edesse (arabe Rohâ ; turc Ourfa) seule appartint aux Francs, après avoir été un centre byzantin en face du centre musulman de Harrân. Grande ville encore, qu'il ne peut être question de décrire ici, puisqu'elle est surtout de construction antique, que dans la mesure où peuvent le faire les témoignages de notre période (1). Elle se trouve dans le bassin supérieur du Bâlîkh, à côté d'un affluent de droite, le Scyrtus (arménien Daïçân, turc Kara Tchaï), au pied de grosses collines, et au pied d'une source abondante (Callirhoé de l'antiquité) (2), qui contribue, avec deux aqueducs antiques, à l'alimenter copieusement en eau. Elle avait été entourée sous Justinien de murailles, de plus de deux mètres d'épaisseur et dix de hauteur, munies de 145 tours et par endroit d'un avant-mur. Quatre portes principales les perçaient : au nord, celle de Samosate ou des Heures, près d'où les remparts furent restaurés par les Francs, et au dehors de laquelle, sur la rive opposée du Scyrtus, se trouvait l'église des Confesseurs (3); à l'est, celle de Kesâs (bourgade située près du confluent du Scyrtus et du Bâlîkh), non loin de laquelle était le jardin dit de Boûzân (gouverneur de la ville sous Malik-Châh); au sud, celle de Harrân; à l'ouest enfin celle de la Source, dominée par le cimetière de Saint-Ephrem, le jardin de Barçauma, et la vallée dite de Soulaïmân. Originellement l'enceinte au sud-ouest aboutissait à la citadelle, mais au lendemain de la mort de Malik-Châh, Thoros l'en avait fait séparer par un mur inférieur, qui isolait totalement la citadelle de la ville (4). Quant à cette citadelle, qui domine Edesse de près de cent mètres, c'était elle aussi un puissant ouvrage du temps de Justinien; elle était entourée d'un fossé et avait une porte donnant sur la ville, une sur la campagne; elle fut en partie détruite par Kaïqobâdh en 1235 (5).

Edesse conservait d'abondants monuments, principalement des églises et des monastères. La ville n'ayant jamais été détruite de fond en comble, il n'est pas douteux qu'une partie pourrait s'en retrouver enrobée dans quelques édifices modernes, mais on n'a pas d'observation précise à ce sujet. Les églises attestées à l'époque des croisades sont : Saint-Jean, cathédrale latine restaurée par les Francs (6), et au pied de laquelle Zengî fit construire en 1146 le palais du gouverneur turc, peut-être à la place de l'actuel Sérail, entre les portes de Samosate et de Kesâs; Sainte-Sophie, cathédrale grecque, disparue; peut-être Sainte-Euphémie et Saint-Abraham, comme cathédrales des Arméniens et des monophysiles (7) ; celle des Confesseurs, près de la porte de Samosate, détruite par Zengî; Saint-Thomas et Saint-Etienne, de culte latin, converties en magasins par le même; Saint-Théodore (8) et Saint-Thomas (une autre), détruites par lui, à l'est de la ville; Saint-Théodore des Syriens, qui hérita à la même date des reliques d'Addaï et d'Abgar (9) ; celle du Sauveur (10); celle des saints Apôtres Pierre et Paul, qui subsistait au temps de Rey; enfin celle des Quarante-Martyrs, si elle est bien l'actuelle Oghlou Djami (11). L'ancienne mosquée restaurée sous Philarète fut adoptée comme résidence par l'évêque latin, puis rendue au culte musulman en 1144. Dans la ville et dans la montagne à l'ouest il y avait d'abondants monastères dont douze de religieuses, que fit détruire Zengî, et dont un, dominant la ville, dédié aux saints Thadée, Jean-Baptiste et Georges Martyr, avait quatre riches portiques sculptés, et un autre, proche du Scyrtus, renfermait des statues en or des saints Thomas et Barnabé. L'ensemble des maisons était relativement cossu, et les bazars abondants (12). La ville était entourée de jardins qui lui donnaient un aspect des plus riants (13).

Autour d'Edesse, on connaît, outre Kesas, Djoulman au nord, et un Fort de la colline de l'Aigle, sur la route de Samosate (14).

A l'ouest, la route de Bîra, s'infléchissant légèrement au sud, passait à mi-chemin par Saroûdj (franc Sororge), près des sources du principal affluent du Bâlîkh, gros bourg entouré de riches jardins, et fortifié (15). Sur un autre chemin probablement plus septentrional unissant Edesse à l'Euphrate se trouvait une forteresse dont on ne nous dit pas le nom (16).

A l'est la domination franque atteignit le Chabakhtân, où l'on connaît les localités fortifiées d'al-Mouwazzar, Djamlîn, Tell-Gauran (17), al-Qoradî, et Tell-Mauzan (18). Quelque part sur les confins méridionaux de la province se trouvait Sinn ibn 'Otaïr (19). Au nord-est, Sèvavérak (forme arménienne, traduction arménienne Souwaïdâ), jadis place byzantine, n'appartint jamais aux Francs.

Au sud, le Diyar Modar resté musulman comprenait la ville de Harrân (l'ancienne Carrhae), importante et bien fortifiée (20), et non loin de là Hiçn ar-Rafîqa (21). Entre Harrân et Qal'a Nadjm, Ibn Djobaïr passa à Tell-'Abda et à al-Baïda (22). A l'est de Harrân, la même route franchissait le Khâboûr à Râs al-'Aïn, et de là gagnait soit Mârdîn, où elle rejoignait la route venue d'Edesse, et de là Djazîrat ibn 'Omar et Mossoul par Nacîbîn (Nisibe), soit directement Mossoul par Sindjâr. Sur le Khâboûr en amont de Qarqîsiya (23) on signale à notre époque surtout Mâkisîn, 'Arabân, et al-Madjdal (24). L'ensemble de la région comprise entre le Khâboûr et Mossoul constitue le Diyar Rabî'a.

Le bassin supérieur du Tigre forme le Diyâr Bakr, dont les villes principales sont Mârdîn, au pied d'une puissante forteresse, Amid (aujourd'hui Diyarbékir), entourée d'une remarquable enceinte ancienne, et Mayâfâriqîn, également très bien fortifiée. Ce sont toutes trois de grandes villes, dans une région riche, où l'on peut citer encore les places notables de Hânî et Arqanîn (aujourd'hui Ergani), Hiçn Kaïfâ, Arzan, Is'ird. Le Diyar Bakr est séparé au nord des bassins de Bâloû, Tchapaktchoûr et Moûch sur le Nahr Arsanyas (aujourd'hui Mourad Sou) par le Djabal Sassoûn (ou Sanâsina). Au nord-est il communique par la trouée de Bitlis avec le Lac de Van, Akhlât, et l'Adherbaïdjân. Au nord-ouest, il se raccorde, par-delà le Djabal Baharmaz et le « Petit Lac » (aujourd'hui Gueuldjuk) de Dzovq (ar. Bahîratân), à la province du Khanzit qu'enserrent l'Euphrate et le Mourad Sou, et dont le chef-lieu est Khartpert (ar. Hiçn Ziyâd), dans une situation imprenable (25).
Top

Le Diyar Modar - Notes
1. Il n'a jamais été fait de relevé archéologique d'Edesse; on trouvera des renseignements dans Wright, The chronicle of Joshua the Stylite, 1882, appendice; Sachau, Reise in Syrien und Mesopotamien, Berlin, 1890; Rey, Colonies Franques, pages 308-314; Rubens Duval, Histoire d'Edesse, page 12. Pour notre période, les deux sources principales sont- Chroniques Anonymes Syriaques 288 et la description latine faite en vue de la deuxième croisade éditée par Rohricht ZDPV, 1887, pages 295-299.
2. Une autre source, voisine, est sans doute celle que Chroniques Anonymes appelée source d'Abgar.
3. Non loin au Nord-Ouest était une colline dite Dauké (observatoire). Cette porte est appelée par la description latine Na'm et la tour voisine, par où la ville fut prise en 1144, Naïman. Il appelle deux des autres portes l'une Soys, l'autre, de la roche pendante; la quatrième, dit-il, était, fermée (celle de la Source le fut par Zengi); on ne voit de roche à aucune porte.
4. Chronique Anonyme Syriaque éditions Chabot, pages 53-54.
5. D'après la notice du manuscrit arabe Bibliothèque Nationale 2281, 62 r° : « Périmètre de la citadelle intérieure, 460 brasses, 14 tours; citadelle médiane, 400 brasses, 7 (9 ?) Tours; citadelle extérieure, 670 brasses, 16 tours; tour du markaz d'Edesse, 185 brasses. » Un plan précis serait nécessaire à l'interprétation.
6. Chronique Anonyme Syriaque 290; d'après la description latine, la cathédrale latine se serait appelée Sainte-Marie-Thadée-Georges (on connaît une église antique de la Vierge); Rey a cru voir des restes d'un palais qu'il dit franc.
7. Ces noms ne se trouvent que dans l'Anonyme latin.
8. Celle-ci est nommée aussi par Matthieu d'Edesse, 105.
9. Rey a vu une église de ce nom (= Thoros) près des remparts à l'ouest.
10. Matthieu d'Edesse, paragraphe 14.
11. Selon Rey, l'actuelle Ibrahim Djami recouvre une ancienne église.
12. Nersès Schnorhali, vers 490 et suivantes.
13. L'Anonyme Latin, 297, 298.
14. Chronique anonyme syriaque, 292.
15. Ibn Chaddaâd, REI, III; au sud de la route de Bîra à Saroûdj se trouve, selon Duluurier, Kandetil, de Matthieu d'Edesse, 96; près de Saroûdj, Kafarazoûn, selon Honigmann, 108.
16. FoucHistoriens des Croisades, I, 14; Albert d'Aix, (IV, 7 et V, 18-22) nomme Amacha comme appartenant avec Saroûdj à Balak, peut-être identique à une Ma'arra associée à Saroûdj par Michel le Syrien, 184.
17. Michel le Syrien, 401, y cite un Tell Arab, par altération ?
18. Ibn al-Athir,, 62 (Historiens des Croisades 442) At., 118; Ibn Chaddaâd, loc. cit.; Kamal (al-Qorâdî).
19. A 5 parasanges d'Edesse (Bibliothèque Nationale, 2281, 62 r° ); les Banou 'Otaïr étaient les chefs de la tribu arabe des Nomaïrites. Cf. aussi 'Azîmî 512 (d'où Ibn al-Athir,, 383).
20. B. N., 2281, 62 r° : « Tour des remparts, 7612 brasses (environ 4 km.), 187 tours citadelle, 526 brasses. »
21. Ibid. . : « Tour de l'enceinte, 9.033 brasses (?), 132 tours. »
22. Trad. Schiaparelli, 239. Peut-être al-Baïda est-elle identique à Hiçn Baddaya entre Qal'a Nadjm et Saroûdj signalée par Ibn Djobaïr (Le Strange, 500). Vers l'est de Harrân, Matthieu d'Edesse, 96 signale Chenav.
23. Cf. supra p.
24. Ibn Chaddaâd dans REI, 113; cf. Dussaud, p. 484. I. W., Cambridge, L. I., 6, 162 signale aussi Tanînîr et Arsal (auj. Achral), ainsi que (?) Sakîr; Ibn Djobaïr, venant de Donaïsar au sud de Mârdîn, gros carrefour de caravanes, passe à Tell al-Ouqab, puis à al-Djisr (le Pont) un jour après, et à Râs al-'Aîn une deini-journée plus tard; de là il y a deux jours de désert jusqu'à Harrân sans autre localité que des ruines à Bourdj Houwa.
25. Pour les détails cf. Diyar Bakr, 221-227; le « Petit Lac « s'appelle aussi « Lac de Samanîn » (Ibn al-Athir, XII, 132), qui peut être a rapprocher de Samahi (Diyar Bakr, 226); Haminta est Djarmoûk (Ahrens-Kruger, Zacharie le Rhéteur, p. 259, 380, signalé à moi obligeamment par Honigmann).
Top

 
2 - Du 'Afrîn et de l'Aq-sou à l'Euphrate.
Sur la rive droite de l'Euphrate, dans la partie de son cours orientée du nord au sud, l'incurvation des lignes du relief qui unissent la Syrie au Taurus oriental fait converger les routes qui relient l'Anatolie à la Mésopotamie et la Syrie à l'Arménie. L'importance d'Alep, un peu plus au sud, où confluent en outre les routes plus méridionales de Cilicie ou d'Iraq en Syrie, a empêché qu'il se développe sur le territoire de l'actuel vilayet turc de Gaziantep de grande ville au moyen-âge, et le morcellement du relief a agi parallèlement; mais les petits centres ont toujours été nombreux et la population relativement active, prospère, et dense.

A l'époque romaine et byzantine, la place principale de la région avait été Doulouk (grec Dolichè, néo-byzantin Telouch, latin Tulupe) (1) au pied des montagnes, près du débouché de la route de Mar'ach (2), dans la haute vallée du Nahr Kerzîn et près de la source du Sâdjoûr. Ce n'était plus à l'époque des croisades qu'une bourgade (3) dont le titre épiscopal seul rappelait la gloire antique. La conquête arabe avait fait croître, comme toujours, une localité plus engagée dans la steppe intérieure, 'Aïntâb, sur le Sâdjoûr; cependant la reconquête byzantine et franque ayant redonné la vie en aval encore au site antique de Tell-Bâchir, 'Aïntâb ne prit son essor définitif que lorsque l'invasion mongole eût anéanti Tell-Bâchir.

Le noyau de 'Aïntâb (latin Hatab; turc moderne : Gaziantep) est sa citadelle, élevée sur un gros tertre rond en grande partie artificiel, entourée par un fossé profond. Les ruines importantes qui en subsistent aujourd'hui contiennent des réfections de la période des Mamloûks, mais la forteresse était déjà importante au XIIe siècle; les ruines actuelles sont dans l'ensemble, toutes proportions gardées, de type analogue à celui d'Alep (4).

En aval de 'Aïntâb, qui est encore étroitement enserré au milieu de collines pierreuses, le Sadjoùr forme une série de bassins humides que séparent de molles hauteurs sèches. Dans le second de ces bassins et au bord de la rivière se trouvait Tell-Bâchir (Latin : Turbassel, aujourd'hui Tilbechar), dont le site a été habité depuis la plus haute antiquité (5). Au temps des croisades c'était une localité bien arrosée, abondant en jardins produisant des prunes réputées. La forteresse, élevée sur un grand tell trois fois plus long que large, doit dater originellement du XIe siècle, mais fut développée par les deux derniers comtes d'Edesse qui en firent leur résidence et par Dilderim sous Noûr ad-dîn (6). L'anéantissement presque total de ses ruines (7) ne permet guère d'en discerner les caractères. Nous savons qu'au lendemain de sa reconquête par Noûr addîn, la forteresse consistait en un château proprement dit de 300 brasses de périmètre, avec quinze tours et, à côté sans doute, en une cour munie d'une seconde enceinte de 425 brasses avec deux autres tours. A la forteresse était adossée au sud une bourgade, qu'entourait un rempart de 625 brasses dont la trace se suit encore.

Il s'y trouvait un hôtel et, entre autres églises, une dédiée à saint Romain (8).

En aval encore de Tell-Bâchir, au point où le Sâdjoûr coupe la route d'Alep à Bîra, se trouvait, poste avancé sur la frontière, une forteresse plus petite mais tout de même forte, Tell-Khâlid (latin Trihalet). Elle existait dès le Xe siècle, mais, très endommagée par le tremblement de terre de 1114, dut être en partie restaurée sous les Francs (9). Au-delà, le Sâdjoûr, qui coulait vers le sud-est, tourne peu à peu vers l'est; en l'abandonnant et continuant à suivre sa direction primitive, on passait à Manbidj, en territoire musulman, et de là on rejoignait l'Euphrate et la route de l'Iraq.

Entre les bassins supérieurs très voisins du Sâdjoûr et du Qouaïq, les communications sont faciles; ils sont par contre séparés du 'Afrîn supérieur par une série de petits massifs accidentés, autrefois boisés; on peut les traverser en deux endroits, au nord et au sud du Djabri DagHistoriens des Croisades Le passage septentrional était gardé par la petite place de Bourdj ar-Raçâc (latin Turris Plumbea), de construction originellement byzantine, mais refaite par l'un des deux Joscelin (10). Le passage méridional était surveillé par la forteresse byzantine de Hiçn Sînâb, qui avait perdu de son importance au bénéfice de Râwandân (11). Ni l'une ni l'autre de ces places ne dominait au reste de grand chemin ; elles se bornaient à dominer un canton.

Le vrai chef-lieu du haut 'Afrîn était le château de Râwandân (latin Ravendel), qui existait au XIe siècle. Situé en plein Djâbrî Dagh à quelque quatre cents mètres au-dessus du 'Afrîn, sur un sommet conique que sa hauteur, à défaut de pentes très abruptes, met à l'abri des machines de guerre, il indique encore par ses ruines belles et importantes, en partie enfouies sous la terre, son caractère de place militaire et de résidence seigneuriale. La construction première doit dater du XIe siècle, mais fut complétée peut-être par les croisés et sûrement, pour toute la partie avoisinant l'entrée, par Saladin, dont le nom est gravé sur la porte. Elle consiste essentiellement en une enceinte grossièrement circulaire, presque partout occupée par deux étages de salles et flanquées de tours barlongues ou octogonales ; les murs sont partout épais, en blocage revêtu de pierre de taille de moyen appareil. D'autres constructions se trouvent à l'intérieur, parmi lesquelles une citerne et une vaste et haute salle en partie souterraine d'où un escalier, taillé dans l'épaisseur du mur, donne accès plus bas, sur la pente méridionale, à une salle très claire où l'on arrive d'autre part une fois franchie la porte d'entrée. Le mur autour de la porte est garni de mâchicoulis. Une salle, peut-être une chapelle, dans l'enceinte supérieure (sud-ouest), prend jour par une fenêtre à arc trifolié, en partie murée (12).

Plus au nord, une route qui n'a pas varié des Hittites à nos jours fait communiquer la région de 'Aïntâb avec la région de Marrî (Islahiyé). Elle se détachait de la route de Mar'ach à Sâm, et contournait par le nord le Kurd Dagh ; quelques ruines anciennes la jalonnent (13). Quant à la route de Mar'ach, de Sâm elle montait à un col, d'où, redescendant brusquement par le Derbend Dere actuel elle traversait l'Aq-sou (14) ; on s'attend à la voir marquée par quelque localité ancienne, mais ni les textes ni le sol n'en portent de trace (15).

A l'est et au nord-est de 'Aïntâb et Tell-Bâchir, on trouve une série de vallées parallèles orientées ouest-est et aboutissant à l'Euphrate : Sâdjoûr au sud, les trois vallées constitutives du Nahr Kerzîn, le Merzmen Tchaï, l'Araban Tchaï, enfin le Kaïsoûn Tchaï, ce dernier se jetant dans le Gueuk-sou, affluent septentrional de l'Euphrate. Ces vallées, qui s'élargissent parfois en fertiles bassins, sont séparées les unes des autres par des rangées de montagnes — telles le Kizil Dagh et le Kara Dagh — qui, peu élevées mais rocailleuses et broussailleuses, opposent à la circulation de non négligeables obstacles. D'où un morcellement du pays qui se traduit par la multiplicité des petits centres, nommés dans les textes mais souvent difficiles à retrouver sur le terrain (16). Les uns sont au bord ou à proximité de l'Euphrate, dont ils surveillent les accès ; les autres le long d'une route unissant les places du haut Sâdjoûr — et, plus loin, Alep — à Behesnî et à la voie Mar'ach-Amid. Cette route, dont la partie septentrionale correspond au chemin connu aujourd'hui sous le nom de Mourad Djaddesi, traverse le Merzmen Tchaï à Yarimdja, l'Araban Tchaï à Altountach, et le Kaïsoûn Tchaï à Kaïsoûn.

C'est sur le Merzmen Tchaï, peut-être à Yarimdja même, qu'en raison de la similitude onomastique il faut rechercher la forteresse de Marzbân (17), qui est certainement dans cette région (18). Place importante au XIIe siècle et auparavant, elle cessa d'être entretenue au XIIIe, et n'a pas, sembîe-t-il, laissé de traces. Non loin de là était Khouroûç (19).

Comme le Merzmen Tchaï conserve le nom de Marzbân aujourd'hui oublié, de même l'Araban Tchaï rappelle que Ra'ban est le nom ancien de l'actuelle Altountach Kale. Les textes la décrivent clairement comme une puissante forteresse, mais il n'en reste de trace sur le sol qu'un dessin d'enceinte entourant la plateforme supérieure d'un vaste tell (20).

Kaïsoûn (latin Cressum, Cesson), sur le cours d'eau du même nom, était une petite ville prospère et le chef-lieu des territoires compris entre Qal' at ar-Roûm et l'Aq-sou. Elle possédait une citadelle, construite originellement de brique crue, puis partiellement refaite en pierre par Baudouin de Mar'ach ; il n'en subsiste rien du tout (21). Immédiatement au sud de Kaïsoûn se trouvait le grand couvent arménien de Garmir Vank (22).

Enfin en continuant vers le nord on arrivait à Behesnî (aujourd'hui Besnî; dans Guillaume de Tyr, Behetselin) (23), dont la situation est très différente de celle des localités précédentes. La ville garde non un passage de rivière mais un col élevé entre les deux profondes vallées parallèles de l'Aq-sou oriental et du Souffraz Souyou, l'un et l'autre affluent du Gueuk-Sou; de ces vallées la communication est facile avec celle de l'Aq-sou occidental à l'ouest, avec l'Euphrate à l'est ; en même temps Behesnî se trouve juste au contact du plateau avec la chaîne orientale du Taurus. Pour, toutes ces raisons elle occupe un carrefour de première importance, d'où des routes conduisent vers Alep, Mar'ach ou Albistân, Kiahtâ et Amid, Samosate et Edesse.

Le site précis de la ville est assez étrange ; allongée dans un ravin encaissé et dénudé à deux kilomètres au sud du col, elle a débordé, grâce à un seuil étroit, sur un second ravin qui un peu plus bas se jette dans le premier. Sur l'éperon rocheux circonscrit par ces deux ravins et le seuil s'élevait la citadelle, dissimulée de tous côtés par des hauteurs supérieures. Les quelques ruines qui en subsistent, abstraction faite d'additions postérieures, témoignent d'une certaine force ; les bâtiments principaux occupaient le point culminant du rocher, au nord, à l'angle du seuil et du grand ravin ; de ces deux côtés la pente est abrupte et il n'y avait qu'une enceinte dont il subsiste sur le ravin une tour et plusieurs fragments de murs. Des autres côtés le promontoire descend en pente douce et une seconde enceinte à mi-pente doublait l'enceinte supérieure (24). L'ensemble était certainement antérieur aux croisades. Quant à la ville, elle avait une population assez nombreuse, active et prospère, et, au-delà de ses ravins, des champs et des jardins. Kaïsoûn et Behesnî étaient en communications si étroites avec Mar'ach qu'au temps de la domination franque elles, appartinrent au même seigneur. Les textes citent plusieurs localités situées peut-être sur le parcours, mais qui n'ont pu être retrouvées sur le terrain (25).

Parmi ces localités, on peut conjecturer qu'il s'en trouvait au passage de l'Aq-sou occidental. C'était le cas, sur la route de Behesnî à Albistân (26), de Hadathâ « la rouge » (au début de l'Islam, al-Mahdiya ou al-Mohammadiya ; arménien, Gueuïnuk ; kurde, Alhan; aujourd'hui Inekli; la citadelle s'appelait Ouhaïdab) (27); la place avait joué un grand rôle dans les guerres arabo-byzantines, mais à l'époque des croisades, bien que la vallée restât cultivée et le passage parfois utilisé, la forteresse ne fut pas entretenue et tomba en ruines. Quant aux traversées de l'Aq-sou en aval, s'il ne semble pas que le site de la moderne Bazardjik (Boughdin) ait été occupé, on trouve par contre un peu au nord-est, à l'endroit où la vallée se resserre, une ruine appelée aujourd'hui Keur Oghlou, qui remonte peut-être au moyen-âge. Entre 'Àïntab et Mar'ach ou Hadatha, on signale un Mardj ad-dîbâdj (28) qui ne peut guère être que le bassin de Bazardjik (29).

Au bord ou à proximité de l'Euphrate se trouve une seconde ligne de localités notables. Le Nahr Kerzîn, dans son cours inférieur, fait un vaste détour vers le sud avant de se jeter dans l'Euphrate. Les deux cours d'eau enserrent ainsi un petit district, appelé au moyen-âge le Nahr al-Djauz, qui fut toujours spécialement riche (30). La route qui le traversait au sud pour unir Alep, par Tell-Khâlid, à Bîra, franchissait le Nahr Kerzîn à Hiçn Kerzîn (31). C'est sur la rive orientale de l'Euphrate que se trouve Bîra (syriaque Birtha, latin Bile, aujourd'hui Biredjik), qui gardait l'un des deux principaux passages unissant la Syrie du nord à la Djéziré. A la différence de ce qui a lieu en amont et par endroits encore en aval, l'Euphrate n'est pas ici bordé de falaises d'accès difficile des deux côtés ; il ne s'en trouve que sur la rive gauche, mais entaillées par un ravin. C'est sur l'éperon délimité par l'Euphrate et ce ravin que se trouve la citadelle de Bîra, pour l'ensemble de construction antérieure aux croisades ; bordée d'abrupts de tous las côtés sauf au nord, elle est complétée par des salles creusées à même le roc ; en raison de la blancheur du calcaire, on l'appelait Qal'a Baïda. Il en reste encore d'assez belles ruines, bien que la municipalité, pour des raisons d'aération, accélère ici, semblet-il, l'oeuvre destructrice du temps. La ville était également entourée d'une enceinte, dont il subsiste d'importantes parties plus ou moins refaites sous les Mamloûks (32).

Au débouché du Merzmen Sou se trouvait la vieille citadelle de Qal'at ar-Roûm (arménien Hromgla, latin Ranculat, aujourd'hui Roum-kale; identification probable avec la byzantine Ouremen), dont la construction, en grande partie de haute époque byzantine, a été complétée par les Catholicos arméniens à la fin du XIIe siècle. Elle est située sur un éperon rocheux tombant abruptement de trois côtés sur l'Euphrate et le Merzmen Sou ; le seuil restant du quatrième côté a été creusé de main d'homme par un fossé, comme à Çayoûn et Gerger (profond de trente mètres). Les salles sont, plus encore qu'à Bîra, en partie creusées dans le roc. L'Euphrate, profond et rapide, ne peut être traversé normalement (33).

C'est probablement vers le coude de l'Euphrate, à l'est de Kaïsoûn, qu'il faut rechercher Kafarsoûd (ou Kafarsoût), qui n'a été jusqu'ici ni signalée ni localisée; c'était cependant un gros marché fortifié d'une notable importance (34). On n'a pas plus localisé, mais il doit falloir rechercher dans la province de 'Aïntâb, les places appelées dans divers textes Abeldjes (arménien) (35), Arghal (36), Harasta (37), Qarîna (38), Cummi (latin) (39), etc.
Top

Du 'Afrîn et de l'Aq-sou à l'Euphrate - Notes
1. Sur l'identification contestée mais non contestable, cf. Syria, 1923, p. 78; il ne reste rien aujourd'hui de la Douloûk antique; dès le début du XIIIe siècle, Yâqoût croit qu'elle était identique à 'Aïntâb; Ibn Chaddâd un peu plus tard n y signale que des jardins autour de ruines (95 v° ).
2. Au carrefour des routes de Douloûk vers Mar'ach et vers Marri se trouvait Sâm, dont le nom se conserve dans un village actuel.
3. On verra qu'elle est encore objet d'hostilités vers 1150.
4. C'est du moins l'impression qui se dégage de la vue des ruines; il ne semble pas qu'on puisse interpréter d'après elles la notice écrite au temps de Noûr ad-dîn (Bibliothèque Nationale 2281, 57 v° ) que je traduis ci-après : « Périmètre du mur de la citadelle, 540 brasses au qastmî, 6 tours; périmètres de l'enclos (haouch), 66 (?) brasses 1/2, trois tours; bâchoûra sous le markaz, 307 brasses au qâsimî et 5 tours; forteresse médiane, 343 brrasses au qâsimî; petite bâchoûra, 234 brasses au qâsimî; grand enclos habité, 382 brasses 1/2 au qâsîmî; enclos de la porte de la citadelle, 105 brasses au qasîmî et 3 tours. » Les tours actuelles de l'enceinte au sommet du tell sont carrées, l'une hexagonale; l'intérieur contient des constructions en partie souterraines. Les ruines actuelles doivent remonter surtout à un travail ayyoubide.
5.Cf. El (Honigmann).
6. Ibn Chaddaâd 58 v° .
7. Il reste seulement a la base méridionale du tell des éboulis de grosses pierres, au milieu desquelles on peut suivre l'ancien chemin d'accès; à son arrivée au sommet du tell se voit un linteau de porte et un pan de mur en bel appareil à bossage.
8. Bibliothèque Nationale, ibid.; Sachau, Reisen, 162-166; pour l'église, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 89.
9. Honigmann, Ostgrenze, p. 95, 104; Foucher, 429; il ne reste aucune ruine en dehors du tell, petit mais haut.
10. Ibn Chaddaâd, 57 v° ; Rôhricht Geschichte, p. 668, n. 1. Au nord du bassin dont Bourdj occupe le rebord sud-est se voit un forlin appelé Kara Dinek (Sof-Dagh).
11. Le Sînâb est la branche méridionale du Qouaïq supérieur, qui naît à l'est de Râwandân; c'est au confluent de ses sources qu'était Hiçn Sînâb selon Ibn Chaddaâd, 135 r° (cf. Honigmann, 95). Cela correspond aux ruines de forteresses visibles aujourd'hui au-dessus d'Ispanak, très délabrées.
12. Ibn Chaddaâd, 56 v° , Le Strange, 520, Albert III, 17. Kamâl (Aya Sofya, 69) dit avoir vu à Râwandân une inscription antique; elle peut avoir été apportée d'ailleurs. Dans une salle à l'ouest on trouve une marque de tâcheron un 7 vue de droite à gauche. Au sud-ouest de 'Aïntâb, sur le tell Kehriz, Cumont (Etudes syriennes, 306) a vu des ruines de forteresse.
13. Surtout, vers le milieu, Arslan (ou Katir) Kale ; plus b l'est, Kiepert note Sof Kale et Shekhshekh Kale ; le second paraît inconnu aujourd'hui des habitants de la région. C'est par cette route que passe la retraite franque de 1151 (infra p. 388). Gulesserian, Dzovq et Hromqla, Vienne, 1904, 12° , croit que le catholicos réside à Sof et non à Dzovk dans le Khanzit.
14. En aval de la route actuelle, semble-t-il, au Keupru Aghzi Boghazi.
15. La ruine signalée au col par la carte d'E. M. est insignifiante ; au nord de Douloûk, Karadja Bourdj et Aktché Bourdj le paraissent aussi.
16. Entre Tell-Bâchir ou 'Aïntâb et Yarimdja est Kizil-Bourdj, où se trouvent des ruines ; il y a d'autres ruines plus au sud au-dessus de Gueurénis, au carrefour des pistes de 'Aïntâb vers Behesni et Biredjik.
17. C'est l'orthographe arabe courante ; on trouve aussi Barzman (Yaqoût), qui répond au syriaque et arménien Pharzman (Michel le Syrien, Grégoire le Prêtre, Samuel) ; Ibn Chaddaâd, 59 r° -v° croit qu'elle s'était appelée originellement Marzesân.
18. On la cite selon les cas avec Khouroûç, Kafarsoud, Nahr al-Djauz, Kerzîn, Bîra, Kaïsoûn, Behesnî, Ra'bân, Qal'at-ar-Roûm, Maçara et Mar'ach (Ibn Chaddaâd, 59 r° , Ibn al-Fourât, III, 34 r° ; Ibn al-Athir, XI, 257-258 ; I. W., 393 r° ; Yâqoût dans Le Strange, 421 ; Grégoire le Prêtre, 182 ; Samuel d'Ani, 449 ; Michel le Syrien, 295). Kamâl Revue de l'Orient Latin V, 56, note dans l'ordre de la marche Behesnî, Ra'bân, Marzbân, et Tell-Bâchir.
19. Ibn Chaddaâd, 59 v° ; I. W., 393 r° . La proximité de Marzbân ne permet de corriger ni en Qoûriç (Cyrrhus) ni en Chores (en amont de Samosate).
20. Brûlée par les Mongols, reconstruite par Héthoum I, elle fut définitivement détruite par Baïbars ; postérieurement ont été édifiées au flanc sud du tell une mosquée et une grande salle avec accès coudé fermé peut-être réadaptation d'ouvrages antérieurs qui subsistent intactes. L'enceinte comprenait tout du long l'épaisseur d'une galerie intérieure.
21. Le tertre même sur lequel elle s'élevait est détérioré par le village.
22. Il y a des ruines dans la montagne au sud de Kaïsoûn.
23. Et non Bathémolin avec lequel l'identifie à tort Dussaud, 230.
24. Au XVe siècle Qaïtbâï y ajouta encore une tour (avec inscription); au-dessus du seuil, un ouvrage qui paraît destiné à porter une machine à projectiles paraît de la même époque (inscription illisible).
25. La montagne entre Kaïsoûn et l'Aq-sou occidental s'appelait Zobar, du nom d'un monastère (Michel le Syrien, 198). Un acte latin (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 226) signale, probablement près de Behesnî, Vartèrin (cf. Vartahéri dans Matthieu d'Edesse, 108) et Vanaverium (où l'on devine le radical van = maison en arménien), et, à côté, un lieu-dit Platta, propre b être fortifié.
26. D'après Kamâl Boughya, Aya Sofya, 29, les lacs au pied de Hadathâ s'appelaient Anranît (Anzanît ?), nom à rapprocher du Nahr Hoûrîth, forme ancienne du nom de l'Aq-Sou (?).
27. Ibn Chaddaâd, 64 v° .
28. Maqrîzî, Quatremère, 140.
29. Yâqoût (Le Strange, 389) signale une passe proche de Hadathâ, appelée 'Aqabat as-Sîr, peut-être identique à la passe menant à Albistân, connue d'habitude sous le nom de Darb as-Salâma.
30. Yâqoût (Le Strange, 463) ; Ibn al-Fourât, III, 33 v° ; Kamâl, Revue de l'Orient Latin,, V, 51 ; Ibn al-Athir, XI, 100 (Historiens des Croisades, 481).
31. Yâqoût (Le Strange, ibid.) ; Kamâl ibid. ; Ibn al-Fourât ibid., d'après lequel Noûr ad-dîn y passe entre Tell-Khâlid et le Nahr al-Djauz ; le gué actuel est au hameau encore appelé Kale (forteresse), mais il n'y a pas de ruines.
32. A la porte d'Edesse s'étale une longue inscription de Qaïlbâï.
33. Honigmann, EI III, 1258 ; Moltke, Briefe, 365-374; A. NOodcke. Petermann's Mitteilungen. 1920, p. 53 sq.
34. Elle est citée avec Marzbân, le Nahr al-Djauz, des places euphratésiennes s'échelonnant de Samosate à Bîra, Behesnî, ou (sans proximité définie) Mar'ach, selon les textes. Kamâl Revue de l'Orient Latin,, V, 51 ; Michel le Syrien, 297 ; Yâqoût (Le Strange, 472); Ibn al-Athir,, XI 100 (Historiens des Croisades, 481) ; Ibn Bibî, 228. Au confluent de l'Araban Tchaï et de l'Euphrate se trouve l'antique Sougga, et sur la rive en face était l'antique Kapersana ; je n'ose proposer de rapprochement.
35. Héthoum, 489 (avec Qal'ol-ar-Roûm et Behesnî).
36. Ibn al-Fourât, III, 86 v° avec Douloûk, Marzbân, Ra'bân, et Behesnî ( = Ardil, on est de Ra'bân ?).
37. Le Strange, 448 (près Ra'bân).
38. Boustân, 545-546 (avec 'Aïntâb, Marzbân. Kaïsoûn).
39. Guillaume de Tyr, XVII, 28 (avec Douloûk, Kaïsoûn, Mar'ach).
Top

 
3 - Territoires situés entre le Taurus oriental et l'Euphrate.
Au nord du Diyar Modar, sur la rive droite de l'Euphrate, et jusqu'au bord du Khanzit, le Taurus oriental oppose aux communications entre la Djéziré occidentale et les plateaux d'Albistân et de Malatya une barrière qu'on ne peut franchir qu'en quelques points et avec peine. Entre la montagne et le fleuve s'étend une région qui, dans son ensemble, constitue un vaste plateau descendant doucement vers le sud, mais qui est souvent déchiqueté par un grand nombre de ravins, sans parler de vallées profondes comme celles de l'Aq-sou oriental, du Gueuk-sou et du Djenderesou. C'est juste au pied de la montagne que ces accidents sont le moins graves et les passages les plus faciles. D'où une double ligne de places, les unes au nord, en haut du plateau, les autres au sud, aux passages de l'Euphrate, qu'on traverse plus qu'on ne le suit. Les unes et les autres ont joué au moyen-âge un rôle militaire important, qui n'a cessé qu'avec la conquête ottomane.

En venant de Behesnî, une fois traversé l'Aq-sou et le Gueuksou, soit vers l'ancien couvent fortifié d'Ernîch (1), soit en aval près de la route moderne, on abordait le vrai plateau, dont Hiçn Mançour, près de l'antique Perre, était le chef-lieu (aujourd'hui Adyaman).

Un chemin la reliait à Malalya ; de l'ancienne citadelle, certainement forte, il reste à peine une butte de terre ; elle avait une double enceinte, et la ville à ses pieds était également entourée d'un rempart, percé de trois portes et bordé d'un fossé. Le démantèlement date de la conquête mongole ou de la reprise mamlouke (2).

A partir du Djendere Sou, le paysage change entièrement, et la profonde vallée de ce cours d'eau ouvre une voie relativement pratiquable vers Malatya. L'importance du noeud de route est soulignée par les monuments antiques qui l'entourent : ponts romains du Djendere Sou et de son affluent le Kiahta Sou, monuments commagéniens de Karakouch et du Nemroud DagHistoriens des Croisades La forteresse de Kiahta, qui le gardait au moyen-âge, n'avait pas une moindre importance.

Située sur un formidable éperon rocheux qui domine de cent, cinquante mètres la gorge par laquelle le Kiahta Sou débouche dans la vallée du Djendere Sou, elle est bordée de tous côtés par des abrupts, sauf au nord-ouest où un étroit seuil la relie au village voisin. Telle que les croisés l'ont connue, la forteresse était byzantine, et consistait en un ouvrage supérieur et une enceinte inférieure, l'un et l'autre en petit appareil joint par un mortier extrêmement résistant. L'ouvrage supérieur épouse le pourtour grossièrement triangulaire de la plate-forme qu'il occupe ; du côté du ravin, qui est le plus élevé, les constructions se sont bornées à renforcer le rebord rocheux ; des deux autres côtés est une enceinte de trois étages qui, d'après une description de la fin du XIIIe siècle, comprenait soixante-dix pièces ; l'ensemble constituait un château autonome, où résidait le gouverneur, et où se trouvaient une citerne, des magasins de vivres et d'armes et des pigeonniers ; on y accédait par une porte pratiquée dans l'angle sud, et reliée à la forteresse inférieure par une vingtaine de marches taillées dans le roc. La forteresse inférieure consistait en une longue enceinte également forte surtout au côté ouest, comprenant trois étages et 270 pièces. De l'autre côté, un chemin d'eau de 470 marches en partie creusé en tunnel et défendu par de petits ouvrages crénelés descendait au milieu de la gorge. Un mur de crête courait au-delà du château le long de l'éperon rocheux jusqu'à son extrémité à quelque 200 mètres plus loin. Une triple porte, peut-être munie d'un pont, donnait accès au chemin venant du village au-delà d'un enclos inférieur (3).

Dans les ruines actuelles figure d'autre part une seconde enceinte, au-dessous de la première et l'enveloppant à l'ouest et au nord (4); la porte de la citadelle supérieure a été également refaite. Ces travaux datent des sultans mamloûks Qalâoûn, Achraf et Nâcir, dont sept inscriptions sont encore conservées (5). Ils se distinguent immédiatement par leur bel appareil à bossage régulier ; ils sont munies de tours carrées pourvues de mâchicoulis. L'ensemble de Kiahta constitue une des ruines les plus imposantes du territoire turc, et mériterait une étude approfondie.

C'est dans la région de Kiahta que se trouvait la forteresse jusqu'ici non localisée de Teghenkiar, au village du même nom sur le haut Kiahta-sou ; au-dessus, aux ruines dites Boursoun Kale, était le monastère patriarcal monophysite de Mar Barçauma (6). Teghenkiar gardait le passage entre le Kiahta Sou et le Gerger Tchaï, par derrière le Nemroud DagHistoriens des Croisades Les prolongements de ce sommet, détaché en avant de la chaîne taurique, se rapprochent de l'Euphrate, de façon que la zone de plateaux finit par complètement disparaître, et qu'en amont de Gerger la montagne borde directement le fleuve. C'est par la vallée du Gerger Tchaï que de Kiahta l'on atteint le plus facilement l'Euphrate, qu'on traverse en aval de ses premières gorges en direction de Sèvavérak et d'Amid. De l'extrémité de l'arrête rocheuse qui sépare le bas Gerger Tchaï de l'Euphrate et les domine de plusieurs centaines de mètres, on aperçoit l'Euphrate en amont sur une grande longueur en même temps que l'il embrasse un immense horizon de basses terres sur la rive gauche du fleuve. Le site a été occupé de tous temps, puisqu'on y trouve des bas-reliefs hittites, des inscriptions commagéniennes, enfin la forteresse médiévale de Gerger (7).

Pour autant que l'état des ruines permet de s'en rendre compte, la forteresse consistait en une enceinte carrée et au sud, au-dessus du seuil séparant le rocher de Gerger de l'arrête montagneuse qu'il prolonge, un ouvrage supérieur ne paraissant pas comporter de constructions très importantes. Ce seuil était approfondi par un fossé creusé de main d'homme, où un pilier central, comme à Çahyoûn, existait peut-être (8) pour supporter un pont. L'ensemble est byzantin, mais le chemin d'accès a été fortifié au XIVe siècle par les mamloûks qui y ont laissé trois inscriptions aujourd'hui illisibles.

De Gerger on pouvait traverser l'Euphrate soit au pied même de la forteresse, l'autre bord du fleuve étant protégé par le petit château aujourd'hui disparu de Qatîna (9), soit en remontant jusqu'à Bâbaloû (Bâbalwa, Baboula, Bebou, aujourd'hui Bibol), d'où, par Djarmoûk, l'on atteignait aussi Amid (10) ; au-delà de ce point, qui formait l'extrémité nord-orientale des possessions franques, l'Euphrate traverse des défilés à peu près infranchissables.

Malgré son caractère montagneux, la région de Kiahta et de Gerger, mieux arrosée que celle de Hiçn Mançoûr, est et était plus riche et plus peuplée ; de nombreux monastères étaient disséminés dans le district compris entre Malatya, Kiahta, et la boucle de l'Euphrate à l'est (11). En amont de sa traversée du Taurus le fleuve passait à Claudia, d'où l'on gagnait facilement le Khanzit, et qu'on pouvait atteindre de Kiahta et Teghenkiar ; les gorges elles-mêmes pouvaient exceptionnellement être traversées en direction de Dzovq sous Abdaher.

Si maintenant de Gerger nous redescendons l'Euphrate, nous rencontrons successivement Nacîbîn ar-Roûm (rive gauche) et Khores (r. d.), qui ne sont plus signalées après la fin du XIe siècle (12), puis (r. d.), la ville antique de Samosate (arabe Soumaïsât, aujourd'hui Samsat; ne pas confondre avec Arsamosate sur le Mourad-sou) dont l'enceinte est encore en assez bon état; elle conservait quelqu'importance au moyen-âge, mais il ne semble pas qu'aucune construction notable y ait été faite par les Grecs, les Francs ni les Turcs (13).

Entre Samosate et Qal'at ar-Roûm, on traversait le Sangas (Gueuk-sou) sur un pont antique près du débouché oriental duquel se trouvait la vieille bourgade de Troûch (grec Tarsos; latin Toreis (14) ; arménien Thoresh) (15). De là on gagnait 'Aïntâb ou Tell-Bâchir d'un côté, Behesnî et Mar'ach de l'autre.
Top

Territoires situés entre le Taurus oriental et l'Euphrate - Notes
1. A l'ouest on trouve aujourd'hui Salahin Kale.
2. Ibn Chaddaâd, 65 r° ; Idrisi, Yâqoût et A. F., dans Le Strange, 454.
3. A cela se bornent les précisions pour lesquelles je peux concilier la vue des ruines et la description donnée par Ibn 'Abdazzâhir à la veille des travaux de Qalâoûn, consécutifs à sa conquête de la place (Vie de Qalâoûn, 55 r° ).
4. C'est surtout cette enceinte qui apparaît dans le bon dessin de Puchslein, Reisen in Kleinasien und Nordsyrien, Berlin, 1890, 4° , p. 186.
5. La date de 525 lue sur l'inscription de la porte par Hamdi Bey et reproduite dans l'article de l'EI ne repose sur rien : la date réelle est 685/1284. Les autres sont de 690, 692 (enceinte inférieure), et 707 (porte de la citadelle).
6. Michel le Syrien, 294 ; citée comme pas très éloignée de Barçauma et proche de Hiahla et Gerger, elle ne peut, malgré la similitude de sens, être identifiée, comme le veut Rey, avec Altountach Kale (Ra'bân). L'identification de Barçauma sera démontrée dans un prochain travail de E. Honigmann.
7. Humann-Puchstein, op. cit., 353.
8. D'après le témoignage de De Moltke ; je n'en ai plus rien vu.
9. Khazradjî, an 633; Vie de Qalâoûn (récit de sa prise après Gerger). Un village de Qatîna existe encore.
10. Azr., 174 r° ; Michel le Syrien, 260 ; Chronique anonyme syriaque, 246 ; Matthieu d'Edesse. 40 ; Diyâr Bakr 236. 226.
11. C'est peut-être dans cette région qu'est le Sopharos de Michel le Syrien, 244 ; entre Gerger et Bibol, le nom du village de Vank suggère un ancien couvent arménien.
12. On ne sait où placer le Djisr aU'Adili où al-Kâmil passe entre Behesnî ou Hiçn Mancoûr et Sèvavérak (I. W., 291 r° -v° ).
13. Un peu en amont (r. g.) était au XIe siècle le château de Lidar (Matthieu d'Edesse,).
14. Orderic, vol. IV, 247.
15. Lire ainsi, et non Thorer, dans (Historiens des Croisades, Arméniens des Croisades), d'après Honigmann, art. Roumkale, dans El; corriger de même l'« Aurach » de Kamal 635 en Toûr (a) ch ou Troûc H
Orient Latin visité 620139 fois

Licence Creative Commons
Les Templiers et Les Croisades de Jack Bocar est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une oeuvre à http://www.templiers.net/.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://www.templiers.net/.