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Eudes ou Odon de Saint-Amand

Odon-de-Saint-Amand 1171 - 19 octobre 1179

D'origine limousine, Eudes de Saint Amand avait été maréchal du royaume avant de devenir vicomte de Jérusalem, comme le signale Du Cange. On ne peut pas avancer qu'Eudes de Saint Amand fut choisi par Philippe de Naplouse pour lui succéder; c'était contraire aux règles juridiques de l'Ordre, et surtout, rien ne nous le prouve.

Quoi qu'il en soit, en 1172, lorsque Gantier de Mesnil, chevalier du Temple, se fit le meurtrier des envoyés du prphpe des Bathéniens, Eudes était Grand Maître.

Le 18 avril 1174, il souscrit à la confirmation du roi Amaury d'une rente donnée à l'Hôpital de Saint-Jean.

Le 13 septembre de la même année, il est cité dans un acte de Baudouin V.

En 1176, il est à nouveau témoin de la confirmation de la vente du Casal de Beit Daras. Les musulmans ayant engagé de nouveaux combats, Eudes de Saint Amand assista, en 1177, à la bataille de Mongesirat.

Malgré ce que l'on a pu raconter sur l'emprisonnement du Maître du Temple, la célèbre phrase contre la liberté de Saladin, la mort d'Eudes dans les fers, il est à peu près impossible de dater cette affaire, étant donné la succession des actes où le Maître figure comme témoin ou signataire.

Ainsi, en 1178, il reçoit en donation de Renaud, seigneur de Margat, la moitié de Brahim et la moitié du Casal Albot et du Casal de Talaore.

Au mois de février 1179, le Maître conclut un accord avec Roger de Molins, Maître de Saint-Jean de Jérusalem. C'est le dernier acte connu sous ce magistère. La lecture des actes permet de dater exactement la mort d'Eudes de Saint Amand. Guillaume de Tyr dit le 10 juin, lors de la bataille du Gué de Jacob. Nous rejetons cette date ainsi que celle du 30 août, prise du château du Gué de Jacob.

Si Eudes de Saint Amand mourut au Gué de Jacob, ce n'est pas à une de ces dates, car les événements cités sont postérieurs à la bataille du Gué.

Deux bulles d'Alexandre III, l'une du 26 février 1180 et l'autre du 12 avril 1180, prouvent ce que nous avançons, et les Templiers, dans leur obituaire de Reims, nous donnent la date exacte de cette mort, le VII des ides d'octobre, soit le 19 octobre 1179.

Eudes ou Odon de Saint-Amand - 1170-1179

Odon ou Eudes de Saint-Amand, d'une famille originaire du Limousin, est maréchal et échanson du royaume de Jérusalem avant d'entrer dans l'Ordre du Temple. C'est un chef courageux, actif et intelligent que les dignitaires choisissent pour s'opposer à Saladin, dont l'influence ne cesse de grandir.
Odon de Saint-Amand se distingue, en 1172, en refusant de livrer à la justice du roi de Jérusalem un Templier qui a tué un émissaire du Vieux de la Montagne, en déclarant qu'il ne relève que du pape. La mort d'Amaury et l'avènement de Baudouin IV, le roi lépreux, mettent fin à l'affrontement.
Nour-ed-Din, sultan de Damas, meurt à son tour, et son empire tombe sous la domination de Saladin. En 1177, celui-ci lance une offensive contre la Palestine, ravageant les environs d'Ascalon. Baudouin IV s'avance contre lui avec tout ce qu'il a pu réunir de troupes disponibles: 3 000 fantassins, et 375 chevaliers, y compris 80 Templiers et leur Grand Maître. Saladin, lui, est fort de 20 000 hommes.
Les Templiers, à l'avant-garde, se précipitent sur l'ennemi, et leur assaut rompt les premières lignes, celles des mamelouks, soldats d'élite de Saladin.
« L'ange exterminateur semblait les suivre dans la mêlée, écrit un chroniqueur. »
Saladin ne parvient pas à rallier ses troupes et s'enfuit. La bataille d'Ascalon (18 novembre 1177) est brillamment remportée par les chrétiens. Mais dès l'année suivante, Saladin attire l'armée franque dans un piège, alors qu'elle construit un fort sur le Jourdain.
Cernés, les Chrétiens se débandent. Seuls Templiers et Hospitaliers résistent. Odon de Saint-Amand est fait prisonnier. Les autres Templiers et Hospitaliers, solidaires dans le malheur, dont Saladin ne peut espérer une rançon, sont sciés par le milieu du corps sur le champ de bataille !
Saladin propose au Grand Maître de l'échanger contre l'un de ses neveux, prisonnier de l'Ordre. Refus d'Odon de Saint-Amand: Je ne veux point autoriser par mon exemple la lâcheté de mes religieux, qui se laisseraient prendre dans l'espérance d'être rachetés: Un Templier doit vaincre ou mourir, et ne peut donner pour sa rançon que son poignard et sa ceinture.
Il meurt à Damas en captivité peu après, le 19 octobre 1179.
« L'évêque Guillaume de Tyr, qui reproche aux Templiers de ne pas payer d'impôts à l'Eglise (donc à lui), et qui n'a jamais pardonné au Grand Maître d'avoir affirmé son indépendance, écrit à son sujet:
Homme méchant, superbe, arrogant, ne respirant que la fureur, sans crainte de Dieu et sans égard pour les hommes, passe pour avoir été celui qui occasionna ce désastre, à jamais honteux pour la chrétienté. Ainsi dit-on qu'ayant été pris et jeté dans les fers, il mourut de misère, sans emporter les regrets de personne&. »

EUDES OU ODON

Eudes ou Odon de Saint Chamas (Odo de Sancto Amando) fils d'Archembaud, naquit vers 1111 et fut mis de bonne heure à la tête du domaine familial, son père ayant fondé l'ordre des Templiers et sa mère étant entré au Couvent. Les exemples de sa famille ne furent d'ailleurs pas sans influence sur sa carrière, car dès 1148, avec plusieurs chevaliers provençaux, sous les ordres d'Alphonse Jourdain, Comte de Toulouse, il rejoignit la 2e Croisade, et débarqua en Avril à Saint Jean d'Acre ; mais Alphonse ayant été empoisonné avant d'arriver à Jérusalem, il poursuivit seul sa route, et offrit ses services et son épée au roi Baudoin III qui le nomma successivement maréchal (3), puis vicomte de Jérusalem.
3. Guilaume de Tyr, XVIII, 14 ; d° XX, 32.
Nous trouvons en effet des actes de 1155 où il signe comme simple baron, d'autres de 1156 où il signe comme maréchal (4).
4. Cartulaire du Saint Sépulcre, n° 54, 56, 50, 62 ; Assises de Jérusalem, ch. 32, 33, 34; Paoli, Codice Diplomatico, 11° 32 ; Rohricht. Regesta 291, 321.

A partir de 1160, il contre-signe les actes du roi soit comme châtelain de la Tour-de-David, soit comme vicomte de Jérusalem (5).
5. Du Cange, Familles d'Outremer, pages 644, 625, 876 ; Cartulaire du Saint Sepulcre, n° 100 ; Codice Diplomatico, n° 36 ; Assises de Jérusalem, charte 36 ; Rochricht, Regesta, 341 et 366
Odon prit part à toutes les batailles contre les Sarrazins, entre 1153 et 1162.

On sait que le royaume de Jérusalem, fondé par Godefroy de Bouillon, comprenait la partie de la Syrie et de la Palestine située entre le Jourdain et la Méditerranée depuis la Cilicie jusqu'aux confins de l'Egypte, avec quelques enclaves, mal définies jusqu'aux environs de l'Euphrate. Mais ces possessions étaient constamment menacées par les Sarrazins qui occupaient le sultanat de Damas, et même par l'empereur d'Orient, allié infidèle, qui sous couleur d'aider les croisés, ne se privait pas de les trahir à l'occasion.

A l'époque qui nous occupe, le roi Baudoin III arrivait à grand peine à défendre ses frontières orientales contre les incursions de Noureddine, sultan de Damas, tandis qu'au sud les Egyptiens s'étaient avancés jusqu'à Ascalon qu'ils avaient enlevée aux Francs. Aussi l'état de guerre était-il endémique entre Chrétiens et Musulmans.

En 1153, Baudoin résolut de reprendre Ascalon. Odon de Saint Amant, en qualité de maréchal, commandait les troupes qui mirent le siège devant cette ville. Après six mois d'efforts, Ascalon fut pris d'assaut et les croisés entrèrent en triomphe dans la ville : Odon figurait à la tête de ses troupes suivi du roi qui avait à sa droite le Grand Maître du Temple, à sa gauche celui de l'Hôpital escortés chacun de leurs Chevaliers.

Mais trois ans plus tard le 19 Juin 1156, Noureddine attaque à son tour et brûle la ville de Panéade, ou Césarée ; puis, feigant de se retirer il se cache avec les siens dans la forêt du Gué-de-Jacob. Baudoin s'avance, sans méfiance, accompagné seulement d'Odon, de ses chevaliers et des Templiers ; mais au moment où ils traversaient un défilé, Noureddine tombe sur eux et les enveloppe. La lutte devenant impossible, Odon et les Chevaliers protègent la fuite du roi qui se réfugie dans le fort de Safed, mais eux-mêmes sont faits prisonniers ainsi que le Grand Maître du Temple, Bertrand de Blanquefort, et la fleur de la noblesse française. Ils sont, emmenés à Alep (1).
1. Guillaume de Tyr, XXI, chapitre 29

Traités avec les égards dûs à leur rang Saint Amant et Blanquefort recouvrèrent bientôt la liberté que leur offrit Noureddine désireux de plaire à l'Empereur Manuel Comnène. Redoutant, en effet, une alliance de ce monarque avec Baudoin, le conquérant syrien avait acheté sa neutralité en libérant d'un coup les Chevaliers pris à Panéade et aussi 6.000 hommes de troupes capturés précédemment à l'empereur Conrad d'Allemagne (1).
1. Cinnamus, lib. IV, 204.

A partir de ce moment, une paix relative s'établit entre Chrétiens et Musulmans, et Odon put se consacrer aux affaires du royaume et surtout à l'administration de la vicomté que le roi lui avait octroyée.
Cette charge était la même que celle de Châtelain (2) En effet dans certains actes, Odon de Saint Amant signait: vice-comes et castellanus Jerusalem (3).
2. Du Cange, Glossarium.
3. Rohricht, Regesta, n° 341 et 366 ; Strehlke, Tabulac, pages 2 et 3.


Odon fut d'ailleurs le dernier vicomte de Jérusalem. Sa résidence officielle était la Tour de David, imposante forteresse à l'Ouest de la ville. En 1162, le roi Baudoin étant mort, Amaury, son frère, lui succéda et s'empressa de porter la guerre en Egypte.
Reprenant ses fonctions de maréchal, Odon remporta une première série de succès contre le sultan d'Egypte et reconquit Bilbès ou Biblos et Alexandrie. La campagne terminée, Odon revint en Palestine, où le roi le nomma Grand Bouteiller (4).
4. Guillaume de Tyr, XX, 1 ; XXI, 22, 29 ; Cartulaire du Saint Sépulcre, 144.

Cette dignité (pincerna) était un des quatre grands offices des royaumes de France et de Palestine. La liste des Bouteillers, publiée par Du Gange, comprend les plus grands noms de France. Le Bouteiller cumulait les fonctions de Ministre de la Justice et des Finances et c'est en cette qualité qu'il signa divers actes du roi Amaury, de l'année 1164 (5).
5. Cartulaire du Saint Sépulcre, 144 ; Assises de Jerusalem, 39 ; Rohricht, 400.

C'est également pendant qu'il exerçait ces fonctions, que le roi Amaury le chargea d'une mission délicate. Il s'agissait de négocier une alliance avec l'empereur Romain d'Orient, Manuel Comnène, dont le prestige était à l'apogée. Pour cimenter cette alliance, Amaury songeait à un second mariage. Il chargea Odon de faire un choix parmi les princesses de la maison impériale : Dans sa lettre à l'empereur, il le priait de lui envoyer l'une de ses plus proches parentes pour l'épouser et la faire reine de Jérusalem « De quoy fust l'empereur moult liès » (L'Estoire de Eraclès).

Odon de Saint Amant s'embarqua en 1165 avec Hernésius, Archevêque de Césarée, mais soit que le choix qu'il avait à faire fût embarrassant, soit à cause des nombreux protocoles et des fêtes que, pour frapper les imaginations, Manuel Comnène multipliait à plaisir, les deux ambassadeurs demeurèrent deux ans à la Cour Impériale (1).
1. Guillaume Tyr, XX, I ; Schlumberger, Campagnes d'Amaury, page 15.

Ce fut un émerveillement à Tyr, lorsqu'au bout de ce temps, on vit Odon rentrer dans le port de cette ville, à la tête d'une flottille de galères byzantines ramenant la gracieuse princesse qu'il avait choisie, Marie Comnène, petite nièce de l'empereur Manuel.
Le mariage royal eu lieu en 1167 ; Odon fut comblé d'honneurs, et devint le premier personnage du royaume.

Quelques années plus tard, en 1171, le Grand Maître des Templiers, Philippe de Milly, ayant abdiqué, Odon de Saint Amant fut nommé à sa place. On ignore si Odon était entré dans l'Ordre comme simple chevalier, avant sa nomination nous avons tout lieu de penser le contraire, d'abord à cause de la haute situation qu'il occupait à la Cour, ensuite parce que nous trouvons en 1172 une bulle du pape Alexandre III modifiant certains statuts des Templiers ; or cette bulle, adressée à Odon de Saint Amant, en qualité de Grand-Maître, édicte qu'à sa mort (te obeunte, dilecte fili) et à celle de ses successeurs, le nouveau Grand Maître ne pourrait être choisi que parmi les Chevaliers du Temple, ce qui semble indiquer qu'Odon avait été élevé d'emblée à cette dignité (2).
2. Rymer, Foedera II, 30.

Aussitôt qu'il eût pris possession de son Magistère, il eut à lutter pour maintenir intactes les prérogatives de l'Ordre. Jamais dit le P. Jeune (page III) les chevaliers n'avaient eu un chef aussi zélé pour la conservation de leurs privilèges.

Tout en signant « humble maistre des pauvres Chevaliers du Temple », Odon n'avait garde d'oublier la formule d'après laquelle il ne devait obéissance, après Dieu, qu'au Pape, per dominum papam Alexandrum cui solo post Dominum obedire tenemur. Le titre de Grand-Maître conférait, en effet, le rang de prince souverain.
On verra plus tard, au Concile de Lyon (1245) le grand-maître du Temple avoir le pas sur les ambassadeurs.

Dès le début, il eut à combattre le templier Milon, frère du roi d'Arménie, qui, après avoir apostasié, fit la guerre aux Chevaliers du Temple, ravageant leurs terres, et vendant aux infidèles ceux de ses anciens confrères qui étaient tombés entre ses mains.

Un incident qui se produisit en 1173 amena une rupture entre le roi Amaury et le Temple. Il existait à cette époque dans les montagnes du Liban, une secte ou société secrète, dont les membres se nommaient Hassisines d'où on a fait, plus tard, le mot assassin.

Leur chef qu'on appelait le Vieux de la Montagne, avait le droit de vie et de mort sur ses adeptes dont les déprédations terrorisaient la contrée. A un moment donné, il envoya une députation au roi Amaury, se disant prêt à abjurer l'islamisme, pour embrasser la religion chrétienne, à la condition que les Templiers qui l'avait vaincu et lui faisaient payer un tribut annuel de 2000 besants d'or, renonçassent à ce tribut. Le roi promit d'obtenir cette renonciation, se proposant, au besoin, d'indemniser les Templiers. Mais tandis que l'envoyé des Assassins s'en retournait dans son pays, il rencontra un des Templiers, Gautier du Mesnil, qui s'étant pris de querelle avec lui, le tua.

Cette violation des lois de l'hospitalité provoqua la colère du roi qui envoya deux messagers au Chastel Blanc, demandé au Grand-Maître de lui livrer le coupable. Odon refusa : il répondit que c'était à lui seul de le punir, sauf appel au Pape, mais qu'en attendant, il défendait à quiconque de le toucher sans la permission du Saint Père. Le roi ne tint pas compte de cette prohibition et, profitant d'une absence du Grand-Maître, fit enlever de force Du Mesnil et le jeta en prison à Tyr.

Cet événement aurait pu avoir des conséquences fâcheuses pour la Chrétienté si Amaury n'était mort quelques mois plus tard. Guillaume de Tyr, qui était alors précepteur des enfants du roi Amaury, avait pris fait et cause contre Odon ; voilà pourquoi, dans son histoire des croisades, il appelle Odon homo nequam, super bus, arrogans. Nous savons, par ailleurs, que Guillaume de Tyr n'aimait pas plus l'Ordre du Temple que celui de l'Hôpital. Les écrivains postérieurs — car il y a toute une bibliothèque sur Odon de Saint Amant — ont fait justice de ces accusations. Notamment, un auteur allemand le professeur Friedrich Lundgreen dans un ouvrage très documenté (Wilhem von Tyrus und der Templeorden) presque exclusivement consacré à Odon de Saint Amant, démontre lumineusement la fausseté de ces accusations qui, d'après lui, sont dictées par un sentiment d'animosité. La conduite d'Odon, dit-il, dans l'incident des Assassins, était absolument correcte, étant donnés les privilèges accordés par le pape Alexandre dans la bulle déjà citée, en vertu de laquelle les Templiers n'étaient soumis qu'à la juridiction du Saint Père (1).
1. Rymer L., page 61 ; Migne, vol. 200, page 919 ; Lundgreen, page 150 et Suivantes.

Quant à l'insinuation d'après laquelle Odon aurait armé la main de Du Mesnil pour ne pas perdre le tribut, elle est tout simplement absurde. En supposant — ce qui est douteux — que les Assassins fussent sincères, Odon n'avait aucun intérêt à supprimer leur envoyé, ni même à refuser leur proposition, puisque le Roi s'engageait à indemniser l'Ordre de la perte du tribut. D'ailleurs tous les auteurs, à l'exception de Guillaume de Tyr et de ses copistes, rendent hommage à la grandeur d'âme et à la droiture d'Odon.

Lundgreen ajoute qu'il était d'un caractère sympathique, bon et généreux. Il cite à cet effet une charte du 4 Février 1171 par laquelle le roi Amaury prend à sa charge une rente de 20 besants d'or qu'Odon de Saint Chamas, à l'époque où il était Grand Bouteiller, versait annuellement à titre d'aumône, sur ses propres fonds, aux lépreux de Saint-Lazare (2).
2. cartulaire de Saint Lazare, page 145 et Rohricht, Regesta, n° 487.

La mort d'Amaury fut bientôt suivie de celle de Noureddine ; mais un ennemi plus formidable que ce dernier entrait en scène. Saladin, sultan d'Egypte, rêvant depuis longtemps de s'emparer de la Syrie, commença contre les Croisés une guerre sans merci. Baudoin IV qui succédait à Amaury n'eut garde de prolonger le malentendu entre la royauté et les Templiers dont les services lui étaient indispensables ; il se montra très respectueux des prérogatives de l'Ordre qui, à son tour, ne lui marchanda pas son concours.

En 1175 1176, Odon et ses Chevaliers font plusieurs incursions sur Damas et Balbeck, et battent le frère du Sultan, puis se joignant à Philippe, comte de Flandre, qui venait d'arriver avec des troupes fraîches, ils ravagent les environs de Césarée mettent le siège devant la forteresse de Harenc et ne le lèvent que contre paiement d'une forte rançon en or ; mais rentrés chez eux ils s'aperçoivent que les Sarrazins les ont dupés en leur remettant de la monnaie de cuivre (1).
1. Rogerius de Hoveden, Chronica, année 1177, II, page 132.

L'année suivante, le 25 Novembre 1177, le Grand-Maître, prenant sa revanche, remporta à Ramlé (Ramla) une victoire éclatante, relatée par tous les historiens comme l'un des plus beaux faits d'armes de l'époque, et que quelques-uns qualifient de miraculeuse.

Saladin avait réuni une armée formidable composée, suivant Guillaume de Tyr, de 26.000 cavaliers, sans compter l'infanterie, et franchissant la frontière méridionale de la Palestine, était venu camper à Ramlé (Ramla), près d'Ascalon où se trouvait le roi. « Avec le roy estoit Huedes de Saint Amant li mestre del Temple qui avoit avec lui quatre vinz frères à armes et li prince Renauz, Baudoin d'Athènes et Balien son frère. Partous ne fussent mie plus de toutes genz trois cenz soissante quinze » (2)
2. Estoire de Eraclès, livre XXI, chapitre 2.

Malgré la supériorité écrasante des Infidèles, les Croisés décidèrent d'offrir la bataille et sortirent de la ville en pleine nuit transportant avec eux la Vraie Croix qui les suivait toujours dans les combats importants.

Tandis que les 300 gens d'armes se massaient en pointe encadrant la Sainte Relique. Odon à la tête de 84 templiers fit brusquement irruption à l'endroit où il savait que se trouvait Saladin. Se précipitant tous comme un seul homme, lui et ses chevaliers, ils pénètrent sans hésiter au milieu des tentes royales, frappant de taille et d'estoc, et coupent furieusement en pièces tout ce qu'ils trouvent : (affligunt, collidunt, et conterunt).
Saladin et les siens surpris, frappés de panique n'ont pas le loisir de se rallier ; ses gens s'enfuient et le Sultan n'a que le temps de sauter sur un dromadaire.

L'historien anglais Radulfus de Diceto qui raconte ces faits avec tous les détails ajoute qu'Odon de Saint Amant se conduisit avec tant de valeur qu'il peut être comparé à Judas Macchabée, et il cite le verset du Deutéronome : unus mille persequabatur et duo fugarunt decem millia (1). Parmi les prisonniers faits par Odon, se trouvait l'émir Sahan Chah, fils de Tag-el-Dine, et neveu de Saladin.
1. Rad. de Diceto, Ymagines Historiarum, anno 1177.

Cette victoire provoqua la soumission de plusieurs tribus musulmanes et une quantité de donations territoriales en faveur des Templiers. Nous trouvons, entre autres, parmi les documents conservés par l'Ordre de Malte à la Valette, une charte de 1178 par laquelle Renaud Mansoër, seigneur de Margat, donne à Odon, grand-maître, et aux Chevaliers du Temple, la moitié de ses biens (2).
2. Delaville Leroulx, Documents sur les Templiers page 17 ; Rohricht, n° 568, et Migne, Patrol lat. vol. 155, page 1251.

Un des actes les plus importants d'Odon fut le traité de paix conclu par lui en 1179 avec le grand-Maître de l'Hôpital, Roger des Moulins, qui mit fin aux contestations entre les deux Ordres — querelles particulières des Chevaliers, questions de préséance, de bornage de terres, etc... Ces divisions contristaient le pape Alexandre qui s'en ouvrit à Bohémond, prince d'Antioche. Ce dernier provoqua une entrevue des deux grands Maîtres au Krack des Chevaliers.

Le 15 Février 1179, en présence du roi Baudoin IV, de Bohémond, prince d'Antioche, de Raymond comte de Tripoll et d'une foule d'autres seigneurs, les deux grands-maîtres signaient enfin le traité de paix et de concorde. Ce document débute ainsi : « Ego Odo Sancti Amantis humilis magister Militiæ et ego Rogerius de Molinis humilis Minister Hospitalis Jerusalem » et mentionne tous les différends qui avaient divisé les deux Ordres, avec leur solution (3)
3. Archives de Malte, Division I, volume 3, pièces 60 et 65, et aussi Rymer, I, page 61 ; Rohricht, Reg., n° 572, 573, 574 ; Migrie, P. Livre, 200, page 1243
Il est intégralement reproduit dans la Bulle que le Pape Alexandre III envoya en 1179 à Odon pour le féliciter et confirmer le traité de paix (4) 4. Rymer 7 œdera I. page 61.

Nous arrivons enfin à l'année 1180 qui fut fatale pour Odon et pour les Chrétiens d'Orient. Pour s'opposer aux attaques des Sarrazins, Odon de Saint Amant avait fait construire à la frontière de la Palestine et de la Syrie, sur la rive gauche du Jourdain, à un endroit appelé le Gué de Jacob, une forteresse qui fut achevée en six mois, malgré les incursions continuelles des Arabes. Les Templiers s'y retranchèrent aussitôt mais Saladin dont la puissance augmentait de jour en jour, vint avec des forces imposantes attaquer l'armée franque qui, écrasée sous le nombre et ne pouvant soutenir le choc commença à se débander.

Ce jour-là, les Chrétiens n'avaient pas la Sainte Croix qui était restée à Tibériade, et c'est à cette omission que les chroniqueurs attribuent la défaite (1).
Les turcoples au service des Croisés commencèrent par s'enfuir : les troupes découragées n'opposèrent qu'une faible résistance. Seuls, les Chevaliers tinrent ferme. Odon, isolé avec le comte de Tripoli et quelques chevaliers, résista pendant quelque temps, mais ils furent débordés. Le roi put à grand peine se sauver, le Comte de Tripoli s'enfuit à Tyr et Renaud de Chatillon qui arrivait avec des renforts, voyant la débandade, fit prudemment volte-face.
1. Ms. Bibliothèque Nationale, france 6447, Page 369 ; Gestes des Chiprois, n° 36.
Quant au brave Saint Amant, dit le P. Jeune (2) « il se défendit jusqu'à la dernière extrémité et se serait fait tuer si les Sarrazins ne l'eussent épargné pour l'avoir prisonnier. »
2. R.P. Claude Mansuet Jeune, Histoire des Templiers, page 122.

Le Sultan tenait, en effet, à ce prisonnier de marque pour l'échanger contre son propre neveu, l'émir Sahan Chah, capturé précédemment par Odon et qui était toujours captif chez les Templiers. Il en fit la proposition à Odon qui refusa fièrement disant que la coutume des Templiers était de ne donner pour leur rançon que leur ceinture et leur poignard : Noluit dicens non esse consuetudinis Militum Templi ut aliquam redemptionem durent pro eis præter cingulum et cultellum
Je ne veux point, ajouta-t-il, autoriser la lâcheté de ceux qui se laisseraient prendre dans l'espoir d'être rachetés : un Templier doit vaincre ou mourir (3).
3. Robert de Monte dans Sig. de Combloux, page 152 ; Trivet, dans spicileg d'Acheri, III, page 162 ; Ducange, 876 ; Curtler, Histoire des Templiers, 159 ; Paciaudi, Gran mæstri, II, 132. L'art de vérifier les dates tome V, page 343.

Salaheddine s'empara de la forteresse, la démolit et, pour se venger des Templiers, fit subir à ceux d'entre eux qui tombèrent entre ses mains, un supplice affreux, en les faisant scier par le milieu du corps (4) ; il ne pût néanmoins délivrer l'émir prisonnier dont la captivité dura encore cinq ans. Odon de Saint Amant, fut emmené à Damas où il ne tarda pas à succomber à ses blessures, malgré les soins des médecins arabes.
4. Genebrardus, Chronicron IV, 371 ; Menolog. Cistercien, page 194.

Tous les écrivains anciens et modernes rendent hommage à la noblesse de caractère d'Odon, à sa bravoure, à ses exceptionnelles qualités d'administrateur comme vicomte de Jérusalem, et en dernier comme Grand Maître des Templiers. Sous son magistère, dit Wilcke, l'Ordre a atteint son plus haut degré de prospérité : unter Odo erreichte der Orden seine hochste Bluthe.

Quoiqu'en dise Guillaume de Tyr dont la partialité a été stigmatisée par tous les auteurs, Odon fut universellement regretté de ses contemporains. Seuls, les Sarrazins se réjouirent de sa mort en disant que l'enfer l'avait accueilli. Cette expression que nous trouvons dans le Livre des Deux Jardins est communément employée par les écrivains arabes pour annoncer la mort d'un chevalier chrétien. Voici, par exemple, comment ils commentent la mort du roi Amaury : Le roi des Francs est mort ; que Dieu le maudisse et le condamne au supplice réservé aux Pécheurs. Guillaume de Tyr a donc eu tort de considérer ce langage comme un signe de mésestime particulière. Venant de la part des plus farouches ennemis qu'Odon eut à combattre, ces impropères constituent à nos yeux la meilleure des louanges.

Deux faits viennent d'ailleurs démontrer combien Odon de Saint Amant fut regretté des siens. D'abord, le même historien arabe ajoute que les Templiers rachetèrent son corps moyennant une forte rançon. Ensuite l'Obituaire du Temple nous apprend que les Templiers honoraient sa mémoire le 7 Octobre de chaque année anniversaire de sa mort (1).
1. Bibliothèque Nationale, latin 1504 ; Mas-Latrie, Trésor de Chroniques, 2209 Barthélemy Obituaire de Rems, 328.

Nous avons déjà indiqué que l'aversion de Guillaume de Tyr pour deux Ordres Militaires avait été déjà remarquée par les chroniqueurs (2) et lumineusement démontrée notamment par F. Lundgreen (3) qui consacre un chapitre entier aux mésintelligences entre Guillaume de Tyr et Odon de Saint Amant et recherche les causes qui, à son avis, ont aigri les rapports entre les précepteur des enfants du roi Amaury et le Grand Maître des Templiers.
2. L'Art de vérifier les dates, V, 343.
3. Lundgreen. Will. von Tytus und Tempelorcten, page 150 et suivantes.


Guillaume de Tyr, dit-il, aveuglé par la haine qu'il professait pour les deux Ordres Militaires, et par son ressentiment personnel, ne nous dit rien des grandes choses accomplies par Odon ; il serait, ajoute-t-il, tout-à-fait injuste et inexact de juger du caractère d'Odon de Saint Amant à travers les appréciations de Guillaume de Tyr (ganz ungerechtfertigt und vollig verfehlt). En effet cet écrivain si exact et si minutieux dans d'autres circonstances nous tait systématiquement toutes les actions d'éclat d'Odon et ne relate que ce qu'il ne peut éviter de dire : D'ailleurs si le roi Baudoin IV ne l'avait pas eu en si haute estime, il ne l'aurait pas — au moment où sa propre maladie le rendait incapable de gouverner — choisi pour faire partie du Conseil de Régence qui devait administrer le Royaume à la place du roi (1).
1. Lundgreen, page 154, et Guillaume de Tyr livre 21, 14.

Un savant historien, M. René Grousset, vient de publier une magnifique histoire des Croisades où il est incidemment question d'Odon de Saint Amant. Dans le 2me volume de cette œuvre magistrale, l'éminent écrivain n'est pas tendre pour le grand Maître qu'il juge uniquement à travers les appréciations de Guillaume de Tyr.
Mais, dans le 3me volume page 766 l'auteur revient sur sa première impression et reconnait les hautes qualités morales et militaires d'Odon ; il admet du moins, que Guillaume de Tyr a pu être emporté par son ressentiment.

On peut donc affirmer qu'Odon de Saint Amant n'a pas failli à la noble tradition des Templiers.
Avant de clore cet article, il convient de rectifier l'erreur commise par La Chesnaye Desbois qui fait, sans preuves, de notre Odon, un des ancêtres de la famille de Saint Chamans.

Nous avons longuement démontré ci-dessus l'identité absolue entre Sancto amando ou Amantio et Saint Chamas, identité confirmée par tous les auteurs. Par contre la famille de Saint Chamans est du Limousin ; elle ne date que du XVIme siècle (Cf. Dictionnaire Historique de Moréri) et n'a jamais prétendu que son nom primitif était de Saint Amans.
J'ai personnellement fait le choix de ne prendre que ce qui concernait Odon de Saint-Aman, les Croisades, et les Templiers, de la page 193 à 214. Il y a d'autres personnages de la même famille qui ont participés aux Croisades, je les ai ajoutés à la liste des Croisés.
Sources : C. de Saint Chamas. Mémoires de l'Institut historique de Provence, pages 193 à 226, tome XIV, 3e et 4e trimestres. Marseille 1937 - BNF

Odon de Saint-Amand par Mansuet

Autant la vie de Philippe de Naplouse est obscure, autant celle de son successeur est célèbre et féconde en grands événements. Homme de coeur et de tête, Odon de Saint-Amand parvint aux plus hauts emplois dans le royaume de Jérusalem. D'abord maréchal, puis échanson, tous ces honneurs ne purent longtemps le séduire; il se fit admettre au Temple. Les seigneurs de l'époque résignaient sans effort de grandes dignités mondaines pour prendre l'habit et servir au dernier rang dans la hiérarchie ecclésiastique. Philippe de Naplouse possédait des terres; Odon de Saint-Amand occupait des places; l'un et l'autre s'enrôlèrent dans l'armée du Christ et montèrent au commandement suprême.

Odon régnait à peine, que Henri II dut fournir deux cents hommes d'armes, en expiation de la part qu'il avait prise au meurtre de Saint-Thomas, l'archevêque de Cantorbéry. Ces troupes furent envoyées à Jérusalem, et servirent un an sous la conduite des Chevaliers du Temple, aux dépens du roi [Du Puy, p. 123].

Ainsi les Templiers gagnaient tous les jours en considération. Le pape Alexandre III leur montra beaucoup d'intérêt et conféra de nouveaux privilèges à l'Ordre par une bulle (1172) [Rymer, acta Angl. I, p. 30], qui lui permettait d'avoir son propre clergé, dont les membres ne pouvaient faire profession qu'après un an de noviciat. Entre ces ecclésiastiques et les autres Frères, Alexandre n'établissait qu'une différence de costume: les premiers portaient des habits fermés et les derniers des habits ouverts. Les nouveaux Frères prenaient l'engagement de résider dans le Temple, de vivre en sainteté, de combattre pour le Seigneur jusqu'à la mort, et d'obéir au Grand-Maître. Tous ces voeux furent écrits dans une règle qu'ils déposèrent sur l'autel.

La bulle pontificale de 1172 autorisait encore l'Institut à bâtir dans ses Prieurés ou Maisons des Oratoires pour la sépulture des Frères ; car, disait-elle, il ne convenait pas de les mêler dans les églises publiques avec les hommes et les femmes.

En France, quelques personnes osèrent s'emparer de biens territoriaux appartenant au Temple. Les Chevaliers s'adressèrent au Pape qui, dans deux brefs spéciaux (1172), chargea Henri, l'archevêque de Reims, de mettre les spoliateurs à restitution, et lui recommanda la société d'une manière expresse.

Henri, duc de Saxe et de Bavière, conduisit beaucoup de monde à Jérusalem (1173), sans que la guerre changeât de face. L'Ordre et le roi de Jérusalem furent accusés d'avoir mis obstacle aux projets du prince allemand [Robert de Monte]. Ici les chroniqueurs nous laissent incertains sur le sort des Templiers, jusqu'à l'an 1178, où ce corps reparaît avec éclat.

Le 4 novembre, le prince d'Antioche et Philippe, comte de Flandre, investirent le château de Harenc que les Croisés avaient perdu quelque temps auparavant [Anselm Gembl]. Saladin, croyant que toutes leurs forces étaient là rassemblées, s'avança vers Jérusalem à la tête d'une armée nombreuse, pour renverser d'un seul coup l'établissement chrétien. Les Infidèles campèrent près de Rama. Quoique la peur eût exagéré leur nombre à l'infini, Saladin échoua contre l'audace du roi de Jérusalem et des Templiers qui marchèrent à l'attaque avec la Croix du Seigneur. Il prit la fuite, et ses soldats en désordre ne s'arrêtèrent qu'à Damas. Cette belle victoire fut remportée le 24 novembre.

Depuis sa fondation, le Temple avait acquis de grands privilèges ecclésiastiques, au détriment du sacerdoce séculier. A l'instar d'autres Ordres, il abusa de ses franchises et s'appropria ce qui ne lui revenait d'aucun droit. Peu satisfait de ses dîmes et du privilège d'officier une fois par an dans les églises interdites, il regardait l'interdit comme non avenu. Les Ordres séculiers réclamèrent contre les empiétements des Frères du Temple et de l'Hôpital, qui s'allaient affranchir entièrement de la suprématie épiscopale [Chronic. Gervasii]. A ces causes, le Concile de Latran (1179), résolut de mieux les maintenir dans le cercle de leurs privilèges, et le 21e canon ordonna: Que, sans l'autorisation épiscopale, ils ne pourraient accepter églises ou dîmes des laïcs (Alexandre II, leur avait assigné des dîmes, consenties par les évêques); qu'ils ne recevraient aucune personne excommuniée par un évêque ; que les prêtres des églises qui ne leur appartiendraient en propre seraient par eux proposés aux chefs de diocèses ; enfin, qu'ils ne casseraient pas ceux que ces prélats auraient établis.

Ces quatre articles ne concernaient pas seulement les Templiers, mais les Hospitaliers et tous les Ordres envahisseurs. Une cinquième disposition du Concile, prise pour les seuls Frères du Temple, portait: Que, lorsqu'ils viendraient dans les églises interdites, ils n'y pourraient officier plus d'une fois par an, et qu'ils n'y feraient point d'inhumations.

Les Ordres séculiers et réguliers rivalisaient donc en ces temps comme aujourd'hui.

La décision du Concile de Latran termina les disputes ; néanmoins elle ne parait pas avoir déraciné le mal. Il restait, d'ailleurs, une autre question plus grave pour l'Ordre: c'est sa lutte contre les Hospitaliers, que le Saint-Père apaisa vers la même époque.

Ces deux institutions vivaient constamment désunies depuis un espace de temps difficile à préciser. On peut croire que leurs discords furent pour une large part dans les revers des Croisades. Hospitaliers et Templiers étaient sortis de la tutelle du Patriarche de Jérusalem et relevaient directement du Pape. Les uns et les autres voulaient défendre la Terre-Sainte, s'enrichir et briller par de beaux faits d'armes. Les Templiers furent en tout plus heureux que leurs rivaux qui les avaient autrefois nourris d'aumônes. Ils acquirent de grands biens, se concilièrent la faveur des rois de Jérusalem qu'ils accompagnaient partout, et qui, dans toutes expéditions, les plaçaient à l'avant-garde et leur donnaient la Sainte-Croix. Tant d'avantages exaspérèrent l'Hôpital à tel degré que les deux corps en vinrent quelquefois aux mains, pendant que l'ennemi profitait de leurs dissensions. Nul n'en fut affligé comme le Saint-Père, car nul n'y perdait ou ne croyait y perdre autant que lui. Ce pontife écrivit aux deux Grands-Maîtres, les suppliant d'oublier leurs querelles et de s'unir dans l'intérêt général; il indiqua les moyens de réconciliation. Soit que les adversaires y fussent disposés, soit que la dureté des temps leur en fit sentir le besoin, soit encore, et c'est l'hypothèse la plus probable, que les Grands-Maîtres Odon de Saint-Amand et Roger des Moulins, l'un et l'autre hommes de mérite, s'élevassent au-dessus des considérations d'amour-propre et d'intérêt, les deux Ordres convoquèrent leurs chapitres, ouvrirent des négociations et conclurent la paix (1779), suivant la volonté de Dieu, disaient-ils, et du pape Alexandre, à qui seul ils devaient obéissance après Dieu. Voici les principaux articles du traité: Toute dissension entre les Ordres, qu'elle ait pour matière les biens, l'argent ou d'autres choses, cesse à compter de ce jour.

Si de nouveaux différends s'élèvent, trois Frères de chaque Ordre, d'après la décision du Pape, connaitront de l'affaire et la régleront. Les Précepteurs des Provinces où les différends auront éclaté, nommeront ces arbitres.

Si les six arbitres ne peuvent s'entendre, ils s'en adjoindront d'autres; et si, malgré leur aide, ils ne parviennent point à faire une transaction, ils écriront au Grand-Maître qui réglera définitivement le litige.

Ce traité, transcrit par les deux Grands-Maîtres, Odon de Saint-Amand et Roger des Moulins, fut soumis (1182) au pape Alexandre qui s'empressa de le ratifier, comme on devait le prévoir par ses précédentes tentatives de pacification [Du Puy, p. 129].

Le Grand-Maître Odon ne vit point la paix qu'il avait préparée. Saladin assembla contre les Chrétiens des forces considérables, et, le 25 novembre 1180, les deux armées se livrèrent une grande bataille où, de part et d'autre, coula beaucoup de sang. Odon, surnommé par les historiens le second Judas Macchabée, commandait quatre-vingts Chevaliers qui ne se détournèrent sur la droite ni sur la gauche. Les Sarrasins furent mis en fuite; mais les vainqueurs, trop âpres au pillage, oubliant de les poursuivre, ils se rallièrent et leur reprirent le butin [Bernhard Thesaurar]. La bataille se rengagea vivement; elle coûta cher aux deux partis, surtout aux Chrétiens. Les ennemis firent prisonnier Odon, et les Croisés le neveu de Saladin. Ce général offrit au Grand-Maître de l'échanger contre son parent; mais Odon refusa la liberté sous cette condition, se fondant sur un statut de l'Ordre, en vertu duquel ses Frères ne donnaient jamais pour un prisonnier d'autre rançon qu'une ceinture et qu'un couteau [Robert de Monte]. Le chef sarrasin laissa donc le Grand-Maître dans les fers, ou les cruels traitements qu'on lui fit subir avancèrent sa mort.

L'histoire présente peu d'exemples d'un tel courage. On cite souvent les héros fabuleux de l'antiquité, tandis qu'on a perdu le souvenir, des évènements réels du moyen âge, plus près de nous et si riche en nobles actions. Pour sauver son chef, le Temple, sans doute, aurait enfreint de bon coeur ses règles, ses coutumes. Odon ne voulut point y souscrire, parce qu'il comprenait que mitiger une loi, c'est la violer et l'abolir. Il regarda la mort en face et l'attendit, plein de résignation, se disant que la captivité du neveu de Saladin serait plus utile à ses Frères que la délivrance de leur Grand-Maître.
Sources: Par feu Claude Mansuet Jeune. Chanoine Régulier de l'Ordre de Prémontré, Docteur en Théologie, Prieur de l'Abbaye d'Etival. Edité chez Guillot, Librairie de Monsieur, Frère du Roi, rue Saint-Jacques. Paris. M DCC. LXXXIX.

Odon de Saint-Amand

L'an 1171, Odon de Saint-Amand, chevalier français, né de parents aussi distingués par leur piété que par leur noblesse, maréchal, puis bouteiller du royaume de Jérusalem avant de se faire templier, fut donne pour successeur au grand maître Philippe de Naplouse. Presque aussitôt il eut le chagrin de voir apostasier le templier Mélier ou Milon, frère du prince d'Arménie, dont il usurpa les états sur son neveu. Ce perfide, non content de ravager les terres de ses confrères, poussa la barbarie jusqu'à vendre aux infidèles ceux qui eurent le malheur de tomber entre ses mains.

Vers le même tems Gautier du Ménil, chevalier du même ordre, massacra le députe du prince des Assassins, qui venait à Jérusalem pour traiter de la conversion de son maître: nouveau sujet de mortification pour Saint-Amand. Le roi Amauri, craignant les suites de cet attentat, demande que le coupable lui soit livré. Le grand maître le refuse, alléguant les privilèges de l'ordre, qui l'exemptaient de la justice se culière: ce refus occasionna de fâcheuses altercations. Amauri, suivant Guillaume de Tyr, vint à bout de faire enlever du Ménil et de le faire emprisonner à Tyr ; mais il mourut, ajoute Guillaume de Tyr, avant de pouvoir le faire juger par son conseil. Cependant la perfidie de ce particulier fit tomber l'ordre dans un grand discrédit: tant il est important dans un corps de ne point laisser impunies les fautes d'éclat.

L'an 1177, les chevaliers s étant joints au comte de Flandre, ravagent les environs de Césarée, et de là se viennent présenter devant le château de Harenc ; mais ils poussent le siège avec tant de lenteur, qu'il fallut l'abandonner l'année suivante, après 6 mois de travaux inutiles. Durant cette expédition Saint Amand se trouva le 18 novembre 1177 avec 80 de ses chevaliers à la bataille de Ramlah donnée contre Saladin. Les Chrétiens la gagnèrent mais le sultan eut sa revanche l'année suivante. Tandis que les Templiers sont occupés à construire un fort au gué de Jacob, près de Panéas, il vient les attaquer le 26 mai. Le roi Baudouin vole inutilement à leur secours. Les Francs sont battus ; le grand maitre et plusieurs de ses chevaliers sont pris dans la mêlée. On envoie les plus distingués à Damas ; les autres sont sciés par le milieu du corps sur le champ de bataille. On propose a Saint Amand un échange de sa personne contre un émir prisonnier de l'ordre. Il a la générosité de le refuser. Je ne veux point dit il, autoriser par mon exemple la lâcheté de ceux de mes religieux qui se laisseraient prendre dans la vue d'être rachetés. Un Templier doit vaincre ou mourir et ne peut donner pour sa rançon que son poignard ou sa ceinture. Il mourut dans les fers après quelques mois de captivité c'est à dire vers 1179.

Malgré ce beau trait de la grandeur d'âme de ce grand maître, Guillaume de Tyr, ne laisse pas de l'outrager à l'occasion de cette journée. Odon maître de la milice du Temple dit-il, homme méchant superbe et arrogant, ne respirant que la fureur sans crainte de Dieu, et sans égard pour les hommes, passe pour avoir été celui qui occasionna ce désastre, à jamais honteux pour la chrétienté. Aussi dit-on qu'ayant été pris et jeté dans les fers, il mourut de misère sans emporter les regrets de personne. Il est bon de se rappeler que cet historien est en général peu favorable aux deux ordres militaires.
Sources: L'Art de Vérifier les Dates des Faits Historiques. Tome Cinquième, Paris - 1818. Par David Bailie Warden, Saint-Allais (Nicolas Viton), Maur François Dantine, Charles Clémencet, Ursin Durand, François.

Arnaud de Toroge

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