Origines de l'Ordre

Chapitre-XV — Siège de Rhodes par Soliman II
Siège de Rhodes par Soliman II. — Capitulation des chevaliers. — L'ordre de Saint-Jean passe en Occident, et s'établit à Malte.

 

Siège de Rhodes par Soliman II
Les voiles turques ne tardèrent pas à se montrer. Le 26 juin 1522, les vaisseaux de Soliman, au nombre de quatre cents environ, s'approchèrent du rivage occidental, à huit kilomètres de la ville. Mais, craignant sans doute les vents d'ouest, qui auraient pu les jeter à la côte, ils passèrent devant le port pour aller mouiller à l'orient, en face de Zimboli, à six kilomètres à peu près de la place.

Le débarquement dura trois jours, et les bateaux qui y étaient employés jetèrent sur la plage plus de cent mille hommes avec trois cents pièces de canon. Ils étaient commandés par Moustapha-Pacha, beau-frère du sultan. Aussitôt les tambours et les trompettes retentirent dans Rhodes. Les bannières furent arborées sur les tours et les remparts, où chacun prit son poste de combat.

De ce moment, le grand maître n'habita plus son palais. Il alla se loger à Sainte-Marie-de-la-Victoire, poste avancé que le siège précédent avait signalé comme celui qui était le plus exposé aux coups de l'ennemi. L'Ile-Adam se l'était réservé, afin de donner l'exemple du courage à ceux qui auraient pu faiblir.

Avant que les Turcs fissent aucune démonstration d'attaque, il s'écoula treize jours, qu'ils employèrent à établir leur camp et à dresser leurs tentes. Au rapport des espions, cette inaction prolongée s'expliquait par l'attente où ils étaient d'un second corps de cent mille hommes qu'amenait le sultan en personne à travers l'Anatolie. Des vaisseaux étaient réunis à Marmaritza pour les porter à Rhodes.

Cependant, le quatorzième jour, la tranchée fut ouverte, et deux batteries ennemies furent montées. Bien que conduites avec un art qui dénotait chez les Ottomans l'expérience des sièges, les opérations par lesquelles ils débutèrent n'eurent point de succès. Leurs pièces furent démontées par l'artillerie des langues d'Espagne, d'Angleterre et de Provence, qui eurent l'honneur de recevoir et d'envoyer les premiers boulets. Les batteries, écrasées par le feu de la place, étaient remplacées par d'autres, qui ne tardaient pas à être aussi bousculées. Les chevaliers faisaient des sorties, et taillaient en pièces les gardes de tranchée. Les Turcs recommençaient leurs approches, relevaient leurs canons, en amenaient d'autres; puis les chrétiens tombaient sur eux à l'improviste, bouleversaient tout après avoir égorgé les canonniers. Vingt fois les assiégeants se remirent à l'oeuvre, vingt fois ils furent repoussés avec de grandes pertes.

Ces premiers revers, au début d'une campagne qui se présentait avec toutes les difficultés d'un long siège, commençaient à semer le découragement dans le camp mahométan. L'armée turque, malgré sa bravoure de vieille date, murmurait de ce qu'on lui demandait de vaincre un ennemi plus terrible qu'aucun de ceux qu'elle avait jusque-là trouvés en face d'elle. Les janissaires eux-mêmes ne marchaient au combat qu'à contre-coeur. Il était temps que Soliman arrivât. Instruit de la démoralisation qui gagnait ses troupes, il s'empressa de quitter Marmaritza pour se mettre à leur tête et ranimer leur défaillance. Le grand maître ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que la présence de leur souverain avait rendu courage aux Turcs. La tranchée fut poussée avec une nouvelle vigueur. Des dispositions meilleures de la part des assiégeants ne permirent plus aux chevaliers les sorties heureuses dans lesquelles ils les avaient tant de fois culbutés et forcés à reculer.

Comme si ce n'était pas assez des ennemis qui entouraient Rhodes, il fallait qu'elle en nourrît encore derrière ses murs. Les esclaves mahométans, qui s'y trouvaient en grand nombre, avaient tramé un vaste complot qui enveloppait la ville et la menaçait d'un péril immense. Ils avaient résolu de mettre simultanément le feu en plusieurs endroits. Heureusement les conspirateurs furent trahis: écartelés publiquement, le supplice qui leur fut infligé prévint le retour d'une pareille machination.

Un autre traître existait dans la place, mais plus difficile à découvrir, parce qu'il n'avait pas de complice. Le médecin juif, ancien émissaire de Selim, dont nous avons parlé, était toujours à Rhodes, et avait trouvé moyen de correspondre avec les Turcs. Ses indications guidaient leurs coups, et ce fut à elles que les chevaliers durent la ruine de plusieurs de leurs postes. Entre autres avis que ce mécréant faisait passer à l'ennemi, il leur avait désigné le campanile de la cathédrale comme servant d'observatoire au grand maître. En effet, du haut du clocher de Saint-Jean on pouvait facilement reconnaître tous les mouvements de l'armée ottomane, qui se hâta de le prendre pour but à ses coups jusqu'à ce qu'il se fût écroulé. Au dire d'un écrivain qui assistait au siège, « ce clocher était fort beau, et sa ruine causa un vif chagrin à la population. »

De leur côté, les assiégés ne négligeaient pas des moyens semblables, et ils avaient aussi des espions dans le camp turc. Ils étaient informés par eux de ce qui s'y passait. L'un de leurs affidés était un frère servant de l'ordre, du nom de Raymond, parlant parfaitement le turc et l'arabe, et qui avait été pendant plusieurs années employé en Asie ou à Constantinople, pour tenir le grand maître au courant de ce qui pouvait l'intéresser. Il passait pour musulman au milieu des infidèles; et, grâce à des signaux convenus, il approchait sans danger des remparts, par-dessus lesquels il lançait des plis avec son arbalète.

Cependant assiégeants et assiégés se livraient sans cesse des combats d'artillerie. Les boulets pleuvaient sur les parapets chrétiens, et de ceux-ci partait une grêle de projectiles qui mettaient incessamment hors de service les canons des Turcs. Des batteries de la place celle qui était la plus meurtrière avait été établie par le grand maître sur une plate-forme située à la partie supérieure de son palais. Aujourd'hui encore les traces des coups qui l'ont frappée, et la dévastation qu'ils y ont produite, attestent avec quel acharnement l'ennemi s'attacha à détruire ce poste, qui était un des plus gênants pour lui. On doit attribuer la ruine du palais magistral à des bombes qu'un ingénieur hongrois avait inventées, et dont il avait vendu le secret à Soliman.

Les Turcs firent dans ce siège des travaux considérables, pour le succès desquels le sultan sacrifiait largement la vie de ses soldats. Le terrain faisant face au bastion d'Angleterre était rocheux, et par suite très-rebelle aux efforts des pionniers qui creusaient les tranchées. En outre, ce bastion était si bien défilé que l'artillerie turque ne pouvait le découvrir. Pour arriver à établir une batterie qui pût agir efficacement sur ce point, le sultan donna l'ordre d'élever, au milieu d'un feu meurtrier, avec de la terre apportée à dos d'homme, un monticule sur lequel on construisit des plates-formes qui dominaient la place, et où furent disposées quatorze batteries de trois canons chacune. Cette éminence a survécu au siège. On la remarque aujourd'hui encore, couverte de tombes turques qui rappellent les victimes de ces longs combats ; ce sont les sépultures des chefs que le vainqueur y fit inhumer en les réunissant. Funèbre trophée d'une victoire chèrement achetée.

Malgré l'emploi de tous ces moyens, qui faisaient honneur à la persévérance de l'armée ottomane, le siège n'avançait pas. Moustapha-Pacha, changeant son plan d'attaque principale, crut, comme le général de Mahomet II avant lui, que la clef de la position était le fort Saint-Nicolas. Il dirigea donc sur ce point ses plus formidables coups. Pendant dix jours il fit tonner contre la tour vingt-deux pièces de gros calibre, qui envoyèrent plus de cinq cents boulets. Mais ce fut en vain. Il fallut, cette fois encore, renoncer à s'emparer de cette position, devant la belle défense du vieux chevalier Guyot de Castellane, bailli de la langue de Provence.

Les Osmanlis retournèrent à leurs premières attaques, et s'attachèrent avec opiniâtreté à celles qui leur paraissaient offrir le plus de chances de succès. Durant trente jours et trente nuits, ce fut avec une sorte de rage qu'ils entretinrent un feu continuel, battant chaque bastion, qui s'en trouva fortement ébranlé. Celui d'Angleterre menaçait ruine. Dès le 4 septembre, les assiégeants étaient parvenus à en faire sauter les parapets et à y pratiquer une ouverture. Ils s'y étaient bravement élancés, y avaient déjà enlevé quelques enseignes, et se croyaient maîtres de la place. Mais la première muraille écroulée, une seconde élevée en arrière les arrêta.

Le bastion d'Espagne fut également bouleversé par des canons que les Turcs étaient parvenus à faire descendre dans les fossés, au pied même des murs. Le chef de ce poste, le chevalier de Barbaran, y fut tué, ainsi que le maître canonnier de l'ordre, Rostain.

Le bastion de Provence était dans un état semblable, et les talus de ses brèches formaient des pentes accessibles.

Le rempart d'Italie, battu sans relâche par dix-sept pièces d'artillerie, complètement ruiné, serait tombé au pouvoir de l'ennemi sans une de ces résolutions héroïques qu'inspirent les moments les plus critiques. Villiers de l'Ile-Adam venait d'ordonner une sortie. Se jeter sur les batteries turques, tuer les canonniers, enclouer les pièces, et détruire les ouvrages, fut l'affaire de quelques instants. Malheureusement ce succès ne put être obtenu que par des pertes sensibles pour la faible garnison. Le chef de l'artillerie, Guyot de Marsilhac, et le porte drapeau du grand maître, Henri Manselle, furent tués. Cependant ce coup de main eut pour résultat d'interrompre l'attaque de ce bastion, ce qui permit aux assiégés d'apporter en arrière toutes sortes de matériaux, terre, pierre ou bois, à l'aide desquels ils établirent un retranchement capable d'offrir une forte résistance à un nouvel assaut, qui ne se fit pas attendre.

Le 13 septembre, les Turcs, acharnés cette fois contre le poste que défendait la langue d'Angleterre, qu'ils avaient battu sans relâche, étaient parvenus à le forcer de nouveau, lorsqu'ils furent repoussés en y laissant une de leurs enseignes, sur cinq qu'ils réussirent à y arborer.

Dix jours après, les assaillants se présentent sur tous les points à la fois, et parviennent à se loger dans le bastion d'Espagne, où l'aga des janissaires plante l'étendard de cette troupe d'élite. Le combat fut long et sanglant. Les remparts de Rhodes formaient un cercle de feu au milieu duquel les détonations de la canonnade se mêlaient au cliquetis des armes et au pétillement des coups d'arquebuse; mais dans les suprêmes moments les suprêmes efforts, et, malgré leur bravoure acharnée, les Turcs, forcés de plier, durent abandonner le terrain un instant conquis par eux, en laissant aux mains des chevaliers plusieurs drapeaux. Ils perdirent dans cette seule journée, si l'on en croit les rapports du temps, jusqu'à quinze mille hommes.

En dépit de toutes les entreprises hardies des assiégés pour interrompre les travaux d'attaque, les assiégeants les reprenaient et parvenaient toujours à se rétablir. La nombreuse artillerie dont ils disposaient leur permettait de remonter de nouvelles batteries à la place de celles qui étaient mises hors de service, et les canonniers tués étaient immédiatement remplacés par d'autres. La lutte n'était pas égale. Le nombre des Turcs, aussi bien que leur immense matériel, rendait chaque jour cette inégalité plus grande. Les remparts de Rhodes s'étaient abîmés de proche en proche, tandis que les brèches s'élargissaient chaque jour davantage. Les pertes subies dans la place ne pouvaient être compensées par celles que supportait un ennemi qui avait en réserve des forces décuples des bataillons qu'il mettait en ligne.

La situation des chevaliers était donc fort critique; mais combien ne dut-elle pas leur sembler désespérée quand ils vinrent à reconnaître que la poudre manquait ! Le chevalier d'Amaral voyait déjà poindre, avec une joie secrète, les conséquences de sa perfidie. Néanmoins le courage ne faillit point. On ménagea les coups, et ils furent plus sûrs. On fabriqua à la hâte de la poudre. Le grand maître mit quatorze de ses propres chevaux à faire mouvoir les moulins qui pulvérisaient le nitre et le charbon, sous la direction et la surveillance du chevalier de Parisot.

De leur côté, les Turcs craignaient que leur tir trop éloigné, quelques dégâts qu'il produisît à la crête des remparts, ne leur ouvrît pas un chemin pour pénétrer dans la place. Ils sentaient que ce n'était pas ainsi qu'ils arriveraient à combler le fossé et à renverser les murs de façon à pouvoir gravir le talus. Aussi avaient-ils, en plusieurs endroits, pratiqué des mines dont les fourneaux s'allongeaient jusque sous le pied des fortifications. Quelques-unes furent éventées ; mais d'autres éclatèrent en emportant de larges pans de murailles. Le bastion d'Angleterre fut le premier qui sauta ; les Turcs s'y précipitèrent avec une telle furie, que, dans le premier moment de stupeur où l'explosion mit les assiégés, ils s'en rendirent maîtres. Mais, arrêtés par les ouvrages de précaution qu'ils trouvèrent devant eux, ils donnèrent aux chrétiens le temps d'accourir. Villiers de l'Ile-Adam était à leur tête ; l'épée à la main, il se précipite sur les infidèles avec la rage du désespoir. Les Turcs plient et redescendent. Ranimés par la voix de leurs chefs, ils reviennent à l'assaut; et sur ce bastion d'Angleterre musulmans et chrétiens s'attaquent, se heurtent, s'égorgent avec une fureur égale. Les chevaliers répandent l'extermination et la terreur autour d'eux. Comment leur résister ? comment les vaincre ? Les Turcs ne trouvent devant eux que du fer et du feu ; décimés, découragés, embarrassés par leurs morts et leurs blessés, ils abandonnent la brèche et se décident à la retraite, préférant braver le cimeterre de Moustapha qui frappe les fuyards.

La religion avait encore une fois vaincu. Mais chacune de ses victoires appelait une attaque plus formidable. Celle qui suivit fut dirigée contre le bastion défendu par la langue d'Italie. A son tour celui-ci fut le théâtre d'exploits qui montrèrent encore que la valeur de ses défenseurs ne le cédait en rien à l'intrépidité des assaillants. Le feu des Italiens leur faisait beaucoup de mal, sans que le pacha qui commandait la tranchée prît souci des pertes qu'il éprouvait. Il poussait avec persévérance ses approches, dans l'espoir d'emporter le rempart qu'il avait fait crouler presque entier au fond du fossé. Malgré cela il était encore incertain du moment où ses troupes pourraient tenter l'escalade, lorsqu'un incident fortuit vint précipiter le dénouement de cette attaque. Un coup d'arquebuse parti du bastion tua roide un jeune cavalier turc, vêtu de somptueux habits; c'était un favori du sultan. Soliman en conçut une vive douleur, et, de rage, il ordonna l'assaut immédiatement. Les Turcs se précipitent à l'improviste, et, massacrant les premières sentinelles, ils arrivent jusqu'aux avant-postes sans causer d'alerte en arrière de la brèche. Cependant des coups de feu retentissent, et les cloches d'alarme sonnent précipitamment. La langue d'Italie accourt, elle arrête l'élan des agresseurs, qui cherchent en vain à forcer le passage. Un combat furieux mêle les combattants, qui disparaissent dans des tourbillons de poussière et de fumée. Les armes seules résonnent, acier contre acier. Assiégés et assiégeants, muets, haletants, trébuchent sur les cadavres et se heurtent en se portant des coups à mort. Aux premiers assaillants renversés d'autres succèdent qui passent par-dessus leurs corps amoncelés, et les Turcs, plus nombreux, commencent à faire reculer les défenseurs épuisés de fatigue.

Ce rempart allait tomber en leur pouvoir, lorsqu'un retour offensif que dirigeait le grand maître en personne amène une troupe fraîche, électrisée par le danger, et qui rétablit bientôt le combat. Exaltés à la voix de leur digne chef, les chevaliers qui l'accompagnent font des prodiges de valeur. Ils pénètrent au coeur de la multitude des Turcs et en font un affreux carnage. Terrassés, percés de tous côtés, les musulmans mollissent, plient et se retirent enfin pour échapper à l'épée chrétienne. Mais, dans la confusion de leur fuite, ils sont mitraillés, hachés par un feu serré d'artillerie qui les prend d'écharpe. Dans ces deux attaques, le corps des janissaires avait perdu ses plus braves soldats.

Soliman voyait avec inquiétude les rangs de son armée s'éclaircir sans avoir encore obtenu le moindre succès. Les généraux turcs, renonçant à une tactique qui ne leur avait pas réussi, essayèrent d'une action d'ensemble dont l'effet devait être de diviser les forces des assiégés, au lieu de ces attaques partielles qui permettaient à la défense de se concentrer sur un même point. En effet, les bastions d'Angleterre, d'Auvergne et d'Espagne furent assaillis en même temps. Le premier courut un grand danger, et le combat y fut assez meurtrier pour que l'ordre de Saint-Jean perdit plusieurs de ses plus braves chevaliers. Les défenseurs des deux autres n'eurent pas autant de peine à repousser leurs adversaires, qui n'avaient point trouvé de brèches assez avancées pour pouvoir atteindre le sommet des remparts.

Si ces trois assauts livrés simultanément avaient été sans succès, ils n'en avaient pas moins prouvé aux Turcs que l'ensemble des attaques était le meilleur système à suivre. Aussi, peu de jours après, Soliman en ordonnât-il quatre autres; et, pour y encourager ses troupes, il leur promit le pillage de la ville. De furieux combats recommencèrent, dans lesquels, suivant leurs phases, le canon et les balles d'abord, puis l'épée et le poignard, firent de part et d'autre d'innombrables victimes. Du côté des assiégés, tout le monde combattait, jusqu'aux prêtres et aux femmes. Les uns portaient de la terre pour réparer les brèches, des pierres pour lancer sur les infidèles; les autres apportaient du pain, du vin, et ranimaient les défaillants.

L'histoire contemporaine a conservé le touchant récit des exploits d'une jeune et belle Grecque, du nom d'Anastasia, qui, dans ces jours de péril, ne voulut point se séparer de son mari qui combattait à côté des chevaliers. Après l'avoir vu tomber criblé de blessures, elle amena ses enfants près de leur père expirant, leur imprima au front le signe de la croix, et les poignarda pour qu'ils ne devinssent pas esclaves. Mais ce n'était pas encore assez pour son fanatisme : elle avait une telle horreur des Turcs, qu'elle jeta ses victimes dans le feu, afin, disait-elle, que leurs corps ne reçussent de la part des musulmans aucune souillure, même après leur mort. Cet héroïque sacrifice accompli, Anastasia se jeta comme une lionne au milieu des Osmanlis, dont plusieurs furent immolés de sa main et tombèrent sur le corps de son époux, auquel elle ne voulait survivre qu'assez de temps pour venger son trépas.

Jamais Rhodes ne s'était vu dans un si grand péril, jamais l'ordre de Saint-Jean n'avait été attaqué par tant d'ennemis à la fois ; jamais non plus il ne montra autant d'héroïsme. Au bastion d'Angleterre, comme à celui d'Auvergne, au bastion d'Italie, ou à celui d'Espagne, l'acharnement du combat épuisa les forces sans affaiblir les courages. Après des chances diverses, l'étendard de la croix put encore reprendre sa place sur des monceaux de cadavres, là où furent un instant plantées les enseignes mahométanes. Plus de trois mille Turcs y restèrent, sans que cette énorme perte de l'ennemi pût contrebalancer celles que la religion avait faites ; et la mort d'un grand nombre de ses défenseurs fut une cause de deuil qu'adoucit médiocrement la joie de la victoire. Le commandeur du Fresnay, celui de Sainte-Camelle, Ollivier de Trissac, Philippe d'Acillan, et beaucoup d'autres étaient parmi les morts.

Le Grand Seigneur avait une fois encore vu ses troupes s'éloigner de ces murs où elles ne rencontraient que la mort. On raconte que ce fier sultan, dans la rage impuissante que lui causa cette nouvelle défaite, ordonna qu'on fit mourir à coups de flèches son général Moustapha, qui était son favori et son beau-frère. Il ne fallut rien moins que les supplications des pachas de l'armée pour faire révoquer cet ordre barbare, que le stupide orgueil de Sa Hautesse daigna changer en un bannissement.

Dans ce moment de découragement où les derniers assauts avaient plongé les Turcs, Rhodes allait être sauvée. Les chevaliers d'Andujar et d'Aussonville venaient d'Europe annonçant l'arrivée prochaine de forces que l'on rassemblait sur les côtes d'Italie, avec des ravitaillements de toute sorte. Dans le camp turc, le sultan, désespérant de s'emparer d'une place qui lui avait déjà coûté si cher, pensait à se retirer. Mais ce que l'héroïsme des assiégés avait produit de déceptions dans l'armée ottomane, la trahison devait le changer en espérances. Déjà le médecin juif, surpris au moment où il lançait aux Turcs une flèche portant une lettre, avait été écartelé. Cet exemple n'avait pas arrêté d'autres traîtres. Un Albanais était allé trouver le sultan, et lui avait affirmé que la ville, aux abois, ne pourrait prolonger longtemps une résistance que la mort ou l'épuisement de ses défenseurs rendait de jour en jour plus difficile. Le grand prieur de Castille, d'Amaral lui-même, avait écrit dans ce sens à Soliman.

Ces perfides communications ranimèrent le courage des assiégeants, et les attaques recommencèrent. Le général qui reçut le commandement des mains de Moustapha poussa vivement les tranchées et les sapes. L'ardeur des Turcs semblait s'être accrue. Elle n'avait d'égale que dans la persévérance ou la résignation des assiégés. Vaincre ou mourir était la pensée unique des chevaliers de l'Hôpital. Dangers, privations, fatigues, rien ne pouvait les ébranler. Il semblait que les survivants eussent à coeur, non-seulement de venger leurs compagnons tués, mais encore de combler par une bravoure plus grande les vides faits dans leurs rangs. Cent fois ils pensèrent être vaincus, cent fois leurs ennemis étonnés reculèrent devant un ennemi qui se jouait de la mort. Un seul, dans cette vaillante milice, manqua à ses devoirs et trahit ses frères en violant les lois sacrées de l'honneur; mais il paya son forfait de la vie. Après avoir vu pendre ses complices, et avoir été dépouillé de l'habit, dans une assemblée des membres de Saint-Jean, d'Amaral avait subi la sentence qui le condamnait à avoir la tête tranchée. Cet exemple terrible fut complété par l'exposition du cadavre sur les principaux bastions : Il y avait trente-quatre jours que les canons turcs battaient en brèche tous les forts à la fois, trente-quatre jours remplis par des combats sans relâche. Chaque heure avait vu des actions meurtrières, sans que les Ottomans eussent réussi à emporter aucune des fortifications de Rhodes. Néanmoins ce n'était plus pour les assiégés qu'une question de temps; car, réduits à leur seul courage, leurs rangs considérablement éclaircis par la mort ou les blessures, sans secours d'Europe, ils comptaient les instants que pourrait durer encore leur résistance. Mais, avec des défenseurs animés par le désespoir et l'idée du martyre, il y avait lieu de croire que Rhodes avait encore de l'héroïsme et des forces à dépenser avant de tomber entre les mains des infidèles.

Malgré la constance de ses troupes, le feu soutenu de son artillerie, et les ravages qu'elle avait faits, Soliman hésitait dans son espoir de réduire la garnison. Les remparts écroulés de tous côtés, les bastions écrasés, offraient aux Turcs des passages où ils eussent pu se présenter sur un large front ; la place était, pour ainsi dire, ouverte; et les janissaires, intimidés, n'osaient encore donner un dernier assaut. Ils savaient trop bien ce qui les attendaient sur ces brèches teintes de leur sang, et avec quel acharnement elles seraient défendues. Ils continuaient à tirer et à creuser des mines, dans l'espoir de facilités sur lesquelles ils comptaient peu. Soliman se voyait au sixième mois de siège, sans que les choses fussent beaucoup plus avancées, et, comprenant de quoi était capable la constance de ces chrétiens à qui il ne pouvait refuser son admiration, il voulut essayer de détacher les habitants d'une cause à laquelle il les supposait moins dévoués que les Hospitaliers. Il espérait que leurs privations, leurs souffrances, et tout ce qu'ils avaient à redouter d'une prise d'assaut, les tourneraient contre les défenseurs et leur inspireraient le désir de capituler. Le sultan usa donc de tous les moyens pour les y amener; mais, dès les premières tentatives, il reconnut qu'elles n'auraient aucun succès, et que, quelle que fût la détresse de la population, le découragement n'était point tel encore que les Rhodiots pussent trouver grâce devant l'inébranlable fermeté des chevaliers de l'Hôpital.
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Capitulation des chevaliers
Soliman eut recours à un autre moyen, et le 10 décembre un drapeau blanc était arboré devant les tranchées. A cette démonstration pacifique, qui semblait être le prélude d'une solution que l'humanité réclamait, le grand maître ne put répondre que par un signal semblable; et, de leur côté, les Ottomans virent flotter sur les remparts en ruines les plis d'un étendard symbole de paix. Deux Turcs se présentèrent avec une lettre du Grand Seigneur pour Villiers de l'Ile-Adam, qui ne tarda pas à leur faire remettre sa réponse; mais cette première démarche fut sans résultat, tant l'idée d'une capitulation répugnait à ceux des membres de l'ordre qui se sentaient encore en état de combattre.

Cependant les principaux lieutenants du grand maître ne pouvaient lui laisser ignorer le véritable état des choses. Les Turcs étaient, sur plusieurs points, maîtres de la crête des remparts. Ils s'y étaient fortifiés de telle façon, que la garnison affaiblie n'avait plus d'espoir de les en déloger. Les munitions manquaient. La disette de vivres ne permettait plus que de faibles distributions aux soldats. En un mot, la situation, qui empirait chaque jour, avait pris une physionomie de plus en plus sombre. Rhodes semblait ne plus avoir que quelques heures devant elle.

Dans ces tristes conjonctures, l'Ile-Adam assembla le chapitre pour délibérer sur ce que l'honneur et le devoir pourraient inspirer encore de dévouement, ou permettre de sacrifices à la conservation des habitants. Il y fut exposé qu'à côté d'une population, infailliblement passée au fil de l'épée, ou emmenée en esclavage, si Rhodes était prise d'assaut, tous les objets de la vénération de l'ordre de Saint-Jean, églises, reliques des saints, sépultures des grands maîtres et des religieux de l'Hôpital, seraient foulés aux pieds des infidèles, dont le fanatisme se donnerait carrière, en commettant tous les sacrilèges que la haine du nom chrétien pourrait leur inspirer.

L'âme de Villiers de l'Ile-Adam, contristée devant ce lugubre et saisissant tableau, en ressentit une vive émotion. Le grand maître, qui ne voulait pour lui-même d'autre linceul que sa cotte d'armes, et pour tombeau que la brèche, se laissa insensiblement gagner à la pitié pour la population qui l'entourait. Les dignitaires survivants lui représentaient qu'ils étaient tous prêts à mourir à ses côtés, à répandre ce que les Turcs leur avaient laissé de sang, mais qu'ils considéraient l'honneur comme satisfait, après six mois d'un siège meurtrier, après la perte de presque tous les religieux. Dans leur âme et conscience le devoir n'exigeait pas d'eux, maintenant qu'ils étaient sans ressources et sans moyens de se défendre efficacement, de sacrifier tant de vies en faisant couler le sang des femmes et des enfants. A leurs yeux une capitulation honorable était l'unique moyen d'éviter ces catastrophes dont l'idée seule faisait frémir.

Il fut donc résolu, dans cette assemblée suprême, qu'on prêterait l'oreille aux ouvertures du sultan. Des pourparlers eurent lieu en effet. De nombreux messages furent échangés, pendant lesquels les échos étonnés ne retentissaient plus des détonations de l'artillerie. On respirait dans les deux partis. Cependant la pensée de remettre aux mains des mahométans cette place, qui, depuis plus de deux cents ans, était le siège de l'ordre de Saint-Jean, le boulevard de la religion chrétienne en Orient, torturait l'âme du grand maître et de ses chevaliers, qui, ne pouvant se résoudre à capituler, eussent préféré mourir les armes à la main.

Soliman, voyant les préliminaires de l'acte de reddition qu'il souhaitait traîner en longueur, fit recommencer les attaques le 18 décembre. Au point où les Turcs étaient arrivés, si la défense pouvait continuer d'être héroïque, elle se voyait impuissante à empêcher l'ennemi de gagner du terrain. On perdit encore du monde de part et d'autre. Les infidèles s'étendaient sur les remparts, qu'ils occupaient presque entièrement, et Villiers de l'Ile-Adam hésitait encore, tournant des regards pleins d'anxiété du côté de l'Occident. Aucune voile ne se montrait à l'horizon.

Cependant les choses eussent pu changer de face, si l'Europe n'était pas restée sourde au canon qui grondait sur ce rivage en deuil de tant de héros, et si elle eût envoyé quelques secours à Rhodes. Comme d'Aubusson en 1480, Villiers de l'Ile-Adam aurait eu la gloire de voir, une fois de plus, les ennemis acharnés de la croix lever le siège. Mais l'ordre était complètement abandonné, tandis que les Turcs, en ce moment même, se ravitaillaient et recevaient un corps de quinze mille combattants venus des frontières de la Perse. Tout était désespéré pour les chrétiens.

La défense avait été si terrible et si fatale à ses soldats, que Soliman, maître partout de l'enceinte de la ville, redoutait un combat qui pouvait se prolonger avec tout l'acharnement du désespoir. Il se montra plus facile à reprendre les négociations, et plus accommodant dans leur discussion qu'on n'aurait osé l'espérer. Il envoya un de ses pachas dire au grand maître qu'il désirait le voir. Villiers de l'Ile-Adam dut subir la rude nécessité de se rendre dans le camp turc, accompagné de quelques chevaliers. Le sultan tenait en ce moment conseil sous sa tente, avec les principaux officiers de son armée, et le vénérable chef de Saint-Jean fut obligé d'attendre, exposé à la pluie, avant d'être introduit auprès de Sa Hautesse. Enfin le Grand Seigneur l'admit en sa présence, et lorsqu'il fut revenu de l'étonnement que lui causa la vue de ce vieillard courbé sous le poids des veilles et des fatigues qu'avait entraînées pour son commandement un siège si long, il laissa tomber sur lui un regard moins hautain, et sa pitié fut le premier hommage qu'il rendit à ce héros. L'Ile-Adam essaya d'invoquer en faveur de Rhodes la parole du sultan Bajazet, qui avait garanti à d'Aubusson, « pour lui et ses successeurs, la libre possession de cette île, en son nom et en celui de ses descendants, » et le grand maître présenta la charte revêtue du sceau de son aïeul à Soliman, qui, loin de la reconnaître, la déchira et la foula aux pieds.

Après ce premier incident, qui ne faisait rien augurer de bon de l'entrevue, elle devint pourtant plus cordiale. L'empereur, touché de la résignation pleine de dignité qui se peignait sur les traits du grand maître, exprima « ses regrets d obliger un vieillard à quitter sa demeure. » Les écrivains du temps assurent même que, dans sa sympathique admiration pour le noble caractère qu'avait montré l'Ile-Adam, le padichah turc « lui offrit de grandes dignités, s'il voulait le servir et abjurer sa religion. » — On devine quelle fut la réponse du grand maître. — Ajoutons seulement quelle augmenta l'estime que Soliman avait conçue pour cet homme illustre. Dans cette disposition d'esprit, il se départit des rigueurs que sa nature violente et l'état des assiégés lui avaient d'abord inspirées. Se rappelant les pertes qu'il avait faites : soixante-quatre mille de ses soldats tués, cinquante mille morts de maladies, il se montra plus conciliant; et, débattant avec douceur les clauses de la capitulation à laquelle se soumettait le grand maître, il ne se refusa pas à ce qu'elle fût aussi honorable que possible, en la rendant moins dure pour l'ordre de Saint-Jean.

Par ce traité, toutes les possessions de la religion en Asie, et les Iles ou forts qui en relevaient, devaient naturellement être remis aux mains des Turcs. Il fut permis aux chevaliers de s'embarquer avec tout ce qui leur appartenait : effets mobiliers, vases sacrés, archives, argent, et même artillerie des galères nécessaires pour les emmener. Les habitants qui voudraient suivre la fortune des membres de l'Hôpital furent autorisés à les accompagner. Le sultan promettait, en outre, que les églises ne seraient pas profanées, et que l'exercice du culte chrétien y serait toléré. Cette capitulation fut signée le 24 décembre 1522, après plus de six mois d'un siège soutenu par cinq mille chrétiens contre deux cent mille mahométans. L'acte qui mettait enfin Rhodes au pouvoir des Osmanlis était consommé, et il ne restait plus aux membres de l'Hôpital qu'à préparer leur évacuation de cette ville, où ils laissaient un si grand nombre de leurs frères couchés dans une terre tout imprégnée de leur sang.

Les Turcs attendaient le moment d'entrer dans Rhodes, et de voir enfin cette place devant laquelle ils avaient été, arrêtés si longtemps, malgré tous leurs efforts; et, pour être juste, disons malgré une intrépidité digne de leurs adversaires. Soliman fut curieux d'en approcher et de visiter l'intérieur de cette forteresse qui avait si vaillamment, et avec une si faible garnison, tenu ses armes en échec. Ce ne fut pas sans admiration pour le courage et l'abnégation des chevaliers que le sultan y pénétra à travers des monceaux de ruines. Il voulut également voir le chef de l'Hôpital dans son palais. L'Ile-Adam vint au-devant du vainqueur, et s'apprêtait à s'incliner, lorsque le sultan le retint. Apprenant que le grand maître faisait à la hâte ses préparatifs de départ, il lui offrit tout le délai qui lui serait nécessaire pour ces tristes apprêts et l'enlèvement de tout ce qui pourrait être de quelque intérêt pour lui ou ses religieux.

Enfin, le 1er janvier 1523, les débris de l'ordre de Saint-Jean, échappés aux coups des infidèles, abandonnèrent l'île de Rhodes. Après un magistère qui avait duré à peine deux années, Villiers de l'Ile-Adam en fut le dernier grand maître. La prophétie du traître d'Amaral s'accomplissait. On raconte que la prise de possession par les Ottomans eut lieu le jour de Noël, pendant que le pape Adrien célébrait la messe à Saint-Pierre. Durant l'office une pierre se détacha de la corniche, et roula aux pieds du souverain pontife. L'émotion fut grande dans la basilique; et comme, dans ce moment, les esprits étaient avec anxiété préoccupés du siège de Rhodes, cet accident fut interprété comme un triste présage de l'issue qu'aurait la lutte héroïque soutenue par les frères de l'Hôpital.

On se demande comment l'Europe a laissé tomber Rhodes, comment la catholicité a permis que l'Islam lui arrachât ce boulevard dont les défenseurs lui avaient donné tant de preuves de dévouement, et qui, en contrebalançant dans la Méditerranée la puissance navale des Ottomans, avait contribué à arrêter les progrès de leurs incursions sur les confins de l'Italie. C'est que les circonstances au milieu desquelles Soliman entreprit d'assiéger Rhodes étaient toutes en sa faveur. La France, occupée de sa guerre malheureuse avec l'Espagne, était incapable de secourir l'ordre de Saint-Jean. Ce que François Ier ne pouvait faire, Charles-Quint ne le voulait pas, avec le risque de compromettre les grands intérêts pour lesquels il combattait dans les plaines du Milanais. L'Italie, engagée dans cette lutte, n'avait aucune force disponible. Le pape était impuissant par lui-même. La république de Gênes avait pris parti pour Charles, et lui devait toutes ses forces. La Hongrie était abattue. Quant à la république de Venise, on sait ses traditions : ambitieuse et jalouse, aspirant à l'empire maritime, elle ne voyait pas sans déplaisir la marine redoutée de Saint-Jean; et, au fond du coeur, elle éprouvait une secrète joie de la voir anéantie. Faux calcul, cependant ; car la chute de Rhodes compromettait infailliblement les possessions vénitiennes dans la Méditerranée. Et, en effet, Candie, Chypre, ne tardèrent pas à tomber aux mains du vainqueur des chevaliers de l'Hôpital, sans que les efforts du lion de Saint-Marc à la bataille de Lépante, cinquante ans plus tard, aient réussi à rendre à la république ce qu'elle avait perdu.

Villiers de l'Ile-Adam avait fait embarquer, au pied de la tour Saint-Michel, ses compagnons d'infortune avec ce qu'ils pouvaient emporter de Rhodes, où ils laissaient les souvenirs sanglants de leur dévouement, ainsi que la trace impérissable de leur gloire. Quelques galères peintes de noir, en signe de deuil, les reçurent; et ils levèrent l'ancre sans qu'aucun étendard y fût déployé comme aux jours de leurs courses victorieuses. Une seule bannière flottait à mi-mât du navire que montait le grand maître : c'était celle de Notre-Dame, avec ces mots : Afflictis spes mea rebus : « Dans mon malheur tu es mon espoir. » Le départ eut lieu de nuit, afin que l'obscurité leur épargnât la douleur de distinguer ces tours et ces murs pour la conservation desquels ils avaient versé leur meilleur sang.

Quand le jour parut, les exilés étaient déjà loin. Ils faisaient voile vers Candie, où la flotte relâcha, après avoir essuyé des coups de vent qui lui firent éprouver de funestes avaries, et causèrent la perte de quelques-uns des transports. De là Villiers de l'Ile-Adam passa en Sicile, et conduisit les débris de son ordre dans les Etats de l'Église. A Rome, il reçut l'accueil que lui méritaient ses vertus et ses malheurs. Le pape envoya au-devant de l'illustre chef de l'Hôpital, pour lui faire honneur, toute sa maison en habits de cérémonie; les cardinaux faisaient partie du cortège, et l'ambassadeur de France, Montmorency, se joignit à eux. Le souverain pontife le reçut avec des témoignages de la plus touchante admiration pour le dévouement dont il avait fait preuve; il lui fit donner un siège au milieu des cardinaux, et lui prodigua les épithètes les plus flatteuses, en l'appelant « le champion et le défenseur de la foi catholique. » De Rome l'Ile-Adam passa à Viterbe, où il s'établit avec ses religieux, en attendant des temps meilleurs.
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L'ordre de Saint-Jean passe en Occident, et s'établit à Malte
Cependant le grand maître ne pouvait renoncer à l'espoir de rentrer dans Rhodes. Dans ce but, il avait fait plusieurs tentatives auprès de Charles-Quint et du roi d'Angleterre ; mais elles n'aboutirent alors à aucun résultat. Le roi de France eût bien désiré venir en aide à l'ordre de Saint-Jean, dont la glorieuse défense avait exalté son esprit chevaleresque ; mais que pouvait François Ier, alors prisonnier à Madrid ? Malgré les obstacles qu'il rencontrait, Villiers de l'Ile-Adam était vivement préoccupé des destinées futures de son ordre. Il aspirait à lui créer un centre nouveau, où il pût s'établir avec indépendance en continuant ses nobles traditions. Le siège de Rhodes avait réduit le nombre des chevaliers de l'Hôpital à un chiffre qui ne leur permettait plus de songer à une conquête, comme au temps de Foulques de Villaret. Ils s'adressèrent, dans leur détresse, à la générosité d'un prince auquel ils offraient en échange l'appui de leurs bras contre les ennemis de la religion. Les infidèles n'étaient pas redoutables seulement dans les mers du Levant, leurs corsaires se donnaient carrière dans toute la Méditerranée, et les côtes italiennes avaient tout à craindre de leurs incursions. Charles-Quint, maître alors de la Sicile et des îles voisines, comprit tout le parti qu'il pourrait tirer des intrépides compagnons de l'Ile-Adam. Pour mettre ses possessions à l'abri des entreprises des Turcs ou des pirates barbaresques qu'il avait vaincus, mais dont il n'avait pu détruire les repaires, il leur offrit les îles de Malte et de Goze en toute propriété, ainsi que Tripoli de Barbarie. Villiers de l'Ile-Adam en prit possession au commencement de l'année 1530, et lui-même fit son entrée à Malte le 26 octobre suivant.

On sait par quels glorieux exploits les chevaliers de Malte se montrèrent les dignes continuateurs des vertus guerrières qui avaient fait la renommée des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem et de Rhodes. Partout où fut le siège de cette illustre confrérie, ses membres de la langue de France y furent au premier rang. Les nobles écussons que les Turcs et l'admirable climat de Rhodes ont conservés intacts jusqu'à nos jours, sont pour notre génération autant de témoignages de la part que nos devanciers ont prise si largement aux grands faits qui prouvent qu'alors, comme aujourd'hui, la France était l'avant-garde de la civilisation chrétienne sur ces rivages, où la barbarie asiatique de tous les temps n'a su qu'entasser les misères des populations sur les ruines des villes.
Sources : Histoire des Chevaliers de Rhodes, depuis la création de l'Ordre à Jérusalem, jusqu'à la capitulation à Rhodes. Par Eugène Flandrin. Editeurs Alfred Mame et fils, Tours. 1873. Sources : Archives.org

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