Origines de l'Ordre

Chapitre-XI — Création de la langue de Castille et de Portugal
Création de la langue de Castille et de Portugal. — Commencement d'exécution des projets de Mahomet II contre Rhodes. — Alliance du grand maître avec le chah de Perse.

La fin du magistère de Jacques de Milly ne fut pas troublée seulement par les appréhensions que pouvaient causer les périls extérieurs. Des divisions graves agitèrent le couvent. On vit renaître la vieille querelle que la jalousie avait engendrée entre les différentes langues, au sujet des dignités que l'usage avait admises comme appartenant à chacune d'elles. Le chapitre tenu en 1446, à Rome, pendant l'administration de Jean de Lastic, avait apaisé momentanément les discussions soulevées par les mêmes motifs, sans en détruire la cause, et l'antagonisme resté vivace entre les diverses fractions de l'ordre, fortifié par le temps, se redressait plus intraitable que jamais. Deux camps étaient toujours en présence : dans l'un figuraient les trois langues françaises, dites de Provence, d'Auvergne et de France; celles d'Espagne, d'Italie, d'Angleterre et d'Allemagne étaient dans l'autre. Si, de ce côté, la supériorité numérique appartenait aux nationalités représentées, du côté opposé, c'était le nombre des chevaliers qui l'emportait. Cependant le grand maître était parvenu, à force de douceur et de bons conseils, à calmer les esprits; mais sa mort fut le signal d'une recrudescence d'irritation.

Le choix d'Aymar du Puy, prieur d'Auvergne, pour remplir la charge de lieutenant du magistère, en attendant la nomination d'un nouveau grand maître, occasionna une nouvelle explosion de rancunes et de querelles. Il n'y avait pas trois jours que les obsèques de Jacques de Milly avaient eu lieu, que déjà les dissentiments renaissaient, provoqués par l'élection prochaine. Les récalcitrants commencèrent par objecter qu'il n'était pas équitable que, tandis que les trois langues françaises étaient représentées par six électeurs, les autres n'en eussent que quatre en tout; et ils demandèrent impérieusement qu'il leur en fût accordé deux de plus, afin de contrebalancer l'influence de leurs rivaux. Les exigences nouvelles ne s'arrêtèrent point là, et bientôt commença avec plus de véhémence que jamais la discussion relative aux charges occupées par les diverses langues. A très-peu d'exceptions près, comme on a pu le voir, les grands maîtres avaient été choisis parmi les chevaliers français; de plus, une notable portion des principales dignités leur appartenait. Il en était déjà résulté en maintes circonstances, dans les autres compagnies de l'ordre, des murmures qui, traduits en mécontentements sérieux, prirent à cette époque toute la gravité d'une dissidence et presque d'une rébellion. Malgré les remontrances des principaux chefs, notamment du commandeur Pierre d'Aubusson, qui s'efforçait de faire ressortir aux yeux des mécontents les privilèges propres à chacune des langues, et leur représentait qu'elles aussi avaient des dignités qui leur étaient exclusivement réservées, l'irritation ne se calmait pas. En ce qui touchait les hauts emplois remplis par les Français, ceux-ci revenaient à leur principal argument : que la fondation de l'Hôpital avait une origine toute française, que pendant longtemps l'ordre ne s'était recruté que de Français ; et ils ajoutaient qu'ils n'avaient admis les autres nations à recevoir l'habit d'hospitalier que par courtoisie et fraternité d'armes; qu'il était conséquemment de toute justice que les chevaliers de France eussent la prééminence dans la distribution des grades ou des emplois; mais tous ces raisonnements, si fondés qu'ils fussent, ne persuadèrent pas les meneurs des langues mécontentes, et celles-ci gardèrent leur ressentiment.
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Création de la langue de Castille et de Portugal
Les esprits étaient loin d'être calmés, et il eût été difficile de prévoir la fin de ce conflit, quand il fallut procéder à l'élection du grand maître. Quelle fut la pensée qui présida aux votes ? Rien ne l'indique. Mais, sans doute, c'est dans l'intention des principaux chevaliers d'étouffer la zizanie qui avait surgi entre les langues, qu'il faut chercher le secret du choix qui intervint, et qui porta sur un Castillan, Pierre Raymond Zacosta, châtelain d'Emposte.

Le premier soin de ce grand maître fut d'essayer de fermer à jamais la porte du couvent aux querelles qui avaient précédé son élection. Dans ce but, il ne tarda pas à réunir à Rome un chapitre général, qu'il alla présider. Les membres espagnols, se croyant forts de l'appui que leur prêterait le nouveau chef de l'ordre, y revinrent encore sur le passé, et se plaignirent que sans égard pour leur nombre le chapitre les maintînt en une seule langue, ne disposant que de deux voix, tandis que les Français se partageaient en trois langues, avec six voix, ce qui n'était pas en proportion avec leur effectif. Les membres français, jaloux de maintenir leur supériorité, ne consentaient à rien changer à l'usage établi depuis tant d'années; mais le grand maître et le conseil en jugèrent autrement, et, afin d'ôter tout prétexte de plaintes aux chevaliers d'Espagne, ils décidèrent de partager leur nation en deux branches, dont l'une s'appellerait langue d'Aragon, et l'autre prendrait le nom de langue de Castille et Portugal. La première continua à se composer des Aragonais, Catalans et Navarrais; dans la nouvelle furent compris tous les chevaliers des autres nationalités de la Péninsule. Enfin, pour donner pleine satisfaction à ces deux compagnies, on assigna à leur bailli conventuel l'office de grand chancelier de l'ordre, créé pour la circonstance. Cette dignité nouvelle, en augmentant le nombre de celles réservées déjà aux fractions de l'ordre qui étaient étrangères à la France, devait équilibrer la balance entre les charges attribuées aux divers groupes d'hospitaliers.
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Commencement d'exécution des projets de Mahomet II contre Rhodes
Les dangers que courait Rhodes grandissaient toujours. Ils étaient d'autant plus à redouter que le grand maître avait alors moins de moyens de les conjurer. Les armements incessants qu'il avait fallu entretenir, les courses que les galères avaient dû faire, les fortifications qu'il avait été nécessaire de rétablir ou de créer, tous ces fruits de la crainte qu'inspiraient les desseins de Mahomet II, avaient encore une fois épuisé le trésor de Saint-Jean. Le sultan faisait d'immenses préparatifs, tout en dissimulant ses projets sous le voile d'un traité de paix, qu'il offrit inopinément à la signature de Raymond Zacosta. Si le Grand Seigneur cherchait à tromper la bonne foi de son ennemi, celui-ci, de son côté, feignait de croire à sa sincérité, et chacun d'eux ne continuait pas moins les apprêts d'une lutte qui ne pouvait être que sanglante entre adversaires dont l'un serait certainement aussi opiniâtre à se défendre que l'autre pourrait se montrer fougueux dans l'attaque.

Le grand maître, en prévision d'un siège sur lequel les préparatifs et les menaces du sultan ne lui laissaient pas d'illusions possibles, divisa la ville de Rhodes en quartiers auxquels on donna le nom de Postes, et à chacun desquels était attribuée une partie des fortifications, qui emprunta son nom à la langue chargée de sa défense.

Zacosta, qui dissimulait son incrédulité relativement aux intentions pacifiques que le Grand Seigneur manifestait, avait envoyé à Constantinople le chevalier Antoine Carron, avec mission de traiter avec le sultan d'une trêve honorable pour tous deux. Celui-ci, de son côté, avait mandé à Rhodes un effendi chargé en apparence de s'entendre avec le grand maître sur les bases d'un arrangement qui pourrait assurer la paix entre la croix et l'islam. Mais Mahomet y mettait une condition sur l'inadmissibilité de laquelle il devait être fixé : c'était le paiement d'un tribut par l'ordre de Saint-Jean. Lorsque cette exigence fut formulée devant le chef de l'Hôpital, il ne put contenir son indignation ; et, hors de lui, il fit le serment qu'il « préférerait la mort à une semblable faiblesse, dont lui et l'ordre tout entier porteraient à jamais la tache. » Les pourparlers cessèrent, et il ne fut plus question de paix.

En conséquence, et dans l'attente des graves événements dont l'avenir devait amener l'accomplissement, Zacosta ne négligea rien pour que Rhodes présentât à l'ennemi un front invulnérable. La tour Saint-Michel défendait le principal port; mais la Darse, où se trouvait l'arsenal, n'était pas suffisamment protégée. Afin de rendre moins vulnérable cette partie de la ville, le grand maître y fit élever, sur des rochers à fleur d'eau, un nouveau fort auquel il consacra les revenus de sa châtellenie d'Emposte. Le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, instruit des dangers qui menaçaient le couvent, fit don à l'ordre de Saint-Jean d'une somme de douze mille écus d'or, destinés à la construction de cet ouvrage. Pour se procurer d'autres ressources pécuniaires indispensables, le grand maître prit plusieurs mesures fiscales, entre autres celle d'un impôt de 2 pour 100 sur toutes les marchandises entrant à Rhodes. Les religieux eux-mêmes n'en étaient pas exempts. On appelait cette contribution le droit de la chaîne du port, parce qu'il fallait l'acquitter avant que celle-ci s'abaissât. Il fût exclusivement employé aux fortifications.

Tout faisait prévoir au grand maître une attaque prochaine. Les courses incessantes des corsaires turcs, qui portaient le pillage et l'incendie sur tous les rivages où flottait l'étendard de Saint-Jean, la prise de Mytilène, île alliée de la religion, et où furent massacrés un grand nombre de chevaliers accourus à sa défense, étaient autant de préludes par lesquels Mahomet II semblait annoncer son arrivée sous les murs de Rhodes. Pressé par le temps, menacé par les événements, Zacosta dut s'adresser aux maisons de l'ordre en Occident, pour qu'elles missent toutes leurs ressources à sa disposition. Mais ce chef si prévoyant, qui n'avait rien négligé pour que l'Hôpital fût en mesure de soutenir une guerre qui, selon toutes les probabilités, devait être terrible, eut la douleur de voir ses avis méconnus, sa prudence traitée de pusillanimité. Non contents de cette injustice, certains commandeurs, résidant en Europe, importunés par les demandes d'argent qui se répétaient sous prétexte des besoins de la religion, soit pour les fortifications de Rhodes, soit pour des approvisionnements de guerre, ne craignirent pas de calomnier le grand maître, en l'accusant auprès du souverain pontife de vouloir amasser de grands biens pour lui et les siens, qui acquéraient des terres et des seigneuries aux dépens du trésor de l'ordre.

Afin de remettre les choses sous leur vrai jour et de ramener les chevaliers de leurs préjugés malveillants, et des illusions dangereuses dans lesquelles ils s'endormaient loin du théâtre des événements futurs, Raymond crut devoir passer en Europe, malgré son grand âge. Il se rendit en hâte à Rome, où le pape avait convoqué un chapitre général de Saint-Jean. Le grand maître y exposa ses griefs ainsi que la situation de Rhodes, et il n'eut pas de peine à persuader ceux qui l'écoutèrent. Par la peinture qu'il fit des dangers que courait la religion, non-seulement il se disculpa facilement, mais encore il réussit à entraîner ses frères à la défense du couvent contre le plus terrible ennemi qui l'eût encore menacé. Pie II, servant d'auxiliaire au vénérable chef de la milice hospitalière, joignit ses exhortations à celles qu'il avait fait entendre, et de cette solennelle réunion émana le projet d'une nouvelle guerre sainte contre les infidèles.

Le souverain pontife fut puissamment aidé par la république de Venise, qui, de son côté, était fort en peine pour ses possessions de Morée. Se voyant sur le point de les perdre, elle seconda de tout son pouvoir la publication d'une croisade (1463). Elle fut prêchée dans toute la chrétienté. Comme dans toutes les circonstances semblables, des indulgences furent attachées à la prise de la croix. La prédication eut pour résultat l'armement de neuf galères montées et commandées par des Vénitiens, que l'on adjoignit à dix autres dont la république de Saint-Marc se réservait de faire les frais. Cette flottille alla rejoindre celle qui se trouvait dans les eaux de la Morée, et qui comptait déjà trente-deux voiles.

Les rois de France, de Naples et de Hongrie, le duc de Bourgogne, le doge de Venise et le souverain pontife lui-même avaient promis d'aller en personne combattre les Turcs. Tous ces princes s'étaient donné rendez-vous à Ancône. Sa Sainteté y était arrivée, et le doge, quoique dans un âge très-avancé, vint l'y rejoindre sur sa flotte; mais au moment où le pape allait s'embarquer, sa mort coupa court à ces projets belliqueux, qui furent abandonnés par les autres croisés. La nouvelle en parvint à Constantinople, et Mahomet y vit un nouvel encouragement pour presser plus que jamais les apprêts de la guerre qu'il méditait.

La démarche de Zacosta à Rome, et Pl'loqnent plaidoyer par lequel il y gagna la cause de la religion, furent comme le testament « in articulo mortis » de ce grand maître, qui mourut subitement. Le successeur de Pie II lui fit faire des obsèques dignes de la haute dignité dont il avait été revêtu, et voulut que son inhumation eût lieu dans l'ancienne basilique de Saint-Pierre, où on lui éleva un mausolée magnifique.

Quand il s'agit de donner un successeur à Raymond Zacosta, on vit se produire dans la répartition des voix un fait qui ne s'était point encore présenté; ce fut l'égalité des suffrages entre les candidats. Le grand prieur de Saint-Gilles, Raymond Ricard ou Richard, et Jean-Baptiste des Ursins, prieur de Rome, étaient les rivaux dont les mérites tenaient la balance en équilibre. Cependant, comme il fallait un élu, ce fut le second qui l'emporta, à la grande satisfaction des Rhodiens. Trois jours de réjouissance furent accordés à la population, comme consécration du contentement général que causait le résultat du vote.

En attendant l'arrivée du nouveau grand maître, le prieur de Catalogne, qui avait le titre intérimaire de régent, ainsi que le prieur de Lombardie et Jean d'Arzon, lieutenant du maréchal, que le conseil lui avaient adjoints, usèrent de l'autorité dont ils étaient revêtus pour compléter les mesures défensives que nécessitait la situation toujours alarmante où se trouvait Rhodes. Ils or donnèrent entre autres travaux pressés l'achèvement du château d'Archanghelos, commencé sous Jacques de Milly.

Des Ursins, comme son prédécesseur, était trop pénétré de la réalité des périls qui menaçaient la religion pour ne pas tout mettre en oeuvre afin de les conjurer. Dès son arrivée au couvent, il convoqua auprès de lui tous ceux de ses frères qui, par leur âge et leur bravoure éprouvée, pouvaient servir le plus énergiquement dans la guerre présumée. Pour augmenter les ressources du trésor, il fit battre monnaie au moyen de vieux vases d'or et d'argent, marqués aux armes de Villeneuve, que l'on conservait dans la sacristie du couvent, et qui étaient hors d'usage. De son bien privé, le grand maître donna quatre cents marcs d'argent, et fit transformer en écus six cents autres marcs d'argenterie appartenant au magistère.

A cette époque, on comptait quatre cent cinquante religieux présents à Rhodes. L'administration du couvent exigeait de la part de son chef une part de ses soins, non moins grande que celle qu'il accordait aux mesures militaires. Aussi y apportait-il un zèle égal, et dans, les discussions du conseil les questions de religion, de discipline, étaient traitées par lui avec autant d'intérêt que celles qui touchaient à l'organisation de la défense de Rhodes. Un chevalier d'un grand nom, Pierre d'Aubusson, qui avait déjà rendu des services signalés à l'Hôpital, pouvait être d'un grand secours au sein des délibérations du chapitre. Afin qu'il pût y prendre part, des Ursins fit préalablement adopter la création d'un nouvel office qui lui fut conféré, celui de bailli capitulaire, c'est-à-dire entrant au conseil. Cette charge fut réservée, à l'avenir, pour la langue d'Auvergne, à laquelle appartenait le nouveau dignitaire, et dont les membres nombreux étaient tous de braves chevaliers.

Contre toute attente, Mahomet II apporta des retards à l'exécution de ses projets. La peste ravageait Constantinople, et le sultan, lui-même malade, dut ajourner son entreprise contre Rhodes. Des Ursins ne s'en prépara pas moins à la guerre, et fit tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas être pris au dépourvu. Toutes les dispositions de combat eurent lieu comme en présence de l'ennemi. Le poste de chaque section de combattants lui fut assigné. Cinquante hommes furent placés, sous les ordres d'un chevalier, dans la tour Saint-Nicolas. Les deux autres châteaux du port reçurent également une garnison. Le prieur de Toulouse s'offrit à garder le môle avec sa tour, et prit comme second le chevalier Jacques d'Aquins. La tour de Naillac ou de Saint-Michel fut confiée au chevalier Ardouin de Pronave. Ces ouvrages avancés furent garnis de soldats d'élite. Une forte estacade, formée de gros madriers, s'étendait de la tour Saint-Michel à celle de Saint-Jean, barrant le port, dans lequel il était impossible de pénétrer. Chacune des langues dut faire, à ses frais, élargir et creuser la partie des fossés qui s'ouvrait devant les fortifications dont elle avait la garde. On disposa des sentinelles rapprochées, des feux, des cloches, afin de donner l'alarme à la première apparition de l'ennemi. On ajouta de nouvelles murailles aux anciennes. Celles de l'arsenal furent renforcées. On apporta au pied des remparts des masses considérables de terre, de pierres et d'autres matériaux propres à la réparation ou à la consolidation des brèches qui pourraient être faites. Tous ces travaux étaient exécutés sous la direction de Pierre d'Aubusson, qui avait été nommé surintendant des fortifications, et ajoutait à son titre de bailli capitulaire celui de capitaine général de la ville. Sa surveillance devait s'exercer sur tous les postes indistinctement.

Deux grand-croix, avec une escorte de vingt-cinq chevaliers, furent chargés d'explorer le littoral, et de désigner les points qui demanderaient à être fortifiés. Sur leur rapport, le grand maître ordonna la construction immédiate de deux tours sur le rivage, en face de Limonia, et d'un château à Monolitho; ordre fut donné à tous les arquebusiers qui étaient dispersés sur les divers points de rentrer à Rhodes. Enfin, pour augmenter le nombre des défenseurs, on eut recours même aux bannis, qu'une ordonnance rappela, avec les habitants des petites îles sans défense, qui furent internés à Rhodes.

Les chevaliers Grimaud et de Reaumur avaient reçu la direction de l'artillerie. On apporta des soins minutieux à la conservation des magasins. L'arsenal contenant les dépôts d'armes et de munitions fut mis sous bonne garde ; et, par une précaution qui montre à quel point le grand maître était prévoyant, on plaça tout le matériel militaire sous trois clefs dont une resta entre les mains du grand commandeur, dont la seconde était confiée au procureur du trésor, et la troisième à un autre des plus dignes frères, qui fut à ce propos créé prud'homme de l'artillerie.

Il fallait penser aussi aux provisions de bouche : une ordonnance enjoignit à chaque famille de cuire du biscuit pour trois mois. On fit le relevé de toutes les ressources sur lesquelles on pouvait compter en froment, tant pour les habitants que pour les hommes d'armes. Le grand maître rendit un décret qui interdisait, sous les peines les plus sévères, de faire sortir de l'île des vivres de quelque nature qu'ils fussent, ni des huiles, ni des cuirs, ni aucune sorte de munitions de guerre.

Pendant que des Ursins multipliait de tous côtés les moyens de défense, la population était agitée par les prédications de quelques prêtres grecs qui cherchaient à l'entraîner dans la voie d'une hérésie dont la conséquence eût été la séparation complète des Latins. Dans l'état où se trouvaient alors les esprits, le grand maître ne pouvait tolérer la propagation d'idées que l'ordre de Saint-Jean considérait nécessairement comme des erreurs préjudiciables à la vérité et au bien de la religion. Une scission eût, en outre, emprunté aux circonstances du moment une gravité qui aurait pu devenir funeste à la sécurité publique, puisqu'elle aurait créé au sein de la place menacée par les mahométans des intérêts opposés entre les deux familles de chrétiens qui la peuplaient. Des Ursins voulut étouffer à sa naissance une doctrine erronée, qui pouvait compromettre le sort de Rhodes en créant de nouveaux ennemis au milieu même des chevaliers de l'Hôpital. Il prit donc la résolution d'éloigner tous les caloyers, afin de couper le mal dans sa racine.

Le grand maître avait envoyé à Ténédos un navire avec mission d'épier la flotte turque à sa sortie des Dardanelles. Mahomet n'avait pas encore franchi le détroit, et rien n'annonçait qu'il dût s'avancer vers Rhodes. Cependant le sultan ne pouvait se résigner à une inaction complète; et, en attendant le moment où il se mettrait à la tête de son armée, il avait envoyé quelques troupes légères recommencé à l'improviste des descentes sur les côtes de l'île. Mais elles y rencontrèrent partout des chevaliers qui veillaient et leur fit payer cher leur audace. Afin d'empêcher autant que possible ces coups de main qui surprenaient les populations de la campagne sans défense, le grand maître leur donna l'ordre de s'enfermer dans les châteaux. Il fit en outre procéder au dénombrement des habitants, qui furent divisés en trois catégories : celle qui était en état de porter les armes dut aller à Rhodes ; les deux autres, composées des hommes âgés et des femmes avec les enfants, furent réparties dans les divers châteaux de l'île qu'on leur assigna comme retraite, selon la localité qu'ils habitaient. On leur distribua des provisions de grains ; et il leur fut enjoint de laisser leurs bestiaux sous la conduite des vieillards, qui devaient les faire paître pendant le jour, sans s'éloigner. Le soir venu, ou à l'approche de l'ennemi, tous devaient se retirer à l'intérieur des forts, sous la protection des hommes d'armes, auxquels, en cas d'attaque, ils étaient tenus de prêter assistance. Les châteaux d'Archanghelos, de Lindos, de Sclipio, de Catavia, de Villeneuve, et autres, situés sur des élévations, étaient autant d'arches de Noé dans lesquels étaient entassés les paysans, avec leurs troupeaux et ce qu'ils avaient emporté de leurs villages abandonnés, laissant le champ libre à leurs défenseurs ou à leurs farouches ennemis.

Suivant toujours le plan qu'il s'était tracé, Mahomet entreprit de miner les alliances sur lesquelles aurait pu s'appuyer l'ordre de Saint-Jean (1470). Afin d'isoler Rhodes de plus en plus avant de l'attaquer, le sultan résolut de s'emparer de Négrepont, qui était alors une importante possession vénitienne, défendue par une forte garnison, assistée d'une flotte. En apprenant le danger que courait cette île chrétienne, Jean-Baptiste des Ursins, fidèle aux devoirs comme aux traditions de son ordre, lui fit passer des secours sous la conduite de d'Aubusson. Dès le printemps, une escadre nombreuse, portant une armée turque, mouilla dans le canal qui sépare Négrepont du rivage grec. Pendant ce temps, trente-cinq galères que Venise avait envoyées au secours de sa belle colonie étaient venues se ranger près du rivage de Salamine. Ils s'y tenaient immobiles, sans que l'amiral vénitien Canale voulût quitter son ancrage, prétextant qu'il attendait des renforts de Candie.

Les Turcs débarquèrent sans obstacle sur la côte de terre ferme; et, grâce à la proximité de celle de Nègrepont, ils établirent un pont de bateaux qu'ils franchirent pour marcher à l'attaque de la ville. Cinq assauts furent livrés. Vingt mille infidèles avaient déjà péri sans résultat, lorsque leur empereur, qui assistait aux divers combats du haut d'un promontoire où était dressée sa tente, fit débarquer les équipages pour soutenir les assiégeants. C'eût été pour l'amiral vénitien le moment d'assaillir les Turcs, de rompre le pont et d'enfermer toute l'armée musulmane dans l'île, où elle eût été infailliblement prisonnière de guerre ou passée au fil de l'épée. Mais pendant ce temps Canale resta sourd aux remontrances des siens, comme aux avis qu'il recevait de la part des assiégés. Ceux-ci ne s'en battirent pas moins courageusement, et tuèrent plusieurs milliers de Turcs. Malgré une défense désespérée, les remparts de la place furent emportés, et la garnison dut chercher un refuge dans le château, où elle se maintint encore pendant quelques jours. Les héroïques défenseurs de Négrepont furent enfin forcés de consentir à une capitulation qui leur assurait la tête sauve. Par un raffinement de subtilité, le sanguinaire sultan donna l'ordre de scier le malheureux gouverneur ; ce qui, disait-il avec une sauvage ironie, ne le faisait pas manquer à sa parole.

Après la perte de l'une des plus belles possessions de Venise, qu'il avait ignominieusement laissé tomber aux mains des infidèles, Canale se retira à Candie, redoutant le jugement du conseil de la république. En effet, ce tribunal, indigné de sa lâcheté, le condamna à l'exil. On rapporte que ses juges avaient borné leur sévérité à ce châtiment à cause de l'excuse qui fut donnée de sa conduite, et qui était la présence de son jeune fils sur sa galère.

A la suite de cet échec de la religion, des Ursins se crut sur le point d'éprouver à son tour la puissance à laquelle rien ne résistait alors ; car Mahomet II avait fait publier « avec accompagnement de trompettes » la guerre qu'il déclarait aux chevaliers de Rhodes. La première tentative qui succéda à cette manifestation ouverte des intentions du sultan fut dirigée contre le château Saint-Pierre, sur la côte de Lycie. Ce poste devait gêner les opérations que le Grand Seigneur projetait sur ce point du littoral d'Asie Mineure, pour attaquer Rhodes. Encouragé par deux Grecs de la garnison, qui avaient promis de hisser ses soldats avec des cordes, un officier turc avait tenté de surprendre la citadelle. Mais la vigilance des chevaliers à qui la garde en était confiée empêcha le succès de cette perfide machination; les deux traîtres furent découverts, et l'un d'eux, n'ayant pu échapper au supplice qui l'attendait, fut tiré par les quatre membres.

La fidélité de la garnison étant désormais suspecte au commandant du château, il eut recours à des auxiliaires sur le dévouement desquels il pensait du moins pouvoir compter. Il se procura, dit un chroniqueur, de gros chiens, dont le flair exercé leur faisait discerner les chrétiens des Turcs, sur lesquels ils s'élançaient dès qu'ils approchaient. Ces animaux remplissaient encore un autre office: ils étaient, grâce à leur instinct, d'un grand secours aux chrétiens fugitifs, qui cherchaient à se soustraire aux avanies des musulmans, et tentaient de se réfugier dans le château Saint-Pierre. Les chiens allaient au-devant d'eux, les flattaient et les amenaient auprès des chevaliers. Le même chroniqueur raconte à ce sujet qu'un malheureux Grec poursuivi et traqué par des Turcs était sur le point de tomber entre leurs mains, lorsque, pour leur échapper, il se précipita dans une citerne. Il y serait mort de faim sans un des dogues du château qui, l'ayant découvert, lui portait quotidiennement la pitance qu'on lui jetait. Le valet chargé de le soigner, remarquant qu'il maigrissait chaque jour davantage, voulut en découvrir le motif. Il lui vint en pensée que peut-être il ne mangeait pas ce qu'on lui donnait ; et, l'ayant suivi pour s'en assurer, il découvrit la citerne où le chien venait apporter son pain. On en retira le Grec, qui déclara que c'était grâce à cet animal que, depuis plusieurs jours, il avait pu y vivre.
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Alliance du grand maître avec le chah de Perse
Un événement inattendu vint faire diversion aux desseins de Mahomet et donner encore du répit à l'Hôpital. Ouzoun-Hassan-chah était en guerre avec le sultan. Il avait envoyé à Venise un ambassadeur qui avait mission de s'entendre avec le doge, sur une alliance contre les Turcs. Le conseil des Dix, qui, malgré les pertes que Mahomet avait fait subir à Venise, ne voulait pas se compromettre vis-à-vis d'un aussi puissant adversaire, ne prêta pas d'abord l'oreille à ces ouvertures. Mais quand, plus tard, il vit que le souverain de Perse agissait, qu'il avait fait entrer une armée en Anatolie, où les Ottomans perdaient du terrain et lui avaient laissé prendre plusieurs places, la république comprit le parti qu'elle pouvait tirer de cet allié contre un ennemi qui menaçait sans cesse ses possessions. Elle envoya à Ouzoun-Hassan des canons et des canonniers, dont il manquait, avec des munitions.

Désireux de renforcer l'alliance qu'il venait de contracter avec le chah, par l'appui de l'Hôpital, le doge insinua à l'ambassadeur persan d'aller à Rhodes; et il le fit accompagner jusque-là par des galères dont le chef devait le présenter au grand maître. L'envoyé de la cour de Perse proposa à des Ursins de conclure un traité d'alliance offensive et défensive contre Mahomet II, et demanda, au nom de son souverain, que l'ordre lui envoyât des ingénieurs ainsi que les ouvriers nécessaires pour initier ses compatriotes à l'invention récente des armes à feu. Le grand maître, heureux de voir que le chah pouvait devenir un adversaire très-inquiétant pour le sultan, s'empressa de s'assurer son appui et signa un traité avec son envoyé. Il lui accorda en outre le nombre d'artilleurs et d'armuriers nécessaire pour faire l'éducation de l'armée persane, et la munir de canons et de mousquets.

Pendant le temps que durèrent ces négociations, la guerre avait suivi son cours entre les deux princes musulmans, et Ouzoun-Hassan commandant en personne, Mahomet voulut aller lui-même l'attaquer. Trois grandes batailles eurent lieu en trois jours. Les deux premières furent désastreuses pour les Ottomans. La troisième fut sans avantage marqué pour les deux partis; mais les Persans furent si maltraités par l'artillerie turque, à laquelle ils ne pouvaient opposer qu'un très-petit nombre de bouches à feu, qu'ils furent obligés de se retirer et de rentrer en Perse pour réparer leurs pertes, et se préparer à une nouvelle campagne.

Le chah, impatient de recommencer la lutte, revint bientôt en Karamanie avec une nombreuse armée. Il mit le siège devant plusieurs places, qu'il enleva. Les chevaliers, qui s'étaient joints aux troupes persanes, n'avaient pas peu contribué aux revers que venait d'éprouver Mahomet. Le ressentiment qu'il en conçut l'excita à ne pas attendre que le traité d'alliance entre le prince persan et le grand maître portât de nouveaux fruits. Par un énergique et impétueux effort, le sultan repoussa si vigoureusement Ouzoun-Hassan-chah qu'il le força à repasser ses frontières, et, par une succession de victoires sanglantes, il le fit repentir d'avoir cherché un appui auprès de ses plus grands ennemis.
Sources : Histoire des Chevaliers de Rhodes, depuis la création de l'Ordre à Jérusalem, jusqu'à la capitulation à Rhodes. Par Eugène Flandrin. Editeurs Alfred Mame et fils, Tours. 1873. Sources : Archives.org

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