Origines de l'Ordre

Chapitre-X — Un schisme s'introduit dans l'ordre de Saint-Jean
Un schisme s'introduit dans l'ordre de Saint-Jean. — Combat naval de Limisso. — Attaque de Rhodes par les Egyptiens. — Menaces de Mahomet II.

 

Un schisme s'introduit dans l'ordre de Saint-Jean
Par tout ce qui précède on voit que le magistère de Philibert de Naillac fut un des plus remarquables, et que ses éminentes qualités ont porté haut la renommée comme la puissance de son ordre. Un des traits caractéristiques de cette époque de la chevalerie rhodienne, c'est que la France seule, ou à peu près, entretenait le grand état dans lequel se maintenait l'institution de Saint-Jean. Nous avons déjà eu l'occasion de voir que la désobéissance et l'ambition de certains commandeurs ou grands prieurs les avaient poussés à se déclarer indépendants du grand maître; et si les plus timides n'agissaient pas ouvertement, ils n'en étaient pas moins à l'état de religieux insoumis, ou de chevaliers félons, au fond des riches manoirs qu'ils devaient à la bienveillance des grands maîtres. Jamais cette scission entre la maison mère et les établissements d'Europe n'avait été si complète ni si étendue que sous le gouvernement de Philibert.

Deux papes portaient alors la tiare : l'un dans Avignon, l'autre à Rome (1410). A la faveur du schisme né de la concurrence de ces deux pontifes, qui prétendaient à une égale souveraineté, la rébellion s'était enhardie, répandue et consolidée parmi les chevaliers qui prirent parti pour l'un ou pour l'autre des deux antagonistes ; si bien que ceux d'Espagne, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Allemagne, de Bohême, de Hongrie et d'Italie, s'étaient à peu près complètement affranchis des devoirs que leur imposaient les statuts de l'ordre, et principalement de l'obéissance à laquelle ils étaient tenus envers le grand maître, sans parler des autres voeux, qui étaient devenus depuis longtemps lettres mortes. Lances ou argent, rien n'arrivait plus à Rhodes de ces divers pays, et toutes leurs commanderies étaient autant de châteaux féodaux, dont les titulaires vivaient en seigneurs indépendants. L'insubordination de quelques-uns des grands dignitaires de l'Hôpital alla même jusqu'à leur faire élire un grand maître hors du couvent, imitant en cela le funeste et scandaleux exemple donné par les Romains, lorsqu'ils procédèrent à l'élection illégale d'un second pape.

Cette séparation d'une portion aussi notable de la maison de Saint-Jean devait infailliblement produire l'effet le plus désastreux sur la puissance militaire de Rhodes. Il fallait s'attendre à ce que cette rébellion, sans précédent, eût une fâcheuse influence sur les chevaliers demeurés esclaves de leurs devoirs. Cependant les trois langues françaises étaient restées fidèles à la bannière arborée sur le palais magistral de Rhodes, et c'est à elles que revient l'honneur de l'avoir soutenue aussi noblement que vaillamment défendue, au milieu de ces funestes divisions qui ne durèrent pas moins de quarante années. Néanmoins il était impossible au grand maître de tolérer des actes d'indiscipline qui établissaient deux camps dans l'ordre. Il prit donc la résolution de passer en Occident, pour ramener les esprits rebelles, et réformer des abus qui menaçaient l'Hôpital d'une dissolution fatale, et peut-être d'un sort semblable à celui du Temple.

Le grand maître se fit accompagner dans son voyage par Gauthier de Grassi, Luce de Valines, Gonzalve de Funes et Jean Griveau. Philibert, en exposant les griefs que sa haute position lui faisait un devoir d'articuler contre ses religieux, mit facilement le pape dans ses intérêts, qui étaient d'ailleurs ceux de la confrérie tout entière. Le souverain pontife fit tenir deux chapitres généraux, l'un à Nice, l'autre à Aix, à l'effet d'établir de nouveaux statuts qui fissent cesser la discorde dans l'ordre de Saint-Jean.

Vers ce temps, le concile appelé à se prononcer sur la grave question de la double papauté s'assembla à Constance. Naillac y assista, et ce fut même à lui et à ses chevaliers qu'on en confia la garde. Par la sentence qui prononça la déchéance des deux papes rivaux, et mit Martin V à leur place, l'intérêt et l'honneur de la religion étaient sauvegardés. Le grand maître voulut profiter de l'analogie qui existait entre l'élection d'un second pape et celle d'un second chef de l'ordre de l'Hôpital pour faire également révoquer celle-ci. Le concile fit droit à sa juste demande, et Philibert parvint à ressaisir intégralement l'autorité que lui avaient déniée ses frères rebelles.

Après ce succès, le grand maître retourna à Rhodes, où il en apporta la bonne nouvelle; et pour donner plus de solennité à l'espèce de restauration de son autorité il ordonna pour le 8 septembre 1418, au couvent même, la tenue d'un chapitre auquel furent convoqués tous les membres réfractaires de l'ordre. Les circonstances au sein desquelles leur rébellion avait pris naissance n'étant plus les mêmes, prieurs, commandeurs ou simples chevaliers avaient beaucoup perdu de la sécurité dans laquelle ils avaient jusque-là maintenu leur indépendance. Un repentir sincère ou forcé se fit jour dans leur âme, et, pour faire amende honorable, en reconnaissant désormais l'autorité unique et absolue du grand maître, ils se rendirent presque tous à l'assemblée du chapitre, où ils ne trouvèrent dans leur supérieur qu'un père indulgent, empressé de leur pardonner. Ce fut le dernier acte du mémorable magistère de Philibert de Naillac, qui, parvenu à un âge extrêmement avancé, semblait ne retenir un reste de vie qu'afin d'avoir, avant de mourir, la joie de voir rentrer sous l'obéissance tous les membres épars et indociles du troupeau de Saint-Jean.

La lieutenance du grand maître qu'il avait exercée pendant une des absences de Philibert de Naillac, et les talents dont il avait fait preuve dans ces hautes fonctions, désignaient le grand prieur de Chypre au choix des chevaliers pour remplir le magistère. Antoine Fluvian ou Flavian, dit de la Rivière, fut donc élu.

Pendant son administration, les forces des Turcs, d'abord divisées et livrées aux fureurs d'une guerre civile, finirent par se réunir autour d'un chef qui s'en fit une armée puissante. C'était Amurat, deuxième du nom, fils de Mahomet Ier. Ce sultan, qui était d'un caractère entreprenant et belliqueux, faisait trembler tous ses voisins. Le prince de Morée se voyait, dans un avenir prochain, dépossédé de tous ses Etats. N'ayant pas le courage de les défendre, il chercha à en tirer du moins parti en trafiquant de ses droits avec la république de Venise. Le premier marché qu'il passa avec elle fut celui qui concernait Lépante, qu'il aliéna moyennant la misérable somme de cinq cents ducats payée annuellement. Patras passa de la même façon sous la protection de Saint-Marc, et Corinthe eut le même sort, ainsi que Modon, Coron, Napoli de Romanie et Argos (1422). Cet exemple était contagieux, aussi bien que la crainte inspirée par les Osmanlis. Aussi fut-il imité par l'empereur Jean Paléologue, qui céda Salonique contre quarante mille écus à Venise. Cette république, dont les possessions s'accroissaient de tout ce que la pusillanimité des princes grecs leur faisait abandonner, trouvait dans celle-ci un excellent poste de surveillance sur l'une de ses plus belles conquêtes, sur Négrepont. Mais cinq années ne purent s'écouler sans qu'Amurat la lui eût arrachée, malgré une défense désespérée qui ne coûta pas moins de sept cent mille ducats au trésor de Saint-Marc.
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Combat naval de Limisso
Le sultan, dont le bras s'étendait au loin, menaçait les chrétiens d'Orient d'un péril imminent du côté de l'Asie Mineure. En outre, le traité conclu entre Philibert de Naillac et le sultan d'Egypte avait été déchiré par le successeur de celui-ci, et la religion ne trouvait plus sur la côte syrienne cette protection que lui avaient assurée, pendant quelques années, les armes des chevaliers, en forçant les Sarrasins à demander la paix. Il était sorti d'Alexandrie une flotte nombreuse, chargée de troupes destinées à attaquer Chypre et Rhodes. L'ordre de Saint-Jean unit ses forces à celles de Lusignan, et une sanglante bataille navale eut lieu devant Limisso. La fortune, cette fois, ne se rangea pas du côté de la croix : l'islam triompha, et le roi tomba entre les mains des infidèles. La captivité de Lusignan ne fut pas la seule conséquence de ce combat malheureux. Le général mahométan, jugeant, à la molle défense des Chypriotes, qu'il n'avait affaire qu'à des hommes de peu de courage, s'enhardit et opéra des descentes sur plusieurs plages de l'île. Les chevaliers de Rhodes ne pouvaient résister seuls à des attaques entreprises par des forces très-supérieures, et les Egyptiens ravagèrent Chypre de tous côtés. Après s'être emparés de Limisso, ils en détruisirent le château, et poussèrent jusqu'à Nicosie. Ils s'acharnèrent principalement sur la grande commanderie de Kolossi, qui appartenait à l'ordre de l'Hôpital. Ils en ruinèrent les édifices, en arrachèrent les arbres, brûlèrent les vignes, se vengeant ainsi des affronts qu'ils avaient reçus dans Alexandrie, et sur d'autres points de leurs côtes, de la part des chevaliers de Rhodes.

La destruction de la commanderie de Kolossi causa à l'ordre de Saint-Jean un préjudice qu'on peut apprécier au moyen d'une pièce trouvée dans ses archives. Elle fait mention d'un marché passé avec un négociant vénitien, pour la vente du sucre fabriqué sur cette propriété de l'Hôpital. Cette denrée se vendait en poudre, et devait, aux conditions du contrat, être livrée « dans des caisses de bois, enveloppées de grosse toile. » La moyenne de la livraison, par an, était de huit cents quintaux, à raison de vingt-cinq ducats par quintal, ce qui représentait environ deux cent quarante mille francs. Quant au revenu total de cette commanderie, on peut l'évaluer approximativement, d'après le chiffre de la responsion qu'elle payait au trésor de l'ordre, et qui, selon les documents authentiques, ne montaient pas à moins de quinze à vingt mille florins d'or, équivalant à près de quatre cent mille francs de notre monnaie. On voit que les ravages exercés à Colossi par les Egyptiens durent occasionner à l'ordre de l'Hôpital une perte très-sensible.

Cependant les succès des infidèles ne furent pas sans être traversés par quelques revers que les chevaliers leur firent essuyer. Cette glorieuse milice étant réellement la seule force qu'eussent à redouter les mahométans, le sultan du Caire nourrissait la pensée de les détruire un seul coup, en s'emparant de Rhodes, entreprise pour le succès de laquelle sa victoire de Chypre lui semblait être un présage certain. Antoine Fluvian, qui était sur ses gardes, ne perdait pas de vue les projets et les préparatifs qui se faisaient à Alexandrie. Il mit tout en oeuvre pour les faire échouer, et manda à tous les prieurs d'Occident d'envoyer au couvent vingt-cinq chevaliers chacun, ajoutant à cet ordre la faculté d'une exemption pécuniaire pour tous ceux à qui leur âge ou leurs infirmités ne permettraient pas de se joindre à leurs frères. Il ordonna, en outre, de grandes provisions d'armes et de munitions de toute espèce. Ces précautions suffirent pour détourner le danger ; car le prince égyptien, en ayant eu connaissance, ajourna ses projets.

Le grand maître ne redoutait pas une attaque à laquelle il s'était préparé; mais il fut assez sage pour ne rien faire qui la provoquât. Il y eut comme une sorte de trêve entre chrétiens et musulmans, pendant laquelle Fluvian prit des mesures pour remédier au mauvais état des finances de l'Hôpital. Le trésor était épuisé par les nécessités d'être toujours prêts à soutenir une guerre imminente, et par l'acquittement des sommes qu'il avait fallu payer pour la rançon du roi de Chypre. L'ordre, qui avait fait l'avance de quinze mille ducats auxquels elle se montait, eut beaucoup de peine à en être remboursé, ce qui ne put avoir lieu que vingt ans plus tard. La pénurie était telle à Rhodes, qu'il fallut engager ou vendre une partie des biens de la religion pour faire face aux dépenses obligées.

Pendant son administration, Antoine Fluvian augmenta le quartier juif, et fonda une infirmerie, qu'il dota de ses propres deniers. Austère dans sa vie privée, il avait proscrit le luxe de son palais, comme n'étant pas, disait-il, l'indispensable attribut de sa haute dignité. Il fit ainsi des économies considérables; elles se montaient, selon d'anciennes chroniques, à deux cent mille ducats, environ deux millions quatre cent mille francs, somme énorme dont le trésor de Saint-Jean hérita à sa mort, qui eut lieu le 29 octobre 1437.

L'unanimité des suffrages appela au magistère Jean Bompart de Lastic, alors grand prieur d'Auvergne, pays auquel il devait son origine. Il avait fait ses premières armes sous Olivier de Clisson, et fut prisonnier des Anglais. En 1395 il était passé à Rhodes pour y prendre l'habit de l'Hôpital. Jean de Cavaillon, grand commandeur, et Jacques Surriette, grand hospitalier, furent chargés d'aller en France lui annoncer son élection. En attendant qu'il pût se rendre à Rhodes, il institua comme lieutenant du magistère le prieur de Rome, Robert de Deane.

L'élection de Lastic fournit le moyen d'apprécier quelle pouvait être alors la force numérique de l'ordre. Il était d'usage, à la mort d'un grand maître, de remettre à chaque chevalier, à titre de don mortuaire, une somme de trois écus. Le trésor de Rhodes était tellement épuisé à cette époque, qu'il fut dans la nécessité d'emprunter treize mille florins d'or pour acquitter cette dette. Le florin ayant une valeur d'environ quatre écus, c'était pour l'ordre une dépense de cinquante-deux mille écus, ce qui représente donc plus de dix-sept mille chevaliers.

Les premiers soins du nouveau grand maître se portèrent sur les défenses qu'il était devenu indispensable de mettre sur le meilleur pied, tant à Rhodes que dans toutes ses dépendances. L'orage, qui depuis longtemps s'amoncelait du côté de l'Orient, était près de fondre sur l'Hôpital. Le souvenir de sa victoire dans les eaux de Limisso continuait à encourager le sultan du Caire. Tout faisait prévoir une attaque de sa part. Pour rendre la situation plus fâcheuse, des nuages se groupaient aussi au nord.

Lastic résolut d'envoyer à Andrinople le prieur de l'église, Jean Morel, dans le but de renouveler la trêve avec Amurat. Les instructions de ce chevalier portaient de faire entendre à ce prince que le grand maître, en cas de refus, le rendait responsable des maux qui s'ensuivraient, et que le sang versé dans une guerre qu'il ne tenait qu'à lui d'éviter retomberait sur sa tête. Mais le sultan fut sourd à ces paroles de paix. Il lui convenait dans ce moment de donner la main à l'Egypte, et de faire cause commune avec elle. Il en résulta une ligue entre les deux chefs de la religion mahométane contre l'ordre de Saint-Jean.
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Attaque de Rhodes par les Egyptiens
Les circonstances étaient critiques, et depuis bien des années un semblable danger n'avait pas menacé les chevaliers. Mais rien ne pouvait ébranler leur courage, et, pleins de confiance en eux-mêmes comme en Dieu, ils veillaient du haut de leurs remparts. L'ennemi parut, après s'être emparé du château de la petite île de Castel-Rosso, que quelques auteurs désignent sous le nom de Château-Roux, voisine de la côte de Caramanie, et dépendant de l'ordre. Les Égyptiens se présentèrent devant Rhodes le 25 septembre 1440. Chacun dans la ville s'attendait à un combat acharné; mais quel ne fut pas Tâtonnement général, quand on vit la flotte mahométane virer de bord et prendre la fuite devant celle de la religion, qui était pourtant bien inférieure en nombre! Les infidèles, vivement poursuivis, parvinrent à s'échapper à la faveur des ténèbres de la nuit. Le lendemain, ils furent rejoints dans les eaux turques de Carathoa, où ils s'étaient disposés de façon à soutenir le choc qu'ils prévoyaient. Leur ligne était imposante. Beaucoup plus étendue que celle des vaisseaux de la religion, elle se présentait dans des conditions de force très-supérieure.

Quelques-uns des chefs de la flotte chrétienne hésitaient à attaquer, lorsque le maréchal de l'ordre, qui commandait, leur remontra que « l'usage chez les chevaliers n'avait jamais été de compter le nombre des ennemis », et qu'il serait indigne d'eux comme de lui de rentrer à Rhodes sans avoir combattu. La bataille s'engagea donc et se prolongea avec acharnement. L'avantage ne se dessinait ni d'un côté ni de l'autre, et la flotte de Saint-Jean, ne pouvant forcer la ligne des Sarrasins, regagna Rhodes en ramenant son chef couvert de blessures. Celle d'Egypte en profita pour s'éloigner et reprendre le chemin d'Alexandrie, où elle alla porter au sultan la nouvelle de l'insuccès de son expédition.

On eût pu croire que ce prince, découragé, renoncerait à ses projets. Mais la sagacité du grand maître ne se laissa aveugler, ni par une trêve demandée, ni par des semblants de traités proposés, et il avait maintenu Rhodes dans le plus formidable état de défense, lorsque les Egyptiens y revinrent quatre ans plus tard. Jean de Lastic, prévoyant l'ardeur de la lutte, avait appelé à lui tous les chevaliers en état de porter les armes. Il avait mandé à Hugues de Sarcus, prieur de France, d'envoyer le plus promptement possible tout ce qu'il pourrait en argent et en munitions de guerre. Il avait imposé les villes de Lango et Lindos à la fourniture et à l'entretien, chacune, d'une galère armée. Toutes les îles avaient été mises dans le meilleur état possible de défense, et, afin de tout prévoir et d'épargner aux habitants une catastrophe devant la responsabilité de laquelle il reculait, Lastic avait donné aux chevaliers qui en avaient la garde la latitude nécessaire pour traiter avec l'ennemi, au cas où la lutte leur deviendrait impossible. Le Saint-Père et le roi d'Aragon avaient été priés de s'intéresser au sort de Rhodes; enfin, et quelque illusoire que fût alors une alliance avec le faible empereur de Constantinople, le grand maître avait signé avec lui un traité dont l'effet moral n'était guère plus efficace que celui qu'il pouvait avoir réellement pour secourir la religion. Telles étaient quelques-unes des dispositions prises à l'extérieur; quant à celles qui concernaient la défense de la ville de Rhodes, on avait ajouté aux fortifications tout ce qui avait paru nécessaire pour en rendre l'attaque plus difficile.

Ce fut à cette place, ainsi mise en état de résistance, que vint se heurter l'armée égyptienne, composée de plus de vingt mille hommes. La flotte mahométane ne fit que paraître en face du port ; elle contourna l'île, et réussit à y débarquer ses troupes, qui, après avoir saccagé toute l'île, s'approchèrent de la place et l'investirent. Le siège dura quarante jours, qui marquèrent autant de défaites pour les infidèles; et, malgré leur fureur, en dépit de leur farouche bravoure, la rage des meilleurs soldats de l'Egypte venait expirer dans leur propre sang, au pied des remparts, sans parvenir à les entamer. Les infidèles durent se résigner à la retraite ; et le sultan apprit un second désastre en voyant revenir ses vaisseaux portant les débris de son armée.

Ce nouvel échec subi par les Egyptiens n'empêcha pas le grand maître, qui connaissait le caractère persévérant du calife, de craindre une seconde invasion et un nouveau siège. Il fit, en conséquence, un appel au zèle des fidèles d'Europe et à l'assistance des princes chrétiens. Ceux-ci n'y répondirent que par des voeux stériles ; mais la gloire récente dont l'ordre venait de se couvrir engagea beaucoup de jeunes gentilshommes à prendre l'habit de Saint Jean. Il s'en présenta un si grand nombre, que Lastic fut obligé d'interdire aux commandeurs d'Occident d'en recevoir plus que leurs commanderies ne pouvaient en entretenir. La garnison de Rhodes vit ainsi combler les vides produits dans ses rangs par les assauts soutenus contre les Sarrasins.

Le peu d'appui que le grand maître avait trouvé auprès des cours chrétiennes lui faisait entrevoir l'avenir sous un jour qui ne laissait pas de l'inquiéter. Il voulut essayer au faire des ressources de la diplomatie, afin d'arriver à un traité de paix. Ce fut par l'entremise de Jacques Coeur, dont les agents étaient accrédités en Egypte, que les conditions en furent débattues, et que l'on arriva à un arrangement.

Dans le même temps (1446), il se tint à Rome, au Vatican, un chapitre général auquel assistèrent, en qualité de représentants du grand maître, Foucaut de la Rochechouart, prieur de France, Robert de Bontil, prieur d'Angleterre, et Raymond Zacosta, châtelain d'Emposte. Parmi les graves questions qui furent traitées dans cette assemblée, la plus délicate et la plus épineuse fut celle des grades ou dignités afférentes à chaque langue. Les chevaliers d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre et d'Allemagne se plaignaient que les emplois ne fussent point communs à toutes les langues, alléguant combien il était peu équitable que celles d'Auvergne, de Provence et de France en eussent à elles seules la plus grande partie, et les principales. De leur côté, les chevaliers français revendiquaient leurs droits d'ancienneté et de fondateurs de l'ordre, prétendant ne jamais se départir des avantages qu'ils devaient leur assurer. Cependant le pape les engagea à se réconcilier, sans statuer sur la cause en litige, laissant ainsi subsister l'inégalité des parts entre les différentes nationalités, et, avec elle, l'animosité qui ne pouvait manquer d'en résulter encore.

Rhodes était la sentinelle avancée de la chrétienté, en face de ce vaste camp occupé par les belliqueux et fanatiques sectateurs de Mahomet Placée entre l'Egypte, où régnait le chef des Mamelouks, et l'Asie Mineure, où commandait le sultan des Turcs, elle se voyait toujours dans la nécessité d'être sur la défensive. Si la paix la rassurait du côté de l'orient depuis le traité du Caire, au nord elle avait à redouter des attaques chaque jour plus menaçantes. Il y avait six mois que Constantinople était tombée sous les coups de Mahomet II. Le tigre rugissait encore de colère, et avait soif de sang. Pour le faire couler, il créait des prétextes. L'orgueilleux descendant d'Osman cherchait autour de lui sur qui tomberaient ses premiers coups. Rhodes lui apparut; Rhodes qui avait tant de fois abattu l'étendard de l'islam. Elle devait enfin s'abaisser à son tour, et reconnaître par un tribut la souveraineté du fils d'Amurat. C'était du moins ce que le farouche Ottoman voulait lui imposer pour prix de la paix, ou plutôt comme le motif d'une déclaration de guerre. Le conseil de l'ordre, présidé par le grand maître, rejeta bien loin de pareilles propositions, et s'apprêta à repousser l'attaque qui devait en être la suite. Les Turcs étaient plus forts que jamais. Ils avaient en leur pouvoir tous les pays voisins de Rhodes, et l'isolement des chevaliers rendait leur position très-critique. Jean de Lactic, espérant que la France viendrait encore à son secours, envoya Humbert de Beauvoir, chevalier du Dauphiné, à la cour de Charles VII pour réclamer l'appui de ce prince. Mais la mort emporta le grand maître avant qu'il pût connaître le résultat de ses tentatives auprès du roi de France.

Comme pour l'élection précédente, ce fut encore la langue d'Auvergne qui eut l'honneur de voir choisir le grand maître dans ses rangs. Son grand prieur, Jacques de Milly, succéda à Jean de Lastic, et ne tarda pas à venir occuper sa place à Rhodes.
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Menaces de Mahomet II
Les événements qui semblaient près d'éclore en Orient ne permettaient pas un intérim dans l'exercice de l'autorité suprême. Le conquérant qui avait vu tomber sur la brèche de Constantinople le dernier empereur grec, avait fait le serment de purger le Levant de la présence de toute puissance chrétienne. Dans le transport de rage où était entré le violent Mahomet en apprenant le rejet de ses propositions par le grand maître de Rhodes, il avait juré sur le Coran de faire disparaître l'ordre de Saint-Jean, en exterminant jusqu'au dernier de ses membres. Si ces imprécations n'effrayaient pas les chevaliers, elles n'en étaient pas moins un avertissement qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes, et à se préparer à une lutte furieuse. Les préludes ne s'en firent pas attendre.

En agrandissant leur puissance sur terre, les Turcs n'avaient pas négligé la mer. Leur marine avait beaucoup augmenté, et elle s'était accrue de tous les navires que la prise de Constantinople avait fait tomber entre leurs mains. Mahomet mit ses forces navales à profit pour ravager les côtes les plus vulnérables des possessions de l'ordre de Saint-Jean. Par des attaques soudaines et répétées, le grand maître fut poussé à de terribles représailles. Ces escarmouches excitaient de plus en plus l'animosité des deux partis, dont l'un méditait une guerre d'extermination, et l'autre se préparait énergiquement à repousser une invasion que ses signes avant-coureurs faisaient pressentir comme devant être formidable. Déjà les Turcs avaient assiégé Lango et Sirnia; et, s'enhardissant, ils avaient opéré une descente dans l'île de Rhodes même, où ils avaient mis à feu et à sang la petite ville d'Archanghelos, qui était sans défense. Un immense butin et beaucoup de prisonniers furent les trophées par lesquels l'amiral turc donna une première satisfaction à la haine de son maître. La surprise trop facile d'Archanghelos décida Jacques de Milly à faire protéger cette bourgade par un petit fort, dont la construction fut immédiate. Placé sur une éminence, il dominait le rivage et servait de vigie. Les descentes que faisaient fréquemment les infidèles dans les îles de la religion nécessitèrent l'augmentation de leurs garnisons, et le grand maître envoya, pour garder leurs châteaux, un plus grand nombre de chevaliers.

Les événements qui avaient récemment attristé l'île étaient de nature à inquiéter vivement les habitants de la campagne, toujours sous le coup des attaques inopinées des Turcs. Les défenseurs étaient en trop petit nombre, et ne pouvaient suffire à la protection de tous les rivages. Il fallait des secours : le grand maître, pour en obtenir, s'adressa, comme son prédécesseur, à Charles VII, auprès de qui il envoya le chevalier Pierre d'Aubusson, alors commandeur de Salins. Le roi lui octroya cent mille écus, au moyen desquels on fit passer à Rhodes de l'artillerie, de la poudre, du plomb et d'autres engins de guerre.

Malgré les précautions prises pour la sûreté des îles, elles devenaient de plus en plus inhabitables, à cause des incursions incessantes des Ottomans. Le grand maître avait fait pour leur protection tout ce qu'il pouvait. Afin de ne pas disperser davantage ses forces, il transféra à Rhodes les habitants de Nisara, Kefalo, Calamo et Landimachio, dont les citadelles seules furent gardées militairement.

Jacques de Milly n'eut pas le temps de juger par lui-même de l'efficacité des moyens défensifs qu'il apporta sur tous les points attaquables. La mort l'enleva avant qu'il eût eu la satisfaction de voir l'ennemi échouer devant eux.
Sources : Histoire des Chevaliers de Rhodes, depuis la création de l'Ordre à Jérusalem, jusqu'à la capitulation à Rhodes. Par Eugène Flandrin. Editeurs Alfred Mame et fils, Tours. 1873. Sources : Archives.org

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