Origines de l'Ordre

Chapitre-V — L'ordre de l'Hôpital en Chypre
L'ordre de l'Hôpital en Chypre. — Création d'une marine à Limisso. — Projet d'établissement à Rhodes. — Siège et prise de cette ville.

 

L'ordre de l'Hôpital en Chypre
Jérusalem et la Palestine, avec toute la Syrie, étaient tombées sous les coups multipliés des hordes mahométanes que le fanatisme asiatique avait déchaînées contre les chrétiens. Sous les murs écroulés de Ptolémaïs, et dans le sang du carnage, avaient succombé un nombre considérable de chevaliers de Saint-Jean. De faibles débris de cette milice, sous la conduite du grand maitre Jean de Villiers, échappés sur un navire de l'ordre et abordés en Chypre, y étaient venus réclamer, au nom de frères d'armes trahis par la fortune, l'hospitalité du roi Henri II de Lusignan. Ce prince leur accorda, ainsi qu'à d'autres fugitifs, le séjour dans son île, en leur assignant Limisso pour résidence. Là, couverts de blessures, accablés de chagrin, les chevaliers de l'Hôpital se virent en proie à un découragement qui ne leur permettait d'autre pensée que le regret de ne pas avoir partagé le sort de leurs compagnons tombés sous le cimeterre des infidèles. Quelque faible que fût le nombre des chevaliers réunis à Limisso, il se réduisait encore chaque jour par la mort de ceux dont on ne pouvait guérir les plaies, ou qui succombaient sous le poids de leur accablement moral. Dans ces conjonctures, voyant disparaître les uns après les autres tous ses frères, le grand maître résolut de tenir un chapitre général, et de convoquer sans retard tous les membres de l'Hôpital dispersés en Europe. A la voix de leur chef tous s'empressèrent d'accourir.

Le pape Nicolas IV fit une tentative désespérée pour remédier aux maux qui étaient venus fondre sur les chrétiens d'Orient, et pour arracher, si faire se pouvait, la ville sainte aux mains des infidèles. On tint plusieurs conciles. On y parla longuement de l'abjection de Jérusalem. On chercha à intéresser au sort du saint sépulcre Philippe le Bel, qui portait alors la couronne de saint Louis sans avoir hérité de sa dévotion. Vains efforts. Le temps des croisades était passé. Les princes étaient plus préoccupés des intérêts de leurs Etats que de la possession d'une relique, fût-elle le tombeau de Notre-Seigneur. Le sacrifice de tant de chrétiens massacrés à Saint-Jean-d'Acre était consommé, sans que personne en Europe se croisât pour aller les venger. Désormais les deux ordres militaires de l'Hôpital et du Temple, isolés, ne devaient compter que sur eux-mêmes, ni placer d'espoir que dans leurs propres forces.

Les choses en étaient là, et cette conviction avait dû tristement passer dans l'esprit des chevaliers de Saint-Jean, lorsqu'ils se trouvèrent, à l'appel de leur vénérable chef, rassemblés à Limisso Après les regrets mêlés de larmes que ne purent retenir ces fiers soldats, au tableau des malheurs qui avaient frappé la religion en Orient, la question d'un nouvel établissement fut abordée comme étant la plus pressante. L'avenir de la cause chrétienne dépendait, en effet, de la réorganisation de l'ordre. La ville de Limisso, ruinée par les descentes des pirates sarrasins, ouverte et difficile à défendre, ne parut pas de nature à satisfaire aux besoins d'une résidence qu'il fallait avant tout rendre respectable. D'ailleurs, cette partie du territoire de Chypre était plutôt prêtée que concédée à l'ordre de Saint-Jean par Henri de Lusignan, dont un édit spécial leur avait interdit d'acquérir aucune propriété dans ses Etats. C'était accorder aux chevaliers un séjour trop précaire, et les enfermer dans des limites trop étroites pour les projets qu'ils nourrissaient. Ils avaient, en outre, à subir une humiliation intolérable à un ordre indépendant, souverain même jusqu'alors : l'hospitalité du roi de Chypre n'était point gratuite. Il exigeait que l'ordre lui payât, sous forme de capitation, un impôt par chevalier ou frère servant. C'étaient pour les Hospitaliers autant de motifs de désirer trouver un autre point sur lequel ils pussent faire librement flotter leur étendard. Quelques membres avaient ouvert l'avis de se retirer en Italie, où l'ordre possédait de grands biens. Mais à Jean de Villiers, et aux plus anciens d'entre ses compagnons, le choix de cette retraite éloignée de la côte de Syrie parut une lâcheté. Ils ne voyaient dans un semblable projet que l'abandon mal dissimulé de la Terre-Sainte ; ils auraient cru, en l'adoptant, renier la cause pour laquelle ils avaient pris leur habit, et ils le rejetèrent avec indignation. Les chevaliers réunis à Limisso restèrent donc pour le moment dans cette ville, espérant une occasion que le hasard ou la guerre leur ferait rencontrer, pour asseoir d'une façon solide, en même temps que permanente, le siège de leur confrérie.
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Création d'une marine à Limisso
En attendant la réalisation de leurs espérances, les chevaliers ne restèrent point oisifs sur le rivage chypriote. Ils y avaient ouvert un hôpital pour recevoir les pèlerins dont la dévotion bravait les avanies qui les attendaient à Jérusalem, et qui se rendaient aux lieux saints. Si la terre leur était fermée, la mer du moins s'étendait devant eux, et dans cette vaste carrière ils pouvaient encore chercher la gloire à la poursuite des Sarrasins. Ce fut l'origine de cette marine qui devint en peu de temps si redoutable aux mahométans. Peu à peu la petite flottille de l'ordre s'augmenta des navires dont elle s'était emparée. Le succès de leurs courses grandissant, les chevaliers ne tardèrent pas à avoir une flotte qui promena victorieusement son pavillon sur les mers du Levant. Ainsi l'impossibilité d'atteindre leurs ennemis sur terre, et l'horreur de l'inaction transformèrent en hommes de mer ces guerriers habitués à combattre à cheval. Leurs escadrons s'étaient changés en navires montés par d'intrépides marins, et désormais l'ordre de l'Hôpital allait être une puissance maritime formidable. Nonobstant la force qu'avait déjà acquise sa jeune flotte, le grand maître crut devoir la mettre, ainsi que le port où elle résidait, dans un état de défense meilleur que celui où il avait trouvé Limisso. Avec l'agrément du roi de Chypre, l'argent dont pouvait encore disposer le trésor de Saint-Jean fut employé à élever quelques fortifications sur le rivage.

Depuis que les chevaliers de l'Hôpital avaient quitté la Palestine, il semblait que l'austérité de leurs moeurs se ressentit de l'éloignement de la cité sainte, et que l'atmosphère de la licencieuse Amathonte eût réagi sur leur nature, de façon à les amollir et à leur inspirer des goûts auxquels aucun genre de volupté n'était étranger. Leurs courses en mer contribuaient à les détourner de l'observance de leurs règlements. Pendant leurs croisières, loin de l'oeil sévère du conseil, ils n'étaient en rien gênés par la rigidité de leurs vénérables chefs. Dans les prises qu'ils faisaient, la richesse de leurs proies et la nature même du butin ne suscitaient que trop souvent chez eux des velléités de luxe, en éveillant des idées de jouissance dont leurs devanciers eussent rougi en Palestine. Ils se laissèrent aller aux séductions que ce genre de vie leur offrait, et leurs vertus traditionnelles s'endormirent peu à peu dans des plaisirs qui souillaient parfois leur robe de religieux. D'un autre côté, la nécessité de recruter des membres nouveaux, afin de remplacer ceux qui n'étaient plus, avait rendu trop facile l'admission de chevaliers dont les antécédents ne présentaient pas toujours les garanties désirables. De toutes ces causes il était résulté un relâchement qui menaçait de faire descendre l'ordre de Saint-Jean du faîte de cette grandeur et de cette noblesse auxquelles, depuis deux siècles, on rendait en tout lieu un hommage éclatant Les malheurs de la religion avaient abattu les survivants au désastre de Ptolémaïs. La nouvelle manière de faire la guerre aux infidèles tendait à relâcher la sévérité de la règle et de la discipline. Il n y avait pas enfin jusqu'à son établissement précaire, sans avenir, et son séjour sous un climat énervant, qui n'eussent pour effet de détourner de ses pieux devoirs cette milice jadis si religieuse observatrice de ses statuts. Elle était toujours aussi brave, et ne connaissait pas davantage de périls ; mais ce n'était point assez : elle avait besoin d'être retrempée, de recouvrer sa vieille discipline, et d'être ramenée à une règle trop méconnue alors. Le luxe affiché par les chevaliers de l'Hôpital à Limisso avait encore eu d'autres conséquences fâcheuses et compromettantes pour l'avenir de leur institution. Les rois d'Angleterre et de Portugal s'en étaient fait un prétexte injuste pour séquestrer les domaines qu'ils possédaient dans leurs Etats. Ces princes alléguaient, non sans raison, pour motif de cette mesure, que les biens constitués à l'ordre par leurs prédécesseurs ne l'avaient été qu'en vue de les faire servir à la défense des lieux saints, et qu'ils n'avaient jamais entendu défrayer les orgies de chevaliers vivant en Chypre, dans une oisiveté préjudiciable aux devoirs qu'ils avaient envers la religion. Ce reproche, bien que fondé à quelques égards, n'était cependant pas rigoureusement équitable ; car si, à Limisso, les fêtes, les plaisirs attendaient les chevaliers de Saint-Jean, quand ils y rentraient après leurs courses, il n'en est pas moins vrai qu'ils avaient armé une puissante escadre, et que leurs galères continuaient sur mer cette guerre acharnée qu'ils avaient faite autrefois sur terre. C'était encore combattre les ennemis de la croix, sinon avec l'austérité de religieux, du moins en soldats braves et dévoués comme par le passé. Néanmoins les accusations et les menaces des rois de Portugal et d'Angleterre étaient de sérieuses raisons pour faire rentrer les chevaliers dans le sentier plus étroit de la règle, et pour couper dans sa racine un mal qui pouvait amener les résultats les plus désastreux pour l'existence de celte illustre confrérie. Par bonheur pour les Hospitaliers, dans ces temps de grande foi et d'obéissance au Saint-Siège, les princes se soumettaient encore aux injonctions de Rome. Le pape avait pris les ordres religieux d'Orient sous sa protection, de façon à leur servir de bouclier contre les attaques auxquelles ils étaient en butte. Le danger qui les menaçait, en Portugal comme en Angleterre, fut détourné par les soins du souverain pontife, qui voulut encore étendre son protectorat jusqu'aux marches du trône de Chypre, en fortifiant l'indépendance des chevaliers de l'Hôpital et du Temple contre les exigences de Lusignan. Sur ces entrefaites, Jean de Villiers mourut. Frère Odon de Pins, originaire du Languedoc, lui succéda (1294). Ce grand maître, déjà avancé en âge, avait toutes les vertus d'un cénobite ; mais, trop exclusivement occupé de dévotions, il négligeait les devoirs que lui imposait sa haute position. L'administration de l'Hôpital souffrait entre ses mains, et les chevaliers en murmuraient. Il allait être déposé par ceux-là mêmes qui l'avaient élu, lorsqu'une mort subite vint lui épargner cette humiliation.

Guillaume de Villaret, grand prieur de Saint-Gilles, fut appelé au magistère. Lors de son élection, il était en France. N'ignorant pas le relâchement auquel se laissaient aller ses frères, il profita de l'autorité dont il était revêtu pour visiter toutes les maisons de la religion, afin d'y raffermir la discipline avant de passer en Chypre. Sa réputation de sagesse et ses talents l'y avaient précédé ; aussi y fut-il accueilli comme un chef appelé à rendre aux membres de l'Hôpital l'énergie dont ils avaient besoin pour sortir des voies peu dignes d'eux où ils s'étaient engagés. Guillaume de Villaret était attendu à Limisso avec d'autant plus d'impatience, qu'alors, à la faveur d'une ligue avec le prince qui régnait en Perse, les chevaliers espéraient chasser les infidèles de Jérusalem. Une alliance fut, en effet, conclue entre Gazan-Chah, le roi d'Arménie, le roi de Chypre et les deux ordres de l'Hôpital et du Temple. Cette ligue fut dirigée avec succès contre le sultan d'Egypte ; et pendant la guerre qui lui devint funeste, les Hospitaliers rentrèrent dans la Terre-Sainte, après avoir reconquis la plupart des places de Syrie. Parvenus jusqu'à Jérusalem, qu'ils trouvèrent sans défense comme sans murailles, ils y demeurèrent quelque temps (1300). Malheureusement des événements inattendus forcèrent Gazan-Chah à retirer ses troupes de Palestine et à rentrer dans ses Etats. Les chevaliers n'étaient pas assez forts pour tenir seuls tête aux Sarrasins, et, à la satisfaction de s'être encore une fois prosternés sur la pierre du saint sépulcre, succéda pour eux la douleur d'évacuer Jérusalem sans conserver l'espoir d'y rentrer jamais, puisqu'ils ne pouvaient s'y maintenir, même au moyen d'une alliance inespérée avec un puissant prince mahométan. A la même époque, quelques chevaliers parvinrent à se cantonner dans l'Ile d'Aradus ou de Rouade, en face de Tortose. De là ils essayèrent de faire des courses sur la côte, lorsqu'en 1303 l'île fut attaquée par des forces supérieures, et ils furent obligés de l'abandonner.

Toutefois Gazan-Chah ne se rebutait pas, et le petit-fils de Gengis-Khan offrit le singulier exemple d'un musulman s'adressant au Saint-Siège pour en obtenir du secours. Les succès passagers qu'il avait remportés contre les Egyptiens, et auxquels avaient efficacement contribué les ordres militaires, faisaient regretter à Rome que le souverain de la Perse, qui s'était fait l'allié des chevaliers, n'eût pu garder la Palestine, et opposer une barrière permanente aux invasions des Sarrasins, après leur avoir arraché la Terre-Sainte. Le pape ne pouvait donc prêter qu'une oreille favorable aux ambassadeurs de Gazan-Chah, et en vue d'atteindre le but commun, en donnant un auxiliaire puissant aux chevaliers du Temple et de l'Hôpital, le Saint-Père manda auprès du roi de France l'évêque de Pamiers, pour le presser de former une croisade afin de reconquérir les lieux saints, en profitant de l'appui du prince mongol qui en avait rouvert les chemins aux chrétiens. Mais Philippe le Bel avait alors à soutenir, avec les Flamands soulevés contre son autorité, une guerre qui exigeait toutes ses ressources. Il ne se prêta pas aux sollicitations de l'évêque de Pamiers, et, irrité de la façon arrogante avec laquelle cet intercesseur de la cause chrétienne voulait lui dicter sa conduite, le roi le fit enfermer dans une prison où s'évanouirent les rêves du pape avec ceux de Gazan-Chah.

Cependant le roi de Chypre rendait insupportable aux chevaliers de l'Hôpital le séjour de Limisso, qui d'ailleurs ne leur offrait, ni par son étendue, ni par son port, les ressources qu'exigeait la marine qu'ils y avaient fondée. D'un autre côté, le grand maître, personnifiant l'esprit de son ordre tout entier, ne pouvait voir plus longtemps son autorité soumise à celle de Lusignan, et il aspirait à recouvrer cette liberté d'action dont ses prédécesseurs n'avaient cessé de jouir avant d'aborder en Chypre. Pour atteindre ce but, il était indispensable que, par les armes ou à prix d'argent, il parvint à se rendre maître d'un point qui, en satisfaisant à ce besoin d'indépendance, n'éloignât pas l'ordre de la Terre-Sainte, et lui permit de tenir en respect les Turcs, dont les progrès devenaient de plus en plus inquiétants.
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Projet d'établissement à Rhodes
Guillaume de Villaret songea à Rhodes. Ses excursions maritimes lui avaient fourni l'occasion d'en explorer les rivages. Dans les courses qu'elles entreprenaient, les galères de l'Hôpital rangeaient fréquemment la côte d'Asie Mineure, dont elles connaissaient tous les points. De là, et pour s'élever en haute mer, afin d'aller au-devant des bâtiments chrétiens pour les escorter, ou courir sus aux pirates sarrasins, les chevaliers allaient reconnaître le cap Catavia, à l'extrémité méridionale de l'île de Rhodes. Ces parages leur étaient devenus familiers ; et, à défaut d'une position avantageuse sur la terre ferme, les Hospitaliers avaient plus d'une fois jeté un regard de convoitise sur les ports des Rhodiens. Souvent même ce regard, empreint de courroux, avait dû trahir la vengeance qu'ils nourrissaient au fond de leur coeur ; car, au mépris du lien qui les unissait dans une foi commune aux défenseurs de la religion chrétienne, ces insulaires donnaient asile aux corsaires sarrasins, qui se réfugiaient sous leurs murs quand ils se sentaient serrés de trop près par les galères de Limisso. Cette trahison ne pouvait manquer d'entretenir chez les chefs de l'ordre l'arrière-pensée de s'emparer d'un port à l'abri duquel les forbans mahométans leur échappaient trop souvent, et ce n'était pas un des moindres arguments en faveur de l'occupation de Rhodes. Aussi bien cette île s'était depuis longtemps détachée de l'empire d'Orient, et par la rébellion dans laquelle elle s'était placée vis-à-vis de l'empereur grec, qui avait renoncé à la ranger sous son autorité, elle pouvait justifier les entreprises d'un conquérant, quel qu'il fût. L'histoire de Rhodes, et les différents rôles qu'elle avait joués dans les siècles antérieurs, étaient bien faits d'ailleurs pour lui mériter l'attention du grand maître. Sa position géographique, son étendue, la richesse de son sol, la nature de ses côtes et la sûreté de son port étaient autant de motifs pour exciter l'ambition de l'ordre. Si Rhodes, dans l'antiquité, s'était fait remarquer par la perfection de ses navires, et l'habileté de ses pilotes comme de ses rameurs, les chevaliers de l'Hôpital, devenus marins, pouvaient espérer rajeunir la gloire des flottes rhodiennes. La place qu'elle occupe entre l'Archipel, la côte d'Asie, l'île de Candie et celle de Chypre, en faisait un poste militaire dont l'importance était fort appréciée par ceux qui s'étaient donné la mission de protéger les navires chrétiens dans ces mers, et qui, tout en les défendant contre les pirates sarrasins auxquels ils faisaient une guerre incessante, regardaient toujours, du côté de la Palestine, si une nouvelle aurore ne se levait pas pour le christianisme au-dessus de la cité sainte. Aussi la silhouette gracieuse de Rhodes, découpée sur un ciel d'azur, était-elle toujours un point sur lequel les chevaliers tournaient instinctivement la proue de leurs galères. Les riches couleurs de son abondante végétation leur faisaient ardemment désirer de pénétrer au coeur de cette île, qui semblait présager à leur ordre un brillant avenir.

Dans l'antiquité, Rhodes avait pu revendiquer plusieurs genres de gloire ; mais, depuis quelques siècles déjà, elle était rentrée dans l'obscurité. Incapable de se défendre seule, elle tombait aux mains du plus fort. En 1017, elle était devenue la proie des mahométans, auxquels les Pisans l'arrachèrent. Les Sarrasins en redevinrent maîtres jusqu'en 1250, époque à laquelle les Génois s'en emparèrent, après la prise de Constantinople par les croisés de France, acte politique qui tendait à contrebalancer la puissance des Vénitiens, possesseurs d'un nouvel établissement dans la Corne d'or et qui allaient bientôt l'être de Candie. L'empereur d'Orient, tout faible qu'il était sur son trône de Nicée, regrettait trop cette perle tombée de la couronne des Comnènes pour ne pas chercher à la ressaisir et à la rattacher à celle des Paléologues. Défendue par la petite colonie génoise qui s'y était installée, cette ancienne dépendance de l'empire grec lui serait peut-être retournée, sans le secours inattendu que lui apporta Guillaume de Villehardouin, qui y aborda en allant rejoindre saint Louis en Egypte. Néanmoins cette île, que tant de vicissitudes avaient fait passer des mains d'un maître dans celle d'un autre, était trop rapprochée du rivage de la Lycie, et par suite trop exposée aux coups des princes grecs rentrés dans Constantinople, pour ne pas retomber sous leur domination. Elle subit donc de nouveau le joug de Byzance, mais sans que Byzance eût la force ou la volonté de la protéger contre les incursions des mahométans. Les Turcs, qui avaient envahi l'Asie Mineure, ne se contentaient plus de la terre ; il leur fallait aussi ravager les mers, et ils portèrent plus d'une fois le pillage et la mort au milieu de ces malheureux insulaires surpris et devenus incapables de se défendre. Ce fut alors que, témoin de la faiblesse de l'empereur d'Orient, convaincu que Rhodes ne pouvait échapper à sa destinée d'être toujours prise et toujours pillée, le grand maître Guillaume de Villaret songea à la soustraire, du même coup, au pouvoir des Paléologues et aux fureurs des Turcs, en s'en emparant. La faiblesse de cette île, et la facilité avec laquelle elle allait d'un possesseur à un autre, semblaient d'un heureux augure pour le succès des projets du grand maître de l'Hôpital. Cependant Guillaume de Villaret, trop prudent pour risquer une tentative qui eût pu échouer, ajourna l'exécution de ses desseins jusqu'au moment oû il aurait sous sa main tous les moyens et toutes les forces nécessaires pour réussir ; mais le plan qu'il avait médité ne devait pas être réalisé par lui : il mourut avant.

Pour être conduites dans les voies préparées par Guillaume de Villaret, les destinées de l'ordre de Saint-Jean ne pouvaient être confiées à des mains plus dignes que celles de son frère Foulques. Le nouveau grand maître, en héritant du projet conçu par son prédécesseur, en appréciait toute l'importance, comme il en comprenait toutes les difficultés. Il sentait que, pour réussir, il lui fallait d'autres ressources que celles qu'il pouvait trouver en Chypre. Il résolut donc de passer en Europe, et vint en France. Il s'adressa à Philippe le Bel, qu'il rencontra à Poitiers avec le pape Clément V (1308). Ces deux princes lui firent un accueil empressé, et se montrèrent d'autant mieux disposés en faveur de l'ordre de Saint-Jean, qui continuait à donner d'éclatantes preuves de son zèle, qu'ils étaient, en ce moment même, réunis pour instruire le fameux procès intenté à l'ordre du Temple, auquel on reprochait l'abandon de la cause chrétienne, et jusqu'à l'apostasie. Le souverain pontife montra tout l'intérêt qu'il attachait à la conquête de Rhodes, en avançant une forte somme au grand maître. Mais l'argent n'était pas tout ; il fallait des combattants. Afin d'en recruter, tout en dissimulant le vrai but de la guerre, Boniface fit prêcher une nouvelle croisade, dont la prise de Jérusalem était l'objet apparent. Un assez grand nombre de guerriers se croisèrent ; et, au moyen de dons volontaires que la piété multiplia, Foulques parvint à réunir des sommes considérables ; elles le mirent à même de pourvoir aux frais de l'entreprise, qui était toujours restée secrète. Indépendamment de ces secours, pour lesquels l'Allemagne voulut s'associer à la France, le grand maître trouva, dans le roi de Sicile Charles II, et dans la république de Gênes, des alliés pleins de zèle qui ajoutèrent leurs galères à la flotte de l'ordre. Cette croisade, dont le vrai but était encore ignoré de ceux qui l'entreprenaient, avait réveillé en Europe l'enthousiasme religieux des uns et l'instinct belliqueux des autres d'une façon si inespérée que, lorsqu'il fallut procéder à l'embarquement de ces nouveaux croisés, on ne put trouver assez de navires. Force fut à Villaret de faire un choix parmi ceux qui s'offraient à marcher sous sa bannière ; après quoi il mit à la voile pour Limisso, où il devait rejoindre ses chevaliers ainsi que les galères de l'ordre.
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Siège et prise de cette ville
On ne tarda pas à reprendre la mer. Après quelques jours d'une navigation en apparence indécise et sans but déterminé, le grand maître, levant le masque, indiqua la route à suivre, et dirigea la flotte du côté de l'île de Rhodes. Cependant Foulques, voulant agir, jusqu'au der nier moment, avec autant de prudence que de politique, jeta l'ancre dans le golfe de Macri, sur la côte de Lycie. Là, tout en préparant la descente qu'il préméditait sur le rivage à conquérir, il chercha à en négocier l'occupation avec l'empereur grec. Ce prince, dont la souveraineté, méconnue à Rhodes, était purement nominale, eût fait sagement d'écouter les propositions du grand maître, qui offrait d'occuper l'Ile en le reconnaissant comme suzerain, de la purger des pirates qui la fréquentaient, lui promettant en outre le concours des forces militaires de l'ordre pour l'aider dans la guerre qu'il soutenait contre les Ottomans en Asie Mineure. Mais l'empereur Andronic II, que le schisme de l'Eglise byzantine éloignait des Latins, jugea mal de sa situation. Il reçut le message du grand maître avec hauteur, et par un refus dédaigneux il autorisa celui-ci à mettre complètement de côté les égards qu'il croyait devoir à un prince chrétien. Désormais Foulques de Villaret n'eut plus en vue que la cause de l'Hôpital. L'état d'indépendance avouée et, pour ainsi dire, reconnue à Byzance, dans lequel Rhodes s'était placé depuis longtemps, acheva d'enlever au chef de l'ordre de Saint-Jean les scrupules qui l'avaient porté à essayer des voies diplomatiques pour s'assurer la possession de cette île. Ce n'était plus un fief à recevoir, mais bien une conquête à faire; ce qui convenait d'ailleurs beaucoup mieux à l'humeur belliqueuse des chevaliers, comme à l'esprit de leur ordre, qui depuis son origine n'avait jamais reconnu aucune suzeraineté. La prise de Rhodes fut donc résolue, et Foulques ne tarda pas à débarquer sa petite armée sur la plage rhodienne. La ville était défendue par les Grecs du pays, auxquels s'étaient mêlés les Sarrasins qui en recevaient l'hospitalité. Il importait trop à ces derniers de ne pas se voir fermer un port où ils trouvaient toujours un refuge assuré, pour qu'ils ne fissent pas cause commune avec les habitants.

Si l'on en juge par la durée du siège, la défense ne laissa pas que d'être vigoureuse, et l'on doit croire qu'elle fut protégée par de solides remparts. Les choses traînaient en longueur, sans que le succès de l'un ou l'autre parti fussent décisifs. Les assiégeants, pleins d'ardeur dans les premiers temps, virent peu à peu leurs rangs s'éclaircir par le départ du contingent venu d'Europe. Cependant ils tenaient bon. et avaient repoussé les troupes envoyées de Byzance au secours de l'île, que le présomptueux empereur se flattait de reconquérir, en assurant la victoire de ses habitants contre les chevaliers. Le grand maître aurait bien voulu pouvoir empêcher ces secours d'arriver dans la place; mais il n'avait pas une armée assez nombreuse pour s'aventurer à l'intérieur du pays et en intercepter les passages. Au lieu de disséminer ses forces dans ce but. il pensa que le plus sage parti était de les concentrer au pied des murs de la ville, comprenant bien qu il lui fallait d'abord le coeur de la conquête qu'il ambitionnait, et qu une fois maître de ce point, l'île ne tarderait pas à tomber tout entière en son pouvoir.

Plusieurs mois s'étaient déjà écoulés. L'énergie des soldats de Saint-Jean s'était affaiblie dans le sang qu'avaient fait répandre des combats journaliers, sans que les choses parussent plus avancées. Le grand maître, pressé d'en finir et d'abréger des lenteurs qui ne pouvaient tourner qu'au profit des assiégés, résolut de frapper un grand coup. Il livra aux Rhodiens une bataille dans laquelle les forces des deux partis donnèrent. Ce devait être le prélude d'une grande victoire ou d'un grand désastre. Grecs et musulmans s'y battirent en désespérés. Mais la valeur disciplinée des chevaliers triompha, et cette lutte fut la dernière qui offrit le scandale de l'étendard de Mahomet uni à celui de la croix contre les défenseurs de la foi et de la religion du Christ. Les Sarrasins, sentant que tous leurs efforts seraient inutiles, préférèrent assurer leur fuite en sauvant leurs bâtiments ; et pendant la nuit ils mirent furtivement à la voile, trahissant à la fois leurs alliés et un grand nombre de leurs coreligionnaires qu'ils abandonnèrent. C'en était fait de Rhodes. Les Grecs, ne pouvant seuls se mesurer en rase campagne avec les troupes de Foulques, se résignèrent à rester derrière leurs remparts et à défendre pied à pied leurs créneaux successivement enlevés. Un dernier effort devait faire tomber la dernière fortification. L'assaut fut donné, et l'étendard de Saint-Jean fut enfin arboré au sommet d'une tour dont la possession ouvrit la ville aux assiégeants. Le grand maître usa de clémence envers les chrétiens; mais il fut inexorable pour les mahométans, et tous ceux qui tombèrent sous la main des vainqueurs furent massacrés sans merci. Le souvenir de l'impitoyable tuerie de Ptolémaïs était encore trop présent à la mémoire des chevaliers pour qu'ils ne profitassent pas d'une occasion de venger ceux de leurs frères qui y avaient été immolés, en lavant une fois de plus, dans le sang des infidèles, la honte de leur dernière défaite sur le rivage de Syrie.

Les autres particularités de la prise de Rhodes n'ont pas été conservées par des relations écrites. On n'en a connu que plus tard certains épisodes, représentés sur des tapisseries qu'un des successeurs de Foulques de Villaret fit exécuter, et sur lesquelles étaient retracés les combats, assauts et autres faits relatifs au siège de cette ville.

Ordre de Rhodes

Rhodes tomba au pouvoir du grand maître de l'Hôpital, le 15 août 1310. Peu après le château et la ville de Lindos furent obligés de lui ouvrir leurs portes, et les autres parties de l'Ile se soumirent également au vainqueur. La piété des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, et les soins qu'ils apportaient dans leurs pratiques charitables, leur avaient fait donner le nom de chevaliers de l'Hôpital, sous lequel on les connaissait jusqu'à ce jour. Désormais la brillante conquête qu'ils venaient de faire devait leur valoir un titre nouveau, et ils prirent celui de chevaliers de Rhodes.

Ce n'était pas assez pour Foulques de Villaret de s'être-emparé de Rhodes; il voulut encore ranger sous son autorité un grand nombre d'îles voisines de celle Dorit dont-il s'était rendu maître. Elles en étaient comme une sorte de dépendance, et leur proximité eût été un danger si elles n'eussent pas appartenu à l'ordre. L'activité du grand maître ne laissait rien à faire à ses lieutenants; l'établissement de la nouvelle puissance qu'il venait de fonder lui paraissait assez réclamer son zèle pour qu'il agît par lui-même. Il s'embarqua donc de nouveau avec quelques troupes, afin d'explorer l'archipel, sur lequel il ne pouvait laisser arborer un autre drapeau que celui de Saint-Jean. Après en avoir reconnu les divers territoires et apprécié les ressources, il en prit possession et y plaça des garnisons. Parmi ces îles, la plus considérable était celle de Cos ou Lango. Son étendue, la fertilité de son sol, la variété de ses produits, comme la sûreté de son port, la désignaient au grand maître pour y fonder un établissement, et en faire la sentinelle avancée des forces de l'ordre. Aussi Foulques y fit-il construire un château fort, dans lequel il plaça une troupe capable de le défendre, et protégeant la ville, qui devint bientôt florissante. Lero, Calamo, Nizzara, Piscopia, Simia, Calki, Limonia, Castel-Rosso et d'autres points, qui pouvaient plutôt passer pour des écueils que pour des lieux habitables, furent placés sous l'administration du grand maître de Rhodes.

Les barbares, jusque-là victorieux, qui n'avaient rencontré en Asie Mineure que des armées faciles à vaincre, passèrent assez vite de l'étonnement au découragement, et se rembarquèrent après des pertes considérables.

Ordre de Rhodes

Rhodes avait triomphé de toutes les fureurs des fanatiques soldats d'Osman; mais le grand maître ne s'en préoccupa pas moins de donner à la place toute la solidité qu'elle pouvait emprunter à l'art militaire de ces temps. Cette nécessité résultait d'ailleurs du voisinage de la terre ferme, d'où il était facile aux Turcs de venir s'abattre de nouveau sur le rivage rhodien. Il fallait non-seulement éviter à la nouvelle résidence de l'ordre le danger d'une surprise, mais encore lui donner des défenses capables de la protéger contre un siège en règle. La position des chevaliers au milieu de cette mer asiatique, l'état de guerre permanent dans lequel ils vivaient contre les mahométans, leur isolement, la difficulté de recevoir des secours d'Europe, tout leur faisait une loi de se protéger efficacement. Ils étaient au milieu d'un cercle d'ennemis qui pouvaient se ruer sur eux, soit d'Egypte ou de Barbarie, soit de Syrie, d'Asie Mineure ou même du côté de l'Archipel et de Marmara. Les premiers étaient peut-être trop loin pour amener à Rhodes un corps d'armée capable d'investir la place : sans doute les chevaliers pouvaient mépriser des attaques parties de Constantinople; mais ils n'ignoraient pas qu'ils avaient dans les Osmanlis des adversaires dont les forces s'augmentaient sans cesse, et devenaient de plus en plus redoutables. Ces divers motifs ne pouvaient manquer d'inspirer la prudence du grand maître, et Foulques apporta tous ses soins à la consolidation ou à la reconstruction des remparts de Rhodes. Ces vieilles murailles devaient présenter alors, par l'épaisseur de leur maçonnerie, cette solidité particulière à toutes les constructions qui remontent à l'antiquité; mais, suffisantes pour clore la ville et la mettre à l'abri d'une attaque de quelques corsaires, elles n'auraient pu résister à un siège entrepris par une armée pourvue des engins de guerre alors en usage. Néanmoins, l'état de la science militaire encore peu avancée ne prêtant pas aux attaques la puissance qu'elles eurent plus tard, il fut possible d'utiliser l'enceinte existante, en la modifiant Au moyen de masses énormes de terre qu'on y appuya intérieurement, on la rendit moins pénétrable et moins facile à battre en brèche. Mise ainsi sur un pied plus respectable, sous l'administration éclairée de Foulques, Rhodes devint bientôt une ville importante non-seulement par la force de ses remparts, mais encore par sa population augmentée d'un nombre considérable d'Européens, ou par son commerce qui y appelait et entretenait une nombreuse marine. Sous l'habile direction de ses grands maîtres, Rhodes allait au-devant des brillantes destinées que l'avenir lui réservait.
Sources : Histoire des Chevaliers de Rhodes, depuis la création de l'Ordre à Jérusalem, jusqu'à la capitulation à Rhodes. Par Eugène Flandrin. Editeurs Alfred Mame et fils, Tours. 1873. Sources : Archives.org

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