Origines de l'Ordre

Chapitre I — Origine de l'Ordre de l'Hôpital
Origine de l'ordre. — Gérard Tunc, son fondateur. — Raimond Dupuy, premier grand maître. — Partage des Hospitaliers en trois catégories. — Création des commanderies. — Division des langues.

 

La première croisade
L'an 1095 avait vu à Clermont, en Auvergne, un concile au sein duquel un pape né à Châtillon, sur les bords de la Marne, Urbain II, était venu émouvoir ses frères de France, en leur retraçant les misères de l'Église d'Orient qui n'avait plus d'espoir qu'en leur piété et leur bravoure. Là un pèlerin d'Amiens, tout couvert encore de la poussière qu'il avait rapportée de Palestine, Pierre l'Ermite, avait prêché la délivrance des lieux saints, et terminé ses chaleureuses prédications par cette péroraison sans réplique : Voluntas Dei est !

A sa voix, tous les esprits et tous les coeurs s'étaient remplis de l'enthousiasme religieux le plus exalté. Alors la France du XIe siècle avait fait entendre en Europe sa voix déjà puissante; et, de ce royaume, un zèle fanatique pour l'affranchissement du tombeau de Notre-Seigneur était passé dans tous les pays voisins. — Ce fut le signal de la première croisade. — Trois cent mille hommes, qui « s'étaient imprimé la croix avec un fer chaud », quittèrent leurs foyers pour aller guerroyer en Palestine. Mais c'était en réalité une troupe de pèlerins, plutôt qu'une véritable armée capable d'entreprendre une conquête dont elle ne soupçonnait d'ailleurs pas la difficulté. Cette multitude s'avançait à travers l'Europe orientale et l'Asie, couvrant le pays par où elle passait « comme une nuée de sauterelles, » sous la conduite de l'ermite Pierre et d'un certain Gauthier sans Avoir, un Bourguignon que Bernard le trésorier désigne comme « un gentilhomme moult preux. »

Pendant ce temps, d'autres bandes mieux disciplinées, plus aguerries, se réunissaient dans diverses contrées et sous plusieurs chefs. L'ardeur militaire de ces temps chevaleresques, surexcitée par la foi religieuse, était telle que de tous côtés les seigneurs, les barons armaient leurs vassaux, vendant leurs châteaux et leurs fiefs pour les équiper. Les femmes se dépouillaient de leurs bijoux et renonçaient à leur parure pour la cause de la religion. On dit même qu'il se fit un miracle et qu'il n'y eut pas jusqu'aux avares, irrésistiblement entraînés dans ce courant, qui n'en fussent venus à déterrer leurs trésors, et à porter à ceux qui s'en allaient en guerre l'or et l'argent qu'ils avaient enfouis. Foucher de Chartres "porte à six millions le nombre de ceux qui se croisèrent alors; mais tous ne partirent pas. Le plus considérable d'entre ces croisés, Godefroy de Bouillon, donnait l'exemple. Il aliéna ses bonnes villes, Metz et Stenay, et mit en gage son duché pour subvenir aux frais de la sainte guerre qu'il entreprenait.

Il était temps que les croisés, réunis sous un chef habile, allassent en Orient venger l'honneur des armes chrétiennes déjà compromis. — Ainsi que le dit un chroniqueur dans son langage pittoresque, « comme le diable met toujours peine pour empêcher bonne oeuvre, » les compagnons de Gauthier sans Avoir avaient rencontré les plus grands périls. — Du fond des vallées de Nicée, un écho sinistre avait porté jusqu'en Occident la nouvelle de l'anéantissement presque complet du corps que guidait Pierre l'Ermite. Ce fut, pour l'armée dont Godefroy avait été élu le chef, un nouvel aiguillon qui le pressa de marcher contre les ennemis de la religion du Christ. Enflammée d'ardeur, mieux conduite, cette armée ne tarda pas à mettre le pied sur le sol qu'elle avait juré de délivrer du fanatisme et de la brutalité des infidèles.

Antioche, Édesse, Laodicée, Tripoli et d'autres villes étaient tombées en peu de temps au pouvoir des croisés, qui, ne s'arrêtant que le temps nécessaire pour vaincre leurs adversaires, étaient venus, pleins de foi et de résolution, assiéger Jérusalem. Les antiques et solides remparts, bien que bravement défendus, ne pouvaient tenir contre la furie enthousiaste des soldats de la croix, à la tête desquels combattaient Godefroy, Baudouin, Tancrède, Raimond et tant d'autres héros dont la valeur guerrière avait déjà porté bien des coups fatals aux Sarrasins. Enfin, le 15 juillet 1099, après quarante jours de siège, les croisés, au cri de « Dieu le veut ! » avaient emporté d'assaut la ville sainte, « qu'ils purgèrent de tous les infidèles en les passant au fil de l'épée. » Les croisés furent peu miséricordieux, si l'on en juge par les louanges que les clercs de l'armée accordaient aux massacres commis par les hommes d'armes. Un d'eux écrivait naïvement « qu'il estoit bien convenable que le sang des infidèles fust là respandu où ils avoient espandu les ordures de leurs mécréances. »
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Gérard Tunc
Au milieu des scènes de carnage qui ensanglantèrent le pavé des temples aussi bien que le sol des rues, on vit un homme, aidé de quelques pèlerins comme lui, chercher parmi les morts et ramasser, au milieu du sang qui « montait à la cheville », les chrétiens blessés, pour les transporter et les soigner dans le pieux asile où il s'était voué à cette tâche charitable. Ce saint homme avait nom Gérard Tunc. Il était né à Martigues, en Provence, et avait précédé l'armée chrétienne à Jérusalem, où il était venu en pèlerinage. Touché de la misère d'un grand nombre des fidèles que leur dévotion amenait en Judée, il avait fait appel à ceux qui partageaient ses sentiments de charité, et avait réussi à former une association de personnes des deux sexes, dans le but de recueillir les pèlerins pauvres et de soigner les malades. Jusqu'au jour où la croix avait remplacé le croissant, les membres de cette compagnie hospitalière, incertains d'un avenir qui était à la merci de l'arbitraire des maîtres de Jérusalem, avaient cru inopportun de l'engager, et ils étaient demeurés dans la vie séculière. Gérard n'avait été que le modeste administrateur de leur établissement; mais, encouragé sans doute par la présence des victorieux soldats de la croix, il crut le moment venu de donner une existence à la fois plus durable et plus religieuse à la société qu'il avait fondée, et que ne devaient plus gêner les avanies et l'intolérance des musulmans, balayés par le glaive vengeur des paladins chrétiens. Gérard décida donc ses confrères à renoncer désormais au monde, et à prononcer des voeux qui les liaient irrévocablement à la vie régulière et monastique. Ils ne pouvaient par là que rester affermis dans les devoirs qu'ils s'étaient imposés, et devenir encore plus propres à la vie de dévouement à laquelle ils s'étaient consacrés. Gérard leur traça une règle, leur imposa une discipline, et leur fit adopter un costume qui consistait en une robe noire sur laquelle était attachée, du côté du coeur, une croix en toile blanche à huit pointes, « emblème des huit vertus de Jésus - Christ. » Ainsi fut fondée, par un pèlerin venu de la Provence, cette confrérie des Hospitaliers et des Hospitalières qui acquit dans la suite une si grande illustration. Elle fut, dans la voie de la piété, comme de l'abnégation personnelle, la devancière de cette autre confrérie qui, plus tard, à l'exemple et sous le patronage de saint Vincent de Paul, a mérité à la France, dans le monde entier, tant de bénédictions de la part de tous les peuples qui en ont éprouvé le secours charitable.

Cette version paraît être celle qui est la plus accréditée sur la fondation de cet ordre. Cependant il en existe une autre qui, tout en présentant quelques différences quant à son origine, n'en arrive pas moins au même fait qui admet Gérard comme le directeur de l'Hôpital. Voici cette seconde version. — Des marchands d'Amalfi trafiquaient en Égypte et en Syrie. Désireux d'avoir pour eux seuls un lieu sûr où ils pussent se retirer et prier selon le rite latin, quand ils se rendraient en pèlerinage à Jérusalem, ils obtinrent, à force de présents, du calife d'Égypte la faveur d'y construire une église au milieu du quartier chrétien. Elle fut élevée en face de celle de la Résurrection, et dédiée à la Vierge, sous l'invocation de sainte Marie la Latine, pour la distinguer de celle des Grecs ; ils y fondèrent en outre un monastère de l'ordre de Saint-Benoît. Les pèlerins qui venaient visiter les lieux saints n'y arrivaient jamais sans avoir été molestés, battus, rançonnés, souvent même dépouillés par les musulmans. Afin de venir à leur secours, les fondateurs de l'église Sainte-Marie-la-Latine et du monastère y ajoutèrent un hôpital placé sous la direction de l'abbé des Bénédictins. A cet hospice était annexée une chapelle spéciale dédiée à saint Jean-Baptiste, en commémoration des prières que venait faire en ce lieu même le prophète Zacharie, père du Précurseur, suivant une tradition qui en perpétuait le souvenir. Les religieux de Saint-Benoît furent chargés de soigner et d'entretenir les pèlerins admis à l'hôpital. D'après la même version, cette institution, dont l'origine a une date inconnue, était en exercice lorsque l'armée de Godefroy de Bouillon se présenta devant Jérusalem, et Gérard Tunc était à sa tête comme administrateur de l'hospice. Pendant le siège, les Sarrasins le soupçonnèrent d'entretenir des intelligences avec les assiégeants; et, accusé de leur faire passer des vivres, il fut jeté dans un cachot où les croisés le trouvèrent chargé de chaînes. Sans vouloir refuser aux marchands d'Amalfi l'honneur de la première idée de cette pieuse institution, il est cependant juste de dire qu'il ne paraît pas qu'ils l'aient fondée d'une manière toute spéciale, ni qu'ils aient rien organisé en dehors du monastère des Bénédictins, sur qui ils se reposaient du soin de soulager les pèlerins. On est donc en droit de poser, comme véritable point de départ de l'établissement de l'Hôpital, l'époque du séjour à Jérusalem de Gérard Tunc, et son administration comme en étant l'origine la mieux établie. Cette opinion s'appuie, d'ailleurs, sur un fait authentique : c'est une bulle du pape Pascal II, datée de 1118, qui confirme Gérard en qualité de « président de l'Hôpital fondé près de l'église Saint-Jean-Baptiste. »

Un grand nombre des victimes des combats furieux qui avaient ouvert à l'année chrétienne les portes de la ville sainte avaient trouvé auprès de Gérard les soins que réclamaient leurs blessures. Beaucoup de chevaliers figuraient parmi ceux dont les maux étaient soulagés par la main de ce saint homme. Ils l'avaient vu donner son temps, consacrer ses veilles, épuiser ses forces à les guérir. Tant de bienfaisance et de piété ne pouvait manquer d'émouvoir des coeurs qui avaient tout sacrifié, patrie, famille, bonheur du foyer, pour courir à la délivrance du tombeau de Jésus, ou mourir sur le sol qu'avaient foulé ses pas divins. La foi qui les avait conduits à Jérusalem les disposait bien à entrer dans l'une des voies les plus saintes du Seigneur, et plusieurs d'entre ces fiers hommes de guerre, mettant sous les pieds leur orgueil et les préjugés de leur caste, voulurent imiter la vertu du frère Gérard, en se consacrant aussi au service des pauvres et des souffrants. Dans ce premier mouvement d'un zèle pieux et humain, rien ne les fit reculer, ni l'austérité de la règle, ni les privations dont ils avaient été témoins. Aucun des services abjects qu'ils devaient rendre aux malades ne les rebuta ; et dans les premiers temps leur charité était si vive, leur humilité si grande, que, non contents de panser les plaies des blessés, ils s'abaissaient jusqu'à laver les pieds des pèlerins. Cette robe austère qui avaient remplacé leur brillant équipage, ils l'avaient revêtue avec enthousiasme; et, quoique cette résolution entraînât la renonciation au monde et l'abandon de toute idée de retour dans leur pays, ils avaient accepté avec joie l'existence nouvelle qui faisait de Jérusalem leur nouvelle patrie, des pauvres leur unique famille.
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Raimond Dupuy
Parmi les illustres croisés qui les premiers voulurent porter le titre d'Hospitaliers, on remarquait Raimond Dupuy, seigneur du Dauphiné, Dudon de Comps, de la même province, Gastus ou Gaston du Languedoc, Conon de Montaigu, originaire de l'Auvergne, et beaucoup d'autres non moins distingués par leurs vertus guerrières ou religieuses. Les noms de ces nobles chevaliers ne pouvaient manquer de jeter de l'éclat sur l'humble société dont la charité avait fait jusqu'alors toute la gloire. L'exemple venu d'en haut descendit dans tous les rangs de l'armée, et la sainte cohorte qui obéissait à Gérard Tunc se vit en peu de temps grossir d'un grand nombre d'adeptes, qui voulaient avoir leur part dans les mérites de la pieuse confrérie.

En même temps que l'ordre de l'Hôpital se glorifiait des frères qui venaient à l'envi endosser son habit, il voyait ses ressources, jusque-là fort précaires, s'augmenter considérablement par les libéralités des gentilshommes croisés. Les uns donnaient des sommes importantes; d'autres, pénétrés de l'utilité de cette congrégation pour les Latins venus d'outre-mer, lui faisaient don de leurs propres biens en Europe, afin d'assurer son avenir par les revenus de leurs terres. Parmi ces donateurs, celui qui avait refusé de « porter le diadème dans une ville où une couronne d'épines avait ensanglanté le front du Christ », Godefroy de Bouillon devait être un des plus généreux; aussi transmit-il de suite à l'Hôpital sa seigneurie de Montboire, qui faisait partie de son domaine de Brabant. Ces dotations, auxquelles participèrent la plupart des princes de l'armée et des croisés, permirent à l'ordre de se trouver en peu de temps riche de biens en Europe et en Palestine.

Depuis la prise de Jérusalem, l'affluence des pèlerins s'était prodigieusement accrue. Plus de dangers à y courir, plus d'avanies à y essuyer. Une ville toute chrétienne avait remplacé celle où la tyrannique avarice des mahométans exploitait cruellement la piété des fidèles. L'hôpital primitif était devenu trop petit. Ses limites étroites ne pouvaient plus contenir la foule qui accourait, de tous les points de l'Europe, saluer la nouvelle bannière qui flottait au-dessus des créneaux de la tour de David. On ne pouvait plus y loger tous ceux qui venaient s'agenouiller librement devant ce tombeau qui avait renfermé la dépouille, un instant mortelle, du Dieu fait homme.
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Consécration de l'Ordre
L'enthousiasme qu'excitait la conquête de Godefroy de Bouillon, et la connaissance des services rendus par les Hospitaliers, leur faisaient adresser de tous côtés des sommes énormes pour les aider dans leur pieuse hospitalité; aussi les ressources dont disposait frère Gérard furent-elles bientôt au niveau de ses besoins, comme des secours que réclamaient de lui les nombreux visiteurs du saint sépulcre. Il en profita pour élever, sous l'invocation de saint Jean-Baptiste, une église qui remplaça la chapelle, et pour augmenter considérablement l'hôpital primitif par de vastes bâtiments qui servaient, les uns de couvent aux Hospitaliers, les autres d'hospice pour les malades ou d'auberge pour les étrangers. — De là ce nom d'auberge, qui a été consacré et est demeuré affecté au lieu où les pèlerins étaient recueillis. — Il ne manquait plus à la confrérie que la consécration du pape, quand le souverain spirituel de la chrétienté, par une bulle « ad hoc », approuva solennellement la création du nouvel ordre religieux dont il préconisait les vertus. Il reconnut Gérard pour son chef, et lui octroya plusieurs privilèges qui assuraient son indépendance, tant à l'égard du clergé séculier d'Orient que du Saint-Siège lui-même, notamment le droit d'élire dans son sein celui des frères qui lui paraîtrait le plus digne de prendre en main l'autorité, ainsi que l'exemption de toute dîme ou redevance au patriarche ou aux évêques de Palestine.

Après avoir assis sur des bases solides l'ordre qu'il avait fondé, et lui avoir imprimé cet esprit de charité qui l'avait poussé lui-même à entreprendre une tâche dont il devait recueillir les fruits au ciel, Gérard mourut. La succession directe au poste de chef de l'Hôpital n'est pas très-clairement établie. Si l'on s'en rapporte à une donation consentie par un seigneur Atton, comte d'Abrusse, au profit de « Roger, gouverneur de l'hôpital Saint-Jean-de-Jérusalem », vers 1125, il paraîtrait que ce Roger prit en main la direction de cet établissement après frère Gérard. Rien, d'ailleurs, ne signale son administration, qui se termina par sa mort en 1131.

Raimond Dupuy, chevalier dauphinois, fut élu par les frères de l'Hôpital pour remplacer Roger. Ses vertus en faisaient le digne chef de cet ordre, qui désormais allait prendre une place importante dans les rangs des défenseurs de la religion. Jusque-là ces religieux, voués à une existence toute de piété et de paix, étaient demeurés exclusivement adonnés à l'exercice de leurs devoirs d'Hospitaliers. Mais on conçoit que, cette confrérie ayant admis dans son sein des néophytes dont l'ardeur se partageait entre la foi religieuse et la bravoure militaire, il était difficile que son caractère primitif ne s'en ressentît pas. Elle ne pouvait se soustraire à l'influence de ceux de ses membres qui, tout en endossant le froc par dévotion, restaient par le coeur attachés à la vie des camps. Celui que les frères de l'Hôpital ne venaient pas seulement de désigner pour être leur nouveau chef, mais qu'ils considéraient encore comme leur guide et leur modèle, n'était certes pas un des moins disposés à couvrir sa robe de religieux de la cotte démailles de l'homme d'armes. Soldat avant d'être moine, son sang bouillonnait au bruit des combats que se livraient croisés et Sarrasins. Si la charité plaisait au divin Maître dont il était venu délivrer le tombeau, il pensait que combattre les ennemis de son nom devait être à ses yeux un mérite encore plus grand. Les chevaliers qui, comme lui, avaient revêtu la bure nourrissaient la même idée au fond de leur coeur. Ce fut donc à leur grande satisfaction qu'aux voeux qu'ils avaient déjà prononcés il ajouta celui de défendre la religion les armes à la main, « à l'exemple des Macchabées. » Mais la clause expresse « qu'ils ne devaient marcher que contre les infidèles », fut introduite dans leurs nouveaux statuts, à côté de celle qui leur faisait un devoir « d'affronter toute sorte de dangers, non-seulement pour la défense de la gloire de Jésus-Christ et de la sainte Croix, mais encore pour la justice, pour la veuve et pour les orphelins. »
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Les catégories dans l'Ordre
Il devait naturellement arriver que ces moines guerriers, dont le premier mouvement d'une exaltation religieuse avait fait des infirmiers, se pliassent avec peine à ces humbles fonctions quand ils revenaient du combat, encore frémissants d'ardeur belliqueuse et tout enthousiastes de gloire. D'ailleurs leurs absences, et la vie sans cesse militante que leur faisaient les Sarrasins, étaient peu compatibles avec les soins journaliers que réclamait l'hôpital ou l'auberge. Leur ignorance, aussi bien que leurs habitudes militaires, les rendaient encore moins propres à remplir les fonctions sacerdotales. Aussi, dès ce jour, et par la force des choses, l'ordre des Hospitaliers se trouva-t-il transformé; et, au lieu d'une confrérie dont tous les membres avaient le même caractère, il vit, sous le même habit, trois catégories distinctes de religieux se partager les services qui leur étaient commandés par les statuts.

Les chevaliers
La première catégorie comprenait ceux qui, par leur naissance ou leurs antécédents, pouvaient porter les armes et ceindre la cotte de mailles par-dessus le froc. Pour y être admis, c'est-à-dire pour être chevalier de Saint-Jean, il fallait satisfaire à une condition essentielle, celle de « prouver sa descendance par légitime mariage de parents nobles de nom et d'armes. » Plus tard, le séjour des croisés en Palestine ou en Syrie, et les alliances qu'ils y contractèrent avec des familles indigènes, obligea d'ajouter à cette condition d'origine celle « de ne point descendre de juif ou de mahométan. » Il fallait encore qu'il fût bien notoire que le néophyte « n'eût point commis de meurtre, et n'eût point mené dans le siècle une vie débauchée et corrompue » ; et de plus « qu'il fût d'une bonne santé, libre de son corps, propre à la fatigue, et avec un esprit sain. » Quand on avait satisfait à cette première exigence des statuts, on était, dès l'âge de seize ans, admis parmi les frères; puis on passait une année d'épreuves dans les rangs des chevaliers, avant de prononcer ses voeux, de prendre l'habit et d'être reçu définitivement. Alors le postulant allait, selon l'expression consacrée, « revêtir un nouvel homme. Il devait se confesser humblement de tous ses péchés, suivant l'usage de l'Église, et, après avoir reçu l'absolution, se présenter en habit séculier, sans ceinture, pour paraître libre dans le temps qu'il va se soumettre à un saint engagement, avec un cierge allumé qui représente la charité, entendre la messe et recevoir la sainte communion. Il lui était indiqué quels étaient les engagements de l'obéissance, et la sévérité des règles qui ne lui permettaient plus de se gouverner à sa volonté, qui l'obligeraient d'y renoncer pour ne suivre dorénavant que celle de ses supérieurs; en sorte que, quand il aurait envie de faire une chose, le lien de l'obéissance l'obligerait d'en faire une autre. Il était demandé ensuite à celui qui voulait faire profession s'il était disposé à se soumettre à toutes ces obligations, s'il n'avait point fait de voeu dans quelque autre ordre, s'il était marié, s'il était débiteur de sommes considérables; parce que, s'il se trouvait, après ses voeux, qu'il eût fait quelqu'une de ces choses ou qu'il fût en cet état, on lui eût ôté l'habit avec ignominie. » Au nombre des empêchements à la réception des chevaliers, les statuts mettaient encore « la profession de commerçant, banquier, changeur, caissier, fermier, ou la descendance de parents qui se seraient livrés à ces états, et auraient vendu en boutique ou en magasin » ; et cette cause d'exclusion était si forte, qu'elle « ne pouvait être neutralisée par la condition postérieure de gentilhomme de nom et d'armes. »

Quand le récipiendaire avait satisfait à toutes les conditions exigées, il faisait profession en ces termes : « Je fais voeu et promesse à Dieu, et à sainte Marie toujours vierge, mère de Dieu, et à saint Jean-Baptiste, de rendre dorénavant, moyennant la grâce de Dieu, une vraie obéissance au supérieur qu'il lui plaira de me donner et qui sera choisi par notre religion ; de vivre sans propriété et de garder la chasteté. » Après quoi, on lui faisait lever une épée nue trois fois en l'air, en signe de menace et de défi aux ennemis de la foi ; on la faisait tourner trois fois autour de lui, pour lui rappeler les saintes oeuvres auxquelles il était tenu, et qu'il devait le sacrifice de sa vie. On lui mettait ensuite la ceinture, symbole des liens qu'il acceptait et de la chasteté qu'il devait garder. » Enfin « on lui chaussait des éperons d'or, non-seulement en signe de chevalerie, mais surtout pour indiquer qu'il devait mépriser les richesses qui, sous cette forme symbolique, étaient placées à ses pieds. » Après quoi, le récipiendaire était reconnu pour serviteur de messieurs les pauvres malades, et consacré à la défense de l'Église catholique. »

Les Confrères ou donats
Outre ces membres titulaires de l'ordre, on y admettait à un degré moindre ce qu'on appelait les confrères ou donats. C'étaient des chevaliers qui désiraient porter l'habit des Hospitaliers et s'associer, sous leur bannière, à la défense de la religion, sans prononcer de voeux. Ils devaient, au préalable, obtenir l'agrément du grand maître; et on les distinguait par une croix qui n'avait que trois branches, celle du haut manquant.

Les Prêtres ou chapelains
La seconde classe des frères de Saint-Jean était formée des prêtres ou chapelains chargés des fonctions purement religieuses. Ils étaient conventuels ou simplement d'obédience.

Les Frères servants
La troisième catégorie se composait des frères servants, plus spécialement attachés au service de l'Hôpital. Il y en avait de deux sortes : les uns, qu'on appelait servants d'armes, étaient reçus dans le couvent; les autres étaient servants de stage ou d'office. On ne pouvait exiger, pour leur admission, les mêmes conditions que pour les chevaliers. Néanmoins il était interdit de les prendre « dans la plus vile populace, ni sans quelque choix, ce qui aurait pu donner lieu à les mépriser. Ils avaient à justifier qu'ils étaient nés de parents gens de bien et d'honneur, qu'ils ne s'étaient appliqués qu'à un travail honnête, qu'ils n'avaient jamais servi personne dans un emploi vil et méprisable. » On allait même jusqu'à exiger que « ni leur père, ni leur mère, n'eussent jamais fait aucun métier sordide. » Il n'y avait d'exceptés de ces conditions que « ceux qui s'étaient signalés par les armes ou par des services honorables rendus à l'ordre. » Il était expressément interdit aux frères servants, de quelque qualité qu'ils pussent être, de monter jamais au rang de chevalier. » C'était à eux qu'incombait plus particulièrement le soin de veiller sur les malades et les pauvres tandis que les frères armés étaient en guerre. La portion pacifique des religieux hospitaliers se trouva tout naturellement absorbée par celle des religieux guerriers, et désormais l'ordre de l'Hôpital prit le titre de chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem », qu'il couvrit d'autant de gloire sur les champs de bataille, que les frères servants ont pu déployer de charité à l'intérieur de leur hospice. Parmi les devoirs qu'avaient à remplir indistinctement ces deux classes, devoirs « qui ne les empêchaient pas de vaquer à l'hospitalité ou à la défense de la foi, et afin de n'être chargés que d'un petit nombre de prières, il leur était ordonné de réciter chaque jour, à une ou plusieurs reprises, cent cinquante fois l'Oraison dominicale, ou, à leur choix, l'office de la sainte Vierge ou celui des morts. » En outre, le carême des frères de l'Hôpital était très-rigoureux, et « il leur était commandé de communier trois fois l'an, à Pâques, à la Pentecôte et à Noel. »

Les Soeurs Hospitalières
Une quatrième et dernière catégorie de personnes qui relevaient de l'ordre de Saint-Jean, sans lui appartenir en propre, était celle des soeurs hospitalières. Les postulantes devaient apporter la preuve « qu'elles étaient dames de bonnes moeurs, nées en légitime mariage de parents nobles; et elles devaient rester enfermées dans des monastères. »

Les Corps auxiliaires Bien qu'imposante par le nombre et surtout la valeur de ses chevaliers, la force militaire de l'ordre de Saint-Jean fut augmentée, grâce aux ressources dont il disposait déjà, d'un corps auxiliaire organisé à ses frais, qui portait ses insignes, mais ne faisait point partie de la confrérie. C'étaient des troupes de pied à la solde de l'ordre, commandées par quelques-uns de ses membres, et qui formaient un contingent militaire dont le secours fut des plus efficaces pour l'armée chrétienne. Elles marchaient sous la bannière de l'ordre, portant un écusson où brillait une « croix d'argent en champ de gueule. »

C'était le pape Innocent II qui leur avait octroyé ce signe de guerre. Quant aux insignes qui distinguaient ce corps de celui des chevaliers, ils consistaient en une châsse dans laquelle était enfermé du bois de la vraie croix, à laquelle furent attribuées les victoires presque miraculeuses que remporta souvent cette troupe dévouée, mais peu nombreuse, sur des multitudes de Sarrasins.

Afin de compléter son organisation et de donner plus de force, d'imposer une plus respectueuse obéissance à ses règlements intérieurs, l'ordre avait un conseil que le grand maître présidait. Toutes les questions graves qui pouvaient intéresser la discipline et l'administration de ses biens y étaient discutées, et le grand maître n'y avait d'autre privilège que de compter sa voix pour deux, en cas de partage dans les opinions émises.

La renommée des Hospitaliers, de leurs exploits et des bienfaits que recevaient d'eux les pèlerins de tous les pays, s'étendait dans tout l'Occident. Leurs vertus touchèrent tellement les souverains et les princes, que c'était à qui d'entre eux leur ferait des dons ; aussi n'y eut-il pas, en peu de temps, une contrée où l'Hôpital ne comptât des propriétés importantes. Cette situation, à la fois si glorieuse et si prospère, permit à l'ordre, qu'animait tout particulièrement l'esprit de charité, de fonder en Europe des établissements analogues à celui de Jérusalem. Les Hospitaliers, non contents d'exercer leur ministère en Terre-Sainte et d'y secourir les pèlerins qui y débarquaient, voulurent encore venir à leur aide en Occident, en leur facilitant les moyens de se rendre en Palestine. A cet effet, ils fondèrent sur plusieurs points des côtes de France, d'Espagne ou d'Italie, des hospices semblables à leur maison mère. Dans ces établissements, sorte de succursales du grand hôpital de Jérusalem, on hébergeait les fidèles qui se rendaient en Orient ; on prenait pour eux toutes les dispositions nécessaires, afin qu'ils fissent sûrement le voyage maritime qu'ils entreprenaient : navires, guides, escortes, argent, tout était mis en oeuvre au profit de ceux qu'une foi vive poussait vers le rivage de la Judée. Top

 

Ce fut l'origine des commanderies
Les premières furent celles de Saint-Gilles en France, de Séville en Espagne, de Tarente en Italie, et de Messine en Sicile.

L'argent n'était pas le seul secours que les différents pays d'Europe envoyassent aux Hospitaliers. Il accourait sous leurs bannières une foule de jeunes gentilshommes entraînés par la foi, le goût des armes, et la réputation des chevaliers de Saint-Jean, que leurs exploits, autant que leurs vertus, avaient répandue de toutes parts. Le nombre considérable des auxiliaires que l'ordre recevait ainsi, et la diversité des langages qu'ils parlaient, obligèrent le grand maître à les diviser et à les grouper selon leur nationalité.
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Les langues
De là ce mot langue par lequel on a distingué depuis les diverses compagnies des Hospitaliers. — Il y eut, dans le principe, sept langues : celles de Provence, d'Auvergne, de France proprement dite, d'Italie, d'Aragon, d'Allemagne et d'Angleterre. Cette division subsista jusqu'au dernier jour de l'existence de l'ordre, avec cette modification que, lorsque l'Angleterre se sépara de Rome et devint schismatique, la dernière langue fut supprimée, et qu'on ajouta celles de Castille et de Portugal.

Cependant, peu à peu, cette piété sévère qui avait poussé de jeunes gentilshommes à revêtir la robe des Hospitaliers vint, sinon à se refroidir, du moins à faire une place, dans leur coeur, à un sentiment mondain. La vanité altière de ces hommes d'origine noble se révolta contre la similitude extérieure qui existait entre eux et les frères servants. Si les devoirs qu'ils avaient à remplir les mettaient à part de ceux-ci, ils n'en souffraient pas moins d'être confondus avec eux par leur habit. L'orgueil du gentilhomme, que la piété n'avait pu extirper de leur coeur, étouffa l'humilité du religieux. Non contents du privilège exclusif qui leur attribuait à eux seuls l'honneur de porter les armes et de combattre pour la religion, ils obtinrent du pape, afin d'être distingués des frères servants, la permission de se couvrir, dans l'intérieur du couvent, d'un manteau noir à bec ou pointe, orné de la croix blanche. Par la même bulle, le souverain pontife les autorisa à revêtir, pour le combat, et par-dessus leur froc, une cotte d'armes rouge sur laquelle se dessinait la croix de l'ordre. De plus, et par un article additionnel, Sa Sainteté ordonna que, si par impossible un chevalier se rendait coupable de trahison ou de lâcheté, il fût privé de l'habit et de la croix. Cette clause fut introduite dans les statuts, et lorsqu'on procédait à la réception d'un nouvel adepte, elle lui était lue en ces termes : « S'il vous arrivait jamais, en combattant pour Jésus-Christ contre les ennemis de sa foi, de leur tourner le dos, d'abandonner l'étendard de la croix, et de prendre la fuite dans une aussi juste guerre, vous seriez dépouillé du signe très-saint, suivant les statuts et coutumes de l'ordre, comme un prévaricateur du voeu que vous venez de faire, et retranché de notre corps, comme un membre pourri et gangrené. » — Hâtons-nous de dire que l'histoire, qui nous a transmis tous les actes des chevaliers de Saint-Jean, ne rapporte qu'un seul exemple de flétrissure imprimée à un d'entre eux, encore n'était-il pas Français. La discipline à laquelle devaient obéir les Hospitaliers trouvait plutôt son application dans les occasions fréquentes où il fallait arrêter leur élan et leur témérité qui pouvait compromettre le sort commun. Alors il n'était pas d'exploit qui pût empêcher un chevalier de se soustraire à la sévérité de ses chefs. On raconte, entre autres faits du même genre, qu'un frère de l'Hôpital, nommé Robert de Bruges, avait, dans un combat, quitté son rang pour aller seul attaquer un parti de Sarrasins dont il tua le chef d'un coup de lance. Malgré cette prouesse, qui mérita à son auteur les applaudissements de l'armée, le grand maître donna à Robert l'ordre de descendre immédiatement de cheval et de retourner au camp pour y garder les arrêts. Il fallut obéir.

Gérard Tunc, Provençal, et Raimond Dupuy, originaire du Dauphiné, deux Français, furent donc les fondateurs de cet ordre illustre, moitié militaire, moitié religieux, qui a su pratiquer les modestes vertus du moine, tout en conservant les qualités brillantes du soldat. Le premier posa la base de cette charité qui fut l'origine de l'association des Hospitaliers. Laïque, il donna à ses compagnons l'exemple du dévouement auprès des malades et des pauvres ; religieux, il fut pour ses frères un modèle de piété et de foi vive. Le second, dont le sang avait coulé dans cent combats en Syrie et en Palestine, modifia le caractère de l'ordre et le rôle qu'il devait remplir, en associant la bravoure brillante du champ de bataille à l'humble austérité du cloître. Si Gérard fut le fondateur de l'Hôpital, Raimond, avec le titre de grand maître, doit être regardé comme le véritable organisateur de cette sainte cohorte, qui fut à la fois le soutien du pèlerin et le rempart de la religion chrétienne en Orient. Les vertus du vénérable héritier de Gérard furent comme le point de départ et le modèle de celles par lesquelles s'illustrèrent tour à tour ses successeurs. Il n'en fut pas toujours ainsi des chevaliers, au milieu desquels une certaine indépendance vis-à-vis des statuts trop rigoureux pour des hommes de guerre amena quelque relâchement, et parfois de l'indiscipline. Mais, si ces exemples furent rares, il faut, ajouter qu'on ne saurait refuser de l'indulgence à des hommes qui, tout en obéissant à leur piété pour prononcer des voeux sévères, faisaient, au milieu de combats incessants, d'assauts et de sacs, le métier de soldats. Il devait leur être bien difficile, pour ne pas dire impossible, de traverser les hasards et les désordres de la vie aventureuse que leur imposait la guerre en restant scrupuleusement fidèles à leur foi.
Sources : Histoire des Chevaliers de Rhodes, depuis la création de l'Ordre à Jérusalem, jusqu'à la capitulation à Rhodes. Par Eugène Flandrin. Editeurs Alfred Mame et fils, Tours. 1873

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