Origines de l'Ordre

La Fin des Chevaliers de Rhodes
Enfin, le 1er janvier 1523, les débris de l'ordre de Saint-Jean, échappés aux coups des infidèles, abandonnèrent l'île de Rhodes. Après un magistère qui avait duré à peine deux années, Villiers de l'Ile-Adam en fut le dernier grand maître. La prophétie du traître d'Amaral s'accomplissait. On raconte que la prise de possession par les Ottomans eut lieu le jour de Noël, pendant que le pape Adrien célébrait la messe à Saint-Pierre. Durant l'office une pierre se détacha de la corniche, et roula aux pieds du souverain pontife. L'émotion fut grande dans la basilique; et comme, dans ce moment, les esprits étaient avec anxiété préoccupés du siège de Rhodes, cet accident fut interprété comme un triste présage de l'issue qu'aurait la lutte héroïque soutenue par les frères de l'Hôpital.

On se demande comment l'Europe a laissé tomber Rhodes, comment la catholicité a permis que l'Islam lui arrachât ce boulevard dont les défenseurs lui avaient donné tant de preuves de dévouement, et qui, en contrebalançant dans la Méditerranée la puissance navale des Ottomans, avait contribué à arrêter les progrès de leurs incursions sur les confins de l'Italie. C'est que les circonstances au milieu desquelles Soliman entreprit d'assiéger Rhodes étaient toutes en sa faveur. La France, occupée de sa guerre malheureuse avec l'Espagne, était incapable de secourir l'ordre de Saint-Jean. Ce que François Ier ne pouvait faire, Charles-Quint ne le voulait pas, avec le risque de compromettre les grands intérêts pour lesquels il combattait dans les plaines du Milanais. L'Italie, engagée dans cette lutte, n'avait aucune force disponible. Le pape était impuissant par lui-même. La république de Gênes avait pris parti pour Charles, et lui devait toutes ses forces. La Hongrie était abattue. Quant à la république de Venise, on sait ses traditions : ambitieuse et jalouse, aspirant à l'empire maritime, elle ne voyait pas sans déplaisir la marine redoutée de Saint-Jean; et, au fond du coeur, elle éprouvait une secrète joie de la voir anéantie. Faux calcul, cependant ; car la chute de Rhodes compromettait infailliblement les possessions vénitiennes dans la Méditerranée. Et, en effet, Candie, Chypre, ne tardèrent pas à tomber aux mains du vainqueur des chevaliers de l'Hôpital, sans que les efforts du lion de Saint-Marc à la bataille de Lépante, cinquante ans plus tard, aient réussi à rendre à la république ce qu'elle avait perdu.

Villiers de l'Ile-Adam avait fait embarquer, au pied de la tour Saint-Michel, ses compagnons d'infortune avec ce qu'ils pouvaient emporter de Rhodes, où ils laissaient les souvenirs sanglants de leur dévouement, ainsi que la trace impérissable de leur gloire. Quelques galères peintes de noir, en signe de deuil, les reçurent; et ils levèrent l'ancre sans qu'aucun étendard y fût déployé comme aux jours de leurs courses victorieuses. Une seule bannière flottait à mi-mât du navire que montait le grand maître : c'était celle de Notre-Dame, avec ces mots : Afflictis spes mea rebus : «  Dans mon malheur tu es mon espoir.  » Le départ eut lieu de nuit, afin que l'obscurité leur épargnât la douleur de distinguer ces tours et ces murs pour la conservation desquels ils avaient versé leur meilleur sang.

Quand le jour parut, les exilés étaient déjà loin. Ils faisaient voile vers Candie, où la flotte relâcha, après avoir essuyé des coups de vent qui lui firent éprouver de funestes avaries, et causèrent la perte de quelques-uns des transports. De là Villiers de l'Ile-Adam passa en Sicile, et conduisit les débris de son ordre dans les Etats de l'Eglise. A Rome, il reçut l'accueil que lui méritaient ses vertus et ses malheurs. Le pape envoya au-devant de l'illustre chef de l'Hôpital, pour lui faire honneur, toute sa maison en habits de cérémonie; les cardinaux faisaient partie du cortège, et l'ambassadeur de France, Montmorency, se joignit à eux. Le souverain pontife le reçut avec des témoignages de la plus touchante admiration pour le dévouement dont il avait fait preuve; il lui fit donner un siège au milieu des cardinaux, et lui prodigua les épithètes les plus flatteuses, en l'appelant «  le champion et le défenseur de la foi catholique.  » De Rome l'Ile-Adam passa à Viterbe, où il s'établit avec ses religieux, en attendant des temps meilleurs.

Cependant le grand maître ne pouvait renoncer à l'espoir de rentrer dans Rhodes. Dans ce but, il avait fait plusieurs tentatives auprès de Charles-Quint et du roi d'Angleterre ; mais elles n'aboutirent alors à aucun résultat. Le roi de France eût bien désiré venir en aide à l'ordre de Saint-Jean, dont la glorieuse défense avait exalté son esprit chevaleresque ; mais que pouvait François Ier, alors prisonnier à Madrid ? Malgré les obstacles qu'il rencontrait, Villiers de l'Ile-Adam était vivement préoccupé des destinées futures de son ordre. Il aspirait à lui créer un centre nouveau, où il pût s'établir avec indépendance en continuant ses nobles traditions. Le siège de Rhodes avait réduit le nombre des chevaliers de l'Hôpital à un chiffre qui ne leur permettait plus de songer à une conquête, comme au temps de Foulques de Villaret. Ils s'adressèrent, dans leur détresse, à la générosité d'un prince auquel ils offraient en échange l'appui de leurs bras contre les ennemis de la religion. Les infidèles n'étaient pas redoutables seulement dans les mers du Levant, leurs corsaires se donnaient carrière dans toute la Méditerranée, et les côtes italiennes avaient tout à craindre de leurs incursions. Charles-Quint, maître alors de la Sicile et des îles voisines, comprit tout le parti qu'il pourrait tirer des intrépides compagnons de l'Ile-Adam. Pour mettre ses possessions à l'abri des entreprises des Turcs ou des pirates barbaresques qu'il avait vaincus, mais dont il n'avait pu détruire les repaires, il leur offrit les îles de Malte et de Goze en toute propriété, ainsi que Tripoli de Barbarie. Villiers de l'Ile-Adam en prit possession au commencement de l'année 1530, et lui-même fit son entrée à Malte le 26 octobre suivant.

On sait par quels glorieux exploits les chevaliers de Malte se montrèrent les dignes continuateurs des vertus guerrières qui avaient fait la renommée des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem et de Rhodes. Partout où fut le siège de cette illustre confrérie, ses membres de la langue de France y furent au premier rang. Les nobles écussons que les Turcs et l'admirable climat de Rhodes ont conservés intacts jusqu'à nos jours, sont pour notre génération autant de témoignages de la part que nos devanciers ont prise si largement aux grands faits qui prouvent qu'alors, comme aujourd'hui, la France était l'avant-garde de la civilisation chrétienne sur ces rivages, où la barbarie asiatique de tous les temps n'a su qu'entasser les misères des populations sur les ruines des villes.
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Origine de l'Ordre de Malte - (1530-1798)
Nous avons dit à la fin du chapitre précédent, que l'empereur Charles-Quint avait donné, en sa qualité de souverain des Deux-Siciles, à l'Ordre des Chevaliers de Rhodes, le 24 mars 1530, les îles de Malte, de Grozzo et de Comino, qui relevaient de la couronne de Sicile. La donation était faite à titre de fief indépendant, à la seule condition d'envoyer chaque année, à titre d'hommage, un faucon au suzerain, et sous la réserve que la nomination de l'évêque de Malte serait faite par l'Empereur, sur la présentation de trois candidats par le Magistère de l'Ordre.
Annales de l'Ordre de Malte ou des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem - Chevaliers de Rhodes et de Malte. Depuis son origine jusqu'à nos jours et du Grand-Prieuré de Bohème-Autriche et du service de Santé volontaire. Par Félix de Salles. Vienne 1889.

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