Généalogie des Maîtres

Généalogies des Grands Maitres

Geoffroy de Donjon. Janvier 1193 — après 20 mai 1202
La succession de Garnier de Naplouse fut recueillie par Geoffroy de Donjon, qui apparaît pour la première fois comme grand-maître en janvier 1193 (1); l'élection du nouveau chef de l'Ordre se place donc très vraisemblablement à ce moment. L'acte, en effet, auquel nous faisons allusion, fut rendu « una cum totius ejusdem domus (Hospitalis) assensu et voluntate capituli ». Il s'agit probablement ici du chapitre général réuni pour procéder au choix du successeur de Garnier; si la décision eût été prise par un chapitre ordinaire, cette mention solennelle n'eût pas figuré dans l'acte. La qualité et le lieu de résidence habituel des témoins (2) qui interviennent à cette transaction permettent, en outre, de supposer que le chapitre général se tint à Margat; ce château, du reste, depuis la prise de Jérusalem par Saladin, était devenu le chef-lieu de l'Ordre, et cette présomption corrobore l'opinion que nous émettons ici (3).

A quelle nationalité appartenait Geoffroy de Donjon? Sans aucun doute, il était français. On lui a assigné la Picardie comme province d'origine, sans apporter de preuves à l'appui de cette attribution; on connaît, par deux actes de 1201, un Baudouin de Donjon, qui semble avoir été originaire de Champagne ou d'Ile de France (4); la forme Donjon, d'autre part, est trop commune dans les pays de la langue d'oïl pour permettre de restreindre la question.

Il est donc difficile de déterminer exactement la province à laquelle se rattachait le grand-maître; celles qui appartenaient à la langue d'oc doivent seules être écartées.

Les antécédents de Geoffroy de Donjon sont peu connus; il ne paraît avoir occupé dans l'Ordre aucune charge importante avant son élévation au magistère ; la seule mention que nous ayons de lui lui donne, en avril 1185, la simple qualification de frère (5), et le montre résidant en Terre Sainte. On peut conjecturer de ce fait que toute sa carrière s'écoula en Orient, et que c'est là que ses compagnons le trouvèrent quand ils le mirent à leur tête.

Les historiens de l'Ordre avaient, jusqu'à Pauli, prêté un très court magistère à Donjon, qu'ils faisaient mourir en 1194. Depuis Pauli (1733-7) nous savions que la vérité était tout autre et que Geoffroy de Donjon avait gouverné l'Hôpital jusqu'en mai 1201, date du document le plus récent dans lequel il figurait avec cette qualification (6). Mais nous connaissons aujourd'hui une lettre de ce grand-maître, qui n'est pas datée, il est vrai, mais qui relate un tremblement de terre survenu en Syrie le 20 mai 1202 (7). Elle permet donc de reculer jusqu'en juin 1202 le terme du magistère de Geoffroy de Donjon.

Pendant cette période, la Terre Sainte jouit d'une tranquillité relative au point de vue militaire; la paix règne avec les Musulmans. La mort de Saladin (3 mars 1193) et les compétitions qui s'élèvent entre ses fils (8) donnent aux Latins l'assurance que la trêve ne sera pas rompue. A l'expiration de celle-ci (fin de décembre 1195), les Chrétiens ne se sentent pas en état de reprendre la campagne. Henri de Champagne est trop faible et trop pauvre, les barons trop absorbés par leurs querelles intestines pour que rien puisse être tenté. Les croisés allemands (9), quand ils apparaissent en Terre Sainte, causent aux Latins de Palestine une telle appréhension et se livrent à de tels excès que, sur le conseil de Hugues de Tibériade, femmes et enfants cherchent un abri dans les maisons du Temple et de l'Hôpital (10).

Malek el Adel a cependant recommencé la campagne et conquis Jaffa (septembre 1197), mais un combat heureux des Allemands (23 octobre 1197) suffit à arrêter l'offensive de l'émir musulman. Ceux-ci, après un échec devant le Toron, dont ils ne parviennent pas à s'emparer, se dispersent et regagnent leur patrie. La mort continue à faire son oeuvre de part et d'autre; elle emporte successivement Guy de Lusignan en avril 1194, Henri de Champagne le 10 septembre 1197 et Malek el Adel à la fin de novembre 1198. Le mariage de la veuve d'Henri de Champagne fait passer la couronne de Jérusalem sur la tête d'Amaury de Lusignan, frère de Guy et déjà roi de Chypre (fin d'octobre 1197). Les complications intérieures causées par ces événements se font sentir à un égal degré chez les Musulmans et chez les Latins, et écartent le danger d'une reprise des hostilités (11).

C'est pendant ces années de paix armée que s'écoule le magistère de Geoffroy de Donjon. Si les qualités militaires des Hospitaliers et de Geoffroy ne trouvent pas l'occasion de s'exercer alors, le péril ne semble pas écarté, et le grand-maître, dans une série de lettres envoyées en Occident, se fait l'interprète des craintes des Latins de Palestine : tantôt, en signalant au grand-précepteur d'Outremer la mort de Saladin et la division qui règne entre ses successeurs, il insiste sur la possibilité d'une victoire pour les Chrétiens s'ils veulent tenter un énergique effort dont la situation des Musulmans assure le succès (30 avril 1193) (12); tantôt il expose au roi de Navarre Sanche VII l'état misérable de la Terre Sainte (avril 1196) (13), la nomination de Malek el Moaddem, fils de Seif ed Din, au poste de gouverneur de Jérusalem (23 avril 1199) (14), la destruction par un tremblement de terre (15) d'un grand nombre de villes de Syrie (juin 1202) (16) ; tantôt enfin (en 1201), il trace de la situation de la Terre Sainte le tableau le plus noir.

La réunion sous l'autorité de Seif ed Din de l'Egypte et de Damas est une menace perpétuelle pour la sécurité des Chrétiens, et n'a pour contrepoids que la haine universelle des Infidèles et l'antagonisme du sultan d'Alep contre leur nouveau maître. Si le Nil, dont le débordement n'a pas eu lieu l'année précédente, continue une fois de plus à rester dans son lit, c'est la famine absolue pour l'Egypte et l'invasion de la Syrie par une foule d'affamés qui amènera une terrible catastrophe. Le royaume de Sicile, ruiné par les Allemands et les Lombards, ne peut plus fournir à l'Ordre ni céréales, ni vivres, ni provisions d'aucune sorte : la maison de Barletta est détruite (17) ; seules les commanderies d'Occident, par leurs envois de numéraire, permettent aux Hospitaliers de se soutenir. En présence de cette détresse et des menaces des Musulmans, Geoffroy adresse au roi d'Angleterre un pressant appel et jette un cri d'alarme (18).

On voit que Geoffroy ne se dissimulait pas l'imminence du péril, et que sa clairvoyance ne s'endormait pas. Il n'était pas dupe des apparences et de la tranquillité superficielle dont jouissait alors la Palestine. Mais l'Occident, absorbé ailleurs, ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre le danger, et la voix du grand-maître resta sans écho. Devant cette impuissance, Geoffroy se consacra exclusivement aux intérêts particuliers et au développement de l'Ordre dont il avait la garde, et s'appliqua à cette tache avec l'activité la plus persévérante et le dévouement le plus absolu.

En Terre Sainte, ses efforts tendent à fortifier, en provoquant de nouvelles libéralités, la puissance des Hospitaliers, et à régler au mieux de leurs intérêts toutes les contestations pendantes entre eux et les autres autorités de Syrie, séculières ou ecclésiastiques. Dans le premier ordre d'idées, il obtient à Jaffa une terre, que lui donne le roi Henri de Champagne (janvier 1194) (19); à Acre, la concession par le même d'une partie des murailles de la ville et d'une porte de celle-ci (1193 et 5 janvier 1195) (20), la donation par l'évêque d'un cimetière (avril 1200) (21) et par des particuliers de diverses boutiques (27 avril 1201) (22) ; à Tyr le droit d'entretenir deux bêtes de somme pour porter au moulin de l'Ordre le blé des habitants (novembre 1199) (23). Les princes d'Antioche entretiennent avec lui des rapports fréquents, dont la cordialité se traduit par la confirmation des donations faites par leurs sujets (24), et avant tout par l'affiliation de Bohémond III à l'Hôpital (25).

Le comte de Tripoli Bohémond IV continue aux Hospitaliers la bienveillance dont son père Bohémond III lui a donné l'exemple à Antioche. En 1196 (8 août), il leur cède une rue et une porte à Tripoli (26); le 21 août 1198, pour s'acquitter d'une somme de 37 000 besants, que son ancêtre Raymond de Tripoli leur devait, il constitue à leur profit sur les revenus de la chaîne d'Acre une rente annuelle de 1000 besants (27); l'année suivante (6 septembre 1199), il se fait rétrocéder par le grand-maître, sous réserve des droits des légitimes seigneurs, la possession de Maraclée et du Charnel, qu'il avait cédés à l'Ordre le 15 juin précédent (28), et qu'il craignait de voir tomber au pouvoir des Assassins.

Geoffroy de Donjon, enfin, ajoute aux possessions des Hospitaliers le casal Hautefié, que les seigneurs de Césarée lui abandonnent (24 octobre 1197) (29), et celui de Digegie, que la libéralité de Christine et de Rohard de Caifa lui assurent (mai 1201) (30).

Si, comme nous venons de le voir, l'intervention du grand-maître réussit à accroître et à consolider l'ordre de l'Hôpital en Palestine, elle eut également à s'exercer dans un grand nombre de questions litigieuses, que la jalousie d'autorités rivales avait suscitées et envenimées. Le règlement de ces contestations était particulièrement délicat; autant Geoffroy de Donjon devait montrer, pour l'obtenir, de fermeté à soutenir les droits de l'Ordre, autant, pour n'exaspérer aucune susceptibilité, il importait de faire preuve, dans la conduite des négociations, de souplesse, de sang-froid et d'un constant souci de conciliation. Il semble que le grand-maître se soit toujours inspiré de ces sentiments en préparant la solution de ces difficultés; si plusieurs d'entre elles paraissent avoir été résolues dans un sens défavorable aux Hospitaliers, il n'en faut pas rendre responsable Geoffroy de Donjon, mais bien plutôt reconnaître que, se trouvant en mauvaise posture vis-à-vis de réclamations fondées, il eut raison de ne pas s'entêter dans une résistance sans issue, et de faire de bonne grâce les concessions qu'on lui eût arrachées de force. C'est ainsi qu'au lendemain de son avènement au magistère (janvier 1193), il restitua à l'évêque de Valénie les dîmes que l'Hôpital percevait sur le territoire de Margat, et dont l'attribution à l'église de Valénie remontait à Renaud de Margat, prédécesseur de l'Ordre dans la seigneurie de Margat (31) ; il précisa en même temps sur quels objets et dans quelles conditions les droits de l'évêque devaient s'exercer. Cette réglementation, en effet, était d'autant plus nécessaire pour éviter des conflits ultérieurs, que, Margat étant devenu le chef-lieu de l'Ordre, les Hospitaliers étaient appelés à y coudoyer constamment les représentants de l'autorité épiscopale et à vivre en bonne intelligence avec eux.

Il est permis de supposer que cette reconnaissance n'alla pas, de la part du prélat, sans quelques compensations en leur faveur, et il n'est pas diilicile de les deviner. Nous savons qu'à cette époque l'évêque lui-même était frère profès de l'Hôpital, portait à ce titre la croix de l'Ordre, et avait juré fidélité au grand-maître pour le château de Margat : c'est là, à n'en pas douter, le prix auquel Geoffroy de Donjon, avec beaucoup d'habileté, avait consenti à abandonner ses prétentions aux dîmes. En acceptant cette transaction, l'évêque Anterius ne s'était pas dissimulé qu'il portait atteinte à l'indépendance de son église et qu'il la rendait tributaire de ses puissants voisins. Mais ce lien, n'étant que personnel, pouvait se rompre après lui. Pour que ses successeurs recouvrassent la liberté qu'il avait aliénée, il demanda et obtint du souverain pontife une bulle constatant que le port de la croix de l'Ordre et la prestation de serment n'engageaient que lui, et que le siège de Valénie jouirait après lui des privilèges et droits qu'il avait exercés de tout temps (8 mai 1197) (32). Cet incident est significatif. La lutte d'influence entre les prélats et l'Ordre se poursuit avec la même ardeur que précédemment. Si l'Hôpital semble ici céder aux revendications de l'évêque, il reprend d'une main ce que l'autre vient de donner; le prélat n'est pas dupe de ce double jeu, auquel la nécessité l'a forcé d'acquiescer, et dégage ses successeurs, en faisant appel à l'autorité pontificale, des concessions qu'il a dû souscrire.

A Tripoli, les mêmes difficultés se présentent : l'évêque se plaint que l'Hôpital ait indument occupé trois casaux, l'église de Néphin et perçu les dîmes de celle-ci (33). L'affaire, soumise au S. Siège, est jugée contre les Hospitaliers, qui sont condamnés à remettre l'église de Tripoli en possession des lieux et des dîmes en litige (1198). Ceux-ci, ne se considérant pas comme battus, reprennent l'affaire en cour de Rome.

Leurs représentants à force d'insistance parviennent à faire naître en leur faveur un doute dans l'esprit du pape; ils font observer que la propriété et la possession sont choses absolument distinctes, et obtiennent que le droit de propriété de l'Ordre soit examiné par des enquêteurs pontificaux (1199) (34). - On peut juger, par cet exemple, de l'acharnement que les parties déployaient pour faire triompher leurs prétentions. Si à Valénie le grand-maître avait gagné la première manche et perdu la seconde, en revanche, d'abord battu à Tripoli, il sut faire revenir le S. Siège sur une première décision et provoquer une nouvelle enquête, qui remettait l'affaire en question.

Avec les Templiers les sujets de contestations n'étaient ni moins nombreux ni moins irritants qu'avec les autorités ecclésiastiques. Les deux ordres, également jaloux d'établir et d'étendre leur influence à leur détriment réciproque, ne pouvaient manquer d'entrer en conflit à tout instant en Terre Sainte. Si, à diverses reprises, sous le magistère de Geoffroy de Donjon, plusieurs accords intervinrent entre le Temple et les Hospitaliers, et réglèrent (8 décembre 1198) l'état de leurs biens au comté de Tripoli (35), l'existence à Valénie d'un seul four public desservi par les Templiers (1201), et l'usage de l'eau d'une fontaine destinée à l'irrigation et à l'actionnement de moulins dans un lieu non désigné (17 avril 1201) (36), il n'en alla pas toujours ainsi; certain litige, relatif à Margat et Valénie, par exemple, fut loin d'être arbitré aussi facilement, et montre d'une façon péremptoire que, si aucune des parties en cause n'était disposée à céder, l'autorité supérieure chargée de les concilier se sentait également incapable de leur imposer son arbitrage. Voici comment le litige était né : un protégé de l'Hôpital, le chevalier Séguin, s'étant vu contester par les Templiers certaines possessions situées aux districts de Margat et de Valénie, les Hospitaliers avaient pris fait et cause pour lui, le sang avait coulé, et chacun des deux ordres avait soutenu ses prétentions par les armes. Le pape avait été requis par les intéressés de mettre fin au conflit; la bulle qu'il rendit à cette occasion (8 février 1199) mérite un examen attentif (37).

Après s'être élevé avec énergie contre les agissements des deux ordres, et s'être indigné qu'ils aient tourné contre eux-mêmes les armes qui n'auraient dû être dirigées que contre les Sarrasins, Innocent III trahit, par le ton même de son langage, son hésitation à prononcer une sentence que la partie condamnée n'acceptera pas, et son impuissance à la faire exécuter. Il aurait, dit-il, le droit de juger l'affaire, mais il préfère proposer une transaction amiable. Un rapport, émané des prélats de Terre Sainte et de quelques pèlerins, l'a instruit des circonstances de la cause, et lui fait désirer que les parties se réunissent et qu'avec l'assentiment du plaignant elles restituent aux Templiers les biens contestés et les revenus de ceux-ci. La question de possession ainsi réglée, Séguin sera admis à faire valoir ses droits devant un tribunal arbitral convoqué par les Hospitaliers ; ceux-ci le composeront d'hommes compétents de la principauté d'Antioche et du comté de Tripoli, dont le Temple ne puisse suspecter l'indépendance ou récuser le choix pour raison de partialité. Au cas où les Templiers refuseraient de comparaître devant ces arbitres, Séguin sera de plein droit envoyé en possession provisoire, et les arbitres examineront et jugeront l'affaire au fond. Le pape ne se dissimule pas que ceux-ci, peu soucieux d'intervenir dans une contestation qui met aux prises deux ordres également puissants et redoutés, pourront refuser le mandat dont on voudra les investir; le patriarche d'Antioche, l'archevêque de Nazareth et l'évêque de Valénie devront, sous la menace des censures ecclésiastiques, les obliger à l'accepter, et s'opposer à ce que les parties interjettent appel avant le prononcé de la sentence. Si, après le jugement arbitral, un appel se produit, le S. Siège désignera, parmi les habitants de la province les mieux qualifiés, les juges qui devront l'examiner et le juger. Le luxe des précautions prises par le pontife, la timidité avec laquelle il les énumère montrent assez l'embarras du S. Siège, qui ne veut s'aliéner ni l'une ni l'autre des deux seules forces qui défendent encore la Terre Sainte contre les mécréants, et la certitude qu'il a de l'inanité de son intervention. Ces sentiments éclatent à la fin de l'acte; Innocent III, en proclamant qu'il fera exécuter la sentence, proteste de son désir de ne léser aucun des intérêts en jeu, et fait appel au dévouement des Hospitaliers pour régler toutes les autres contestations pendantes entre eux et le Temple à l'amiable, en conformité de l'accord intervenu entre les grands-maîtres et ratifié par le pape Alexandre III en 1179 (38). Un pareil langage mérite d'être retenu ; le pontife ne commande pas, il fait appel à la concorde, et son autorité est si précaire qu'il se rend compte que sa voix ne sera pas écoutée.

Un événement considérable, survenu sous le magistère de Geoffroy de Donjon, ne doit pas être passé sous silence. Nous voulons parler de la fondation de l'ordre Teutonique, solennellement proclamée par les croisés allemands et les barons du royaume de Jérusalem, le 5 mars 1198, dans le palais des Templiers à Tyr (39). On sait que les Templiers et les Hospitaliers servaient surtout les intérêts français et italiens en Orient; l'Allemagne voulut à son tour fortifier, par la création des Teutoniques, son influence en Palestine, et contrebalancer celle du Temple et de l'Hôpital. Ces deux chevaleries avaient du reste, par la force des choses, été amenées à se mêler, plus que l'esprit de leur institution ne le comportait, au mouvement politique de Terre Sainte; leur attitude en plus d'un cas avait soulevé les critiques et les récriminations des vrais amis de la cause chrétienne. L'ordre nouveau, dans l'esprit de ceux qui l'érigèrent, était appelé à réagir contre ces tendances, et à leur faire contrepoids. On lui avait donné une règle empruntée à celle du Temple en ce qui concernait les clercs et les chevaliers, et à celle de l'Hôpital en ce qui concernait le service de l'hospitalité (40).

La subordination, à laquelle, à ses débuts, il avait été soumis vis à vis des Hospitaliers, se trouvait désormais singulièrement amoindrie, sinon absolument rompue (41). En assistant à la cérémonie solennelle du 5 mars 1198, Geoffroy de Donjon et le grand-maître du Temple ne se dissimulaient pas qu'obligés par la force des circonstances à ratifier par leur présence et sans protester l'acte qui venait de s'accomplir, ils désertaient la défense des intérêts dont ils avaient la garde, et que leur silence aurait dans l'avenir pour leurs ordres des conséquences désastreuses.

En Occident, la faveur dont jouissait l'Hôpital continua, sous le magistère de Geoffroy de Donjon, à se manifester par de nombreuses libéralités ; dans tous les pays chrétiens, depuis la Péninsule Ibérique et l'Italie au sud jusqu'à l'Angleterre au nord, depuis la France à l'ouest jusqu'à la Prusse et à la Hongrie à l'est, les souverains et les particuliers s'associent à ce mouvement; mais on observe que, dans les pays qui ont pris part à la croisade d'Acre, les donations sont plus nombreuses qu'ailleurs. C'est le cas dans les états de la couronne d'Angleterre ; après le retour de Richard Coeur de Lion en Europe, les Hospitaliers sont récompensés par des concessions royales, étendues et réitérées, de l'appui qu'ils n'ont pas marchandé au souverain anglais. L'Espagne mérite également une mention spéciale pour les donations qu'elle leur fait et les exemptions qu'elle leur assure. Mais, malgré tout et en dépit des progrès qu'on peut encore constater partout, l'observateur attentif doit reconnaître que l'enthousiasme des premiers jours a faibli, que les confirmations de privilèges antérieurs et le règlement de droits contestés sont plus nombreux que les concessions nouvelles. Dans certaines régions, plus récemment ouvertes à l'expansion de l'Ordre, l'élan est encore grand ; mais, à tout prendre et à considérer l'ensemble des établissements hospitaliers d'Occident, les progrès des Hospitaliers subissent, à la fin du XIIe siècle, un ralentissement certain, dont les causes sont multiples, mais dont les principales sont le refroidissement du zèle religieux, les préférences, chaque jour plus accentuées, du public et des autorités temporelles pour le Temple, et la récente institution des Teutoniques qui détourna à son profit une grosse part des libéralités des fidèles de langue allemande (42).

Les panégyristes de l'Hôpital se sont plu à orner Geoffroy de Donjon des qualités les plus brillantes : discrétion, courage militaire, bonté, piété, magnanimité, dévouement à l'Ordre et particulièrement aux malades (43). Faut-il accepter ce jugement sans restrictions ? Nous le croyons d'autant moins qu'à l'énumération de ces vertus est jointe la mention de deux faits, la prise du Crac et de Margat, auxquels Geoffroy de Donjon fut absolument étranger. On sait, en effet, que le Crac fut donné aux Hospitaliers en 1142 par Guillaume du Crac (44), et Margat en 1186 par Bertrand le Mazoir (45). En outre, la chronologie, établie par ces panégyristes, des grands-maîtres Jobert, Donjon Armengaud d'Asp, Roger des Moulins et Garnier de Naplouse, qu'ils énumèrent dans cet ordre, est notoirement erronée. Ces considérations sont plus que suffisantes pour rendre suspect un pareil témoignage; mais, la part de l'exagération et de l'erreur une fois faite, il n'en reste pas moins du magistère de Geoffroy de Donjon un souvenir très différent de celui que les mêmes annalistes nous ont conservé du gouvernement de beaucoup d'autres grands-maîtres. Leurs éloges doivent être accueillis avec réserve, mais ils sont l'expression, assurément excessive, mais réelle, d'un ensemble de qualités qu'on ne saurait méconnaître sous peine d'altérer la vérité en sens contraire.
Sources : Joseph Delaville Le Roulx. Les Hospitaliers en Terre Sainte et à Chypre (1100-1310). Paris, E. Leroux, 1904. In-8º, XIII-440 pages.
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Les Notes
1. Cartulaire, I, nº 941. Geoffroy de Donjon règle les dîmes et revenus du territoire de Margat qui appartiennent à l'église de Valénie.
2. Notamment la présence de l'évêque de Tortose de Syrie et des archidiacres de Tortose, Beirout et Ascalon.
3. Le chapitre général tenu par Alphonse de Portugal, successeur de Geoffroy de Donjon, eut lieu à Margat.

4. Il s'agit, dans ces documents, d'un fief donné par Gaucher de Châtillon sur Marne à Baudouin de Donjon (de Dongione) et rétrocédé par ce dernier à l'abbaye de S. Denis (Bréquigny, Table chron. des Dipl., IV, 304).
5. Cartulaire, I, nº 754.
6. Cartulaire, II, nº 1146.
7. Rohricht, Re gesta regni Hierosolymitani, nº 789.
8. Cartulaire, I, nº 945.
9. L'empereur d'Allemagne Henri VI avait pris la croix le 31 mars 1195, mais il ne vint jamais en Terre Sainte ; il fut suppléé dans la direction de cette croisade par le chancelier de l'empire Conrad et par le comte Adolphe de Holstein.
10. Estoire d'Eracles, 216.
11. Rohricht, Gesch. des Konigreichs Jerusalem, 655-81.
12. Cartulaire, I, nº 945.
13. Rohricht, Regesta regni Hierosolymitani, nº 728 (d'après les Archives de la chambre des comptes de Navarre à Pampelune, tiroir 2, nº 3).
14. Rohricht, Regesta, nº 752 (d'après les Archives de la Chambre des comptes de Navarre à Pampelune, tiroir 2, nº 3).
15. Il eut lieu le 20 mai 1202.
16. Rohricht, Regesta, nº 789 (d'après les Archives de la Chambre des comptes de Navarre à Pampelune, tiroir 2, no 4).
17. On sait que le royaume de Sicile fut, de 1191 à 1197, le théâtre des compétitions de l'empereur Henri VI, soutenant les droits de sa femme Constance contre Tancrède et contre Guillaume III, et qu'elles eurent pour résultat la ruine du pays. Nous avons conservé la trace des renouvellements par Henri VI en 1194, par la reine Constance en 1196 et 1197, des privilèges des établissements de l'Hôpital à Barletta, à Messine, en Sicile et en Calabre (Cartulaire, I, nº 969,984 et 1001). Ces actes insistent sur la restitution aux Hospitaliers de ce qui leur avait été enlevé, et sur le droit de ceux-ci d'exporter librement hors du royaume les denrées qu'ils avaient l'habitude d'envoyer en Terre Sainte. Ils confirment ainsi, par une voie indirecte, les plaintes dont le grand-maître se fait ici l'interprète, et qui n'étaient que trop fondées.
18. Cartulaire, II, nº 1131.
19. Cartulaire, I, nº 954.
20. Cartulaire, I, nº 938 et 972.
21. Cartulaire, I, nº 1113.
22. Cartulaire, II, nº 1145.
23. Cartulaire, I, nº 1097.
24. Confirmation par Bohémond III à l'Hôpital d'Antioche d'une vieille gâtine à Antioche, que l'Ordre avait reçue du chevalier Geoffroy et d'Albarède, sa femme, fille d'Adam de Peviers, septembre 1194 (Cartulaire, I, nº 966).
25. Septemb. 1193 (Cartulaire, I, nº 948).
26. Cartulaire, I, nº 990.
27. Cartulaire, I, no 1031. Le roi de Jérusalem Amaury de Lusignan confirma cette constitution de rente la même année (Cartulaire, I, nº 1032).
28. Cartulaire, I, nº 1085 et 1096. Il est probable que les seigneurs de Maraclée et du Charnel, se jugeant incapables de résister aux Musulmans, avaient abandonné leurs seigneuries au comte de Tripoli, qui les avait rétrocédées aux Hospitaliers. Ceux-ci, ne s'en sentant pas propriétaires incontestés, n'auront rien fait pour les mettre en état de défense, et Bohémond les aura reprises pour en faire un point d'appui stratégique de la défense du comté.
29. Cartulaire, I, nº 1002.
30. Cartulaire, II, nº 1146.
31. Cartulaire, I, nº 941. Nous savons que la seigneurie de Margat avait été donnée aux Hospitaliers, le 1 février 1186, par Bertrand le Mazoir, fils de Renaud de Margat, dont il est ici question (Cartulaire, I, nº 783).
32. Cartulaire, I, nº 999.
33. Cartulaire, I, nº 1006.
34. Cartulaire, I, nº 1054.
35. Cartulaire, I, nº 1049.
36. Cartulaire, II, nº 1134 et 1144.
37. Cartulaire, I, nº 1069.
38. Cartulaire, nº 558 et 570.
39. Rohricht, Gesch., des Konigreichs Jerusalem, 678.
40. Confirmation d'Innocent III, du 19 février 1199 (Cartulaire, I, nº 1072).
41. Voyez notre travail sur Les anciens Teutoniques et l'ordre de Saint Jean de Jérusalem. Il est probable que c'est à ce moment qu'il faut placer la rupture du lien qui rattachait les Teutoniques à l'Hôpital ; en tous cas, en 1229, ceux-ci l'avaient brisé de fait, et les Hospitaliers s'adressèrent au S. Siège pour tâcher de le renouer.
42. Il n'entre pas dans le plan de ce travail d'énumérer les actes dont l'Hôpital fut l'objet de la part de chacun des pays d'Occident; le lecteur, en parcourant notre Cartulaire pour cette période, déterminera facilement la part respective que ces pays ont prise au développement de l'Ordre.
43. Dugdale, Monastère Anglic, VI, 797.
44. Cartulaire, I, nº 144.
45. Cartulaire, I, nº 783.

Sources : Joseph Delaville Le Roulx. Les Hospitaliers en Terre Sainte et à Chypre (1100-1310). Paris, E. Leroux, 1904. In-8º, XIII-440 pages.
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