Généalogie des Maîtres

Généalogies des Grands Maitres

Garnier de Naplouse. 6 décembre 1190 — probablement mort 31 août 1192
Le successeur d'Armengaud, Garnier de Naplouse, semble se rattacher par son nom à la famille de ce nom, possessionnée à Naplouse en Syrie, et dont on trouve de nombreuses mentions dans l'histoire du royaume de Jérusalem. Mais, d'autre part, les fonctions de prieur étant généralement confiées par l'Ordre à des fonctionnaires originaires du prieuré qu'ils étaient appelés à gouverner, il ne serait pas étonnant que Garnier, qui occupait la charge de prieur d'Angleterre avant de devenir grand-maître, ait été Anglais ou au moins d'origine anglaise. D'abord châtelain de Gibelin (1173-1175), il fut ensuite grand-précepteur de l'Hôpital à deux reprises, une première fois en 1176-1177, et ensuite de 1180 à 1184. L'année suivante (10 avril 1185) et jusqu'en 1189, il régit le prieuré d'Angleterre; cette dernière année il joignit à ces fonctions celle de grand-commandeur de France. C'est peu après que se place son élection au magistère, sans qu'il soit possible d'en déterminer la date d'une façon certaine. Faut-il conclure de la présence en 1189 de deux vice-prieurs de France que dès 1189 le grand-commandeur de France avait été promu grand-maître et suppléé par eux ? L'hypothèse est plausible; mais il se peut simplement qu'après Arnoul de l'Epine (de Spina), prieur de France en 1188, les deux vice-prieurs aient été chargés d'administrer le prieuré jusqu'à la nomination d'un nouveau titulaire, nomination qui en fait n'eut pas lieu, puisque la succession d'Arnoul fut dévolue à Garnier de Naplouse avec le titre supérieur de grand-commandeur de France. D'autre part, nous savons qu'Alain remplaçait Garnier en 1190 en qualité de prieur d'Angleterre. C'est donc en 1189 ou en 1190 que Garnier devint le chef de l'Ordre (1). On peut, semble-t-il, serrer la date de son élection d'un peu plus près. Le dernier acte dans lequel figure Garnier comme prieur d'Angleterre fut rendu en 1189, pendant le chapitre prieural des Hospitaliers anglais à Londres; la tenue de ce chapitre ayant généralement lieu aux environs de la saint Jean (24 juin), fête patronale de l'Ordre, il est fort probable que le document doit être daté de la fin de juin (2). Garnier était alors à Londres; un autre acte de la même année, daté de Paris, nous montre Garnier acensant une maison à Paris, cette fois sans le concours du chapitre prieural des Hospitaliers de France (3). Il n'est pas téméraire de penser que ce second acte est postérieur au premier, et que Garnier le promulgua en passant à Paris en route pour la Terre Sainte, c'est-à-dire entre juillet 1189 et le 25 mars 1190 (date extrême de l'année 1189 d'après le style de pâques employé dans les chancelleries françaises). Il devait donc, à ce moment, être averti de son élection, et s'acheminer déjà vers l'Orient pour rejoindre le poste auquel les suffrages de ses compagnons l'avaient appelé. Si l'on tient compte du temps nécessaire à la notification de cette promotion en Angleterre, on arrive à fixer, selon toute vraisemblance, l'élection à la seconde moitié de l'année 1189.

Les historiens de l'Ordre ayant unanimement, ainsi que nous l'avons dit plus haut, donné à Roger des Moulins Garnier comme successeur immédiat, ont été fort embarrassés quand ils ont retrouvé en 1189 la mention de Garnier comme prieur d'Angleterre. Cette déchéance d'un grand-maître au rang de prieur leur ayant paru inadmissible, ils ont dû supposer que le grand-maître Garnier et le prieur d'Angleterre Garnier étaient deux personnages distincts. Cette hypothèse, à laquelle la force des choses les avait amenés, tombe d'elle-même par l'examen des documents et de la chronologie, tel que nous l'avons exposé (4).

Au moment où Garnier de Naplouse fut élu au magistère, le siège d'Acre occupait toutes les forces militaires du royaume de Jérusalem. Successivement les contingents occidentaux arrivant en Terre Sainte étaient dirigés vers Acre. On assiste, pendant tout le cours de l'année 1190, à de nombreuses escarmouches, soit avec Saladin, qui se tient à proximité des assiégés et des assiégeants sans jamais s'engager à fond, soit avec la garnison enfermée dans la place. Ces attaques partielles ont des succès divers, qui ne modifient ni la position ni la force respective des deux parties. Tantôt les assiégés, menacés de la famine, sont sur le point de capituler; tantôt, ravitaillés par l'arrivée dans le port de bâtiments sarrasins qui ont réussi à forcer le blocus, ils reprennent courage, et la capitulation est différée sans qu'on en puisse prévoir le terme. Dans la ligne d'investissement, formée autour d'Acre par les croisés, les Hospitaliers tiennent à l'extrême nord avec les Templiers, plus tard remplacés par les Génois, le Mont Musard; ils sont commandés par leur grand-précepteur Oger (5). Le marquis Conrad de Montferrat occupe à leur droite le point le plus voisin de la mer, au nord-ouest (6). Ce sont les Hospitaliers qui, dans une sortie de la garnison tentée le 26 juillet par la porte du nord, supportent tout l'effort de cette attaque et la repoussent après un sanglant combat (7). Ce fait de guerre, parmi tous ceux dont le souvenir nous a été conservé, est le seul, pour l'année 1190, dans lequel les Hospitaliers furent directement engagés ; aussi méritait-il, à ce titre, d'être mentionné ici. Le siège se prolongea pendant toute l'année 1190 sans événements décisifs; à l'automne, le mauvais état de la mer avait forcé la flotte chrétienne à lever le blocus, permettant ainsi le ravitaillement des assiégés. En outre, la difficulté pour les croisés de recevoir pendant l'hiver des approvisionnements par mer, avait amené la famine dans leur armée, et les maladies les décimaient.

On atteignit ainsi la fin de décembre 1190 sans résultat appréciable; à ce moment assiégés et assiégeants se trouvaient dans la même situation respective qu'au début de l'année (8).

Quelque hâte que Garnier, à la nouvelle de son élection, ait dû avoir de regagner la Terre Sainte, — sa présence à Paris entre le mois de juillet 1189 et le 24 mars 1190 (9) paraît se rattacher à cette préoccupation, — il semble avoir attendu, pour s'embarquer, le roi d'Angleterre. On conçoit que Richard Coeur de Lion ait tenu à l'avoir pour compagnon de voyage, à profiter des conseils d'un homme qui connaissait à fond les choses de l'Orient et dont il avait eu occasion d'apprécier le mérite comme prieur d'Angleterre. Peut-être même l'intervention royale n'avait-elle pas été étrangère à l'élévation de Garnier au magistère. Richard s'embarqua à Marseille dans l'été de 1190 (10), arriva le 23 septembre à Messine où Philippe Auguste, venant de Gênes, l'attendait depuis quelques jours (16 septembre) (11).

En tous cas, le nouveau grand-maître faisait partie de la « familia » qui entourait le roi ; si cette sorte de domesticité est certaine dans la suite, comme nous le verrons plus bas, pourquoi n'aurait-elle pas commencé dès le départ de celui-ci pour la croisade (12) ? Un acte du 8 octobre 1190 signale à Messine, en compagnie des deux rois, la présence des grands-maîtres du Temple et de l'Hôpital (13). Il est vrai qu'il ne désigne pas nominativement le grand-maître de l'Hôpital, et qu'on peut se demander s'il ne s'agit pas encore d'Armengaud d'Asp. Nous ne saurions affirmer que Garnier avait déjà succédé à Armengaud en octobre 1190, mais la chose est d'autant plus vraisemblable que les événements du printemps suivant nous montrent constamment Garnier aux côtés du roi d'Angleterre, et toutes les probabilités concourent à faire adopter l'hypothèse que Garnier, embarqué avec Richard, hiverna avec lui à Messine.

Ce qui est hors de doute, c'est que Garnier accompagna le roi à partir du moment où la flotte anglaise fit voile de Messine vers l'Orient (10 avril 1191) (14). Celle-ci se trouvait le 1 mai dans le golfe de Satalie; le 6, Richard débarqua à Chypre. En se détournant de sa route, il voulait punir l'empereur Isaac Comnène, seigneur de l'île, des mauvais traitements infligés aux équipages de trois vaisseaux anglais, que la tempête avait jetés à la côte. La médiation de Garnier fut impuissante à amener un rapprochement entre le roi et l'empereur; Richard soumit l'île entière à sa domination (11 mai), et dut, peu après, s'assurer de la personne d'Isaac et de celle de la soeur de ce dernier (31 mai) : la félonie de l'empereur, qui avait violé la foi jurée, avait nécessité cette mesure de rigueur.

Pendant ce laps de temps, la présence de Garnier auprès de Richard est certain; elle est attestée par un acte formel du 12 mai 1191 à Limisso (15), et confirmée par l'intervention du grand-maître auprès d'Isaac, par le choix de la forteresse de Margat, appartenant aux Hospitaliers, comme lieu d'internement, et de Garnier lui-même comme gardien du prisonnier (16). La flotte reprit la mer le 5 juin ; le 7, elle était en vue de Margat, y coulait un trois-mâts sarrasin, commandé par Jacques d'Alep et destiné au ravitaillement d'Acre, et apparaissait le 8 en vue de cette ville, saluée par les acclamations enthousiastes du roi de France et des assiégeants.

L'investissement de la place, en effet, avait continué pendant les premiers mois de l'année 1191, et n'avait donné lieu d'aucune part à une action décisive. En même temps que Saladin recevait de nouveaux renforts, Philippe Auguste et les croisés français abordaient devant Acre (20 avril 1191); mais les mois de mai et de juin s'écoulèrent sans que la situation respective des deux parties se modifiât, malgré l'arrivée de Richard et des contingents anglais. Les assiégeants cependant faisaient de lents progrès; leurs attaques, sans cesse renouvelées pendant les premiers jours de juillet, eurent enfin raison de la résistance des Musulmans, qui, sous les yeux de Saladin impuissant à les secourir, capitulèrent le 12 juillet, et ouvrirent les portes de la ville aux croisés.

Resté seul en Terre Sainte après le départ de Philippe Auguste (31 juillet 1191) (17), Richard reprit la campagne contre Saladin, et quitta Acre le 22 août dans la direction de Gaifa (18). Le 27, il atteignait Gapharnaum, les Templiers formant l'avant-garde et les Hospitaliers l'arrière-garde de l'armée chrétienne, le 30, Césarée, le 3 septembre, le Nahr Abu Zebura (flumeii Salsum), et le 5, le Nahr Falek (flumen Rochetaille) près d'Arsur ; pendant sa marche l'ennemi le serrait de près, le harcelait, et des escarmouches souvent sanglantes se produisaient. Le 7 septembre, les croisés quittèrent leur camp de Rochetaille pour attaquer les Musulmans, postés entre Arsur et Deir er Raheb. Leur armée se composait de cinq corps ; le premier était formé par les Templiers, le second par les chevaliers bretons et angevins, le troisième par les croisés poitevins sous les ordres du roi Guy de Lusignan, le quatrième par les Normands et les Anglais, et le cinquième par les Hospitaliers. Les gens de pied couvraient l'aile gauche et les derrières, tandis qu'à l'aile droite le convoi marchait parallèlement à l'armée, entre elle et la mer. Le roi d'Angleterre avec une troupe d'élite se tenait prêt à se porter là où le besoin de son intervention se ferait sentir. Il avait ordonné de n'attaquer que lorsque les trompettes donneraient le signal. A peine les croisés avaient-ils atteint les jardins d'Arsur, qu'une nuée d'ennemis se jeta sur l'avant-garde, se glissa entre les rangs des chevaliers, et leur tua à coup de flèches un grand nombre de chevaux.

A l'arrière-garde les Hospitaliers, immobilisés par les ordres du roi, subissaient un sort analogue, ce qui arracha à Garnier de Naplouse, outré de l'inaction qui lui était imposée, ce cri de désespoir : « Grand saint Georges, nous laisseras-tu écraser ainsi? La chrétienté va périr faute de combattre ces mécréants ! » En même temps, il suppliait Richard de faire commencer le combat, mais n'obtenait de lui que cette seule réponse : « Cher maître, il faut nous résigner; nul ne peut être partout à la fois. » Devant l'irritation croissante des Hospitaliers et de leurs compagnons d'armes de l'arrière-garde, le roi allait céder, quand, sans ordre, le maréchal des Hospitaliers et Baudouin de Cairon, un des familiers de Richard, fondirent sur les Musulmans. A leur exemple les Hospitaliers, et successivement l'armée entière et enfin le roi lui-même, se ruèrent sur l'ennemi et renversèrent tout sur leur passage; aidés des gens de pied, qui, entre leurs rangs, achevaient les Musulmans blessés ou démontés, malgré l'intervention personnelle de Saladin et l'entrée en ligne d'une armée de réserve commandée par Taki-ed-Din Omar, les Chrétiens remportèrent une victoire complète, forçant Saladin à battre en retraite vers l'Aoudja (Nahr el Aoudjeh) (19).

Cette brillante victoire ouvrait aux Chrétiens la route de Jaffa ; Richard se hâta d'occuper la ville et d'en relever les fortifications ruinées par les Musulmans, mais il ne sut pas se porter sur Ascalon, que Saladin avait également fait démanteler (20) dans la crainte de l'arrivée des croisés. Au lieu de poursuivre ses avantages, le roi d'Angleterre employa l'automne en négociations ; il se leurrait de l'espoir qu'en mariant sa soeur Jeanne, veuve de Guillaume II, roi de Sicile, à Malek el Adel, frère de Saladin, il obtiendrait pour les nouveaux époux la constitution d'un royaume vassal, formé de Jérusalem et du littoral entre Ascalon et Acre, et que cette combinaison terminerait honorablement la croisade. Ces pourparlers n'aboutirent pas, comme il était facile de le prévoir.

Pendant qu'ils se poursuivaient, Saladin reculait lentement pour couvrir Jérusalem, et les Chrétiens, suivant sans hâte la retraite des Musulmans, réoccupaient successivement Lydda, Ramleh et le casal des Bains (15 novembre-8 décembre). L'hiver arrêta les opérations, sauf quelques escarmouches à la fin de décembre ; Saladin prit ses quartiers d'hiver à Jérusalem, et le roi Conrad de Montferrat à Acre (21).

Quant à Richard, il persista dans son dessein de marcher sur Jérusalem. Pendant les fêtes de noël il campa à Betenoble (Beit Nuba), et se prépara à prendre l'offensive. Ni les rigueurs de l'hiver, ni les attaques meurtrières que l'ennemi infligea aux Chrétiens qui ralliaient l'armée, n'ébranlèrent l'enthousiasme des croisés, heureux d'atteindre enfin la Ville Sainte, but de la croisade. En vain les Templiers et les Hospitaliers déconseillèrent-ils la marche en avant. Les Chrétiens, disaient-ils, ne disposent pas de forces suffisantes pour assiéger efficacement Jérusalem et repousser en même temps les Musulmans qui viendront au secours de la ville investie. A supposer même que le siège réussisse, l'objectif des croisés étant atteint, la plupart d'entre eux se hâteront de rentrer dans leur patrie, et on ne pourra constituer une garnison capable de protéger la ville reconquise contre une nouvelle attaque des Infidèles.

Ces conseils de prudence, auxquels l'expérience de ceux qui les donnaient prêtait tant de poids, ne furent pas écoutés. Un premier engagement heureux (3 janvier 1192), qui porta l'armée chrétienne jusqu'à Mirabel, sembla donner raison au zèle impatient des croisés. Richard, cependant, agita de nouveau avec les chefs de l'armée la question de savoir s'il devait poursuivre son mouvement offensif (13 janvier). Le Temple et l'Hôpital, auquel se joignirent les chrétiens latins de Palestine, se prononcèrent énergiquement pour la négative, et préconisèrent la reconstruction des murailles d'Ascalon, qui commandait les communications de l'Egypte avec la Syrie. Richard, cédant à leurs avis, rétrograda à Ramleh et atteignit avec peine Ascalon, le 20 janvier; mais l'armée, déçue dans ses espérances, se débanda, et beaucoup de croisés gagnèrent Jaffa, S. Jean d'Acre et Tyr. Pendant que Richard s'efforçait de remettre

Ascalon en état de défense, l'armée chrétienne fondait de jour en jour. Le contingent français n'avait accepté d'y rester que jusqu'à pâques (5 avril 1192) (22); chaque semaine amenait de nouvelles désertions, et le roi d'Angleterre s'épuisait autour d'Ascalon dans de petites opérations militaires sans portée sur l'issue de la campagne (23). En même temps, il ne perdait pas de vue le projet, qui lui tenait à coeur, de constituer un état sur les côtes de Syrie, et continuait à négocier avec Saladin dans ce sens.

Le royaume de Jérusalem, cependant, était en pleine anarchie. Conrad de Montferrat, qui, après la déposition de Guy de Lusignan, avait pris le pouvoir, périssait assassiné par les ordres du Vieux de la Montagne (28 avril 1192), et la couronne passait aux mains du comte Henri de Champagne, qu'on s'empressait de fiancer* à la veuve de Conrad, héritière du trône (5 mai). Malgré ces compétitions intestines, qui épuisaient les Latins, Richard, au mois de mai, tenta un nouvel effort, parut devant le Daron (17 mai), dont il s'empara (22 mai), et, passant par Gaza et Herbiyeh, atteignit le casal des Roseaux (près de Tell el Hasy) et Gibelin (Beit Djibrin). Mais, cédant à nouveau au voeu des croisés, il reprit la marche sur Jérusalem, quitta Gibelin le 7 juin, et campa le 12 à Betenoble (Beit Nuba), où il attendit les renforts que le nouveau roi de Jérusalem devait lui amener d'Acre (24).

C'est à ce moment (12 juin 1192) que, pendant une heureuse chevauchée du roi d'Angleterre vers la fontaine d'Emmaüs, un parti de 200 Musulmans, descendu des montagnes, chercha à surprendre le camp des Chrétiens, mais fut repoussé par les Hospitaliers, unis aux Templiers et aux croisés français.

L'histoire nous a conservé le souvenir, dans cet engagement, d'un frère de l'Hôpital, Robert de Bruges, qui, ayant couru à l'ennemi avant l'ordre d'attaque donné par Garnier de Naplouse, fut, malgré l'intrépide valeur qu'il déploya, puni par lui de sa désobéissance et contraint de rester dans sa tente pendant que ses compagnons engageaient le combat (25).

Pendant le séjour de l'armée à Betenoble, les hésitations sur le plan de campagne recommencèrent. Les chefs ne se dissimulaient pas le danger de céder, avec des forces restreintes et indisciplinées, au zèle irréfléchi des croisés qui préconisaient la marche sur Jérusalem. Un conseil de guerre, auquel furent appelés cinq représentants de chacun des éléments qui composaient le corps expéditionnaire, Templiers, Hospitaliers, Français et Chrétiens de Palestine, examina les divers objectifs proposés : Jérusalem, Beirout, Damas et le Caire. Il se rallia à ce dernier, au grand mécontentement des Français, qui se séparèrent définitivement de Richard. Celui-ci cependant n'était pas en mesure d'organiser une expédition contre l'Egypte; il négociait toujours, sur la base du démantèlement des forteresses possédées par les Latins, et, pour prouver ses bonnes dispositions, chargeait, en juillet, un corps de 300 hommes, pour la plupart pris parmi les Templiers et les Hospitaliers, de raser le Daron et Ascalon (26). Pendant ce temps Saladin, toujours inquiet de la possibilité d'une attaque contre Jérusalem, marchait sur Jaffa, dont il s'emparait (2831 juillet); mais le lendemain le roi d'Angleterre, accouru d'Acre en toute hâte par mer (27), reprenait la ville, et, quelques jours après la défendait contre un dernier retour offensif des Infidèles (5 août). Cet échec hâta les négociations de paix; celle-ci fut conclue le 31 août, pour une durée de trois ans à partir du 2 septembre. Elle laissait aux Chrétiens les côtes de Syrie avec Tyr, Acre, casal Imbert, Caifa, Césarée, Jaffa, casal Moyen; les territoires de Lydda et de Ramleh étaient partagés entre Latins et Musulmans. Les fortifications de Jaffa étaient conservées, mais il était convenu que celles d'Ascalon ne seraient pas relevées, la possession de cette ville, à l'expiration du traité, devant revenir à celui qui l'occuperait alors.

Les Musulmans gardaient la région montagneuse et tout le territoire à l'est des montagnes, y compris Jérusalem. On garantissait aux pèlerins le libre accès aux sanctuaires de la Ville Sainte et la liberté de commerce; le bénéfice de la paix était étendu aux Chrétiens et aux Musulmans de la principauté d'Antioche et du comté de Tripoli. Richard, considérant que son rôle en Terre Sainte était désormais terminé, s'embarqua à Acre pour l'Occident dès que l'état de sa santé lui permit de le faire (9 octobre 1192) (28).

Un des faits les plus saillants qui se dégage de la croisade de Richard, c'est l'appui constant qu'il trouva dans les Templiers et les 'Hospitaliers, sans aucune défaillance de leur part. Au milieu des compétitions et des rivalités qui minaient les Latins du royaume de Jérusalem, en présence des renforts occasionnels qu'y apportaient les croisés, mais que contrebalançaient trop souvent leur zèle intempestif, leurs préjugés, leurs jalousies incessantes, leur inexpérience absolue des choses de Terre Sainte et leur désir d'accomplir au plus vite leur voeu de croisade et les actions d'éclat qu'ils avaient rêvées, ces deux ordres étaient les seules forces militaires constituées et permanentes sur lesquelles on pouvait faire fond. Ils avaient autant de valeur que d'expérience, étaient solidement possessionnés dans le pays; leurs châteaux forts offraient d'excellents points d'appui aux opérations stratégiques; leurs revenus d'Occident assuraient l'entretien continu de leurs contingents ; enfin ils restaient étrangers aux querelles locales et aux ambitions qui agitaient les barons du royaume. Il n'est donc pas étonnant que le roi d'Angleterre ait constamment agi sous leurs conseils et avec leur coopération. Sans eux, sans le noyau de combattants qu'ils mirent à sa disposition, Richard n'eût rien pu entreprendre en Syrie, et son expédition, qui fut loin de lui rapporter la gloire et les succès sur lesquels son pieux enthousiasme avait compté, eût piteusement avorté. Il n'est que juste de faire ici ces constatations et d'en rapporter l'honneur aux Templiers et aux Hospitaliers, dont ce récit a montré la participation persévérante et l'absolu dévouement aux intérêts chrétiens de Terre Sainte.

La dernière mention du grand-maître Garnier de Naplouse nous est fournie par le récit de l'engagement de Betenoble, le 12 juin 1192. Il mourut, en effet, clans le cours de cette même année, le premier acte connu de son successeur étant de janvier 1193 (29), probablement le 31 août 1192. Cette date de mois et de jour, en effet, est donnée par une liste des prieurs d'Angleterre (30), qui l'a certainement empruntée à un obituaire (31), et il y a d'autant moins lieu de la suspecter qu'elle concorde avec ce que nous savons par ailleurs de la fin de la carrière de Garnier.

Le magistère de Garnier de Naplouse fut de trop courte durée pour qu'il soit possible de dégager l'influence qu'il exerça sur les destinées et le développement de l'Ordre. Exclusivement et constamment absorbé par des préoccupations militaires, le grand-maître négligea l'administration proprement dite, ou, pour mieux dire, n'eut pas le temps de s'y consacrer. Si en Occident ses représentants entretinrent avec les pouvoirs civils et religieux les relations ordinaires, continuèrent à faire valoir leurs droits et à recueillir des libéralités comme par le passé, nous ne trouvons en Orient, pour cette période, qu'une donation faite à l'Hôpital d'Antioche par le prince Bohémond III (32) et deux transactions relatives aux possessions de l'Hôpital à Acre. Par l'une (33), Garnier renonça, en faveur des Teutoniques d'Acre, aux droits qu'il prétendait sur une terre qu'un certain Galopin avait léguée aux Hospitaliers (2 février 1192); dans l'autre (34), il obtint de Guy de Lusignan (31 janvier 1192), qui ne détenait plus alors que l'ombre du pouvoir royal, la concession à Acre d'une rue qui s'étendait près de la Tour de l'Hôpital, entre la porte Saint Jean et la petite plage. Il n'est pas étonnant, au lendemain de la prise d'Acre, de voir récompenser par des donations dans cette ville la coopération militaire des Hospitaliers à la conquête de cette place.

Ce qui se produisit pour eux se produisit également à ce moment pour d'autres, et nous savons que la nécessité de reconnaître par des avantages matériels tous les dévouements et toutes les participations, n'alla pas sans créer des déceptions d'ambition et des réclamations passionnées.

Le rôle militaire de Garnier nous est mieux connu. Les événements que nous venons de retracer le montrent sans cesse au premier rang des combattants, toujours prêt à donner à la cause chrétienne son appui personnel et celui de ses chevaliers (35). Conseiller écouté du roi d'Angleterre, il est ennemi des résolutions folles, mais toujours prêt à une action raisonnable et raisonnée. Il juge sans illusion la force respective des Chrétiens et des Musulmans, sait ce qu'on doit en espérer ou en redouter, et le meilleur parti qu'il convient de prendre pour profiter de l'une dans la plus large mesure, sans permettre à l'autre d'affirmer sa supériorité. Ses qualités de prudence s'allient à un dévouement absolu à la cause qu'il défend; il ne marchande ni son concours ni celui de l'Ordre, mais il l'offre à bon escient. Son expérience des choses de Terre Sainte prête à ses avis un poids considérable; s'il faut le louer de les avoir souvent donnés en toute franchise, sans se laisser influencer par les témérités enthousiastes de l'opinion publique, il faut également louer Richard Coeur de Lion de les avoir suivis, et, en s'y conformant, d'avoir fait taire l'intrépidité naturelle de son caractère chevaleresque pour la soumettre aux nécessités pratiques d'une situation qui ne comportait ni les grands coups d'éclat, ni les victoires retentissantes et durables dont il nourrissait l'espoir en débarquant en Palestine.
Sources : Joseph Delaville Le Roulx. Les Hospitaliers en Terre Sainte et à Chypre (1100-1310). Paris, E. Leroux, 1904. In-8º, XIII-440 pages.
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Les Notes
1. Voir pour ces diverses dates à l'Appendice les listes des grands dignitaires.
2. Cartulaire, I, nº 869. Le premier acte dans lequel figure Alain, successeur de Garnier, est de septembre 1190 (Cartulaire, I, nº 899)
3. Cartulaire, I, nº 868.
4. Paoli, Dell' Origine, 315-317 ; Marulli, Vite de gran' maestri, III, 8. Voir sur ce point Herquet, Chronologie der Grossmeister, 29.

5. Un document du 31 octobre 1190 (Cartulaire, I, nº 900) signale la présence devant Acre du grand-précepteur Oger, de Gautier de Bragolhet, d'Etienne de Corbeil, de Robert de Lain et de Pierre d'Ate, frères de l'Hôpital.

6. Benoît de Peterborough, II, 95-6.
7. Haymarus Monachus, chapitre XCVI.
8. Voir Rohricht, Gesch. des Konigreichs Jerusalem, passim.
8. Voyez page 207.
10. Il se rencontra avec Philippe Auguste à Vézelay le 4 juillet (Rigord, Oeuvres de Rigord et de Guillaume le Breton I, 99) et nous le trouvons à Lyon pendant le même mois de juillet 1190 (Cartulaire, I, nº 895).

11. Benoît de Peterborough, II, 112 et suivantes ; Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi, 150 et suivantes.
12. Herquet, Chronologie, 30.
13. Benoît de Peterborough, II, 130.
14. Herquet, Chronologie der Grossmeister, 30-32 ; Rohricht, Gesch. des Konigreichs Jerusalem, 550-553.

15. Martène, Amplissima collectio, I, 995-6. La veille (11 mai) trois galères avaient amené à Limisso Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, son frère Geoffroy et d'autres barons du royaume. Rohricht a supposé sans preuves (Hist. Zeitschrift, XXXIV, 65) que Garnier accompagnait le roi de Jérusalem. Nous ne croyons pas cette hypothèse possible, car, parmi les témoins de l'acte du lendemain, ne figure aucun des personnages venus de Terre Sainte. Aurait-on fait une exception en faveur du grand-maître sans la faire également pour le roi de Jérusalem ? (Cf. Herquet, Chronologie, 31).

16. Richard avait d'abord confié la garde d'Isaac à son chambrier Raoul Fitz-Geoffrey ; mais celui-ci mourut sur ces entrefaites à Tripoli et fut remplacé par Garnier de Naplouse.

17. Il s'embarqua ce jour-là à Acre, toucha à Tyr, à Beirout (Beyrouth), débarqua à Otrante, gagna Brindisi, Bénévent, Capoue et Rome, et célébra les fêtes de noël à Fontainebleau.

18. Voyez Rohricht, Gesch., des Konig. Jérusalem, 577-89, d'après les sources arabes et surtout d'après l'Itinerarium.

19. Parmi les Chrétiens qui trouvèrent la mort dans cette bataille, il convient de citer Jacques d'Avesnes, un des héros du siège d'Acre, qui fut retrouvé le lendemain par les Templiers et les Hospitaliers, aidés de leurs turcoples, le visage labouré de blessures, près de trois chevaliers flamands ; autour d'eux quinze Musulmans avaient mordu la poussière (Rohricht, ibid., 589).

20. La tour des Hospitaliers à Ascalon, qui formait à elle seule une petite forteresse, obligea les démolisseurs à de longs et pénibles efforts.

21. Rohricht, Gesch., der Konigreichs Jérusalem, 590-605.
22. Richard chercha en vain à le retenir plus longtemps à son service ; quand les Français quittèrent Ascalon, Richard les fit accompagner par les Templiers, les Hospitaliers et le comte Henri de Champagne ; mais il dépêcha un exprès à Acre, avec ordre de leur refuser l'entrée de la ville (Itiner., peregrin., et gesta régis Ricardi, 317).

23. Parmi ces opérations une chevauchée des Templiers et des Hospitaliers aux environs du Daron (vers mai 1192) amena la capture de vingt Musulmans (Itiner. ... Ricardi, 346).
24. Rohricht, Gesch., des Konigreichs Jerusalem, 612-22.
25. Itiner... Ricardi, 371.
26. Itiner... Ricardi, 399.
27. A la nouvelle du danger couru par Jaffa, les Hospitaliers, les Templiers et quantité de chevaliers avaient quitte Acre par terre et s'étaient dirigés en grande hâte vers Césarée pour seconder le mouvement que le roi d'Angleterre tentait pour dégager la ville (Itiner., 405).

28. Rohricht, Gesch., des Konigreichs Jerusalem, 624-53.
29. Cartulaire, I, nº 941.
30. Voir cette liste dans P. A. Paoli, Dell' Origine, append., page LVI ; elle est tirée d'un manuscrit daté de 1447 (Londres, Musée Britannique, fonds Cotton, Neron E VI, folio 446).

31. Herquet, Chronologie, 35.
32. Cartulaire, I, nº 906.
33. Cartulaire, I, nº 917.
34. Cartulaire, I, nº 919.
35. Le courage et les qualités de Garnier sont signalés par les historiographes de l'Ordre (Dugdale, Monast., Anglicanum, VI, 797).

Sources : Joseph Delaville Le Roulx. Les Hospitaliers en Terre Sainte et à Chypre (1100-1310). Paris, E. Leroux, 1904. In-8º, XIII-440 pages.
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