Les châteaux Hospitaliers en Orient

La frontière méridionale du royaume de Jérusalem.

La région au sud-est et à l'est de la Mer Morte (Terre oultre le Jourdain)


Prolongeant au sud la grande fosse syrienne, l'Ouadi Araba creuse profondément son chemin depuis le sud de la Mer Morte jusqu'à la Mer Rouge au Golfe d'Aqabah, sur une distance de 180 kilomètres.

De hauts plateaux dominent les escarpements qui bordent cette longue vallée. Les plateaux de l'ouest présentent de vastes étendues pierreuses et dénudées : c'est le désert de Tih que les Francs appelaient La Grande Berrie (de l'arabe barriyé qui signifie désert).

Les Croisés ne jugèrent pas utile d'établir de postes dans cette région improductive et c'est au nord de celle-ci, c'est-à-dire au sud de la Judée, qu'ils établirent une sorte de ligne-frontière suivant la dépression d'Hébron, une de ces dépressions transversales que nous avons vu, d'ouest en est, mettre en communication la Méditerranée avec la fosse syrienne. Cette ligne-frontière était munie de forts ou de postes qui devaient servir de gîte d'étape aux troupes que le roi pouvait envoyer, au-delà de la Mer Morte, au secours de son vassal de la Seigneurie d'outre Jourdain.

Tels étaient le château de Darum près de la mer au sud de Gaza, le château du Fier, les postes de Semoa, de Carmel (Kermel) (2) et de Zouweirah (3). Ce dernier est situé près de la rive sud-ouest de la Mer Morte ; la route d'Hébron à Kérak de Moab y passait.

Les hauts plateaux dominant l'Ouadi Araba à l'est sont au contraire très fertiles. C'est l'antique pays d'Edom ou Idumée et c'est aussi l'Arabie Pétrée où la cité de Pétra, capitale des Nabatéens, connut dans les deux siècles qui précédèrent immédiatement notre ère et au début de celle-ci une singulière prospérité. Au nord de l'Idumée se trouve le pays de Moab bordant la côte orientale de la Mer Morte.

Ces plateaux de l'est que les Juifs appelaient l'Abarim « les monts d'en face » forment sur une longue étendue une bande de terres d'une richesse exceptionnelle, terres rouges provenant de la décomposition du calcaire, terres noires résultant de la désagrégation de roches basaltiques, qui constituent un sol très productif, de 15 à 18 kilomètres de large, propre à la culture des céréales et à l'élevage des troupeaux. Les Francs furent attirés de bonne heure par l'aspect riant de cette contrée verdoyante qu'au temps du Bas-Empire on appelait la Palestina Salutaris. Leurs historiens lui donnent le nom de Terre oultre le Jourdain ou de Syrie Sobal. Des vallées s'ouvrant à travers le plateau pouvaient fournir un passage facile aux bandes de Bédouins pillards ou aux armées musulmanes. Aussi les princes latins reconnurent-ils la nécessité de s'y fortifier solidement en y élevant plusieurs châteaux.

Cette contrée où les Romains avaient construit des routes importantes constituait un grand passage faisant communiquer la Syrie avec l'Arabie et l'Egypte. Et pendant une grande partie du XIIe siècle cette marche lointaine des Etats francs s'avançant comme un coin dans les territoires des Sarrasins vint diviser le monde arabe, gênant considérablement les relations entre les Etats musulmans et empêchant la liaison de leurs armées Outre le besoin d'assurer la sécurité des domaines de l'intérieur en se fortifiant, outre l'attrait d'une région particulièrement fertile, un autre motif, d'ordre commercial, avait incité les Francs à occuper ce pays : c'est par là, au pied du plateau de Moab et d'Idumée qui descend en pente douce vers l'est, que passe le Derb el Hadj, c'est-à-dire la route du Hedjaz suivie par les nombreuses troupes de pèlerins se rendant de Mésopotamie et de Syrie vers les villes saintes de Médine et de la Mecque. Les grandes caravanes de marchands, qui allaient et venaient de Syrie en Egypte, de Damas au Caire, prenaient cette même route. Au port d'Aïlat sur le Golfe d'Aqabah elles recevaient pour les transporter dans le nord et sur le littoral, les produits que les navires de la Mer Rouge apportaient du Yemen, du Golfe Persique et de l'Inde. Bien vite les Francs se rendirent compte du parti qu'ils pourraient tirer de la possession de cette contrée pour le développement économique de leur colonie. Le seigneur de la Terre oultre le Jourdain obtenait d'importants revenus des droits qu'il prélevait sur toutes ces caravanes passant à travers son territoire. Maîtres du port d'Aïlat où ils construisirent une forteresse, les Francs eurent le contrôle du commerce de la Mer Rouge. Ils organisèrent aussi un service de navigation sur la Mer Morte ; des navires transportaient sur la côte de Palestine les blés de Moab, les cannes à sucre de Montréal, les dattes de Segor, ainsi que le bitume et le sel récoltés sur les bords même du Lac Asphaltite. Cette navigation dut être particulièrement intense à l'époque où le seigneur d'outre Jourdain fut en même temps seigneur de Saint-Abraham (Hébron) c'est-à-dire le maître des deux rives de la Mer Morte.

Dès la fin de l'année 1100, avant même de se faire couronner roi de Jérusalem, Baudoin avait conduit une reconnaissance au sud de la Mer Morte. Son chapelain Foucher de Chartres, qui devait être son historien, l'y avait accompagné (4) ; ils avaient été séduits par la fertilité de la contrée où ils avaient trouvé des fruits en abondance. Il semble bien que dans cette expédition ils atteignirent, à l'extrémité sud-est de la Mer Morte, un lieu célèbre depuis l'Antiquité, c'est la Zoar biblique, que les Grecs appelaient Segor et les Byzantins Zoora. Cette Zoora figure sur la carte en mosaïque de Madaba, oeuvre du VIe siècle, sous l'aspect d'une forteresse environnée de palmiers. Le bananier, l'indigotier et surtout le dattier y prospéraient. Les Francs frappés par cette végétation luxuriante changèrent son nom et l'appelèrent Palmer ou Paulmiers (5).

Aussitôt la guerre économique commence : En 1108 des Turcs venus de Damas entreprennent de construire dans la vallée de Moïse, c'est-à-dire dans le voisinage de Pétra un château pour en interdire le passage aux marchands chrétiens. Le roi Baudoin va les combattre avec 500 chevaliers et détruit leur ouvrage (6).

Quelques années plus tard en 1115, c'est Baudoin qui entreprend la construction d'un château dans cette contrée et Albert d'Aix nous laisse entendre qu'il voulait avoir le contrôle des routes commerciales qui traversaient le pays (7). Ce château que Baudoin avait appelé Montréal (esh-Shôbak) (8) surveillait le Derb el Hadj. Le roi s'était rendu lui-même sur les lieux, avait examiné le terrain et Guillaume de Tyr le vante de son choix, le site étant naturellement fortifié et les terres voisines étant fertiles et susceptibles de produire du blé, du vin et des olives.

Les Francs avaient désormais une position très forte dans l'Arabie Pétrée, au nord de Pétra, cette Palmyre du sud, cette cité jadis opulente, cachée dans les rochers où l'on ne pénètre que par un étroit défilé.

Les Nabatéens, dont les caravanes sillonnaient le désert, avaient fait jadis de cette ville leur entrepôt des denrées qu'ils amenaient d'Asie vers la Mer Rouge, l'Egypte et la Méditerranée. Dans ce site fermé, admirablement défendu par la nature, ils pouvaient entasser leurs richesses sans crainte du pillage. Les Francs construisirent tout à côté sur une éminence un petit château-fort que les chroniqueurs appellent « le château de li Vaux Moïse (9). » Une voie romaine passait là venant du Hauran et se dirigeant vers le Golfe d'Aqabah. Le roi Baudoin avait atteint la Mer Rouge en 1116 et c'est peut-être alors qu'il avait établi le poste fortifié d'Aïlat (10) qui formait l'extrémité méridionale des Etats francs. Il est très probable que, dans le golfe même, les Francs occupèrent momentanément l'Ile de Graye et y construisirent une forteresse (11).

En 1142, le seigneur de ce territoire qui devint le fief le plus vaste du royaume de Jérusalem, éleva un château, plus puissant encore que Montréal, à Kérak, la ville la plus importante du pays de Moab (PI. IV) ; les textes bibliques font mention des défenses de son enceinte et ce fut une cité florissante à l'époque byzantine. Il subsiste encore des vestiges importants de ce château que les textes occidentaux appellent « le Crac », ou encore « Petra Deserti. » Les pierres retaillées de ses murailles réparées à plusieurs reprises gardent le témoignage des nombreux sièges supportés par les chevaliers qui défendirent avec acharnement cette citadelle avancée des Etats francs dressant sa masse gigantesque au-dessus du grand désert de Syrie.

Bien au nord de Kérak la seigneurie d'outre Jourdain se prolongeait sur toute la côte orientale de la mer Morte et même au nord-est de celle-ci. Elle occupait le territoire du Belqa avec le fief d'Ahamant (Amman) (12) ville située dans une région fertile et qui acquit une grande importance aux temps de la domination grecque et romaine ; c'est aujourd'hui la capitale de l'Etat de Trans-Jordanie.

Au sud de Kérak s'échelonnaient avec Montréal, li Vaux Moïse et Aïlat, des forteresses, Tafilet, Hormoz, Sela, et cet ensemble de châteaux constituait une ligne de défense allant droit du nord au sud sur la chaîne de hauteurs dominant à l'ouest le Derb el Hadj.

Ainsi la seigneurie d'outre Jourdain s'étendait sur une longueur de 350 kilomètres environ, ayant comme frontière au nord le Nahr Zerqa (l'ancien Yabboq) et aboutissant au sud à la Mer Rouge (13).

Le prince d'outre Jourdain avait aussi une sorte d'autorité nominale sur la presqu'île du Sinaï (14) et le chroniqueur Ernoul nous dit que le Mont est « en la terre le seignor de Crac (15). » Nous savons en outre que l'abbé-évêque du Mont Sinaï était suffragant de l'archevêque latin de Kérak (16).
Paul Deschamps — Les Châteaux Croisés en Terre Sainte, tome I, Le Crac des Chevaliers, Etude Historique et Archéologique. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner — 1934.
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Les Notes — Terre Oultre Jourdain
2. Rey, Architecture militaire, pages 103-104. — Amaury campa à Carmel en 1172 (Guilaume de Tyr, XX, c. 28, Historiens occidentaux des Croisades, I, pages 994-995). Voir R. P. Abel, Une croisière autour de la Mer Morte (1911), page 102.

3. R. P. Abel, ibid., pages 102-103. Les Francs durent établir aussi un poste un peu plus au nord sur la Mer Morte à Masada (Sebbé) sur les ruines d'une citadelle hérodienne (R. P. Abel, ibid., pages 125-126).

4. Foucher de Chartres (Histoire Hierosol., II, c. v ; Historiens occidentaux des Croisades, III, page 380) donne un récit très vivant de cette expédition : « Ayant tourné le lac au sud, nous dit-il, nous trouvâmes un village au site fort agréable et abondant en ces fruits de palmier qu'on appelle dattes, dont nous nous fîmes un régal toute la journée. Nous y trouvâmes par contre peu d'autres ressources, car avertis de notre arrivée les Sarrasins de l'endroit s'étaient enfuis sauf quelques-uns à la peau plus noire que la suie. Nous n'en eûmes pas autrement cure que des algues de la mer. »

5. Quand Baudoin IV, roi de Jérusalem, voulut en novembre 1183 faire lever à Saladin le siège qu'il avait mis devant Kérak, il « chevaucha jusqu'au lieu qui est dessus la cité qui ot nom Segor anciennement, mes ele est ore apelée Paumiers » (Traducteur de Guillaume de Tyr, XXII, c. 30 ; Historiens occidentaux des Crois., I, page 1130). Voyez sur ce lieu R. P. Abel, Une croisière autour de la Mer Morte, Paris, 1911, pages 78-79.

6. Albert d'Aix, X, 28 ; Historiens occidentaux des Croisades, IV, 644. — Voyez R. P. Savignac, dans Revue Biblique, 1903, pages 118-119.

7. Albert d'Aix, XII, c. 21 ; Historiens occidentaux des Croisades, IV, page 702. « Praesidium novum... formavit, ut sic potentius terram Arabitarum expugnaret, et non ultra mercatoribus hinc et hinc transitus daretur, nisi ex regis gratia et licentia... » — Voyez aussi Foulcher de Chartres, II, c. LV ; Historiens occidentaux des Croisades, III, pages 431-432.

8. Guillaume de Tyr, XI, c. 26 ; Historiens occidentaux des Croisades, I, p. 500 : « in colle, ad ejus propositum loco satis idoneo, praesidium fundat, situ naturali et artificio valde munitum... nomen ex regia dignitate deductum ei imposuit Montemque Regalem eo quod regem haberet fundatorem appellari praecepit... »

9. Le R. P. Savignac a identifié ce château, construit peut-être en 1116, avec le site d'Ou'aira à 3 km. n. n. e. du théâtre de Pétra ; voyez Revue biblique, 1903, pages 117-120 et figure. Voir aussi Musil, Arabia Petraea, II, Edom, I (Vienne, 1907).

10. Les Francs gardèrent Aïlat jusqu'en décembre 1170 où elle leur fut enlevée par Saladin. En 1182-1283 les galères de Renaud de Châtillon l'assiégèrent en vain.

11. R. P. Savignac, Une visite à l'île de Graye, dans Revue Biblique, 1913, page 588 et suivantess. Et Photos.

12. Et non Maan au sud-est de Montréal comme l'ont pensé Rey (Colonies franques, page 398) et Delaville le Roulx (Revue de l'Orient latin tome XI, 1907, page 185). Voyez sur Ahamant ou Haman la charte de Baudoin III en 1161 dans Strelkhe, Cab., Ord., Cheutonici, 1869, nº 3, page 3, et la charte d'Amaury I, de 1166 dans Revue de l'Orient latin tome XI, 1907, page 184. Cf. Paul Deschamps, Deux positions stratégiques des Croisés à l'est du Jourdain, Ahamant et El Habis, dans Revue Historique, juillet-août 1933.

13. « a Zerca usque ad mare Rubrum », charte de 1161 citée ci-dessus.

14. Cf. Rey, Colonies franques, page 400.

15. Editions de Mas-Latrie, page 68.

16. Cf. Eubel, Hierarcha catholica médit aevi, I, 349. — Les Assises de Jérusalem, dans l'énumération des forces du royaume, citent un chevalier du nom de Michel du Sinaï. Cf. Historiens occidentaux des Croisades, Lois, I, page 425.

Paul Deschamps — Les Châteaux Croisés en Terre Sainte, tome I, Le Crac des Chevaliers, Etude Historique et Archéologique. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner — 1934.

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