Les Templiers   Etudes templières   Les Croisades

Quelques études réalisées sur les Templiers

J. DELAVILLE LE ROULX
I. Chapitre Un
II. Chapitre Deux
III. Chapitre Trois
IV. Chapitre Quatre
V. Chapitre Cinq

 

La suppression des Templiers
Le mystère qui entoure la suppression de l'ordre du Temple, et la tragédie sanglante qui la consomma en France, ont laissé, après bientôt six siècles, dans l'imagination populaire, des souvenirs si vivaces, une curiosité si inquiète, que tout nouvel essai de dissiper les ténèbres dont la chute des Templiers est enveloppée, est, assuré de recueillir, dans le monde de l'érudition comme auprès du grand public, l'accueil le plus sympathique et le plus encourageant.
Depuis qu'ici même Boufaric, en apportant des documents nouveaux, et en faisant connaître les sentiments qui animaient les acteurs principaux du drame, Philippe le Bel et Clément V, donnait à l'étude de ce problème le point de départ le plus solide, la question des Templiers est restée constamment ouverte: elle ira cessé de préoccuper les historiens ; chacun s'est empressé d'apporter sa pierre à l'édifice, et, dans ces dernières années surtout, les matériaux ont abondé à pied d'oeuvre.
De quelle qualité sont ces matériaux ?
Les assises apportées suffiront-elles à supporter le monument ?
Faudra-t-il retourner à la carrière, et celle-ci a-t-elle dérobé jusqu'ici aux efforts de ceux qui l'exploitaient le banc de pierre dure sans lequel la construction ne saurait être durable et définitive ?
Autant de questions auxquelles le présent travail se propose de répondre.

1. Clément V, Philippe le- Del et les Templiers, dans la Revue des Questions Historiques, t. X, p. 311, et t. XI, p. 5.

2. Voici les principaux ouvrages d'après lesquels nous avons composé le présent travail :
- Docteur K. Schottmùller, Der Untcrgang des Templer-Oi-dcns, 2 vol. In-8· (Berlin, 1887, Mittler et fils) ;
- Lavocat, Procès des frères et de l'ordre du Temple, 1 vol. In-8· (Paris, Pion, 1888) ;
- Docteur Hans Prutz, Enlwickhmy und Untergang des Tempelherrenordens, 1 vol. in-S· (Berlin, Grote, 1888) ;
- H., de Curzon, La Règle du Temple, 1 vol. In-8· (Paris, Renouard, 1886) ;
- H., de Curzon, La Maison du Temple de Paris, 1 vol. In-8· (Paris, Hachette, 1888);
- L. Delisle, Mémoire sur les opérations financières des Templiers, I. vol. in-4· (Extrait des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXXIII, 2e partie Paris, imprimerie nationale, 1889).
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Chapitre I
La région qui s'étend entre la Champagne et la Bourgogne, aux confins de ces deux provinces, est à la fin du XIe et au commencement du XIIe siècle le centre d'un mouvement considérable de fondations monastiques; en quelques années, elle voit naître sous l'impulsion de saint Robert l'abbaye de Molème (1175), et sous le patronage de saint Bernard la filiation cistercienne de Clairvaux (1115). C'est au même enthousiasme de foi religieuse que se rattache en 1118 la fondation de l'ordre du Temple, institué en Terre Sainte pour combattre les infidèles par des enfants de la Champagne et de la Bourgogne, et doté par eux de possessions territoriales dans ce même pays de Molème et de Clairvaux.

Dans un pareil milieu, l'ordre nouveau devait prendre un développement rapide; la règle qu'il avait reçue à son berceau, et que des additions successives complétèrent, assura son organisation intérieure, sa hiérarchie et sa discipline conventuelles ; l'élan auquel il devait la naissance se propagea, sans interruption, en France d'abord, à l'étranger ensuite, et on peut dire qu'à la fin du XIIe siècle, à peu d'exceptions près, les commanderies du Temple étaient constituées dans toute la chrétienté.

L'exemple donné par Thibaut VI, comte de Champagne et de Brie, qui avait pris sous sa protection l'institution nouvelle, et dont le frère Hugues s'était l'ait inscrire parmi les premiers chevaliers, avait porté ses fruits; à sa suite les souverains, comme les rois de France et d'Angleterre, les grands feudataires, comme les comtes de Flandre, de Provence et d'Urgel, et les particuliers avaient comblé le Temple de biens et de privilèges. Au delà des

Pyrénées, dès 1134, les Templiers étaient, concurremment avec le Saint-Sépulcre et l'Hôpital, institués héritiers d'un royaume par Alphonse I, roi d'Aragon et de Navarre, et cet héritage, qui ne leur fut pas dévolu, leur procura d'importantes compensations territoriales ; en Castille leurs progrès sont analogues, mais nulle part ils ne sont plus étonnants qu'en Portugal; appelés en 1128 par la reine Thérèse pour combattre les Maures, ils poursuivent, de concert avec la couronne, la conquête du pays et se créent une influence politique et une situation absolument exceptionnelle. Auprès du Saint-Siège ils trouvent la même faveur qu'auprès des pouvoirs séculiers; la série des bulles apostoliques promulguées pour eux montre assez l'importance sans cesse croissante des franchises arrachées à la cour de Rome; grâce à elles, le Temple s'organise fortement et prend vis-à-vis des pouvoirs religieux une attitude d'indépendance complète; effrayé le concile de Latran (1179) tâche, mais en vain, d'enrayer le mouvement ; il est forcé d'en supporter les conséquences extrêmes, et, de concession en concession, l'ordre achève, au milieu du XIIIe siècle, à l'égard des autorités religieuses, l'oeuvre d'émancipation à laquelle il a travaillé, sans relâche pendant un siècle.

Cette oeuvre il la poursuit, en même temps, a l'égard des autorités civiles, et là encore le succès couronne ses efforts. Si, en Portugal et dans la péninsule Ibérique, les Templiers, malgré l'importance territoriale de leurs biens, restent soumis à la royauté et ne secouent jamais la dépendance royale, cette attitude est exceptionnelle. Ailleurs, en Angleterre par exemple, l'ordre ne tarde pas à s'affranchir des services dus à la couronne. Il en va de même en Normandie sous la domination des souverains anglais comme sous celle des rois de France  (3) ; en Flandre

les sujets du Temple échappent à la juridiction du comte (1225). A. Provins les chevaliers ont tellement augmenté leurs établissements qu'au commencement du XIVe siècle ils possèdent toute la vicomté en franc-alleu, et autorisent le roi de Navarre à amener chaque année quarante tonneaux de vin dans la ville.

En France comme dans les grands fiefs environnants, ils sont parvenus à une indépendance presque absolue. Exemptés des droits de chancellerie par Philippe-Auguste (1191) en souvenir des services rendus en Terre Sainte, confirmés dans toutes leurs possessions par saint Louis (juillet 1258) qui, cependant, n'aimait pas amoindrir les droits de la couronne, ils font, malgré la résistance croissante de l'autorité royale et du parlement, des progrès journaliers  (4). A Paris même, ils prennent une position particulière ; s'ils renoncent, par accord passé avec Philippe le Hardi (août 1279) à exercer les droits qu'ils tiennent du fait de leurs maisons situées dans l'intérieur de la ville, il les abandonnent au roi ; en revanche, ils obtiennent dans leurs possessions des faubourgs, autour de leur commanderie, une liberté absolue, la haute et basse justice et les droits seigneuriaux les plus étendus. C'est une "ville neuve" qu'ils fondent à l'ombre de leurs remparts, centre d'un petit état indépendant vis-à-vis des pouvoirs religieux et temporel, ayant ses soldats, sa police, sa juridiction, ses finances propres et groupant autour de lui des sujets chaque jour plus nombreux  (5). Ce n'est pas du tout : précurseurs ou émules des sociétés italiennes, ils tiennent entre leurs mains une grande partie des capitaux de l'Europe ; banquiers ou trésoriers du Saint-Siège, des princes, des rois et de beaucoup de particuliers, ils sont, au XIIIe siècle, mêlés à toutes les opérations financières : dépôts, prêts, consignations, transmission de numéraire, recouvrements de créances, etc. Ils deviennent ainsi indispensables ; leurs rapports financiers avec les rois de France sont, pendant plus d'un siècle, si étroits, que le trésor royal est au Temple, que les comptes des fonctionnaires royaux y sont reçus, que les encaissements se font par les soins de l'ordre, et les payements en province par les baillis sur les indications du trésorier du Temple  (6), Telle est, à la fin du XIVe siècle, la situation prépondérante que les Templiers ont prise en France ; ils sont pour la royauté un danger permanent ; quelles mesures prendra-t-elle pour le conjurer ?
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Chapitre II
Les Templiers, à cause de leur situation dans le royaume, échappaient à l'autorité de Philippe le Bel, et personne n'était moins disposé que ce prince à s'accommoder d'un pareil état de choses. Leurs acquisitions incessantes de biens de mainmorte se faisaient au détriment du trésor royal, puisqu'une communauté comme la leur n'aliénait jamais et, par suite, ne payait ni droit de rachat et de relief, ni lods et ventes ; en même temps la puissance territoriale de l'ordre augmentait, et avec elle l'indépendance vis-à-vis du pouvoir royal. Philippe le Hutin s'était flatté d'arrêter le développement des biens de mainmorte en défendant aux associations religieuses, par l'ordonnance "Ecclesiarum ulilitati", l'acquisition de fiefs et alleux  (7). Le Temple n'avait tenu aucun compte de cette prohibition ; pour la faire respecter, Philippe le Bel avait confisqué tous les biens que l'ordre avait acquis pendant les trente dernières années, c'est-à-dire depuis la confirmation générale de saint Louis en 1258 ; mais il n'avait pas tardé à comprendre l'impossibilité de maintenir cette confiscation, et s'était résigné à l'annuler (18 fév.-12 mars 1287, 3 juillet 1290 et 24 mars 1292). Dans les années qui suivirent, malgré quelques menaces de conflits, le roi vécut, du moins en apparence, en bonne intelligence avec le Temple, dont il renouvela ou confirma les privilèges et les franchises  (8) ; son intérêt n'était-il pas déménager un voisin puissant dont l'appui, dans les luttes soutenues par la couronne, pouvait être décisif ?
Ignorait-il que les coffres et les trésors des Templiers ne s'ouvriraient pour lui qu'en raison des bons services qu'il leur aurait rendus ?

Cette attitude masquait les véritables projets de Philippe le Bel ; celui-ci concluait, le 10 avril 1303, avec le visitateur général du Temple, Hugues de Perraud, un traité d'alliance dirigé contre Bonifacc VIII. Si, au mois de juin suivant, il promulguait une confirmation générale de toutes les possessions et acquisitions des Templiers, c'est qu'il avait besoin de ne les avoir pas pour adversaires. La royauté, en effet, traversait une crise redoutable ; les défaites de Flandre, la querelle avec la papauté, l'altération des monnaies l'avaient ébranlée et presque compromise. Philippe le Bel comprit qu'il fallait avant tout s'attacher les Templiers et il n'hésita pas à traiter avec eux.

Mais, dès que le danger fut conjuré, il se rappela que la puissance de l'ordre tenait sa propre puissance en échec ; que, dans une circonstance récente, il n'avait du, pendant une sédition populaire, son salut qu'au refuge trouvé dans l'enceinte du Temple (fin juin 1306) ; qu'il était temps d'endiguer le torrent dont le cours, depuis la perte de la Terre Sainte, s'était détourne de la Palestine et menaçait l'Occident ; que la France, devenue le siège de la grande maîtrise, était plus directement exposée que les nations voisines. Il songea que ses finances appauvries s'accommoderaient assez des richesses mobilières et immobilières des Templiers, et chercha le moyen de se les approprier. L'abandon de la Palestine par le Temple, tandis que les Hospitaliers se réfugiaient à Chypre, le refus que celui-ci avait constamment opposé aux projets de fusion des ordres militaires, rêvés par le Saint-Siège et agités dans tous les conciles  (9), étaient faits pour indisposer l'opinion publique, et montraient l'égoïsme de sa conduite. On l'accusait hautement d'avoir été la cause de la perte de la Terre Sainte, et, dans le passé, celle de la prise de Saint Louis à Damiette ; souvent, disait-on, [et les faits donnaient raison à ces imputations] il avait trahi ses alliés chrétiens en traitant individuellement avec les Infidèles. Retiré en Occident, il s'était désintéressé des choses de la croisade, et méconnaissait le but pour lequel il avait été créé. Le moment semblait favorable pour l'attaquer : Philippe le Bel le saisit au printemps de l'année 1307, en dénonçant, d'abord par lettre, puis de vive voix, à Poitiers, au pape Clément V, la conduite des Templiers.

Le souverain pontife repoussa d'abord avec indignation les révélations du roi de France ; mais, devant l'insistance de celui-ci, il s'informa autour de lui, et notamment auprès du grand-maître du Temple, Jacques de Molay, qu'il avait précisément appelé à Poitiers avec le grand-maître des Hospitaliers pour traiter la question d'une nouvelle croisade. Ces premières informations ébranlèrent l'opinion de Clément V : le 24 avril 1307, il faisait part à Philippe le Bel de ses doutes, de son anxiété et de sa résolution d'ouvrir, au mois d'octobre suivant, une enquête régulière sur les griefs imputés à l'ordre.

Cette sage circonspection du pape ne répondait pas à l'impatience du roi. L'enquête promise, instruite lentement, ne pouvait se terminer avant longtemps ; aussi Philippe le Bel se décida-t-il à prendre les devants. Dès le mois de septembre, il agita, avec les conseillers de la couronne, la question de l'arrestation des chevaliers, et la résolut ; au nom de l'inquisiteur général, Guillaume Imbert, il ordonna à ses sénéchaux et baillis d'arrêter tous les Templiers de ses états comme coupables de crimes contre la foi. Le détour était habile ; le bras séculier, en se faisant l'exécuteur des décisions de l'Église, restait dans la stricte légalité. Les Templiers, et parmi eux le grand-maître Molay, furent tous arrêtés et emprisonnés en même temps par les agents de Philippe le Bel, le 13 octobre 1307.

Cette mesure violente, que suivit sans délai un commencement d'instruction mené par l'inquisiteur (19 oct.-24 nov.) contre les prisonniers, surprit Clément V et le frappa d'une douloureuse indignation; aussitôt il écrivit aux archevêques de Reims, Bourges et Tours (24 octobre) et à Philippe le Bel (27 octobre) pour protester de toute la force de son autorité apostolique contre l'atteinte portée à son pouvoir, pour accréditer auprès du roi de France deux cardinaux, et pour prier celui-ci de faire remise entre leurs mains des biens et des personnes des captifs. Philippe le Bel, sentant que sa proie allait lui échapper si le pape prenait l'affaire en mains, fit aux envoyés du Saint-Siège un cordial accueil, leur promit tout ce qu'ils voulurent, et, afin d'éviter toute apparence de confiscation à son profit, nomma des administrateurs spéciaux aux biens du Temple ; mais en même temps il répondait au pape en le menaçant du procès contre la mémoire de Boniface VIII, que celui-ci différait toujours, et obtenait, par cette menace, que Clément V ordonnât à tous les souverains de la chrétienté d'arrêter les Templiers dans leurs états (22 novembre 1307). Enfin, comme la papauté ne disposait ni d'une force constituée pour garder les prisonniers, ni d'un personnel de fonctionnaires pour exploiter leurs biens, le roi s'offrit à rester leur geôlier et l'administrateur de leurs richesses.

Le commencement de l'année 1308 fut employé par Philippe le Bel à préparer l'opinion publique ; dans ce but, celui-ci inspira les pamphlets de Dubois, son avocat à Coutances, l'avis de la faculté de théologie de Paris qui justifiait la conduite du roi au nom de l'absolue nécessité d'agir promptement (25 mars), et surtout les résolutions des États généraux convoqués à Tours le 5 mai 1308. Cette assemblée proclama la culpabilité des Templiers et demanda leur mort.

Quand le roi, au lendemain des États, accompagné de la plupart des députés, se présenta à Poitiers devant le pape (mai 1308), il tenait de cette imposante manifestation de la volonté de ses sujets l'autorité nécessaire pour se faire écouter. Il réclamait les Templiers et leurs biens ; devant la ferme attitude du pontife, il dut renoncer à la première de ses demandes et consentir à laisser au Saint-Siège le soin de les juger ; il dut également céder sur le second point et admettre que, si l'ordre disparaissait, les biens et leurs revenus disponibles seraient employés au secours de la Terre Sainte ; mais il fit accepter une clause qui stipulait que pour l'emploi des fonds provenant de ce chef il serait-consulté par le pape ; ceux-ci, de la sorte, ne lui échappaient pas entièrement, et il pouvait espérer de l'avenir l'occasion de se les faire adjuger en tout ou en partie.

En même temps Clément V, toujours convaincu de l'innocence des Templiers, demandait à les interroger personnellement, et le roi, accédant à ce désir, faisait venir à Poitiers (fin juin 1308) soixante-douze d'entre eux  (10), choisis parmi ceux qui avaient passé devant Guillaume Imbert les aveux les plus compromettants. Le grand-maître et les grands dignitaires de l'ordre  (11), tombés malades à Chinon et incapables de comparaître devant le pape, furent interrogés dans cette ville par trois cardinaux spécialement désignés par le souverain pontife.

Leurs dépositions donnèrent raison au roi ; elles mirent hors de doute le reniement et la profanation de la croix, et, par suite, la culpabilité de l'ordre. Les interrogatoires, cependant, n'étaient plus, comme ceux de l'inquisiteur, accompagnés de menaces de question ou perfidement conduits pour surprendre des aveux. Les accusés étaient libres de parler en toute franchise; ils s'adressaient à leur chef unique et suprême, à un père plutôt qu'à un juge. Faut-il attribuer les aveux faits par les Templiers, à Poitiers et à Chinon, au souci de ne pas se déjuger, à la présence d'un fonctionnaire royal qui assistait aux séances ? Nous ne le croyons pas ; ils parlèrent à coeur ouvert devant Clément V et nous devons retenir leurs dépositions. Le pape, du reste, en jugea ainsi; ébranlé parce qu'il venait d'entendre, il se résigna a faire le procès de l'ordre tout entier, et à convoquer à Vienne, pour l'automne de 1310, un concile général chargé de décider du sort des Templiers.

Des commissions d'enquête, organisées par le Souverain Pontife, informèrent contre eux dans toutes les provinces de France et à l'étranger ; celle de Paris, la plus importante parce qu'elle fit comparaitre devant elle la plus grande partie des chevaliers arrêtés dans les états de Philippe le Bel, se réunit à Notre Dame, dans la chapelle épiscopale, le samedi 22 novembre 1309 ; ses travaux,, plusieurs fois interrompus  (12), durèrent jusqu'au 26 mai 1311. Nous n'avons pas ici à suivre pas à pas les phases par lesquelles se déroula la procédure d'enquête, à contrôler une à une les dépositions souvent contradictoires, à enregistrer les aveux nouveaux ou Les rétractations de déclarations antérieures. L'impression qui se dégage de l'ensemble des témoignages produits devant la commission, c'est que l'ordre se défendit mal. Le grand-maître comparut trois fois, mais son attitude fut hésitante ; il se borna à protester contre les imputations dont ses chevaliers étaient l'objet, et demanda à s'expliquer devant le pape. La défense, entravée par les règles de la procédure inquisitoriale qui repoussait l'intervention des conseils et des avocats, ne put être présentée avec l'autorité et le développement que méritaient et l'importance de l'ordre et la gravité des crimes qui lui étaient reprochés. Au milieu du mois de mai 1310, brusquement, le concile provincial de Sens, assemblé à Paris, condamna cinquante-quatre Templiers à être mis à mort, et les livra au bras séculier, qui s'empressa de les envoyer au bûcher (12 mai) ; celui de Senlis, présidé par l'archevêque de Reims, Robert de Courtenay, suivit cet exemple et fît brûler neuf d'entre eux (16 mai). Ces exécutions, accomplies au mépris des garanties dues aux accusés, puisque le Saint-Siège n'avait pas autorisé la remise des condamnés au pouvoir séculier, eurent sur les résultats de l'enquête une influence funeste ; les chevaliers se sentirent abandonnés par le pape et à la merci du roi. La politique pontificale, en effet, venait de faire une évolution : l'élection au trône impérial, la reprise du procès contre la mémoire de Boniface VIII, dont Philippe le Bel ne cessait de menacer la papauté, avaient rapproché le pontife du roi ; en outre, Clément V s'était aperçu que, sous peine de se déjuger et de perdre toute autorité, il fallait que l'enquête aboutît à une condamnation.

N'avait-il pas, dans la bulle "Faciens misericordiam" (12 août 1308), proclamé lui-même la culpabilité de l'ordre en rendant publics les aveux recueillis à Poitiers, et affirmé le crime d'hérésie ? Dans ces conditions les Templiers ne songèrent qu'à sauver leur tête, et ce sentiment explique leur attitude devant les enquêteurs.

L'enquête était générale ; les conciles de Sens et de Senlis, pour les provinces ecclésiastiques de Sens et de Reims, celui de Pont de l'Arche, pour la Normandie  (13), et ceux du midi avaient condamné les Templiers dépendant des états du roi de France. Ces assemblées, dans les pays qui échappaient à l'autorité de Philippe le Bel, eurent-elles la même attitude ?
Sur quelles enquêtes établirent-elles leurs décisions ?
Les accusés trouvèrent-ils auprès d'elles plus de garanties de libre défense qu'en France ?
Nous pouvons aujourd'hui, grâce aux documents nouvellement publiés, répondre à ces questions, qui méritent de retenir l'attention de l'historien, mais que celui-ci, exclusivement préoccupé du sort de l'ordre en France, avait jusqu'à ce jour négligé d'approfondir.
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Chapitre III
Quand Philippe le Bel, en octobre 1307, fit arrêter les Templiers, dans tout son royaume, son premier soin avait été d'engager les souverains, ses voisins, à imiter son exemple. C'est ainsi que le roi d'Angleterre Edouard II avait été sollicité de prendre une mesure analogue; mais celui-ci, malgré sa jeunesse, malgré ses projets d'alliance avec une fille de France, refusa de suivre son futur beau-père dans cette voie  (14). Convaincu de l'innocence de l'ordre, il écrivit successivement à son sénéchal d'Agenais, (26 novembre) pour connaître la vérité sur les prétendus scandales imputés aux Templiers de cette région, aux rois de Portugal, de Castille, d'Aragon et de Sicile, (4 décembre) pour les encourager à résister aux sollicitations de Philippe le Bel, et enfin au Souverain Pontife (10 décembre), pour savoir si l'arrestation des chevaliers avait eu lieu avec son assentiment. Quelques jours plus tard, la réception de la bulle "Pasloralis preeminentie solio" (14 décembre) le désabusait de ses illusions, et l'obligeait à prescrire à son tour l'emprisonnement des Templiers, dans ses états  (15) (15 décembre 1307-10 janvier 1308) ; mais jamais cette mesure ne fut rigoureusement appliquée. La plupart des chevaliers restèrent dans leurs commanderies et ne furent arrêtés que pour comparaître devant les enquêteurs pontificaux  (16) ; l'abbé de Latigny et le chanoine Sicard de Faur les interrogèrent vers l'automne de l'année 1309  (17), et le concile de Londres se réunit le 20 octobre, pour les juger, sous la présidence de Raoul de Baldoc, évêque de Londres. Les instructions du Saint-Siège avaient déterminé les points, au nombre de quatre-vingt sept, sur lesquels l'instruction devait porter. Elle commença par rechercher si la tenue des chapitres de réception avait eu lieu la nuit, et dans quel but, s'il ne s'y était rien passé de contraire à la foi et aux bonnes moeurs, si les frères y avaient renié le Christ ou adoré des idoles, enfin s'ils n'avaient jamais douté des sacrements de l'église. Les premiers interrogatoires furent si peu concluants que le concile se résolut à mettre les accusés au secret  (18), à employer la torture pour provoquer leurs aveux  (19), et à recevoir les dépositions de témoins étrangers à l'ordre. Malgré ces mesures de rigueur, malgré un second interrogatoire limité à vingt-quatre articles, malgré l'introduction de neuf nouvelles questions posées aux inculpés par l'évêque de Londres, et enfin malgré une nouvelle enquête ouverte, le 8 juin 1310, sur le seul point vulnérable, celui de savoir en quelle manière et par quelles paroles le précepteur donnait l'absolution aux frères en chapitre, le concile ne put trouver aucune preuve concluante contre l'ordre. Il semble en avoir été de même pour le concile d'York et pour les Templiers d'Irlande ; mais comme le Saint-Siège exigeait une condamnation  (20), les enquêteurs appelèrent devant eux un grand nombre de témoins, pris en dehors de l'ordre  (21), et, grâce a ces témoignages, parvinrent à trouver une apparente culpabilité ; mais, en même temps, ils s'empressèrent d'accueillir le repentir des Templiers, de les réconcilier avec l'église et de leur désigner des couvents pour faire pénitence  (22).

Dans la péninsule ibérique, les deux provinces de l'ordre s'étendaient sur cinq royaumes, ceux d'Aragon, de Majorque, de Navarre, de Castille et Léon et de Portugal. Quelle attitude prirent, à l'égard des Templiers, les souverains de ces différents pays ?
Philippe le Bel s'était hâté d'annoncer au roi d'Aragon Jaime II, l'arrestation des Templiers de France (16 octobre 1307) et, dès que leurs premières dépositions furent connues, d'envoyer à Barcelone, pour les lui transmettre, un frère prêcheur, Romain de Brugère, porteur d'une seconde lettre (27 oct. 1307)  (23). Si la première communication du roi de France resta sans effet, la seconde modifia absolument les sentiments de Jaime II ; sollicité par l'inquisiteur, convaincu par les aveux recueillis à Paris, il donna l'ordre d'arrêter tous les Templiers de ses états et de confisquer leurs biens (1er déc. 1307)  (24).

Mais ceux-ci ne se laissèrent pas emprisonner sans résistance ; retirés dans leurs châteaux, ils refusèrent d'obéir aux injonctions royales, et Jaime II dut recourir à la force des armes pour les réduire. Les places de Miravet et de Monzon, assiégées par le roi, résistèrent, la première jusqu'à l'automne de 1308, la seconde jusqu'en mars 1309 ; il fallut l'intervention d'un envoyé pontifical, Bertrand, prieur de Saint Cassiano, au diocèse de Béziers, pour mettre fin aux hostilités en Aragon (printemps de 1309). L'enquête, menée par l'évêque de Valence, dura jusqu'à l'automne de l'année 1309 ; le concile provincial de Tarragone, réuni en octobre 1310 et plusieurs fois ajourné, se sépara le 4 novembre 1312 après avoir proclamé l'innocence des Templiers, auxquels la liberté fut rendue, mais qui restèrent encore soumis a une sorte de surveillance de haute police.

Le roi de Castille, Ferdinand IV, avait imité l'exempte de Jaime II et fait incarcérer les Templiers dès qu'il avait connu l'initiative prise contre eux par Philippe le Bel ; le régent de Navarre, fils du roi de France, avait agi de même et suivi la politique paternelle ; le roi de Majorque avait pris contre les Templiers roussillonnais des mesures analogues  (25). Le roi de Portugal Dinis, au contraire, était resté sourd à toutes les sollicitations, et avait pris la défense de l'ordre, auquel il était lui-même affilié et dont l'existence était intimement liée à celle du Portugal. L'enquête ordonnée par le pape, menée pour le Portugal à Orense par l'évêque de Lisbonne et pour les royaumes de Castille et de Léon à Médina del Campo par l'archevêque de Tolède et l'évêque de Pelencia, ne révéla rien contre les Templiers ; le concile provincial qui se réunit en octobre 1310, à Salamanque, sous la présidence de l'archevêque de Saint-Jacques de Compostelle  (26), ne put que proclamer leur innocence. L'Espagne échappait ainsi toute entière aux crimes d'hérésie et d'idolâtrie dont le Pape avait voulu noircir le Temple ; elle devait ce résultat à la complicité du clergé et des souverains ; ceux-ci, en effet, quelque empressés qu'ils se fussent montrés au début à soutenir la papauté contre l'ordre, n'avaient pas tardé à s'apercevoir qu'ils faisaient fausse route, que l'importance des biens du Temple, qu'aucun d'eux ne se souciait de voir recueillir par le Saint- Siège, devait modifier leur conduite. Pour conjurer ce danger, il fallait faire éclater l'innocence de l'ordre; unis par cet intérêt commun, ils y avaient réussi, et avaient ainsi, comme l'événement le prouva, sauvé à leur profit les richesses et les dépouilles des Templiers.

L'Allemagne, pour d'autres motifs et par d'autres voies, suivit l'exemple de l'Espagne. L'archevêque de Magdebourg, Burchard III, avait, en mai 1308, au retour d'un voyage à Poitiers auprès du pape Clément V, ordonné l'arrestation de tous les Templiers résidant dans son archevêché ; il avait ainsi emprisonné le prieur d'Allemagne Frédéric et les chevaliers des commanderies de Wichmansdorf, Bolstedt et Jerdingsdorf. Mais ceux d'entre eux qui avaient pu lui échapper s'étaient réfugiés dans le château de Beyer-Naumburg au diocèse d'Halberstadt, et, soutenus par leurs amis et par la noblesse du pays, avaient pris une attitude menaçante. L'archevêque, en tentant de reprendre son château par un siège en règle, s'était fait excommunier par l'évêque d'Halberstadt ; les princes allemands, séculiers et ecclésiastiques, avaient pris parti contre lui, et Burchard avait du relâcher ses prisonniers (19 novembre 1308), tout en maintenant la confiscation de leurs biens.
Quels pouvaient être, dans un pays où la voix de Clément V, demandant l'emprisonnement des frères du Temple, n'était pas écoutée, les résultats de l'enquête et des conciles provinciaux prescrits par le pontife ? L'ordre, se sentant soutenu par la noblesse et les princes, semble s'être peu préoccupé de cet appareil judiciaire. Nous savons, il est vrai, les noms de quelques enquêteurs en Allemagne ; nous savons aussi que les archevêchés de Salzbourg, Cologne et Trêves eurent leurs conciles provinciaux, mais l'affaire des Templiers fut loin d'avoir en Allemagne l'importance qu'elle eut ailleurs. On sait comment les Templiers avaient répondu à l'ordre d'arrestation donné par l'archevêque de Magdebourg ; on les vit également, au concile provincial de Mayence, faire irruption, en armes, dans la salle des séances et déposer entre les mains des prélats effrayés une protestation indignée contre les crimes imputés à l'ordre, protestation que l'archevêque s'empressa de transmettre au pape. Il fut, malgré le secours de la torture, impossible de rien relever contre eux; devant les témoignages favorables qu'elle recueillit de toutes parts, la commission d'enquête, en terminant ses travaux (1er juillet 1311), leur rendit un hommage public, et tandis que dans d'autres pays les supplices et la mort détruisaient presque entièrement l'ordre du Temple, le sang ne coulait pas en Allemagne et la vie des chevaliers était épargnée.

En Italie, les renseignements qui nous sont parvenus ne sont pas assez complets pour permettre de porter un jugement définitif. Il semble cependant qu'il faille distinguer le sud de la péninsule du centre et du nord, le royaume de Naples des états de l'Église et des républiques qui gravitaient autour de l'orbite du Saint-Siège. Si Charles II d'Anjou fit arrêter les Templiers de Provence (24 janvier 1308), il prit pour ceux du royaume de Naples une mesure analogue; ils furent, sur l'ordre du duc de Calabre, arrêtés et emprisonnés au château de Bari au nom du Souverain Pontife, l'administration de leurs biens fut confiée à des agents royaux, et les frais nécessités par leur internement, furent prélevés sur les revenus de leurs domaines ; mais l'enquête menée contre eux par l'archevêque de Brindisi ne nous est connue que par des fragments insuffisants. En Sicile, au contraire, il ne semble y avoir eu ni arrestation, ni information régulières ; Jacques de Carapelle, chanoine de Sainte-Marie Majeure, fut, il est vrai, désigné par le pape comme inquisiteur en Sicile ; mais l'interrogatoire passé par l'archevêque de Messine et l'évêque de Sora ne s'adressa qu'à trente-deux témoins non Templiers, et n'apprit rien de positif. Nous connaissons mieux les commissions d'enquête établies dans le centre de l'Italie ; il avait fallu, en raison de la multiplicité des archevêchés de la péninsule, la diviser en groupes composés chacun de trois ou quatre provinces ecclésiastiques. C'est ainsi que des synodes furent tenus à Rome pour les états de l'Église, à Florence et à Ravenne pour le nord de la Toscane, la Lombardie, Trévise et l'Istrie. Ls caractère général qui se dégage de ces assemblées, c'est qu'en Italie le Temple fut accusé et convaincu des mêmes crimes qu'en France, que dans les deux pays les frères servants, masse sans instruction et uniquement préoccupée des intérêts matériels de l'ordre, dominaient absolument les chevaliers par leur nombre, et que s'ils s'adonnaient à des pratiques coupables ou hérétiques, ils agissaient de bonne foi et sans arrière pensée, avec l'inconscience de l'ignorance, et ne méritaient pas le châtiment dont leurs crimes furent punis  (27).

A Chypre, au contraire, il n'en alla pas de même. Les Templiers, en quittant la Terre Sainte, avaient pris l'île comme centre d'action dans le Levant ; ils y avaient réuni de nombreux chevaliers venus de toutes parts, les grands dignitaires et le gouvernement de l'ordre ; ils y jouissaient d'une influence prépondérante, dont ils venaient de donner la preuve en assurant le pouvoir à Amaury de Tyr au lieu et place d'Henri II de Lusignan, son frère. Aussi les ordres du Pape, enjoignant leur emprisonnement, ne furent-ils exécutés qu'à contre coeur par le régent et après de longues hésitations qui permirent aux chevaliers d'organiser la résistance. L'enquête, dans laquelle furent entendus soixante-seize Templiers et cinquante-six témoins non Templiers, dura pendant les mois de mai et de juin 1310 (1 mai-19 juin 1310), sous la présidence de l'archevêque de Nicosie assisté des évêques de Famagouste et de Limisso, de l'abbé d'Alet et de Thomas de Rieti, archiprêtre de Saint-Jean de Rieti ; elle fit éclater au grand jour l'innocence de l'ordre. Faut-il, en constatant ce résultat, remarquer que les inculpés n'étaient plus des frères servants, ignorants et bornés, mais l'élite de l'ordre, capable de se bien défendre ; que tenus constamment en haleine par le voisinage des infidèles, ils n'avaient eu ni le temps ni le désir de céder aux habitudes coupables ou hérétiques dont on accusait leurs frères d'Occident ; que l'esprit primitif de la règle était resté vivace chez eux, tandis qu'ailleurs le souci des intérêts matériels ou temporels l'avait étouffé presque complètement ? Cette remarque peut avoir sa valeur, mais, quoi qu'il en soit, un point ressort du procès chypriote : c'est que, si des tendances à l'hérésie s'étaient glissées dans le Temple, elles étaient restées personnelles à certains membres, ne l'avaient pas envahi dans son ensemble et n'avaient trouvé aucun encouragement parmi les chefs et les dignitaires de l'ordre.

Les Templiers de Chypre se croyaient sauvés; une circonstance imprévue, le meurtre d'Amaury de Tyr (5 juin 1310), fit renaître le danger en ramenant au trône Henri de Lusignan, leur mortel ennemi. Cette restauration fût le signal de mesures violentes contre eux ; à l'instigation du pape (1311), une nouvelle enquête, plus rigoureuse, fut ouverte ; le maréchal de l'ordre, Aymé d'Osiliers, fut décrété de trahison ; ses compagnons, englobés dans la même accusation, furent emprisonnés, mis à la question, convaincus de rébellion et de trahison, noyés ou brûlés. Ainsi se trouva réglé, de la façon la plus brutale, et avant toute décision juridique, le sort du Temple dans l'île de Chypre. L'enquête une fois terminée partout, il fallut bien que Clément V, malgré les résultats contradictoires qui lui furent communiqués et la probabilité que leur divergence profiterait à l'ordre, se résignât à convoquer le concile de Vienne, dont il avait déjà différé l'ouverture  (28). La première séance eut lieu le 16 octobre ; les prélats, réunis au nombre de plus de trois cents, avaient pour mission, outre l'affaire des Templiers, d'examiner la question de la Terre Sainte et les réformes à introduire dans le clergé ; dès les premières conférences, le Souverain Pontife comprit que l'opinion générale était favorable aux accusés ; de toutes parts on le sollicita de les citer, et de leur donner les moyens de se défendre ou de se faire défendre devant le concile  (29). L'hiver se passa sans que la question fit un pas décisif; Clément V, absolument hostile aux Templiers, cherchait le moyen de les perdre et se heurtait aux dispositions bienveillantes de l'assemblée. Une démarche imprudente de quelques chevaliers du Temple, qui vinrent annoncer que quinze cents à deux mille des leurs étaient groupés autour de Lyon, prêts à défendre leur ordre, fît réfléchir les prélats et leur fit craindre le sort des membres du concile provincial de Mayence. Très effrayé, le pape reçut à Vienne sur ces entrefaites une lettre de Philippe le Bel, puis la visite de ce prince, qui réclamait impérieusement une solution à l'affaire des Templiers et la transmission de leurs biens à un autre ordre (mars 1312). La situation du Pontife devenait critique ; l'évêque de Monde, Guillaume Durand, lui proposa alors un expédient. Demander au concile la condamnation canonique du Temple pour raison d'hérésie, il n'y fallait pas songer ; mais Clément V pouvait, en vertu de la plénitude de son pouvoir apostolique, abolir l'ordre et disposer de ses biens. C'est à ce parti qu'il s'arrêta par la bulle "Vox in excelso" du 22 mars 1312 ; il motiva sa sentence sur le discrédit et les scandales dont les Templiers avaient été atteints, sur les réceptions clandestines, les statuts secrets, la conduite scandaleuse qu'on leur reprochait, et déclara que l'ordre n'existerait plus à l'avenir, réservant à l'autorité diocésaine le soin de terminer les procès pendants contre la personne des Templiers. La bulle du pape fut communiquée au concile à la séance du 3 avril, à laquelle assistaient le pape et le roi de France  (30).

Le 2 mai suivant une nouvelle bulle : "Ad providam Christi", détermina le sort des biens du Temple qui, excepté dans la Péninsule ibérique, furent dévolus à Tordre de l'Hôpital ; le 6 mai, par la bulle "Considérantes dudum", Clément V se réservait de juger le grand-maître, le visitateur de France, les précepteurs de Chypre, de Normandie et des Pouilles et l'ex-trésorier du Temple, Olivier de Penne ; les autres membres de l'ordre restaient individuellement soumis à la juridiction des conciles provinciaux, et furent jugés par eux suivant leurs actes personnels.

Pour le grand-maître et ses compagnons, le pape nomma, le 22 décembre 1313, une commission de trois cardinaux français : Arnaud de Faugiers, Arnaud Novelli, et Nicolas de Fréauville ; tous trois, par leurs antécédents, étaient absolument dévoués au pape et à Philippe le Bel. Ils condamnèrent les accusés à la prison perpétuelle et, afin de clore solennellement la procédure ouverte contre eux, tirent élever sur le parvis Notre-Dame des tribunes pour que la foule pût assister à la promulgation de la sentence et entendre la condamnation. Ils avaient compté sans un incident : à la lecture du verdict, Molay et ses compagnons rétractèrent devant le peuple assemblé tous leurs aveux et firent entendre des protestations indignées. Devant un pareil scandale, les juges se hâtèrent de les livrer au prévôt de Paris et de les faire reconduire en prison, se réservant de reprendre l'affaire le lendemain (11 mars 1314).

Philippe le Bel ne leur en laissa pas le temps : le soir même, sur son ordre, le grand-maître et le précepteur de Normandie furent brûlés dans l'île du Palais, entre le jardin du roi et les Augustins.
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Chapitre IV
Cette mesure sanglante clot l'histoire de la suppression du Temple ; l'ordre disparu, que devinrent ses biens ?
La transmission aux Hospitaliers se fit-elle sans encombre, et quel fut le sort des possessions de la Péninsule ibérique que le Souverain Pontife avait réservées ?
Autant de questions qui méritent d'arrêter quelques instants l'attention du lecteur.

Les Hospitaliers s'étaient empressés, dès qu'ils avaient connu la bulle qui leur attribuait les dépouilles du Temple, de donner au grand prieur, frère Albert d'Allemagne, et à sept autres dignitaires, les pouvoirs nécessaires pour entrer en possession de cet héritage inespéré (17 octobre 1312); de son côté Clément V (2 mai 1312, Ad providam) avait déjà délégué des fonctionnaires ecclésiastiques pour faciliter cette opération ; il les avait répartis par groupes de trois personnages appartenante trois diocèses limitrophes, et les avait chargés d'assurer la transmission des biens dans ces mêmes diocèses. En même temps (16 mai 1312, Nuper in generali) il avait averti les administrateurs provisoires que leurs fonctions prenaient fin, et qu'ils devaient les résigner entre les mains des Hospitaliers.

Philippe le Bel, qui avait mené toute l'affaire des Templiers dans le secret espoir de s'approprier leurs immenses propriétés territoriales; n'avait pas tardé à s'apercevoir que celles-ci lui échappaient, et quand l'ordre tomba, il ne put que réclamer et obtenir des sommes considérables pour l'indemniser des frais faits en gardant les inculpés en prison ; mais il dut renoncer à s'approprier les immeubles. Ceux-ci passèrent, dans le royaume de France, aux Hospitaliers de la façon la plus régulière. Le roi avait, par lettre du 14 août 1312, accepté la décision du Souverain Pontife au concile de Vienne, et le parlement de Paris avait pris le 23 mars 1313 un arrêt transférant les biens du Temple au représentant des Hospitaliers, frère Léonard de Tibertis (31).

En Angleterre, il n'en alla pas tout à fait de même. Edouard II, à la première nouvelle des dispositions prises par le Saint-Siège, avait défendu au prieur de l'Hôpital en Angleterre (1er août 1312) de procéder à aucune prise de possession sans autorisation du parlement ; quand l'année suivante (25 novembre 1313), les commissaires délégués par le grand maître, frère Albert de Schwarzenburg et frère Léonard de Tibertis, lui demandèrent la délivrance des biens du Temple en Angleterre, il protesta en faisant toutes réserves de droit, et donna, trois jours après, aux séquestres qui les administraient l'ordre de les leur remettre; en même temps, il enjoignait aux officiers royaux de prêter aux délégués de l'Hôpital leur concours et leur appui. Ces mesures cependant furent insuffisantes ; les barons s'étaient emparés d'une partie des terres des Templiers ; il fallut en 1317 que le pape Jean XXII envoyât deux légats en Angleterre, en Ecosse et dans le pays de Galles (17 mars 1317, Querelam dilectorum) pour les faire restituer, et en 1322 (23 mai, Dudum post sublatum), le Souverain Pontife dut, de nouveau, devant l'inefficacité des excommunications lancées contre les usurpateurs de ces terres, appeler l'attention du roi sur cette situation déplorable, et lui demander de prêter aux archevêques de Canterbury et d'York le secours de l'autorité royale pour faire respecter les décisions apostoliques. Pendant plus de dix ans encore les efforts combinés des rois et du parlement s'employèrent à mettre les Hospitaliers en paisible possession des biens qui leur avaient été dévolus au concile de Vienne (1324-1334)  (32). Ils n'y parvinrent pas complètement: en 1338 la comtesse de Pembrock occupait encore trois manoirs du Temple, les comtes de Glocester, de Sarun, de Warenn et d'Arundell, l'abbesse de Burnham, Hugues Spencer et lord de Roos en avaient usurpé chacun un ; deux avaient été donnés par le roi à Raoul Nevill et à maître Pancius ; le roi lui-même s'était attribué les moulins d'York, et tout porte à croire que ces usurpations devinrent définitives  (33).

L'Allemagne, assez indépendante du Saint-Siège, et politiquement divisée en un grand nombre d'états, accueillit diversement la chute du Temple. Si dans les diocèses de Magdebourg, d'Halberstadt  (35), et en Bohême, la transmission des biens aux Hospitaliers s'accomplit paisiblement  (36). Si ceux-ci, à la sollicitation de l'archevêque de Mayence, qui ne pouvait croire que la suppression fût définitive, s'engagèrent, en prenant possession de la commanderie de Topfstadt près d'Erfurt, à la restituer, le cas échéant, aux Templiers (2 août 1317). Si, en Lorraine, le duc Thibaut I s'empressa d'obéir aux ordres de la cour de Home, non sans prélever pour lui une partie des dépouilles, nous savons que l'ordre détruit ne prit fin qu'en 1319 à Gorlitz, que le margrave Waldemar de Brandebourg ne se décida qu'en 1322 à mettre l'Hôpital en possession de l'héritage du Temple, qu'à Hildesheim il fallut recourir à la force pour expulser les chevaliers, et que dans le sud de l'Allemagne, l'abolition de l'ordre n'eut pas lieu sans effusion de sang.

Nous connaissons moins bien le sort des commanderies d'Italie ; elles semblent s'être transmises sans secousse aux Hospitaliers. Nul doute cependant que, comme en Allemagne, la dévolution ne fut pas complète, et qu'elle profita à plus d'un ordre religieux; l'état politique du pays était trop favorable pour ne pas encourager les usurpations. Les rois de Naples, au contraire, dont le royaume occupait à la fois tout le sud de la péninsule, et en France la Provence et Forcalquier, ne se prêtèrent pas de bonne grâce aux ordres du Saint-Siège : une première bulle, du 15 juillet 1313, avait enjoint au roi Robert de compléter la remise des commanderies de Provence à l'Hôpital ; une seconde bulle, du 21 septembre 1317, avait renouvelé cette injonction pour le monastère de Torre Maggiore en Capitanate, et en général pour tous les biens du Temple au royaume de Naples, en Provence et dans le comté de Forcalquier ; mais elles restèrent sans effet. Malgré les protestations dont il combla le grand maître de passage à Naples, Robert ne se décida que le 7 décembre 1319 à mettre les Hospitaliers en possession des biens qu'il détenait en Provence.

Dans l'attribution faite par la papauté des biens du Temple, ceux de la Péninsule ibérique et des Iles Baléares avaient été réservés ; quels étaient les motifs de cette exception ?
Nous les ignorons, mais il n'est pas défendu de conjecturer qu'en présence des résultats de l'enquête pontificale qui avait fait éclater l'innocence des Templiers, devant l'insistance des rois d'Aragon et de Portugal à défendre l'ordre persécuté, le Souverain Pontife n'ait, nourri l'espoir de le faire revivre sous une forme nouvelle en Espagne, et de lui conserver ses biens. N'y avait-il pas, dans la lutte contre les Maures, l'occasion d'employer avec fruit les richesses et l'activité guerrière des chevaliers ?
Au premier bruit de la suppression du Temple, les rois d'Aragon et de Majorque avaient député des ambassadeurs auprès du pape pour le prier, dans une affaire qui les intéressait à un si haut degré, de ne prendre aucune décision avant de les avoir entendus. Clément V, très embarrassé, s'était résolu à excepter de la dévolution les domaines d'Espagne, et à attendre jusqu'au 1er février 1313 les explications promises par les souverains espagnols (Bulle du 23 août 1312, Dudum filicarissime, au roi d'Aragon).

Le roi Sanche voulait reprendre dans l'île de Majorque la juridiction ou même la pleine propriété d'un grand nombre de domaines, entre autres les alquéries de Beni-Alfimara et de Beni-Cassim. Au jour fixé par le Souverain Pontife, les propositions du roi de Majorque n'ayant pas été formulées, la curie romaine passa outre, et attribua à l'Hôpital les biens du Temple situés dans les états de ce prince (11 juillet 1313) ; mais Sanche n'accepta pas cette décision, maintint ses prétentions, et pour l'y faire renoncer les Hospitaliers durent lui assurer, par voie de transaction, une somme de 22,500 sols de royaux majorquins et une rente annuelle de 11,000 sols payables pour 2/11 sur les revenus de la commanderie de Saint-Hyppolyte en Roussillon et pour le surplus sur celle de Majorque ; les ornements des ci-devant chapelles du Temple restèrent affectés au service de celles-ci (18 février 1314).

De son côté Jaime II, roi d'Aragon, ne voyait pas sans crainte la succession des Templiers passer à un autre ordre, surtout aux Hospitaliers, déjà très puissants dans ses états. Cet accroissement de domaines eût été pour la couronne d'Aragon un véritable danger ; d'autre part les Maures menaçaient les frontières du royaume de Valence dont la conquête n'était pas assurée, et ce n'était pas trop, pour les contenir, d'une chevalerie permanente, fortifiée dans les châteaux de cette province, et prête à arrêter tout retour offensif de l'ennemi. Jaime II s'empressa donc de demander au pape d'attribuer à l'ordre de Calatrava les biens qui avaient appartenu au Temple dans le royaume de Valence et d'y joindre ceux que l'Hôpital y possédait ; cet ensemble de possessions devait constituer le noyau d'un nouvel établissement à Montesa, centre de la résistance contre les Sarrasins. D. Vital de Villanova fut chargé par le roi de cette négociation (15 février 1317), et la mena à bonne fin ; le 10 juin 1317 Jean XXII fondait, sur les bases posées par Jaime II, l'ordre de Montesa, et lui attribuait les biens du Temple et de l'Hôpital au royaume de Valence. Les Hospitaliers indignés protestèrent contre cette spoliation ; D. Vital de Villanova intervint alors, et ses bons offices amenèrent une transaction : l'Hôpital consentit à céder à l'ordre de Calatrava ses domaines de Valence, à condition d'être mis en possession par le roi d'Aragon de l'héritage des Templiers en Catalogne ; Jaime II, sollicité par le pape (12 août 1317), ratifia l'accord, et l'échange eut lieu à la fin de la même année (22 nov.-3 déc. 1317).

En Portugal, le roi, comme les souverains d'Aragon et de Majorque, fit valoir la nécessité de lutter contre les Maures et l'utilité de créer dans ce but un ordre militaire nouveau. La situation particulière de la couronne portugaise vis-à-vis du Temple donnait aux raisons exposées par elle une autorité devant laquelle le Saint-Siège s'inclina. Le 14 mars 1319. Jean XXII institua l'ordre du Christ et lui appliqua les biens, revenus et droits du Temple ; la transmission fut si complète que les pensions a servir aux ex-Templiers ne furent même pas mises à la charge des chevaliers du Christ ; aussi fallut-il, en 1321 (16 août), l'intervention des légats apostoliques auprès du prieur de l'Hôpital pour obliger celui-ci à assurer le paiement de ces pensions, que le nouvel ordre refusait d'acquitter.

La Navarre, seule des royaumes Espagnols, n'avait pas été exceptée par le pape; aussi le roi Louis suivit-il l'exemple de son père Philippe le Bel et transmit-il aux Hospitaliers, dès le mois d'avril 1313, la propriété des domaines de l'ordre supprimé. Le roi de Castille, de son côté, ne semble pas, au moins à l'origine, avoir manifesté sur les biens du Temple des prétentions analogues à celles des rois de Majorque, d'Aragon et de Portugal ; aussi le pape Jean XXII attribua-t-il simplement, par bulle du 14 mars 1319, aux Hospitaliers, les possessions du Temple en Castille et Léon, et chargea-t-il le prieur de l'Hôpital dans ces provinces, Ferrand Rodriguez de Valbuena, d'en assurer la transmission à cet ordre. Le roi lui-même approuva les dispositions de cette bulle le 8 novembre suivant ; mais quelques années plus tard, regrettant sa conduite, il demanda au Saint-Siège la création, dans ses états, d'un ordre militaire nouveau constitué avec les dépouilles du Temple. Il était trop tard; le pape (16 avril 1331) lui fit remarquer qu'il eût fallu manifester ce désir au même moment que les rois d'Aragon et du Portugal, et qu'au reste les chevaleries nouvellement créées par eux ne pouvaient que se suffire à elles-mêmes, et légitimaient la mesure prise par la cour de Rome en faveur des Hospitaliers. Les souverains Castillans ne cédèrent pas, et restèrent sourds aux exhortations de Jean XXII et de ses successeurs Clément VI et Innocent VI ; l'Hôpital espéra cependant, en 1356, rentrer en possession d'une partie des biens du Temple à la faveur d'un échange avec ceux que les ordres de Calatrava, de Saint-Jacques et d'Ucles avaient en Aragon ; il se flattait aussi d'absorber l'ordre de Montesa, mais rien ne se fit. En 1366, Urbain V renouvela les plaintes de la papauté, chargea les évêques de Lérida et de Ségovie et l'abbé de Psalmodii de les faire parvenir au roi et d'obtenir la délivrance des biens.
Eut-elle lieu ?
Nous l'ignorons, nous savons seulement que les échanges projetés dès 1356 entre l'Hôpital et les ordres de Saint-Jacques et de Calatrava se réalisèrent sous les auspices de l'évêque de Vie, du prévôt de Saint-Didier d'Avignon et du sacristain de Saragosse en 1387 et 1388.

Tel fut le sort des possessions du Temple et de leur transmission à de nouveaux propriétaires.

L'appât d'un si gros héritage à recueillir excita plus d'une convoitise, et, cependant, malgré l'opposition des ambitions déçues, il ne fallut pas plus d'une dizaine d'années à l'Hôpital pour se faire mettre, par toute l'Europe, en possession de la plupart des biens du Temple ; un pareil résultat étonne par sa rapidité.
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Chapitre V
Le lecteur, en jetant avec nous un rapide coup d'oeil sur l'histoire du Temple, n'a obéi qu'à une préoccupation, celle de connaître la vérité sur les accusations portées contre lui. C'est dans cet ordre d'idées qu'il nous a suivi dans cette étude ; à chaque page il a espéré satisfaire sa légitime curiosité, et s'il devait tourner le dernier feuillet sans trouver la solution du problème qui le passionne, il ne nous pardonnerait pas le guet-apens dans lequel nous l'aurions attiré. Et cependant l'historien consciencieux est forcé d'avouer son impuissance. Conclura-t-il avec M. Prutz que les Templiers étaient coupables, ou avec M. Schottmuller qu'ils étaient innocents ?
Son embarras est grand ; l'un et l'autre apportent des arguments qui sembleraient sans réplique s'ils reposaient, selon le mot de Descartes, sur des dénombrements entiers et des revues générales ; aucun ne s'avoue qu'il étaye son système sur des faits isolés, sur des exceptions qui dépendent des individus, des milieux qu'ils fréquentent, de l'éducation et du pays, mais qui n'appellent nullement une loi générale. En présence d'affirmations contraires, quelle attitude prendra l'observateur impartial ?
Des deux parts on a soumis à son contrôle quantité de textes, jusqu'alors inconnus, dont la valeur et l'intérêt sont incontestables, mais qui n'apportent aucun argument décisif ; on s'est plu à déplorer la perte de nombre d'autres documents qui, assure-t-on, n'auraient pas manqué de terminer le débat. Il eût été plus sage de reconnaître que la question, dans son état actuel, est et sera probablement longtemps encore insoluble ; il eût surtout été plus conforme aux règles de la saine critique historique de ne pas chercher à démontrer systématiquement la culpabilité ou l'innocence de l'ordre.

Dans ces conditions notre opinion, née de l'examen impartial des faits, ne prétendra pas les expliquer tous ; elle fera la part des contradictions, des défaillances, des anomalies ; elle renoncera à dissiper toutes les ténèbres et se contentera de deviner la vérilé à travers les nuages dont elle reste trop souvent enveloppée. Elle rendra, en même temps, un éclatant hommage aux efforts des historiens qui, à des points de vue différents, avec plus ou moins d'autorité, de pénétration et de bonheur, se sont consacrés, dans ces dernières années, à l'histoire du Temple, et ont rendu possible la vue d'ensemble que nous avons tâché de donner au lecteur.

Il y a, croyons-nous, une distinction à faire entre l'ordre pris dans son ensemble, et chacun de ses membres considérés individuellement. L'ordre était innocent, quoique plusieurs de ses membres fussent coupables ; ceux qui voulaient sa chute exploitèrent la confusion qui ne manqua pas de s'établir dans les esprits, et les fautes de quelques-uns entraînèrent la condamnation générale. Il n'est pas douteux qu'il y eut, parmi les Templiers, d'assez nombreuses défaillances ; l'inaction dans les commanderies de l'Occident, loin du centre de direction ; le peu de culture intellectuelle, pour ne pas dire l'ignorance de beaucoup, surtout parmi les frères servants ; le relâchement de la discipline dans une compagnie qui, par ses richesses et sa puissance, se croyait tout permis, suffisent à expliquer les cas isolés d'inconduite, d'hérésie, de blasphème qui furent relevés contre les Templiers.

Assurément ces cas étaient encore trop nombreux ; mais des provinces entières de l'ordre avaient échappé à la contagion et montraient bien que la corruption ne venait pas d'en haut et n'était pas, pour ainsi parler, officielle. Les Statuts, en outre, sont là pour attester que la doctrine et la morale prêchées par le Temple étaient irréprochables. Si la discipline, si la pureté de la Règle s'étaient altérées, c'est qu'après l'abandon de la Terre Sainte un affaissement général s'était produit, et qu'à la faveur de celui-ci les habitudes coupables dont certains chevaliers furent convaincus, avaient pris naissance et s'étaient développées en toute liberté. Une circonstance à laquelle on n'a pas, jusqu'à présent, accordé l'attention qu'elle mérite, la rareté de la Règle et des Statuts, dont la connaissance était exclusivement réservée aux grands dignitaires du Temple, explique et justifie, jusqu'à un certain point, les faits regrettables qui se produisirent dans l'ordre ; aucun Templier, pour ainsi dire, ne connaissant l'ensemble des dispositions auxquelles il était tenu de conformer sa conduite, faut-il s'étonner que plus d'un ait péché par ignorance  (37) ?

On a cherché (et ceci se rattache à ce que nous disions de la Règle) à prêter aux Templiers une doctrine secrète, différente de celle qui figure dans la Règle. Rien n'est plus contestable, et s'il n'entre pas dans le cadre de ce travail de réfuter cette opinion, nous n'hésitons pas à nous élever de la façon la plus formelle contre une pareille imputation, que les faits démentent et que le bon sens réprouve.

En résumé, les Templiers, dont quelques-uns étaient individuellement coupables, ne méritaient pas la condamnation qui frappa l'ordre tout entier. Celle-ci semble hors de proportion avec les fautes commises ; mais il faut, pour la juger avec impartialité, ne pas oublier que le Temple, par ses richesses et sa puissance, s'était attiré la jalousie et l'envie générales, et que ceux qui étaient le plus acharnés à le perdre s'étaient engagés de telle sorte dans l'affaire qu'ils ne purent ni reculer ni se déjuger.
Sources : J. DELAVILLE LE ROULX, Revue des Questions Historiques - Nouvelle Série - Tome IV. Paris 1890.

 

Notes
3. 28 août 1199. Jean-sans-Terre prend les Templiers sous sa protection, les exempte de tous les impôts, charges et services féodaux dus aux autorités civiles, et leur concède l'exercice de la justice dans tous les cas n'entraînant pas la peine de mort.

4. 1257. Le Parlement exempte les habitants de Châlons de moudre aux moulins du Temple et de cuire leurs pains à ses fours (Actes du Parlement, n· 62).
1273. Mai. Le Parlement condamne le Temple à contribuer à la réparation d'un pont à Villeneuve, près de Sens (ib., n· 1918).
1258-1259. Février. Le Parlement rejette les prétentions du Temple à la haute justice (ib., n· 298).
1260. Même arrêt contre les Templiers d'Eterpigny (ib., n· 502).
1276. Le Parlement condamne à une amende les Templiers qui, près d'Issoudun, ont arrêté un laïque qu'ils prétendaient membre de l'ordre (ib., n" 2025).

5. Prutz, p. 298, n·5. En juillet 1282, un accord ménagé par le roi intervient entre le Temple et la boucherie de Paris.

6. Tout ce qui concerne le rôle financier de l'ordre a été récemment mis en lumière par M. L. Delisle, dans un Mémoire sur des opérations financières des Templiers.

7. Cette ordonnance de Philippe III nous est connue par la confirmation de Philippe le Bel, donnée le 16 septembre 1289. (Baudoin, Lettres inédites de Philippe le Bel. Paris, 1887, p. 211.)

8. 30 janvier 1293. Philippe le Bel confirme l'acte de Philippe le Hutin, d'août 1279, relatif aux biens et a la justice du Temple dans Paris et dans les faubourgs.
- Novembre 1294. Le même confirme aux Templiers toutes leurs nouvelles acquisitions en Brie.
- Février 1295. Le même renouvelle la franchise accordée par Louis VII à un navire chargé de marchandises à l'usage du Temple.
- Février 1295. Le même confirme aux Templiers leurs biens dans les bailliages de Senlis et de Sens et dans la prévôté de Paris,
- 4 Mars 1295. Le même ordonne aux baillis de ne pas contraindre les gens du Temple à acquitter la taille duc au roi (Prutz, p. 303-5, n· 14-18).

9. Saint Louis, Grégoire X au concile de Lyon en 1274, le roi Charles II de Sicile, avaient songé à cette mesure ; pendant l'été de 1307, les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital, venus à Poitiers auprès du pape, furent consultés sur la fusion ; Molay la repoussa.

10. Ils furent interrogés du 28 juin au 1er juillet 1308. Nous avons les dépositions de trente-trois d'entre eus. (Schottmuller, II, 7-71).

11. C'étaient, outre Jacques de Molay, les précepteurs de Chypre, Raimbaud de Caron, de Normandie, Geoffroy de Charny, d'Aquitaine, Geoffroy de Goneville, et le visitateur général Hugues de Perraud. Ils comparurent à Chinon devant Les cardinaux, du 17 au 20 août 1308.

12. La commission se constitua le 8 août 1309, mais ne commença ses travaux que le 22 novembre ; elle les prolongea du 30 mai au 3 novembre 1310.

13. On ne sait presque rien du concile du Pont de l'Arche ; présidé par Bernard de Farges, archevêque de Rouen et neveu de Clément V, il condamna les Templiers au feu en 1310 (G. Bessin, "Concilia Rotamay". prov., tab., p. 3).

14. Il se borna, en répondant à Philippe le Bel, le 30 octobre 1307, à annoncer qu'il s'informerait auprès de son sénéchal d'Agenais de la véracité des griefs allégués contre le Temple (Boutaric, notes et Extrait de documents inédits sous Philippe le Bel..., Paris, 1861, in-4·, p. 79-80).

15. 15 décembre 1307. Edouard II ordonne à tous les baillis d'Angleterre d'ouvrir le 7 janvier 1308 les instructions qu'il leur envoie et de les exécuter.
20 décembre 1307. Même ordre aux baillis du pays de Galles, d'Ecosse et d'Irlande.
26 décembre 1307. Edouard II écrit au pape qu'il a obéi à ses ordres.
L'arrestation eut lieu le 7 janvier 1308 pour l'Angleterre, le 10 janvier pour l'Ecosse, l'Irlande et le pays de Galles. (Rymer).

16. Voir plusieurs ordres du roi dans ce sens des 14, 29 septembre et 6 octobre 1309, qui prouvent que les Templiers étaient en liberté provisoire en Ecosse, en Irlande et en Angleterre (Londres, Record office, Close roll, 3 Ed. II, m. 19, 20 et 21). Le 14 décembre 1309, le roi ordonnait au shérif du comté de Kent de les empêcher de sortir dans le comté en costume séculier.

17. 13 septembre 1309. Edouard II ordonne à ses baillis de prêter leurs bons offices aux enquêteurs du pape, l'abbé de Latigny et le chanoine Sicard de Faur. (Rymer).

18. 1 mars 1310. Ordre d'Edouard II au connétable de la Tour de Londres de mettre les Templiers au secret (Schottmuller).

19. Le 6 août 1310, Clément V reprochait à Edouard II d'avoir empêché l'emploi de la torture contre les Templiers. Il reprochait le même jour aux archevêques de Canterbury et d'York et ; à leurs suffragants d'entraver la mission des enquêteurs pontificaux ; le 23 décembre 1310 il demandait au roi d'aider ceux-ci dans leur mission.

20. Le 18 mars et le 25 août 1311, Clément V recommande avec insistance aux souverains et aux prélats l'emploi de la torture (Rey).

21. La proportion de ces témoins fut très considérable en Angleterre, on en entendit soixante-quinze à Londres, quarante et un à Dublin, quarante-neuf à Edimbourg ; en France, au contraire, sur deux cent trente témoins, six seulement n'appartenaient pas au Temple.

22. Ce furent, après la suppression du Temple, les Hospitaliers qui furent chargés de l'entretien des ex-Templiers. Ils recevaient 4 deniers par jour ; le prieur touchait 2 sous par jour. Nous avons dans ce sens une lettre d'Edouard II du 8 février 1314, et uns lettre de l'archevêque Melton, du 29 mars 1319, adressées au prieur des Hospitaliers d'Angleterre (Pauli). Le 18-avril 1313, le roi ordonnait au séquestre des biens des Templiers au comté d'Essex de payer à l'évêque de Londres la pension da Ralph d'Evesham, ex-Templier. (Record office).

23. Jaime II informait le 4 décembre 1307, Romain de Brugère qu'il faisait procéder contre le Temple. Le 1 déc. il avait convoqué à Valence, pour le 6 janvier 1308 les évêques de Valence et de Saragosse, et avait donné l'ordre d'arrestation des Templiers au procureur du royaume de Valence. Le roi, cependant, s'excusa, le 4 décembre 1307, de cette manière, d'agir en écrivant au pape ; celui-ci lui répondit le 3 janvier 1308 (Bulle Paterne benignitatis ajfectu), mais la bulle du 22 novembre 1307 (Pastoralis preeminentie solio), que Jaime II avait reçue le 20 janvier 1308, avait levé les derniers scrupules du roi. Jaime II répondit encore; au pape la 29 janvier 1308 (Prutz).

24. Les lettres pontificales concernant cette légation en Espagne sont de janvier 1309 (4-7 janvier).

25. B. Alard, Suppression de l'ordre du Temple en Roussillon (Perpignan, 1867), passim.

26. Dès le 12 août 1308, Clément V, par la bulle "Regnans in coelis", invitait le roi de Portugal à se faire représenter au concile qui devait se réunir à Vienne pour régler le sort des Templiers. Le 30 décembre suivant, il l'engageait par la bulle "Callidi serpentis vlgil", à faire saisir et déférer aux tribunaux tous les Templiers de ses Etats.

27. Le 27 juin 1311. Clément V, cependant, dut ordonner l'emploi de la question et de la torture en Toscane et en Lombardie pour obtenir des aveux.

28. Par la bulle "Alma mater" du 4 avril 1310, il reculait d'un an l'ouverture du concile jusqu'au 1er octobre 1311.

29. L'opinion contraire ne fut soutenue que par un évêque italien, les archevêques de Reims, de Sens et de Rouen. D'autres sources évaluent à 1/5, peut-être même à 1/6 du nombre total des prélats, ceux, qui étaient d'avis de refuser aux Templiers de se défendre.

30. La traduction de la bulle "Vos in excelso", d'après Villanueva, est dans Loiseleur, Doctrine secrète tien Templiers, dans les Mémoires de la Société archéologique de l'Orléanais, t. XIII, p. 213.

Voici cette bulle dans ses grandes lignes :
C'est la bulle Vox in excelso, du 3 avril 1312 :
Le pape avoue qu'il n'existe point contre l'ordre de quoi justifier une condamnation canonique ; mais il considère que l'ordre n'en est pas moins déshonoré, que ses biens sont et seront de plus en plus dilapidés au grand dommage de la Terre Sainte pendant la durée d'un procès dont on ne saurait prévoir la fin ; de là, la nécessité d'une solution provisoire, afin de protéger les biens de l'ordre contre les appétits voraces d'un grand nombre, des prétentions et la main mise du roi sur ces dit-biens. Il supprime donc l'ordre du Temple, NON par voie de "sentence définitive" qu'il sait serait refusée par les Pères du Concile, mais par voie de provision ou de règlement apostolique, "avec dans cette forme, l'approbation du Saint Concile". Toutefois, avec l'assurance que les biens du Temple iraient aux Hospitaliers de Saint-Jean, afin de poursuivre la lutte contre les Infidèles.

Ainsi périt l'ordre du Temple, supprimé, non condamné.



31. Il y eut cependant une difficulté relative à une maison qui avait appartenu aux Templiers, et que le roi Louis le Hutin avait échangée à la reine Clémence contre des biens à Vincennes ; il fallut que Jean XXII (17 nov. 1319, Habet dilectorum filiorum), réclamât au roi Philippe V la restitution de la maison aux Hospitaliers (Pauli, II, 73).

32. Ordres royaux en ce sens pour le moulin de Grimsby, pour les biens des Templiers aux comtés de Lincoln (26 mars 1324), d'Essex (26 mai 1324), d'York (1 juillet 1324.). Ordre de remettre aux Hospitaliers les archives concernant les biens du Temple qui leur sont dévolus. Délivrance des manoirs d'Alverthorpe et de Withele ; d'un moulin à Cherlton et de terres à Hyche ; du manoir de Brampton au prieur de Flauslore ; des terres des Templiers au comté de Somerset ; du manoir de Clayhanger au comté de Devon, 13 oct. 1334.

33. Ces détails nous sont donnés par le rapport adressé en 1338 au grand maître Hélion de Villeneuve par Philippe de Thame, prieur d'Angleterre, sur l'état de son prieuré.

35. Les prieurs des Hospitaliers de Bohème, d'Allemagne supérieure et d'Allemagne centrale, et le commandeur de Strena et d'Hayngau réunis à Francfort en chapitre provincial (18 octobre 1317), donnèrent pouvoir à frère Paul de Mucie, commandeur d'Erfurt et de Topftoedt, de prendre possession, au nom de l'ordre, des biens du Temple dans les diocèses de Magdebourg et d'Halberstadt (Wilke).

36. Dès le 7 juin 1313, frère Berthold de Henneberg, prieur de l'Hôpital en Bohème, Pologne, Moravie et Autriche, vendait l'église de Saint-Laurent de Prague, ancienne possession des Templiers, aux Augustines de Prague (Millauer, Boehmen's Denhmale der Tempelherren. Prague, 1822, p. 47). On croit cependant que le roi de Bohême se tailla une large part dans les dépouilles des Templiers. (Wilke, II, 341).

37. Nous ne connaissons que quatre exemplaires de la Règle du Temple ; ils appartenaient, à n'en pas douter, aux commandeurs dos provinces.
Chez les Hospitaliers, au contraire, les manuscrits concernant la Règle, les Statuts et les Egards étaient très nombreux, et beaucoup nous sont parvenus.
Sources : J. DELAVILLE LE ROULX, Revue des Questions Historiques - Nouvelle Série - Tome IV. Paris 1890.

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