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Quelques études réalisées sur les Templiers

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Marques de tacherons dans la chapelle de la Courroirie
Département: Côte-d'Or, Arrondissement: Montbard, Canton: Châtillon-sur-Seine - 21

chapelle de la Courroirie
Chapelle de la Courroirie

Le mouvement de rénovation et d'activité productrice qui succéda à l'an mille, a exercé dans le Châtillonnais une influence très appréciable. C'est incontestablement à lui qu'il faut rapporter l'érection, au cours des XIIe et XIIIe siècles, de nombreuses églises dont l'ordonnance architectonique, pour être simple, en général, ne manque pas d'une certaine grandeur et présente un véritable intérêt. Le temps en a malheureusement fait disparaître plusieurs et des remaniements successifs, plus souvent provoqués peut-être par la mobilité du goût public, que par une insuffisance de solidité, ont profondément altéré la physionomie originaire de celles qui subsistent encore.

Il n'en est pas ainsi toutefois de la chapelle de la Corroierie, située dans la vallée de l'Ouree, entre Leuglay et Recey. A part de légères mutilations faciles à restituer, elle se présente encore telle qu'elle est sortie des mains de ses constructeurs. Elle permet de se rendre compte de ce qu'étaient, dans leur conception primitive, les églises voisines de Lucey, de Faverolles, de Terrefondrée, d'Essarois et de la Chartreuse de Lugny. Elle se prête encore à des rapprochements très instructifs avec d'autres monuments religieux et notamment avec la chapelle de Saint-Thibaut, à Châtillon-sur-Seine et avec celle de la Commanderie de Saint-Marc, près de Nuits-sous-Ravières. Elle procède, il est vrai, des mêmes besoins que ces derniers édifices et, comme eux, elle a eu les Templiers pour fondateurs.

Construite à l'époque de transition qui conduit du style roman au style ogival, elle est particulièrement l'œuvre du grand Prieuré de Champagne, dont le siège établi à Voulaines, en était distant d'une petite lieue. Son portail en plein cintre, encadré à sa partie supérieure, par trois archivoltes, dont deux, à moulures toriques, descendent le long des pieds droits, porte au tympan une croix ancrée à branches égales, au point d'intersection de laquelle se voit un médaillon en relief où l'agneau pascal soutient le labarum. Des baies étroites, très longues et largement ébrasées, surtout, à l'intérieur, présentent l'arc aigu de l'ogive à sa première manière. Sans avoir de grandes proportions, l'ensemble est remarquable par la pureté du style, la sobriété élégante des détails et l'homogénéité de la construction.

Cette chapelle est assurément celle qu'Albert Lenoir mentionnée dans son Architecture monastique (2e partie, pages 193 et 195) sous le nom de Prieuré de Corelli. Le double croquis inséré par lui dans son texte n'est pas d'une exactitude rigoureuse; il est néanmoins suffisamment fidèle pour fournir une idée juste du caractère du monument. Tous les visiteurs de la chapelle de la Corroierie l'y reconnaîtront sans hésiter et verront ainsi s'évanouir l'insoluble problème topographique que la désignation inscrite au bas des croquis imposait aux antiquaires de la Côte-d'Or. Il n'y a pas de localité dans ce département portant le nom de Corelli. Albert Lenoir paraît avoir été induit en erreur par les procès-verbaux du congrès archéologique tenu à Dijon, en 1852, par la Société française pour la conservation des monuments historiques. On lit à la page 70 du volume, où sont consignés ces procès-verbaux (1), qu'à la 2e séance du 4 juillet, M. de Caumont déposa sur le bureau des dessins et un plan de la chapelle de Corelli, de l'ordre des Templiers, que lui avait remis M. Sagot. Le savant architecte dijonnais, de qui le fondateur de la Société française tenait ces documents, n'étant plus là pour rectifier une méprise de lecture ou de prononciation, le nom indiqué par M. de Caumont est resté, au détriment de celui de Corrérie, qu'avait probablement écrit M Sagot. Ce nom est plus usuel dans le pays, avec accentuation de E médian, que celui de Corroierie. L'un et l'autre d'ailleurs ne datent que de l'époque où la chapelle fut cédée par les Templiers aux Chartreux de Lugny, dont le monastère s'élevait à deux cents mètres de là. La plupart des Chartreuses avaient, à l'exemple de leur maison-mère, leur courroierie, corroierie ou correrie les religieux qui habitaient celle de Lugny s'empressèrent de donner à leur acquisition un nom traditionnel, correspondant d'ailleurs à la destination qu'ils assignaient au lieu, et il a été si bien adopté, qu'on ignore aujourd'hui le nom primitif.
1. Congrès archéologique de France ; séances générales tenues à Dijon, en 1832, par la Société française pour la conservation des monuments historiques ; Caen, 1833, A. Hardel, éditeur, 1 volume in-8° avec figures.

C'est une propriété privée, elle ne se visite pas
chapelle de la Corroierie
Chapelle de la Corroierie

La chapelle de la Corroierie mérite de devenir l'objet d'une monographie de quelque étendue, mais il faut, pour la tenter, une compétence spéciale et en parlant d'elle aujourd'hui, je poursuis un but beaucoup plus restreint. Je ne veux attirer l'attention que sur ses marques de tâcherons, ou signes d'appareillage.

On désigne indifféremment, personne ne l'ignore, par l'un de ces deux noms, une petite figure d'ordre géométrique gravée plus ou moins profondément au ciseau et avec un soin plus ou moins marqué, sur une des faces de parement d'une pierre de taille employée dans la construction. Ces marques, dont la variété est infinie, intriguent fort les archéologues. Les uns, et ce sont les plus nombreux, y voient une manière de signature de la part des ouvriers chargés forfait de la taille, afin qu'il devînt plus facile, lors des règlements, de reconnaître l'exacte part de salaire qui leur était due. D'autres y voient des signes de valeur secrète, attestant l'intervention pour l'édification de l'œuvre, de corporations particulières, d'associations fermées se rattachant à la franc-maçonnerie. On leur objecte, il est vrai, que l'uniformité des rites prescrits à des sociétés de cette nature aurait considérablement réduit le nombre des marques distinctes et amené, en tout cas, dans l'ensemble des groupes constitués par elles, une conformité indépendante des temps et des lieux. Certains signes, sans doute, se retrouvent sans différence appréciable, dans des édifices éloignés les uns des autres et ne pouvant être, à beaucoup près, contemporains mais, outre que cette similitude peut souvent provenir de la simplicité, même du signe, dont les conditions élémentaires s'imposaient pour ainsi dire d'elles-mêmes à quiconque avait à en tracer un, elle est encore très naturellement explicable par la persistance de la profession dans les mêmes familles et par la fidélité de plusieurs générations de tailleurs de pierres à une tradition créée par un ancêtre, dont elles gardaient respectueusement le souvenir.

Quoi qu'il en soit, je dois ici faire remarquer que, bien qu'il existe, ainsi que je l'ai déjà dit, dans les environs, plusieurs églises remontant, au moins pour partie, jusqu'au XIIIe siècle, on y chercherait en vain des marques de tâcherons, ou des signes d'appareillage analogues à ceux qu'on rencontre à la Corroierie. Il est donc probable que les ouvriers établis dans le pays n'en faisaient point usage et qu'il faut attribuer la construction de la chapelle à des ouvriers étrangers. On admet aisément du reste que les Templiers aient été en relations avec les Sociétés de Maîtres et Compagnons ès-pierres qui ont bâti tant d'églises au moyen âge et qu'ils aient fait venir à un moment donné, dans la vallée de l'Ource, quelqu'une de leurs escouades pour l'érection de leur chapelle.

Les marques que j'y ai relevées existent toutes sur les pierres constituant les montants des baies. Elles sont plus nombreuses aux baies du chevet qu'à celles du mur latéral au midi, le seul des murs constitutifs des côtés qui soit ajouré. J'en ai cherché au portail sans en découvrir. Il faut noter encore qu'on les rencontre seulement à l'intérieur un soigneux examen des parois externes est demeuré sans résultat.

En général, elles n'apparaissent qu'une fois le nombre de celles qui ont été répétées est infiniment restreint. On dirait qu'il a suffi aux ouvriers d'avoir attesté leur collaboration en gravant une fois seulement leur signe personnel. (Voici d'autre part quelques-uns de ces signes).

Dans la plupart des cas l'incision a coûté peu de travail. Des lignes droites diversement combinées, et tracées sommairement ont fourni des carrés, des triangles (n° 5, 14) des parallélogrammes (n° 17) des losanges (n° 25), des croix de Lorraine ou de Saint-André (n° 23, 27) et des brisures plus ou moins compliquées (n° 38, 29). Mais, souvent aussi, il y a eu recherche ou de l'originalité, ou de l'élégance. Pour échapper à la banalité, certains ouvriers ont tracé des figures à qui la symétrie de leurs éléments constitutifs, l'harmonie des proportions et l'ingéniosité de la mise en œuvre donnent un caractère assez artistique. Des traits rayonnants ou verticaux, des crosses simples ou accouplées s'élancent de circonférences fermées ou entre ouvertes (n° 2, 20, 21, 28). Des contre-courbes habilement disposées dessinent une élégante virgule (n° 26), ou des figures arrondies, qui semblent inspirées par le souvenir de lettres grecques remarquées dans quelques inscriptions.

Dessins des tacherons
Dessins des tacherons

L'alphabet hébraùque semble également avoir été mis à contribution d'une façon plus ou moins inconsciente et il ne faudrait pas une bonne volonté exceptionnelle pour en reconnaître dans nos marques le lamed (n° 4) et le hé, ou Khet (n° 6), dont les nécessités de la pose ont fait renverser la position normale.
L'arc bandé et sa flèche (n° 3) des faucilles (n° 18, 24), la fleur de lys héraldique (n° 19) ont également servi de modèle.
Enfin, on pourrait croire qu'on a voulu rappeler des noms par leur initiale si un A et un T, seuls emprunts qu'on aurait faits aux caractères usuels (n° 1, 22), ne pouvaient s'interpréter aussi aisément, en raison de leur forme spéciale, par l'intention de reproduire des outils professionnels comme la double équerre et le niveau triangulaire à fil à plomb.

Cette rareté (peut-être même cette complète absence) de lettres proprement dites dans un ensemble de trente-cinq signes environ d'appropriation personnelle est très digne de remarque. Elle différencie le groupe de marques fourni par la chapelle de la Corroierie des groupes que M. Revoil a relevés en si grande abondance dans les anciennes églises du Midi de la France. L'appendice qu'il leur a consacré à la suite de son grand ouvrage sur l'architecture romane, établit que les lettres de l'alphabet employées comme initiales de noms propres, y sont, sous une forme plus ou moins archaùque, la règle dominante, tandis que les signes de convention et de fantaisie s'y rencontrent rarement.

Y aurait-il eu à cet égard, pour l'application d'un même principe, une divergence accentuée entre les coutumes des constructeurs dans le Nord et dans le Midi et faudrait-il en induire que les seconds, héritiers plus directs de la culture romaine, étaient plus versés que les premiers dans l'art de lire et d'écrire ? Toujours est-il que la remarque dont je trouve le sujet la Corroierie, peut être faite sur d'autres points. Des signes relevés, par exemple, dans la principale église de Neuchâtel, en Suisse, par feu Du Bois de Montperraux (2) se rapportent bien moins à des lettres, qu'à des formes de fantaisie où les lignes anguleuses l'emportent de beaucoup sur l'emploi des courbes. La cathédrale de Lyon, Saint-Jean, où ne se rencontre aucune marque de tâcheron dans les parties antérieures au XIIIe siècle, paraît également, d'après la belle monographie de L. Bégule, fournir moins de lettres que de signes conventionnels et, si l'identité des signes révèle le même ouvrier, ou du moins, la même famille, on pourrait croire qu'il y a quelque solidarité de main-d'œuvre entre l'imposante primatiale et notre modeste chapelle bourguignonne car la première montre, sur plusieurs points, les signes (n° 13, 18, 25) estampés par moi sur les pierres, de la Corroierie. Il en serait de même de l'Eglise de Guffy, en Nivernais, et de la chapelle de la Vierge, à Saint-Etienne de Nevers, où se rencontrent les signes (n° 4, 7, 14) mais comme ils se retrouvent encore en Portugal, dans des monuments de premier ordre avec plusieurs autres parmi ceux qui motivent ma note (3), je suis loin de vouloir laisser supposer que les constructeurs de la Corroierie, ou leurs descendants, ont poussé jusqu'aux rives du Tage, leurs pérégrinations professionnelles. Le Tour de France était, jadis, chose courante dans le monde des Compagnons, mais je ne sache pas qu'un tour d'Europe, y soit jamais entré dans les usages.
2. Les monuments de Neuchâtel ouvrage publié après la mort de l'auteur, in-I° avec planches.
3. Les signes 2, 5, 8, 19, 20, 24, 26 sont indiqués par le chevalier J. P. N. Da Silva, dans le mémoire sur la véritable signification des signes qu'on voit gravés sur les anciens monuments du Portugal, édité par l'imprimerie nationale de Lisbonne, en 1868, comme figurant dans la cathédrale de Braga, le couvent de Thomar, l'église et le palais de Cintra, l'église de la Grâce à Santarein, le monastère de Sainle-Claire à Coimbre, etc., etc.


Cette conformité de marques en des lieux très divers et à des distances parfois considérables n'en est pas moins fort digne d'attention. Il est permis de regretter qu'on ne se soit pas suffisamment attaché encore à relever ces signes lapidaires partout où il en existe. La haute Bourgogne et le Châtillonnais lui-même, par sa vieille église de Saint-Vorles, peuvent en fournir un nombre appréciable. Ils ressortissent naturellement à la science épigraphique et sont dignes de se voir ouvrir par elle un chapitre spécial. Si on en dressait, par monuments, des inventaires aussi complets que possible, il est vraisemblable que l'on verrait se révéler dans leur ensemble, des groupes plus ou moins homogènes, plus ou moins persistants, qui jetteraient de nouvelles lumières sur les données déjà acquises aux annales de l'art. Ils permettraient d'établir, ou d'écarter, entre les monuments d'une même contrée, une concordance, un synchronisme de main-d'œuvre, dont la reconnaissance, ou la négation justifiée, serait d'une utilité réelle. Il est probable surtout qu'on en tirerait bon profit pour l'histoire, très confuse encore, de ces corporations mystérieuses qui, ne se bornant pas à la pratique de l'architecture et des arts qui s'y rattachent, ont exercé pendant de longs siècles, sur l'évolution sociale et politique, une action beaucoup plus intense qu'on n'est peut-être disposé à le croire.
Sources: Edouard Flouest. Bulletin de la Société archéologique et historique du Châtillonnais, pages 313 à 323, N° 1, première année. Châtillon-sur-Seine 1881 - Bnf

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