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Quelques études réalisées sur les Templiers

Commanderie du Guéliant
Département: Sarthe, Arrondissement: Mamers, Canton: Fresnay-sur-Sarthe, commune: Moitron-sur-Sarthe - 72

Commanderie du Guéliant
Commanderie du Guéliant

De Combres, la route directe de Beaumont à Fresnay ramène, à deux kilomètres vers l'Ouest, à l'ancienne commanderie du Guéliant, située elle aussi sur le bord de la Sarthe et dans la paroisse de Moitron.

La commanderie du Guéliant fut, à l'origine, un établissement de Templiers, fondé au cours du XIIe siècle (1).
1. On écrit parfois aussi Gué-Lian, forme qu'avait adoptée notre regretté ami, M. Lucien Lécureux, ancien élève de l'Ecole des Chartes, professeur au Lycée du Mans et qu'a reproduit plus récemment M. le chanoine Lediu. Nous croyons néanmoins préférable ici de conserver l'orthographe la plus commune actuellement dans le pays ; Guéliant. En latin, on trouve Vadum Heliandi, Vadum Eliant.

Cette date, que confirme l'étude archéologique des bâtiments, n'a rien d'anormal. Non seulement, dès 1134, les chevaliers du Temple possédèrent une maison près de Montdoubleau (2), mais en 1112, Raoul V, vicomte de Beaumont, seigneur de Fresnay, était parti pour la Terre Sainte avec son cousin Guillaume de Braitel et vraisemblablement plusieurs chevaliers de la région. Il y avait séjourné trois ans, au moment où se préparait la fondation de l'Ordre du Temple qui fut approuvée par le pape Pascal II en 1118 (3).
2. Dom Piolin, Histoire de l'Eglise du, Mans, tome IV, page 23.
3. Sur Raoul V de Beaumont et son pèlerinage en Terre-Sainte, d'où, il rapporta à l'évêque Hildebert de précieuses parcelles de la Vraie Croix, cf. Chanoine Didion. Les Seigneurs de Fresnay, dans le Bulletin paroissial de Fresnay, octobre 1923, cf. en outre, vicomte d'Elbenne, Les Sires de Braitel.


D'autre part, le deuxième et le onzième grands maîtres de l'Ordre, appartinrent au Maine:
En 1136-1148, Robert le Bourguignon, fils de Renaud de Craon et d'Agnès de Vitré, petit-fils de Robert le Bourguignon, seigneur de Sablé, qui avait pris part à la première croisade.
En 1190-1196, Robert III de Sablé ; et parmi les croisés du XIIe et du commencement du XIIIe siècle, on rencontre encore trois des principaux seigneurs de la région :
Foulques Riboule (1158),
Robert III, comte d'Alençon, seigneur du Sonnois (1196), et
Raoul VI de Beaumont (1216-1219) (1).
1. Monseigneur Legendre, Le Saint-Sépulcre et les Croisés du Maine.

Si on ne peut affirmer que Raoul V de Beaumont, mort après 1120, fut personnellement le fondateur de la commanderie du Guéliant, c'est sans aucun doute après les souvenirs qu'il avait rapportés de Terre Sainte ou à l'instigation de ces croisés manceaux du XIIe siècle que les chevaliers du Temple furent appelés sur les rives de la Sarthe.

Commanderie du Guéliant
La Commanderie du Guéliant Dessin de M. Rondeau du Noyer. - Image Bnf


Toujours est-il que, dans les archives du Guéliant se trouve une charte de l'official du Mans, datée de 1231, faisant mention d'un don de « Gervasius de Anileio » aux frères de la milice du Temple « Fratribus militie Templi » (2).
2 Archives de la Sarthe, H. 1850.

Cette première charte, il est vrai, ne désigne pas expressément les Frères du Guéliant, mais on ne peut hésiter à les reconnaître dans « les Templiers qui venaient de mettre nouvellement en culture certaines terres », dont les dîmes, « en la paroisse de Moitron », font l'objet en 1247 d'une transaction entre les moines de Vivoin et le curé de Moitron (1).
1 L. Denis, Cartulaire de Vivoin, pages 17-20.

C'est bien du Guéliant aussi qu'il s'agit dans une vente faite le 5 mars 1271-1272 par Etienne Borrel et Marie sa femme, à Robin Boteveille, de douze mansais de cens sur des terres au fief du Temple, en la paroisse de Saint-Aubin (2).
2. Archives de la Vienne, Fonds du Guéliant, liasse 561.

En 1274 enfin, les Templiers du Guéliant sont nominativement mentionnés dans une charte de Nicolas, abbé de Saint-Aubin-d'Angers, approuvant l'échange qu'ils viennent de faire avec le prieur de Locquenay de la dîme du moulin du Guéliant (3).
3. Archives de la Sarthe, H. 1850.

Avec un dernier acte du mercredi après la Nativité de Notre-Dame 1275, par lequel Jean du Jardin, de la paroisse de Moitron, reconnaît devoir aux Templiers du Guéliant une rente de vingt sous mansais (4), ces documents sont les seuls que nous connaissions sur le Guéliant jusqu'en 1312, date de la transmission de la commanderie à l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem par suite de la suppression des Templiers.
4. Archives de la Vienne, Fonds du Guéliant, liasse 561.

Du Guéliant, compris comme toutes les commanderies du diocèse du Mans dans le grand prieuré d'Aquitaine, dépendront aux XIVe et XVe siècles :
« L'hôpital de Saint-Michel-de-Ballon, en la paroisse de Saint-Mars-sous-Ballon.
« La seigneurie de Saint-Jean, de Beaumont-le-Vicomte.
« L'hôpital de Bercon, en la paroisse de Crissé.
« La seigneurie de Sainte-Catherine, en la paroisse de Rouessé-Fontaine.
« La seigneurie de Courtoussaints, en la paroisse de Luceau, près Château-du-Loir.
« La seigneurie de l'Epine-en-Blin, en la paroisse de Saint-Ouen, près Ecommoy.
« L'hôpital (ou commanderie) de Grateil, en la paroisse d'Assé-le-Boisne, près Fresnay.
« La commanderie de Saint Jean du Mans, en la paroisse Notre-Dame de Gourdaine.
« La seigneurie de Saint-Pater, près Alençon.
« La seigneurie de Torcé, paroisse du dit lieu, près Bonnétable.
« La seigneurie de Vallon, paroisse du dit lieu. »

A partir du XIVe siècle, les anciennes archives du grand prieuré d'Aquitaine, aujourd'hui conservées aux archives départementales de la Vienne, à Poitiers, contiennent de très nombreuses pièces d'administration relatives à la commanderie du Guéliant et à ses annexes : baux, ventes, échanges, déclarations, papiers-terriers, procès-verbaux de visites, etc. Très complets pour les XVIIe et XVIIIe siècles, ces dossiers ne se rapportent pas à la construction des bâtiments antérieurs (1).
1. Le fonds du Guéliant, aux Archives de la Vienne, avait été analysé, au siècle dernier, par l'archiviste Redet qui en avait envoyé une analyse à Cauvin qui l'a publiée dans l'Annuaire de la Sarthe de 1843 et dont l'original se trouve aux Archives de la Sarthe, H. 1915. En 1925, l'archiviste actuel de la Vienne, M. Salvini, a bien voulu nous faire faire une copie in extenso de l'inventaire Redet, resté jusqu'ici manuscrit, ce qui nous a permis de nous rendre compte exactement de la composition du fonds du Guéliant, aux Archives de la Vienne ; les pièces antérieures au XVIe siècle y sont malheureusement bien rares ou ne se rapportent qu'à des actes d'administration d'un intérêt secondaire.

Ils donnent au moins, pour les XIVe et XVe siècles, qui seuls nous intéressent ici, une liste des commandeurs à laquelle nous pouvons encore ajouter trois noms (2).
2. Ces noms sont imprimés ci-dessous en italiques.

Cette liste, en définitive, s'établit de la manière suivante :
1315. — Robert de Dreux, issu de la maison de France par Robert de France, cinquième fils de Louis VI le Gros et qui mourut en 1350.
1383. — Jean de Culoigne.
1388. — Nicolas Lucas.
1411. — Guillaume du Puisât.
1426-1459. — Jean Le Pelletier.
1472-1490. — Jean Le Pelletier, 2e du nom.
1498-1503. — Antoine de Perdicque.
1505-1520. — Guillaume de Saint-Mars.
1520-1525. — Roland du Guébert.
1528-1556. — Gaucher de Coygne.

La liste, désormais, se poursuit complète jusqu'à la Révolution, mais cette étude archéologique ne comportant pas l'histoire du Guéliant depuis la Renaissance nous arrêtons ici la nomenclature. L'histoire « moderne » du Guéliant, serait, du reste, beaucoup moins intéressante, tout en exigeant de longs développements (1).
1. Pour l'histoire du Guéliant depuis la Renaissance. Voir A. Le Guicheux, Chroniques de Fresnay.

Par contre, il nous faut faire un peu connaître ceux de ces commandeurs qui ont pu contribuer aux œuvres que nous allons rencontrer dans notre exploration archéologique.

Guillaume du Puisat (ou du Puisac), tout d'abord Frère, appartenait à une famille de la région qui tirait son nom, croyons-nous, du fief du Puisac, situé en Saint-Christophe-du-Jambet, presque sur les limites de Moitron, et dont on trouve, au commencement du XVe siècle, une branche établie à Assé-le-Boisne.

Le 12 juin 1416, par exemple, Ambroyse, dame du Puysac, veuve de Jehan de Saint-Mars, rend aveu pour portion de sa terre de Puysac, à Jacques de Mathefelon, seigneur de Lancheneil et de Clermont, en Ségrie (2).
2. Bilard, Analyse des Archives de la Sarthe, III, page 103.

A la même date, un Ambroise du Puyzat fait partie, à Assé, de la Confrérie de Saint-Julien fondée en 1413, et les premiers registres de la fabrique mentionnent parmi les bienfaiteurs de la paroisse :
Guillaume Puiszat, l'aîné, époux de Marguerite de Sainte-James (dont le testament remonterait à 1352) et Guillaume du Puiszat, le jeune, mari de Juliette de Soligné.
Guillaume du Puiszat, l'aîné, eut déjà possédé, à Assé, la seigneurie de Prez (3).
3 P. Moulard, Recherches historiques sur Assé-le-Boisne, pages 280, 283, 344, 345, 348.

Il est plus que vraisemblable que le commandeur du Guéliant en 1411, Guillaume du Puisat, se rattachait à l'une de ces branches de la famille du Puisac, alliée, dès le début du XVe siècle, à la famille de Saint-Mars.

Jehan Le Pelletier, premier du nom, dut succéder directement à Guillaume du Puisat, car il est expressément cité comme commandeur du Guéliant dès 1426 à 1427. Il conservera ce titre jusqu'en 1459, date de sa mort, qu'on lisait il y a quelques années encore, sur sa pierre tombale conservée dans la chapelle du Guéliant. Il s'intitulait à la fois commandeur du Guéliant et du Mans, et nous avons de lui quatre baux ou déclarations pour la période 1451-1456 (1).
1. Archives de la Sarthe, H., 1860, 1875, 1879, 1903, 1908.

On a aussi, sur son compte, une note bien fâcheuse. D'après le chanoine Morand, « l'évêque Martin Berruyer (1449-1469), ayant dû faire emprisonner par un décret de son official, Jean Le Pelletier, commandeur du Guéliant, ce chevalier se pourvoit par appel devant le lieutenant de Touraine, des ressorts d'Anjou et du Maine. Il espérait se sauver en vertu des privilèges de son Ordre ; mais l'impunité où étaient restés juste que là ses désordres et son libertinage faisant voir l'abus de ces privilèges, il fut déclaré bien emprisonné comme sujet à la juridiction épiscopale » (2).
2. Pesche, Dictionnaire historique, II, 534. — L'Histoire des Evêques du Mans, par le chanoine Morand (XVIIe siècle) n'a jamais été publiée : c'est un manuscrit in-4° de 235 pages.

Aucune trace de cette accusation n'apparaît dans les archives du Guéliant, ni à Poitiers, ni au Mans, et elle s'accorde assez mal avec l'édifiante effigie de la pierre tombale si longtemps respectée dans la chapelle du Guéliant. De plus, en 1450, lors de l'intronisation de Martin Berruyer, ce Jehan Le Pelletier devait avoir dépassé la cinquantaine, âge où les passions sont généralement calmées.

Nous nous demandons, dès lors, si la note du chanoine Morand ne s'appliquerait pas plutôt à un Jean Le Pelletier, deuxième du nom, commandeur du Guéliant de 1460 à 1490 ?

Il semble, en effet, qu'il y eut successivement deux commandeurs du Guéliant du nom de Jehan Le Pelletier. Non seulement, du vivant même du premier, en 1457, un Jehan Le Pelletier est qualifié seulement commandeur de Grateil, mais il serait difficile de faire vivre le même commandeur de 1426 à 1490, et la date de 1459, lue par A. Le Guicheux pour la mort du premier Jehan Le Pelletier, doit être exacte. Or, sept actes au moins mentionnant encore un Jehan Le Pelletier, commandeur du Guéliant, de 1461 à 1490.

Jehan Le Pelletier, deuxième du nom, était certainement mort avant 1495, ainsi qu'il résulte du règlement définitif d'une contestation qu'il avait eue avec l'abbé de la Couture, Guillaume Herbelin. Il est même connu surtout par des contestations : contestation avec l'abbesse du Pré, en 1463 ; avec les officiers du Vicomte de Beaumont au sujet des droits de bourgeoisie à payer dans la ville de Fresnay, en 1475 ; procès avec appel devant le Parlement (1484) contre le meunier du Guéliant (1).
1. Archives de la Sarthe, H. 1863, 1867, 1869, 1885, 1887, 1909. Archives de la Vienne. Fonds du Guéliant, liasse 561.

Quoiqu'il en soit, et en dépit du fâcheux soupçon qui plane sur la mémoire de l'un ou de l'autre, les Jehan Le Pelletier ont dû, comme nous le verrons, contribuer spécialement à la décoration de la chapelle du Guéliant.

Antoine de Perdicque, qui leur succéda, n'était pas du Maine, et ne fut d'ailleurs que bien peu de temps commandeur du Guéliant jusqu'en 1503 ou 1505.

Avec Guillaume de Saint-Mars, on retrouve, au contraire, un dernier nom du pays. Il paraît bien qu'il descendait de cette vieille famille de Saint-Mars, alliée dès le commencement du XVe siècle aux du Puisac, et qui posséda après eux la seigneurie de Prez à Assé-le-Boisne (2). M. Moulard donne pour armes à cette famille de Saint-Mars « d'azur à la croix ancrée d'argent » ; or, deux quartiers du blason gravé sur la pierre tombale du commandeur Guillaume de Saint-Mars, portent une croix ancrée.
2. V. P. Moulard, Recherches historiques sur Assé, pages 276, 280 à 284, 348.

A partir de 1520, celui-ci disparaît comme commandeur du Guéliant, et les noms de ses successeurs au XVIe siècle n'évoquent plus de souvenirs particuliers au Maine.
Nous n'avons, dès lors, qu'à aborder maintenant l'étude archéologique de la vieille commanderie.

Commanderie du Guéliant plan
Commanderie du Guéliant plan - Image Bnf

Malgré toutes les transformations modernes, le plan d'ensemble se reconnaît encore facilement.

Limité au nord par la Sarthe, le vaste enclos dans lequel s'élèvent les bâtiments était protégé à l'est et à l'ouest par des douves remplies d'eau.
S'il faut en croire A. Le Guicheux, qui avait recueilli les souvenirs antérieurs à la Révolution, le quatrième côté était défendu par une haute muraille, et la porte, flanquée de deux pavillons carrés, percés de meurtrières, était précédée d'un pont-levis. Aujourd'hui, l'entrée de la cour s'ouvre sur le côté est, entre le petit pavillon P et un bâtiment de servitudes.

De tout temps, semble-t-il, les principaux bâtiments ont formé deux groupes distincts : au nord, parallèlement à la rivière, le bâtiment d'habitation proprement dit et la chapelle, auxquels sont venus s'ajouter en saillie, à droite et à gauche, deux pavillons plus récents ; à l'est, le « Temple » appuyé sur une partie de son côté méridional d'un grand bâtiment de dépendances en retour d'équerre.

Des murs du bâtiment d'habitation remontent incontestablement à l'origine, et au milieu de la façade du midi se voyait encore avant les aménagements modernes une grande porte romane. Ce bâtiment, toutefois, a été trop remanié pour offrir actuellement, dans son ensemble l'aspect d'une construction romane.

Guélian, plan de la chapelle
Guélian, plan de la chapelle - Image Bnf


La chapelle et le temple, au moins, accusent nettement la fin du XIIe siècle : c'est donc eux qu'il convient d'examiner tout d'abord.
La chapelle se présente sous la forme d'une nef longue et étroite, de 16 mètres environ de longueur sur 5 seulement de largeur dans œuvre, terminée par une abside circulaire.
La porte principale, dans le pignon occidental, est en plein cintre, avec archivolte formé d'un double rang de festons.
Du côté de l'Evangile se reconnaît une ancienne porte latérale, encore très haute et étroite, est légèrement murée : du côté de l'Epitre s'ouvrent deux petites fenêtres romanes primitives et deux fenêtres postérieures, dont une était en arc brisé.
L'abside, elle, éclairée par deux fenêtres romanes : celle du côté de l'Evangile, aujourd'hui murée, conserve à l'intérieur, des traces d'archivolte.
La charpente à tirants apparents, porte un lambris en bois, et sur le mur septentrional se voient les restes de peintures murales. Ces peintures ne remontant pas au-delà du XVe siècle, nous les décrirons plus loin.

Notons seulement ici que la chapelle est séparée du pignon oriental du bâtiment d'habitation par un petit couloir fort étroit sur lequel s'ouvre une porte en arc brisé, qui, toute voisine de celle de la chapelle, forme un petit coin des plus pittoresques.

Le « Temple », lui, est une vaste salle rectangulaire de 15 mètres 50 de longueur et d'environ 7 mètres de largeur dans œuvre, dont les murs sont épais de plus d'un mètre. On devait y pénétrer de la cour par une porte encore visible dans le pignon occidental. Le pignon opposé, à l'est, est divisé intérieurement en son milieu par un pilier carré, à demi engagé dans la muraille et surmonté d'un assez grossier chapiteau. De chaque côté de ce pilier, construit peut-être en prévision de voûtes, se voit une petite fenêtre romane en plein cintre, sorte de meurtrière ébrasée sur les deux faces, à l'intérieur et à l'extérieur, dont nous donnons ci-joint le plan et le croquis très caractéristiques de l'époque romane. Au-dessus de ces deux fenêtres, la pointe du pignon est percée d'une troisième petite ouverture. Sur le côté méridional, enfin, la salle était éclairée par deux petites fenêtres romanes semblables à celles du pignon. Mais la toiture a été abaissée, la charpente refaite, et dans ce côté du midi on a pratiqué, en outre d'une grande porte moderne de grange, deux ouvertures supérieures sans style ni intérêt.

La destination du « Temple », aujourd'hui vulgaire grange, ne nous paraît pas douteuse. C'était la grande salle de réunion des chevaliers, la salle du chapitre.
Pendant le XIVe et la première moitié du XVe siècle la guerre de Cent ans ne permit assurément pas aux commandeurs du Guéliant de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, d'ajouter beaucoup à l'œuvre des Templiers.

Guéliant, porte de la chapelle
Guéliant, porte de la chapelle - Image Bnf


Il semble, en revanche, qu'après les invasions anglaises, l'un des deux commandeurs Jehan Le Pelletier ait eu à cœur d'entreprendre la décoration murale de la chapelle. C'est au XVe siècle, en effet, qu'on doit attribuer les curieuses peintures murales que notre regretté ami, Lucien Lécureux, avait commencé à étudier sur notre initiative et dont M. Rondeau du Noyer a bien voulu nous faire les premiers et très intéressants relevés.

Ces peintures ont été dégagées, beaucoup par lui personnellement, sur le mur du côté de l'Evangile, depuis le bas de la chapelle jusqu'à l'ancienne porte latérale, c'est-à-dire sur la moitié environ de la longueur totale de l'édifice.

Elles se divisent en deux parties bien distinctes. La première, tout en n'offrant, croyons-nous, qu'un seul et même sujet, est-elle même divisée en deux par une sorte de pilier de couleur blanche, qui pourrait être le fut d'une croix. Dans la fresque de gauche se voient très distinctement trois élégants jouvenceaux à cheval, le premier coiffé d'une toque empanachée et monté sur un cheval brun ; le second nu-tête, vêtu d'une sorte de tunique verte à manches fendues, tenant sur le poing un faucon et accompagné d'un chien, monte un cheval blanc richement harnaché qui paraît se cabrer ; la troisième, nu-tête, suit sur un cheval également blanc. Les couleurs dominantes sont, en dehors du blanc des chevaux et du vert de la tunique, l'ocre jaune foncé pour le sol, l'ocre jaune clair pour les fonds, l'ocre brune pour le premier cheval, le faucon, la chevelure et les manches du pourpoint du deuxième jouvenceau. Le dessin est accentué par un gros trait noir.
La fresque de droite ne laisse plus apparaître que les jambes nues de deux personnages qui semblent s'avancer à la rencontre des trois cavaliers.
Si incomplète que soit la composition dans son état actuel, son interprétation ne peut prêter à aucun doute.

C'est une représentation du célèbre « Dit des trois morts et des trois vifs », petit poème macabre de la fin du XIIIe siècle, dont le dramatique sujet peut se résumer ainsi : trois jeunes gens « jolis » et gais, fils de roi, de duc et de comte, sortis dans la campagne pour chasser, se trouvent tout à coup dans un vieux cimetière, en présence de trois morts, horribles à voir, rongés des vers, qui leur barrent le chemin et, prenant la parole, leur prêchent le repentir et la vanité des choses de ce monde ». Les jambes, seules visibles dans notre fresque de droite, doivent appartenir à deux des morts, alors que l'écart du cheval du principal cavalier traduit l'impression de frayeur causée aux trois vifs par la funèbre rencontre (1).
1. Lors de sa première visite au Guéliant, en 1912, Lucien Lecureux, ancien élève de l'Ecole des Chartes, professeur d'histoire au lycée du Mans, glorieusement tué à l'ennemi en 1918, avait cru reconnaître dans cette scène un défilé de chevaliers comme celui qu'on avait découvert dans l'église de Saint-Jacques des Guérets (Loir-et-Cher), et, par suite, « un morceau intéressant de peinture civile. » Bulletin monumental, 1912, tome LXXVI, page 571. Peintures murales récemment découvertes dans l'ancien diocèse du Mans. Un examen postérieur, plus approfondi, avec M. Rondeau du Noyer, lui fit modifier cette première opinion, et très justement, pensons-nous adopter l'interprétation du « Dit des trois morts et des trois vifs », qu'il présenta dans un appendice à sa belle étude, Les Peintures murales du logis abbatial de Clermont (Mayenne), publiée par le Bulletin de la Commission historique et archéologique de la Mayenne, tome XXXI, 1915.

Le plus ancien, peut-être, des quatre premiers Dits des trois morts et des trois vifs avait été composé dès la fin du XIIIe siècle par Baudoin de Condé, ménestrel de Marguerite de Flandre.
Le sujet n'avait cessé, depuis, d'être en grande faveur, mais il n'était entré dans l'art que cent ans plus tard, lorsque la pensée de la mort avait commencé à peser lourdement sur les âmes.
Au XVe siècle surtout, il partage l'immense succès de la Danse macabre dont il a été, en quelque sorte, une première ébauche. Comme l'a si bien écrit M. Emile Mâle « une telle légende était mieux qu'un conte pieux imaginé par quelque moine : on y sentait la collaboration du peuple. Terreur qu'inspire le vieux cimetière, effroi des rencontres qu'on peut faire aux carrefours quand la nuit tombe, toute la poésie des contes d'hiver était ici condensée » (2).
2. E. Mâle, L'art religieux de la fin du moyen âge en France, 1908, page 383-388.

Remarque importante pour dater les peintures du Guéliant :
Le Dit des trois morts et des trois vifs fut l'objet, au XVe siècle, de deux versions littéraires et de deux traditions artistiques un peu différentes. Jusqu'en 1450 environ, les trois vifs furent toujours représentés à pied (3). Depuis 1450, ils furent toujours représentés à cheval.
3. E. Mâle, Ibidem, page 387.

La scène, d'ailleurs, a été maintes fois reproduite en Normandie, en Lorraine, dans le centre et le midi. Dans le Maine même, on la retrouve à l'abbaye de Clermont (4) et jusqu'à la fin du XVIe siècle, dans les églises d'Auvers-le-Hamon (5) et de Courgenard (1574) (6).
4. L. Lecureux, Les Peintures morales de Clermont.
5. R. T. Découvertes de peintures anciennes à Auvers-le-Hamon, dans la Revue historique et archéologique du Maine tome LIII, 1903, page 209.
6. A. Suesso, Les Peintures murales de l'église de Courgenard, dans le Bulletin de l'art ancien et moderne, du 25 septembre 1920.


Au Guéliant, la suite des peintures, en prolongement des précédentes, présente deux compositions d'un tout autre genre et superposées.
Dans le bas, trois personnages séparés : saint Laurent bien caractérisé par son gril ; une abbesse, la crosse à la main : un évêque, avec la mitre et la crosse. Aucune inscription malheureusement ne permet d'identifier ces deux dernières figures, mais on peut se demander si l'évêque ne serait pas saint Eutrope, très vénéré dans la contrée, en particulier à la commanderie de Grateil et l'abbesse sainte Opportune, abbesse d'Almenèches, qui se retrouvent avec saint Laurent et le Dit des trois morts et des trois vifs, dans les peintures murales d'Auvers-le-Hamon.

Dans le haut, un cheval gris, un pied coupé, se tient debout devant une enclume sur laquelle un personnage coiffé d'une sorte de bonnet et le marteau à la main, ferre le pied coupé.

Ici encore, aucune hésitation n'est possible. Ce personnage est saint Eloi, l'illustre ami du roi Dagobert, et la scène est tirée de sa légende que M. Emile Mâle, le grand maître dans l'iconographie du moyen âge, raconte dans les termes suivants :
« Saint Eloi avait été orfèvre, mais l'histoire ne disait pas qu'il eut été maréchal-ferrant. Les maréchaux, pourtant, qui l'avaient pour patron, voulaient à tout prix que saint Eloi eût été un des leurs, c'est pourquoi ils accueillirent avec empressement un récit fameux que les compagnons portaient de village en village.
On racontait donc que saint Eloi était jadis un maréchal-ferrant renommé, mais trop fier de ses talents. Un jour, un ouvrier qui faisait son tour de France vint lui demander du travail ; Eloi, pour juger de son savoir-faire, l'invite à ferrer un cheval qu'on venait justement de lui amener. Le nouveau venu soulève le pied du cheval, le coupe, le ferre commodément sur l'enclume et le remet en place avec tranquillité. Un maître comme Eloi ne s'étonne pas pour si peu. Au premier cheval qui se présente, lui aussi il coupe le pied, mais, une fois ferré, le pied ne se laisse plus remettre.
Grand émoi d'Eloi. Le mystérieux compagnon sourit, répare le mal, et tout d'un coup, transfiguré, apparaît sous son véritable aspect. C'est Jésus-Christ en personne, revenu sur la terre pour rappeler à Eloi que les plus grands artistes ont le devoir d'être modestes, car, qu'est-ce que leur art aux yeux de Celui qui a le secret de la vie ?

Fresques de la commanderie du Guéliant
Fresques de la commanderie du Guéliant. La légende de Saint-Eloi. - Dessin de M. Rondeau du Noyer. - Image Bnf


Cette jolie historiette a été souvent peinte, entre autres dans les vitraux de la Champagne, et le naïf désir des maréchaux de s'annexer saint Eloi en a multiplié les représentations (1).
1. E. Mâle, L'art religieux de la fin du moyen âge en France, page 203.

Nous avons, toutefois, le regret de ne pas la voir dans le vitrail de saint Eloi, à la cathédrale du Mans, qui date de la fin du XIIIe siècle. Dans un des panneaux de cette verrière au moins, saint Eloi est vêtu en forgeron, et pour « museler » un grand diable vert qui lui aura dit quelque injure, il lui pince le nez avec son vieux tord-nez de maréchal-ferrant ! (2).
2. Autrefois dans la chapelle de N.-D. du Chevet, 12e lancette (E. Hucher, Calques des vitraux de la cathédrale du Mans) ; ce vitrail de Saint-Eloi est aujourd'hui dans la chapelle Saint-Louis, côté de l'Epître.

Les maréchaux-ferrants du Maine, eux aussi, revendiquaient donc saint Eloi pour un des leurs. Ils s'étaient placés sous son patronage, et nos populations rurales le considéraient comme le guérisseur attitré des chevaux (3). Rien de plus naturel, dès lors, que la place qu'on lui avait donnée dans la décoration murale de la Chapelle du Guéliant.
3. R. Latouche, « Saint-Eloi, guérisseur de chevaux », dans la Province du Maine, tome XVII, page 421.

Les ocres de différents jaunes dominent encore dans les fonds de peintures de ce dernier groupe, mais on remarque dans les trois saints de l'étage inférieur une couleur vermillon qui ne se rencontre pas autre part. M. Rondeau du Noyer a constaté, en outre, que l'esquisse de la scène de saint Eloi avait été tracée d'abord avec une pointe sur l'enduit humide, qu'on retrouvait çà et là des repentirs et des retouches, et que le trait noir définitif avait été refait sur la première esquisse. D'après ses observations, certaines couleurs eussent été moins belles que dans la fresque des trois vifs.

En tout cas, la date des peintures du Guéliant est indiscutable ; avec Lucien Lecureux, nous n'hésitons pas à les attribuer au XVe siècle, à partir de 1450. Seraient-elles donc dues à l'initiative du commandeur Jehan Le Pelletier, premier du nom ?

Jusque dans les dernières années du siècle précédent, sa pierre tombale se voyait dans la chapelle du Guéliant, ainsi que celle du commandeur Guillaume de Saint-Mars. Elles y estait respectées depuis plus de quatre cents ans. Ne serait-ce pas un indice qu'on devait à ces personnages des œuvres qui leur méritaient un souvenir spécial ?


Guéliant, pierres tombales, Dessins de M. Rondeau du Noyer. - Image Bnf
Pierres tombales de Frère Jehan Lepeltier (à gauche) et Frère Guillaume de Saint-Mars (à droite), commandeurs de Guéliant.


Nous donnons ci-contre les dessins des deux pierres tombales. Bien que les inscriptions y soient incomplètes et peu lisibles, on saura d'autant plus de gré à M. Rondeau du Noyer d'avoir conservé des croquis que les deux pierres ne sont plus au Guéliant et qu'il n'en existe pas d'autre reproduction.

Les inscriptions, du reste, étaient déjà si frustes la dernière fois que nous les avons vues (26 septembre 1912) qu'il nous avait été impossible de les reconstituer entièrement. Nous avions pu lire seulement, sur la première :
« Cy gist noble homme Frère Jehan Lepeltier, commandeur du Mans, de Lespine en Belin, du Guélian, qui trespassa le .... (1). »
1. Dans ses Chroniques de Fresnay, A. Le Guicheux affirme avoir lu encore, avant 1877, la date de 1459.

Sur la deuxième :
« Cy dessous gist en ce noble moustier Frère Guillaume de Sainct Mars, chevalier de l'Ordre de Saint Jehan de Hiérusalem, commandeur de ce lieu du Guélian, qui, l'an de grâce dit mil Ve [et XX] décéda. ... le .... jour de janvier. Prions Dieu. (2) »
2. « Que luy veil pardoner », lecture d'A. Le Guicheux, Les deux pierres ont été transportées par le propriétaire du Guéliant à son manoir de Mozé, en Assé-le-Riboul.

Pour en finir avec la chapelle du Guéliant, il reste à dire qu'elle était placée sous le vocable de sainte Emérence, invoquée pour le mal de ventre, et qu'elle était divisée, à moitié de sa longueur, par une clôture en bois tenant en quelque sorte lieu du jubé des vieilles chapelles de Bretagne. Au-dessus de cette clôture, formée à la partie inférieure des panneaux à parchemins plissés, à la partie supérieure des barreaux à bases prismatiques, était suspendu un grand Crucifix en bois, très ancien. Du côté de l'Evangile, s'adossait un autel surmonté de trois panneaux peints représentant saint Michel, sainte Agathe, sainte « Mérence » et sainte Julie : repeinte en 1812 par un peintre de Beaumont, la sainte Emérence portait primitivement la date de 1586.

Une porte, ouverte au milieu de la clôture, donne ensuite accès dans le chœur qu'une marche sépare lui-même du sanctuaire. Le maître-autel, placé à la naissance de l'abside, en avant d'une seconde clôture, avait un retable sur lequel étaient peintes les images de la Vierge, de Saint-Jean-Baptiste et d'un saint Ermite, d'une croix de Malte, avec un blason portant « d'argent à trois hérissons de sable » (3). Ce retable se terminait comme les anciennes chaires abbatiales ou les anciens bancs seigneuriaux, par une sorte de dais ou de baldaquin recourbé en quart de cercle et surmonté d'une frise en bois sculpté d'un charmant dessin de la fin du XVe siècle. Près de la porte d'entrée, se voyait un très vieux bénitier en forme de cuve à bec.
3. A. Le Guicheux donne ces armes pour celles de la famille de Maupeou ; or, les de Maupeou portaient. « D'argent au porc-épic de sable », et nous ne trouvons jusqu'ici que les familles Hérisson (Bretagne) et Héricq (Normandie) ayant trois hérissons dans leur blason ?

Il y a quarante ans, nous avons encore connu la Chapelle du Guéliant sous son aspect si pittoresque d'autrefois, avec tous les objets que nous venons de décrire. Bien que très délabrée déjà et très pauvre. C'était un spécimen fort intéressant de ces antiques sanctuaires de campagne où se rencontrent parfois, dans un cadre d'une naïveté toute champêtre, les débris artistiques d'un brillant passé.

Mais la seconde moitié du XVe siècle fut aussi, à la Commanderie du Guéliant, l'époque de grandes transformations dans le bâtiment d'habitation.
Les fenêtres romanes, notamment, furent remplacées par des fenêtres à croisillons de dimensions inégales, avec tablettes en saillie à la partie inférieure, dont plusieurs sont conservées. L'une de ces fenêtres, la plus rapprochée de la chapelle au premier étage, mérite une attention particulière : c'est une baie simple, haute et étroite, amortie par un linteau droit, orné d'un écusson aux armes du commandeur Jehan Le Pelletier : De... au chevron de .. ., accompagné de 3 étoiles de ... deux er_ chef et une en pointe. A l'intérieur, la grande salle du rez-de-chaussée fut également remaniée, car le plancher à solives apparentes était soutenu, naguère encore, par un superbe poteau en bois sculpté, bien caractéristique de la fin du XVe siècle : un dessin de M. Rondeau du Noyer permet d'apprécier toute la richesse de son ornementation à la partie supérieure (1).
1. Ce poteau a été transporté comme les pierres tombales au manoir de Mozé.

Le XVIe siècle, semble-t-il, continua l'œuvre du précédent.
C'est à lui, croyons-nous, qu'on doit attribuer sinon la réfection de l'humble toit (2) de la chapelle, les deux pavillons carrés, en saillie à droite et à gauche des bâtiments du nord. Les hautes toitures très élancées de ces pavillons et surtout des traces de meurtrières et d'ouvertures avec tablettes dans le bas, semblent bien, en effet, indiquer l'époque de la Renaissance.
2. Le Guicheux date, ce toit et son campanile du XVIe siècle : nous les croyons plus récents car ils indiquent une époque de complète décadence : le toit ne recouvre pas même toute la largeur du mur de façade.

Par contre, les siècles suivants n'ajouteront rien à l'intérêt architectural du Guéliant, désormais bien délaissé, en dépit des grands noms de certains de ses commandeurs.
Il est très regrettable que cette vieille Commanderie du Guéliant n'ait pas été mieux comprise, mieux entretenue, alors qu'il en était encore temps. Les transformations modernes ont achevé de lui faire perdre une grande partie de son cachet et elle a été dépouillée de la plupart des objets mobiliers intéressants pour l'archéologie et pour l'art. Elle n'en reste pas moins l'un des rares édifices du canton de Fresnay où l'on y puisse retrouver en dehors des églises, quelques souvenirs du XVe siècle, et le seule qui conserve des peintures murales du XVe ; souvenirs d'autant plus curieux en ce lieu que la ligne du chemin de fer de Sillé à Fresnay passe aujourd'hui tout près du Guéliant et forme avec eux un contraste quelque peu violent (1).
1. Ce nom d'un terrain et d'un vieux logis, aujourd'hui modernisé, situé à l'angle de la route de Saint-Aubin, comme les noms de « Champs Dolents » et de « Happe-Collet » portés par des champs voisins, rappelleraient d'après la tradition, des combats contre les Anglais au XVe siècle.

A 500 mètres à l'ouest de la commanderie à l'endroit où la route franchit la Sarthe, s'est élevé, de très bonne heure sans doute, un petit hameau qui garde encore une vieille maison, et sur la rivière s'est construit un pont, aujourd'hui peut-être le plus ancien du canton. Ce pont étroit comme tous les vieux ponts et en dos d'âne très accentué, compte huit arches en plein cintre protégées par des avant-becs triangulaires. Un moulin, qui pouvait bien être le moulin du Guéliant cité dans la charte de 1274, se trouvait jadis un peu au-dessus : il a été détruit en 1762, année où les grandes eaux emportèrent les écluses.

Après avoir franchi le pont, la route se dirige directement sur Fresnay. Avant de revenir à gauche vers Saint-Aubin-de-Locquenay, en passant devant le Cimetière des Anglais, nous devons inviter le lecteur à faire par la pensée — ou en avion, s'il le préfère — un raid rapide en dehors de notre itinéraire jusqu'au village de Grateil, un peu au nord de Fresnay. Là, en effet, s'élevait la petite commanderie ou hôpital de Grateil qui dépendait de la commanderie du Guéliant et qu'on ne peut en séparer dans l'histoire.

 

Commanderie de Grateil
Département: Sarthe, Arrondissement: Mamers, Canton: Fresnay-sur-Sarthe - 72

Commanderie de Grateil
Localisation: Commanderie de Grateil

Le nom de Grateil, au moins, est connu dès 1090 sous la forme de Grata oculum. Il s'applique à une farnille importante dont les membres apparaîtront dans les Cartulaires pendant tout le XIIIe siècle (1).
1. Archives de la Sarthe, H. 1878.

Ces seigneurs de Grateil bâtirent sur la colline du même nom, dans un site à la fois sauvage et charmant, un château qui jouera un certain rôle militaire dans la guerre de Cent Ans et près duquel s'élevèrent bientôt un petit hôpital et un modeste village.

Dans le principe, ce petit hôpital de Grateil, qu'il ne faut pas confondre avec le château ou le fief de Grateil et dont nous avons seul à nous occuper ici, semble avoir été une maladrerie ou léproserie fondée par la famille de Grateil.

A quelle époque cet hôpital fut-il confié aux Templiers du Guéliant ? Il serait difficile de le dire, mais il existait certainement dès le XIIIe siècle, car un acte du mois de juillet 1296 mentionne en termes exprès « les houpitaux de Grasteuil (2). »
2. Sur Grateil, V. Didion. Almanach de Fresnay, 1913 : Coins de Fresnay, Grateil ; Moulard, Recherches historiques sur Assé ; A. Leguicheux, Chroniques de Fresnay.

Au XIVe siècle, aucun doute ne peut subsister, l'hôpital de Grateil est définitivement passé aux chevaliers de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem et rattaché à la commanderie du Guéliant. Il reçoit même, à son tour, le titre de commanderie avant 1361, année où paraît un premier « commandeur de Grateil ». Frère Jehan de Silleau (1). Toutefois, Grateil restera toujours « membre du Guéliant. »
1. Archives de la Sarthe, H. 1876.

A Jehan de Silleau succèdent ensuite Aymez de Montoiseau (1405), Guillaume Pavet, Jehan Lesné (1439) (2).
2. Archives de la Sarthe, H. 1875.

C'est sous l'administration de ce dernier qu'en 1433, le hardi capitaine de Saint-Cénery, Ambroise de Loré, vint si audacieusement attaquer à Grateil les 3000 anglais du comte d'Arundel. Jehan Chartier, on le sait, a raconté en détail ce mémorable combat. D'après son récit, ce fut une heure bien dure pour la commanderie : les anglais, surpris en pleine nuit, ne purent se rallier qu'à l'intérieur de ses bâtiments, et jusqu'au jour la lutte fut acharnée aux alentours. Aussi le 22 août 1434, Frère Jehan Lesné s'empressera-t-il d'acheter aux envahisseurs moyennant dix sols tournois, une sauvegarde d'un an (3).
3. Archives Nationales K. K. 324.

Plus heureux, le commandeur Jehan Babinot (1451) vit la délivrance du pays et le commencement du relèvement (4), mais en 1456 déjà, il est remplacé par le commandeur Jehan Lepelletier. Or, un Jehan Le Pelletier (5), encore dit commandeur de Grateil en 1461 et 1472, ne pouvant être le même que le Jehan Le Pelletier, commandeur du Guéliant mort en 1459, on est amené, nous l'avons vu, à conclure qu'il y eut deux personnages du même nom.
4. Archives de la Sarthe, H. 1877, 1879.
5. Archives de la Sarthe, H. 1877, 1879.
La question n'en reste pas moins difficile à résoudre, car, à partir de 1459, au moins, les titres de commandeurs du Guéliant et de Grateil seront réunis sur les mêmes têtes.

L'ancienne chapelle, seul et dernier souvenir de la commanderie étant antérieure au XVe siècle, nous n'avons pas à rappeler plus longuement l'historique de Grateil qui, d'ailleurs, se confond désormais avec celui du Guéliant.

Cette ancienne chapelle de Grateil était dédiée à saint Eutrope, évêque de Saintes, et de construction incontestablement romane. Bâtie sur plan rectangulaire, elle avait environ 10 mètres 50 de longueur sur 6 mètres de largeur dans œuvre. Elle était éclairée, dans le pignon est, par une grande fenêtre en plein cintre de 3 mètres 80 de hauteur sur l mètre 15 de largeur; dans le mur du côté de l'épître, par deux petites fenêtres également en plein cintre, de 1 mètre 40 de hauteur et 0 mètre 42 seulement de largeur ; dans le pignon occidental s'ouvraient une grande porte et une fenêtre romane ; au-dessus du pignon s'élevait un petit campanile abritant une cloche. Bien que le pauvre édifice est converti en grange depuis la Révolution, on pouvait encore en 1913, constater que certaines parties des murs avaient été peintes et que la charpente avait des tirants décorés.

Christ de Grateil
Christ de Grateil (XIIe siècle). Dessin de M. Rondeau du Noyer. - Image Bnf


De tout temps, la chapelle de Grateil, avait été très vénérée. On y venait fréquemment « en voyage » ou mieux en pèlerinage à saint Eutrope, et jusqu'à la fin du XVe siècle on trouve dans les testaments de nombreux legs à ce saint (1). Depuis une époque reculée aussi, une assemblée « très fréquentée se tenait chaque année, le premier dimanche de mai, sur le pâtis voisin.
1. V. notre Etude historique sur Douillet-le-Joly.

La dévotion à saint Eutrope et les pieux pèlerinages à Grateil ont si bien survécu à la Révolution elle-même, que l'acquéreur de cette époque, après avoir transformé la chapelle en grange a dû faire construire tout à côté un nouveau petit oratoire, et que l'assemblée de mai s'est longtemps maintenue l'une des plus fréquentées du canton.
Mais la vieille chapelle de Grateil renfermait deux objets « d'antiquité » d'un haut intérêt qu'il importe surtout de signaler.
C'était, tout d'abord, un très curieux christ en bronze doré et émaillé, de style byzantin et qu'on peut, croyons-nous, attribuer sûrement au XIIe siècle.
Sans doute provient-il de quelque Templier ou de quelque chevalier de Saint-Jean de Jérusalem. Malgré ses petites dimensions — 0 mètre 15 de hauteur seulement — on y retrouve à première vue toutes les caractéristiques des plus anciens crucifix : le christ est encore vêtu, du jupon, couronné d'un diadème en forme de calotte sous laquelle la tête apparaît enveloppée d'une sorte de capuchon : les deux pieds sont cloués séparément, les bras largement étendus. L'ensemble rappelle exactement un christ du musée de Cluny, catalogué « Limoges, fin du XIe ou début du XIIe siècle » (1).
1. Note de M. Rondeau du Noyer.

C'était ensuite la statue relativement moderne, mais intéressante aussi, de saint Eutrope représenté en prière à genoux les mains jointes, où, si les jambes semblent avoir été brisées, la tête ne manque pas d'expression et la mitre est d'une forme peu commune.

Ces deux curieux objets, heureusement, ont été conservés et replacés dans le nouvel oratoire, qui, sans eux, n'aurait aucun intérêt. Seuls, ils suffiraient à justifier la visite que nous venons de faire à l'ancienne commanderie de Grateil, annexe du Guéliant.
Sources: Triger Robert. Revue historique et archéologique du Maine, deuxième série, XIIe tome, page 129. Le Mans 1932 - Bnf

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