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Royaume Franc de Jerusalem
Royaume Franc de Jerusalem Arrivée de Louis IX à Saint-Jean-d'Acre (René Grousset)
Le roi de France reçut à Acre l'accueil le plus émouvant. « Tuit cil de la cité alèrent encontre (à la rencontre) le roi à grant procession. Li clerc estoient revestu sollempnement et portoient filliatières et croiz et eve beneoite et encenssiers. Li chevalier, li borjoiz, li serjant, les dames, les pucelles, et toutes les autres genz estoient plus bêlement vestuz que il povoient. Toutes les cloiches de la ville sonnoient et avoient jà sonné toute jour de si loing come il le porent aparcevoir premièrement en la mer Moût honorablement alèrent encontre lui jusques au port où il ariva. Tout droit le menèrent, lui et les autres qui avecques lui estoient, à la mestre esglyze de la cité. Assez i ot à celé foiz de lermes plorées de joie et de pitié de ce que li rojz et ses frères et ceux qui ovec lui estoient furent délivré de la grant meschéance qui estoit avenue à la Crestienté. Aprèz ce, il emmenèrent le roi à son ostel, tuit li haut homme de la cité li firent moult biaux présenz, grahz et précieus (Joinville) »

L'accueil fait par les Francs de Saint-Jean-d'Acre au roi de France s'explique assez. Le désastre de Shâramsâh plaçait la Syrie franque dans une situation tragique. Non seulement la grande armée de secours venue de France avait été prise et détruite, mais, avec elle, le meilleur de la chevalerie syrienne et chypriote, les contingents des Ibelin et de Philippe de Montfort, les bataillons des Templiers et des Hospitaliers avaient été cruellement décimés. « Tuit li grant home et presque tuit li mellor estoient mort en la grant guerre d'Egypte, par quoi li Crestien estoient en si faible estât, si chaitiz et si piteuz et si douloureux que cil qui demouré estoient n'avoient povoir de la terre tenir ne deffandre (Rothelin. p. 622). »

Devant l'Islam enorgueilli de sa victoire, que pouvait la Syrie chrétienne ? Des bandes turcomanes ravageaient la terre d'Antioche, les barons de Tripoli s'étaient fait battre, la ville de Sidon allait être surprise par les Damasquins. Restait, il est vrai, la protection lointaine de l'empereur Frédéric II et de son fils Conrad IV, toujours roi titulaire de Jérusalem. Et, de fait, Frédéric II venait d'envoyer au Levant des messagers officiellement chargés d'obtenir la délivrance de Louis IX et des Français. Mais le Hohenstaufen devait rester jusqu'au bout (il ne mourra qu'en décembre 1250) l'allié des égyptiens. Sa position paraissait si équivoque que Joinville se demande si les émissaires impériaux n'étaient pas porteurs d'instructions secrètes pour brouiller les cartes et accroître les difficultés des Français. « Car l'on cuidoit que li Empereres eust envoie ses messaiges plus pour nous encombrer que pour nous délivrer (Joinville). » Enfin les colonies franques de Syrie étaient encore épuisées par les récentes guerres civiles. En 1249 notamment la ville d'Acre avait été dévastée par une guerre de rues entre Pisans et Génois, guerre qui avait duré trente-deux jours et qui, en raison des pierrières et catapultes mises en batterie par les deux partis, avait abattu un grand nombre de maisons (1).
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Prolongation du séjour de Louis IX en Syrie
Dans ces conditions la seule garantie de salut pour la Syrie franque résidait dans la présence de Louis IX en Syrie. Que le roi rentrât en France, comme l'y invitait à ce moment même la régente Blanche de Castille et comme le lui conseillaient la plupart de ses barons, le royaume d'Acre risquait d'être balayé par les Mameluks, pis encore, les derniers prisonniers de Shâramsâh – ils étaient encore près de 14 000 – passeraient leur vie dans les prisons du Caire. On comprend la gravité du dilemme soumis à la conscience du roi. S'il restait en Syrie, sa mère lui faisait savoir que les Anglais en profiteraient pour attaquer le royaume. S'il quittait la Syrie, les chrétiens seraient balayés par les Mameluks.

Joinville nous fait assister au conseil réuni autour du roi pour délibérer de la question (26 juin - 1250) (2). D'abord les graves paroles du roi « Signour, ma dame la royne ma mère m'a mandei et prié, tant comme elle puet, que je m'en voise en France, car mes royaumes est en grant péril, car je n'ai ne paiz ne trêves au roy d'Angleterre. Cil de ceste terre (les barons de Syrie) à cui j'en ai parlé m'ont dit que, se je m'en voi, ceste terre est perdue car il s'en venront tuit après moy, pour ce que nulz n'i osera demourer à (avec) si pou de gent » A la question ainsi posée, une partie des barons français répondirent comme Guy Mauvoisin en faisant remarquer la fonte des effectifs (sur 2 800 chevaliers français débarqués l'année précédente en Chypre, il n'en restait pas cent) et en conseillant, dans ces conditions, de rentrer en France, quitte à y lever une nouvelle croisade. Tel fut également l'avis de Charles d'Anjou, d'Alphonse de Poitiers et du comte de Flandre Guillaume de Dampierre. Consulté à son tour, Jean d'Ibelin, comte de Jaffa, s'excusa chevaleresquement son fief était sur les marches musulmanes et son avis eût paru intéressé.

Ce fut alors que Joinville, qui pouvait parler librement sans être accusé de songer à son intérêt personnel, prit la parole pour supplier le roi de ne pas abandonner la Syrie. « Par sa demourée (du roi) seront délivréi li povre prisonnier qui ont estéi pris au service (de) Dieu ou au sien, qui jamais n'en istront, se li Roys s'en va. » C'était prendre les barons par le point sensible car, dit Joinville, il n'y avait aucun d'eux qui n'eût des parents dans les prisons du Caire. – Quant aux effectifs, il suffirait, pour les reconstituer séance tenante, de faire appel à la chevalerie française de Morée : « si envoit li roys querre chevaliers en la Morée et outre-mer, et quant l'on orra nouvelle que (il) donne bien et largement, chevalier li venront de toutes parts (Joinville). » Malgré l'adresse de cet exposé, la plupart des barons, en fin de séance, opinèrent pour le retour immédiat en France. Joinville fut vivement apostrophé : « Est fous li roys, se il vous croit contre tout le conseil dou royaume de France !. »
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Saint-Louis en Syrie - Plutôt poulain que roussin fourbu !
Louis IX, avec ce sentiment du devoir qui faisait le fond de sa personne morale, préféra l'avis de Joinville à celui de ses autres conseillers. Il avait entendu la supplication muette des chevaliers syriens – les Poulains, comme les appelaient avec quelque mépris les Français de France « On appelle les païsans dou païs poulains, » écrit à ce propos Joinville qui reçut pour sa défense des intérêts syriens le même surnom. « Mes sires Pierre d'Avalon, qui demouroit à Sur (Tyr), oy dire que on me appeloit poulain, pour ce que j'avoie conseillié au roy sa demouréé avecques les Poulains. » A quoi Joinville répondit « que j'amoie miex estre poulains que roncins recreus (que roussin fourbu), aussi comme il estoient » (3).

Ce que, sous ce méprisant jeu de mots, dénonce ici le bon chevalier, ce contre quoi s'insurgea à son exemple la droiture de saint Louis, c'est la défaillance habituelle de l'esprit croisé qui, après avoir, par aveugle jactance, périodiquement entraîné les colonies franques à la catastrophe, tombait vite dans le défaitisme, la folle chevauchée se terminait, comme dit Joinville, en dérobade de roussin fourbu.

Dans la magnifique, ferme et royale allocution que le 3 juillet Louis IX prononça à ce sujet devant ses barons et dont Joinville nous a conservé l'esprit, éclatent ces vérités. « Je me sui avisiez que, se je demeur, je n'i voy point de péril que mes royaumes se perde, car ma dame la royne a bien gent pour la deflendre. Et ai regardei aussi que li baron de cest païs (les Francs de Syrie) dient, se je m'en vai, que li royaumes de Jérusalem est perdus. Si (aussi) ai regardei que à nul fuer (à aucun prix) je ne lairoie (je ne laisserai) le royaume de Jérusalem perdre, lequel je sui venuz por garder et pour conquerre. » Au-reste, Louis IX n'obligeait aucun des siens à rester, puisque ses frères Charles d'Anjou et Alphonse de Poitiers furent les premiers à se rembarquer, mais il prit à sa solde tous ceux qui, comme Joinville, voulurent bien se joindre à lui. Et dans une lettre admirable aux barons restés en France, il les invitait à se croiser à leur tour et à venir le rejoindre en Syrie (4).

Louis IX resta quatre ans en Syrie, exactement du 13 mai 1250 au 24 avril 1254. Durant ces quatre années, il fut, sinon en droit, du moins en fait, du consentement unanime des barons syriens, le véritable souverain du royaume de Jérusalem. Instruit par l'expérience, il pratiqua une politique de « poulain, » patiente, méthodique, ne négligeant aucune des occasions que présentait le milieu musulman. Précisément les luttes provoquées dans l'ancien empire ayyûbide par la révolution mamelouke étaient si âpres que, pour les Francs, la manoeuvre redevenait possible.
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Réaction du légitimisme ayyûbide contre les Mameluks.
al-Nâsir Yûsuf, roi de la Syrie musulmane
Dès que les Mameluks bahrides, conduits par leurs chefs Aibeg, Baîbars et Aqtâi, eurent renversé dans la vallée du Nil l'autorité de la dynastie ayyûbide, ils sollicitèrent l'adhésion de la Syrie musulmane. Mais la Syrie, où l'attachement à la famille de Saladin et d'al-'Adil restait très vivace, refusa de reconnaître le fait accompli. Plutôt que de s'incliner devant l'autorité d'Aibeg, les Mameluks de Damas, qui appartenaient pour la plupart aux formations qaîmarides, invitèrent le malik ayyûbide d'Alep, al-Nâsir Yûsuf, à venir prendre possession de leur ville (5). Appel du plus pur légitimisme al-Nâsir Yûsuf était, en ligne directe, l'arrière-petit-fils de Saladin (6). Le malik d'Alep fit son entrée à Damas (9 juillet 1250). La Syrie ayyûbide; se trouva ainsi unifiée, et le nouveau pouvoir, appuyé sur le légitimisme saladinien et sur la fidélité des troupes quaîmarides que tous leurs intérêts opposaient aux mameluks bahrides, parut de taille non seulement à résister à ces derniers, mais à écraser leur révolte et à ramener l'Egypte dans l'obéissance. Nul doute qu'à ce moment au Caire; Aibeg et les autres auteurs du coup d'état mameluk n'aient senti leur situation singulièrement compromise. La preuve en est que ce fut précisément alors que, pour donner satisfaction au sentiment légitimiste, les chefs mameluks éprouvèrent le besoin d'inventer pour quelques mois un fantôme de sultan ayyûbide, emprunté à la branche yéménite et au nom duquel Aibeg affecta pendant quatre ans de gouverner (août 1250).

L'opinion arabe favorisait ouvertement la restauration ayyûbide incarnée dans al-Nâsir Yûsuf. Les troupes de ce dernier occupèrent sans combat Gaza, l'a clé du Delta, abandonnée par sa garnison égyptienne. A cette nouvelle l'inquiétude au Caire fut telle qu'Aibeg, pour trouver une couverture à son usurpation, proclama l'Egypte possession du khalife de Baghdâd (7). Ce ne fut qu'après cette adroite parade juridique qu'il envoya en Philistie deux mille cavaliers mameluks commandés par Fâras al-Dln Aqtâi qui réoccupèrent Gaza (octobre 1250) (Abul' Fida).
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La bataille de Abbâsa et ses conséquences
Rivalité de la Syrie ayyûbide et de l'Egypte mameluk
Ce n'étaient là que des escarmouches. Le 11 décembre 1250, la grande armée syrienne ayyûbide quittait Damas, pour aller reconquérir l'Egypte sur la soldatesque turque. Autour d'al-Nâsir Yûsuf, sultan d'Alep et de Damas, presque tous les autres princes ayyûbides s'étaient groupés. L'illustre dynastie semblait à la veille de couper court, comme à un cauchemar sans lendemain, à l'étrange aventure d'une domination de sultans-esclaves. De fait, l'armée syrienne traversa le désert sinaïtique, pénétra en Egypte à hauteur de l'actuel Ismâ'îliya et, marchant droit sur le Caire, atteignit al-'Abbâsa, localité qui était alors une des premières villes égyptiennes sur la route de la Syrie, à l'entrée du Wâdî Tûmîlât dans le Delta (8). Ce fut là, le 2 février 1251, que se livra la bataille qui décida du sort de l'Egypte. Dans la première partie de l'action, dans la matinée, les Syriens furent vainqueurs. L'aile gauche des Mameluks fut rompue et leurs fuyards coururent jusqu'au Caire où l'on s'empressa aussitôt de rétablir la khutba au nom d'al-Nâsir. Cependant Aibeg, avec son centre et son aile droite, tenait bon. Tout à coup, dans les rangs des Syriens, une défection se produisit. Leur armée, parmi les escadrons venus de Damas, comptait tout un corps de mameluks turcs appelés les « Azîziens » du nom d'un ancien sultan qui les avait enrôlés. L'appel du sang turc et le goût de la libre aventure parlant en eux plus fort que le loyalisme ayyûbide, ils abandonnèrent les drapeaux d'al-Nâsir pour aller rejoindre leurs frères bahrides. Cette défection rendit l'avantage aux soldats d'Aibeg qui, dans l'après-midi du même jour, remportèrent une victoire complète. Le sultan al-Nâsir était, du reste, personnellement responsable de son échec. Cet Ayyûbide de décadence était resté en seconde ligne, évitant de se mêler à l'action, puis, devant la charge des Bahrides, il avait pris la fuite, laissant l'armée sans ordres et sans chef (Abul Fida).

Aibeg, après cette victoire inespérée, fit au Caire une rentrée triomphale (5 février 1251). Il traînait derrière lui plusieurs princes ayyûbides prisonniers. Il fit exécuter quelques-uns d'entre eux et garda les autres dans une étroite captivité comme otages pour la suite.

La bataille d'Abbâsa est une des plus importantes de l'histoire arabe. On peut dire qu'elle trancha pour deux siècles et demi le sort de l'Egypte. De 1251 à 1517 la vallée du Nil va appartenir aux régiments de soldats-esclaves, Turcs d'abord, Tcherkesses ensuite, dont les chefs se disputeront le pouvoir par les révolutions de caserne et l'assassinat. Pendant tout ce temps l'Egypte sera très exactement possédée par une armée. Domination de soudards, ne vivant que pour la guerre, la conquête, le pillage. Aucun voisinage ne devait à la longue être plus dangereux pour la Syrie franque, les brutaux Mameluks ne pouvant avoir pour les colonies chrétiennes l'esprit de tolérance et la haute courtoisie d'un Saladin, d'un al-'Adil, d'un al-Kâmil.
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Avantages, pour les Francs, de la lutte entre Ayyûbides et Mameluks
Pour le moment toutefois, le malik ayyûbide al-Nâsir Yûsuf, malgré sa défaite, conservait la Syrie musulmane, avec Alep, Damas et Jérusalem, et, à condition que ce royaume musulman de Syrie pût durer, séparé, comme il l'était, du sultanat mameluk d'Egypte par une haine mortelle, la révolution mamelouke pouvait présenter des avantages immédiats pour les Francs. De nouveau l'Islam syro-égyptien se trouvait divisé. Entre les deux partis les Francs pouvaient manoeuvrer

Dès son arrivée à Acre, Louis IX avait commencé à ressentir le bénéfice de cette situation. Tout d'abord le péril que faisait peser sur le jeune pouvoir mameluk la menace d'une reconquête ayyûbide permit au roi de France de parler haut à la cour du Caire. Une fois Louis IX parti d'Egypte, les Mameluks avaient violé tous leurs serments, ils maltraitaient les 12 000 prisonniers francs encore prisonniers, dont plusieurs périrent, victimes des fantaisies sanguinaires de leurs geôliers (Rothelin, page 620 et suivantes). Louis IX envoya à deux reprises comme ambassadeur en Egypte Jean de Valenciennes, chargé de protester contre l'inexécution du traité. Il obtint d'abord la délivrance de Guillaume de Châteauneuf, grand maître de l'Hôpital, avec 25 Hospitaliers, 45 Templiers, 40 Teutoniques, 100 chevaliers et 600 autres captifs. Un peu plus tard il obtint encore la liberté de 90 chevaliers et de 2 200 autres captifs, contre libération de 300 Musulmans, prisonniers dans la Syrie franque. Tels sont du moins les chiffres donnés par le manuscrit de Rothelin (page 626). Joinville se contente de dire qu'après les ambassades de Jean de Valenciennes Louis IX finit par obtenir à la longue et par groupes successifs la libération de tous les chevaliers captifs (Joinville). Les relations s'amélioraient donc entre Louis IX et le dictateur mameluk Aibeg. Ce dernier joignit même à son dernier envoi de prisonniers un éléphant et un zèbre, cadeaux personnels destinés au roi (Joinville).
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La manoeuvre diplomatique de Louis IX :
Alliance ayyûbide ou alliance mamelouke ?
Ces avances s'expliquent. Si les Mameluks tenaient tant à plaire au roi, c'était pour neutraliser l'action de la cour ayyûbide d'Alep-Damas qui cherchait à obtenir son alliance contre eux. Au témoignage de Joinville, Louis IX venait à peine de s'installer à Acre que le maître de la Syrie ayyûbide, al-Nâsir Yûsuf lui envoya une ambassade avec les plus intéressantes propositions. « Tandis que li Roys estoit en Acre, envoia li soudans de Damas ses messaiges au Roy, et se plainst moût à li des amiraus (émirs) de Egypte, qui avoient son cousin le soudanc (Tûrân-shâh) tuéi, et promist au Roy que, se il vouloit aidier, que il li deliverroit le royaume de Jérusalem qui estoit en sa main. »

En somme, la rétrocession de Jérusalem, but de toute croisade et qu'on avait manqué l'occasion d'obtenir en temps utile contre remise de Damiette, pouvait maintenant être acquise moyennant une collaboration franco-damasquine organisée contre les Mameluks en vue d'une restauration ayyûbide sur le trône d'Egypte.

Malheureusement Louis IX n'avait pas les mains libres pour accueillir franchement une offre aussi intéressante. Le sort des prisonniers francs encore détenus dans les geôles égyptiennes lui interdisait toute action trop énergique contre la cour du Caire, action dont les malheureux captifs eussent été les premières victimes. Le roi de France, d'ailleurs, se garda de rejeter les propositions ayyûbides. Il envoya une ambassade à la cour de Damas avec, comme interprète, un dominicain expert en langue arabe, nommé Yves le Breton (Joinville). Avec une franchise non exempte d'habileté, cette ambassade fit savoir à Malik al-Nâsir que, comme lui, le roi de France avait gravement à se plaindre du gouvernement égyptien qui n'exécutait pas les engagements conclus au sujet des prisonniers, les envoyés ajoutaient que, si la cour du Caire ne donnait pas satisfaction aux plaintes du roi, celui-ci n'hésiterait plus à s'allier à al-Nâsir pour venger l'assassinat de Tûrân-shâh et restaurer les Ayyûbides en Egypte (Joinville).
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L'habile diplomatie de Louis IX : libération des prisonniers
En même temps, comme nous l'avons annoncé, Louis IX envoyait ou renvoyait Jean de Valenciennes au Caire pour inviter le gouvernement d'Aibeg à relâcher les prisonniers francs (Joinville). La démarche, à cette heure, prenait presque l'allure d'un ultimatum. Fort de la division provoquée dans le monde musulman par la rupture égypto-ayyûbide, le roi de France pouvait maintenant jouer sur les deux tableaux. Il se retrouvait en mesure de parler ferme. C'est ce que comprirent Aibeg et les autres chefs mameluks, car leur ton, soudain, baissa. Aux réclamations de Louis IX, ils se déclarèrent prêts à libérer les derniers prisonniers, à condition, seulement, que le roi renonçât à l'idée de l'alliance ayyûbide. Contre la simple promesse du roi de ne pas s'associer à une tentative de restauration ayyûbide, ils relâchèrent d'un seul coup, nous dit le manuscrit de Rothelin, « très tuit li Crestien qui estoit en chetivoisonz (captivité) par toutes les forteresces à celx d'Egypte, et quita li noviaux soudanc (d'Egypte) au roi quatre mile besanz sarrazinois qu'il disort que li roiz li devoit de sa raençon (Rothelin) » Clause qu'on n'avait vue dans aucune des trêves antérieures, les prisonniers francs qui avaient été contraints d'embrasser l'islamisme eurent eux-mêmes .la permission de rentrer chez eux. Comme on le voit, Louis IX avait su parfaitement manoeuvrer en mettant à profit les divisions des Musulmans.
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L'alliance franco-mamelouke de 1252.
Promesse de restitution de Jérusalem à Louis IX
Il chercha à faire mieux encore, puisqu'il se fit promettre par les Mameluks, si ceux-ci s'emparaient de la Syrie musulmane, la rétrocession de Jérusalem à la chrétienté (Rothelin).

Ces promesses ne devaient être jamais tenues, les Mameluks d'Egypte ne s'étant pas emparés en temps utile de la Syrie ayyûbide. Faut-il en faire grief à Louis IX ? Et faut-il lui reprocher d'avoir penché pour l'alliance mameluk plutôt que pour l'alliance ayyûbide ? Remarquons honnêtement qu'il n'avait pas eu le libre choix. Les quelque douze mille prisonniers francs restés en Egypte avaient constitué entre les mains des Mameluks un gage, un moyen de chantage qu'il ne pouvait négliger Sans doute le roi d'Alep-Damas possédait Jérusalem. Mais cet Ayyûbide dégénéré était en train de prouver son incapacité : sa conduite à Abbâsa avait été lamentable. En misant sur cette autorité branlante, Louis IX eût recommencé la faute d'octobre 1244, aboutissant à quelque nouveau désastre de Gaza. Tranchons net. La révolution mameluk représentait forcément à ses yeux l'anarchie, propice aux récupérations franques, tandis que la restauration ayyûbide ne pouvait qu'évoquer pour lui la redoutable puissance qui, tant de fois, avait vaincu les chrétiens. Qui aurait pu prévoir que de cette anarchie allait sortir Baîbars ? La sagesse diplomatique, il faut bien le reconnaître, conseillait au roi de France de prolonger la révolution mamelouke, comme, six siècles plus tard, elle devait conseiller aux Anglo-Indiens de prolonger l'apparente anarchie russe de 1919. Un impossible instinct de divination eût seul pu faire pressentir que la révolution mamelouke portait en ses flancs la mort de la France du Levant, comme, de nos jours, la révolution bolchevique, la ruine de l'empire anglo-indien. Enfin, surtout, Louis IX n'avait presque pas de troupes. Le récit de Joinville montre la peine qu'eut le roi de France dans la fureur de démobilisation de ses compagnons d'armes – ses frères eux-mêmes l'abandonnaient ! – pour recruter quelques dizaines de chevaliers. C'est merveille que, dans ces conditions, il ait encore su, pour la récupération des prisonniers, qu'il obtint, et pour celle de Jérusalem, qu'il faillit obtenir, négocier en vue de toutes les éventualités.

Le traité obtenu des Mameluks par Louis IX marquait en effet un remarquable renversement des situations. Le vaincu de Shâramsâh en arrivait à dicter ses volontés à ses vainqueurs. « Par ceste trive, dit le manuscrit de Rothelin, fin tenuz li noviaux soudanz (d'Egypte) à randre la Sainte Terre de Jhérusalem au roi et à la Crestienté, et la cité de Bethléem et la terre de Saint Abraham (Hébron) et la cité de Naples (Naplouse) et la terre de Galilée et toute la terre de ça le flun Jourdain, forz aucunes villes qui n'estoient mi fermées, que li soudanz détint (retenait) pour que il pouïst par là passer el roiaume de Damas (Rothelin). »

Ces clauses étaient, bien entendu, subordonnées à la conquête de Damas par les Mameluks. Les négociations à ce sujet furent poussées si avant qu'un plan de coopération militaire fut esquissé (fin mars 1252). Rendez-vous était pris en Philistie pour la jonction des armées égyptiennes et de l'armée franque au mois de mai, les premières devant monter jusqu'à Gaza, la seconde descendre à leur rencontre vers Jaffa. C'est ce qu'avoue pour l'année suivante le Collier de perles « En 651 (année commençant le 3 mars 1253) les troupes égyptiennes tentèrent de se rapprocher des Francs en promettant de leur livrer Jérusalem s'ils prenaient parti pour elles contre les Syriens. » Et Joinville nous dit dans les mêmes termes, bien que sous la rubrique de 1252 « Tandis que li rovs fermoit la cité de Cézaire (Césarée), revindrent li messaige d'Egypte à li, et li aportèrent la trêve. Et furent les couvenances (conventions) tiex (telles) dou roys et d'aus que li roys dut aler, à une journée qui fut nommée, à Japhe, et à celé journée, li amiral (émirs) d'Egypte dévoient estre à Gadre (Gaza) pour lour sairements pour délivrer au roi le roiaume de Jérusalem. La trive, tel comme li messaige l'avoit apportée, jura li roys et li riche home de l'ost, et que, par nos sairements, nous lour deviens aidier encontre le soudanc de Damas (Joinville). »

Effrayé de la coalition qui se nouait contre lui, le malik de Syrie al-Nâsir Yûsuf envoya en hâte quatre mille hommes occuper Gaza pour empêcher la jonction de s'opérer entre égyptiens et Francs. Mais Louis IX comptait si bien tenir parole que vers mai 1252 il vint avec sa petite troupe, 1400 hommes, se poster à Jaffa où il resta jusqu'en juin 1253 (Joinville). L'alliance franco-égyptienne était si bien réalisée que le piétisme musulman s'alarma. Le khalife de Baghdâd al-Musta'sim envoya en Syrie le sheikh Najm al-Dîn al Qâdirî, qui réussit à éviter une lutte fratricide dont les Francs eussent été les bénéficiaires (Collier de perles, p. 215). Ce délégué réconcilia, au moins provisoirement, le gouvernement de Damas et celui du Caire (vers le 1er avril 1253). Le malik de Syrie al-Nâsir reconnut la domination des Mameluks en Egypte et leur abandonna même la Palestine jusqu'au Jourdain, la Transjordanie restant aux Ayyûbides (Abul Fida). Les efforts de saint Louis échouèrent donc finalement, mais il n'avait fallu rien de moins que l'intervention du Khalifat abbâside pour enrayer les résultats de sa patiente diplomatie.
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Louis IX fortifie Acre, Césarée et Jaffa
Si Louis IX ne réussit pas à obtenir par la diplomatie la rétrocession de l'ancien royaume de Jérusalem, la Cour abbâside étant au dernier moment intervenue pour réconcilier entre eux Ayyûbides et Mameluks, l'oeuvre du roi de France en Syrie n'en reste pas moins considérable. Tout d'abord il réorganisa et mit méthodiquement en état de défense ce qui restait du royaume d'Acre. Dès son arrivée en mai 1250, il avait « fermé le bourg d'Acre » (9). Pendant l'année 1251 et le commencement de 1252, il fortifia Caïffa et Césarée (10). De mai 1252 à la fin de juin 1253, il alla s'installer à Jaffa pour fortifier de même cette ville, si souvent saccagée par les Ayyûbides. Joinville nous décrit la réception joyeuse que son cousin, le comte de Jaffa Jean d'Ibelin, fit au roi de France (11). « Quant li cuens de Jaffe vit que li roys venoit, il atira (arrangea) son chastel en tel manière que ce sembloit bien estre ville deffendable; car à chascun des carniaus (créneaux), dont il y avoit bien cinq cens, avoit une targe (bouclier) de ses armes et un panoncel, laquex chose fu bêle à regarder, car ses armes estoient d'or à une croiz de gueles pâtée. » Si le « château » de Jaffa, l'actuel al-Qal'a était défendable, la ville proprement dite, le Bourg-neuf qui l'entourait, restait ouverte, situation singulièrement dangereuse en présence des razzias musulmanes. Louis IX entoura le bourg de Jaffa d'une solide muraille aboutissant des deux côtés à la mer, flanquée de vingt-quatre tours et défendue par un double fossé (12).

L'utilité de ce travail apparut aussitôt. La paix venait d'être conclue, comme on l'a vu, entre le sultan de Syrie, l'ayyûbide al-Nâsir Yûsuf, et les Mameluks d'Egypte. L'armée damasquine, longtemps postée à Gaza pour défendre la Syrie musulmane contre les Mameluks, rentrait vers le nord, forte, dit Joinville, de vingt-quatre mille réguliers et dix-huit mille Bédouins. Le 6 mai 1253 elle passa devant le camp chrétien de Jaffa que saint Louis avait fait garder par des avant-postes d'arbalétriers. Les Damasquins escarmouchèrent contre les arbalétriers, mais sans oser en venir à une action générale. Nul doute que, sans la présence de Louis IX et sans les travaux de défense qu'il venait d'effectuer, le bourg de Jaffa n'eût été saccagé et le château même, assiégé.

Voyant Jaffa trop bien défendue, les troupes ayyûbides remontèrent vers Saint-Jean-d'Acre. Elles abattirent au passage les casaux de Recordane (Tell Kurdâna) et de Doc (al-Dâwuk) (13). Le commandant de la garnison d'Acre était le sire d'Arsûf, Jean d'Ibelin-Arsûf, connétable du royaume de Jérusalem (14). Les Damasquins le sommèrent de leur remettre une rançon de 50000 besants (250 0000 francs), faute de quoi ils détruiraient les autres casaux et les plantations de la banlieue. Loin d'obtempérer, Jean d'Arsûf vint se poster hors de la ville, au Mont Saint-Jean, près du cimetière Saint-Nicolas (15), pour défendre les jardins. Joinville nous parle du rôle utile joué par les arbalétriers francs et des prouesses d'un chevalier génois qui pourfendit trois Sarrasins, « et ces trois biaus cos fist-il devant le signour d'Arsur et les riches homes qui estoient en Acre et devant toutes les femmes qui estoient sus les murs pour veoir celle gent. » Intimidés par cette ferme contenance, les Damasquins, là aussi, après une simple escarmouche d'avant-postes, se retirèrent (Joinville).

Faute d'avoir pu surprendre Jaffa ou Acre, l'armée damasquine, en remontant vers le nord, alla attaquer Sidon. Le château de Sidon était imprenable, construit qu'il était sur l'îlot de Qal'at al-Bahr Mais la ville continentale était ouverte. C'est pourquoi saint Louis venait de charger son maître des arbalétriers, Simon de Moncéliart, d'en reconstruire le mur d'enceinte. Malheureusement le travail était à peine commencé, quand l'armée damasquine arriva. Simon de Moncéliart se retira dans le château insulaire avec tout ce qu'il put y faire entrer de gens, « mais pou en y ot, car li chastiaus estoit trop estrois. » Les Musulmans, se ruant dans la ville, massacrèrent une foule de chrétiens, pillèrent les maisons et rentrèrent à Damas, avec des cortèges de prisonniers et un butin considérable (fin juin 1253) (Joinville).
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Attaque des Francs contre Panéas
A la nouvelle de cette catastrophe, Louis IX, qui d'ailleurs avait achevé de fortifier Jaffa, quitta cette ville pour remonter vers le nord. Par Arsûf, Acre et Passe-Poulain (Nâqûra) l'armée franque atteignit Tyr où elle se divisa. Tandis que Louis IX lui-même allait relever Sidon, une partie de ses lieutenants, dont Joinville, allèrent attaquer la place forte damasquine de Bâniyâs, l'ancienne Panéas ou Bélinas des Francs, avec la forteresse haute de Subaiba.

L'expédition contre Panéas s'explique par l'entente, récemment conclue, entre Mameluks et Ayyûbides, avec cession de la Palestine cisjordanienne aux premiers par les seconds. Louis IX, en quittant Jaffa, avait d'abord songé à aller s'emparer de Naplouse, chef-lieu de la Samarie. Les Templiers, les Hospitaliers et les barons syriens l'en détournèrent (Joinville). Notons que Naplouse devait se trouver dans le lot cédé aux Mameluks d'Egypte, adversaires que les « Poulains » jugeaient imprudent de provoquer. Au contraire Panéas relevait des Ayyûbides d'Alep-Damas, dont la bataille de Abbâsa avait révélé la faiblesse et au détriment desquels il était encore possible aux Francs de s'agrandir Panéas, on se le rappelle, était le bastion de la Damascène du côté de la Galilée. Or, à l'ouest de Panéas, les Francs possédaient toujours la Phénieie méridionale et la Galilée septentrionale, avec Beaufort (Shaqîf Arnûn), le Toron (Tibnîn), Montfort (Qal'at Qarn) et Safed. Avec les faibles effectifs dont disposaient les chrétiens, il était plus sage de compléter dans cette direction le noyau territorial existant que d'aller tenter une aventure « en l'air » dans les districts, tout musulmans, de la Samarie.

Les barons, du reste, empêchèrent le roi d'accompagner personnellement l'expédition. La direction en fut confiée, du côté syrien, à Philippe de Montfort, seigneur du Toron et de Tyr, le principal intéressé dans l'affaire, aux grands maîtres du Temple et de l'Hôpital (le Temple possédait Safed) et, du côté français, au comte Jean d'Eu (de la maison de Brienne) et au maréchal de France Gilles de Trasegnies, dit Gilles le Brun. L'expédition avait été bien conçue. L'armée, partie de Tyr, se transporta par une marche de nuit dans la plaine de Panéas qu'elle atteignit à l'aube. Le détachement royal, dont faisaient partie Joinville et Geoffroi de Sargines, devait se glisser entre le bourg de Panéas et la forteresse de Subaiba, les chevaliers de Syrie devaient attaquer le bourg par la gauche, les Hospitaliers par la droite, et les Templiers de front, par la route de Tyr (16).

Du premier élan les Francs pénétrèrent dans la ville même de Panéas, les fantassins d'abord qui faillirent y être victimes de leur ardeur, les chevaliers ensuite qui les sauvèrent, tandis que les Musulmans s'enfuyaient vers la forteresse de Subaiba, qui, sur sa croupe étroite, haute de 200 mètres, domine le site. Conformément aux instructions données, les chevaliers français, dont Joinville, vinrent s'établir entre Panéas et Subaiba, mais une troupe de chevaliers teutoniques qui servait dans la « bataille » du comte d'Eu, se lança follement, malgré les admonestations de Joinville, à la poursuite des fuyards musulmans jusqu'au pied de Qal'at Subaiba. Repoussés par une contre-attaque musulmane et obligés, sur ces pentes raides, de dévaler précipitamment vers Panéas, ils jetèrent la panique chez les sergents à pied du contingent de Joinville. Il fallut que ce dernier, pour rendre courage aux siens, mît pied à terre et leur donnât l'exemple du sang-froid. La situation n'en était pas moins critique, la liaison n'ayant pu être maintenue entre les divers corps de l'armée chrétienne, si bien que Joinville se trouvait isolé de l'autre côté de Panéas, au pied des croupes qui grimpent vers Subaiba. Un chevalier languedocien, Olivier de Termes, suggéra une ruse de guerre pour donner le change aux Musulmans. Joinville et les siens feignirent d'opérer un mouvement tournant vers le sud-est, sur la route de Damas, après quoi ils se rabattirent vivement vers l'ouest et rejoignirent le reste de l'armée sur la route de Tyr (Joinville) Les chrétiens rentrèrent à Tyr sans autre incident.

L'expérience de ce coup de sonde, comme celle du sac de Sidon, prouvait qu'avant de s'agrandir dans l'hinterland, il fallait achever de mettre en état de défense les villes de la côte. Louis IX entreprit de relever Sidon de ses ruines et de la fortifier solidement. « Il fist venir ouvriers de toutes pars et se remist à fermer la citée de haus murs et de grans tours » (17).
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Louis IX, roi, sans le titre, de la Syrie franque
Louis IX ne se contenta pas, comme chef de Croisade, de restaurer les postes stratégiques de la Syrie franque. Comme roi, il restaura, dans toute la mesure du possible, la notion morale de l'état franc. Cet état avant lui et, hélas, après lui n'existait plus que comme fiction constitutionnelle. Louis IX lui rendit pour un moment l'existence, l'unité, la cohésion. C'est que, tant que le roi de France resta en Syrie, de mai 1250 à fin avril 1254, il y fit réellement fonction de roi de Jérusalem. Souveraineté sans titre juridique, puisque le titulaire officiel de la couronne des Baudouin restait toujours le lointain Hohenstaufen. Souveraineté cependant bien plus effective que ne l'avait jamais été la souveraineté juridiquement incontestable d'un Frédéric II, parce que fondée sur une autorité morale respectée de tous. La communauté de culture du roi de Paris et des barons franco-syriens, sa conscience du devoir et sa droiture foncière, sa loyauté absolue, son dévouement, poussé jusqu'au sacrifice, aux intérêts de la Terre Sainte, son aimable et ferme courtoisie, sa sainteté, tels furent ses titres véritables au gouvernement de la France du Levant. Les barons syriens qui, depuis l'expulsion des Impériaux, avaient perdu toute notion d'un pouvoir central, toute notion de l'obéissance, s'inclinèrent spontanément devant le Capétien et le reconnurent tacitement pour chef.
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Louis IX dompte l'insubordination des Templiers
Ceux qui refusèrent, il leur tint tête aussitôt, avec cette fermeté dont le récit de Joinville nous montre tant d'exemples, et les ploya. Le cas des Templiers est caractéristique.

Depuis la disparition de fait de la royauté hiérosolymitaine, les Ordres militaires, nous le savons, avaient pris l'habitude de se considérer comme pratiquement indépendants. C'étaient autant d'états – des états singulièrement forts et concentrés – dans l'état central – inexistant. Ils avaient non seulement leur armée et leurs finances propres, mais leur politique étrangère particulière qui se souciait assez peu de celle des autres Francs. Ce fut ainsi que, pendant le séjour de Louis IX à Césarée (mars 1251-mai 1252), le grand maître du Temple, le Champenois Renaud de Vichier, se permit, sans en aviser le roi, d'engager des négociations personnelles avec le souverain ayyûbide de Damas, al-Nâsir Yûsuf (18) Les Templiers, dont on connait assez le goût pour la banque, souffraient dans leurs intérêts de la politique royale qui tendait, pour obtenir la libération des prisonniers, à un rapprochement avec les Mameluks d'Egypte, de préférence à la conclusion d'une alliance franco-damasquine. Ils souffraient en particulier de l'état de guerre avec Damas, qui les empêchait de toucher les revenus de certains cantons-frontières (peut-être à l'est de leur forteresse de Safed, vers le Gué de Jacob). Ils prirent donc sur eux, sans en avertir le roi de France, d'envoyer à Damas leur maréchal, Hugues de Jouy, qui en revint avec un plénipotentiaire damasquin et un accord en bonne forme : les revenus des districts contestés seraient partagés entre le trésor du Temple et le fisc damasquin.

Le roi de France fut profondément irrité de ce qu'on eût engagé une telle négociation sans son aveu, dans le moment même où il essayait d'obtenir des Mameluks la rétrocession de Jérusalem contre une rupture avec Damas. Il jugea indispensable d'infliger aux Templiers une leçon, sévère. « Là roys fist lever les pans de trois de ses paveillons et là fu touz li communs de l'ost qui venir y vout (voulut). Et là vint li maistres dou Temple ettouz li couvenz, touz deschaus, parmi l'ost. Et dist li roys au maistre dou Temple tout haut. « Maistre, vous direz au messaige le (du) soudanc, que vous avez fait trêves à li sans parler à moy ; et pour ce que vous n'en aviés parlei à moy, vous le quitiés de quanque il vous ot couvent (convenu) et li rendes toutes ses couvenances (conventions). » Li maistres prist les couvenances et les bailla à l'amiral (à l'émir, ambassadeur damasquin) et dist « Je vous rent les couvenances que j'ay mal faites. » Et lors dist li roys au maistre que il se levast et que il feist lever touz ses frères, et si fist-il. « Or, vous agenoilliés, et m'amendes ce que vous y estes alei contre ma volentei. » Li maistres s'agenoilla et abandonna au roi quanque (tout ce que) il avoient à penre, pour s'amende (son amende) « Et je di, fist li roys, tout premier que frère Hugues, qui a fait les couvenances soit bannis de tout le royaume de Jérusalem. » Ni le grand maître – un chevalier français parrain du comte d'Alençon – ni la reine ni aucun baron ne purent fléchir la rigueur du roi. Hugues de Jouy dut s'expatrier (Joinville).

Cette humiliation publique infligée aux orgueilleux Templiers montre à quel point Louis IX avait rétabli l'autorité du pouvoir central dans la Syrie franque (19).
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Les affaires d'Antioche à l'arrivée de Louis IX.
Affaiblissement du patriarcat latin. La menace de grécisation
L'action de Louis IX ne fut pas moins heureuse dans la principauté d'Antioche-Tripoli.

Le prince d'Antioche et comte de Tripoli Bohémond V (1233-1251) était mort pendant le séjour de Louis IX en Palestine. Son fils Bohémond VI, surnommé le Beau Prince, lui succéda. Comme il n'avait que quatorze ans, le pouvoir fut exercé par la princesse douairière, sa mère, l'Italienne Lucienne ou Lucie de Conti, de la famille romaine des comtes de Segni, nièce du feu pape Innocent III. Mais Lucienne, résidant en permanence à Tripoli, négligeait totalement la principauté d'Antioche. La grande ville du Nord, abandonnée à elle-même, devenait le théâtre de nouvelles luttes politiques, ethniques et religieuses. L'élément grec, resté très puissant parmi la population indigène, disputait la prééminence aux résidents latins. Un fait nouveau le favorisait. Entre 1240 et 1246, le patriarche grec titulaire d'Antioche, David, était rentré dans le giron de l'église romaine. La Cour de Rome, dont le ralliement des patriarcats grecs était, depuis Innocent III, le grand objectif, permit alors à David de s'installer à Antioche aux côtés du patriarche latin.

Le pape Innocent IV, qui pensait ce ralliement sincère, avait fondé de grandes espérances sur les résultats. Une lettre de lui, datée du 9 août 1246 et adressée, semble-t-il, à David, lui annonce l'arrivée à Antioche du dominicain Laurent, « envoyé par le Saint-Siège en Orient, avec mission de faciliter l'union, avec Rome, des évêques de rite grec des patriarcats d'Antioche et de Jérusalem. » En même temps, le Pape chargeait son envoyé « de mettre un terme aux mauvais procédés des Latins à l'égard des Grecs et, en cas de difficulté, d'en référer directement à Rome » (20). En août 1247 nous voyons encore Innocent IV écrire au frère Laurent en vue du ralliement amical du clergé de Syrie.

Ces instructions témoignaient une fois de plus de la hauteur de vues vraiment oecuménique de la Papauté. Malheureusement les vieilles rivalités ethniques et culturelles vinrent empêcher la pacification. L'élément grec d'Antioche donna aux succès du patriarche grec, malgré le ralliement de ce dernier à la cour romaine, la signification d'une victoire politique de la Grécité sur la Latinité. La situation de David, à la fois en règle avec Rome et en étroite sympathie avec la population grecque indigène, devint vite très supérieure à celle du patriarche latin dont l'autorité se trouva singulièrement diminuée. Du reste les patriarches latins avaient maintenant tendance à ne plus résider en Syrie. Albert de Rezato, patriarche de 1228 à 1245 et qui vit, vers la fin de son pontificat, se produire le ralliement.et l'installation du patriarche grec, semble avoir tiré la leçon de l'événement en partant pour l'Occident où il mourut. Son successeur, le dominicain Elie (environ 1247-1253), bien que résidant, paraît n'avoir joué qu'un rôle assez effacé. Quant au Génois Opizo Fieschi qui occupa ensuite le patriarcat (1254-1292), nous verrons qu'il ne tarda pas à retourner en Occident en faisant administrer la latinité d'Antioche par de simples vicaires, d'abord Barthélémy, le futur évêque de Tortose (attesté en 1264), puis le dominicain Chrétien qui devait être tué lors de la prise d'Antioche par Baîbars, en 1268.
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Régence de la princesse Lucienne de Segni. Absentéisme de la Cour
L'affaiblissement du patriarcat latin à Antioche était d'autant plus grave qu'il coïncidait avec la désertion de la cour princière, retenue par le charme de Tripoli. En l'absence de ses princes établis en permanence dans la cité maritime phénicienne, la ville de l'Oronte était gouvernée par le bayle qui les représentait légalement, mais aussi par la « commune d'Antioche. » Toutefois la commune elle-même était en décadence. L'institution communale, fondée, on s'en souvient, en 1194 par le patriarche Aymeri de Limoges et depuis traditionnellement dirigée par le patriarcat latin, perdait beaucoup de sa force depuis que les titulaires de ce siège laissaient la place libre à un grec-uniate. Antioche se trouvait ainsi dans une sorte d'interrègne ou d'anarchie qui ne pouvait que favoriser la reconquête grecque-orthodoxe dans le domaine spirituel, l'invasion musulmane au temporel. De toute manière la colonisation franque était gravement menacée. La princesse régente Lucienne, qui ne se plaisait qu'à Tripoli, négligeait entièrement cette situation. Très autoritaire avec cela, elle maintenait dans une étroite tutelle son fils, le jeune Bohémond VI.
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Appel de Bohémond VI à Louis IX
Or Bohémond (il avait quinze ans en 1252) était un adolescent remarquablement doué, le plus intelligent à coup sûr de sa dynastie (il le prouvera en sachant conclure et utiliser l'alliance mongole), énergique et ayant, au milieu de tous ces créoles quelque peu décadents, le goût de l'action. Il profita d'une visite que sa mère et lui firent à Louis IX à Jaffa (21), pour mettre fin à cette situation. Le roi de France apprécia la valeur du jeune homme et l'arma chevalier de sa main. « Li roys, note Joinville, (lui) fist grant honnour et le fist chevalier moût honorablement. Ses aages n'estoit pas de plus que seize ans, mais onques si saige enfant ne vi. » Une fois chevalier, il s'ouvrit au roi du péril que l'indifférence de sa mère faisait courir à Antioche et réclama le droit d'aller sauver la ville. « Sire, lui fait dire Joinville, il est bien voirs (vrai) que ma mère me doit encore tenir quatre ans en sa mainbournie (tutelle), mais, pour ce, n'est il pas drois que elle doive lessier ma terre perdre ne décheoir, et ces choses dis-je, sire, pour ce que la cité d'Antioche se pert entre ses mains. Si vous pri, sire, que vous li (la) priez que elle me baille de l'argent par quoy je puisse aler secourre ma gent qui là sont, et (les) aidier. »
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Bohémond VI, chevalier aux armes de France.
Redressement de la principauté d'Antioche
Louis IX fut visiblement ému et conquis par le sérieux et la précoce vaillance de l'adolescent. Il amena Lucienne à faire droit aux demandes de son fils. Tandis qu'elle continua à résider à Tripoli, Bohémond VI, muni d'un trésor de guerre suffisant, se rendit à Antioche qu'il mit en état de défense. Du reste il n'oublia jamais ce qu'il devait à Louis IX : « par le gréi dou roy, il escartela ses armes, qui sont vermeilles, aus armes de France, pour ce que li roys l'avoit fait chevalier » (Joinville).

Ajoutons que le pape Innocent IV ratifia pleinement la décision de Louis IX. Le 7 novembre 1252 nous le voyons écrire au patriarche latin d'Antioche, le dominicain Elie, ainsi qu'à l'évêque de Tripoli, le dominicain Guillaume, « pour leur prescrire de prêter aide au jeune Bohémond VI, qui venait d'être émancipé à la demande du roi de France et de veiller à ce qu'il fût investi du pouvoir à Antioche et à Tripoli, mais aussi à ce que le douaire de la princesse Lucienne de Segni fût régulièrement payé (Rey). »
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Louis IX réconcilie les Arméniens et la principauté d'Antioche.
Constitution d'un bloc franco-arménien
Louis IX avait rendu un autre service majeur à la principauté d'Antioche en la réconciliant avec les Arméniens. On a vu que pendant presque tout le règne de Bohémond V (1233-1251) la Cour d'Antioche avait été brouillée à mort avec la Cour d'Arménie à la suite du meurtre de Philippe d'Antioche par les Arméniens. Cette longue hostilité, qui faisait le jeu des seuls Musulmans, avait grandement nui aux deux états chrétiens. Dès 1248, à son arrivée en Chypre, Louis IX y mit fin en réconciliant le prince d'Antioche Bohémond V et le roi d'Arménie Héthoum Ier Selon le mot du P Tournebize, le roi de France, ce jour-là, avait bien mérité de l'Arménie comme de la Principauté d'Antioche. Le jeune Bohémond VI, une fois au pouvoir, entra pleinement dans les vues de son protecteur. Aussitôt installé à Antioche, il accentua le rapprochement avec Héthoum Ier, si bien qu'en 1254 Bohémond VI épousa Sibylle fille de Héthoum.

L'ancienne rivalité – et il convient de reporter à Louis IX le mérite initial de ce nouveau cours – fit dès lors place à une étroite alliance politique et militaire entre le royaume arménien de Cilicie et la principauté franque du bas Oronte. Il n'est pas de service que, depuis, le grand monarque arménien n'ait rendu à son gendre. La Cour d'Antioche était toujours en litige avec les chevaliers de l'Hôpital, notamment pour la possession du château de Maraclée. En avril 1256 un premier accord fut conclu entre Bohémond VI et le grand maître Guillaume de Châteauneuf. En avril 1259 l'initiative du roi Héthoum amena une réconciliation complète entre Bohémond VI et le nouveau grand maître Hugues Revel, le prince d'Antioche ayant accepté de restituer à l'Ordre toutes les terres usurpées depuis Bohémond IV (22).

Cette même année 1259, Héthoum Ier interviendra encore entre Bohémond VI et ses vassaux révoltés du comté de Tripoli pour amener leur soumission et une pacification générale. Le roi d'Arménie aidera même son gendre à se débarrasser de la menace de grécisation d'Antioche en éloignant de la ville le patriarche grec Euthyme (vers 1263) (Idem 22).

Cette intime alliance entre les Cours d'Antioche et de Sis, la constitution de ce bloc franco-arménien sur le golfe d'Alexandrette, c'était l'obstacle le plus sérieux qu'on pût dresser contre l'Islam. Et c'était l'oeuvre propre et durable de Louis IX.
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La politique du roi de France dans la Montagne.
Entente de Louis IX avec les Ismaéliens
Louis IX ne se contentait donc pas de mettre en état de défense la Syrie franque. Il jetait les bases d'une vaste politique asiatique, comportant tout un système d'alliances avec le shiisme ismaélien comme avec les Mongols, alliances destinées à contre-balancer l'accord des Mameluks d'Egypte avec les derniers Ayyûbides de Syrie.

En apprenant l'arrivée du roi de France à Saint-Jean-d'Acre, le chef des Ismaéliens du Jebel Nosaîri, le Shaikh al-Jabal ou Vieux de la Montagne, comme traduisaient les Francs, lui avait envoyé des fida'is qui cherchèrent tout d'abord à l'impressionner en lui laissant entrevoir les sinistres symboles dont leurs suivants étaient porteurs les couteaux de l'assassinat et le linceul (23). Le texte de Joinville montre que les Ismaéliens essayèrent aussi de profiter de l'affaiblissement des Francs après le désastre d'Egypte pour obtenir de Louis IX un tribut de sauvegarde, analogue aux tributs que nombre de princes musulmans ou chrétiens leur payaient déjà, ou tout au moins la suppression de la redevance que le Temple et l'Hôpital prélevaient sur certaines terres ismaéliennes. Mais si les Ismaéliens tenaient les dynasties régnantes par la menace du régicide, les Ordres militaires échappaient à cette terreur. « Li Viex de la Montaingne n'i puet riens gaaignier, se il fesoit tuer le maistro dou Temple ou de l'Ospital, car il savoit bien que, se il en feist un tuer, l'en y remeist tantost (aussitôt) un autre aussi bon (Joinville). Du reste les Hospitaliers et les Templiers surveillaient étroitement la Montagne ismaélienne, les premiers par leur Krak (Qal'at al-Hosn) et Marqab, les seconds par Safita, si bien que, comme on l'a vu, les Ismaéliens, qui rançonnaient la vie de tant de princes, payaient eux-mêmes, pour la sécurité de leurs communications, une redevance aux deux Ordres. Aussi fut-ce entouré des deux Grands Maîtres – Renaud de Vichier pour le Temple et Guillaume de Châteauneuf pour l'Hôpital – que Louis IX accorda leur seconde audience aux ambassadeurs ismaéliens. Les deux grands maitres menacèrent les Ismaéliens de représailles si ceux-ci ne renonçaient sur-le-champ à leurs prétentions (Joinville).

Les Ismaéliens n'insistèrent pas. Tout au contraire, la nouvelle ambassade que, quinze jours plus tard, ils envoyèrent à Louis IX manifesta le plus grand désir d'entente. Il est évident que, devant la situation nouvelle créée dans l'Islam par la révolution mamelouke, la secte ismaélienne tenait à se ménager l'amitié des Francs. Le « Vieux de la Montagne » envoya à Louis IX « sa chemise et son anneau, » avec divers cadeaux et curiosités, un éléphant et une girafe en cristal, un jeu d'échecs, de cristal et d'ambre. Louis IX répondit par d'autres cadeaux, « grânt foison de joiaus, escarlates, coupes d'or et frains d'argent. » C'était une véritable alliance qui se nouait. Louis IX la scella en envoyant aux Ismaéliens, en leurs châteaux du Jebel Nosairi, une ambassade dont fit partie, comme interprète, le dominicain Yves le Breton, qui connaissait bien l'arabe.

Yves le Breton fut frappé de l'opposition absolue entre le shiisme extrémiste de la secte et l'islamisme officiel. « Yve le Breton, nous confesse Joinville, trouva que li Viex de la Montaingne ne créoit pas en Mahommet, ainçois creoit en la loy de Haali. » L'antagonisme du Sunnisme et du Shiisme est fortement souligné par notre chroniqueur « Tuit cil qui croient en la loy (de) Haali dient que cil qui croient en la loy (de) Mahommet sont mescreant, et aussi tuit cil qui croient en la loy (de) Mahommet dient que tuit cil qui croient en la loy (de) Haali sont mescreant. » Joinville, parlant toujours d'après Yves le Breton, mentionne ensuite chez les Ismaéliens la croyance à la métempsycose, avec réincarnations particulièrement heureuses pour les fidâ'is morts en exécutant les ordres donnés par leur sheikh. « Quant un hom se fait tuer pour le commandement (de) son signour, l'ame de li en va en plus aisié cors qu'elle n'estoit devant. » Puis une allusion non moins intéressante au syncrétisme philosophique et religieux qui était à la base des croyances ismaéliennes. Yves le Breton ne fut pas médiocrement étonné de découvrir dans la bibliothèque du « Vieux de la Montagne » un soi-disant discours du Christ à saint Pierre, plus surpris encore lorsque le sheikh lui expliqua que, dans la doctrine ismaélienne, saint Pierre était une réincarnation d'Abel, de Noé et d'Abraham (Joinville).
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Louis IX et l'alliance mongols.
Les Mongols et le monde latin au moment de la Croisade de Louis IX
Plus intéressante encore est la politique de Louis IX envers les Mongols.
A l'époque de la croisade de Louis IX, l'empire mongol était en pleine expansion. Sous le règne du grand-khan Guyuk, petit-fils de Gengis-khan – août 1246-avril 1248 –, les armées mongoles tenaient la Chine du Nord, les deux Turkestans, l'Iran, la Géorgie et la Russie méridionale. Depuis qu'en juin 1243 leur général Baiju avait écrasé au Kôzâdâgh près d'Erzinjan l'armée du sultan Kai Khosrau II, l'Anatolie Saljûqide – le sultanat de Rûm ou de Qoniya – leur payait humblement tribut (24). Baiju, qui avait installé ses campements dans les prairies du Moghân et du Shirwân, sur l'Araxe inférieur, entre la Transcaucasie et l'Adharbaijân persan, commandait en maître aux Saljûqides d'Anatolie comme aux derniers atabegs de la Perse et aux rois géorgiens. Quant au roi d'Arménie, Héthoum Ier, il sut, en acceptant spontanément la suzeraineté mongole, transformer avec beaucoup d'adresse les terribles Tartares en protecteurs et en amis de son royaume cilicien.

Remarque intéressante pour l'histoire des Croisades : le grand-khan Guyuk qui, de Pékin à Tauris, régnait sur cet immense empire, bien que fort éclectique, comme tous les Mongols, en matière religieuse, se montrait particulièrement favorable au christianisme nestorien. Ses deux principaux ministres, son ancien précepteur Qadaq et son chancelier Chinqai étaient des adeptes de l'église nestorienne qui, on le sait, avait, depuis le septième siècle de notre ère, fait tant de prosélytes parmi les tribus turco-mongoles du Gobi (25). Cependant quelles que fussent les sympathies chrétiennes de Guyuk, il ne concevait les rapports avec les états de l'Occident que sous la forme d'une vassalisation de ceux-ci, comme le prouve sa réponse à l'ambassade de Plan Carpin. Le franciscain Jean du Plan Carpin, envoyé du pape Innocent IV et parti de Lyon le 16 avril 1245, s'était rendu par la Russie au pays mongol et « avait atteint le 22 juillet 1246 le campement impérial de Sira Ordo, situé à une demi-journée de Karakorum où il resta jusqu'au 13 novembre » (26). La réponse de Guyuk, retrouvée par M. Pelliot dans les archives du Vatican et datée des 3-11 novembre 1246, invite le pape et les princes de l'Occident à reconnaître, préalablement à toute négociation, la suzeraineté mongole (Idem 26). En même temps, Innocent IV avait envoyé, au général mongol Baiju, commandant de l'armée campée en Transcaucasie, un autre ambassadeur, le dominicain Ascelin de Lombardie qui joignit Baiju le 24 mai 1247. Malgré les rapports personnellement assez désagréables qu'Ascelin eut avec Baiju, le général mongol peut avoir envisagé une coopération avec Louis IX – dont la Croisade était dès ce moment annoncée – contre les Ayyûbides de Syrie. « L'idée d'une coopération entre Francs et Mongols contre les Musulmans, née sans doute parmi les chrétiens [nestoriens] de Mésopotamie et d'Asie Centrale, était vraisemblablement dans l'air autour de Baiju (Pelliot) » Quand Ascelin quitta le campement mongol de Transcaucasie pour retourner auprès du pape, le 25 juillet 1247, il ramenait avec lui deux envoyés « mongols, » Aïbâg et Sargis, dont le second était à coup sûr un chrétien nestorien (Pelliot). Le 22 novembre 1248, Innocent IV congédia Aïbâg et Sargis en leur remettant pour Baiju une réponse dans laquelle il déplorait les retards apportés à une entente générale des Mongols et de la Chrétienté.
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Le chef mongol Aljigidâi et Louis IX
Cette entente, Louis IX, dès son arrivée au Levant, en reprit le projet. Le roi de France venait de débarquer en Chypre d'où il préparait l'expédition d'Egypte, lorsque, le 20 décembre 1248, il reçut à Nicosie la visite de deux nestoriens de Mossoul, David et Marc, qui se disaient envoyés par le dignitaire mongol Aljigidâi, commissaire du grand-khan dans la Transcaucasie et la Perse. L'authenticité de cette ambassade avait été mise en doute. M. Pelliot, à la suite d'une critique serrée des textes, lui a restitué son importance historique. Il s'agissait pour le général mongol de préparer une coopération militaire franco-mongole contre les Ayyûbides et contre le khalifat de Baghdâd. Il semble même que le grand-khan Guyuk avait, de Mongolie, « lancé Aljigidâi vers l'Ouest, avec l'intention de le rejoindre par la suite. » « Il est bien probable qu'Aljigidâi méditait déjà en 1248 cette attaque du califat de Bagdad que Hulagu devait mener à bien quelques années plus tard. Pour ce faire, une diversion franque sur l'Egypte empêcherait le sultan du Caire de venir en aide au calife (Pelliot). »
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Envoi d'André de Longjumeau à la cour mongole
Aux propositions du dignitaire mongol Louis IX répondit par l'envoi d'ambassadeurs adressés d'abord à Aljigidâi lui-même, mais dont certains avaient mission de pousser jusque chez le grand-khan, en Mongolie. C'étaient les trois dominicains André de Longjumeau, son, frère Guy ou Guillaume (tous deux parlant l'arabe) et Jean de Carcassonne, plus maître Jean Goderiche, un clerc de Poissy qui doit être le chantre de Chartres Robert, Herbert le Sommelier et Gilbert de Sens (Pelliot). Parmi les présents royaux qu'ils emportaient figurait une tente-chapelle d'écarlate confectionnée à la demande même des envoyés mongols (Pelliot). Cette ambassade quitta Nicosie en Chypre le 27 janvier 1249 Elle passa par Antioche, la région de Mossoul, et atteignit, sans doute vers l'Adharbaijân, le camp d'Aljigidâi. Celui-ci envoya les ambassadeurs à la cour du grand-khan, en Mongolie, par la rive sud de la Caspienne et le Turkestan. Mais, dans l'intervalle, le grand-khan Guyuk était mort (entre le 27 mars et le 24 avril 1248) Le pouvoir, quand les ambassadeurs arrivèrent, était détenu par sa veuve, la régente Oghul Qaïmish, qui les reçut dans sa résidence de la vallée de l'Emil, dans la Mongolie occidentale, au Tarbagataï (Pelliot) M; Pelliot a établi que, contrairement à l'opinion courante, Oghul Qaïmish fut loin de faire un mauvais accueil à André de Longjumeau et aux autres envoyés de Louis IX. Elle se contenta de considérer leurs présents comme un tribut et le roi de France comme un vassal, attitude d'ailleurs normale et conforme au protocole mongol et qu'accompagnait l'envoi de présents. Il n'en est pas moins vrai que lorsque, vers avril 1251, André de Longjumeau et ses compagnons, enfin de retour, rejoignirent Louis IX à Césarée et lui firent part de la réponse de la régente Oghul Qaïmish, le roi de France, choqué des sommations d'hommage que cette réponse paraissait contenir, se repentit fort, dit Joinville, d'avoir envoyé son ambassade.

De fait, et indépendamment de ce qu'avaient de désagréable pour le roi de France, « empereur en son royaume, » les prétentions de suzeraineté des protocoles mongols, il y avait loin des offres d'alliance et de collaboration militaire transmis par les envoyés nestorièns d'Aljigidâi au message vague et inefficace de la régente Oghul Qaïmish. Louis IX put à bon droit – et la postérité après lui – se demander si les ambassadeurs nestorièns de 1248 n'avaient pas été des imposteurs. Ce qu'il ne pouvait savoir, c'est qu'au moment où la régente reçut André de Longjumeau, elle était mise dans l'impossibilité de tenter aucune action extérieure contre les Musulmans d'Iraq ou de Syrie, son autorité étant battue en brèche à l'intérieur par l'hostilité d'une partie de la famille gengiskhanide qui ne devait d'ailleurs pas tarder à la chasser du pouvoir (juin-juillet 1251), puis à la faire périr (mai-juillet 1252).
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Louis IX et le grand-khan Mongka. Ambassade de Rubrouck
On ne doit savoir que plus de gré à Louis IX de son obstination à ne pas se laisser décourager par les résultats, en apparence négatifs, de cette première ambassade. Si la réponse de la régente Oghul Qaïmish restait décevante, la puissance mongole était un facteur trop décisif en Asie pour qu'on n'essayât pas, une fois encore, de se la concilier

Louis IX avait entendu parler des dispositions, particulièrement favorables au christianisme, du prince Sartaq, fils du khan mongol Batu, khan de la Russie méridionale. Il décida de lui envoyer le cordelier Guillaume de Rubrouck. Rubrouck, qu'accompagnait un autre franciscain, Barthélémy de Crémone, dut quitter la Palestine au début de 1253 (Pelliot). Il se rendit à Constantinople, s'y embarqua (7 mai 1253) et arriva le 21 mai à Soldaia (Soudak), en Crimée. Voyageant en chariot à travers la Russie méridionale, il atteignit le 31 juillet le camp de Sartaq, à trois journées en deçà de la Volga. Bien que Sartaq fût entouré de chrétiens nestorièns (il y avait même auprès de lui, comme interprète, un Templier de Chypre), il se déclara personnellement incompétent pour traiter avec Rubrouck et envoya celui-ci à son père, le khan Batu, dont l'ordu ou campement se trouvait sur la rive orientale de la Volga. L'accueil de Batu fut d'ailleurs courtois. Dans sa relation à Louis IX, Rubrouck insiste sur l'intérêt que les Mongols prenaient aux Croisades « Il (Batu) me dit encore qu'il avait entendu que Votre Majesté était sortie de son pays avec une armée pour faire la guerre. » Finalement Batu envoya Rubrouck et ses compagnons au khan suprême Mongka, qui avait renversé et remplacé la régente Oghul Qaïmish à la tête de l'empire mongol.

De la basse Volga, Rubrouck partit donc vers l'Est. Il passa au nord de la mer d'Aral, traversa la région de Talas (Aulié-Ata), de Tokmak, de Qayâlîgh (la Gailac de Rubrouck) et la vallée de l'Ili, dans l'ancien pays uigur Puis, par l'Emil et l'ancien pays naïman de l'Altaï, il arriva le 27 décembre 1253 au campement du grand-khan Mongka, situé à quelques journées au sud de Qaraqorum. Le 4 janvier 1254, l'envoyé de Louis IX fut reçu en audience par Mongka. L'attitude de celui-ci fut nettement bienveillante. Comme tous les premiers Gengiskhanides, il protégeait au même titre le chamanisme, le bouddhisme, l'islam et le christianisme son ordu était pleine de prêtres nestoriens de race turque qui officiaient en sa présence. Rubrouck trouva d'ailleurs à la cour mongole de nombreux représentants du monde chrétien des ambassadeurs de l'empereur grec de Nicée, Jean III Vatatzès, un chrétien de Damas, de rite syriaque, venu comme ambassadeur du malik ayyûbide de Transjordanie, un moine arménien nommé Serge venu de Palestine et qui rendit à notre Franciscain plusieurs services, même une Lorraine de Metz nommée Pâquette, mariée à un Russe et entrée au service d'une des épouses nestoriennes du grand-khan, enfin un orfèvre parisien nommé Guillaume Boucher dont le frère était encore établi « sur le Grand Pont, à Paris, » et qui était devenu lui-même un des artistes préférés de Mongka.

Avant Pâques 1254, Rubrouck suivit la Cour mongole à Qaraqorum., où il fit son entrée le 5 avril, « Nous allâmes à l'église [nestorienne], et les Nestoriens, sachant notre venue, vinrent au-devant de nous en procession, et, étant entrés dans l'église, nous les trouvâmes prêts à célébrer la messe. » Rubrouck fut reçu et fêté chez l'orfèvre Guillaume Boucher, qui avait épousé une comane de Hongrie laquelle « parlait bon français et coman » Rubrouck rencontra à Qaraqorum, en plus de la masse des nestoriens turco-mongols, « un grand nombre de chrétiens de toutes nations, hongrois, alains, russes, géorgiens et arméniens » auxquels il distribua les sacrements pour la fête de Pâques. « Guillaume l'orfèvre, qui avait quelque connaissance des bonnes lettres, faisait fonction de clerc en l'église. Il avait fait faire aussi une image de la Vierge en sculpture à la façon de France, et à l'entour toute l'histoire de l'évangile bien et artistement gravée. La veille de Pâques plus de soixante personnes furent baptisées en très bel ordre et cérémonie. »

Rubrouck resta cinq mois à la Cour de Mongka. Il eut personnellement l'occasion de constater le respect de ce prince pour le christianisme. « Le moine et moi allâmes à sa rencontre avec le crucifix et lui, se ressouvenant de nous pour être venu quelquefois à notre oratoire, nous tendit la main en faisant le signe de la croix à la façon de nos évêques. » Le 30 mai 1254, Mongka présida même une controverse philosophique et religieuse entre docteurs chrétiens, musulmans et bouddhistes. La discussion porta sur la transcendance de Dieu et l'origine du mal. Rubrouck fut le héros de la journée ; prenant la parole au nom des doctrines théistes, il confondit l'athéisme et le polythéisme bouddhiques et entraîna l'approbation des musulmans comme des nestoriens.
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Réponse du grand-khan Mongka à Louis IX
Toutefois, il en allait autrement en politique étrangère. Là, Mongka considérait que les puissances musulmanes étaient ses principales ennemies. C'est ainsi qu'en dépit des ambassades du khalife de Baghdâd, du sultan de Delhi et du sultan Saljûqide de Qonya qui se pressaient à sa Cour, le grand-khan se préparait à envoyer son frère cadet Hulagu en Perse et en Iraq, pour détruire la puissance des Assassins et celle du khalifat, comme Rubrouck en apprit la nouvelle à Qaraqorum. La lettre que Mongka remit à Rubrouck pour Louis IX put paraître insolente et inadmissible à la Cour de France, car elle débutait par les prétentions de suzeraineté oecuménique habituelles à la diplomatie mongole. Sous ces clauses de style en quelque sorte protocolaires, qui transformaient le roi de France en un vassal dont le grand-khan exigeait l'hommage, Mongka n'en proposait pas moins un échange d'ambassades officielles. S'il n'allait pas plus loin, s'il ne parlait pas d'une action commune contre les communs ennemis de la Chrétienté et de l'empire mongol, les Musulmans de Baghdâd et de Syrie, c'est que Rubrouck, limitant sa tâche à celle d'un informateur et d'un missionnaire, s'était refusé à aborder le problème politique. Ajoutons du reste que Rubrouck terminait le compte rendu de sa mission en demandant l'envoi en Mongolie d'ambassadeurs véritables.

Rubrouck, porteur des lettres du grand-khan, quitta Qaraqorum le 18 août 1254. Il revint chez le khan de Russie Batu (16 septembre), y visita la nouvelle capitale de ce prince, Saraï sur la basse Volga, traversa la Caucasie par le pas de Derbend (17 novembre) et la région du Moghan où le général mongol Baiju lui fit bon accueil. L'intrépide franciscain traversa encore la grande Arménie jusqu'à Erzinjan, puis le sultanat Saljûqide d'Anatolie, qui n'était plus qu'un protectorat mongol (il en visita paisiblement les capitales, Sîwâs et Qonya) Il atteignit ainsi le royaume cilicien de Petite Arménie d'où il s'embarqua à Laias (Lajazzo) pour Chypre (mi-juin 1255), d'où il regagna Antioche (29 juin), Tripoli (août) et Acre. A ce, moment, Louis IX n'était plus en Syrie, sa mère, la régente Blanche de Castille étant morte, il avait dû retourner en France. Le roi s'était embarqué à Acre le 25 avril 1254 et avait débarqué à Hyères le 17 juillet. Rubrouck lui envoya le compte rendu de sa mission avec la lettre du grand-khan Mongka.
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Vers une croisade mongole
Il n'est pas douteux que la forme impérative de la réponse du grand-khan, la hautaine suzeraineté que ses protocoles prétendaient imposer aux Francs préalablement à la conclusion de tout accord politique et militaire n'étaient guère faites pour faciliter la suite des négociations. Toutefois il est permis de se demander si Rubrouck avait bien compris sa mission. Voyageur intrépide certes, et plein d'intelligence (sa relation géographique est une merveille de sagacité), mais politique sans initiative, uniquement préoccupé de ne pas donner prise, en ce qui concerne le roi de France, aux prétentions de suzeraineté universelle de la Cour mongole, Rubrouck avait volontairement réduit son rôle à celui d'un observateur et refusé constamment d'être traité en ambassadeur proprement dit. Il avait appris sans réagir que le grand-khan Mongka venait de décider une grande expédition mongole en Perse et en Iraq, expédition confiée à son frère cadet Hulagu et qui avait pour but de tout soumettre « depuis l'Amû-daryâ jusqu'à l'Egypte » et singulièrement de détruire le khalifat abbâside de Baghdâd. Une telle expédition prenant l'Islam à revers, c'était pour les Francs de Syrie la possibilité de respirer, de recouvrer Jérusalem, la revanche. On devait bien le voir, quand l'opération, annoncée à Rubrouck au quartier général même des armées mongoles et décidée par Mongka dès 1252, se réalisa en 1258-1260 (27). Ce qui se préparait à Qaraqorum tandis qu'y séjournait Rubrouck, ce n'était rien de moins qu'une grande croisade mongole, une croisade nestorienne destinée à jeter contre l'Islam Iraqi, syrien et égyptien tous les nomades de la Haute Asie, depuis la Chine jusqu'à la Caspienne. Quelle que fût leur rudesse, quelle que fût l'insolence de leurs prétentions à la suzeraineté universelle, les Mongols se présentaient pour l'Orient latin comme des alliés naturels et des sauveurs providentiels. Il est douloureux que l'envoyé de Louis IX, par ailleurs observateur si perspicace des moeurs et de la psychologie tartares n'ait rien compris à ces formidables événements...
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Voyage du connétable arménien Sempad à la Cour mongole
Ce que Rubrouck ne discerna point, le roi d'Arménie (Cilicie) Héthoum Ier le devina d'emblée (28). Cet habile monarque qui avait compris toute l'importance de l'intervention des Mongols dans la lutte de la Croix et du Croissant, avait franchement accepté leur protectorat pour bénéficier de leur protection. Dès 1247, il avait envoyé en Mongolie son frère le connétable Sempad, le même qui devait nous laisser la célèbre chronique (29). Sempad fut reçu à la cour du grand-khan Guyuk qui l'accueillit avec bienveillance et lui remit un diplôme assurant le roi Héthoum de sa protection et de son amitié. Nous possédons la lettre qu'au cours de ce voyage, le 7 février 1248, le prince arménien écrivit de Samarkand à son beau-frère le roi de Chypre Henri Ier (30), Sempad y montre l'importance du facteur nestorien à la cour et dans l'empire mongols « Nous avons trouvé moult de crestiens dispers et espandus par la terre d'Orient et moult de églizes hautes et bêles. Li crestien d'Orient sont venu au roi Cham (khan) des Tartarins qui maintenant règne (Guyuk), lesquels il a reçu à grant honneur et leur a donné franchize et fait crier partout que nulz ne soit si hardis qui les courouce, ne de fait ne de paroles » (31).
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Voyage du roi d'Arménie Héthoum Ier à la cour mongole.
L'alliance arméno-mongole
En 1254 Héthoum Ier sentit la nécessité de se rendre lui-même à la cour mongole où Mongka avait succédé comme grand-khan à Guyuk. Le monarque arménien se dirigea d'abord vers le camp de Baiju, commandant de l'armée mongole de l'ouest, dans les plaines de l'Araxe et du Moghân. Il franchit ensuite le Caucase par le pas de Derbend, alla sur la basse Volga saluer Batu, khan de la Russie méridionale, et Sartaq, fils de Batu, qui était, semble-t-il, nestorien. Puis, reprenant l'itinéraire qu'avait suivi quelques mois auparavant Rubrouck, à travers l'Altaï, il parvint à la cour de Mongka près de Qaraqorum où il fut reçu en audience solennelle le 13 septembre 1254 par le grand-khan en personne « siégeant dans la splendeur de sa gloire. »

L'empereur mongol fit le meilleur accueil à son fidèle vassal. « Il lui remit un diplôme revêtu de son sceau et portant défense absolue de rien entreprendre contre la personne ou les états du monarque arménien. Il lui donna aussi un diplôme affranchissant partout les églises » (32).

Le moine Hayton, en « la Flor des Estoires de la terre d'Orient, » confirme de son côté que le grand-khan Mongka manifestait beaucoup de sympathie pour le christianisme (la confession nestorienne d'une partie de son entourage explique ce détail), et que, sur la prière du monarque cilicien, il octroya des privilèges et sauvegardes aux églises et aux clercs, qu'il prit l'état et le peuple arméniens sous sa protection, ajoutant – assertion d'une importance capitale – qu'il allait envoyer en Asie Occidentale son frère Hulagu pour prendre Baghdâd, détruire le khalifat, « son mortel ennemi, » et rendre la Terre Sainte aux chrétiens. Tout le passage serait à citer : « L'empereor (Mongka) le resceut mult bénignement et cortoisement (et lui fist) tantes de grâces et honours qe homes en parle jesqe au jour de hui. Après ce que le roy d'Ermenie ot séjorné aucuns jors, il fist ses peticions à l'empereor des Tartares. Requist que perpétuel pais e amor feust fermé entre les Tartars e les Crestiens, Après requist que en toutes les terres que les Tartars avoient conquises e que ils aquerroient, les églises des Crestiens et les prestres e les cliers et les persones religioses feussent frans et délivrés de tôt servaige. Après requist le roi que pleut à Mango Can doner aide e conseil à délivrer la Terre Sainte des mains des Sarrazins, e rendre celé as Crestiens. Après requist que deûst doner commandement as Tartars qui estoient en la Turquie que deûssent aler à destruire la cité de Baldach (Baghdâd) et le chalif qui estoit chalif e ensegneors de la fause loi de Mahomet. Après requist privileige e commandement de poer aver aide de ceaus Tartars qui seroient plus près du roiaume d'Ermenie, quant il les requerroit. »
« Quant Mango Can ot entendues les requestes du roy d'Ermenie, il fist venir le roy d'Ermenie en sa présence et devant ses barons et toute sa cort, respondit et dist : « Por ce que li rois d'Ermenie, de tant de longues terres est venuz à nostre empire de sa bone volenté, digne chose est que nous faceons acomplir totes ses proières. Nous volons que pais e perpétuel amistié soit entre les Crestiens et les Tartars, mes nous volons que soiez plege que les Crestiens tenront bone pais et loial amistié vers nous, si corne nos ferons vers eaus. E volons que totes les églises des Crestiens et les clers, de queque condicion qu'ils soient, séculers ou religieus, soient frans et délivrés de tout servage e soient gardez e sauvés sans moleste, en persone e en avoir. Sur le faict de la Terre Sainte, dirons que nous irons volentiers en persone. Mes por ce que nous avons molt à faire en ces parties, nous commanderons à nostre frère Haloon (Hulagu), que il deige aler e acomplir ceste bésoigne e délivrer la Terre Sainte du pouer des Sarazins e rendre la als Crestiens.. E il ira à prendre la cité de Baldach (Baghdâd) et destruire le calif come nostre mortel enemi. Du priveleige que le roy d'Ermenie requiert sur ce fait d'avoir aide des Tartars, nous le confermerons. E des terres que le roy d'Ermenie requiert que li soient rendues, nous l'otroions volentiers et commanderons à nostre frère Haloon, que li doie (faire) rendre toutes les terres qui furent de sa seignorie, et li donons toutes celes qu'il porra conquerre contre les Sarrazins » (33).
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Les Mongols jettent leur épée dans la balance.
Déclenchement de la « croisade jaune »
Même en faisant la part de l'exagération dans ces prédictions après coup et en ce qui concerne le rôle du facteur arménien dans l'expédition qui consomma la ruine de Baghdâd, il est difficile de ne pas voir là les bases d'une alliance mongolo-chrétienne ferme et précise. Remarquons d'ailleurs la restriction du grand-khan qui, aux propositions du roi d'Arménie sollicitant cette alliance comme mandataire de l'Orient chrétien tout entier, répond qu'elle reste subordonnée à l'adhésion de tous les autres princes chrétiens, lisez des Latins eux-mêmes. Pourquoi les barons de Syrie n'eurent-ils pas assez de clairvoyance pour suivre l'exemple de l'habile Arménien ? Ce qui s'offrait pour eux à Qaraqorum, c'était le salut, l'affermissement définitif de la Syrie franque !

Si Héthoum n'avait pouvoir de traiter fermement qu'en ce qui concernait son royaume cilicien, il ne s'en était pas moins conduit en bon ambassadeur de la chrétienté. Muni des assurances que lui avait prodiguées le grand-khan, il quitta Qaraqorum le 1er novembre 1254. Il passa cette fois par Beshbâligh (Gutshen), Almâligh (Kulja), l'Amû-daryâ et la Perse, et fut de retour en Cilicie en juillet 1255. L'étroite alliance qu'il avait contractée avec les Mongols et qui ne devait plus se dissoudre allait assurer la sauvegarde du royaume arménien de Cilicie pendant près de trois quarts de siècle. Et la Croisade mongole dont Mongka lui avait annoncé la formation, la grande expédition de Hulagu vers l'Asie Occidentale allait se mettre en branle un an après, détruire le khalifat de Baghdâd (février 1258), emporter d'un élan Alep et Damas et pousser sa marche victorieuse jusqu'aux portes de l'Egypte (1260).
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Le sourire du destin et la carence des institutions
Ces événements prodigieux qui allaient changer la face de l'Orient prouvent que lorsque, à deux reprises, Louis IX avait cherché à entrer en rapports personnels avec le grand-khan, il avait, malgré l'insuffisance de son information, discerné l'importance de l'intervention mongole et le rôle que ce facteur nouveau pouvait jouer dans la défense de l'Orient latin. Le voyage et le succès du roi Héthoum montrent quels résultats heureux de telles négociations pouvaient entraîner pour la Chrétienté, l'envoi, pour gouverner la Perse et, en cas de succès, la Syrie musulmane, d'une famille de cadets gengis-khanides à moitié nestorienne, comme ce fut le cas pour Hulagu et les siens, constituait une révolution d'une importance mondiale qui pouvait renverser au profit des Latins l'équilibre des forces au Levant.

Cette occasion unique, ce sourire du destin aux colonies franques, nul doute que les grands rois de Jérusalem du douzième siècle si appliqués, si manoeuvriers, ne l'eussent pas laissé passer. Avec quel empressement un Baudouin III, un Amaury Ier, si à l'affût de toutes les occasions que présentaient les révolutions de l'Asie, auraient accueilli ces nouvelles aussi formidables qu'inattendues : les peuples de l'Asie centrale et septentrionale unifiés sous dès princes non seulement non-musulmans, mais encore traditionnellement sympathiques au christianisme et en partie nestoriens, ces Mongols invincibles prenant l'Islam à revers, lui enlevant la Perse, subjuguant l'Anatolie, annonçant leur résolution de détruire le khalifat de Baghdâd, le sultanat de Damas, le sultanat même d'Egypte. A la place des sultans Saljûqides et des khalifes abbâsides de naguère qui envoyaient régulièrement contre la Syrie franque de nouvelles vagues d'assaut, voici que la Perse, cette réserve de l'Islam, se trouvait à la veille de devenir un royaume bouddhique-nestorien où les chrétiens nestoriens, pendant des années, feraient la loi ! Comment ne pas imaginer tout le parti que l'ancienne dynastie franque de Jérusalem aurait tiré de ces bouleversements mondiaux qui semblaient providentiellement survenir pour sauver à la onzième heure l'Orient latin ? Mais il n'y avait plus de dynastie hiérosolymitaine, plus d'état franc, et rien, pas même la présence momentanée d'un Croisé aussi consciencieux que Louis IX, ne pouvait suppléer à cette carence des institutions.

Lire Saint-Louis et le Royaume de Jerusalem dans les Etats Latins par Joshua Prawer

Sources : René Grousset - Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem - Tome III - La Monarchie Musulmane et l'Anarchie Franque - Perrin - Pris 1991
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Notes
1. Annales de Terre Sainte, Archives de l'Orient latin, II, p. 443.

2. Il y eut trois réunions à ce sujet. Le dimanche 19 juin 1250, Louis IX réunit ses frères et les principaux seigneurs pour leur exposer la situation. Le dimanche suivant (26 juin), après leur avoir laissé une semaine pour se faire une opinion, il leur demande leur avis. Enfin le dimanche 3 juillet il leur annonce sa décision de rester en Syrie.

3. Notons du reste que Joinville parait sans illusion sur les vices des grandes cités levantines et cosmopolites qui étaient les capitales de la Syrie franque. Il en parle comme d'autres Sodomes et d'autres Gomorrhe, que la colère du ciel ne peut manquer de détruire. « Je racontais une fois au légat deux péchés qu'un mien prêtre m'avait racontés et il me répondit : « Nul ne sait, comme moi, tous les péchés déloyaux qu'on fait en Acre. C'est pourquoi il faut que Dieu les venge, en telle manière que la cité d'Acre soit lavée au sang de ses habitants ! » (Joinville, S 613). »

4. Joinville, § 436-437. Cf. Guillaume de Nangis, p. 383; Eracles, 622, 623. Surtout l'émouvante et noble lettre que Louis IX écrivit en août 1250 aux prélats et barons de France sur la prolongation de son séjour et pour leur demander de venir le rejoindre, lettre dont on trouvera le texte latin dans Duchesne, t. V, p. 428 et suivantes.

5. La famille qaîmaride était une maison kurde établie à Damas, assez puissante pour avoir réuni sous ses ordres un corps de mameluks.

6. Al-Nârir Yûsuf régnait sur Alep depuis 1236. Il posséda Alep et Damas réunies de 1250 à 1260. Cf. Zetterstéen, Al-Nàair, Encycl. de l'Islam, liv. 50 (1934), p. 923.

7. Ce fut ainsi que Jean sans Terre, traqué par ses ennemis, sauva sa couronne en déclarant l'Angleterre fief du Saint-Siège.

8. Aujourd'hui chef-lieu de canton dans la province de Sharqîya, district de Zagâzîg. Cf. Becker, al Abbâsa, Encycl. de l'Islam, I, p. 13.

9. Louis IX resta à Acre depuis son arrivée (14 mai 1250) jusqu'en mars 1251.

10. Louis IX resta à Césarée de mars 1251 à mai 1252. Sur les restes de l'enceinte relevée par lui, voir Deschamps, Le Crac des chevaliers, p. 63. Sur l'exemple donné par saint Louis au cours de ces travaux, auxquels il collabora de ses mains, cf. le Confesseur de Marguerite, p. 68.

11. Jean d'Ibelin-Jaffa est le célèbre baron juriste qui rédigea le livre des Assises de Jérusalem (mort en 1266). Cf. Du Cange-Rey, p. 348-351.

12. Joinville, § 516, 517, 561, 562; Rey, Colonies franques, p. 410.

13. Annales de Terre Sainte, Arch. Or lat., II, p. 445; Eracles, p. 440.

14. Ne pas confondre Jean d'Ibelin, sire d'Arsûf (mort en 1258), avec son cousin Jean d'Ibelin, sire de Jaffa. Voir à la fin notre généalogie des Ibelin et Du Cange-Rey, p. 224.

15. Rey, Colonies franques, p. 452.

16. Joinville, § 571. Le texte de Joinville (§ 571, 574, 575) semble prouver que le château dont il s'agit ici est bien Subaiba, comme l'indique le § 575.

17. Joinville, § 582. Le sire de Sidon était alors Julien, fils de Balian de Sidon. Il venait d'épouser, en 1252, Fémie, fille du roi d'Arménie Héthoum Ier (Evades, p. 441). – Au nombre des places fortifiées par Louis IX, il faut encore ajouter Safitha., forteresse qu'il fit agrandir du côté du midi (Van Berchem, Journal asiatique, 1902, I, p. 440).

18. Renaud de Vichier, grand maître du Temple de 1250 à sa mort en 1256. Cf. Du Cange-Rey, 887, et Rôhricht, Zusâtze zn Du Cange, 17; Trudon des Ormes, Maisons du Temple, en Orient, Rev. Or lat., 1897, p. 395.

19. Joinville rapporte un exemple analogue dont il fut lui-même le héros. Les compagnons du bon sénéchal chassaient « une beste sauvaige que l'on appelle gazel, qui est aussi com un chevreus (chevreuil). » Les chevaliers de l'Hôpital se jetèrent sur eux, les bousculèrent et leur enlevèrent leur proie. Joinville se plaignit au grand maître de l'Hôpital (c'était Guillaume de Châteauneuf); celui-ci infligea aux coupables la punition en usage de « manger sur leurs manteaux. » (Joinville, g 507-508).

20. Cf. Rey, Dignitaires de la principauté d'Antioche, R. 0. L., 1900-1901, p. 147-148. On trouve là une nouvelle preuve de la haute impartialité de la papauté entre Grecs et Latins, impartialité que Luchaire avait déjà signalée à propos d'Innocent III.

21. Delaville Le Roulx, p. 214; Tournebize, Histoire de l'Arménie, p. 212. Guillaume de Châteauneuf est attesté comme grand maître de l'Hôpital du 31 mai 1243 au 20 février 1258. Hugues Revel, du 9 octobre 1258 au 1er avril 1277.

22. Euthyme, d'abord évêque grec de Tripoli, puis patriarche d'Antioche. Cf. Assemani, Bibliolh. orient., III, p. 110; Rey, Princes d'Antioche, p. 402-403 et Dignitaires, p. 148.

23. Joinville, § 451. Le nom du maître des Assassins qui envoya une ambassade à saint Louis est probablement celui qui figure dans une inscription de Masyad publiée par Van Berchem, Epigraphie des Assassins, p. 7.

24. Cf. d'Ohsson, Histoire des Mongols, III, p. 81-83.

25. Cf. Natj, L'expansion nestorienne en Asie, Musée Guimet, Bibl. de vulg., t. 40, 1914; Pelliot, Chrétiens d'Asie centrale et d'Extrême-Orient, in T'oung pao, 1914, p. 624 et sq; Moule, Christians in China, Londres, 1930, p. 28-77

26. Pelliot, Les Mongols et la Papauté, Revue de l'Orient chrétien, 1923, p. 8.

27. Cf. d'Ohsson, Hittoire des Mongols, III, p. 134.

28. Héthoum Ier, roi d'Arménie de 1226 à 1269. Cf. Tournbbize, Histoire de l'Arménie, p. 206-214.

29. Cf. Historiens des Croisades, Documents arméniens, I, p. 605 et 651.

30. Henri Ier de Lusignan, roi de Chypre, avait épousé Stéphanie ou étiennette, soeur du roi Héthoum I » et du connétable Sempad.

31. Nangis, Vie de saint Louis, Rec. des historiens de la France, XX, 361-363. Le voyage de Sempad dura de 1247 à 1250 (Pelliot).

32. Chronique de Kirakos de Kantzag, in Journal asiatique, 1833, p. 279.

33. La Flor des Estoires d'Orient, in Doc. arméniens, II, p. 164-166.
Sources : René Grousset - Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem - Tome III - La Monarchie Musulmane et l'Anarchie Franque - Perrin - Pris 1991

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