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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

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Le royaume Franc de Jérusalem

 

René Grousset - Démantèlement préventif de Jérusalem par les Ayyûbides (René Grousset)
Quant à al-Mu-azzam, malgré son succès de Césarée, il avait si peu confiance dans la victoire finale qu'il, faisait également raser [conformément d'ailleurs aux volontés de son père] ses meilleures forteresses de Palestine, non seulement la forteresse du Thabor, mais encore Tibnîn (le Toron), Panéas, et plus tard Safed, qu'il craignait de voir tomber aux mains des Francs. Al Mu-azzam fit même procéder au démantèlement complet de Jérusalem afin que, si on ne pouvait empêcher les Francs de s'en emparer, ils la trouvassent ville ouverte et indéfendable. La destruction des murailles commença le 19 mars 1219.
« Ce fut dans la ville une terreur comparable à celle du jugement dernier ; femmes et filles, vieillards, adolescents et enfants, tous se réfugièrent à la Sakhra et dans la mosquée al-Aqsa, coupant leurs chevelures et déchirant leurs vêtements. Convaincus que les Francs allaient arriver, ces malheureux s'enfuyaient, abandonnant leurs biens et leurs effets. Ils encombraient les routes, les uns se dirigeant sur l'Egypte, les autres sur Kérak (de Moab) ou sur Damas. Des filles adultes déchiraient leurs robes pour envelopper leurs, pieds ulcérés par la marche. Un grand nombre de fugitifs moururent de faim et de soif. Tout ce que les habitants de Jérusalem possédaient fut mis au pillage. Les poètes prodiguaient leurs satires contre al-Mu-azzam et maudissaient son règne. »
La conduite d'al-Mu-azzam s'expliquait évidemment par sa conviction que bientôt les Musulmans seraient contraints de troquer Jérusalem contrôles gages occupés par les Croisés en Egypte, et que mieux valait céder une ville déserte et ruinée qu'une place forte abondamment pourvue.
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Attaque du camp chrétien de Damiette par les égyptiens (9 octobre 1218).
Vaillance de Jean de Brienne.
A Damiette en effet, Malik al-Kâmil était presque constamment malheureux. Le 9 octobre 1218, il essaya de reprendre l'offensive. Il fit passer le Nil à son armée – la cavalerie sur un pont jeté entre al-Adiliya et al-Bûra, les fantassins en barque. Cette attaque, qui faillit bien surprendre le camp chrétien, fut brisée par la vaillance personnelle de Jean de Brienne. En apprenant que l'armée musulmane était en train de passer le fleuve pour attaquer le camp chrétien, Jean confia celui-ci au connétable Eude de Montbéliard, et, prenant avec lui le maréchal du Temple Aymar de Layron avec trente cavaliers, il courut aux avant-postes. II tomba au milieu de l'infanterie musulmane en train de débarquer en nombre tel :
« Que il en fu toz esbahis » ; toute la berge du Nil en était couverte : si ces bataillons musulmans pénétraient dans le camp d'un côté tandis que leur cavalerie débouchait du pont de l'autre côté, tout était perdu. Le roi Jean et ses trente héros n'avaient plus le temps de retourner au camp donner l'alarme. Jouant le tout pour le tout, Jean de Brienne chargea en renouvelant les exploits du roi Richard : « Lors issi dou fossé et se mist es galos, et passa par mi les routes (= bataillons) des Sarrasinz à pie ; et al a tant qu'il vînt à un Sarrasin qui estoit si grant que il passoit touz les autres des espaules en à mont, et estoit armez de hauberc et de hauberjon et portoit en une moult grant et moult grosse lance un confahon dou calife bleu à un croissant d'or et à menues estoiles entor. Si tost corne li rois fu près de celui, il hurta des espérons et alonga la lance, si le féri si durement que dou grant cop li creva le cuer et l'abati tout plat. Quant il ot ce fait, il torna as autres, et cil qui o (= avec) lui estoient ne furent mie huisous (= oisifs). Quant li Sarrasin virent celui mort et l'estendart de lor calife abatu, il semirent à desconfiture et s'en fuirent vers le flun à lor vaisseauz. »

Cette tentative de contre-offensive ayyûbide est encore décrite Avec beaucoup de mouvement par l'Histoire des patriarches d'Alexandrie :
« Les Musulmans avaient décidé d'aller attaquer les Francs. Un corps de 4000 cavaliers et d'autant de fantassins se mit en marche, tandis qu'une escadre comprenant des navires incendiaires appareillait sur le fleuve. Les cavaliers s'avançaient par le sud. Ils atteignirent le fossé des Francs, mais s'aperçurent qu'il était impossible de le forcer, car derrière ce fossé se trouvaient des retranchements. Les cavaliers ne purent donc rien faire. L'infanterie s'avançait le long du fleuve, à l'est du campement des Francs. Ceux-ci la laissèrent s'emparer du front de leur camp et rétrogradèrent devant elle. Les Musulmans, enhardis par leur faiblesse et leur petit nombre, s'avancèrent jusqu'au milieu du campement, mais tout à coup les Francs fondirent sur eux du côté sud, leur coupèrent la retraite et en tuèrent le plus grand nombre. Aucun musulman ne put se sauver, à l'exception de ceux qui se jetèrent dans le fleuve, et encore ceux qui agirent ainsi se noyèrent tous, comme ce fut le cas des Syriens qui ne savaient pas nager. Quant à l'escadre musulmane qui voyait cette catastrophe, elle ne fit aucune manoeuvre et resta en panne. Le sultan ordonna à l'armée de battre en retraite et de gagner la rive de Damiette. »

A la suite de ce succès, les Francs essayèrent de s'emparer de la rive orientale du Nil, devant Damiette, mais la double tentative de l'évêque d'Acre Jacques de Vitry échoua. Ce fut alors aux Musulmans de recommencer leur attaque contre le camp chrétien de la rive occidentale, mais ils échouèrent à leur tour devant la vaillance des Francs (26 octobre 1218).
C'est ce que raconte de nouveau l'Histoire des patriarches :
« La cavalerie de la garde du corps d'al-Kâmil était passée sur la rive occidentale avec des contingents arabes. Les Francs s'avancèrent contre eux, leur infligèrent une sanglante défaite, les acculèrent au fleuve et s'emparèrent de leurs chevaux et de leurs armes. Ne purent se sauver que ceux qui se jetèrent à l'eau et qui étaient bons nageurs. Cette défaite augmenta la terreur des égyptiens et on craignait tellement les Francs qu'on n'osa plus rien entreprendre contre eux. L'hiver survenant, les choses en restèrent là. »
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ébranlement de l'empire ayyûbide à la mort du sultan al-Adil.
Avènement d'al-Kâmil. – Le complot de l'émir Ibn-Meshtû
Le sultan Malik al-Adil, on l'a vu, était mort le 31 août 1218 à Aliqîn, village au sud de Damas, d'où il expédiait des renforts en Egypte. Le vieillard – il avait soixante-seize ans – n'avait pu survivre à la nouvelle de la prise de la tour aux chaînes qui ouvrait la vallée du Nil aux Croisés. L'Hestoire d'Eracles nous dit que, désespérant de « déraciner » les Francs des rives du Delta – le souvenir de la reprise d'Acre par la Troisième Croisade le hantait –, il conseilla, en mourant, à ses fils de rétrocéder la Palestine aux Francs en échange de Damiette. Tel était aussi, on le verra, le projet personnel du roi Jean de Brienne.

Le vieux, sultan disparu, sa dynastie parut ébranlée. Nous avons vu l'impopularité que la nécessaire démolition des murailles de Jérusalem avait value à son fils cadet, le nouveau sultan de Damas, Malik al-Mu-azzam. L'aîné, Malik al-Kâmil, désormais sultan d'Egypte, jouait son trône. Sans doute, de son camp d'al-Adiliya, au sud de Damiette et sur la même rive du Nil, il restait en contact direct avec la place menacée et, s'il n'avait pu surprendre le camp chrétien situé sur l'autre rive, vers al-Bûra, il empêchait à son tour les Francs de passer le fleuve. Mais cette défensive humiliée n'avait pas tardé à le rendre impopulaire parmi ses propres officiers. Le plus puissant émir de l'armée, le Kurde Imâd al-Dîn ibn Meshtûb, émir de Naplouse, fomenta un complot militaire d'autant plus dangereux qu'il s'appuyait sur l'élément kurde, particulièrement influent dans l'empire ayyûbide. Il s'agissait de renverser al-Kâmil et de le remplacer par son jeune frère al-Fa-iz, jugé plus souple. La situation d'al-Kâmil, pris entre ce complot de caserne et l'invasion franque, était si compromise qu'il songeait à s'enfuir d'Egypte pour se réfugier au Yémen.
Ne se sentant plus en sécurité au milieu de son armée, le sultan, durant la nuit du 4 au 5 février 1219 abandonna secrètement son camp de Adiliya et partit pour Ashmûn. Au réveil ses soldats, dès qu'ils s'aperçurent de sa disparition, se dispersèrent, désertant leur camp avec tout ce qu'il renfermait de vivres et d'armes. Le plein jour arrivé, les Francs, dont les veilleurs, à leur grande surprise, ne découvraient plus d'ennemis en face d'eux, passèrent le Nil sans obstacle, prirent pied sur la rive de Damiette et pénétrèrent dans le camp abandonné où ils eurent l'étonnement de découvrir un ravitaillement considérable et un énorme butin. D'abord sur le qui-vive dans la crainte de quelque piège, ils durent se rendre à l'évidence. Joyeux alors d'une telle aubaine, ils s'installèrent dans le camp d'al-Adiliya, d'où ils purent enfin entreprendre vraiment le siège de Damiette. Jean de Brienne, avec les Français et les Pisans, prit position au sud de la ville, sur les bords du Nil; puis venaient, à l'est, les Templiers, les Hospitaliers et les Provençaux; enfin au nord de la ville, jusqu'au Nil, le légat Pelage avec les Romains, les Génois, et les autres contingents, italiens, ainsi que les Frisons, tandis que les Allemands gardaient, sur la rive occidentale, l'ancien camp latin. L'Estoire de Eracles nous parle ici des exploits de Jean d'Arcis ou d'Arcy, le chevalier au casque orné d'une plume de paon, qui terrifiait les assiégés.

L'Egypte, à la veille d'une révolution, semblait livrée à l'envahisseur, son souverain ayant perdu la tête, lorsque deux jours après la fuite de celui-ci et la dispersion de l'armée, Malik al-Mu-azzam et al-Kâmil aux abois venait d'appeler à son secours arriva enfin de Syrie.
L'arrivée du sultan de Damas et de ses troupes de renfort sauva la situation. Il rendit confiance à son frère Kâmil et intimida Ibn Mesthûb qui se laissa éliminer sans protester au cours d'une scène bouffonne. En pleine nuit, al-Mu-azzam se présenta à l'improviste devant sa tente; sans même lui laisser le temps de s'habiller, il l'obligea à monter à cheval en vêtements de repos, pour l'accompagner en promenade et l'expédia aussitôt sous bonne escorte en Syrie. Le drame de sérail prêt à éclater se résolvait en comédie.

L'armée musulmane revint alors prendre position au sud du camp chrétien de Adiliya, à Fâriskur, de sorte que les Francs eurent à faire face au nord aux défenseurs de Damiette, au sud à l'armée ayyûbide.
Grâce à ce rétablissement inattendu, Damiette, à la veille de succomber le 6 février 1219, allait tenir neuf mois encore contre tous les efforts des Croisés. Les deux sultans al-Kâmil et al-Mu-azzam adressèrent un appel général au monde musulman, notamment au khalife de Baghdâd, l'abbâside al-Nâsir, le pape de l'Islam, comme l'appelle pittoresquement Ernoult « le callife de Baudas qui apostoiles est des Sarraçins. »
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Arrivée des renforts chrétiens devant Damiette
Cependant l'armée franque, elle aussi, recevait des renforts. Vers février 1219 était arrivée une compagnie de cent chevaliers chypriotes, avec leurs sergents d'armes sous les ordres de Gautier de Césarée, connétable de Chypre. L'Histoire d'Eracles fait ensuite débarquer après Pâques 1219 tout un contingent de barons français, notamment Hugues X de Lusignan, comte de la Marche, Simon de Joinville, père de l'historien, Jean d'Arcis et son frère Guy, Erard de Chacenay, Milon de Nanteuil, évêque de Beauvais, et son frère André de Nanteuil, Jean d'Espeissis, Gautier de Nemours, chambellan de France. Beaucoup de ces barons, comme Jean d'Arcis et Gautier de Nemours, venaient de s'illustrer aux côtés de Philippe Auguste, à Bouvines. Mais pour la chronologie, il y a lieu de remarquer que l'Histoire d'Eracles place l'arrivée de ces barons peu après celle du légat Pelage et qu'il situe cette dernière vers Pâques 1219, alors que nous savons de source plus sûre que Pelage était arrivé dès septembre 1218. Par ailleurs l'Histoire d'Eracles place peu après l'arrivée des renforts français le retour en Europe du duc d'Autriche Léopold VI. Or le duc quitta Damiette entre le 29 avril et le 5 mai 1219.
Si l'arrivée des renforts français accrut la force de l'armée, elle augmenta les difficultés de ravitaillement. En fait la disette ne tarda pas à se faire sentir. Un baron syrien, Guy Ier de Gibelet, de la maison d'Embriac, rendit un grand service à l'armée, en avançant les sommes nécessaires pour faire venir du ravitaillement de Chypre.
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Propositions d al-Kâmil :
La levée du siège de Damiette contre la restitution de Jérusalem aux Francs
Bien que renforcé par l'arrivée de son frère al-Mu-azzam et des contingents damasquins, le sultan d'Egypte Malik al-Kâmil désirait obtenir la retraite des Francs, fût-ce au prix de la rétrocession de Jérusalem. D'après Eracles, on l'a vu, tel aurait été déjà le conseil d'al-Adil mourant :
« Car il convient de rendre le secondaire pour sauver le principal. »
D'après la même source, ce serait aussitôt après l'arrivée d'al-Mu-azzam auprès d'al-Kâmil, que le sultan de Damas, de qui dépendait la Palestine, aurait spontanément offert de rendre aux Francs cette dernière province pourvu qu'ils évacuassent le Delta ; sur quoi al-Kâmil aurait répondu qu'en ce cas il dédommagerait al-Mu-azzam de son sacrifice en lui donnant la Haute-Egypte (Saïd). De fait, toujours d'après l'Eracles, les deux sultans envoyèrent peu après au roi Jean de Brienne et au légat Pelage un messager demandant que des ambassadeurs francs vinssent s'aboucher avec eux en vue des conditions de paix. On désigna à cet effet Amelin de Riorte, chevalier angevin, et Guillaume de Gibelet qui, avec un drogman nommé Mostar se rendirent au camp égyptien. Là al-Kâmil leur proposa formellement, contre évacuation de l'Egypte, la rétrocession de l'ancien royaume de Jérusalem, moins le Moab et l'Idumée – la Palestine sans la Transjordanie, – avec une trêve de trente ans. Les envoyés du sultan accompagnèrent les deux négociateurs francs au camp chrétien pour connaître la réponse.
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Refus du légat Pelage d'accepter l'évacuation de l'Egypte pour la restitution de Jérusalem
Un conseil fut aussitôt réuni. Le roi Jean de Brienne, les barons de Syrie et les Croisés français furent unanimes à vouloir accepter cette offre. En opérant la diversion égyptienne, en attaquant l'empire ayyûbide à ce point sensible, avait-on eu un autre but que de délivrer par contrecoup Jérusalem ? Les propositions égyptiennes prouvaient que l'opération conçue par Jean de Brienne avait atteint son objectif. Nettement il fut d'avis d'accepter, et, avec lui, « ceux du royaume de France » et « tous ceux du pays, » c'est-à-dire les Francs de Palestine, les seuls compétents et les seuls sérieusement intéressés à la réussite de la Croisade.
Mais on avait compté sans le légat Pelage, cardinal d'Albano, un Espagnol intransigeant, plein d'orgueil et de fanatisme, dont l'attitude hautaine avait déjà en 1213, trahissant les intentions d'Innocent III, fait échouer le programme du grand pape en vue de la réconciliation de l'église byzantine avec l'église romaine. Il se montra sous Damiette tel que l'avait vu dans les synodes de Constantinople l'historien George Acropolite, « dur de caractère, fastueux, insolent, se présentant comme investi de toutes les prérogatives du pouvoir papal, vêtu de rouge des pieds à la tête, avec jusqu'à la couverture et aux brides de son cheval de la même couleur, montrant une sévérité insupportable envers les Byzantins, emprisonnant les moines grecs, enchaînant les prêtres orthodoxes, fermant les églises.... » Avec sa fougue et son intolérance habituelles, Pelage déclara, contre Jean de Brienne, repousser les propositions du sultan. Il entraîna naturellement l'adhésion des Croisés italiens et celle des Templiers chez lesquels l'esprit impolitique était de tradition, mais auxquels on est surpris de voir se joindre ici les Hospitaliers, d'ordinaire mieux inspirés. Enfin les Italiens, qui avaient surtout en vue les avantages commerciaux de Pise, de Gênes et de Venise dans une Egypte colonisée, peuvent être soupçonnés d'avoir secrètement préféré la possession du Delta à la récupération de la Terre Sainte. Ainsi par l'orgueil d'un prélat étranger qui ne savait rien de la question d'Orient, et pour des considérations mercantiles, contre l'avis du roi de Jérusalem et des barons syriens autrement mieux placés pour connaître les affaires syriennes puisqu'ils y vivaient, l'offre de récupérer pacifiquement la Terre Sainte était brutalement repoussée. Les ambassadeurs de Malik al-Kâmil furent éconduits. D'après l'Eracles, ils revinrent encore, ajoutant à leurs propositions celle d'un tribut de quinze mille besants de rente. Nouveau refus. C'était l'esprit de Renaud de Châtillon et des Templiers de Hattîn qui, avec Pelage, reprenait les Croisés.
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Nouveaux accès de la démagogie de Croisade.
La folle offensive franque du 29 août 1219
Pour ressusciter intégralement l'exemple de Renaud et des Templiers de 1187, il restait à entreprendre une grande chevauchée contre l'armée ayyûbide campée, semble-t-il, du côté de Fâriskûr. Jean de Brienne et les barons s'y étaient toujours refusés, estimant avoir assez à faire à presser Damiette tout en se maintenant sur la défensive contre les deux sultans. Mais le menu peuple de l'ost, les « sergents » et, avec eux, beaucoup de clercs, exigeaient, conformément à l'esprit du légat, qu'on allât attaquer les deux sultans dans leur camp retranché. En vain le roi Jean et les barons voulurent s'opposer à cette folie. On les accusa de trahison, on les couvrit d'injures.

Jamais la démagogie de Croisade ne s'était donné aussi libre cours que dans cette expédition où l'un des meilleurs rois qu'ait eus la Syrie franque voyait son autorité bafouée par la conjonction d'un Pelage et de la foule anonyme. Tout le passage de l'Estoire d'Eracles est à citer :
« Li pueples de l'ost se esmurent en une foie volenté, car il crioient à une voiz : Alons combatre as Sarrasins ! Et dou clergié en estoit li plus en ce, et des chevaliers une partie, et estoit lor dit (= leur discours) que il se alassent combatre as Turs en lor herberge (= au camp musulman). Li autre qui ne s'acordoient rnie à ce, disoient : « Se nos volons combatre à eauz, si (= en ce cas) i combatons devant nos lices (retranchements) où il vienent moult sovent. Li pueples venqui (=la foule l'emporta), car il laidissoient (huaient) les cheveteines et toz les chevaliers et les clamoient traitres, si que il ne le porrênt plus soffrir. »
Combien de fois, au cours de l'histoire des Croisades, n'aurons-nous pas vu ainsi les communier, les sergents et les bas clercs imposer leurs impulsions irraisonnées, leurs exigences sentimentales aux rois et aux barons, et contraindre ceux-ci, sous menace d'émeute, à les conduire au désastre !
Les attaques recommencèrent donc. Celle que tentèrent le 8 juillet 1219 les Génois, les Pisans et les Vénitiens contre la ville de Damiette échoua comme toutes les autres parce que le sultan, averti par les signaux des assiégés, contre-attaqua en direction du camp chrétien. On recourut alors à une autre tactique. Le 29 août 1219, l'armée franque, laissant Hugues de La Marche et Raoul de Tibériade (sénéchal du royaume de Jérusalem) à la garde du camp chrétien, se dirigea vers le camp musulman de Fâriskûr, les Templiers en avant-garde. Elle trouva les tentes ennemies encore debout, mais vides, les Musulmans ayant éventé l'attaque. Jean de Brienne conseilla de s'y installer pour la nuit, et déjà les Musulmans en prenaient leur parti et se retiraient plus loin, lorsque ces mêmes sergents et ces mêmes Croisés qui avaient à toute force voulu venir jusque-là, se sentant maintenant torturés par la chaleur et la soif, battirent en retraite dans le plus grand désordre : « Li sergens, qui avoient fait faire l'enprise de venir là, furent ausi angoisseus de retorner, corne il avoient esté dou venir, si se mirent au repaire sans conroi qui mielz miex (= sans ordre à qui mieux mieux). » Les Italiens qui occupaient la rive du Nil prirent eux aussi là fuite et, malgré tous les efforts du légat et du patriarche Raoul de Jérusalem, ce fut bientôt une débandade générale.

L'armée musulmane, s'apercevant de cette situation, se lança à la poursuite des fuyards. Sans le roi Jean qui, avec les Hospitaliers et les Templiers, couvrit la retraite en contenant l'ennemi, toute l'armée eût péri. Il parvint à ramener les chrétiens jusqu'au camp, mais, à l'estimation d'éracles, quatre mille d'entre eux avaient trouvé la mort, plus trois cents des chevaliers qui, avec lui, formaient l'arrière-garde. Les Templiers perdirent cinquante des leurs, les Hospitaliers trente-deux, dont leur maréchal, l'héroïque Aymar de Layron, tué ou disparu. L'Eracles cite parmi les prisonniers Milon de Nanteuil, évêque de Beauvais, et son frère André, Gautier le Chambellan, Jean d'Arcis, Philippe de Plancy et Milon de Saint-Florentin.
Ne croirait-on pas lire le récit de quelque équipée de Bohémond II ou de Renaud de Châtillon ? Tant il est vrai que toute cette histoire est bien l'éternel conflit de l'esprit colonial et de l'esprit croisé, du sens politique (généralement représenté par la monarchie hiérosolymitaine, qu'appuyaient les barons palestiniens) et de l'esprit d'aventure, de la politique positive et de la politique romantique. Nous dirions, sur un autre terrain, l'opposition entre l'esprit des Capétiens directs et l'esprit de Crécy et d'Azincourt.
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Nouvelle offre de rétrocession de Jérusalem par le sultan.
Nouveau refus du légat. Désaccord entre le légat et Jean de Brienne
A la nouvelle de l'échec franc on avait pavoisé au Caire. Les prisonniers, au milieu de l'allégresse populaire, furent longuement promenés à travers la ville. Toutefois, malgré son succès, le sultan al-Kâmil s'empressa de renouveler ses propositions de paix en profitant pour cela de l'intermédiaire de barons tombés entre ses mains, André de Nanteuil et Jean d'Arcis. Sans doute espérait-il que l'échec des Francs les aurait rendus plus traitables. Il offrait toujours au roi et au légat, contre l'évacuation du Delta, la rétrocession de l'ancien royaume de Jérusalem, moins la Transjordanie et l'Idumée, mais avec licence de fortifier aussitôt Jérusalem, « Beauvoir » (Kawkab al-Hawa), Safed et Tibnîn, bref les principales forteresses du pays. L'Eracles affirme même que le sultan s'engageait à payer la reconstruction de ces places et des fortifications de Jérusalem.
Plus que jamais Jean de Brienne et les barons syriens, ainsi que les barons de France, leurs alliés naturels, et aussi les Teutoniques et quelques prélats furent d'avis d'accepter. Et de nouveau le légat Pelage, appuyé sur les Italiens, sur les Templiers et Hospitaliers et sur la majorité des prélats, fit rejeter l'offre salvatrice. « Et le légat fit dire aux envoyés du sultan de ne plus revenir. »

Il n'est pas étonnant que la situation se soit tendue entre le roi Jean de Brienne et le légat. On sait à quel point Jean était un fils dévoué de l'église romaine. Innocent III n'avait pas eu de chevalier plus fidèle et on verra le rôle de défenseur du Saint-Siège que le vieux roi assumera par la suite auprès de Grégoire IX. Mais le légat prétendait le réduire au commandement des seuls barons syriens, pour commander, lui, tout le reste de l'armée, tous les Croisés d'Occident ; ou plutôt Pelage entendait, comme légat, être le seul chef de la Croisade et le maître éventuel des territoires égyptiens prochainement conquis. « Li légaz diseit que les mouvement avoit esté fait par l'Iglise, et si metoit quan que il poeit. Li rois n'en faisoit semblant, ains (– mais) usoit corne seignor; si que partie des gens se tenoiont à l'un et partie à l'autre. » Dualité de commandement entraînant tous les inconvénients habituels : « par tel achoison empiroit moult le fait de l'ost (= la situation de l'armée) et en la fin en ala il à mal et en fu tout le fait perdu. »
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Prise de Damiette par les Croisés (5 novembre 1219)
La situation, il est vrai, était encore plus mauvaise pour les Musulmans. La famine et les épidémies décimaient les défenseurs de Damiette. En septembre 1219, d'après la chronologie de l'éracles, arrivèrent au camp chrétien de nouveaux contingents, Croisés anglais avec le comte Rodolphe de Chester, le comte Guillaume d'Arundel et de Sussex, Guillaume Longue-épée, comte de Salisbury, Croisés français avec Enguerrand de Boves, Guillaume de Saint-Omer et Savary de Mauléon. Ainsi renforcés, les chrétiens pressèrent plus étroitement Damiette. La petite garnison, mourant de faim, était à bout de forces. Al-Kâmil essaya, à la fin d'octobre, de faire passer dans la place 500 mameluks d'élite avec des vivres. Ils furent presque tous pris, massacrés et leurs têtes alignées sur le fossé.
Cependant, les machines de guerre des Hospitaliers avaient pratiqué une brèche dans une des maîtresses tours de Damiette. Tel était l'épuisement des assiégés que, la nuit venue, cette tour n'était même plus gardée. Quatre sergents de l'armée Franque en eurent soupçon. « Il avint, un soir que il fist moult fort tens et obscur, que quatre sergenz pristrent une longue eschele et la mistrent au fossé, puis l'apuièrent à la tor et montèrent sus et entrèrent en la tor et ne trovèrent nului. Lendemain alèrent au roi et li firent assavoir le fait. Li rois le fist assavoir au légat que il poeit avoir la ville quant il vorroit, de quoi il furent tuit armé par l'ost en l'aube dou jor et li rois ot ( – avait) la nuit (précédente) fait monter tant de gent en la tor, chevaliers et sergens que il laporent bien tenir. Si tost corne fu esclarcis, li Crestien qui estoient sur la tor levèrent l'estendart dou roi Johan et s'escrièrent : « Dex aye Saint Sepucre ! » Lors leva un moût grant cri par toute la herberge (= le camp) des Crestiens et corurent moult de gens à l'eschele et tant y en monta que il corurent par les rues.... » D'après le Livre des Deux Jardins l'assaut avait été préparé par Jean de Brienne dans la nuit du 5 novembre 1219, et à l'aube la ville fut prise.

Restait la citadelle où s'était réfugiée la garnison. Le gouverneur la rendit après capitulation négociée entre les mains de Balian de Sidon avec lequel il avait voulu spécialement s'aboucher parce que sa propre famille était originaire de Sidon. « Quant li baillis (– le gouverneur) sot que li Crestien estoient entor le chastel, il fist dire que l'en feist venir Balian, le seignor de Saete. Quant il fu venus devant la porte, li baillis li manda dire que à lui rendroit il soi et le chastel, car il le tenoit à seignor corne celui cui (– à qui) ses ancestres et son lignage estoient homes de lui et des suens. » Curieux témoignage de la courtoisie régnante entre barons syriens et émirs ayyûbides qui malgré tant de luttes se reconnaissaient compatriotes, tant une cohabitation de plus d'un siècle avait créé de liens entre eux.
De son camp, le sultan al-Kâmil apprit la chute de Damiette en voyant flotter sur les tours les étendards des Francs. Il abandonna précipitamment ses positions de Fâriskûr et vint établir son camp à Talkhâ, en face de Mansûra, à une cinquantaine de kilomètres plus au sud.

Le Livre des Deux Jardins affirme que les Francs massacrèrent la population de Damiette ou la réduisirent en esclavage. L'assertion ne peut être exacte sous cette forme, car la citadelle obtint une capitulation, si la ville même avait été prise d'assaut. Du reste le même texte nous apprend que, si les Francs convertirent immédiatement la grande mosquée en église, s'ils enlevèrent le minbar en bois d'ébène et les Corans précieux, ils se montrèrent singulièrement libéraux en certains cas : « Les Francs firent une enquête sur le compte du Sheikh Abul asan ibn-Qufl et, apprenant qu'il était un des Sheikh musulmans les plus vertueux et d'une charité extrême envers les pauvres, ils ne lui firent aucun mal. » Ibn al-Athîr dit de même que les habitants de Damiette s'exilèrent volontairement, preuve qu'ils avaient conservé leur liberté, et que la ville fut repeuplée par des immigrants francs. « Les Francs, dit l'Histoire des patriarches d'Alexandrie, s'installèrent dans Damiette comme chez eux et y établirent leurs coutumes. »
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Importance de l'occupation de Damiette par les Francs
De fait les Francs entendaient faire de Damiette une possession aussi durable que Saint-Jean-d'Acre ou Tyr. Ils la fortifièrent puissamment et y appelèrent des colons latins, si bien que, deux ans après, Malik al-Kâmil lui-même jugeait la ville imprenable. De ce point vital, accrochés au Delta et possédant en outre la supériorité navale, ils pouvaient en permanence menacer le Caire et couper les communications de l'Egypte avec la Méditerranée.
L'importance politique et commerciale de Damiette entraîna de graves compétitions entre les vainqueurs qui s'en disputèrent la possession, à commencer par le roi Jean de Brienne et le légat Pelage. Finalement la question fut laissée en suspens en attendant l'arbitrage du pape et l'arrivée de l'empereur Frédéric II. Puis éclata une querelle entre l'élément italien et l'élément français. Le 21 décembre 1219 les Italiens firent un coup de force pour chasser les Français de la ville. On accusait d'ailleurs le légat de partialité en faveur des revendications italiennes. Le 6 janvier le roi Jean, les Français, les Hospitaliers et les Templiers chassèrent à leur tour les Italiens. La querelle ne s'apaisa qu'au début de février. Le 2 février 1220 la réconciliation générale fut marquée par une grande procession à la mosquée-cathédrale de Damiette, transformée en église de la Vierge.
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L'Islam encercle : les Francs en Egypte, les Mongols en Perse
Les Francs, nous allons le voir, devaient se maintenir à Damiette de novembre 1219 à septembre 1221. 1219-1221 !
C'était précisément l'époque où le conquérant mongol Gengis-khan était en train de détruire l'autre grand empire musulman, celui des shahs de Khwârizm, alors maître de la Transoxiane et des trois quarts de l'Iran. Parti des bords de l'Irtish à l'automne de 1219, Gengis-khan s'empare en février 1220 de Bukhârâ où le Ta rîkh-i Jahân kushâi lui fait prononcer dans la grande mosquée un discours terrifiant pour l'Islam : « Je suis le fléau de Dieu, Dieu m'a lancé sur vos têtes ! » En mars il fait capituler Samarkand. Le shah de Khwârizm Muhammed, en fuite devant les envahisseurs, gagne la Perse du Nord, mais les deux fameux capitaines mongols Jebe et Subutai, lancés à sa poursuite, entrent au Khorâsân, rançonnent Nichapour (juin 1220), saccagent Tus, et continuant au sud de la Caspienne leur fantastique raid, pénètrent en Iraq Ajemî, détruisent Reiy, saccagent Qum, Hamadhan, Qazvin, traversent l'Adharbaijan et vont hiverner au nord-est de ce pays dans les plaines de Mughân (décembre 1220-février 1221). Au printemps de 1221 ils reviendront en Adharbaijân rançonner Tauris, saccager Marâgha (30 mars) et brûler Hamadhân d'où, avant de prendre le chemin de la Russie, ils songeront un moment à descendre sur Baghdâd. On sait de quelles destructions radicales, de quelles tueries immenses cette invasion était accompagnée. Partout où elle s'étendait, l'Islam était bouleversé jusqu'en ses fondements. C'était la fin d'un monde.
Affolé, le khalife de Baghdâd, al-Nâsir, implorait le sultan Malik al-Ashraf, celui des trois frères ayyûbides qui régnait à Khilât et dans la Jazîra. Il le suppliait d'accourir à son secours, de sauver le Saint-Siège abbâside et tout l'Islam iranien d'une destruction inévitable. Au lieu de se détourner, comme ils le firent, vers le Caucase et la Russie méridionale, les escadrons mongols pouvaient en effet à tout instant descendre sur Mossoul et Baghdâd. Mais al-Ashraf se trouvait appelé par des soucis plus impérieux encore. Il dut abandonner le khalife à set angoisses pour courir lui-même en Egypte sauver son frère al-Kâmil de l'invasion de Jean de Brienne.

Notons que l'avance des Mongols de Gengis-khan qui terrifiait les Ayyûbides n'était pas inconnue des Francs. Ils avaient appris les foudroyants progrès de ce conquérant tartare qui se qualifiait lui-même, prétendait l'opinion musulmane, de fléau de Dieu et qui, de fait, était vraiment l'Attila de la civilisation islamique, le « Réprouvé » et le « Maudit » des chroniqueurs arabes. Les Francs avaient dû apprendre aussi que dans ses armées figuraient quantité de chrétiens – ces Turcs nestoriens qui, des Kéraït de la Mongolie orientale aux Uigur du Gobi moyen, constituaient une masse si imposante en Asie centrale. Travaillant sur ces données, l'imagination franque n'était pas loin de faire de Gengis-khan un autre Prêtre Jean à la manière du feu roi des Kéraït qu'il avait vaincu et dont il avait enrôlé le peuple, ou même un autre « roi David, » terme dans lequel nous discernons une curieuse confusion entre le conquérant mongol et les rois chrétiens de Géorgie dont les armes venaient effectivement de délivrer la grande Arménie. Olivier le Scolastique signale que des prisonniers chrétiens envoyés par le sultan d'Egypte au khalife de Baghdâd auraient été délivrés par les envoyés de ce « roi David. » Le 20 juin 1221 le pape Honorius III annonçait que de l'Extrême Orient comme de l'Europe se levaient des forces nouvelles qui allaient dégager l'Orient latin.

Pris comme dans un étau entre Croisés et Mongols, l'Islam était menacé d'étouffement. C'est ce qu'a bien discerné le grand historien Ibn al-Athir sous la rubrique de ces années tragiques : « L'Islamisme, tous ses sectateurs et toutes ses provinces furent sur le point d'éprouver la pire condition, tant à l'Orient qu'à l'Occident de la terre. En effet les Tartares s'avancèrent de l'Orient jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés aux frontières de l'Iraq, de l'Adharbaijân et de l'Arrân, et les Francs, s'avançant de l'Occident, s'emparèrent d'une ville telle que Damiette, au milieu des provinces égyptiennes dépourvues d'autres forteresses. Toutes les provinces en Egypte et en Syrie furent sur le point d'être conquises. Toutes les populations craignirent les Francs et elles attendaient, matin et soir, quelque nouvelle calamité. Les habitants de l'Egypte voulaient s'exiler de leur pays. Si al-Kàmil les en avait laissés libres, ils auraient abandonné leurs villes... » Le sultan de Damas, Malik al-Mu-azzam, rentra précipitamment en Syrie pour achever de démanteler Jérusalem et mettre la Damascène en état de défense. En même temps le sultan de Khilât et de la Jazîra, son frère Malik al-Ashraf venait avec les contingents mésopotamiens le relayer en Egypte auprès de Malik al-Kâmil.
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Jean de Brienne, devant les prétentions du légat Pelage, lui abandonne la direction de la Croisade
Ce qui sauva l'empire ayyûbide ce fut l'orgueil impolitique du légat Pelage. Ses prétentions au commandement militaire se heurtaient à l'opposition sourde de l'armée. Malgré ses objurgations il ne put obtenir une nouvelle marche en avant, de sorte qu'exception faite d'une expédition de pillage des Templiers en direction de Borollos (Burlus), en juillet 1220, les Croisés restèrent dans l'inaction non seulement pendant tout le reste de l'année 1220, mais encore jusqu'en juin 1221. De plus, au point de vue administratif, dans Damiette conquise Pelage se conduisait en maître absolu, voulant ignorer les droits du roi Jean de Brienne. Rappelons que, Jean ayant reçu comme part de conquête un quartier de la ville, Pelage alla un moment jusqu'à excommunier tous les chrétiens qui s'établiraient dans ce quartier. On croit facilement Ernoul lorsqu'il nous parle de l'irritation qu'une telle conduite causa chez le chevalier-roi, singulière récompense après l'effort qu'il avait fourni pour conquérir Damiette. Son amertume fut telle qu'il prit prétexte des affaires d'Arménie pour quitter l'Egypte, puisque, aussi bien, le légat y commandait en roi (29 mars 1220).
Pelage, dont la conquête de Damiette avait encore enflé l'orgueil, mit alors le comble à ses prétentions. Une fois débarrassé de Jean de Brienne, il fit, de Damiette où il s'était installé, peser sur les Croisés une véritable tyrannie, leur interdisant d'emporter en se rembarquant quoi que ce soit, fût-ce de leurs avoirs personnels, mettant l'embargo sur les navires, et cela non seulement dans le port de Damiette mais dans celui d'Acre, s'opposant à tout départ des Latins si les passagers n'avaient une autorisation signée de son sceau, brandissant l'excommunication dès qu'on contrevenait à ses règlements administratifs.
Avec cela d'une suffisance qui mit bientôt l'armée en péril. Les égyptiens, voyant qu'il négligeait d'entretenir des navires devant Damiette, firent construire dix galères pour faire la course entre Damiette et Acre. Des espions prévinrent Pelage à temps. Possédant encore la maîtrise de la mer, il pouvait faire surprendre et détruire les constructions navales de l'ennemi. Mais il ne voulut pas croire ses informateurs, « se contentant de leur faire donner à manger. » Quelque temps après ses espions reviennent : « Seigneur, gardez-vous ! Les galères sont en mer ! » Li cardinals dist : « Quant cil vilain voelent mangier, vienent dire novele ! » Et il commanda qu'on les servît de nouveau. Cependant l'escadre musulmane avait bel et bien pris la mer, et en quelques mois elle captura, coula ou brûla entre Alexandrie, Chypre et Acre tant de navires de pèlerins que les chrétiens auraient perdu de ce fait plus de treize mille hommes.
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Prédication de saint François d'Assise devant le sultan
En face de ce personnage entier, al-Kâmil et al-Mu-azzam étaient toute souplesse et compréhension. Ernoul nous raconte à ce sujet l'histoire « de II clercs qui alèrent preschier an soudain, » en l'espèce, comme il ressort de l'Estoire d'Eracles, saint François d'Assise et un de ses frères mineurs. Les deux moines avaient demandé au cardinal Pelage l'autorisation de se rendre auprès du sultan. Il la leur refusa d'abord assez rudement, puis finit par les laisser partir de mauvaise grâce. En les voyants, le sultan (ici soit al-Kâmil, soit al-Mu-azzam) leur demande s'ils viennent comme ambassadeurs ou comme renégats. Et les deux frères de lui répondre en l'invitant à se convertir, lui et tous les siens. Sur quoi les compagnons du prince ayyûbide – c'est-à-dire ici les docteurs de la loi coranique –, scandalisés d'entendre prêcher contre la doctrine du Prophète, incitent leur maître à faire exécuter le Poverello. Mais le sultan s'y refuse avec énergie et, après quelques mots affectueux, fait reconduire saint François et son compagnon sains et saufs jusqu'aux avant-postes chrétiens.
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Nouveau refus du légat Pelage d'échanger le gage de Damiette pour la restitution du royaume de Jérusalem aux Francs
Les Musulmans, on l'a vu, avaient d'abord pris saint François d'Assise pour un ambassadeur. En effet ils espéraient toujours voir reprendre les négociations, le sultan al-Kâmil ayant à diverses reprises renouvelé ses propositions de paix : « Les Musulmans, écrit Ibn al-Athir, offrirent aux Francs de leur livrer Jérusalem, Ascalon, Tibériade, Sidon, Jabala, Lâdhiqiya (Lattaquié), et tout ce que Saladin avait conquis dans la Syrie maritime (al-Sâhîl), à l'exception du-Krak (de Moab, al-Kerak) et, à condition que les chrétiens leur rendraient Damiette. » Ernoul confirme celte assertion : « Quant li Sarrasin orent perdu Damiete, si furent moult dolant. Si lor mandèrent (aux chrétiens) que, s'il voloient rendre Damiete, il (le sultan) lor renderoit toute la tiere de Jhérusalem, si comme li Crestien la tinrent, fors seulement le Crac, et tous les Crestiens qui en prison estoient. » D'un seul coup, exception faite de la lointaine Transjordanie, les Francs avaient la chance inespérée de pouvoir effacer les désastres anciens, effacer Hâttîn et faire refluer l'histoire jusqu'en 1186...
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Pelage fit de nouveau rejeter la proposition
Cette attitude constituait une faute historique irréparable. Qu'on ait au cours du siège de Damiette rejeté l'échange proposé, la chose peut à la rigueur se concevoir, les Francs désirant, pour ne pas être joués, posséder d'abord un gage tangible. Mais que, ce gage une fois obtenu, on se soit obstiné à dédaigner la récupération du royaume de Baudouin IV, c'est ce qui paraîtra toujours incompréhensible. Tel fut aussi l'avis du sage politique qu'était Philippe Auguste. « Quant li roi Phelippes de France oï dire qu'il povaient avoir un roiaîme por une cité, il les en tint à fols et à musars quant il ne la rendirent. » Mais le légat et ses conseillers parlaient maintenant de conquérir toute l'Egypte : « Par Damiete poroient conquerre toute la tiere d'égipte... » Ils comptaient pour cela – et c'est leur seule excuse – sur la venue prochaine de l'empereur Frédéric II, lequel, cependant, éludait d'année en année ses promesses de croisade. (C'était l'époque où le trop confiant Honorius III se laissait berner par le souverain germanique pour lequel il avait des trésors d'une indulgence bien mal placée.) Encore aurait-il fallut attendre cette problématique arrivée. Mais ayant, en mai 1221, reçu quelques renforts allemands – le duc Louis Ier de Bavière et le grand maître teutonique Hermann de Salza avec 500 chevaliers, – Pelage passa à l'action. Dans les derniers jours de juin 1221, il décida d'aller conquérir le Caire et anathématisâ les opposants. Quant au roi Jean de Brienne, toujours retiré à Acre, Pelage lui manda d'avoir à venir pour cela rejoindre l'armée. Jean lui répondit avec fermeté qu'il ne viendrait pas sans doute espérait-il par son refus forcer le prélat à abandonner son funeste projet. Mais Pelage passa outre, ordonna la mise en mouvement de l'armée de Damiette vers le Caire, puis, au dernier moment, avisa Jean de Brienne. Celui-ci fut désespéré. « Quant li messages dist le (au) roi que l'ost estoit mute pour aler al Chahaire, si fut moult dolans li rois de ce qu'en tel point estoit mus, qu'en grant aventure aloit de tout perdre, comme il firent. » Mais comprenant que, s'il ne rejoignait pas la Croisade, il encourrait le blâme universel, il s'embarqua pour Damiette, le coeur plein de sinistres pressentiments. Il y arriva le 7 juillet 1221.
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La folie de Pelage : marche sur le Caire (juillet 1221)
Lorsque Jean de Brienne arriva, l'armée avait déjà plié bagage et campait dans les jardins de Damiette, en banlieue. Il semble qu'à cette heure suprême une dernière chance ait été offerte aux chrétiens. A la nouvelle de la marche prochaine des Francs sur le Caire, le sultan Malik al-Kâmil, inquiet malgré toutes les précautions qu'il avait prises, fit précipitamment évacuer la ville par toute la population en état de porter les armes, n'y laissant que les vieillards, les femmes et les enfants, tant il doutait encore de la victoire. Renouvelant une dernière fois ses propositions, il offrit encore aux Francs le royaume de Jérusalem contre la paix : « Quant li Sarrasin, écrit Ernoul, oïrent dire que li crestien s'apareilloient por aller al Chahaire, si manda li soudans al Cardinal et as crestiens que, s'il li voloit rendre Damiete, il li renderoit toute la tiere de Jhérusalem, si comme il l'a voient tenue, fors le Crac (= Kérak) ; et si refremeroit (= redresserait les murs de) Jhérusalem à son coust et tous les castiaus qui estoient abatu; et si donroit trives à XXX ans, tant qu'il poroient bien avoir garnie la tiere des crestiens. A celé pais s'acorda li Temple et li Ospitauz et li baron de la tiere (– les barons de Syrie). Mais li cardinal ne s'i acorda pas, ains mut et fist movoir tous les barons de l'ost, fors les garisons, por aler à la Chahaire (au Caire). »

Non seulement Pelage fit rejeter d'office les dernières propositions de paix du sultan, mais ce fut à peine s'il consentit à attendre quatre jours pour permettre au roi Jean de Brienne qui débarquait de se rendre à l'expédition. Le cinquième jour, la marche sur le Caire commença en longeant la rive orientale du Nil, par Fàriskûr et Shâramsâh : « Cil qui ce conseil lor donnèrent, écrit énergiquement Ernoul, lor donnèrent conseil d'auls noier. » En effet on approchait de la fin juillet. C'était, nous allons le voir, le moment où, comme chaque année, on ouvrait les écluses à l'inondation du Nil...

L'Histoire des patriarches d'Alexandrie, écrite sur les données des chrétiens indigènes, reconstitue un curieux dialogue entre le roi Jean et le légat Pelage, dialogue qu'elle place au moment de la marche sur le Caire, et qui traduit assez bien la position respective des deux chefs de la Croisade : « ... C'était le légat qui avait donné le conseil de sortir de Damiette et le prince d'Acre (= Jean de Brienne) ne put s'y opposer par crainte de passer pour un traître. » Il avait dit dans cette circonstance : « II ne faut pas que nous sortions de la ville avant d'avoir reçu les renforts que l'Empereur (Frédéric II) nous enverra. Resterions-nous derrière nos fossés pendant mille ans que nous n'aurions rien à redouter, quand nous serions attaqués par des armées aussi nombreuses que les grains de sable du désert. Le plus que les Musulmans pourront faire, sera de nous assiéger dans Damiette pendant un mois, deux mois, trois mois, mais ils ne pourront venir à bout de notre résistance, et chacun d'eux s'en retournera alors chez lui. Pendant ce temps nous nous fortifierons, nous dresserons nos plans avec certitude. Quand nous aurons conquis l'Egypte en vingt années, nous aurons encore mené rapidement les choses ! » Ces paroles ne furent pas écoutées et le légat lui dit : « Tu es un traître !. » Le roi d'Acre répliqua : « Je m'associerai à ta sortie, et Dieu fera ce qu'il voudra !. » Ils sortirent de Damiette et arrivèrent à Shâramsâh. Le prince d'Acre dit : « Je crois qu'il serait sage que nous en restions ici pour le moment, que nous creusions un fossé autour de nous et que nous ensemencions la terre qui s'étend d'ici jusqu'à Damiette; notre flotte gardera le contact avec nous, et un oiseau ne pourra même pas voler (sans notre permission) entre nous et Damiette. Quand les troupes du sultan seront affaiblies et que nous aurons reçu des renforts (– de l'empereur Frédéric II), l'Egypte sera à nos pieds sans pouvoir faire la moindre résistance. » Le légat lui répondit : « Tu es un traître ! Nous ne nous emparerons jamais de l'Egypte si ce n'est maintenant. »

Le 19 juillet l'armée chrétienne en marche vers le sud rencontra pour la première fois les avant-gardes musulmanes, mais celles-ci se replièrent, de sorte que les Francs purent, le 21, occuper sans lutte Shâramsâh abandonné. C'est que le sultan Malik al-Kâmil ne voulait pas engager l'action avant d'avoir reçu les renforts considérables que lui amenaient ses deux frères.
A ce moment en effet les Ayyûbides étaient en train de regrouper leurs forces. On a vu qu'après la chute de Damiette, le sultan de Damas al-Mu-azzam était parti en Syrie pour achever le démantèlement de Jérusalem en Vue de la réoccupation, jugée inévitable, de la ville par les Francs. Le refus de négocier de Pelage paralysant Jean de Brienne, al-Mu-azzam revint en Egypte à l'été de 1221. Et non seulement il amenait à al-Kâmil toutes les forces de la Syrie musulmane, mais il avait réussi à se faire suivre de leur troisième frère al-Ashraf, sultan de Mésopotamie, dont l'indolence ou la légèreté s'était tenue jusque-là à l'écart de la guerre et qui, enfin rallié au jihad, y apportait maintenant une ardeur de néophyte, sans parler du concours de son excellente armée. Le 21 juillet 1221, les deux frères arrivèrent à la Mansûra où al-Kâmil avait établi son camp. Le groupement des trois frères ayyûbides et de leurs trois armées allait leur permettre de porter à l'armée franque le coup final, ou plutôt, tant le commandement du légat avait été funeste, d'en triompher sans coup férir.
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L'armée franque cernée entre les canaux du Nil
L'armée franque, engagée dans le triangle formé par le lac Menzalé, la branche de Damiette et le Bahr al-Saghîr, se trouva bientôt dans une situation impossible. A la droite des Francs, sur le Nil, les galères égyptiennes, embossées entre l'escadre franque et Damiette, interceptaient leurs communications par eau avec cette ville et coupaient leur ravitaillement. Or le légat, assuré qu'on allait s'emparer des dépôts ennemis, n'avait fait emporter qu'une quantité insuffisante de vivres. En avant, à la bifurcation de la branche de Damiette et du Bahr al-Saghîr ou, comme dit le Livre d'Eracles, vers « l'éperon » qui termine la pointe du triangle et qu'ils atteignirent le 24 juillet 1221, les Francs se heurtaient à la nouvelle forteresse qu'al-Kâmil venait de construire en face, de l'autre côté du fleuve, pour couvrir la route du Caire, et qu'il avait, par anticipation, appelée al-Mansûra, « la Victorieuse. » De plus, quand les Francs furent suffisamment engagés dans cette impasse, les Musulmans coupèrent les digues, et l'eau envahit la plaine, ne laissant aux Francs qu'une étroite chaussée au milieu de l'inondation. On songea alors à revenir à Damiette, mais le sultan, ayant jeté un pont sur le Bahr al-Saghîr, vers Dekernès et Ashmûn, venait de lancer entre l'armée franque et Damiette un détachement qui coupait désormais la retraite des Francs.

Dans la nuit du 26 août ceux-ci se résignèrent enfin à battre en retraite en direction de Barâmûn, « Les Francs, dit l'Histoire des patriarches d'Alexandrie, se décidèrent à la retraite. Ils incendièrent leurs bagages inutiles, comptant, après avoir levé le camp, écraser les troupes ennemies qui leur barraient le chemin du retour vers Damiette. Ils pensaient que l'ennemi ne pourrait leur résister et qu'ils parviendraient ainsi à rentrer dans la ville. »
« Or on se trouvait au moment de la crue du Nil et les Francs n'avaient aucune connaissance des conditions hydrographiques du pays. Le sultan ordonna d'ouvrir les écluses des canaux qui se trouvaient sur leur chemin et d'éventrer ou de faire sauter les digues de tous côtés. Les Francs parvinrent au prix de difficultés inouïes jusqu'à Barâmûn, mais ils se virent alors assaillis par un véritable déluge sans trouver de chemin pour s'échapper. » Ils auraient voulu combattre. Mais leurs soldats, de l'eau jusqu'aux genoux, glissaient dans ta boue et ne pouvaient atteindre l'ennemi qui les criblait de flèches. Du reste, à l'invitation de Jean de Brienne qui proposait une bataille rangée, al-Kâmil, sûr maintenant de détruire l'armée ennemie par l'inondation et la famine, répondit par un refus.
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La capitulation de Barâmûn : reddition de Damiette
Le légat éperdu implora alors Jean de Brienne qu'il avait si cavalièrement traité jusque-là. La chronique d'Eracles nous a conservé l'écho de ce dramatique dialogue : Li légas li dist : « Sire, por Deu, mostrés à ce besoing vostre sen et vostre valor ! » Li roi Johan li respondi : « Sire légaz, sire légaz, mal fussiez-vos onques issu d'Espaigne (= puissiez-vous n'être jamais sorti de votre Espagne), car vos avez les Crestiens destruis et mis à tout perdre. Si (= et maintenant) me venés dire que je y mete conseil, ce que nus (=nul) ne porroit faire, fors Deu, sanz honte et sanz damage, car vos vées bien que nos ne poons à eauz avenir pour combattre (– nous ne pouvons arriver jusqu'à eux pour les combattre), ne de ci nos ne poons partir, ne héberger (= camper) por l'iaue, ne nous n'avons viandes (= ravitaillement) por les gens ne por les chevaus !. »
II ne restait qu'à offrir au sultan la reddition de Damiette contre la possibilité pour l'armée franque de se retirer. Ce furent ces propositions que vint présenter le parlementaire de l'armée franque, Guillaume de Gibelet (28-30 août 1221).

« Al-Kâmil estimait qu'on pouvait accepter ces conditions, mais l'avis de ses frères était tout différent. Ils voulaient que, puisqu'on tenait les Francs ainsi acculés, on les anéantît jusqu'au dernier. Al-Kâmil craignait qu'en agissant ainsi, les Francs qui restaient dans Damiette ne se refusassent à la livrer aux Musulmans et que l'on ne fût obligé d'assiéger pendant longtemps cette place forte dont les Francs avaient encore accru le système de défense. Pendant ce temps on pouvait redouter que les rois francs d'outre-mer (= l'empereur Frédéric II), excités par le massacre de leurs coreligionnaires (à Barâmûn), n'envoyassent des renforts à la garnison de Damiette. D'ailleurs l'armée musulmane, fatiguée par trois ans de guerre, aspirait au repos. »
Ces dispositions, au premier rang desquelles figure la crainte de l'arrivée de l'escadre impériale qui cinglait en effet vers l'Egypte, expliquent l'accueil que fit al-Kâmil au parlementaire franc Guillaume de Gibelet, puis au roi Jean lui-même qui vint achever les négociations. L'Histoire des patriarches d'Alexandrie nous montre le sultan « comblant le roi et ses compagnons de marques d'estime telles qu'il n'en avait jamais témoigné de semblables. Il leur fit donner sans compter tout ce dont ils avaient besoin, pain, pastèques, grenades, etc., et les traita avec de grands honneurs. » Le Livre des Deux Jardins nous montre de même al-Kâmil recevant royalement le prince franc. Dans une tente splendide, ayant à ses côtés ses deux frères al-Mu-azzam, sultan de Damas, et al-Ashraf, sultan de la Jazîra, on vit le sultan d'Egypte offrir à Jean de Brienne un festin magnifique.
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Courtoisie d'al-Kâmil envers Jean de Brienne
Il ne restait qu'à faire exécuter les conditions de la paix, reddition de Damiette au sultan contre permission accordée à l'armée franque de se retirer librement. Le légat Pelage, bien aise, dit Ernoul, de s'en tirer à si bon compte, avait souscrit à tout ce qu'on avait voulu. Quant à Jean de Brienne, bien que traité en roi par al-Kâmil, il restait comme otage au camp dur sultan jusqu'à la remise de Damiette. (Il est vrai que le fils d'al-Kâmil, al-Sâlih Aiyûb, fut, de son côté, remis en otage à l'armée franque). Durant ce séjour de Jean de Brienne au camp ayyûbide, une réelle amitié s'établit entre lui et al-Kâmil, et l'Histoire des patriarches nous montre à nouveau les deux souverains se comblant mutuellement de cadeaux. De son côté, Ernoul nous raconte une scène où se marque bien la haute courtoisie de ces relations entre Français et Ayyûbides : « Li Rois (Jean de Brienne) se séoit devant le Soudan, si commencha à plorer. Li Soudan regarda le Roi, se li demanda : Sire, porcoi plorés-vous ? Il n'afiert pas à roi qu'il doie plorer. Li Rois li respondi : Sire, j'ai droit que je pleure, car je vois le pueple que Dius (= Dieu) m'a cargié (= confié) morir de faim. Li tente le (= du) Soudan estoit en un tertre si qu'il veoit bien l'ost des Crestiens qui estoient en plain par desous. Si ot li soudans pitié de cou qu'il vit le roi plourer, si li dist qu'il ne plorast plus, qu'il aroient à mangier. Il lor envola XXX mil pains por départir entre aïs as povres et as rices. Et ensi lor envoia il IV jors, tant qu'il furent hors de l'ève (= jusqu'à ce qu'ils fussent hors de l'inondation). Si (– alors) lor envoia la marceandise del pain et de la viande à cels qui acater (= acheter) le poroient, qu'il l'acataissent; et as povres envoia chascun jor del pain, tant qu'il furent illeuc (–là) XV jor. » Mieux encore, à la demande de Jean de Brienne, al-Kâmil et al-Mu-zzam consentirent à libérer la totalité des prisonniers francs détenus en Egypte et en Syrie.
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Autre cause de la perte de Damiette.
Le retard des secours de l'empereur Frédéric II
L'excellent écolâtre de Cologne, Olivier, s'extasie sur l'humanité des Musulmans : « Ces mêmes égyptiens dont nous avions naguère massacré les parents, que nous avions dépouillés et chassés de chez eux venaient nous ravitailler et nous sauver quand nous mourions de faim et que nous étions à leur merci ! » On retrouve en effet là cette fleur d'humanité et de courtoisie qui, de Saladin et d'al-Adil à al-Kâmil et à ses fils, est comme la marque propre de la famille ayyûbide. Mais il est évident que Malik al-Kâmil obéissait surtout à des mobiles politiques. A ce moment en effet une escadre italienne de quarante navires, celle du comte de Malte Enrico Pescatore, envoyé par l'empereur Frédéric II, arrivait à Damiette avec des renforts (fin août 1221). Que la garnison de Damiette, animée par ce secours, refusât de sanctionner le traité d'évacuation de l'Egypte, la cour du Caire perdait le bénéfice de sa victoire. Le prudent sultan avait tout intérêt à empêcher une telle éventualité en se conciliant l'amitié des chefs francs, ses otages.
De fait, la remise de Damiette aux autorités égyptiennes faillit, au dernier moment, ne pas avoir lieu. Les renforts italo-germaniques amenés par le comte de Malte avec l'évêque de Catane et le maréchal Anselme de Justingen s'opposaient d'autant plus violemment à la reddition de la place que le retard qu'ils avaient mis à arriver était pour beaucoup dans le désastre chrétien. Si l'empereur Frédéric II les avait envoyés quelques semaines plus tôt, leur intervention aurait sans doute pu dégager Jean de Brienne de sa position aventurée de Barâmûn. Aujourd'hui ils cherchaient à compenser leur retard en refusant de souscrire au traité franco-égyptien, dût l'armée franque, enveloppée par l'ennemi, être massacrée à cause de ce parjure. Naturellement les Génois, les Pisans et les Vénitiens faisaient corps avec eux : pour les citoyens des trois républiques maritimes le commerce primait tout, et ils ne pouvaient renoncer de gaieté de coeur à cette magnifique colonie de Damiette où ils avaient déjà installé comptoirs et banques. Comme les représentants de Jean de Brienne et, avec eux, les Croisés français, les barons syriens, les Hospitaliers et les Templiers refusaient de sacrifier l'armée en se parjurant, les Italiens recoururent à la violence et, dans Damiette même, donnèrent l'assaut à l'hôtel du roi et aux habitations des Hospitaliers et des Templiers (2 septembre). Il fallut des menaces énergiques pour calmer cette ardeur après la bataille. Le 7 septembre 1221 Damiette fut enfin évacuée. Le lendemain Malik al-Kâmil y fit son entrée.
Pendant ce temps, à Barâmûn, l'inondation avait été circonscrite et l'armée chrétienne tirée de son impasse. Le sultan, dit l'Histoire des patriarches, s'occupa de rapatrier les Francs. Il y en eut qui demandèrent à revenir par mer; le sultan leur fournit des vivres et toutes les provisions dont ils avaient besoin pour le voyage. Il fit partir avec eux, pour les embarquer, son frère, le seigneur de Ja-bar. Il y en eut d'autres pour qui on fit un pont de bateaux pour leur permettre de regagner Damiette. Comme l'indique le chroniqueur indigène, les Croisés d'Occident se rembarquèrent pour l'Europe, Jean de Brienne et les Francs de Syrie pour Saint-Jean-d'Acre. Avant de partir, Jean avait conclu une trêve de huit ans avec les deux cours ayyûbides (1221-1229). Cette paix dont Frédéric II devait encore prolonger la durée fut un réel bienfait pour la Syrie franque.
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Enseignements de la perte de Damiette
Il n'en était pas moins vrai que tout l'effort de la Cinquième Croisade était perdu, perdu malgré les avis du roi Jean de Brienne et par la seule faute du cardinal Pelage. Jamais responsabilité historique aussi lourde ne fut plus nettement établie. Comme le dit Ibn al-Athîr, « Allah donna aux Musulmans une victoire sur laquelle ils ne comptaient pas, car le comble de leurs espérances consistait à récupérer Damiette en rendant aux Francs les places de la Syrie. Et voici qu'ils recouvraient Damiette tout en conservant la Syrie !. » – « Ensi fu perdue la noble citée de Damiate, écrit de son côté l'Estoire d'Eracles, par péché et par folie et par l'orgueil et la malice dou clergé et des religions. » Signalons d'ailleurs ce qu'a d'excessif et de profondément injuste une telle généralisation qui étend à tout le clergé et aux Ordres religieux les fautes personnelles du seul Pelage. Il reste qu'au cours de toute cette histoire nous n'avons pas rencontré d'illustration plus frappante de la lutte de l'esprit de croisade contre l'esprit colonial, ou, si l'on préfère, contre l'esprit des institutions monarchiques franco-syriennes. Mais que pouvait le roi de Jérusalem, eût-il la valeur de Jean de Brienne, contre les conceptions maintenant en vogue et qui avaient de plus en plus tendance à subordonner la royauté hiérosolymitaine à la chrétienté tout entière, à faire du royaume d'Acre une vague terre de mandat international sans politique propre ni valeur originale ? Nous allons voir cette fâcheuse tendance s'accentuer encore avec l'intrusion de l'empereur Frédéric II.

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Sources : Renée Grousset - Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem - Paris, Plon, 1934

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