Septième Croisade
1 - Invasion Mogol
2 - Le concile de Lyon
3 - Engagement de Saint-Louis
4 - Préparatifs de la Croisade
5 - Saint-Louis en Chypre
6 - Prise de Damiette
7 - Saint-Louis campe à Damiette
8 - Marche sur Mansourah
9 - Désobéissance du comte d'Artois
10 - Mort du comte d'Artois
11 - L'Ost décimés par une épidémie
12 - Retraite vers Damiette
13 - Trahison de Marcel, capitulation
14 - Une rançon contre le roi
15 - Assassina du sulatan du Caire
16 - Les Mameloukes régicides
17 - Evacuation de Damiette
2 - Le concile de Lyon
3 - Engagement de Saint-Louis
4 - Préparatifs de la Croisade
5 - Saint-Louis en Chypre
6 - Prise de Damiette
7 - Saint-Louis campe à Damiette
8 - Marche sur Mansourah
9 - Désobéissance du comte d'Artois
10 - Mort du comte d'Artois
11 - L'Ost décimés par une épidémie
12 - Retraite vers Damiette
13 - Trahison de Marcel, capitulation
14 - Une rançon contre le roi
15 - Assassina du sulatan du Caire
16 - Les Mameloukes régicides
17 - Evacuation de Damiette
4 - Construction de la ville et du port d'Aigues-Mortes
Cependant Louis IX s'occupait sans cesse des préparatifs de son départ. Comme on ne connaissait plus d'autre route que celle de la mer pour aller en Orient, et que le royaume de France n'avait point de port sur la Méditerranée, saint Louis fit l'acquisition du territoire d'Aigues-Mortes en Provence (59) ; le port encombré par les sables fut nettoyé ; on bâtit sur le rivage une ville assez vaste pour recevoir la foule des pèlerins.
Images d'Aigues-Mortes : (60)
Louis s'occupa en même temps d'approvisionner son armée, et de faire préparer des magasins dans l'île de Chypre, où il devait débarquer. Thibaut, comte de Bar, et le sire de Beaujeu, envoyés en Italie, trouvèrent tout ce qui était nécessaire pour l'approvisionnement d'une armée, soit dans la république de Venise, soit dans les riches provinces de la Pouilles et de la Sicile, où les ordres et les recommandations de l'empereur Frédéric les avaient précédés.
Le bruit de ces préparatifs était parvenu jusqu'en Syrie : les auteurs du temps rapportent que les puissances musulmanes furent frappées de terreur, et qu'elles ne s'occupèrent plus que de fortifier leurs villes et leurs frontières contre la prochaine invasion des Francs. Les rumeurs populaires qui circulèrent alors et que l'histoire a daigné recueillir, accusèrent les musulmans d'avoir employé des moyens perfides et d'odieux stratagèmes pour se venger des peuples chrétiens et faire échouer leurs entreprises. On publia que la vie de Louis IX était menacée par les émissaires du Vieux de la Montagne (61) ; on répétait dans les villes, et la multitude ne manquait point d'y ajouter foi, que le poivre qui venait d'Orient était empoisonné ; Mathieu Paris, l'historien grave, ne craint point d'affirmer qu'un grand nombre de personnes en moururent, avant que cet horrible complot fût dévoilé. On peut croire que la politique du temps inventait elle-même ces fables grossières pour rendre plus odieux les ennemis qu'on allait combattre, et pour que l'indignation vînt échauffer le courage des guerriers. Il est naturel aussi de penser que de pareilles rumeurs avaient leur source dans l'ignorance des peuples, et qu'elles étaient accréditées par l'opinion qu'on se formait alors des moeurs et du caractère des nations infidèles.
Trois ans s'étaient écoulés depuis que le roi de France avait pris la croix. Il convoqua, à Paris, un nouveau parlement, dans lequel il fixa enfin le départ de la sainte expédition pour le mois de juin de l'année suivante. Les barons et les prélats renouvelèrent avec lui la promesse de combattre les infidèles, et s'engagèrent à partir à l'époque désignée, sous peine d'encourir les censures ecclésiastiques. Louis profita du moment où les grands du royaume étaient assemblés au nom de la religion, pour exiger qu'ils prêtassent serment de foi et hommage à ses enfants, et pour leur faire jurer (ce sont les expressions de Joinville), « que loyauté ils porteroient à sa famille, si aucune malle chose avenoit de sa personne au saint veage d'outremer » (62).
TopImages d'Aigues-Mortes : (60)
Louis s'occupa en même temps d'approvisionner son armée, et de faire préparer des magasins dans l'île de Chypre, où il devait débarquer. Thibaut, comte de Bar, et le sire de Beaujeu, envoyés en Italie, trouvèrent tout ce qui était nécessaire pour l'approvisionnement d'une armée, soit dans la république de Venise, soit dans les riches provinces de la Pouilles et de la Sicile, où les ordres et les recommandations de l'empereur Frédéric les avaient précédés.
Le bruit de ces préparatifs était parvenu jusqu'en Syrie : les auteurs du temps rapportent que les puissances musulmanes furent frappées de terreur, et qu'elles ne s'occupèrent plus que de fortifier leurs villes et leurs frontières contre la prochaine invasion des Francs. Les rumeurs populaires qui circulèrent alors et que l'histoire a daigné recueillir, accusèrent les musulmans d'avoir employé des moyens perfides et d'odieux stratagèmes pour se venger des peuples chrétiens et faire échouer leurs entreprises. On publia que la vie de Louis IX était menacée par les émissaires du Vieux de la Montagne (61) ; on répétait dans les villes, et la multitude ne manquait point d'y ajouter foi, que le poivre qui venait d'Orient était empoisonné ; Mathieu Paris, l'historien grave, ne craint point d'affirmer qu'un grand nombre de personnes en moururent, avant que cet horrible complot fût dévoilé. On peut croire que la politique du temps inventait elle-même ces fables grossières pour rendre plus odieux les ennemis qu'on allait combattre, et pour que l'indignation vînt échauffer le courage des guerriers. Il est naturel aussi de penser que de pareilles rumeurs avaient leur source dans l'ignorance des peuples, et qu'elles étaient accréditées par l'opinion qu'on se formait alors des moeurs et du caractère des nations infidèles.
Trois ans s'étaient écoulés depuis que le roi de France avait pris la croix. Il convoqua, à Paris, un nouveau parlement, dans lequel il fixa enfin le départ de la sainte expédition pour le mois de juin de l'année suivante. Les barons et les prélats renouvelèrent avec lui la promesse de combattre les infidèles, et s'engagèrent à partir à l'époque désignée, sous peine d'encourir les censures ecclésiastiques. Louis profita du moment où les grands du royaume étaient assemblés au nom de la religion, pour exiger qu'ils prêtassent serment de foi et hommage à ses enfants, et pour leur faire jurer (ce sont les expressions de Joinville), « que loyauté ils porteroient à sa famille, si aucune malle chose avenoit de sa personne au saint veage d'outremer » (62).
[1248] Bulle du pape d'encouragement aux croisés français
Ce fut alors que le pape adressa à la noblesse et au peuple de France une lettre datée de Lyon dans laquelle il célébrait en termes solennels la bravoure guerrière de la nation française et les vertus de son pieux monarque. Le souverain pontife donnait sa bénédiction aux croisés français, et menaçait des foudres de l'église tous ceux qui, après avoir fait le voeu du pèlerinage, différeraient leur départ. Louis IX, qui avait sans doute provoqué cet avertissement du pape, voyait toute la noblesse du royaume accourir sous ses drapeaux ; plusieurs seigneurs dont il avait réprimé l'ambition, étaient les premiers à donner l'exemple, la crainte de réveiller d'anciennes défiances et d'encourir des disgrâces nouvelles ; d'autres, entraînés par l'esprit habituel des cours, se déclaraient avec ardeur les champions de la croix, dans l'espoir d'obtenir, non les récompenses du ciel, mais celles de la terre. Le caractère de Louis IX inspirait la plus grande confiance à tous les guerriers chrétiens : Si jusque-là, disaient-ils, Dieu avait permis que les saintes expéditions ne fussent qu'une longue suite de revers et de calamités, c'était que l'imprudence des chefs avait compromis le salut des armées chrétiennes, c'était que la discorde et la licence des moeurs avaient régné trop longtemps parmi les défenseurs de la croix ; mais quels malheurs pouvait-on redouter sous un prince à qui le ciel semblait avoir inspiré sa propre sagesse, sous un prince qui, par sa fermeté, venait d'étouffer toute espèce de division dans son royaume, et qui devait bientôt montrer à l'Orient l'exemple de toutes les vertus ?
Top
Quelques seigneurs devant suivirent la croisade y renoncèrent
Plusieurs seigneurs d'Angleterre parmi lesquels on remarquait les comtes de Salisbury et de Leicester, résolurent d'accompagner le roi de France et de partager avec lui les périls et les travaux de la croisade :
Le comte de Salisbury, petit-fils de la belle Rosamonde, et que ses exploits firent surnommer Longue-Epée, venait d'être dépouillé de tous ses biens par Henri III. Pour se mettre en état de faire les préparatifs nécessaires à son voyage, il s'adressa au pape, et lui dit :
« Tout misérable que je suis, je viens de me vouer au pèlerinage de la terre sainte. Si le prince Richard, à frère du roi d'Angleterre, a obtenu, sans prendre la croix, le privilège de percevoir un droit sur ceux qui veulent la quitter, j'ai cru que je pouvais obtenir aussi cette grâce, moi qui n'ai plus de ressources que dans la charité des fidèles. »
Ce discours, qui nous apprend un fait assez curieux, fit sourire le souverain pontife ; le comte de Salisbury obtint la grâce qu'il demandait, et se mit en devoir de partir pour l'Orient. Le comte de Leicester renonça au pèlerinage.
TopLe comte de Salisbury, petit-fils de la belle Rosamonde, et que ses exploits firent surnommer Longue-Epée, venait d'être dépouillé de tous ses biens par Henri III. Pour se mettre en état de faire les préparatifs nécessaires à son voyage, il s'adressa au pape, et lui dit :
« Tout misérable que je suis, je viens de me vouer au pèlerinage de la terre sainte. Si le prince Richard, à frère du roi d'Angleterre, a obtenu, sans prendre la croix, le privilège de percevoir un droit sur ceux qui veulent la quitter, j'ai cru que je pouvais obtenir aussi cette grâce, moi qui n'ai plus de ressources que dans la charité des fidèles. »
Ce discours, qui nous apprend un fait assez curieux, fit sourire le souverain pontife ; le comte de Salisbury obtint la grâce qu'il demandait, et se mit en devoir de partir pour l'Orient. Le comte de Leicester renonça au pèlerinage.
Aucun prince ou baron ne porteraient la croix en Italie ou en Allemagne
Les prédications de la guerre sainte, qui étaient restées sans effet en Italie et en Allemagne, avaient cependant obtenu quelque succès dans les provinces de la Frise et de la Hollande, et dans quelques royaumes du Nord. Hacon, dont le pape venait d'appuyer les prétentions au trône de Norvège, prit alors la croix d'outre-mer, et promit de partir pour l'Orient ; on se rappelle que les Norvégiens s'étaient plusieurs fois signalés dans les croisades. Après avoir fait les prépatifs de son expédition, Hacon écrivit à Louis IX pour lui annoncer son prochain départ. Il lui demandait la permission de débarquer sur les côtes de France et de s'y pourvoir des vivres nécessaires pour son armée. Louis, dans une réponse affectueuse, offrit au prince norvégien de partager avec lui le commandement de la croisade. Mathieu Paris, qui fut chargé de porter le message de Louis IX, nous apprend dans son histoire que le roi de Norvège rejeta l'offre généreuse du roi de France, persuadé, disait-il, que l'harmonie ne pourrait subsister longtemps entre les Norvégiens et les Français : les premiers, d'un caractère impétueux, inquiet et jaloux ; les autres, pleins de fierté et de hauteur.
Hacon, après avoir fait cette réponse, ne songea plus à s'embarquer et resta dans son royaume, sans que l'histoire ait pu connaître le motif de sa conduite. On doit croire qu'à l'exemple de plusieurs autres monarques chrétiens, ce prince s'était servi de la croisade pour cacher les desseins de sa politique : en levant le tiers des revenus du clergé, il avait amassé des trésors qu'il pouvait employer à l'affermissement de sa puissance ; l'armée qu'il venait de lever au nom de Jésus-Christ pouvait servir son ambition en Europe beaucoup plus utilement que dans les plaines de l'Asie. Le pape, de qui il avait reçu le titre de roi, l'exhorta d'abord à prendre le signe des croisés ; tout nous porte à penser qu'il lui conseilla ou du moins qu'il lui permit ensuite de rester en Occident, lorsqu'il espéra susciter en lui un rival ou un ennemi de plus à l'empereur d'Allemagne.
Quoi qu'il en soit, il est certain que le souverain pontife, aux prises avec les grands embarras où il s'était jeté, obligé de soutenir un empereur de son choix, qui n'avait ni argent ni soldats, et n'ayant lui-même ni trésors ni armées pour défendre sa cause en péril, ne devait prendre alors qu'un faible intérêt à la délivrance de Jérusalem. On en peut juger par la facilité avec laquelle il dégageait de leur serment tous ceux qui avaient juré de combattre les infidèles ; il alla même jusqu'à défendre aux croisés de la Hollande et du pays de Liège de s'embarquer pour l'Orient; en vain Louis IX lui fit à ce sujet de vives représentations, Innocent ne l'écouta point : dans la passion qui l'animait, il trouvait trop d'avantage à accorder des dispenses pour le voyage de Syrie ; car, d'une part, ces dispenses, qui étaient achetées à prix d'argent, contribuaient à remplir son trésor, et de l'autre, elles laissaient en Europe des soldats qu'il pouvait armer contre les ennemis de la cour de Rome.
TopHacon, après avoir fait cette réponse, ne songea plus à s'embarquer et resta dans son royaume, sans que l'histoire ait pu connaître le motif de sa conduite. On doit croire qu'à l'exemple de plusieurs autres monarques chrétiens, ce prince s'était servi de la croisade pour cacher les desseins de sa politique : en levant le tiers des revenus du clergé, il avait amassé des trésors qu'il pouvait employer à l'affermissement de sa puissance ; l'armée qu'il venait de lever au nom de Jésus-Christ pouvait servir son ambition en Europe beaucoup plus utilement que dans les plaines de l'Asie. Le pape, de qui il avait reçu le titre de roi, l'exhorta d'abord à prendre le signe des croisés ; tout nous porte à penser qu'il lui conseilla ou du moins qu'il lui permit ensuite de rester en Occident, lorsqu'il espéra susciter en lui un rival ou un ennemi de plus à l'empereur d'Allemagne.
Quoi qu'il en soit, il est certain que le souverain pontife, aux prises avec les grands embarras où il s'était jeté, obligé de soutenir un empereur de son choix, qui n'avait ni argent ni soldats, et n'ayant lui-même ni trésors ni armées pour défendre sa cause en péril, ne devait prendre alors qu'un faible intérêt à la délivrance de Jérusalem. On en peut juger par la facilité avec laquelle il dégageait de leur serment tous ceux qui avaient juré de combattre les infidèles ; il alla même jusqu'à défendre aux croisés de la Hollande et du pays de Liège de s'embarquer pour l'Orient; en vain Louis IX lui fit à ce sujet de vives représentations, Innocent ne l'écouta point : dans la passion qui l'animait, il trouvait trop d'avantage à accorder des dispenses pour le voyage de Syrie ; car, d'une part, ces dispenses, qui étaient achetées à prix d'argent, contribuaient à remplir son trésor, et de l'autre, elles laissaient en Europe des soldats qu'il pouvait armer contre les ennemis de la cour de Rome.
Seuls les français porteront la croix d'outre-mer
Ainsi la France était le seul pays où l'on s'occupât sérieusement de la croisade. La piété et le zèle de Louis IX ranimèrent tous ceux que l'indifférence du pape avait refroidis ; et l'amour des Français pour leur roi, remplaçant l'enthousiasme religieux, suffît pour aplanir tous les obstacles. Les villes dont le monarque avait protégé les libertés, s'empressèrent de lui envoyer des sommes considérables. Les fermiers des domaines royaux, qui étaient alors très-étendus, lui avancèrent les revenus d'une année. Les riches s'imposaient eux-mêmes, et versaient le fruit de leurs épargnes dans les coffres du roi ; la pauvreté portait ses dons dans les troncs des églises ; de plus, il ne se faisait pas alors dans tout le royaume un testament qui ne renfermât quelque legs pour les frais de la sainte expédition (63). Le clergé ne se contenta point d'adresser au ciel des prières pour la croisade, il paya le dixième de ses revenus, pour l'entretien des soldats de la croix.
Les barons, les seigneurs et les princes, qui faisaient la guerre à leurs frais, imposaient des tributs à leurs vassaux, et trouvaient, comme le roi de France, dans les revenus de leurs domaines et dans la pieuse générosité des bourgs et des villes, l'argent nécessaire pour fournir aux dépenses de leur voyage. Plusieurs, ainsi que dans les croisades précédentes, engageaient leurs terres, vendaient leurs meubles, se ruinaient pour l'entretien de leurs soldats et de leurs chevaliers ; ils oubliaient leurs familles, ils s'oubliaient eux-mêmes dans les tristes apprêts du départ, et ne paraissaient point songer à leur retour. Plusieurs se préparaient au voyage d'outre-mer, comme on se prépare à l'exil ou à la mort (64). Les plus pieux des croisés, comme s'ils ne fussent allés en Orient que pour y trouver un tombeau, s'occupaient surtout de paraître devant Dieu en état de grâce : ils expiaient leurs péchés par la pénitence ; ils pardonnaient les offenses, réparaient le mal qu'ils avaient fait, disposaient de leurs biens, les donnaient aux pauvres, ou les partageaient entre leurs héritiers naturels (65).
Cette disposition des esprits tournait au profit de l'humanité et de la justice ; elle donnait aux gens de bien des sentiments généreux ; aux méchants, des remords qui ressemblaient à la vertu. Au milieu des guerres civiles et de l'anarchie féodale, une foule d'hommes s'étaient enrichis par la concussion, la rapine et le brigandage : la religion leur inspira alors un repentir salutaire, et ce temps de pénitence fut marqué par un grand nombre de restitutions qui firent oublier un moment les triomphes de l'iniquité. Le fameux comte de la Marche donna l'exemple ; ses complots, ses révoltes, ses entreprises injustes, avaient souvent troublé le royaume et ruiné un grand nombre de familles : il voulut expier ses fautes, et, pour apaiser la juste colère de Dieu, il ordonna par son testament de restituer tous les biens qu'il aurait acquis par l'injustice et la violence. Le sire de Joinville nous dit naïvement, dans son histoire, que sa conscience ne lui faisait aucun reproche grave, mais que néanmoins il assembla ses vassaux et ses voisins pour leur offrir la réparation des torts qu'il pouvait avoir eus envers eux sans le savoir. « Ce fesois, ajoute-t-il, parce que je ne voulois emporter un seul denier à tort ; tant il arriva que j'engageai à mes amis grand quantité de ma terre, si bien qu'il ne me resta pas 1200 livres de rente ; car madame ma mère vivoit encore, qui tenoit beaucoup de mes choses en douaire. »
Dans ces jours consacrés au repentir, on fondait des monastères, on prodiguait des trésors aux églises : le plus sûr moyen, disait Louis IX, de ne pas périr comme les impies, c'est d'aimer et d'enrichir le lieu où réside la gloire du Seigneur. La piété des croisés n'oubliait point les pauvres et les infirmes : leurs nombreuses offrandes dotaient les cloîtres, asile de la misère, les hospices destinés à recevoir les pèlerins, et surtout ces léproseries établies dans toutes les provinces, demeures lugubres où gémissaient les victimes des voyages d'Orient.
Louis IX se distingua par ses libéralités envers les églises et les monastères ; mais ce qui dut surtout lui attirer les bénédictions des peuples, c'est le soin qu'il prit de réparer toutes les injustices commises dans l'administration du royaume. Le saint monarque savait que, si les rois sont les images de Dieu sur la terre, c'est surtout lorsque la justice est assise avec eux sur le trône. Des bureaux de restitution établis par ses ordres dans les domaines royaux furent chargés de réparer tous les torts qui pouvaient avoir été commis par les agents ou les fermiers du roi ; dans la plupart des grandes villes, deux commissaires, l'un ecclésiastique, l'autre laïc, devaient entendre et juger les plaintes contre ses ministres et contre ses officiers : noble exercice de l'autorité suprême, qui cherche non des coupables à punir, mais des malheurs à réparer ; qui épie les murmures du pauvre, encourage le faible, et se défère elle-même au tribunal des lois ! Ce n'était point assez pour Louis d'avoir établi des règlements pour la justice : leur exécution excitait toute sa sollicitude. Des prédicateurs annonçaient dans toutes les églises les intentions du roi, et, comme s'il eût dû être responsable devant Dieu de tous les jugements qu'on allait rendre en son nom, le monarque envoya secrètement de saints ecclésiastiques et de bons religieux pour prendre de nouvelles informations, et savoir, par des rapports fidèles, si les juges qu'il croyait hommes de bien, n'étaient pas eux-mêmes corrompus.
L'histoire de ces temps reculés n'a rien de plus touchant que le spectacle de cette justice toute royale ; un si bel exemple donné aux princes de la terre devait attirer les bénédictions du ciel sur les armes de saint Louis, et, lorsqu'on songe aux déplorables suites de cette croisade, on s'étonne avec les chroniqueurs des vieux âges que tant de calamités aient été le prix d'une aussi haute vertu.
TopLes barons, les seigneurs et les princes, qui faisaient la guerre à leurs frais, imposaient des tributs à leurs vassaux, et trouvaient, comme le roi de France, dans les revenus de leurs domaines et dans la pieuse générosité des bourgs et des villes, l'argent nécessaire pour fournir aux dépenses de leur voyage. Plusieurs, ainsi que dans les croisades précédentes, engageaient leurs terres, vendaient leurs meubles, se ruinaient pour l'entretien de leurs soldats et de leurs chevaliers ; ils oubliaient leurs familles, ils s'oubliaient eux-mêmes dans les tristes apprêts du départ, et ne paraissaient point songer à leur retour. Plusieurs se préparaient au voyage d'outre-mer, comme on se prépare à l'exil ou à la mort (64). Les plus pieux des croisés, comme s'ils ne fussent allés en Orient que pour y trouver un tombeau, s'occupaient surtout de paraître devant Dieu en état de grâce : ils expiaient leurs péchés par la pénitence ; ils pardonnaient les offenses, réparaient le mal qu'ils avaient fait, disposaient de leurs biens, les donnaient aux pauvres, ou les partageaient entre leurs héritiers naturels (65).
Cette disposition des esprits tournait au profit de l'humanité et de la justice ; elle donnait aux gens de bien des sentiments généreux ; aux méchants, des remords qui ressemblaient à la vertu. Au milieu des guerres civiles et de l'anarchie féodale, une foule d'hommes s'étaient enrichis par la concussion, la rapine et le brigandage : la religion leur inspira alors un repentir salutaire, et ce temps de pénitence fut marqué par un grand nombre de restitutions qui firent oublier un moment les triomphes de l'iniquité. Le fameux comte de la Marche donna l'exemple ; ses complots, ses révoltes, ses entreprises injustes, avaient souvent troublé le royaume et ruiné un grand nombre de familles : il voulut expier ses fautes, et, pour apaiser la juste colère de Dieu, il ordonna par son testament de restituer tous les biens qu'il aurait acquis par l'injustice et la violence. Le sire de Joinville nous dit naïvement, dans son histoire, que sa conscience ne lui faisait aucun reproche grave, mais que néanmoins il assembla ses vassaux et ses voisins pour leur offrir la réparation des torts qu'il pouvait avoir eus envers eux sans le savoir. « Ce fesois, ajoute-t-il, parce que je ne voulois emporter un seul denier à tort ; tant il arriva que j'engageai à mes amis grand quantité de ma terre, si bien qu'il ne me resta pas 1200 livres de rente ; car madame ma mère vivoit encore, qui tenoit beaucoup de mes choses en douaire. »
Dans ces jours consacrés au repentir, on fondait des monastères, on prodiguait des trésors aux églises : le plus sûr moyen, disait Louis IX, de ne pas périr comme les impies, c'est d'aimer et d'enrichir le lieu où réside la gloire du Seigneur. La piété des croisés n'oubliait point les pauvres et les infirmes : leurs nombreuses offrandes dotaient les cloîtres, asile de la misère, les hospices destinés à recevoir les pèlerins, et surtout ces léproseries établies dans toutes les provinces, demeures lugubres où gémissaient les victimes des voyages d'Orient.
Louis IX se distingua par ses libéralités envers les églises et les monastères ; mais ce qui dut surtout lui attirer les bénédictions des peuples, c'est le soin qu'il prit de réparer toutes les injustices commises dans l'administration du royaume. Le saint monarque savait que, si les rois sont les images de Dieu sur la terre, c'est surtout lorsque la justice est assise avec eux sur le trône. Des bureaux de restitution établis par ses ordres dans les domaines royaux furent chargés de réparer tous les torts qui pouvaient avoir été commis par les agents ou les fermiers du roi ; dans la plupart des grandes villes, deux commissaires, l'un ecclésiastique, l'autre laïc, devaient entendre et juger les plaintes contre ses ministres et contre ses officiers : noble exercice de l'autorité suprême, qui cherche non des coupables à punir, mais des malheurs à réparer ; qui épie les murmures du pauvre, encourage le faible, et se défère elle-même au tribunal des lois ! Ce n'était point assez pour Louis d'avoir établi des règlements pour la justice : leur exécution excitait toute sa sollicitude. Des prédicateurs annonçaient dans toutes les églises les intentions du roi, et, comme s'il eût dû être responsable devant Dieu de tous les jugements qu'on allait rendre en son nom, le monarque envoya secrètement de saints ecclésiastiques et de bons religieux pour prendre de nouvelles informations, et savoir, par des rapports fidèles, si les juges qu'il croyait hommes de bien, n'étaient pas eux-mêmes corrompus.
L'histoire de ces temps reculés n'a rien de plus touchant que le spectacle de cette justice toute royale ; un si bel exemple donné aux princes de la terre devait attirer les bénédictions du ciel sur les armes de saint Louis, et, lorsqu'on songe aux déplorables suites de cette croisade, on s'étonne avec les chroniqueurs des vieux âges que tant de calamités aient été le prix d'une aussi haute vertu.
Les préparatifs français touchent à leurs fins
Cependant les croisés redoublaient de zèle et d'activité pour les préparatifs de la guerre sainte. Toutes les provinces de la France semblaient se lever en armes ; le peuple des villes et des campagnes n'avait plus qu'une seule pensée, celle de la croisade. Les grands vassaux rassemblaient leurs chevaliers et leurs soldats ; les seigneurs et les barons se visitaient entre eux, ou s'envoyaient des députés pour convenir du jour de leur départ. Les parents et les amis s'engageaient à réunir leurs bannières et à mettre tout en commun, l'argent, la gloire et les périls. Les pratiques de la dévotion se mêlaient aux apprêts militaires. On voyait des guerriers, déposant leur cuirasse et leur épée, marcher nu-pieds, en chemise, et visiter les monastères et les églises où les reliques des saints attiraient le concours des fidèles. Dans chaque paroisse on faisait des processions ; tous les croisés se présentaient au pied des autels, et recevaient des mains du clergé les symboles du pèlerinage (66). Dans toutes les églises on adressait à Dieu des prières pour le succès de leur expédition. Dans les familles on versait des larmes sur leur départ. La plupart des pèlerins, en recevant les adieux de leurs amis et de leurs proches, semblaient sentir plus que jamais le prix de tous les biens qu'ils allaient quitter. L'historien de Saint-Louis nous dit qu'après avoir visité Blanchicourt et Saint-Urbain, où étaient déposées de saintes reliques, « il ne voulut oncques retourner ses yeux vers Joinville, pour ce que le coeur lui attendrit du biau chastel qu'il laissait et de ses deux enfants. » Les chefs de la croisade entraînaient avec eux toute la jeunesse belliqueuse, et ne laissaient dans plusieurs contrées qu'une population faible et désarmée ; beaucoup de châteaux, de forteresses abandonnées, devaient tomber en ruine ; beaucoup de terres devaient se changer en déserts, beaucoup de familles rester sans appui. Le peuple dut regretter sans doute les seigneurs dont l'autorité s'appuyait sur des bienfaits et qui, à l'exemple de saint Louis, cherchaient la vérité et la justice, protégeaient la faiblesse et l'innocence ; mais il y en avait aussi qu'on voyait partir avec joie, et plus d'un bourg, plus d'un village, se réjouit de voir sans habitants le donjon d'où lui venaient toutes les misères de la servitude.
Un spectacle attendrissant, c'était de voir les familles des artisans et des pauvres villageois conduire elles-mêmes leurs enfants aux barons et aux chevaliers, et dire à ceux-ci : Vous serez leurs pères ; vous veillerez sur eux au milieu des périls de la guerre et de la mer Les barons et les chevaliers promettaient de ramener leurs soldats en Occident, ou de périr avec eux dans les combats. L'opinion du peuple, de la noblesse, du clergé, dévouait d'avance à la colère de Dieu, au mépris des hommes, tous ceux qui manqueraient à une promesse aussi sacrée.
Au milieu de ces préparatifs, le calme le plus profond régnait dans le royaume. Dans toutes les croisades précédentes, la multitude avait exercé des violences contre les juifs : par la protection du pape et par la sage fermeté de saint Louis (67), les juifs, dépositaires d'immenses trésors et toujours habiles à profiter des circonstances pour s'enrichir, furent respectés au milieu d'une nation qu'ils avaient dépouillée et qui achevait de se ruiner pour la guerre sainte. Les aventuriers et les vagabonds n'étaient point admis sous les drapeaux de la croix; sur la demande de Louis IX, le pape défendit à tous ceux qui avaient commis de grands crimes, de prendre les armes pour la cause de Jésus-Christ. Ces précautions, qu'on avait négligées dans les premières guerres saintes, devaient assurer le maintien de l'ordre et de la discipline négligés parmi les troupes chrétiennes. Dans la foule de ceux qui se présentaient pour aller en Asie combattre les infidèles, on accueillait surtout les artisans et les laboureurs, circonstance remarquable (68), qui prouve clairement que les vues d'une sage politique se mêlaient aux sentiments de la dévotion, et qu'en s'occupant de délivrer Jérusalem, on avait l'espoir de fonder d'utiles colonies au delà des mers.
TopUn spectacle attendrissant, c'était de voir les familles des artisans et des pauvres villageois conduire elles-mêmes leurs enfants aux barons et aux chevaliers, et dire à ceux-ci : Vous serez leurs pères ; vous veillerez sur eux au milieu des périls de la guerre et de la mer Les barons et les chevaliers promettaient de ramener leurs soldats en Occident, ou de périr avec eux dans les combats. L'opinion du peuple, de la noblesse, du clergé, dévouait d'avance à la colère de Dieu, au mépris des hommes, tous ceux qui manqueraient à une promesse aussi sacrée.
Au milieu de ces préparatifs, le calme le plus profond régnait dans le royaume. Dans toutes les croisades précédentes, la multitude avait exercé des violences contre les juifs : par la protection du pape et par la sage fermeté de saint Louis (67), les juifs, dépositaires d'immenses trésors et toujours habiles à profiter des circonstances pour s'enrichir, furent respectés au milieu d'une nation qu'ils avaient dépouillée et qui achevait de se ruiner pour la guerre sainte. Les aventuriers et les vagabonds n'étaient point admis sous les drapeaux de la croix; sur la demande de Louis IX, le pape défendit à tous ceux qui avaient commis de grands crimes, de prendre les armes pour la cause de Jésus-Christ. Ces précautions, qu'on avait négligées dans les premières guerres saintes, devaient assurer le maintien de l'ordre et de la discipline négligés parmi les troupes chrétiennes. Dans la foule de ceux qui se présentaient pour aller en Asie combattre les infidèles, on accueillait surtout les artisans et les laboureurs, circonstance remarquable (68), qui prouve clairement que les vues d'une sage politique se mêlaient aux sentiments de la dévotion, et qu'en s'occupant de délivrer Jérusalem, on avait l'espoir de fonder d'utiles colonies au delà des mers.
Saint-Louis à l'abbaye de Saint-Denis
A l'époque qu'il avait marquée, Louis IX, accompagné de ses frères, le duc d'Anjou et le comte d'Artois, se rendit à l'abbaye de Saint-Denis (69). Après avoir imploré l'appui des apôtres de la France, il reçut des mains du légat le bourdon et la panetière, et cette oriflamme que ses prédécesseurs avaient déjà montrée deux fois aux peuples d'Orient.
Louis revint ensuite à Paris, où il entendit la messe dans l'église de Notre-Dame. Le même jour il quitta sa capitale, pour ne plus y rentrer qu'à son retour de la terre sainte. Le peuple et le clergé, fondant en larmes et chantant des psaumes, l'accompagnèrent jusqu'à l'abbaye de Saint-Antoine. C'est là qu'il monta à cheval pour se rendre à Corbeil, où devaient le rejoindre la reine Blanche et la reine Marguerite.
Le roi donna encore deux jours aux affaires de son royaume, et confia la régence à sa mère, dont la fermeté et la sagesse avaient défendu et sauvé la couronne pendant les troubles de sa minorité. Si quelque chose pouvait excuser Louis IX et justifier sa pieuse obstination, c'était de voir qu'il laissait ses états dans une profonde paix. Il avait renouvelé la trêve faite avec le roi d'Angleterre ; l'Allemagne et l'Italie, occupées de leurs discordes intérieures, ne pouvaient donner à la France aucun sujet d'alarmes. Louis, après avoir pris toutes les mesures pour étouffer l'esprit de rébellion, emmenait avec lui dans la terre sainte la plupart des grands qui avaient troublé le royaume. Le comté de Macon, vendu dix mille livres tournois, venait d'être réuni à la couronne ; la Normandie échappait au joug des Anglais ; les comtés de Toulouse et de Provence, par le mariage des comtes d'Anjou et de Poitiers, entraient dans l'apanage des princes de la famille royale. Louis IX, depuis qu'il avait pris la croix, n'avait cessé de faire tous ses efforts pour conserver les nouvelles conquêtes de la France, pour apaiser les murmures des peuples, pour ôter tout prétexte de guerre étrangère et de guerre civile. L'esprit de justice qu'on remarquait dans toutes ses institutions, le souvenir de ses vertus, qu'on admirait encore davantage au milieu de la désolation générale causée par son départ, la religion qu'il avait fait fleurir par son exemple, suffisaient pour maintenir l'ordre et la paix pendant son absence.
Dès que Louis eut remis en d'autres mains l'administration de son royaume, il se livra tout entier aux exercices de la piété, et l'on ne vit plus en lui que le plus modeste des chrétiens. L'habit et les attributs des pèlerins furent dès lors toute la parure d'un puissant monarque. On ne lui vit plus d'étoffe éclatante, plus de fourrures de prix ; ses armes même et les harnois de ses chevaux n'éclataient que parle poli du fer et de l'acier. Son exemple eut tant de force, dit Joinville, « qu'en la voie d'outre-mer on ne remarqua une seule cotte brodée, ni celle du roi, ni celle d'autrui. » En réformant la somptuosité de ses équipages et de ses habits, Louis IX faisait distribuer aux pauvres l'argent qu'il avait coutume d'employer à cet usage. Ainsi la magnificence royale ne se montrait plus que dans les oeuvres de sa charité.
TopLouis revint ensuite à Paris, où il entendit la messe dans l'église de Notre-Dame. Le même jour il quitta sa capitale, pour ne plus y rentrer qu'à son retour de la terre sainte. Le peuple et le clergé, fondant en larmes et chantant des psaumes, l'accompagnèrent jusqu'à l'abbaye de Saint-Antoine. C'est là qu'il monta à cheval pour se rendre à Corbeil, où devaient le rejoindre la reine Blanche et la reine Marguerite.
Le roi donna encore deux jours aux affaires de son royaume, et confia la régence à sa mère, dont la fermeté et la sagesse avaient défendu et sauvé la couronne pendant les troubles de sa minorité. Si quelque chose pouvait excuser Louis IX et justifier sa pieuse obstination, c'était de voir qu'il laissait ses états dans une profonde paix. Il avait renouvelé la trêve faite avec le roi d'Angleterre ; l'Allemagne et l'Italie, occupées de leurs discordes intérieures, ne pouvaient donner à la France aucun sujet d'alarmes. Louis, après avoir pris toutes les mesures pour étouffer l'esprit de rébellion, emmenait avec lui dans la terre sainte la plupart des grands qui avaient troublé le royaume. Le comté de Macon, vendu dix mille livres tournois, venait d'être réuni à la couronne ; la Normandie échappait au joug des Anglais ; les comtés de Toulouse et de Provence, par le mariage des comtes d'Anjou et de Poitiers, entraient dans l'apanage des princes de la famille royale. Louis IX, depuis qu'il avait pris la croix, n'avait cessé de faire tous ses efforts pour conserver les nouvelles conquêtes de la France, pour apaiser les murmures des peuples, pour ôter tout prétexte de guerre étrangère et de guerre civile. L'esprit de justice qu'on remarquait dans toutes ses institutions, le souvenir de ses vertus, qu'on admirait encore davantage au milieu de la désolation générale causée par son départ, la religion qu'il avait fait fleurir par son exemple, suffisaient pour maintenir l'ordre et la paix pendant son absence.
Dès que Louis eut remis en d'autres mains l'administration de son royaume, il se livra tout entier aux exercices de la piété, et l'on ne vit plus en lui que le plus modeste des chrétiens. L'habit et les attributs des pèlerins furent dès lors toute la parure d'un puissant monarque. On ne lui vit plus d'étoffe éclatante, plus de fourrures de prix ; ses armes même et les harnois de ses chevaux n'éclataient que parle poli du fer et de l'acier. Son exemple eut tant de force, dit Joinville, « qu'en la voie d'outre-mer on ne remarqua une seule cotte brodée, ni celle du roi, ni celle d'autrui. » En réformant la somptuosité de ses équipages et de ses habits, Louis IX faisait distribuer aux pauvres l'argent qu'il avait coutume d'employer à cet usage. Ainsi la magnificence royale ne se montrait plus que dans les oeuvres de sa charité.
Louis IX part pour Aigues-Mortes
La reine Blanche l'accompagna jusqu'à Cluny ; cette princesse était persuadée qu'elle ne reverrait son fils que dans le ciel ; elle ne put se séparer de lui sans verser un torrent de larmes. A son passage à Lyon, Louis vit le pape, et le conjura, pour la dernière fois, d'écouter favorablement Frédéric, que les revers avaient humilié et qui demandait grâce. Après avoir représenté les grands intérêts delà croisade, après avoir parlé au nom des nombreux pèlerins qui abandonnaient tout pour la cause de Jésus-Christ, l'âme pieuse du roi s'étonna de trouver encore le pontife inexorable (70). Dès lors il ne songea plus qu'à poursuivre son voyage. Innocent lui promit de protéger le royaume contre l'hérétique Frédéric, contre le roi d'Angleterre, qu'il appelait toujours son vassal ; il voyait partir sans regrets un monarque révéré dont il redoutait les supplications importunes et les avis pleins de modération. Au reste, le souverain pontife n'eut point de peine à tenir la promesse qu'il avait faite de défendre l'indépendance et la paix du royaume ; les troubles mêmes qu'excitait dans les autres états la politique de la cour de Rome furent cause que la France ne fut point menacée pendant la croisade.
Top
[25 août 1248] Louis IX devant Aigues-Mortes
La flotte qui attendait Louis IX à Aigues-Mortes, était composée de cent vingt-huit navires, sans compter les bateaux qui devaient transporter les chevaux et les vivres. Le roi s'embarqua, suivi de ses deux frères, Charles, duc d'Anjou, Robert, comte d'Artois, et de la reine Marguerite, qui ne redoutait pas moins de rester avec la reine Blanche que de vivre loin de son époux. Alphonse, comte de Poitiers, remit son départ à l'année suivante, et revint à Paris pour aider la régente de ses conseils et de son autorité. Quand, toute l'armée des croisés fut embarquée, on donna le signal du départ ; les nautoniers, selon l'usage établi dans les voyages maritimes, chantèrent en coeur le « Veni creator, » et la flotte mit à la voile (71).
La France n'avait point alors de marine. Les matelots et les pilotes étaient presque tous des Catalans ou des Italiens ; deux Génois remplissaient les fonctions de commandants ou d'amiraux. La plupart des barons et des chevaliers n'avaient jamais vu la mer ; tout ce qui s'offrait à leurs yeux les remplissait de surprise et de crainte ; ils invoquaient tous les saints du paradis, et recommandaient leur âme à Dieu. Le bon Joinville ne dissimule point son effroi, et ne peut s'empêcher de dire que « bien fou celui qui, ayant quelque péché sur son âme, se met en un tel danger ; car, si on s'endort un soir, on ne sait si on se trouvera le matin au fond de la mer » (72).
Suite
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
TopLa France n'avait point alors de marine. Les matelots et les pilotes étaient presque tous des Catalans ou des Italiens ; deux Génois remplissaient les fonctions de commandants ou d'amiraux. La plupart des barons et des chevaliers n'avaient jamais vu la mer ; tout ce qui s'offrait à leurs yeux les remplissait de surprise et de crainte ; ils invoquaient tous les saints du paradis, et recommandaient leur âme à Dieu. Le bon Joinville ne dissimule point son effroi, et ne peut s'empêcher de dire que « bien fou celui qui, ayant quelque péché sur son âme, se met en un tel danger ; car, si on s'endort un soir, on ne sait si on se trouvera le matin au fond de la mer » (72).
Suite
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
Notes
59. Voyez sur cette acquisition les observations de Ducange sur Joinville.
61. Les chroniques qui rapportent ce fait le placent dans les années antérieures à la croisade.
62. Et Joinville ajoute : « Et moi aussi, me manda-t-il ; mais moi qui n'estois point sujet à lui, ne voulus point faire de serment, quoique ce ne fust pas mon intention de demeurer. » Nous devons faire observer que le sire de Joinville n'était qu'arrière-vassal de la couronne, et que par conséquent il n'avait de devoir à remplir et de foi à jurer qu'à son supérieur immédiat, le comte de Champagne.
63. On trouve à la bibliothèque du roi, manuscrit de M. de Béthune, volume coté 9421, p. 98, une lettre de saint Louis par laquelle il s'oblige envers son cousin Raymond, comte de Toulouse, de lui payer vingt mille livres parisis, en cas qu'il passe la mer avec lui. Cette lettre est de 1248. On lit au même endroit une ordonnance de Raymond, qui déclare vouloir, en cas qu'il ne puisse faire le voyagé d'outre-mer, que son héritier envoie à ses dépens cinquante chevaliers bien armés, lesquels serviront une année entière. Cette ordonnance est de 1249.
64. Le sire de Joinville passa un peu plus gaîment le temps qui précéda son départ : « Je fus toute la semaine à faire feste et banquets avec mon frère de Vauquelour, et tous les riches hommes du pays, qui là estoient et disoient, après que nous avions beut mangé, chanson les uns après les autres. »
65. Comme Louis IX avait annoncé le projet de restituer tout ce qui était mal acquis, Richard, comte de Cornouailles, frère d'Henri III, réclama la restitution de la Normandie et des autres provinces enlevées aux Anglais sous le règne de Philippe-Auguste. Les barons et les seigneurs du royaume s'y opposèrent ; saint Louis poussa le scrupule jusqu'à consulter les évêques de Normandie sur ce qu'il devait faire relativement à cette province : les évêques furent d'avis que la Normandie appartenait légitimement à la couronne de France (Mathieu Paris).
66. Le sire de Joinville alla trouver l'abbé de Cheminon, « le plus prudhomme qui fust en robe blanche, et me bailla, ajoute-t-il, et ceignit mon écharpe, et me mist mon bourdon à la main. »
67. Quoique les lois de saint Louis soient équitables et justes envers les juifs, cependant les maximes religieuses du prince à leur égard ne respirent pas toujours une tolérance éclairée. Un chevalier vieil et ancien disputant avec un juif sur la virginité de Marie, en présence de saint Louis, ne trouva pas de meilleur argument que de le férir avec son gantelet. L'abbé de Cluny lui adressa quelques reproches sur cette manière un peu brusque de traiter les questions religieuses; et c'est alors que saint Louis fit entendre ces paroles : « Nul, s'il n'est grand clerc et théologien parfait, ne doit disputer aux juifs ; mais doit l'homme lai quand il oit mesdire de la foi chrestienne, défendre la chose, non pas seulement de paroles, mais abonne espée tranchant, et en frapper les mesdisants et mescréants à travers du corps tant qu'elle y pourra entrer. »
68. Cette circonstance est rapportée par l'historien Mézerai.
69. Guillaume de Nangis, Guillaume de Puits, Mathieu Paris, Sanuto, Bibliothèque des Croisades. Les chroniques de France et de Saint-Denis ont gardé la mémoire de la visite de saint Louis (Voyez le chapitre intitulé : Comment saint Louis vint au monastère).
70. Le roi, voyant sur le visage du pape un air négatif, se retira triste et dit : « Je crains que votre dureté n'attire bientôt, après mon départ, au royaume de France les attaques des ennemis. Si l'affaire de la terre sainte est retardée, ce sera sur votre compte ; pour moi, je conserverai mon royaume comme la prunelle de l'oeil, puisque de sa conservation dépendent la vôtre et celle de toute la chrétienté. » (Hist. ecclés. de Fleury liv. LXXXIIl, d'après Mathieu Paris.)
71. Suivant l'abbé de Choisy, « Vie de saint Louis », livre II, p. 136, la flotte du roi était de cent vingt gros vaisseaux et de plus de 1500 petits. C'étaient des vaisseaux de haut bord et des galères. Jean, moine de Pontigny, dans la lettre rapportée par Mathieu Paris, « additamenta », p. 169, dit que saint Louis avait dans sa flotte six vingts « dromons », sans les galères et autres petits vaisseaux. Les dromons, suivant Ducange, étaient de grands vaisseaux longs, mais légers et bons voiliers.
72. Joinville s'embarqua dans le port de Marseille. Voici comment il raconte son départ : « Et fut ouverte la porte de la nef pour faire entrer nos chevaux; et, quand nous fûmes entrés, la porte fut reclouse et estoupée, ainsi qu'on l'auroit fait pour un tonneau de vin, et tantôt le maître de la nef s'écria à ses gents qui estoient au bec de la nef : Est votre besogne prête ? Sommes-nous à point ? Et ils répondirent oui ; et ils se prirent à chanter le « Veni creator spiritus. »
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
61. Les chroniques qui rapportent ce fait le placent dans les années antérieures à la croisade.
62. Et Joinville ajoute : « Et moi aussi, me manda-t-il ; mais moi qui n'estois point sujet à lui, ne voulus point faire de serment, quoique ce ne fust pas mon intention de demeurer. » Nous devons faire observer que le sire de Joinville n'était qu'arrière-vassal de la couronne, et que par conséquent il n'avait de devoir à remplir et de foi à jurer qu'à son supérieur immédiat, le comte de Champagne.
63. On trouve à la bibliothèque du roi, manuscrit de M. de Béthune, volume coté 9421, p. 98, une lettre de saint Louis par laquelle il s'oblige envers son cousin Raymond, comte de Toulouse, de lui payer vingt mille livres parisis, en cas qu'il passe la mer avec lui. Cette lettre est de 1248. On lit au même endroit une ordonnance de Raymond, qui déclare vouloir, en cas qu'il ne puisse faire le voyagé d'outre-mer, que son héritier envoie à ses dépens cinquante chevaliers bien armés, lesquels serviront une année entière. Cette ordonnance est de 1249.
64. Le sire de Joinville passa un peu plus gaîment le temps qui précéda son départ : « Je fus toute la semaine à faire feste et banquets avec mon frère de Vauquelour, et tous les riches hommes du pays, qui là estoient et disoient, après que nous avions beut mangé, chanson les uns après les autres. »
65. Comme Louis IX avait annoncé le projet de restituer tout ce qui était mal acquis, Richard, comte de Cornouailles, frère d'Henri III, réclama la restitution de la Normandie et des autres provinces enlevées aux Anglais sous le règne de Philippe-Auguste. Les barons et les seigneurs du royaume s'y opposèrent ; saint Louis poussa le scrupule jusqu'à consulter les évêques de Normandie sur ce qu'il devait faire relativement à cette province : les évêques furent d'avis que la Normandie appartenait légitimement à la couronne de France (Mathieu Paris).
66. Le sire de Joinville alla trouver l'abbé de Cheminon, « le plus prudhomme qui fust en robe blanche, et me bailla, ajoute-t-il, et ceignit mon écharpe, et me mist mon bourdon à la main. »
67. Quoique les lois de saint Louis soient équitables et justes envers les juifs, cependant les maximes religieuses du prince à leur égard ne respirent pas toujours une tolérance éclairée. Un chevalier vieil et ancien disputant avec un juif sur la virginité de Marie, en présence de saint Louis, ne trouva pas de meilleur argument que de le férir avec son gantelet. L'abbé de Cluny lui adressa quelques reproches sur cette manière un peu brusque de traiter les questions religieuses; et c'est alors que saint Louis fit entendre ces paroles : « Nul, s'il n'est grand clerc et théologien parfait, ne doit disputer aux juifs ; mais doit l'homme lai quand il oit mesdire de la foi chrestienne, défendre la chose, non pas seulement de paroles, mais abonne espée tranchant, et en frapper les mesdisants et mescréants à travers du corps tant qu'elle y pourra entrer. »
68. Cette circonstance est rapportée par l'historien Mézerai.
69. Guillaume de Nangis, Guillaume de Puits, Mathieu Paris, Sanuto, Bibliothèque des Croisades. Les chroniques de France et de Saint-Denis ont gardé la mémoire de la visite de saint Louis (Voyez le chapitre intitulé : Comment saint Louis vint au monastère).
70. Le roi, voyant sur le visage du pape un air négatif, se retira triste et dit : « Je crains que votre dureté n'attire bientôt, après mon départ, au royaume de France les attaques des ennemis. Si l'affaire de la terre sainte est retardée, ce sera sur votre compte ; pour moi, je conserverai mon royaume comme la prunelle de l'oeil, puisque de sa conservation dépendent la vôtre et celle de toute la chrétienté. » (Hist. ecclés. de Fleury liv. LXXXIIl, d'après Mathieu Paris.)
71. Suivant l'abbé de Choisy, « Vie de saint Louis », livre II, p. 136, la flotte du roi était de cent vingt gros vaisseaux et de plus de 1500 petits. C'étaient des vaisseaux de haut bord et des galères. Jean, moine de Pontigny, dans la lettre rapportée par Mathieu Paris, « additamenta », p. 169, dit que saint Louis avait dans sa flotte six vingts « dromons », sans les galères et autres petits vaisseaux. Les dromons, suivant Ducange, étaient de grands vaisseaux longs, mais légers et bons voiliers.
72. Joinville s'embarqua dans le port de Marseille. Voici comment il raconte son départ : « Et fut ouverte la porte de la nef pour faire entrer nos chevaux; et, quand nous fûmes entrés, la porte fut reclouse et estoupée, ainsi qu'on l'auroit fait pour un tonneau de vin, et tantôt le maître de la nef s'écria à ses gents qui estoient au bec de la nef : Est votre besogne prête ? Sommes-nous à point ? Et ils répondirent oui ; et ils se prirent à chanter le « Veni creator spiritus. »
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

