Non nobis Domine, non nobis, sed Nomini Tuo da Gloriam Non pas à nous Seigneur, non pas à nous, mais à Ton Nom seul, donne la gloire
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Septième Croisade
10 - Le soir du 8 février 1250, le comte d'Artois est mort
Lorsque la nuit eut séparé les combattants, le prieur de l'hôpital de Rosnay vint baiser la main du roi, et lui demanda s'il avait des nouvelles du comte d'Artois. « Tout ce que je sais, répondit le saint monarque, c'est qu'il est maintenant en paradis. » Le bon chevalier, pour lui ôter une pensée aussi triste, allait s'étendre sur les avantages qu'on venait de remporter. Alors Louis leva vers le ciel ses yeux mouillés de larmes : « Que Dieu soit honoré de ce qu'il nous donne, interrompit-il ; mais, comme il disoit ces mots, on voyoit, ajoute joinville, maintes larmes en sa face. » Le prieur de Rosnay se tut ; les barons et les seigneurs, rassemblés auprès du roi, gardèrent un morne silence, et tous furent moult oppressés d'angoisse, de compassion et de pitié de le voir ainsi plorer.
L'armée, quoiqu'elle eût à reprocher au comte d'Artois les malheurs de cette journée, partagea les regrets de Louis. Tel était parmi les guerriers français l'ascendant de la bravoure, que les plus grandes fautes leur semblaient expiées par une mort glorieuse. On sait d'ailleurs que dans toutes les croisades, ceux qui mouraient les armes à la main étaient placés au rang des martyrs. Les guerriers chrétiens ne voyaient plus dans le comte d'Artois qu'un soldat de Jésus-Christ que Dieu avait rappelé dans son sein ; c'est ainsi que la piété s'accordait avec la gloire, et qu'on honorait comme des saints ceux qu'on admirait comme des héros. Mathieu Paris rapporte dans son histoire que la mère de Salisbury vit son fils monter au ciel le jour même de la bataille de Mansourah. La même opinion se trouvait établie parmi les musulmans : ceux qui mouraient sur le champ de bataille, dans les guerres contre les chrétiens, passaient pour des martyrs de l'islamisme. « Les Francs, dit l'historien Gemal-Eddin, envoyèrent Fakreddin sur les bords du fleuve céleste, et sa fin fut une belle fin. »

L'histoire n'a pas conservé les noms de tous les guerriers qui signalèrent leur valeur à la bataille de Mansourah ; le sénéchal de Champagne ne fut pas un de ceux qui coururent le moins de dangers et montrèrent le moins de bravoure : lui sixième, il défendit un pont contre une multitude d'ennemis ; il fut deux fois renversé de cheval. Dans une aussi grande détresse, le pieux chevalier se souvint de monseigneur saint Jacques, et lui dit : « Beau sire saint Jacques, je te supplie, aide-moy et me secours à ce besoing. » Joinville combattit toute la journée ; son cheval reçut quinze blessures, et lui-même fut atteint de cinq flèches (25). Le sénéchal nous apprend qu'au milieu des combats de cette journée, il vit quelques hommes de haut parage qui fuyaient dans la confusion générale ; il ne nomme personne, parce qu'au moment où il écrivait, les hommes dont il parle étaient morts et qu'il ne lui paraît point convenable de mesdire des trespassés (26). La réserve avec laquelle s'exprime ici l'historien annonce assez quel était l'esprit de l'armée française, où l'on regardait comme une honte ineffaçable et comme le plus grand de tous les malheurs d'avoir connu un moment la crainte.
La plupart des guerriers français, en présence des périls, ne perdirent jamais ce sentiment d'honneur qui formait le caractère de la chevalerie. Errard de Severey, en combattant vaillamment avec un petit nombre de chevaliers, reçut un coup de sabre sur le visage ; il perdait tout son sang et semblait ne pouvoir survivre à sa blessure, lorsque, s'adressant aux chevaliers qui combattaient près de lui : « Si vous m'assurez, leur dit-il, que moi et mes enfants nous serons à couvert de tout blâme, j'irai demander pour vous du secours au duc d'Anjou que je vois là-bas dans la plaine. » Tous donnèrent de grands éloges à sa résolution ; aussitôt il monte à cheval, traverse les escadrons ennemis, arrive jusqu'au duc d'Anjou, et revient avec lui délivrer ses compagnons qui allaient périr. Errard de Severey expira peu de temps après cette action héroïque ; il mourut, emportant avec lui, non le sentiment d'une vaine gloire, mais la certitude consolante qu'aucun blâme, comme il l'avait désiré, n'atteindrait son nom et celui de ses enfants.

Ce qui nous étonne et nous charme à la fois dans le récit des anciennes chroniques qui ont parlé de cette bataille de Mansourah, c'est de retrouver au milieu des scènes du carnage des traces de la gaîté française, de cette gaîté qui dédaigne la mort et se joue du péril. Nous avons parlé de six chevaliers qui défendaient le passage d'un pont contre un grand nombre de musulmans : tandis que ces preux chevaliers, entourés d'ennemis, gardaient un poste si périlleux, le comte de Soissons, s'adressant à Joinville, s'écriait : « Sénéchal, laissons crier et braire cette canaille, et, par la greffe-dieu, parlerons-nous encore, vous et moi, de cette journée en chambrée devant les dames. »

Les musulmans s'étant retirés, l'armée chrétienne vint occuper leur camp, dont l'avant-garde s'était emparée le matin et que les Arabes bédouins avaient pillé pendant le combat. Le camp des ennemis et les machines de guerre qu'ils y avaient laissées furent le seul fruit des exploits de cette journée. Les croisés avaient montré tout ce que peut la valeur ; leur triomphe eût été plus complet s'ils avaient pu se rallier et combattre ensemble. Leurs chefs n'eurent point assez d'habileté ou assez d'ascendant pour réparer la faute du comte d'Artois ; les chefs des musulmans, qui s'étaient montrés plus habiles, avaient été aussi mieux secondés par la discipline et l'obéissance des mameluks.
En reconnaissant les pertes qu'ils avaient faites, les chrétiens ne songèrent point à célébrer leur victoire. Pour apprécier le résultat de tant de combats sanglants, il suffisait de voir le contraste des sentiments qui animaient alors les deux armées. Une sombre tristesse régnait parmi les vainqueurs ; les musulmans, au contraire, quoique chassés de leur camp et repoussés vers Mansourah, regardaient comme un triomphe d'avoir arrêté la marche de leurs ennemis, et, rassurés sur l'issue de la guerre, ils se livraient d'autant plus à la joie, qu'avant la bataille leurs craintes avaient été plus vives.
En effet, rien ne peut peindre la consternation que la première attaque du comte d'Artois avait répandue parmi les infidèles. Au commencement de la journée, un pigeon envoyé au Caire y porta un message conçu en ces termes : « Au moment où l'oiseau est expédié, l'ennemi attaque Mansourah ; une bataille terrible est livrée par les chrétiens aux musulmans. » A cette nouvelle, le peuple du Caire fut saisi d'effroi. Bientôt des bruits sinistres vinrent augmenter les alarmes.
Les portes de la ville furent ouvertes toute la nuit pour recevoir ceux qui avaient pris la fuite ; tous exagéraient le péril pour excuser leur désertion. On croyait que l'islamisme touchait à son dernier jour ; plusieurs abandonnaient déjà la capitale pour aller chercher un asile dans la haute Egypte. Le lendemain, tout changea de face : une autre colombe arriva portant des nouvelles propres à rassurer les musulmans. Le nouveau message annonçait que le Dieu de Mahomet s'était déclaré contre les chrétiens ; alors toutes les craintes furent dissipées, et l'issue du combat de Mansourah, dit un auteur arabe, « fut la clef de la joie pour tous les vrais croyants » (Gemal-Eddin).
Dans la nuit même qui suivit la bataille, l'armée musulmane fit plusieurs tentatives pour reprendre son camp et ses machines de guerre restés au pouvoir des Français. Les guerriers chrétiens, accablés de fatigue, entendaient sans cesse crier aux armes ; les attaques continuelles de l'ennemi ne leur permettaient point de réparer leurs forces par le sommeil ; plusieurs d'entre eux étaient affaiblis par leurs blessures, et pouvaient à peine revêtir leurs cuirasses ; cependant ils se défendaient avec leur bravoure accoutumée (27).
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[9 février 1250] Les Francs fêtent le carême
Le lendemain, c'était le mercredi des cendres, les prêtres célébrèrent les cérémonies ordonnées par la religion pour l'ouverture du carême. L'armée chrétienne passa une partie de la journée en prières, le reste en préparatifs de défense. Tandis que les soldats de la croix se prosternaient au pied des autels et s'apprêtaient à repousser les infidèles, des images de deuil se mêlaient dans leurs coeurs aux sentiments de la bravoure et de la piété. Tout en se ressouvenant de leurs victoires passées, ils ne pouvaient s'empêcher de redouter l'avenir, et le symbole des fragilités humaines que l'église offre à chacun de ses enfants dans ce jour solennel, devait entretenir leurs tristes pressentiments.
Le même jour on s'occupa de jeter un pont sur l'Aschmoun, afin de communiquer avec le camp du duc de Bourgogne. Les chefs et les soldats mirent la main à l'ouvrage ; dans l'espace de quelques heures, tout fut achevé. L'infanterie qu'on avait laissée de l'autre côté du canal vînt renforcer l'armée, qui bientôt devait se trouver engagée dans de nouveaux combats.

Bibars, qui avait pris le commandement des mameluks, ne songeait qu'à profiter de ses premiers avantages. Lorsqu'on eut trouvé le corps du comte d'Artois, les mameluks montrèrent sa cuirasse semée de fleurs de lis, en disant que c'était la dépouille du roi de France (Makrizi). Ce spectacle acheva d'enflammer l'ardeur des musulmans. Les chefs et les soldats demandaient à grands cris qu'on les ramenât au combat. L'armée musulmane eut ordre de se tenir prête pour le surlendemain, premier vendredi du carême.
Louis IX fut averti du projet des ennemis ; il ordonna aux principaux chefs de fortifier le camp, et de disposer leurs troupes pour le combat. Le vendredi, au lever du jour, les chrétiens étaient sous les armes ; dans le même temps, le chef des musulmans parut dans la plaine, rangeant ses troupes en bataille. Il plaça la cavalerie aux premiers rangs, l'infanterie derrière, plus loin un corps de réserve. Il étendait ou renforçait ses lignes, d'après les dispositions qu'il voyait prendre à ses ennemis. Son armée couvrait la plaine depuis le canal jusqu'au fleuve. A midi, il fit déployer les drapeaux et sonner la charge.
Le duc d'Anjou se trouvait à la tête du camp du côté du Nil ; il fut le premier attaqué. L'infanterie des musulmans se présenta d'abord, lançant le feu grégeois. Ce feu s'attachait aux vêtements des soldats, aux caparaçons des chevaux: les soldats, atteints par les flammes qu'ils ne pouvaient éteindre, couraient çà et là, en poussant des cris affreux ; les chevaux s'emportaient et jetaient la confusion dans les rangs. A l'aide de ce désordre, la cavalerie ennemie s'ouvrait un passage, dispersait ceux qui combattaient encore, et pénétrait dans les retranchements. Le duc d'Anjou ne put résister aux attaques multipliées des ennemis ; son cheval ayant été tué ; il combattit à pied, et, près d'être accablé par le nombre, il fit demander du secours à Louis IX.
Le roi, aux prises lui-même avec les musulmans, redouble d'ardeur et d'efforts, repousse l'ennemi dans la plaine, et vole où l'appellent d'autres périls. Les chevaliers qui le suivent se précipitent sur les bataillons musulmans qui attaquaient le quartier du duc d'Anjou ; Louis n'est arrêté ni par les traits lancés de toutes parts contre lui, ni par le feu grégeois, qui couvrait ses armes et les harnais de son cheval. Dans le récit de ce combat, Joinville s'étonne que le roi de France ait échappé au trépas, et ne peut s'expliquer cette espèce de miracle qu'en l'attribuant à la puissance de Dieu.
A la gauche du duc d'Anjou campaient les croisés de l'île de Chypre et de la Palestine, commandés par Guy d'Ibelin et Baudouin son frère. Ces croisés ne s'étaient point trouvés à la dernière bataille, et n'avaient perdu ni leurs chevaux ni leurs armes. Auprès d'eux combattait le brave Gaucher de Chatillon, à la tête d'une troupe d'élite. Ces intrépides guerriers résistèrent à tous les assauts, et, demeurant immobiles au poste confié à leur valeur, contribuèrent beaucoup à sauver le camp et l'armée.
Les templiers, ayant perdu la plus grande partie de leurs chevaliers dans Mansourah, avaient élevé devant eux un retranchement de bois composé de machines enlevées aux musulmans. Ce faible retranchement ne put résister à l'action du feu grégeois : l'ennemi se précipite dans le camp à travers les flammes ; les templiers forment de leurs corps un rempart impénétrable, et soutiennent pendant plusieurs heures le choc des assaillants ; le combat fut si vif sur ce point, que derrière la place occupée par la milice du Temple, on apercevait à peine la terre, tant elle était couverte de flèches et de javelots. Le grand maître des templiers perdit la vie dans la mêlée ; un grand nombre de chevaliers se firent tuer pour le défendre ou pour le venger ; les prodiges de leur bravoure arrêtèrent enfin les efforts de l'ennemi, et les derniers qui périrent dans ce combat opiniâtre eurent en mourant la consolation de voir fuir les musulmans.
Guy de Malvoisin se trouvait placé près du poste que défendaient les chevaliers du Temple ; le bataillon qu'il commandait était presque tout composé de ses parents, et présentait dans les combats une famille de guerriers toujours unis et toujours invincibles. Guy courut les plus grands périls ; il fut blessé plusieurs fois sans qu'il songeât à s'éloigner du combat, « Les Turcs, dit Joinville, couvrirent monseigneur Guy de Malvoisin de feu grégeois, qu'à grand-peine le purent esteindre sa gent. » Son exemple et la vue de ses blessures redoublèrent le courage de ses compagnons, qui repoussèrent enfin les musulmans. Non loin de Guy de Malvoisin, en descendant vers le canal, on remarquait les croisés flamands : le comte Guillaume était à leur tête ; il soutint sans s'ébranler le choc furieux des mameluks : à sa gauche combattait Joinville avec quelques chevaliers ; le sénéchal dut en cette occasion son salut aux guerriers de la Flandre ; aussi leur donne-t-il les plus grands éloges. Les Flamands, réunis aux Champenois, mirent en fuite l'infanterie et la cavalerie musulmanes, les poursuivirent hors du camp, et revinrent chargés des boucliers et des cuirasses qu'ils avaient enlevés à leurs ennemis.
Le comte de Poitiers occupait l'aile gauche de l'armée ; comme ce prince n'avait que de l'infanterie, il ne pouvait résister à la cavalerie des musulmans. Tels étaient les guerriers de ces temps reculés, que, lorsqu'ils n'étaient point à cheval, ils semblaient être désarmés, et ne savaient plus combattre, même pour défendre des retranchements. Le quartier confié à la garde des Poitevins ne tarda pas à être envahi par les troupes musulmanes : les mameluks pillèrent les tentes des chrétiens ; le frère du roi fut traîné hors du camp par des cavaliers musulmans qui l'emmenaient prisonnier. Dans ce péril extrême, le comte de Poitiers ne pouvait attendre aucun secours de Louis IX qui avait volé à la défense du comte d'Anjou, ni des autres chefs de l'armée chrétienne, pressés eux-mêmes par l'ennemi. Ce prince était chéri du peuple pour sa bonté ; il reçut en cette occasion le prix de ses vertus, et dut sa délivrance à l'amour qu'il inspirait à tous les croisés : lorsqu'on le vit prisonnier, les ouvriers, les vivandiers, les femmes qui suivaient l'armée, se rassemblèrent en tumulte, et, s'armant de haches, de bâtons, de tout ce que le hasard mettait sous leurs mains, ils volèrent à la poursuite des musulmans. Le comte de Poitiers fut ainsi délivré et ramené en triomphe.
A l'extrémité du camp et près du quartier des Poitevins combattait Josserant de Brançon avec son fils et ses chevaliers. Les compagnons d'armes de Josserant étaient partis d'Europe, tous bien montés, équipés magnifiquement ; alors ils combattaient à pied et n'avaient conservé que leur lance et leur épée. Leur chef seul se montrait à cheval, parcourant les rangs, excitant les soldats, volant partout où l'appelait le danger. Cette faible troupe aurait péri tout entière, si Henri de Brienne, resté dans le camp du duc de Bourgogne, n'eût fait tirer ses arbalétriers à travers le bras du fleuve, toutes les fois que l'ennemi renouvelait ses attaques. Sur vingt chevaliers qui accompagnaient Josserant, douze restèrent sur le champ de bataille. Ce vieux guerrier s'était trouvé à trente-six combats dont il avait remporté le prix d'armes. Joinville, en racontant les exploits de cette journée, se souvient qu'il avait vu autrefois Josserant de Brançon au sortir d'un combat contre les Allemands qui pillaient l'église de Macon ; il l'avait vu prosterné au pied des autels et demandant avec ardeur la grâce de mourir en combattant les ennemis de Jésus-Christ. S'adressant à Dieu devant Joinville, Josserant avait dit :
« Sire, je te prie qu'il te preigne pitié demoy, et m'oste de la guerre entre chrestiens, et m'octroye que je puisse mourir en ton service, par quoy je puisse avoir ton règne en paradis. »
Josserant obtint en cette circonstance la grâce qu'il avait demandée à Dieu ; car peu de jours après le combat il mourut de ses blessures.
Telle fut la bataille dont Louis IX, dans la relation qu'il envoya en France, parle avec cette simplicité admirable: « Le premier vendredi du carême, le camp ayant été attaqué par toutes les forces des Sarrasins, Dieu se déclara pour les Français, et les infidèles furent repoussés avec beaucoup de perte.
Dans cette journée, comme dans la précédente, les chrétiens avaient eu toute la gloire, les musulmans tout l'avantage. L'armée chrétienne venait de perdre un grand nombre de ses guerriers, presque tous ses chevaux ; les ennemis se renforçaient tous les jours. On ne pouvait plus songer à marcher sur le Caire, et la prudence semblait exiger qu'on reprit le chemin de Damiette. La retraite, facile encore, offrait un moyen de sauver l'armée pour un temps plus favorable ; mais ce parti ne pouvait être conseillé que par le désespoir, et le désespoir entre difficilement dans le coeur des braves. Rien ne paraissait plus honteux à des Français que de fuir ou d'avoir l'air de fuir devant un ennemi vaincu : on résolut de rester.
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[fin février - début mars 1250]
Vers la fin de février, Almoadam, que Chegger-Ed-dour et les principaux chefs des mameluks avaient appelé au trône de son père, arriva en Egypte (28). Il fut reçu au milieu des acclamations du peuple, toujours avide de changements et toujours charmé d'un règne nouveau. Les émirs et les grands firent aussi éclater leur joie ; mais leurs démonstrations étaient moins sincères : ils attendaient le successeur de Negmeddin avec plus d'inquiétude que d'impatience ; mettant un très-haut prix à ce qu'ils avaient fait pour lui. Ils redoutaient d'avance son ingratitude. D'un autre côté, le jeune prince était jaloux de son autorité, et la puissance des émirs, la nature même de leurs services, lui donnaient des alarmes qu'il n'eut point la prudence de dissimuler. Almoadam et les chefs de l'année musulmane ne tardèrent pas à s'inspirer une défiance, un éloignement réciproque : ceux-ci, se repentant d'avoir élevé à l'empire un prince qui voulait régner seul ; celui-là, déterminé à défendre son pouvoir contre ceux mêmes qui le lui avaient donné. Cet état de choses, cette disposition des esprits, semblaient annoncer à l'Egypte des révolutions nouvelles ; malheureusement ces révolutions éclatèrent trop tard pour que les chrétiens pussent en profiter.

Suite

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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Notes
25. Ce qui lui fait dire : « Car moy ni mes chevaliers n'avions pouvoir de vestir haubert pour les playes que nous avions eues. »

26. Ce que dit ici le bon Joinville paraît confirmé par ce passage de Mathieu Paris : « Ceux qui échappèrent étaient si fatigués et si blessés qu'à peine pouvaient-ils respirer. Ils ne purent repasser le fleuve ; ils se cachèrent dans les joncs et y attendirent la nuit ; mais la colère ou plutôt la fureur de Dieu ne permit pas qu'aucun personnage de grand nom échappât. »

27. Ils n'osèrent encore cette nuit, dit le bon Joinville, « venir à nous, dont Dieu nous fit grande courtoisie ; car moy ni mes chevaliers n'avions ni haubert ni escu pour ce que nous estions tous blessés du jour de la bataille de caresme-prenant. »

28. C'est à l'occasion de cet événement que Joinville fait un portrait assez exact de la milice des mameluks.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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