Non nobis Domine, non nobis, sed Nomini Tuo da Gloriam Non pas à nous Seigneur, non pas à nous, mais à Ton Nom seul, donne la gloire
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1 - Les invasions Mogols
Nous avons cherché à faire connaître les peuples qu'on a vus tour à tour sur la scène :
Les Francs, avec leur rudesse guerrière, leur amour de la gloire, leurs passions généreuses ;
Les Turcs et les Sarrasins, avec leur religion belliqueuse et leur valeur barbare ;
les Grecs, avec leurs moeurs corrompues, leur caractère à la fois superstitieux et frivole, et leur vanité qui leur tenait lieu de patriotisme.
Une nation nouvelle vient s'offrir au pinceau de l'histoire, et se mêler aux événements dont nous retraçons le tableau :
Nous allons dire quelques mots sur les moeurs et les conquêtes des Tartares dans le moyen âge.

Les hordes de cette nation, à l'époque de la sixième croisade, avaient fait une invasion dans plusieurs contrées de l'Asie, et les progrès de leurs armes eurent une grande influence sur la politique des puissances musulmanes de la Syrie et de l'Egypte, qui étaient alors en guerre avec les chrétiens. Au temps dont nous parlons, le bruit de leurs victoires ébranlait tout l'Orient, et répandait l'effroi jusque dans les contrées les plus reculées de l'Europe.
Les Tartares habitaient les vastes régions qui s'étendent entre l'ancien Empire Mogole Imaûs, la Sibérie, la Chine et la mer de Kamtchatka. Ils étaient divisés en plusieurs nations, qui toutes se vantaient d'avoir la même origine ; chacune de ces nations, gouvernée par un kan ou chef suprême, se composait d'un grand nombre de tribus, conduites elles-mêmes par un chef particulier appelé myrza. Les produits de la chasse, le lait de leurs juments, la chair de leurs troupeaux, suffisaient à tous les besoins des Tartares. Ils vivaient sous la tente avec leurs familles ; des habitations mobiles, traînées par des boeufs, transportaient d'un lieu à un autre leurs femmes, leurs enfants, tout ce qu'ils avaient de plus précieux. Bans l'été, toute la tribu se rapprochait des contrées septentrionales, et campait sur les bords d'un lac ou d'un fleuve ; en hiver, ils dirigeaient leurs courses vers le midi, et cherchaient l'abri des montagnes, qui les défendaient des vents glacés du nord.
Les chefs des hordes tartares se réunissaient chaque année en automne ou au printemps. Bans ces réunions, qu'on appelait « couraltaï, » ils délibéraient à cheval sur la marche des tribus, sur la distribution des pâturages, sur la paix et la guerre. C'est dans ces assemblées tumultueuses que se formait la législation des peuples de la Tartarie, législation simple et laconique comme toutes celles des barbares, et qui n'avait guère d'autre but que de maintenir la puissance des chefs, d'entretenir la discipline et l'émulation parmi les guerriers.

Les peuples de la Tartarie reconnaissaient un Dieu souverain du ciel, auquel ils n'adressaient ni encens ni prières. Leur culte était réservé pour une foule de génies qu'ils croyaient répandus dans les airs, sur la terre, au milieu des eaux. Un grand nombre d'idoles, grossiers ouvrages de leurs mains, remplissaient leurs demeures, les suivaient dans leurs courses, veillaient sur les troupeaux, sur les esclaves, sur la famille. Leurs prêtres, élevés dans les pratiques de la magie, étudiaient le cours des astres, prédisaient l'avenir, s'exerçaient à séduire les esprits par des sortilèges. Leur culte religieux, qui ne leur enseignait point la morale, n'avait point poli leurs moeurs grossières, ni adouci leur caractère âpre et sauvage comme leur climat. Aucun monument élevé sous les auspices de la religion, aucun livre inspiré par elle, ne leur rappelaient ni les fastes de la gloire, ni les préceptes et les exemples de la vertu. Dans leur vie errante, les morts, qu'ils traînaient quelquefois avec eux sur leurs chariots, leur semblaient un fardeau incommode ; ils les enterraient à la hâte dans des lieux écartés, et, les recouvrant de la poussière du désert, ils se bornaient à les dérober aux regards et aux outrages des vivants.

Tout ce qui pouvait les fixer dans un lieu plutôt que dans un autre et les détourner de leur manière de vivre, excitait l'animadversion ou le dédain de ces peuples. De toutes les tribus qui habitaient la Tartarie mogole, une seule connaissait l'écriture et cultivait les lettres (1) ; tout le reste méprisait le commerce, les arts, les lumières, qui font l'éclat des sociétés policées. Les Tartares dédaignaient de bâtir des villes. Dans le douzième siècle, leur vaste contrée n'avait qu'une seule cité (2), dont l'étendue, au rapport du moine Rubruquis, n'égalait pas celle de la petite ville de Saint-Denis. Se bornant au soin de leurs troupeaux, ils regardaient les travaux de l'agriculture comme une occupation vile et propre seulement à exercer l'industrie des esclaves ou des peuples vaincus (3). Jamais leurs plaines immenses n'avaient vu jaunir des moissons, ni mûrir des fruits semés par la main de l'homme. Le spectacle le plus agréable pour un Tartare était la vue d'un désert dans lequel l'herbe croît sans culture, ou celle d'un champ de bataille couvert de ruines et de carnage.

Comme rien n'était réglé pour les limites de leurs pâturages, il devait s'élever entre les Tartares de fréquentes querelles ; l'esprit de jalousie agitait sans cesse les hordes errantes ; les chefs ambitieux ne pouvaient souffrir des voisins ou des rivaux. De là les guerres civiles ; du sein de ces guerres sortait un despotisme tout armé, au-devant duquel les peuples couraient avec joie, parce qu'il leur promettait des conquêtes. Toute la population était guerrière, et les combats lui semblaient être la seule gloire et la plus noble occupation de l'homme. Les campements des Tartares, leurs marches, leurs chasses, ressemblaient à des expéditions militaires ; l'habitude leur donnait tant d'aisance et de fermeté sur leurs chevaux, qu'ils prenaient leur nourriture et se livraient au sommeil sans en descendre; leur arc, d'une pesanteur énorme, annonçait leur force et leur vigueur; leurs flèches acérées allaient, à une grande distance, frapper l'oiseau dans son vol rapide, ou percer de part en part les ours et les tigres du désert ; ils surpassaient leurs ennemis par la rapidité de leurs évolutions ; ils excellaient dans l'art perfide de combattre en fuyant, et souvent la retraite était pour eux le signal de la victoire. Tous les stratagèmes de la guerre paraissaient leur être familiers (4) ; et, comme si un funeste instinct leur eût fait connaître tout ce qui sert à la destruction de l'espèce humaine, les Tartares, qui ne bâtissaient point de villes, savaient construire les machines de guerre les plus formidables, et n'ignoraient aucun moyen de répandre la terreur et la désolation parmi leurs ennemis.
Bans leurs expéditions, l'inclémence des saisons, les montagnes et les précipices, la profondeur des rivières, qu'ils traversaient sur des bateaux de cuir, ne pouvaient arrêter ou suspendre leur marche. Un peu de lait durci et détrempé dans de l'eau suffisait à la nourriture d'un cavalier pendant plusieurs jours ; la peau d'un mouton ou d'un ours, quelques lambeaux d'un feutre grossier, formaient son vêtement. Les guerriers montraient une obéissance aveugle pour leurs chefs : au moindre signal, on les voyait braver tous les périls et courir au trépas. Ils étaient divisés par dix, par cent, par mille, par dix mille; leurs armées se composaient de tous ceux qui pouvaient manier l'arc et la lance, et ce qui devait causer à leurs ennemis autant de surprise que d'effroi, c'était l'ordre et la discipline qui régnaient dans une multitude que le hasard semblait avoir réunie. D'après leur législation militaire, les Tartares ne pouvaient faire la paix qu'avec un ennemi vaincu ; celui qui fuyait au milieu d'un combat ou qui abandonnait ses compagnons dans le péril, était puni de mort. Ils répandaient le sang des hommes avec la même indifférence que celui des animaux sauvages, et leur férocité ajoutait encore à la terreur qu'ils inspiraient aux peuples qu'ils attaquaient.

Les Tartares, dans leur orgueil, méprisaient toutes les nations et croyaient que le monde devait leur être soumis. D'après certaines opinions transmises d'âge en âge, les hordes mogols (5) abandonnaient le Septentrion aux morts qu'ils avaient laissés dans les déserts, et tournaient sans cesse leurs regards vers le Midi promis à leur valeur. Le territoire et les richesses des autres peuples excitaient leur ambition, et, ne possédant ni richesses ni territoire, ils n'avaient presque rien à craindre des conquérants. Non-seulement leur éducation guerrière, mais encore leurs préjugés, leurs usages, l'inconstance de leur caractère, tout semblait chez eux favoriser les expéditions lointaines et les guerres d'invasion. Les pays qu'ils abandonnaient ne leur laissaient ni regrets ni souvenirs ; et, s'il est vrai de dire que la patrie n'est pas dans l'enceinte d'une ville, dans les limites d'une province, mais dans les affections et les liens de la famille, dans les lois, les moeurs et les usages d'un peuple, les Tartares, en changeant de climat, avaient toujours avec eux la patrie. La présence de leurs femmes, de leurs enfants, la vue de leurs troupeaux et de leurs idoles, devaient enflammer partout leur patriotisme et soutenir leur courage. Accoutumés à consulter leurs penchants et à les prendre pour la seule règle de leur conduite, ils n'étaient jamais retenus ni par les lois de la morale, ni parles sentiments de l'humanité (6) ; comme ils avaient une profonde indifférence pour toutes les religions de la terre, cette indifférence même, qui n'éveillait point la haine des autres peuples, facilitait leurs conquêtes, en leur laissant la liberté d'accueillir ou d'embrasser les opinions et les croyances des nations qu'ils avaient vaincues, et qu'ils achevaient ainsi de soumettre à leurs lois.

Dans la plus haute antiquité, les hordes de la Tartarie avaient envahi plusieurs fois les vastes régions de l'Inde, de la Chine et de la Perse ; elles avaient porté leurs ravages jusque dans l'Occident. L'ambition ou le caprice d'un chef habile, l'excès de la population, le manque de pâturages, les prédictions d'un devin suffisaient pour enflammer cette nation tumultueuse et la précipiter tout entière sur des régions éloignées. Malheur aux peuples que les Tartares rencontraient sur leur passage ! A leur approche, les empires s'écroulaient avec un horrible fracas ; les nations étaient refoulées les unes sur les autres comme les flots de la mer ; le monde était ébranlé et se couvrait de ruines. L'histoire a conservé le souvenir de plusieurs de leurs invasions ; la postérité la plus reculée ne prononcera qu'avec une sorte d'effroi les noms des Scythes, des Avares, des Huns, des Hérules, de toutes ces nations errantes qui, les unes venues du fond de la Tartarie, les autres entraînées à la suite des vainqueurs ou chassées devant eux, fondirent sur l'empire chancelant des Romains et se partagèrent les dépouilles du monde civilisé. On comparait, dans le moyen âge, les guerres des Tartares aux tempêtes, aux inondations, aux irruptions des volcans, et les peuples résignés croyaient que la justice de Dieu tenait en réserve au Septentrion ces innombrables essaims de barbares, pour les verser dans sa colère sur le reste du monde et châtier par leurs mains les nations corrompues.
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[1163] Gengis Kan
Jamais les Tartares ne s'étaient montrés plus redoutables que sous le règne de Gengis kan. Temugin, c'est le premier nom du héros barbare, naquit d'un prince qui régnait sur quelques hordes de l'ancien Mogolistan (7), Les traditions rapportaient que le septième de ses ancêtres avait été engendré dans le sein de sa mère par l'influence miraculeuse des rayons du soleil. A la naissance de Temugin, sa famille remarqua avec joie du sang caillé dans la main du nouveau-né, présage sinistre pour l'humanité et dans lequel la flatterie ou la superstition voyait la gloire future d'un conquérant. L'histoire a peu de notions exactes sur l'éducation de Temugin ; mais on s'accorde à dire qu'il était né pour la guerre et pour commander à un peuple belliqueux. Doué d'une grande pénétration d'esprit et d'une sorte d'éloquence, habile à voiler ses projets, unissant l'audace à la ruse, sacrifiant tout à une ambition sans frein comme sans scrupule, implacable dans sa haine, terrible dans ses vengeances, il avait les qualités, les passions et les vices qui conduisent à l'empire chez les barbares et quelquefois même chez les peuples policés. Ses dispositions naturelles se développèrent dans l'adversité, qui endurcit son caractère et lui apprit à tout braver pour parvenir à ses desseins. Dès l'âge de quatorze ans, l'intérêt qu'inspirait son enfance abandonnée, l'enthousiasme qu'il fit naître dans l'âme de ses compagnons par ses premiers exploits, attirèrent d'abord autour de lui une foule de guerriers déterminés à partager sa fortune. Les tribus des Karaïtes, celles du Mogolistan, le reconnurent pour chef, et bientôt la victoire soumit à ses lois toutes les hordes qui campaient entre la frontière de la Chine et le Volga (8). Proclamé souverain des Mogols dans une diète générale, il prit le titre de Gengis, roi des rois, ou maître du monde; la renommée publia qu'il avait reçu ce titre pompeux d'un prophète descendu du ciel sur un cheval blanc. Les guerriers tartares l'avaient reconnu avec d'autant plus de joie pour le monarque universel et le maître de la terre qu'ils espéraient s'enrichir des dépouilles de tous les peuples vaincus par ses armes. Ses entreprises se dirigèrent d'abord contre la Chine : ni la barrière de la grande muraille, ni l'ascendant des lumières et des arts, ne purent défendre un empire florissant contre les attaques d'une multitude que la soif du butin, un instinct belliqueux, poussaient au-devant des périls et rendaient invincibles. La Chine éprouva deux fois les horreurs d'une invasion, et, privée de la moitié de sa population, couverte de ruines, elle devint une des provinces du nouvel empire fondé par les pâtres du Mogolistan. La conquête ou plutôt la destruction du Karisme suivit de près celle de la Chine : le Karisme touchait aux frontières de l'empire du Mogol, et s'étendait d'un côté jusqu'au golfe Persique, de l'autre jusqu'aux limites de l'Inde et du Turkestan. Gengis rencontra l'armée des Karismiens sur les bords du Jaxarte ; la plaine où se livra la bataille était couverte de douze cent mille combattants ; le choc fut terrible, le carnage épouvantable ; la victoire se décida contre Mahomet, sultan du Karisme, qui, dès lors, tomba avec sa famille et tout son peuple dans un abîme de calamités.

Le formidable empereur des Mogols, qui comparait lui-même la colère des rois à un incendie, s'occupait d'une troisième expédition contre la Chine rebelle, lorsque la mort vint l'arrêter dans sa course, en 1227 (9).

Quelques historiens ont dit qu'il fut écrasé par la foudre, comme si le ciel eût voulu briser lui-même l'instrument de ses vengeances ; d'autres, plus dignes de foi, nous apprennent que le héros tartare mourut dans son lit, entouré de ses enfants, auxquels il recommanda de rester unis pour achever la conquête du monde. L'aîné de ses fils, Octaï, lui succéda à l'empire, et, selon la coutume des Mogols, les grands s'assemblèrent et lui dirent : « Nous voulons, nous vous prions, nous vous ordonnons que vous ayez toute puissance sur nous. Le nouvel empereur répondit : Si vous voulez que je sois votre kan, êtes-vous résolus de m'obéir en tout, de venir quand je vous appellerai, d'aller où je voudrai vous envoyer, et de mettre à mort ceux que je vous ordonnerai de faire mourir ? »
Après qu'ils eurent répondu oui, il proclama lui-même sa puissance souveraine, en disant : « Désormais ma simple parole me servira de glaive. » Tel était le gouvernement des Tartares. Octaï devait régner sur un empire composé de plusieurs grands empires ; ses frères, ses neveux, commandaient les armées innombrables qui avaient conquis la Chine et le Karisme, ils gouvernaient en son nom au midi, au nord, à l'orient, des royaumes dont on connaissait à peine l'étendue ; chacun de ses lieutenants était plus puissant que les plus grands rois de la terre, et tous lui obéissaient comme ses esclaves. Pour la première fois peut-être on vit la concorde régner entre des conquérants, et cette union monstrueuse fut la perte de tous les peuples de l'Asie : le Turkestan, la Perse, l'Inde, les provinces méridionales de la Chine qui avaient échappé aux ravages d'une première invasion, ce qui restait de l'empire des Abbassides et de celui des Seldjoukides, tout succomba, tout périt sous les coups de la redoutable postérité de Gengis kan. Plusieurs des souverains que, dans ces jours de désordre et de calamité, le sort des armes renversa du trône, avaient invoqué le secours des Mogols et favorisé les entreprises de cette nation belliqueuse contre des puissances voisines ou rivales. La fortune les enveloppa dans la même ruine, et l'histoire orientale les a comparés à ces trois derviches dont les voeux et les prières indiscrètes ranimèrent dans le désert les ossements d'un lion qui, du sein de la poussière, s'éleva contre eux et les dévora.

La conquête des plus riches contrées de l'Asie avait tellement enflammé l'enthousiasme des Tartares, qu'il eût été impossible à leurs chefs de les retenir dans les limites de leur territoire et de les rendre aux paisibles travaux de la vie pastorale. Octaï, soit qu'il voulût obéir aux instructions paternelles, soit qu'il sentît la nécessité d'occuper l'activité inquiète et turbulente des Mogols, résolut de porter ses armes jusqu'aux extrémités de l'Occident. En 1235, quinze cent mille pâtres ou guerriers inscrivirent leurs noms sur le registre militaire; cinq cent mille des plus braves et des plus robustes furent choisis pour la grande expédition; les autres devaient rester en Asie pour maintenir la soumission des peuples vaincus et achever les conquêtes commencées par Gengis kan. Des réjouissances qui durèrent quarante jours, précédèrent le départ des conquérants mogols, et furent comme le signal de la désolation qu'ils allaient répandre chez les peuples de l'Europe (10).

C'est ici qu'il faut s'arrêter un moment, pour se donner le spectacle des choses humaines et contempler à loisir les contrastes étranges que présentent deux époques voisines l'une de l'autre. En commençant cette histoire, nous avons vu l'Occident se lever en armes et se précipiter presque tout entier sur l'Asie; maintenant, c'est du fond de l'Asie que des peuples barbares accourent en foule et menacent toutes les contrées de l'Occident. Ce n'est point un enthousiasme religieux, un sentiment de fraternité qui pousse ces nouveaux peuples de conquérants, mais la soif du butin et du carnage; ils ne vont point délivrer des cités lointaines, combattre des ennemis de leur foi, mais le seul génie de la destruction semble les animer, et le monde, qu'ils ravagent au loin, ne voit en eux que d'aveugles instruments de la colère céleste.
Dans leur course rapide, les Tartares traversèrent le Volga, et, en 1236, pénétrèrent presque sans obstacles dans la Moscovie, alors livrée à la fureur des guerres civiles (11). La dévastation des campagnes, l'incendie de Kiev et de Moscou, le joug honteux qui pesa longtemps sur ces contrées du Nord, punirent la faible résistance des Moscovites. Après la conquête de la Russie, la multitude des Mogols, conduite par Batou, fils de Tuli, dirigea sa course victorieuse vers la Pologne et les frontières de l'Allemagne, et renouvela partout les fureurs des Huns et d'Attila. Les villes de Lublin et de Varsovie disparurent sur leur passage ; ils désolèrent les deux rives de la Baltique. En vain le duc de Silésie, les palatins polonais et le grand maître de l'ordre Teutonique, réunirent leurs forces pour arrêter le nouveau fléau de Dieu (12) : les généreux défenseurs de l'Europe succombèrent dans les plaines de Leibnitz, et neuf sacs remplis d'oreilles servirent de trophée à la victoire des barbares. Les monts Crapacs n'offrirent qu'une faible barrière à ces hordes invincibles : bientôt on vit les Tartares fondre, comme un épouvantable orage, sur le territoire de ces Hongrois (13) qui, deux siècles auparavant, avaient quitté comme eux les déserts de la Scythie et conquis les rives fertiles du Danube, Les pâtres de la Tartarie, qui ne savaient point lire, ont laissé aux peuples vaincus le soin de décrire leurs conquêtes, et nous avons peine à croire les vieilles chroniques hongroises, lorsqu'elles nous racontent les cruautés inouïes dont se souillèrent les vainqueurs.

Leur approche avait répandu la terreur jusqu'aux extrémités de l'Occident; partout l'imagination effrayée des peuples se représentait ces formidables conquérants comme des monstres vomis par l'enfer, revêtus d'une forme hideuse et doués d'une force extraordinaire. Le défaut de communications, qui ne permettait pas d'avoir des informations exactes sur leur marche, accréditait les rumeurs les plus effrayantes; la renommée les montrait, tantôt envahissant l'Italie, tantôt portant leurs ravages sur les bords du Rhin. Chaque peuple redoutait leur prochaine arrivée ; chaque cité croyait les voir à ses portes.

Les îles de l'Océan ne se croyaient pas défendues par les flots. Les marchands de la Gothie et de la Frise n'osèrent point traverser les mers du Nord pour acheter du poisson, et les chroniqueurs anglais remarquent (14) avec surprise que la crainte des Tartares fit baisser en Angleterre le prix du hareng.
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Délégation Musulmane chez les Chrétiens
Des ambassadeurs musulmans étaient arrivés d'Orient (15), et parcouraient les cités en implorant les secours des peuples chrétiens contre une nation ennemie de la religion de Jésus-Christ et de celle de Mahomet ; la vue de ces députés venus de si loin, semblait annoncer que toutes les parties de la terre étaient à la fois menacées, et la multitude, saisie d'effroi, comparait les Mogols au dragon à sept têtes de l'Apocalypse.
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La Hongrie sous le joug des Tatares
Le souverain pontife écrivit à Béla IV, roi de Hongrie, pour animer son courage, et recommanda aux évêques du pays de prêcher une croisade contre les Tartares. Lorsque les lettres pontificales arrivèrent dans ce malheureux royaume, la plupart des prélats venaient de recevoir la palme du martyre, et le monarque hongrois, après plusieurs défaites, s'était réfugié dans les îles de l'Adriatique ; une grande partie de la population avait péri par le glaive, par la faim ou le désespoir (16).

Le père des fidèles voulut opposer aux fureurs d'un peuple païen l'ascendant de la religion chrétienne, qui avait adouci autrefois la férocité des Francs ; mais, au moment même de leurs triomphes et dans l'ivresse de la victoire, comment faire adopter à des barbares les vertus pacifiques de l'évangile ?
Les Mogols reçurent avec dédain les disciples de saint François et de saint Dominique, envoyés pour les convertir, et le pape lui-même fut menacé du sort réservé à tous les chrétiens, s'il ne venait en personne implorer sa grâce et présenter son tribut.

Un palatin saxon et l'empereur d'Allemagne implorèrent des secours plus prompts et plus efficaces, en s'adressant, l'un au duc de Brabant, l'autre aux rois de France et d'Angleterre (17). Le comte Palatin annonçait que dans la Saxe et la Bohême on se préparait à la guerre contre les Tartares, qu'on appelait la guerre de Jésus-Christ et, par une singularité digne de remarque, sa lettre était datée du jour ou l'église chante le psaume : « Jérusalem, réjouis-toi. » Frédéric, après avoir décrit la tactique, les armes, les vêtements, les habitudes des Mogols, conjurait la république chrétienne de réunir ses efforts contre cette nation nouvelle et inconnue, contre cette race monstrueuse et difforme qui voulait renverser la foi chrétienne et choisir ses esclaves parmi les rois de la terre. Dans ses exhortations pathétiques, l'empereur invoquait à là fois l'Allemagne, « pleine d'ardeur dans les combats »; l'Italie indomptée; la France, « qui nourrit dans son sein une milice intrépide »; l'Espagne « belliqueuse »; l'Angleterre « puissante par ses guerriers et par ses vaisseaux »; il n'oubliait ni la Crète, ni la Sicile, ni la sauvage Hibernie, ni la Norvège « glacée. »
Ces lettres, pleines de nouvelles alarmantes, durent redoubler la consternation publique; mais le souvenir de Jérusalem et de Constantinople, la discorde élevée entre le Saint-Siège et l'empire, occupaient l'attention de la chrétienté, et telle était la situation des esprits, que le sentiment d'un grand péril n'inspira point la résolution de prendre les armes et de voler au-devant de l'ennemi commun. Mathieu Paris nous a conservé une conversation curieuse entre la reine Blanche et son fils au sujet de ces formidables invasions :
« Où êtes-vous, mon fils Louis ? dit la reine.
Le roi s'approchant, répondit :
Que voulez-vous, ma mère ?
Blanche, poussant de profonds soupirs et fondant en larmes, lui dit :
Mon cher fils, que faut-il faire après le terrible événement dont la nouvelle est venue jusque à nous ?
L'invasion des Tartares nous menace d'une ruine générale, nous et la sainte église.
Le roi, d'une voix plaintive, mais avec une inspiration divine, répliqua :
O ma mère, que la consolation céleste nous soutienne; et, s'ils viennent jusqu'à nous, ou nom les repousserons dans le Tartare d'où ils sont sortis, ou bien ils nous enverront au ciel » (18).

Saint Louis se montrait ainsi plus disposé à supporter les événements qu'à les prévenir, et cette résignation du pieux monarque exprimait les véritables sentiments de ses contemporains (19) : les ravages des Mogols étaient regardés alors comme ces calamités contre lesquelles l'homme ne peut trouver de secours et de refuge que dans la miséricorde divine. L'église ordonna en cette occasion des processions, des prières, des jeûnes; tout ce qu'on fit dans la plupart de royaumes, de l'Europe, pour les préserver de l'invasion, ce fut d'ajouter aux litanies ces paroles :
« Délivrez-nous Seigneur, de la fureur des Tartares. »

On s'étonne que dans la consternation générale les Mogols n'aient point porté leurs armes contre l'empire latin de Constantinople (20), menacé par les Grecs et déjà tout couvert de ruines ; mais les pâtres du désert ne s'occupaient point de connaître les révolutions intérieures des états et les signes de leur décadence; ils conservaient, comme tous les peuples de l'Asie, une idée vague et confuse de la force et des armées de l'ancienne Byzance, et s'inquiétaient peu de savoir si le moment était venu de l'attaquer et de la soumettre à leurs armes. Les grands avantages que recueillait la ville impériale de sa position entre l'Europe et l'Asie, ne frappaient point les Tartares, qui ne connaissaient ni la navigation ni le commerce, et qui préféraient d'ailleurs de riches pâturages aux édifices somptueux d'une grande capitale. Ainsi nous pouvons croire également, ou que la ville de Constantin fut protégée en cette occasion par les souvenirs de sa grandeur passée, ou qu'elle dut son salut au mépris et à l'indifférence des barbares.
Les Francs établis en Syrie eurent alors le même bonheur que les Grecs de Byzance : les armées des Mogols n'avaient point encore traversé l'Euphrate.
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[1243] Gelal-Eddin tombe sous les coups des Karismes
Tandis que le fracas de la guerre et la chute des empires retentissaient depuis la rivière Jaune jusqu'au Danube, les chrétiens de la Palestine, protégés par les discordes des musulmans, venaient de rentrer à Jérusalem; ils s'occupaient de relever les murailles de la ville sainte, de rebâtir leurs églises, et remerciaient en paix le ciel de les avoir délivrés des fléaux qui ravageaient le reste du monde. Les Tartares connaissaient à peine l'existence et le nom d'une contrée pour laquelle on avait versé tant de sang, et ne pouvaient être appelés sur les bords révérés mais stériles du Jourdain, ni par l'espoir d'un riche butin, ni par les souvenirs qui excitaient l'enthousiasme guerrier des peuples de l'Occident. Heureuses les colonies chrétiennes, si un peuple vaincu par les Mogols, chassé de son territoire, et qui cherchait partout un asile, n'était venu troubler leur sécurité passagère et plonger la cité de Jésus-Christ dans de nouvelles calamités !
Gelal-Eddin, fils de Mahomet, avait relevé par sa valeur l'empire du Karisme, et la prospérité renaissante de cet empire attira de nouveau les armes des conquérants. Dans la seconde expédition comme dans la première, les cités, la population, le trône impérial, tout tomba sous les coups du vainqueur. Gelal-Eddin perdit la couronne et la vie. Dès lors les guerriers karismiens, poursuivis sans relâche par les Tartares, abandonnèrent un pays qu'ils ne pouvaient plus défendre, et, sous la conduite d'un de leurs chefs nommé Barbakan, ils se répandirent dans l'Asie Mineure et dans la Syrie.
Ces hordes bannies de leurs pays marchaient le fer et la torche à la main, et, dans leur désespoir, semblaient vouloir se venger sur toutes les nations des maux que leur avaient faits les Tartares. L'histoire nous représente ces bandes furieuses errant sur les bords de l'Oronte et de l'Euphrate, emmenant avec elles une multitude d'hommes et de femmes tombés entre leurs mains ; un grand nombre de chariots traînaient à leur suite les dépouilles des provinces ravagées. Les plus braves portaient à leurs lances la chevelure de ceux qu'ils avaient immolés dans les combats. Vêtue des produits du pillage, leur armée présentait à la fois un spectacle effrayant et bizarre. Les guerriers karismiens n'avaient point d'autre ressource que la victoire, et toutes les harangues de leurs chefs consistaient dans ces mots : Vous vaincrez ou vous mourrez ; ils ne faisaient point de grâce à leurs ennemis sur le champ de bataille ; vaincus, ils recevaient la mort sans se plaindre. Leur fureur n'épargnait ni les chrétiens ni les musulmans ; tous ceux qu'ils rencontraient sur leur passage étaient leurs ennemis. Leur approche répandait au loin la terreur, mettait en fuite les peuples éperdus, et changeait en déserts les bourgs et les cités.
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Coalition des princes Musulmans de Syrie et des Chrétiens
Les puissances musulmanes de la Syrie s'étaient liguées contre les Karismiens, et les avaient repoussés plusieurs fois jusqu'au delà de l'Euphrate. Mais l'esprit de rivalité qui divisait sans cesse les princes de la famille de Saladin, rappela bientôt un ennemi toujours redoutable malgré ses défaites. A l'époque dont nous parlons, les princes de Damas, de Carac, d'émèse, venaient de contracter une alliance avec les chrétiens de la Palestine : non-seulement ils leur avaient rendu Jérusalem, Tibériade, la principauté de Galilée, mais encore ils leur promettaient de les associer à la conquête de l'Egypte, conquête pour laquelle toute la Syrie faisait des préparatifs. Le sultan du Caire, pour se venger des chrétiens, qui avaient rompu les traités conclus avec lui, pour punir leurs nouveaux alliés et se mettre à l'abri de leur invasion, résolut d'appeler à son secours les hordes du Karisme : il envoya des députés aux chefs de ces barbares, et leur promit de leur abandonner la Palestine s'ils la soumettaient à leurs armes.
Cette proposition fut acceptée avec joie, et vingt mille cavaliers animés de la soif du butin et du carnage accoururent du fond de la Mésopotamie, disposés à servir la vengeance et la colère du monarque égyptien. Ils ravagèrent en passant le territoire de Tripoli, la principauté de Galilée, et bientôt les flammes qui s'élevaient partout sur leurs pas annoncèrent leur arrivée aux habitants de Jérusalem.

Des fortifications à peine commencées et le petit nombre de guerriers enfermés dans la ville sainte, ne laissaient aucun espoir de repousser les attaques imprévues d'un ennemi formidable. Toute la population de Jérusalem résolut de fuir sous la conduite des chevaliers de l'Hôpital et du Temple. Il ne resta dans la ville que les malades et quelques habitants qui n'avaient pu se résoudre à abandonner leurs maisons et leurs parents infirmes. Bientôt les Karismiens arrivent, abattent les faibles retranchements qu'on avait élevés sur leur passage, entrent dans Jérusalem l'épée à la main, massacrent tout ce qu'ils rencontrent (21) ; et comme au milieu d'une ville abandonnée et déserte les victimes et le butin manquaient à la rage et à l'avidité des vainqueurs, ils emploient le stratagème le plus odieux pour rappeler les habitants qui venaient de prendre la faite. Le plus grand nombre des barbares s'éloignent de la ville, ceux qui sont restés élèvent sur le haut des tours les étendards de la croix, et font retentir les cloches des églises (22). La foule des chrétiens qui se retiraient alors vers Joppé, marchait en silence, et s'avançaient lentement, espérant toujours que le ciel serait touché de leurs misères, et qu'un miracle les ramènerait dans les demeures qu'ils venaient de quitter : quelques-uns d'entre eux ne pouvaient détacher leurs yeux de la ville sainte, Tout à coup les drapeaux de la croix frappent leurs regards ; ils entendent retentir l'airain sacré qui chaque jour les appelait à la prière ; la nouvelle se répand aussitôt que les Karismiens ont tourné leurs armes d'un autre côté, ou qu'ils ont été repoussés par les chrétiens restés dans la ville. Bientôt on se persuade que Dieu a pris pitié de son peuple et n'a pas permis que la présence d'une horde sacrilège souillât plus longtemps la cité de Jésus-Christ. Sept mille fugitifs, trompés par cet espoir, retournent à Jérusalem, mais bientôt les bandes des Karismiens reviennent sur leurs pas, ils s'efforcent d'escalader les remparts, d'enfoncer les portes de la ville ; alors la foule consternée des chrétiens, sans armes, sans vivres, sans moyens de défense, prend une seconde fois la résolution de fuir. Tout le peuple sort de nouveau des murs de Jérusalem, il s'éloigne au milieu des ténèbres, et brave la mort qui l'attend sur les chemins et dans les lieux déserts du voisinage. L'ennemi avait placé ses bataillons à l'entrée des montagnes ; les malheureux fugitifs marchaient au hasard et sans ordre. Parvenus dans un défilé, ils sont attaqués, enveloppés de toutes parts ; ils ne peuvent ni fuir ni combattre; tous sont chargés de fers ou périssent par le glaive. Les barbares, traînant leurs captifs et de sanglantes dépouilles, accourent dans la ville sainte, où étaient restés ceux des chrétiens qui n'avaient pu supporter la fatigue du chemin et de la fuite; une troupe de religieuses, d'enfants et de vieillards qui avaient cherché un asile dans l'église du Saint-Sépulcre, furent massacrés au pied des autels. Les Karismiens, ne trouvant plus rien parmi les vivants pour assouvir leur fureur, ouvrirent les sépulcres, et livrèrent aux flammes les cercueils et les ossements des morts; le tombeau de Jésus-Christ, celui de Godefroy de Bouillon, les saintes reliques des martyrs et des héros de la foi, rien ne fut respecté, et Jérusalem vit alors dans ses murs des cruautés et des profanations qu'elle n'avait point vues au milieu des guerres les plus barbares et dans les jours marqués par la colère du ciel.

Cependant le grand maître des templiers et celui des hospitaliers, réunis, dans la ville de Ptolémaïs, au patriarche de Jérusalem et aux grands du royaume, s'occupaient des moyens de repousser les Karismiens et de sauver la Palestine. Tous les habitants de Tyr, de Sidon, de Ptolémaïs et des autres villes chrétiennes, qui pouvaient porter les armes, accoururent sous les drapeaux. Les princes de Damas, d'Emèse, de Carac, dont les chrétiens avaient imploré les secours, réunissaient leurs forces et rassemblaient une armée pour arrêter les progrès de la dévastation générale. Cette armée musulmane, s'étant mise en marche, arriva bientôt dans la Palestine. Son arrivée devant les murs de Ptolémaïs, releva le courage des Francs, qui, dans un si pressant danger, semblaient n'avoir plus de répugnance à combattre avec des infidèles. Malek-Mansor, prince d'émèse, qui commandait les guerriers musulmans, avait naguère signalé sa valeur contre les hordes du Karisme. Les chrétiens se plaisaient à raconter ses victoires récentes dans les plaines d'Alep et sur les rives de l'Euphrate. Il fut reçu dans Ptolémaïs comme un libérateur; on étendit sur son passage des tapis brodés d'or et de soie. Le peuple, dit Joinville, le regardait comme un des « meilleurs barons du païénisme. »

Les préparatifs des chrétiens, le zèle et l'ardeur que montraient les ordres militaires, les barons et les prélats, l'union qui subsistait entre les Francs et leurs nouveaux auxiliaires, tout semblait présager des succès dans une guerre entreprise au nom de la religion, de l'humanité et de la patrie. L'armée chrétienne et l'armée musulmane, réunies sous les mêmes drapeaux, partirent de Ptolémaïs et vinrent camper dans les plaines d'Ascalon. L'armée des Karismiens s'était avancée vers Gaza, où elle devait recevoir des vivres et des renforts envoyés par le sultan d'Egypte. Les Francs se montraient impatients de rejoindre leurs ennemis et de venger la mort de leurs compagnons et de leurs frères massacrés à Jérusalem. On délibéra dans un conseil sur le parti qu'on avait à prendre. Le prince d'émèse et les plus sages parmi les barons pensaient qu'on ne devait point exposer le salut des chrétiens et de leurs alliés aux hasards d'une bataille. Il leur paraissait plus prudent d'occuper une position avantageuse, et d'attendre, sans livrer de combat, que l'inconstance naturelle aux Karismiens, que la disette et la discorde vinssent dissiper cette multitude vagabonde ou l'entraîner dans d'autres contrées.
La plupart des autres chefs, parmi lesquels on remarquait le patriarche de Jérusalem, ne partageaient point cet avis, et ne voyaient dans les Karismiens qu'une horde indisciplinée qu'il était facile de vaincre et de mettre en fuite : le retard qu'on mettrait à les attaquer, disaient-ils, ne ferait qu'enfler leur orgueil et redoubler leur audace. Chaque jour voyait s'accroître les maux de la guerre ; l'humanité et le salut des colonies chrétiennes exigeaient qu'on mît promptement un terme à tant de dévastations et qu'on se hâtât de châtier des brigands dont la présence était à la fois un opprobre et une calamité pour les chrétiens et pour tous leurs alliés.
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Les armées dans les plaines sablonneuses de Gaza
Cette opinion, trop conforme à la valeur impatiente des Francs, l'emporta dans le conseil. On résolut d'aller au-devant de l'ennemi et de lui présenter le combat. Les deux armées se rencontrèrent dans le pays des anciens Philistins. Quelques années auparavant, le duc de Bourgogne et le roi de Navarre, surpris dans les plaines sablonneuses de Gaza, avaient perdu l'élite de leurs chevaliers et de leurs soldats. La vue des lieux où les croisés avaient été défaits, le souvenir d'un désastre récent, ne ralentirent point l'imprudente ardeur des guerriers chrétiens : dès qu'ils aperçurent l'ennemi, ils ne songèrent plus qu'à commencer l'attaque.

L'armée fut divisée en trois corps: l'aile gauche, où se trouvaient les chevaliers de Saint-Jean, était commandée par Gauthier de Brienne, comte de Joppé, neveu du roi Jean et fils de ce Gauthier mort à la conquête de Naples; les troupes musulmanes, sous les ordres du prince d'émèse, formaient l'aile droite ; le patriarche de Jérusalem, entouré de Bon clergé et faisant porter devant lui le bois de la vraie croix, le grand maitre du Temple avec ses chevaliers, les barons de la Palestine avec leurs vassaux, occupaient le centre de l'armée.
Les Karismiens se rangeaient lentement en bataille, et l'on remarquait quelque désordre dans leurs rangs : Gauthier de Brienne voulait profiter de cette circonstance pour les attaquer avec avantage; mais le patriarche enchaîna sa valeur par une sévérité non moins contraire à l'intérêt des chrétiens qu'à l'esprit de l'Evangile.
Le comte de Joppé, excommunié pour avoir retenu entre ses mains un château que le prélat prétendait lui appartenir, demande, avant de courir à la mort, d'être relevé de son excommunication. Deux fois le patriarche rejeta sa prière et refusa de l'absoudre. L'armée, qui avait reçu à genoux la bénédiction des prêtres et des évêques, attendait dans le silence qu'on lui donnât le signal du combat. Les Karismiens avaient pris leurs rangs et s'avançaient en ordre de bataille, jetant des cris affreux et lançant une nuée de flèches. Alors l'évêque de Ramla, couvert de ses armes, impatient de signaler sa bravoure contre les ennemis des chrétiens, s'approcha du comte de Joppé, et lui dit : « Marchons, le patriarche à tort; je vous absous au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Après avoir prononcé ces paroles, l'intrépide évêque de Ramla, et Gauthier de Brienne, suivi de ses compagnons d'armes, se précipitent dans les rangs ennemis, brûlant d'obtenir la victoire ou la couronne du martyre.
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La défaite des Chrétiens et des Musulmans face aux Karismiens
Bientôt les deux armées sont aux prises ; de part et d'autre l'ardeur de vaincre est égale ; les chrétiens et leurs ennemis ne pouvaient ignorer qu'une seule défaite devait causer leur ruine et que la victoire était leur seul refuge. Aussi les annales de la guerre n'offrent-elles point d'exemple d'un combat plus opiniâtre et plus meurtrier : la bataille commença dès le lever du jour et se prolongea jusqu'au coucher du soleil. Le lendemain on combattit encore avec la même fureur; le prince d'émèse, après avoir perdu deux mille de ses cavaliers, abandonna le champ de bataille et s'enfuit à Damas. Cette retraite des musulmans décida la victoire en faveur des Karismiens ; les chrétiens soutinrent longtemps le choc de l'ennemi ; enfin, épuisés de fatigue, accablés par la multitude, presque tous furent tués ou faits prisonniers. Cette bataille sanglante coûta la vie ou la liberté à plus de trente mille guerriers, tant chrétiens que musulmans. Le prince de Tyr, le patriarche de Jérusalem et quelques prélats, échappèrent avec peine au carnage, et se retirèrent à Ptolémaïs. Parmi les guerriers qui revinrent dans les villes chrétiennes, il ne se trouva que trente-trois chevaliers du Temple, vingt-six hospitaliers et trois chevaliers teutoniques (23).
Lorsque la nouvelle de cette victoire parvint en Egypte, elle y causa une joie universelle ; elle fut annoncée au peuple au son des tambours et des trompettes ; le sultan ordonna des réjouissances publiques dans toutes les provinces ; on illumina pendant trois nuits tous les édifices de la capitale. Bientôt les prisonniers arrivèrent au Caire, montés sur des chameaux et poursuivis par les clameurs insolentes de la multitude. Avant leur arrivée, on avait exposé sur les portes de la ville les têtes de leurs compagnons et de leurs frères tués à la bataille de Gaza. Cet horrible monument de leur défaite leur apprenait d'avance tout ce qu'ils devaient craindre pour eux-mêmes de la barbarie du vainqueur (24).
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[1245] La joie fut de courte durée
Tandis que toute l'Egypte célébrait la victoire de Gaza, les habitants de la Palestine déploraient la mort et la captivité de leurs plus braves guerriers. Tant qu'on eut l'espoir de vaincre les Karismiens avec le secours des musulmans de la Syrie, leur alliance n'avait inspiré ni défiance ni scrupule ; mais les revers ramenèrent bientôt les préventions. On attribua les derniers malheurs à la justice divine, irritée de voir les drapeaux de Jésus-Christ confondus avec ceux de Mahomet. D'un autre côté, les musulmans croyaient avoir trahi la cause de l'islamisme en s'alliant aux chrétiens; l'aspect de la croix sur le champ de bataille réveilla leur fanatisme et ralentit leur zèle pour une cause qui semblait être celle de leurs ennemis. Au moment du combat, on avait entendu le prince d'émèse prononcer ces paroles : « Je suis armé pour combattre, et cependant Dieu me dit au fond du coeur que nous ne serons pas victorieux, parce que nous avons recherché l'amitié des Francs. »
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[1246] La Palestine ouverte aux Karismiens
La victoire des Karismiens livrait la plus grande partie de la Palestine aux plus redoutables ennemis des colonies chrétiennes ?
Les égyptiens prirent possession de Jérusalem, de Tibériade et des villes cédées aux Francs par le prince de Damas. Les hordes du Karisme ravagèrent toutes les rives du Jourdain, les territoires d'Ascalon et de Ptolémaïs, et vinrent mettre le siège devant Joppé. Elles traînaient à leur suite l'infortuné Gauthier de Brienne, espérant qu'il leur ferait ouvrir les portes d'une ville qui lui appartenait : ce modèle des héros chrétiens fut attaché aune croix devant les murailles. Pendant qu'il était ainsi exposé aux regards de ses fidèles vassaux, les Karismiens l'accablaient d'outrages, et le menaçaient de la mort, si la ville de Joppé opposait la moindre résistance (25). Gauthier, bravant le trépas, exhorta à haute voix les habitants et la garnison à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. « Votre devoir, leur criait-il, est de défendre une ville chrétienne ; le mien est de mourir pour vous et pour Jésus-Christ. » La ville de Joppé ne tomba point au pouvoir des Karismiens, et Gauthier reçut bientôt le prix de son généreux dévouement. Envoyé au sultan du Caire, il périt sous les coups d'une multitude furieuse, et recueillit ainsi la palme du martyre qu'il avait souhaitée.
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Les troupes des Karismiens se retournent contre le sultan d'Egypte
Cependant la fortune ou plutôt l'inconstance des barbares vint au secours des Francs, et délivra la Palestine de la présence d'un ennemi auquel rien ne pouvait plus résister. Le sultan du Caire avait envoyé des robes d'honneur et de magnifiques présents aux chefs de la horde victorieuse, leur proposant, pour couronner leurs exploits, de diriger leurs armes contre la ville de Damas. Les Karismiens coururent aussitôt mettre le siège devant la capitale de la Syrie. Damas, qu'on avait fortifiée à la hâte, ne pouvait résister à leur attaque impétueuse. N'ayant aucun espoir d'être secourue, la ville ouvrit ses portes, et reconnut la domination du sultan d'Egypte. Ce fut alors que les Karismiens, enflés de leurs victoires, demandèrent, d'un ton menaçant, les terres qu'on leur avait promises dans la Palestine. Le sultan du Caire, qui redoutait leur voisinage, différa de remplir sa promesse. Dans la fureur que leur causa ce refus, les barbares offrirent leurs services au prince qu'ils venaient de dépouiller de ses états, et vinrent assiéger Damas pour l'enlever aux égyptiens. La garnison et les habitants se défendirent avec opiniâtreté : la crainte de tomber entre les mains d'un ennemi sans pitié leur tenait lieu de courage ; tous les maux que la guerre entraîne après elle, la famine elle-même, leur paraissaient un fléau moins redoutable que les hordes accourues sous leurs remparts.
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[1247] Défaite des troupes Karismiennes
Cependant le sultan d'Egypte envoya une armée pour secourir la ville ; les troupes d'Alep et celles de plusieurs principautés de la Syrie se réunirent à l'armée égyptienne : les Karismiens furent vaincus dans deux batailles. Après cette double défaite, l'histoire orientale prononce à peine leur nom et ne nous permet plus de suivre leurs traces. La plupart de ceux qui échappèrent au glaive du vainqueur périrent de faim et de misère dans les campagnes qu'ils avaient dévastées ; les plus intrépides et les mieux disciplinés allèrent chercher un asile dans les états du sultan d'Iconium, et, si l'on ajoute foi aux conjectures de quelques historiens (26), ils furent l'obscure origine de la puissante dynastie des Ottomans.
Les chrétiens de la Palestine durent rendre grâce au ciel de la destruction des Karismiens ; mais la perte de Jérusalem, la défaite de Gaza, ne leur permettaient point de se livrer à la joie. Ils venaient de perdre leurs alliés, et ne comptaient plus que des ennemis parmi les musulmans. Le sultan d'Egypte, dont ils avaient rejeté l'alliance, étendait sa domination en Syrie, et sa puissance devenait tous les jours plus formidable. Les villes qui restaient aux chrétiens sur les côtes de la mer étaient presque sans défenseurs. Les ordres de Saint-Jean et du Temple avaient offert au sultan du Caire une somme considérable pour la rançon de leurs prisonniers ; mais le sultan refusait d'écouter leurs ambassadeurs et les menaçait de toute sa colère. Ces deux milices, naguère si redoutées des musulmans, ne pouvaient plus servir avec avantage la cause des chrétiens, et se trouvaient forcées d'attendre dans l'inaction que la noblesse belliqueuse de l'Europe vînt remplacer leurs chevaliers tombés dans les mains des infidèles ou moissonnés sur le champ de bataille. L'empereur d'Allemagne, qui portait encore le titre de roi de Jérusalem, ne faisait aucun effort pour sauver les débris de ce faible royaume ; il avait envoyé plusieurs de ses guerriers à Ptolémaïs pour défendre ses droits ; mais, comme ses droits étaient méconnus, la présence des troupes impériales ne fit qu'ajouter aux malheurs qui désolaient la terre sainte le fléau de la discorde et de la guerre civile.
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La Palestine menacée par les armées des Comans
La Palestine, menacée chaque jour d'une invasion nouvelle, n'avait point l'espoir d'être secourue par les autres états chrétiens de l'Orient : les Comans, peuple barbare venu des confins de la Tartarie et qui surpassait en férocité les hordes du Karisme, ravageaient les bords de l'Oronte et la principauté d'Antioche ; le roi d'Arménie redoutait à la fois l'approche des Tartares et l'agression des Turcs de l'Asie Mineure; le royaume de Chypre, en proie aux factions, venait d'être le théâtre d'une guerre civile, et pouvait craindre les excursions des peuples musulmans de la Syrie et de l'Egypte. On devait croire que, dans cette déplorable situation, le royaume de Godefroy allait périr et que ce qui restait de chrétiens dans la terre sainte aurait bientôt le sort des Karismiens. Mais, en portant leurs regards vers l'Occident, les Francs de la Palestine sentaient encore se ranimer leur espérance et leur courage : plus d'une fois les états chrétiens de Syrie avaient dû leur salut et même quelques jours de prospérité et de gloire à l'excès même de leur abaissement et de leur misère ; leurs gémissements et leurs plaintes ne retentissaient jamais en vain parmi les peuples guerriers de l'Europe, et leur extrême détresse devenait presque toujours le signal d'une nouvelle croisade dont la seule pensée faisait trembler les musulmans.
Dans l'année 1244, Valeran, évêque de Beyrouth, avait été envoyé en Occident pour solliciter la protection du pape et le secours des princes et des guerriers. Le souverain pontife accueillit l'envoyé des chrétiens d'Orient, et lui promit de secourir la terre sainte. Mais alors l'Occident était rempli de troubles : la querelle élevée entre le Saint-Siège et l'empereur d'Allemagne se poursuivait avec un acharnement que réprouvaient à la fois la religion et l'humanité ; Frédéric II exerçait toutes sortes de violences contre la cour de Rome et les partisans du souverain pontife ; le pape, chaque jour plus irrité, invoquait les armes des chrétiens contre son ennemi, et promettait les indulgences de la croisade à tous ceux qui serviraient sa colère.
D'un autre côté, les Latins établis à Constantinople se trouvaient environnés des plus grands périls : les secours des fidèles, le courage de quelques guerriers de l'Occident, une alliance avec les Comans, errants dans l'Asie Mineure, ne pouvaient défendre l'empire de Baudouin, exposé aux attaques réunies des Grecs et des Bulgares. Dans le même temps, les Tartares continuaient à ravager les bords du Danube : les villes détruites, les églises renversées, les campagnes dévastées, avaient marqué leur séjour de quelques mois dans ces malheureuses contrées. Tout le monde, comme nous l'avons dit, redoutait cette terrible guerre des Mogols, et la paix ou plutôt l'inaction dans laquelle restaient les rois et les princes de l'Europe en présence du péril, pouvait paraître plus effrayante que la guerre elle-même.

Suite

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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Notes
1. Ce sont les Ouigours, sur lesquels on trouve des détails intéressants dans les Recherches sur les Tartares, de M. Abel Rémusat, t. I, p. 22 let 45.

2. Carakoroum, résidence de la branche principale des successeurs de Gengis kan. Ce n'est que tout récemment que le véritable emplacement de cette ville a été fixé par M. Abel Rémusat : elle était située sur la rive gauche de l'Orgon, non loin de la jonction de cette rivière avec le Selinga, au sud du lac de Baïkal, par le 49e degré de latitude, et le 102e de longitude (Voyez le Recueil des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. VII).

3. Cet état n'a changé que dans les contrées de la Tartarie qui sont tombées au pouvoir de la Russie; encore les nomades ont-ils résisté tant qu'ils ont pu à tout établissement fixe (Voyez la Biographie universelle, au mot Ouboucha. Voyez aussi les Recherches de M. Abel; Rémusat, t. I, p. 5 et suiv.).

4. Roger, chanoine de l'église de Waradin, dans son « Carmen miserabile, » ou Histoire de la destruction du royaume de Hongrie par les Tartares, sous le roi « Béla IV, » cite plusieurs exemples des ruses de guerre que ces peuples employaient dans leurs expéditions.

5. On a longuement disputé sur les dénominations de Mogol et de Tartare. On croit démêler à travers beaucoup d'incertitudes que les Mogols formaient dans l'origine une tribu enclavée dans les vastes contrées de la Tartarie.

6. Un Tartare, pour être accompli, devait avoir neuf qualités parmi lesquelles était celle d'adroit voleur (Voyez les Recherches de M. Abel Rémusat, t, I, p. 177).

7. Petits de Lacroix a publié une vie de Gengis kan, d'après les auteurs orientaux. Cette histoire, quoique le fabuleux y soit mêlé quelquefois à la vérité, est un des meilleurs ouvrages qu'on puisse consulter. Deguignes, dans son Histoire des Huns, a parlé longuement des Tartares et de Gengis kan; il annonce qu'il s'est écarté du récit de Petits de Lacroix; mais, comme il ne cite pas toujours les sources où il a puisé, il ne peut inspirer pour cette partie de son' histoire une entière confiance. On trouve quelques détails sur Gengis kan dans la Bibliothèque orientale de d'Herbelot.
Le père Gaubil a traduit une Histoire chinoise de Gengis kan : cette histoire est peu instructive, et ne donne des détails curieux que sur la famille et les successeurs du conquérant.

8. Voyez sur les commencements de Gengis kan, Hayton, p. 2 ; Sanuto, liv.III, p. 13 ; Blondus, Sabellius, Vincent de Beauv., liv. XXIX et liv. XXX.

9. Les historiens orientaux ont loué Gengis kan pour avoir donné des lois aux peuples qu'il avait conquis. Ces lois, dont le but était de maintenir la paix des familles et de porter l'esprit des peuples vers la guerre, conservèrent longtemps l'obéissance et le respect des Mogols. Comme dans sa législation Gengis reconnaissait un Dieu souverain de la terre et du ciel et qu'il admettait toutes les croyances, quelques écrivains modernes en ont pris occasion de vanter sa tolérance religieuse. Mais quelle pouvait être la tolérance d'un conquérant farouche qui se faisait appeler le fils du Soleil, le fils de Dieu; qui ne suivait lui-même aucun culte, et pour lequel toutes les religions étaient également indifférentes, pourvu qu'elles ne contrariassent ni son ambition ni son orgueil ? Voyez au reste, sur les lois de Gengis kan, le Mémoire que M. Langlès a publié dans le tome V des Notices et extraite des manuscrits de la Bibliothèque du roi. Dans ce mémoire M. Langlès a donné, d'après Mirkond, historien persan, la Collection des institutions du monarque tartare.

10. Suivant Sanuto, Vincent de Beauvais, Antonio, Nauclerc, Hayton et Leunclavius, Gengis kan étant mort, son fils Octaï, qu'ils appellent Hocloda-kan, partagea ses troupes en quatre armées, dont il donna la conduite à trois de ses fils et à son lieutenant Cabesabada. La première, prenant du côté da septentrion, s'empara dans l'Europe des pays qui sont entre le Tanaïs, la Chersonèse-Taurique et le Pont-Euxin, où sont encore aujourd'hui les petits Tartares ; la seconde, après avoir désolé la grande Arménie et le pays des Géorgiens, pénétra par la Russie, la Pologne et la Hongrie, jusqu'aux confins de l'Allemagne, mettant tout à feu et à sang; la troisième, entrant dans l'Asie Mineure, y défit le sultan d'Iconium et contraignit les Turcs à payer tribut aux Tartares; la quatrième, ayant subjugué toute la Perse, obligea les Karismiens, issus des anciens Parthes, d'aller chercher un refuge au delà du Tigre et de l'Euphrate.

11. Raynaldt, au commencement de l'année 1241, fait un récit abrégé des ravages que les Tartares exercèrent pendant cette année en Russie, en Pologne, en Moravie et dans la Bohême. Henri, duc de Silésie et de Cracovie, Se distingua dans cette guerre malheureuse par sa constance. Il avait pour mère sainte Hedwige, qui s'était retirée dans un monastère, où elle vivait avec les vierges qui s'y étaient consacrées à Dieu. Elle devina que son fils périrait et le prédit à l'une d'elles ; mais elle n'en exhorta pas moins Henri à marcher contre ses ennemis cruels et à rassembler le plus de forces qu'il pourrait (Voyez la vie de sainte Hedwige, ch. III, Bollandistes, t. V, 15e Jour d'octobre).

12. On peut consulter Thurocsius, premier volume, « Rerum Hungaricarum, » et surtout le « Carmen miserabile » de Roger de Hongrie, chanoine de Waradin, qui a décrit les désastres dont il fut lui-même témoin (Voyez Bibliothèque des Croisades) Voyez aussi la lettre de l'empereur Frédéric sur l'Invasion des Tartares en Hongrie, rapportée par Mathieu Paris.

13. Le chanoine de Waradin donne les noms des rois tartares qui entrèrent dans la Hongrie. C'était d'abord Batus, qu'il appelle le roi des rots et le maître des Tartares : Il avait sous lui un nommé Bockéton, qui dirigeait les opérations de la guerre et qui était très habile dans cet art. Les autres rois ou généraux étaient Cadan, Coactan, Feycan ou Seyean, Peta, Hermeus, Chab et Ocador. Batus pénétra en Hongrie par la porte Rascienne ou Russienne, après avoir défait l'armée du comte Palatin ; Peta entra dans la Pologne, traversa le duché de Moravie et arriva à la porte de Hongrie; Cadan traversa les forêts de la Rascie et de la Comanie; Boeketon et les autres rois passèrent le fleuve Zerech et se répandirent sur le territoire de l'évêque des Comans, « ad terrant episcopi Cornanorum » (L'empereur Frédéric, dans sa lettre, appelle ce pays la colonie des Comans). Voyez aussi le mémoire de M. Abel Rémusat sur cette invasion, t. VI, p. 398 et suivantes des Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

14. Mathieu Paris ajoute que le hareng se vendit alors pour rien ; on en donnait quarante ou cinquante pour un sou d'argent, « pro uno argenteo. » Cette circonstance et la remarque d'un auteur contemporain nous prouvent que les bénéfices ou les pertes du commerce et de l'industrie furent toujours un objet digne d'attention pour les habitants de la Grande-Bretagne (Voyez Math. Paris, ad année 1238, p. 471).

15. Mathieu Paris, ad année 1238, parle de ces ambassadeurs musulmans. Il est probable que ces députés étaient envoyés par le Vieux de la Montagne, lequel redoutait les Mogols, déjà maîtres d'une partie de la Perse.

16. Jean Villani, qui donne des détails sur cette invasion, ajoute que la famine fut si grande en Hongrie, que les mères mangèrent leurs enfante, et que les habitants, au lieu de farine, consommèrent une grande partie d'une montagne de plâtre (Voyez, sur ce fait incroyable, l'extrait de Villani, dans la Bibliothèque des Croisades).

17. Mathieu Paris, ad année 1241.

18. Mathieu Paris, Bibliothèque des Croisades, t II.

19. Mathieu Paris rapporte que lorsque les députés musulmans, dont on a parlé plus haut, vinrent à Londres solliciter des secours-contre les Mogols, l'évêque de Worcester dit : Laissons ces chiens se dévorer entre eux, et la paix de Jésus-Christ s'établira sur leurs ruines. On voit par la que personne ne songeait à combattre les Tartares.

20. M. Abel Rémusat, dans le mémoire que nous ayons plusieurs fois cité, dit que ce fût la famine qui força les Tartares à s'éloigner de la Hongrie. Ce savant, d'après le témoignage de la chronique d'Albéric, rapporte que le kan des Tartares fit demander à l'empereur Frédéric qu'il lui rendit hommage pour ses états, offrant à ce prince l'office qu'il désirerait à sa cour. Frédéric reçut cette demande en plaisantant, et répondit qu'il se connaissait assez en oiseaux pour accepter l'office de fauconnier (Ibid. p. 412). Cette offre de la part du kan ne doit pas étonner, car, suivant M. Abel Rémusat, les princes tartares, enorgueillis de leurs conquêtes, croyaient que tout devait céder à leurs armes. Aussi avaient-ils pris l'habitude d'envoyer faire de pareilles offres aux rois ou princes des pays qu'ils se proposaient de soumettre.

21. Guillaume de Nangis et Mathieu Paris.

22. L'invasion de ces barbares est racontée dans une lettre de Frédéric II adressée au comte Richard, son beau-frère, et dans une autre lettre écrite en Occident par le grand maitre des hospitaliers : ces deux pièces authentiques sont rapportées par Mathieu Paris ad année 1244. Frédéric parle à peine du massacre des habitants de Jérusalem ; il parle plus longuement de la bataille de Gaza ; la dernière partie de sa lettre n'est qu'une longue déclamation dans laquelle il déplore l'état de la chrétienté, et se plaint de ses ennemis ainsi que des obstacles qu'il trouve, à Rome, en Italie, en Allemagne, à l'accomplissement de ses desseins. Le grand maitre des hospitaliers fait une relation intéressante de l'arrivée des Karismiens, des moyens qu'ils employèrent pour attirer les chrétiens dans leurs embuscades, et de l'horrible massacre qu'ils firent des malheureux habitants de la ville sainte. C'est cette lettre du grand maitre qui nous a principalement servi de guide dans notre récit.

23. Ce combat est raconté par Joinville et Mathieu Paris.

24. Makrisi et Gemal-Eddin.

25. Joinville et Mathieu Paris.

26. C'est l'opinion de M. Deguignes, dans son Histoire des Huns.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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