différents Cartulaires   Les différents Cartulaires   différents Cartulaires

Les cartulaires de certaines commanderies de france

Menu général

 

Cartulaire de la Commanderie de Provins — Exploitation

 

Exploitation du Temporel de la commanderie
L'exploitation agricole comprend la réserve monacale et .les tenures des paysans. — II. Etat des personnes : serfs et vilains. — III. Condition des tenures : le bail à cens et le bail à temps. — IV. Les banalités du moulin, du four et du pressoir. — V. Les Templiers font le commerce des vins. — VI. Les monopoles de la Commanderie : les tonlieux et le poids des laines; droits de minage; étaux et boutiques.

Le gouvernement temporel de la Commanderie incombait au « maître » ou commandeur ; celui-ci était aidé par quelques frères, trois ou quatre, pas plus. Parmi ces derniers, l'un se dit receveur du tonlieu, cet autre s'emploie à la vente des vins, un troisième, désigné comme économe, a la garde des clés de la maison et probablement aussi la surveillance du personnel domestique. Ces différents emplois caractérisent les branches d'activité particulières aux religieux affectés à l'exploitation domaniale.

I.
On remarquera que les textes ne signalent aucun frère occupé aux travaux de la terre. Ne nous en étonnons point. Les Templiers ne furent jamais, à proprement parler, des agriculteurs. Non seulement le travail des champs était incompatible avec la mission du noble chevalier, destiné par vocation à combattre l'Infidèle, mais les frères de métier, d'origine plus humble, étaient trop peu nombreux dans chaque maison pour s'intéresser à la culture, sinon en y remplissant un rôle de direction ou de surveillance. Le travail de la terre était le partage des convers et de serviteurs à gages. Eux aidant, les Templiers entreprirent l'exploitation directe d'une grande partie de leur domaine.

Le domaine de la Commanderie comprenait la réserve monacale et les tenures des paysans. A la réserve appartenaient les jardins et les terres situés à l'intérieur et aux alentours immédiats de la maison du Val-de-Provins. Les vignes étagées sur les coteaux de Fleigny, en un climat appelé "le Clos-du-Temple" (1), celles de Fontenay et du Clos-Platel où les religieux avaient leur pressoir, les bois, les banalités aussi en faisaient assurément partie. Je serais assez tenté d'attribuer également à l'exploitation directe maintes cultures sises au nord de Provins. A Savigny même, où ils avaient une ferme, non loin de leur grange dîmeresse du Plessis-Poil-de-Chien, les acquisitions de terre réalisées par les religieux entre 1231 et 1236 semblent avoir eu pour but d'organiser à leur usage une entreprise agricole. Quant aux autres terres, disséminées, quelques-unes loin de leur couvent, à Gimbrois, à Rouilly, à Léchelle, etc... Les Templiers estimèrent plus avantageux de les transformer en tenures.

II.
Le constitution et la mise en valeur du domaine de la Commanderie avaient fixé sur ses terres des hommes qui en devinrent la dépendance, les uns à titre de serfs, les autres comme vilains.
Le Cartulaire ne désigne pas moins de vingt hommes ou femmes de corps. La plupart occupent une tenure isolée, qu'ils fécondent de leurs bras; ce sont des cultivateurs. Les autres appartiennent peut-être à la domesticité de l'établissement, comme Geoffroi le Page (2) ; ceux qui exercent un art mécanique nécessaire à la nourriture et à l'habillement, les cordonniers (3), les tisserands (4), semblent n'avoir aucune terre.
Le serf ne s'appartient guère. Son maître peut le donner, le vendre, l'échanger. Souvent la donation comprend toute la famille du serf, ses enfants nés (5) ou à naître (6). Si la terre qu'il cultive est de condition servile, la tenure suit le tenancier (7), quitte à revenir après sa mort au donateur (8). Les dons, plus rares, sont toujours en quelque façon onéreux pour le Temple (9). Quant aux échanges, ils ont pour but de faciliter entre serfs les mariages et la vie conjugale (10).
Quels que soient les actes auxquels ces transactions donnent lieu, le serf est communément appelé "homo". Cette expression, employée de préférence au mot "servus", témoigne des progrès de la classe rurale. Au XIIIe siècle en effet, la condition du serf s'est adoucie, améliorée ; il est en voie d'affranchissement ; on lui reconnaît des droits (11). Veut-on un exemple ? En 1222, le comte de Champagne s'oblige envers des gens qu'il cède au Temple et sous la garantie du précepteur de Provins, à n'exercer sur eux aucun droit, sauf celui de justice (12). L'homme de condition servile peut acquérir des biens et posséder des censives (13). Parfois le propriétaire consent en faveur de l'homme dont il dispose, une concession viagère. En 1219, Guillaume, seigneur de Gimbrois, fait don au Temple d'une famille serve, établie sur son domaine, Pierre de Gimbrois (14) et sa femme Emeline. Le ménage a des biens : sa maison d'abord, puis des terres au Mez, à la Croix-de-Maizières, au Chêne, ailleurs encore. A cette exploitation, le donateur ajoute vingt arpents de terre à défricher, mais à la mort du dernier conjoint, tous les biens que celui-ci tient de lui devront lui faire retour, à lui ou à ses héritiers (15). Enfin, le serf se prévaut parfois d'une situation telle qu'il ne paraît pas anormal que des bourgeoises de Provins s'unissent à lui en mariage (16).

Des sujets du Temple, les vilains forment la classe la plus nombreuse. Preneurs de terre à bail ou censitaires, les modes de tenure qu'ils contractent supposent chez le concessionnaire une liberté complète, ou du moins quelque chose d'approchant (17). J'insiste sur ce point : car l'absence de chartes d'affranchissement dans notre recueil pourrait faire croire que les Templiers entendaient maintenir tous leurs hommes dans l'état de servitude. J'estime au contraire que de telles chartes, il n'y avait guère lieu d'en octroyer aucune : la condition de la plupart des tenanciers de la Commanderie étant supérieure au servage, comme d'ailleurs dans presque toute la Brie où, à cette époque, cet état social inférieur tendait à devenir exceptionnel (18).
On s'en rendra mieux compte en étudiant les contrats qui régissent l'exploitation domaniale de la Commanderie.

III.
Accenser, amodier, prendre "à moyson", ces différents synonymes du bail à cens désignent dans les actes de notre cartulaire deux contrats distincts, selon qu'il s'agit de tenures perpétuelles ou temporaires.
Le bail à cens perpétuel est une cession de propriété faite à un homme de condition libre, moyennant un cens et une rente immuables. Le cens est un impôt récognitif du domaine éminent, une redevance qui frappe le sol au sortir de la seigneurie ; variable parfois suivant l'étendue et la nature du tènement, il ne dépasse jamais quelques deniers (19) et comporte le droit des lods et ventes, qui se percevait à chaque mutation de propriétaire, "sur le pied du vingtième au moins et quelquefois sur le pied du tiers du prix de vente (20)". La rente représente, à la date fixée par la charte, l'intérêt du sol ou le loyer de la maison, sur qui elle repose; elle constitue le principal revenu de la directe seigneuriale (21).

De tous les modes de tenure en usage, l'accensement est celui qui répond le mieux à la technique agraire du bas moyen âge : assurer à la culture un rendement plus intense en la restituant à l'initiative d'hommes énergiques, assez confiants dans leur travail pour n'en pas laisser à d'autres tous les fruits. Avantageuse au bailleur qui se procure ainsi un revenu plus abondant que ne l'était la redevance du serf, l'opération est surtout favorable au preneur à qui elle assure la possession du fonds et un travail largement rémunérateur. Mais il pouvait être imprudent, alors que le paysan n'était peut-être pas toujours préparé à ce nouveau rôle, de faire de lui un propriétaire. Cette terre mise entre ses mains, on pouvait craindre qu'après quelques années d'exploitation défectueuse, usant de la faculté de déguerpir, il ne l'abandonnât. Aussi les Templiers n'accordent-ils que rarement au cultivateur la libre disposition de son tènement (22); et pour l'y retenir, les charges et les garanties sont établies et combinées avec un soin extrême. A défaut d'un immeuble qui puisse garantir le service de la rente (23), tantôt on exige du concessionnaire qu'il bâtisse une maison (24), tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, on l'oblige à affecter, dans un délai de deux ou trois ans, une certaine somme à des travaux d'amélioration. C'est la clause énoncée sous la forme "ad emendationem ou in augmentum et meliorationem" (25). Enorme, la somme exigée de ce chef représente parfois le montant de vingt années de revenus (26). Des gens sont désignés qui s'en portent garants. Le "fîdéjusseur" payant pour un preneur à cens a une situation privilégiée ; il peut entrer en possession de la tenure, ainsi qu'il est formellement stipulé dans un acte de vente d'une maison à Provins en 1233 (27). Si le contrat est pratiqué au profit d'une collectivité, d'individus intéressés à faire charrue ensemble, l'acte établit une combinaison de garanties et de "fîdéjussions" par deux tenanciers pour un troisième de telle manière que chacun soit tenu pour lui-même et pour deux autres, et libéré seulement au moyen du payement de trois parts (28). Plus rigoureuses sont les conventions passées avec Etienne de Cormeron, en juillet 1233. Il s'agit, en l'espèce, d'une maison située à Provins, au commencement de la chaussée Sainte-Croix, et l'on convient que le non-paiement de la rente entraînera la saisie de tous les biens du débiteur et de ses proches (29).

Le bail à temps diffère nettement du bail à cens ; il ne comporte pas cession de propriété, même conditionnelle, mais seulement le droit d'user de la chose, c'est une location, un louage. Bail à loyer ou bail à ferme, on n'en compte pas moins de six exemplaires dans notre recueil. D'aucuns sont viagers, tels ceux de 1224 (30), de 1230 et de 1234 (31). Dans le premier contrat, le preneur s'engage non seulement à payer une rente au Temple, mais encore à l'indemniser du cens que doit celui-ci. Les deux autres exigent de la part du preneur qu'il paie à la fois le cens et une redevance annuelle. Les trois derniers contrats, de dates postérieures, sont libérés de toute redevance autre que la rente et consentis pour une durée de une à dix-neuf années (32).

Ce mode de tenure fut parfois le lot des humbles, de serfs en voie d'affranchissement. L'aléa du paiement rend alors les formalités plus dures. C'est le cas d'un nommé Gilbert, homme de poeste. Il prend à bail du Temple pour une période de dix ans une tuilerie, en un lieu dit "les Fontenelles", à charge, outre une rente foncière, de fournir aux Templiers, chaque fois qu'ils en auront besoin, des tuiles à raison de quatorze sous le millier. Craint-on qu'il ne réussisse ? Personne du moins ne veut se porter garant pour lui de l'entreprise, et le preneur non seulement s'engage à garnir la maison de meubles, pour permettre à la saisie-gagerie du propriétaire de s'exercer, mais il s'en remet encore, pour les contestations qui viendraient à s'élever à ce sujet, entre les Chevaliers et lui, à être jugé par les Chevaliers eux-mêmes, sans recours à la justice laïque (1242) (33). Rien ne vaut toutefois comme dureté les conditions de louage d'une vigne prise des Templiers par Etienne de Rouilly en 1240. Au cas où il manquerait à ses engagements, le locataire consent à ce que "sur la demande des religieux, —je cite la formule comminatoire du doyen de Provins — chaque jour de dimanche et de fête, les cierges allumés et au tintement des cloches, quel que soit le lieu de sa résidence, nous l'excommunions et le fassions excommunier jusqu'à ce qu'il ait pleinement satisfait envers les dits Frères pour les condamnations obtenues de ce chef" (34).

IV.
Serfs et vilains, les vassaux du Temple, levant et couchant dans la banlieue de la Commanderie, étaient soumis aux banalités du moulin, du four et du pressoir.
La commanderie du Val possédait plusieurs moulins. Le plus important était le moulin du Temple, situé à Provins, près la porte de Changy, sur la Voulzie (35). En droit strict, les censitaires de la Commanderie pouvaient seuls y faire moudre leur blé, s'ils étaient clercs, serfs ou bâtards (36) ; mais comme le meunier du Temple prélevait un droit de mouture moins élevé que ses collègues, les tenanciers patentés de la ville, son moulin ne cessait de fonctionner au détriment des établissements seigneuriaux. Du moulin, les gens portaient leur pain à cuire au four du Temple où la main-d'oeuvre, là aussi, était moins chère. Heureusement les bourgeois veillaient ! Ils firent entendre au comte de Champagne des doléances sur le dommage qui résultait pour lui de la concurrence des Templiers. Thibaud parut d'abord faire la sourde oreille, puis, en 1270, rapportant une mesure antérieure, il interdit à ses tenanciers d'exiger de ses sujets plus de mouture et de fournage qu'ils n'avaient accoutumé avant que les moulins et les fours fussent siens.

Les moulins de la Varenne, situés sur un bras de la Seine, à Fréparoy, étaient passés du Temple de Fresnoy à la commanderie de Provins, vers 1240. Un peu à l'écart du fleuve, les biefs des moulins abondaient en poissons, et les Templiers en tiraient l'aliment de nombreux jours d'abstinence, à l'aide de nasses amorcées de grains d'orge, d'escourgeon. Grand dut être, quand il l'apprit, le mécontentement du seigneur de Traînel. Maître de l'eau qui coulait en cet endroit, il ne pouvait souffrir qu'on y péchât sans son autorisation, et les Templiers avaient seulement oublié de la lui demander. Mais il avait à faire à forte partie. D'autres, forts également de leur bon droit féodal, avaient dû plier devant les exigences de ces orgueilleux voisins. C'est à ce parti qu'il se rangea. Sur l'avis d'hommes sages en effet, renonçant à la lutte, il reconnut aux Chevaliers non seulement le droit de pèche, mais encore la faculté d'avoir, près de leurs moulins, une barque pour le transport des denrées issues de leurs domaines ou destinées à leur usage et une maison qui servit d'entrepôt pour leurs marchandises. Toutefois, en retour de cette concession, et comme pour affirmer les droits de leur victime, il fut convenu que le batelier choisi par les religieux devrait chaque année prêter serment entre les mains du seigneur de Traînel (1248).

Le four du Temple est mentionné pour la première fois en 1242. Il occupait à Provins une maison assise en la grand-rue attenant l'hôtel de la Vicomte et faisant le coin de la rue du Moulin (37). On l'avait surnommé "ad Cathenam" (38), probablement à cause d'une chaîne de fer qui formait barrage en cet endroit. Le pressoir (39) était situé près de la Commanderie, non loin du Clos-Platel, tout planté do vignes.

V.
Propriétaires de vignobles, les Templiers vendaient eux-mêmes leur vin (40). Quant la récolte était insuffisante, ils se fournissaient auprès de voisins et des autres maisons du pays. Ce commerce était pour eux exempt de tout droit de tonlieu, de transport, d'entrée et de mise en perce, privilège qui leur fut maintenu contre le chapitre de Saint-Quiriace en 1220 (41). Cependant, comme la quantité de vins qu'ils faisaient venir chaque année devenait de plus en plus considérable, le comte Thibaud fit droit aux justes réclamations des chanoines, en limitant la franchise du Temple à concurrence d'une quantité de quarante tonneaux seulement. Le droit de portage devait être perçu pour toute quantité supplémentaire (1268) (42).

VI.
Si l'activité commerciale des Templiers de Provins paraît s'être spécialisée dans la vente des vins de leur crû et d'ailleurs, en revanche, ils intervenaient dans les transactions commerciales pour prélever un impôt sur la vente des marchandises, à l'époque des foires, les grands marchés d'alors.
Les foires de Provins étaient au nombre de trois : la foire de mai, qui se tenait à la ville haute, durait quarante-six jours, à partir du mardi avant l'Ascension; — la foire de Saint-Ayoul, fixée dans la ville basse, commençait le jour de l'Exaltation de la Croix (14 septembre), pour finir à la Toussaint; — la foire de Saint-Martin occupait la ville haute depuis la Saint-André (30 novembre) jusqu'au nouvel an. Là encore, à la ville haute ou au châtel de Provins, se tenait chaque semaine le marché du mardi.

Foires et marché étaient une source de revenus importants. On ne vendait à Provins aucune balle de laine, aucun écheveau de fil, aucune couette, coussin, voiture ou roue que les Templiers ne prélevassent impôt sur le prix de vente. C'était le droit de tonlieu que le comte Henri leur avait cédé en échange de dix marcs et demi d'argent (43) qu'il leur devait (44). De ces monopoles, les Templiers ne se contentèrent pas. En 1214, nous les voyons acquérir de Gui de Montigny le tonlieu des animaux destinés à la boucherie (45), et une charte de 1243 nous apprend qu'ils avaient encore le tonlieu des peaux (46) : autre source de gain, et non des moindres, puisque, pour cette époque, l'on n'a pas compté moins de cent vingt-cinq fabriques de cuirs à Provins (47).

De ces divers droits de marché, le plus productif eût sans doute été le tonlieu des laines, si cette industrie n'en avait été à peu près complètement affranchie. La protection éclairée des comtes de Champagne avait fait au commerce des draps une situation privilégiée. De coutume immémoriale, les bourgeois ne devaient payer qu'un denier, les mardis de marché à la ville haute, pour toutes marchandises achetées ou vendues concernant la draperie ; ils étaient en outre exempts de tout tonlieu les sept premiers jours de foire; ils ne payaient aucun droit pour les laines achetées aux abbayes ; ils avaient enfin le poids de la laine, chacun en leur hôtel, et les peseurs étaient nommés par les maîtres drapiers qui recevaient leur serment et les révoquaient en cas de fraude (48).

Ce ne fut donc pas sans injustice que les Templiers firent grief aux bourgeois de leurs vieilles franchises. Appelé à juger le différend, le comte de Champagne se plut à favoriser les chevaliers du Temple, et pour couper court aux difficultés dont ceux-ci étaient menacés, il fit sienne leur propre cause, en partageant avec eux le profit du tonlieu des laines (49). La réforme eut pour résultat la suppression du poids de la laine à domicile (50). La pierre qui servait de type pour le poids de la ville, "la pierre de poids", fut dès lors remise aux Templiers, et ceux-ci établirent deux maisons de pesage, l'une à la Madeleine pour la ville haute, l'autre au Temple devant Sainte-Croix pour la ville basse.

Quels effets eut la suppression des privilèges de la draperie ? On s'était promis une augmentation des droits de marché. C'est une baisse qui se produisit, bientôt accompagnée d'une période de crise. Tout le commerce en fut influencé de la façon la plus fâcheuse. Effrayées par l'application du nouveau règlement, les abbayes menèrent leurs laines à vendre à Chalons et ailleurs ; les métiers et les usines, en raison de la rareté de la matière première, cessèrent de fonctionner normalement, et la vente, renchérie par l'augmentation du prix de revient, ne trouva plus dans la clientèle des foires les débouchés nombreux d'autrefois. Telle était la situation depuis neuf ans et plus ; et c'était grande pitié en pays provinois, quand Thibaud le jeune, sur les plaintes réitérées de ses bourgeois drapants, les rétablit enfin dans leurs anciens privilèges. Il lui parut toutefois difficile de renoncer au contrôle du poids de la laine. Ne revient-il pas au suzerain d'assurer la bonne foi des transactions commerciales ? Aussi, la charte, datée de Chalons, le 23 avril 1270, remédia seulement à l'insuffisance des maisons de poids, en portant leur nombre de deux à neuf: six au Val, et trois au Châtel. Le poids officiel restait, comme auparavant, entre les mains du Temple ; il en était de même pour les deux bureaux de pesage dont nous avons parlé. Quant aux sept autres lieux pour peser, le choix en était confié au maire et prud'hommes, qui, chaque année, pouvaient les changer et en désigner d'autres, sauf en lieu franc. Il était d'ailleurs interdit de peser autre part sans le consentement des intéressés, à savoir le comte et les Templiers qui percevaient conjointement le tonlieu (51). Cette réforme, en apportant une solution acceptable aux difficultés de la crise drapière, constituait néanmoins une atteinte aux privilèges du Temple, un échec à son esprit dominateur.

Aux différents tonlieux énumérés, ajoutons six jours des droits de minage que les chevaliers du Temple avaient acquis d'Adam de Tachy (1214-1218) (52). Six fois l'an, en effet, les mardis de chaque marché, les religieux exerçaient au Châtel la police du commerce des grains. Affermé (53), ce droit rapportait, en 1386, trois muids dont l'un de froment et les autres de seigle et d'avoine (54). Sur ce même minage, les Chevaliers percevaient en outre, depuis 1212, dix-huit setiers moitié froment, moitié avoine (55).

Les revenus que procuraient au Temple les foires et le marché provinois comprenaient en plus le produit des étaux où les marchands exposaient en vente leurs marchandises. Les Chevaliers ne furent pas sans profiter (56) de la donation faite par le comte Henri à son chambellan, Habran de Provins, des boutiques où l'on vendait les fruits au vieux marché de Provins (1178). Cet officier leur rétrocéda sans doute son droit. Ansel de Quincy, en 1211, leur céda en pur don deux autres étaux pour la vente des fruits dans la "regratterie" (57) ; et ils acquirent, la même année, une partie des édifices que l'Hôtel-Dieu possédait dans les Osches de Provins (58), où se tenait la foire de Saint-Ayoul, à l'emplacement même où s'éleva plus tard la collégiale de Notre-Dame du Val.
Sources : Carrière Victor, Histoire et cartulaire des templiers de Provins, Libriaire Champion, Paris — 1919
Top

Notes
1 — Vignes situées "à Feligny ou Clos du Temple", 1386. (Arch. Nat, S 51641 b, liasse 35, no 2.

2 — Cartulaire, charte XVII. Cf. charte XI.

3 — Cartulaire, charte LXIV.

4 — Cartulaire, charte XXXIX.

5 — Cartulaires, charte LMV.

6 — Cartulaire, charte CXIX.

7 — Cartulaires, charte CXVIII.

8 — Cartulaire, charte XLIX.

9 — Cartulaire, chartes CXVIII, CXXVIII.

10 — Cartulaire, charte LIX.

11 — II. Sée, Etudes sur les classes serviles en Champagne, 1895, p. 36.

12 — "Salva justicia mea" (Cartulaire, charte CXXXI). Cette expression doit s'entendre dans le sens d'une réserve générale de juridiction.

13 — Cartulaire, charte XXII.

14 — Voir la charte LXXIX, où il s'agit du même individu.

15 — Cartulaire, chartes III et XLIX.

16 — Arrêt du bailli de Meaux, en ses assises de Provins, condamnant plusieurs hommes du Temple, actuellement de l'Hôpital, mariés à des bourgeoises de Provins, à payer les impositions mises par la commune sur les dites bourgeoises (12 novembre 1325). Bibl. de Provins, Registre de Michel Caillot, ms. 92 (35), fol. 270.

17 — C'est le cas particulier du preneur de bail à temps. Nous avons vu précédemment que le serf pouvait posséder une tenue roturière. Cf. charte XXII.

18 — Il n'en était pas ainsi toutefois, vers 1269, dans les domaines considérables acquis par Renier Accorre à Provins et au sud de cette ville, notamment à Gouaix, Hernie, Noyen, Jutigny. Le registre de ces domaines accuse près de trois cents hommes de corps, tous justiciables et taillables de haut en bas, la plupart soumis à la mainmorte et au formariage. (Bibl. nat, ms. fr. 8393, fol. 64vº-68). Cependant, à côté d'eux, les hommes francs forment le gros de la population rurale. Dans les paroisses que je viens de nommer, comme encore à Bauchery, Vulaines, Gratteloup, etc., plus de mille paysans tiennent de Renier Accorre des biens en censives (Ibid., fol. 61-63, 69-87).

19 — Le cens est plus fort sur les maisons que sur les champs. Il est d'un denier par arpent labourable, dans un acte de 1256 (charte CXLIV), et le donateur en le cédant au Temple abandonne par là toute directe.

20 — E. Lefèvre, Les Rues de Provins, p. 213.

21 — La rente foncière se capitalisait, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, entre 8 et 10 pour cent. En 1277, par exemple, 61 sols 3 deniers de rente sont rachetés moyennant 29 livres 3 sols : c'est du 10 pour cent (Cartulaire, charte CLVI); — en 1269, une rente de 20 sous est vendue 12 livres tournois, soit à 8,33 pour cent (charte CLXII).

22 — Un seul contrat d'accensement confert au preneur la faculté d'aliéner, moyennant le paiement des lods et ventes (Cartulaire, charte IX, an. 1228).

23 — Cartulaire, charte VI.

24 — Cartulaire, charte CLXIII.

25 — Voir les textes : "ad emendationem, chartes XV, LVI, CXVI ; — "in augmentum et meliorationen", chartes XIII, LV, CXXII, CXXIII.

26 — Remarquons à ce propos que le sommaire ancien d'un acte se référant à l'année 1232, appelle aumône (elemosina) la somme "ad emendationem", destinée à l'amélioration de l'immeuble (charte LVI). Mais c'est là, croyons-nous, un "lapsus calami".

27 — Cartulaire, charte CXVI.

28 — Cartulaire, chartes XIII, CXXII.

29 — Cartulaire, charte LXXI. — Cet acte émané du doyen de Provins et destiné à avoir un effet perpétuel, est passé sous un sceau de cire verte, à l'imitation des usages de la chancellerie royale.

30 — Cartulaire, charte CXXI.

31 — Cartulaire, chartes LI et LV.

32 — Cartulaire, chartes XXX (an. 1240), XVI (an. 1242), CLXIII (an. 1302).

33 — Cartulaire, charte XVI.

34 — "Obligavit se ut, ad petitionem eorumdem, singulis diebus dominicis et festivis, candelis accensis, pulsatis campanis, quocumque loco residentiam faceret, excommunicaremus et excommunicari faceremus, donec de predictis condempnis inde habitis dictis fratribus satisfactum fuerit competenter ab eodem". (Cartulaire, charte XX).

35 — C'était un moulin à eau. En 1491, la maison du meunier et deux prés, de médiocre étendue, qu'on avait coutume de bailler avec, le tout était affermé moyennant trois muids et demi de blé. Le preneur s'engageait en outre à moudre le grain gratis pour le personnel de l'hôtel de la Commanderie (Arch. nat., S 5164 b, liasse 27, nº 6).

36 — L'inventaire dressé par Jacquemin, au XVIIIe siècle, mentionne à Provins même parmi les propriétés de la Commanderie, "un moulin, appelé le moulin du Temple, près de la porte de Changy, où aucuns autres habitans que les clercs mariés, non mariés, serfs, bâtards et redevables à ladite commanderie de cens et rente ne peuvent moudre. Pourquoi il arrive souvent des contestations entre le meunier de ce moulin et les meuniers des moulins du roi assis audit Provins, pour raison du droit de chasse et de quête des grains qu'il fait pour son moulin et des saisies qui en sont faites". (Arch. de Seine-et-Marne, 701, fol. 216 vº).

37 — Arch. nat., S 5164 b, liasse 27, nº 5 (acte du 7 février 1422-3). — On a confondu à tort (E. Lefèvre, Les Rues de Provins, p. 204) la maison du four du Temple avec celle de la Vicomte de Provins, qui lui était attenante et en dépendait. Celle-ci portait sur sa façade les armes de l'ordre de Malte (Arch. nat, S 5164 b, liasse 34, nº 27 et liasse 32, nº 10).

38 — Cartulaire, charte LXI. Il en est fait mention dans un autre acte non daté. Cf. Charte LXXX.

39 — Cartulaire, chartes XXXIV et XLIV.

40 — Michelet, Procès des Templiers, II, 351. — Les Templiers de Provins possédaient de nombreux vignobles. Les Hospitaliers, qui les cédèrent à bail, n'en avaient engagés pas moins de 26 arpents en 1386. (Arch. nat., S 5164 B, liasse 35, nº 2).

41 — Cartulaire, charte XLII.

42 — Cartulaire, charte CXLVII. — II y eut encore, en 1299, un nouvel accord à ce sujet avec le chapitre de Saint-Quiriace (Cf. charte CLVIII).

43 — Cartulaire, charte LXXXII.

44 — Cartulaire, chartes LXXXIII et XCI.

45 — Cartulaire, chartes VIII et LXXVIII. Cf. charte II.

46 — Cartulaire, charte CXXXVIII.

47 — Opoix, Hist. de Provins, p. 173.

48 — Cartulaire, charte CXLVIII.

49 — A. Longnon, Doc. rel. au comté de Champagne et de Brie (1172-1361), T. II Le domaine comtal (Paris, 1904), p. 74, C-E.

50 — Cartulaire, charte CXLVIII.

51 — Cartulaire, charte CLI.

52 — Cartulaire, chartes IX et LXVI.

53 — Cartulaire, charte CXXXIX.

54 — Arch. nat., S 5164 B, liasse 35, nº 2.

55 — Bibl. de Provins, Ythier, tome V, p. 114; Cartulaire, chartes CIII et CIV ; Arch. de Seine-et-Marne, II 701, p. 217. Cf. charte CXXXIX.

56 — Puisque l'acte de donation figure dans leur Cartulaire, charte LVII.

57 — Cartulaire, charte XCVIII.

58 — Cartulaire, charte CII.
Sources : Carrière Victor, Histoire et cartulaire des templiers de Provins, Libriaire Champion, Paris — 1919
Les Cartulaires visités 431086 fois

Licence Creative Commons
Les Templiers et Les Croisades de Jack Bocar est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une oeuvre à http://www.templiers.net/.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://www.templiers.net/.