différents Cartulaires   Les différents Cartulaires   différents Cartulaires

Les cartulaires de certaines commanderies de france

IV. — Les Litiges
I — La formation du domaine   II — Le personnel des Maisons   III — l'Exploiration des Biens   IV — Les Litiges   V — Les actes

Conflits avec les évêques et le clergé
Conflits avec les communes
Conflits avec les cours royales
Conflits avec les particuliers

 


Conflits avec les évêques et le clergé
Il semble bien qu'un conflit assez grave se soit élevé de bonne heure entre l'évêque d'Antibes et les Templiers au sujet de Biot (1). Nous en avons une preuve implicite dans ce fait que le commandeur « Bernard de Cambolamo » reprit à l'évêque d'Antibes, en 1233, les biens que celui-ci avait achetés à Biot six années plus tôt (2), Et il est certain, d'autre part, que l'acte du 3 janvier 1246-1247, par lequel le commandeur Geoffroi de Grasse et l'évêque Raimond décidaient de soumettre la question de Biot à des arbitres, procédait d'une longue mésentente.

De quoi s'agissait-il ? Manifestement gêné par la présence et l'activité des frères de l'Ordre dans le bassin de la Brague, l'évêque d'Antibes revendiquait certains droits sur ce même bassin et notamment, parmi eux, la dîme et la juridiction. Nous ne pensons pas que le commandeur eût la dîme, mais aucune raison ne l'obligeait, semble-t-il, à sortir de sa réserve pour exposer son droit de juridiction. Il tenait ce droit du comte lui-même, par la charte de mars 1209 (3): la demande de l'évêque ne portait pas, en effet, sur le cas spécial de la justice ecclésiastique (privilège de clergie), mais bien sur des points particuliers de la justice seigneuriale: perception des amendes, droits de mutations, etc. Le commandeur n'en accepta pas moins de soumettre le litige à deux arbitres et le grand maître de l'Ordre en Provence s'engagea lui-même, selon la règle, à faire ratifier le jugement par son chapitre: les arbitres, pour des raisons que nous ignorons, se prononcèrent contre le Temple et reconnurent à l'évêque de Grasse le tiers de la seigneurie de Biot (4).

Quatre ou cinq mois après qu'il eut consenti à soumettre les difficultés de Biot à un arbitrage, le Temple fut obligé d'intervenir pour défendre les privilèges de l'église qu'il possédait à Grasse: l'évêque de cette ville ayant fait enterrer un donateur de l'Ordre dans le cimetière de l'église en question, le commandant Geoffroi de Grasse s'en plaignit à l'archevêque d'Arles; et celui-ci, se référant à des instructions générales du pape (lettres du 5 décembre 1246), prit la défense des Templiers: il demanda à l'évêque de Grasse, en juin 1247, de reconnaître ses torts, de ne pas chercher au surplus à imposer une « quiste » de 100 sous à la maison du Temple, et de venir répondre devant lui, à Arles, des faits qu'on lui reprochait. Mais l'évêque de Grasse protesta: on ne lui avait pas montré les instructions du pape, on l'avait fait citer par des intermédiaires (l'abbé de Lérins, qui devait le prévenir au nom de l'archevêque, lui avait délégué son économe de Cannes), on l'avait gravement offensé, etc.

La trêve de quelques années qui fit suite à cette affaire n'existerait pas sans les lacunes qui coupent alors notre documentation: en effet, dès 1269 un acte d'apparence bénigne (la dénonciation comme nouvel oeuvre, par le commandeur de Rigaud, d'un four que l'évêque Dominique avait fait construire à Biot) indique clairement que les rapports des deux coseigneurs de ce lieu sont toujours très tendus (5).

Dans la deuxième moitié du XIIIe siècle, la tension de ces rapports s'aggrave. Elle se manifeste par des actes dont nous avons signalé ailleurs toute l'importance et sur lesquels, par conséquent, nous n'insisterons pas: notons simplement que l'évêque de Grasse P(ons) ? capte à son profit, le 14 mai 1286, l'instruction d'une affaire soumise au juge de Grasse par le commandeur Foulques Bérenger (6) ; que le viguier de Grasse s'efforce vainement, deux mois plus tard, de rétablir la paix entre les coseigneurs de Biot (7) ; et que le commandeur demande à deux arbitres, le 26 février 1298, de faire citer les témoins qu'il est en mesure de produire pour la défense de ses droits contre l'évêque (il s'agissait toujours de Biot et de Clausonne) (8).

Déjà, le 20 avril 1292, un frère de la maison de Grasse, Bertrand Silvestre, avait prié l'official de cette ville de lui montrer un prétendu titre qu'il disait tenir de l'archevêque d'Embrun (peut-être une sentence compromissoire) et sur lequel il appuyait certaines revendications de l'évêché de Grasse contre l'Ordre. Le frère Bertrand Silvestre avait averti l'official, en même temps, que les privilèges du Temple mettaient la maison de Grasse à l'abri de ses prétentions, et que, si l'on persistait à agir contre elle en violation de ces privilèges, il en appellerait au pape ou à toute autre personne qualifiée pour connaître du litige, sauf toutefois à l'archevêque d'Embrun.

Entre temps aussi, l'évêque de Gap, appelé à trancher un différend entre le commandeur du Temple de Grasse et l'évêque de cette ville comme surarbitre — le commandeur d'Avignon et le sacristain de Grasse, arbitres, n'ayant pas pu se mettre d'accord — avait rendu une sentence qui ne devait pas être favorable aux Templiers. C'est en effet sur cette sentence que le commandeur cherchait à revenir, le 26 février 1298, en demandant une nouvelle audition de témoins.

Un conflit d'une autre nature s'était élevé par ailleurs, aux premiers mois de 1295, entre l'évêché et la maison du Temple de Grasse. Prévenu que l'official de cette ville avait demandé au bras séculier d'arrêter un criminel réfugié dans l'église Saint-Jacques, le commandeur Pierre Ricau exposa au délégué de l'évêque que l'église en question jouissait du droit d'asile et que, par conséquent, le criminel qui s'y trouvait relevait de sa juridiction (12 mars). Mais l'official passa outre: il fit procéder à l'arrestation du criminel et répondit ensuite d'une manière si vague à une nouvelle plainte du commandeur (17 mars) que le litige fut porté devant le grand maître des maisons du Temple de Provence. Celui-ci, Guigues Adzémar, pria l'évêque de faire rendre à l'église du Temple le criminel qui avait été transféré dans la prison épiscopale, de punir ceux qui pour enlever ce dernier avaient violé les privilèges de l'Ordre, et d'excommunier, en outre, les personnes qui avaient été à Biot pour y commettre de multiples exactions (8 avril).

Les rapports du Temple avec les autres ecclésiastiques de la région n'ont pas laissé beaucoup de traces. Nous avons une protestation commune des commandeurs du Temple et de l'Hôpital de Nice contre l'évêque de cette ville qui voulait les faire participer aux frais de passage d'un cardinal (25 mars 1269). Et, d'autre part, un différend entre l'Ordre et l'abbé de Lérins au sujet de Clausonne. Ce différend fut réglé par arbitrage, sans trop de difficulté semble-t-il, et ratifié à Biot, le 27 décembre 1298, par le chapitre de la maison du Temple (9).

1. Un historien d'Antibes (Tisserand, Histoire d'Antibes. p. 124) nous dit que l'évêque Bertrand II et le commandeur Raimond de Grasse (?) firent trancher par compromis, dès 1225, un conflit relatif à la seigneurie de Biot. Ce témoignage assez confus n'est appuyé d'aucune référence et rien, aujourd'hui, ne nous permet de le contrôler. Le fait, cependant, n'est pas invraisemblable: mais le commandeur ne pouvait être Raimond de Grasse qui ne figure pas dans nos chartes et dont le titre paraît également fort douteux au marquis de Grasse, historien de sa maison (communication personnelle).
2. Voyez supra: Le retrait féodal.

3. Durbec, opuscule cité, p. 166. La charte spécifiait, il est vrai, que le comte ne donnait que ce qui lui appartenait, mais cette réserve visait les droits féodaux, en partie aliénés, et non les droits souverains ou seigneuriaux les plus importants.

4. Le texte de cette sentence n'est pas venu jusqu'à nous. Il a dû être distrait des archives du Temple en 1308. On ne le trouve pas, même en copie, dans les documents de l'évêché de Grasse. Il en est fait mention dans la procédure d'une affaire qui se déroula en mai 1286 et sur laquelle nous reviendrons. Les droits de l'évêque à Biot étaient indéterminés. (Durbec, opuscule cité, p. 158).
5. Durbec, opuscule cité, p. 186.
6. Durbec, opuscule cité, p. 186, et suivantes.
7. Durbec, opuscule cité, p. 189.
8. Durbec, opuscule cité, p. 190.
9. Durbec, opuscule cité, p. 190.


 
Top

Conflits avec les communes
L'un des premiers conflits qui opposèrent les communes au Temple se produisit, à cause de Clausonne, entre les frères de la maison de Biot et les habitants d'Antibes.

Clausonne, fief morcelé indivisément et acheté en partie par les Templiers de cette maison, fut à l'origine de tant de procès que nul ne réussit, jusqu'à la Révolution, à s'y prévaloir de droits nettement établis.

Les premières difficultés relatives à ce fief échappent à notre contrôle, mais nous savons que, s'aggravant, elles obligèrent le comte de Provence à intervenir, vers le milieu du XIIIe siècle, et à placer le territoire en litige sous mandat du viguier de Grasse. Cependant les droits de l'Ordre furent reconnus et Clausonne retourna à la maison de Biot. La rétrocession eut lieu à Clausonne même, en plein champ, le 12 décembre 1258.

Qu'advint-il alors ? Il est vraisemblable que les Templiers défendirent avec plus de rigueur que jamais l'accès des bois de Clausonne à leurs voisins et que les Antibois ne tinrent aucun compte de l'interdiction, d'où saisie-gagerie opérée par les frères de Biot, comme de coutume, sur les délinquants, et représailles de ces derniers:
Le 9 mai 1296, à la tombée de la nuit, plusieurs habitants d'Antibes, attroupés, armés et placés sous la conduite de certains personnages (le baile lui-même était là) se jetèrent sur les campagnes de Biot et les mirent à sac. Après avoir coupé les plantes, abattu les arbres et détruit les récoltes, ils maltraitèrent atrocement les frères de la maison et, l'opération terminée, s'en retournèrent en emmenant quelques têtes de bétail (1). Le commandeur de Biot porta l'affaire devant la cour de Grasse, mais l'évêque de cette ville, nous l'avons vu, se chargea lui-même de l'instruction [...] et les habitants d'Antibes continuèrent de troubler les frères de la maison de Biot (2).

Un conflit de même nature — que nous nous contenterons de signaler en quelques lignes — s'éleva, à la fin du XIIIe siècle, entre le commandeur de la maison de Biot et les habitants de Villeneuve. Ceux-ci furent « pignerés » par les frères du Temple qui les avaient surpris en flagrant délit de « lignerage » dans leurs forêts. Ils répliquèrent aussitôt en venant enlever deux boeufs et une ânesse à l'Ordre. Les cours de Grasse et de Nice, saisies, intervinrent à différentes reprises, mais toujours vainement. Sur requête du commandeur, le sénéchal lui-même, par deux fois, donna des instructions qui restèrent sans effet. Bien pis, le baile de Villeneuve dirigea sur Biot, au mépris de ces instructions, une expédition à main armée qui lui permit de razzier 23 juments et 8 poulains (mai 1300). Il n'avait pas hésité, du reste, à faire enlever, en juin 1298, un homme du Temple sur le chemin royal de Biot, et à le garder comme otage dans sa forteresse. Bref, le litige ne fit que s'aggraver et traîner en longueur. On peut supposer qu'ayant survécu à l'Ordre, il fut réglé, vers 1320, par les soins d'un commandeur de l'Hôpital (3).

Des habitants de Grasse qui étaient venus faire du bois dans les forêts de la maison de Biot (toujours à la même époque) et qui avaient été « pignerés », eux aussi, par les frères de cette maison, se livrèrent à des représailles, tout comme les habitants d'Antibes et de Villeneuve, et provoquèrent ainsi un conflit identique aux précédents. Nous avons pu suivre les différentes phases de ce conflit jusqu'en 1341 (4).

Signalons encore, d'après un historien dont nous n'avons pu contrôler les assertions (5), que le Conseil de Nice se serait opposé à ce que le Temple fît paître son bétail dans les lieux défendus de la ville, en 1306, et que le comte de Provence aurait confirmé cette décision.

1. Durbec, opuscule cité, p. 186, et suivantes; Tisserand, Histoire des Alpes-Maritimes, t. I, p. 244, t. II, preuves; Tisserand, Histoire d'Antibes, p. 139.
2. Durbec, opuscule cité, p. 189, 198.
3. Durbec, opuscule cité, p. 191, et suivantes.
4. Durbec, opuscule cité, p. 212, et suivantes.

5. Gioffredo, opuscule cité, col. 689. Le fait est exact, mais il semble qu'on doive l'imputer aux bergers du Temple et non à l'Ordre lui-même.


 
Top

Conflits avec les cours royales
Le commandeur du Temple fit appel de toutes les décisions non favorables prises à son égard par les cours de Grasse et de Nice dans les procès qu'il soutenait contre des tiers. Il ne pouvait manquer de porter devant les juridictions supérieures celles des sentences que ces cours. avaient prononcées directement, « motu proprio », contre l'Ordre lui-même ou un de ses membres.

En 1285, par exemple, le juge de Nice, Foulque Ardouin, condamna un membre donateur du Broc, Raymond Jaubert, qui avait empêché un tenancier du Temple de payer la tasque réclamée par la cour royale. Il le condamna « quia talia facere sunt res mali exempli et digne correctione », mais à tort sans doute, car le juge-mage, sur appel du commandeur, cassa son jugement et donna raison, implicitement, au représentant de l'Ordre (18 mai 1285).

Quelques jours plus tard (le 28 mai 1285), le même juge-mage, sur appel du même commandeur, annula une sentence de ce même Foulque Ardouin contre un autre habitant du Broc qui était sujet du Temple: le commandeur avait soutenu que le droit de juridiction qu'il exerçait sur ses « hommes » du Broc remontait à plus de 50 ans.

Enfin, au mois de juin 1306, les officiers de la cour de Grasse ayant fait saisir à leur tour, suivant l'exemple de l'évêque, un criminel qui s'était réfugié dans le domaine de l'église Saint-Jacques du Temple, le commandeur protesta auprès du sénéchal, et le juge-mage, au nom de celui-ci demanda à la cour de Grasse, par lettres du 20 juin, de rendre le prisonnier au Temple. Au frère qui leur présentait ces lettres les officiers de Grasse répondirent que l'arrestation de l'assassin avait été effectuée hors de la maison et de l'église de Saint-Jacques, dans un lieu non couvert par l'immunité. Cependant, le juge, désireux de faire la pleine lumière sur ce point demanda à deux juristes et à plusieurs personnes, le 5 juillet, de se rendre sur place pour y effectuer une enquête très serrée. Les opérations de métrage démontrèrent que le criminel, saisi à moins de 18 pas de l'église, se trouvait bien sous la protection de celle-ci. En conséquence, le juge, « Volens redere que sunt Cesari Cesari et que sunt Dei Deo », s'empressa de faire remettre le prisonnier aux Templiers de Saint-Jacques.  
Top

Conflits avec les particuliers
Ces conflits, comme la plupart de ceux que nous avons signalés, étaient presque toujours tranchés par compromis. Il arrivait même que le juge de Grasse fût choisi comme arbitre ! Le cas se produisit le 17 juillet 1243: Foulques du Cannet eut à fixer alors « tanquam arbitrator et amicabilis compositor » les limites des terres sises en un lieu dit « sala Laurens ». Ces terres avaient été vendues au Temple, en 1208, par G. de Clermont.

Nous mentionnerons encore une contestation élevée par R. Geoffroi de Grasse, en 1225, au sujet des biens laissés aux Templiers par Guillaume Badat, et soumise à l'arbitrage de l'évêque d'Antibes: celui-ci reconnut les droits du Temple, mais demanda au commandeur, en échange, de remettre une somme de 13 livres de génois à Geoffroi de Grasse. Si les biens en question avaient été inféodés à Guillaume Badat par R. Geoffroi de Grasse, ainsi que nous le pensons, le présent conflit vient confirmer ce qui a été dit plus haut touchant les difficultés relatives aux biens acquis par l'Ordre en dehors de Biot (1).

1. Cet acte a été publié par Doublet, opuscule cité, p. 227.
Sources: Joseph-Antoine Durbec — Les Templiers dans les Alpes-Maritimes — Notice Historique sur les Maisons et Possessions du Temple dans les diocèses de Antibes, Grasse, Nice, Vence et Glandeves — Extraits de la Revue Nice-Historique — 1938 — Imprimerie L'Eclaireur de Nice
Les Cartulaires visités 339696 fois

Licence Creative Commons
Les Templiers et Les Croisades de Jack Bocar est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une oeuvre à http://www.templiers.net/.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://www.templiers.net/.