Cartulaire de Provins
Les débuts de l'Ordre du Temple en France
I. – L'Eglise doit à la France la création des moines–soldats. Seuls, dans l'histoire du monachisme, les Templiers et les Hospitaliers sont d'origine française : religieux et militaires, ces deux ordres caractérisent éminemment les vertus de notre race, peu faite pour la contemplation mais croyante et chevaleresque.
Ce fut un champenois Hugues de Payns (1) et un flamand Godefroi de Saint–Omer (2), tous deux chevaliers, qui fondèrent l'ordre du Temple, probablement en 1119 (3).
Vers le même temps, des gentilshommes français, affiliés à l'oeuvre charitable des Amalfitains, transformaient cette association en l'ordre nouveau des Hospitaliers de Saint–Jean (4), appelés plus tard chevaliers de Malte.
Ces deux ordres, nés à Jérusalem de l'inspiration de la première croisade et souvent confondus par la suite dans une même fraternité d'armes, n'eurent pas à l'origine une vocation commune. Combattre l'Infidèle et protéger les pèlerins de Palestine en leur facilitant la liberté des chemins qui menaient au saint sépulcre, telle fut la mission des frères chevaliers du Temple. Ce rôle de gendarme n'était pas pour déplaire à de rudes soldats. Il en allait autrement du soin des pauvres et des malades, recueillis par les frères de l'Hôpital. Mais ceux–ci, voués d'abord exclusivement au soulagement des fidèles en Terre–Sainte, ne tardèrent pas à voir venir à eux des recrues qui, sorties des rangs des croisés et convaincues de la nécessité de se défendre contre le Musulman, en firent par surcroît, à l'imitation des Templiers (5), une association militaire (6).
Les services que la chevalerie monastique était appelée à rendre à la cause du Christ en Palestine lui attirèrent dès le principe la protection du roi et du patriarche de Jérusalem. Les débuts néanmoins furent pénibles. ?tablis par Baudouin II dans les dépendances de son propre palais, tout près de l'emplacement qu'occupait jadis l'ancien temple de Salomon (7), mais là, sans règle, vêtus d'habits séculiers et vivant d'aumônes, les premiers chevaliers (8) ne se recrutaient guère. Des moines appelés à la vie militaire, cela ne s'était pas encore vu et semblait aux contemporains une gageure impossible (9). Bien plus, destinés à secourir en Orient les pèlerins du monde entier, mais incapables de remplir leur mission sans les secours de la chrétienté, les Templiers n'y pouvaient prétendre, s'ils n'obtenaient préalablement du Saint–Siège une règle et l'approbation de leur Ordre. Ce fut l'objet du voyage en Europe d'Hugues de Payns et de ses premiers compagnons.
II. – La durée de leur séjour "outre mer" – de 1127 à 1130 et, pour quelques–uns, les années suivantes, un peu avant la mort du fondateur (24 mai 1136) – constitue une période encore mal connue et sur laquelle je voudrais apporter quelques éclaircissements (10).
Trois faits dominent cette période et la caractérisent. Et d'abord, sans qu'on l'ait remarqué, celui–ci : la Champagne a contribué, avant toute autre province, à l'établissement des pauvres chevaliers du Temple en Occident. Sortie de la noblesse, cette initiative généreuse a rencontré dans l'épiscopat d'ardents collaborateurs, et ce sont les évêques champenois qui ont établi ou développé dans leur diocèse les premières installations de la milice. Enfin, l'extension des propriétés de l'Ordre en Champagne s'est produite, principalement au début, dans la châtellenie de Sézanne, en la baillie de Provins. Ces trois ordres de faits caractérisent, si j'ose m'exprimer ainsi, la période champenoise de l'histoire du Temple en Occident.
III. – On est peu renseigné sur l'itinéraire des premiers Chevaliers à leur retour en France. De Palestine, Hugues de Payns se rendit d'abord, en 1127 probablement, à Rome. Eut–il alors un entretien avec le pape Honorius II ? C'est pour ainsi dire certain. On peut même ajouter sans exagération que le concile de Troyes sortit de cette visite au souverain pontife. L'évêque Matthieu, ancien prieur de Saint–Martin–des–Champs, à qui le pape venait de conférer le titre cardinalice d'Albano, était encore à Rome (11) ; et c'est lui, en qualité de légat (a latere) pour le Nord de la France, qui convoquera prochainement les évêques au concile.
Hugues gagna ensuite la Champagne : une impatience bien naturelle le pressait de revoir son fils, Thibaud (12), qu'il y avait laissé. La préparation du concile nécessitait en outre des démarches auxquelles il lui eût été difficile de rester étranger, et nous verrons qu'elles eurent un plein succès en Champagne même. Une charte de 1127, rédigée à Provins, en faveur des chevaliers du Temple (13), se fait l'écho des sympathies que le grand–maître y rencontra sitôt son retour (14). Le document émane du jeune comte Thibaud, son suzerain, à qui, deux ans auparavant, le comte Hugues de Troyes avait cédé ses états pour se faire templier (15).
Cette charte, à vrai dire, n'est pas la plus ancienne que l'on puisse citer d'une donation faite en France au profit de la nouvelle milice. Guérard, dans son Cartulaire de Saint–Victor de Marseille (16), a publié l'acte d'une rente en grains constituée en faveur du Temple sur l'église de la Motte–Palayson, qui remonte au 1er juillet 1124. Orderic Vital, de son côté, rapporte que le comte Foulques d'Anjou, revenu de son premier voyage en Palestine (17), assigna dans ses terres une rente de trente livres angevines au profit des Chevaliers (18). Mais ces libéralités ont un caractère fortuit, accidentel, si j'ose dire, qui s'affirme par cela même qu'aucune d'elles n'est devenue pour l'Ordre une cause d'expansion ; ce sont là des faits isolés, sans répercussion immédiate dans l'histoire des premiers établissements du Temple en Occident (19).
IV. – Il était réservé à la Champagne de pourvoir, avant toute autre province, à l'établissement des pauvres chevaliers du Christ. Les circonstances semblaient l'y prédestiner. Rien de grand qui ne soit champenois dans cet Ordre à ses débuts : le fondateur, le concile qui l'approuve et parmi ses membres, le plus illustre, le comte Hugues de Troyes (20).
On ne peut guère douter que le fondateur du Temple n'ait constitué à sa famille religieuse un patrimoine à Payns, dont il était originaire (21). Objectera–t–on que la charte de la donation fait défaut ? L'objection serait frivole en soi. Le titre de fondation manque également aux origines de la maison d'Ypres et à la commanderie de Fontaine, près Montdidier, créées l'une et l'autre à la suite de l'abandon fait à l'Ordre, de leurs biens par les premiers coopérateurs du grand–maître, Godefroi de Saint–Omer et Payen de Montdidier. Impossible d'ailleurs qu'il en soit autrement. Quand les premiers chevaliers firent profession entre les mains du patriarche de Jérusalem (22), se consacrant par des voeux solennels au service des pèlerins de Terre–Sainte, ils durent céder, ce jour–là, sans ministère de scribe, tout leur avoir à l'Ordre qu'ils fondaient : "En la main du patriarche voèrent chasteé et obédience, et renoncièrent à toute propriété (23)", rapporte l'archevêque Guillaume de Tyr. Veut–on de leur désintéressement une autre preuve, le témoignage d'un contemporain ? Lisez le début de la charte que Jocelin, un des Pères du concile de Troyes, dictait à quelques années de là. Le préambule compellatif ne laisse aucun doute. S'adressant au premier grand–maître : "Plus généreuse a été la charité avec laquelle frère Hugues, très cher dans le Christ, vous et vos frères avez prodigué pour la défense de la chrétienté non seulement votre patrimoine mais encore vos vies, plus Nous et ceux qui ont charge de veiller sur les églises. Nous devons faire diligence à pourvoir aux besoins de votre milice (24)". L'on pourrait encore rappeler à l'appui de ce fait que la terre de Payns, sans doute à cause du souvenir du fondateur, fut érigée par la suite en chef–lieu de commanderie (25).
Payns n'est assurément pas le seul domaine que le Temple ait eu en Champagne dès les premiers temps de sa fondation. Si l'on ignore quels biens lui apporta le comte Hugues le jour de sa profession de foi, qui croira que ce prince, dont la vie édifia les contemporains par ses largesses envers les ordres religieux, ait omis précisément de favoriser celui–là même dont il faisait élection. Sa munificence lui avait réservé, chose probable, quelque fief, terre ou justice. Et j'ai cette impression que les Templiers, pauvres comme ils l'étaient, n'eussent pas entrepris leur voyage en Europe si, l'année qui le précéda (26), un secours providentiel ne leur en eût fourni les moyens.
Un fait certain, c'est l'éveil de sympathies dont cette vocation fut cause parmi les nobles de la province. Nous y avons déjà fait allusion. Une charte en porte témoignage : elle est datée de Provins, le 31 octobre 1127. Par cet acte, Thibaud, comte de Blois et de Champagne, cède aux chevaliers du Temple une exploitation rurale qu'il possédait à titre héréditaire dans la châtellenie de Sézanne, à Barbonne (27) : à la "grange" se trouvaient annexés un pré et une terre, et celle–ci, de la contenance d'une charruée, pouvait représenter cent cinquante arpents (28). Mais Thibaud ne se contenta pas de ce don.
Plusieurs de ses vassaux avaient, avant lui, disposé d'une partie de leurs biens en faveur de l'institution naissante. Quels étaient ces personnages ? Hugues de Payns, tout d'abord, sans nul doute. Et les autres ?... Il faut se résoudre à les ignorer. Pourtant, le jeune comte Thibaud confirme leurs donations, toutes les donations récemment faites (29) à l'Ordre par ses barons et les autres hommes de son comté, sous réserve du service féodal (30). Nous le montrerons plus loin, ce furent là, dès le commencement, l'origine de riches commanderies. Mais déjà cette charte de 1127 est décisive en ceci, qu'il convient de souligner et de retenir : elle fait de la Champagne le berceau de la chevalerie du Temple en Occident.
V. – Partant, il allait de soi, pour ainsi dire, que le concile chargé d'examiner l'oeuvre et la pensée de maître Hugues se tînt en Champagne, au coeur même de la province, à Troyes. Le choix de cette ville par le légat du Saint–Siège devait être particulièrement flatteur pour le comte Thibaud. Ecrivant à ce prince, l'abbé de Clairvaux fait ressortir l'importance de l'événement : "Daignez vous montrer plein d'empressement et de soumission pour le légat, en reconnaissance de ce qu'il a fait choix de votre capitale pour tenir un si grand concile, et veuillez donner votre appui et votre assentiment aux mesures et aux résolutions que celui–ci jugera convenable de prendre dans l'intérêt du bien (31)".
L'assemblée eut lieu le 13 janvier 1128, sous la présidence du cardinal Matthieu d'Albano, natif du pays de Laon. Douze évêques y assistaient. A leur tête, l'archevêque de Reims et celui de Sens représentaient les provinces ecclésiastiques auxquelles appartenaient par leur naissance Hugues de Payns et ses principaux compagnons d'armes, Godefroi de Saint–Omer et Payen de Montdidier. Les autres évêques, leurs suffragants (32), les abbés de différents monastères, notamment saint Bernard (33), et des laïcs appelés à dire leur avis, comme Thibaud de Champagne, Guillaume, comte de Nevers, et André de Baudement, tous ces personnages appartenaient aux "marches" de France et de Bourgogne. Cette particularité n'est pas ce qui frappe le moins : elle permet de se représenter l'état d'âme du concile. Tel que, d'emblée, on y reconnaît un choix et des influences concertées en vue d'un triomphe. Pas un assistant à qui l'entreprise des Templiers ne soit chère comme l'une des plus grandes, des plus authentiques manifestations de l'esprit national.
Une règle écrite était nécessaire à cette nouvelle chevalerie. Le grand–maître exposa verbalement aux Pères assemblés le genre de vie adopté par la milice à ses débuts. Cette première observance n'était pas sans analogie avec la règle de saint Augustin (34). Les Pères, en majorité ou bénédictins ou cisterciens, lui substituèrent des statuts inspirés plus particulièrement de la règle de saint Benoit et des constitutions de Cîteaux. La rédaction en fut confiée à saint Bernard. Mais de l'avis même du concile, des changements pouvaient y être introduits par le pape, le patriarche de Jérusalem et le chapitre de l'Ordre, résidant à Jérusalem. En fait Honorius II ne jugea pas à propos d'intervenir. Tout au contraire, le patriarche Etienne (35), de concert avec le chapitre des Templiers, reprit le projet en l'adaptant aux conditions particulières de la vie en Palestine. Ainsi fut constitué le texte définitif de la règle (36), en l'été 1130.
VI. – L'ordre du Temple une fois approuvé, Hugues de Payns entreprit d'y intéresser d'abord les Etats et les grandes familles de la chrétienté. Avait–il de Baudouin la mission de solliciter en même temps une nouvelle croisade ? On l'a prétendu, en s'appuyant sur un document peut–être apocryphe (37). Les circonstances politiques ne se prêtaient pas d'ailleurs à une action commune de l'Europe en Orient, et si des instructions lui furent données par le roi de Jérusalem (38), c'est seulement en Angleterre, comme nous le verrons, et auprès du comte Foulques d'Anjou que ses démarches aboutirent.
Foulques était à Jérusalem dans les premiers temps de la fondation du Temple. Pendant une année, il y entretint cent hommes d'armes à ses frais (39), dans la compagnie de la milice. Brave, généreux, zélé, il avait plu par ses qualités à Baudouin qui, n'ayant pas de fils, songea à faire de lui l'héritier présomptif de sa couronne, en lui offrant en mariage sa fille aînée Mélisend (40). Les premières ouvertures lui en furent faites, j'imagine, par Hugues de Payns, au printemps de l'année 1128, à moins que ce ne soit sitôt son retour de Palestine, avant la réunion du concile de Troyes (41). Foulques avait alors trente–sept ans au plus (42). Veuf de sa femme Erembourg, il accepta la proposition avec joie, mais il voulut, avant de partir, consolider sa politique en Anjou par le mariage de son fils aîné Geoffroi, auquel il devait remettre son comté, avec "l'impératrice" Mathilde, fille du roi d'Angleterre, Henri Ier. Les noces furent célébrées au Mans (43), et Foulques y prit la croix des mains de l'archevêque de Tours, en présence des évêques et des seigneurs de la province (juin 1129). C'est au milieu de cette société que nous retrouvons Hugues de Payns, et l'affaire où il figure lui donne le rôle d'arbitre (44). 11 s'agissait d'amener à résipiscence Hugues d'Amboise. Ce seigneur ayant vexé par ses exactions les sujets de Marmoutier, il y avait pour lui une obligation stricte à réparer ses torts, s'il voulait se croiser. Le comte d'Anjou était déjà intervenu, mais vainement : car il était réservé au grand–maître de vaincre l'obstination de cet homme et le ramener au bien (23 mai 1129) (45).
VII. – D'Anjou, Hugues de Payns semble être descendu jusqu'en Poitou. Trois fragments de charte témoignent du moins des libéralités qu'il y reçut (46), sans que nous sachions au juste à quelle époque. M. d'Albon suppose qu'elles eurent lieu dans les jours qui précédèrent ou suivirent de près le 31 mai 1128 (47). Mais il n'est pas douteux que son opinion ait été influencée par la date 1128 qu'il attribue à l'accord, dont je viens de parler, entre Hugues d'Amboise et les religieux de Marmoutier.
En Flandre, un accueil enthousiaste attendait le grand–maître. On sait que la Flandre avait fourni à l'armée des croisés ses principaux chefs ; c'était aussi le pays d'origine de Godefroi de Saint–Omer, celui que jusque dans les derniers temps, le sceau du Temple représentera chevauchant avec Hugues de Payns sur un cheval de bataille (48). Godefroi l'y avait précédé, et ses relations à la cour avaient vite élargi le cercle de sa propagande. Une tradition des plus fondées assure qu'il fit transformer en couvent de l'Ordre une vaste maison qu'il tenait de ses ancêtres en la ville d'Ypres (49). Malgré l'absence de preuves, le fait est indéniable ou autant vaut dire, car, nous aurons occasion de le constater : en l'année 1131 déjà, les Chevaliers avaient une résidence à Ypres (50).
Cette donation de Godefroi, tout ce qu'il avait de patrimoine, préluda sans doute aux libéralités que firent à l'Ordre le comte de Flandre et les grands feudataires du pays. Quelque temps avant sa mort, survenue le 27 mai 1128, Guillaume, comte de Flandre, avait abandonné à la Chevalerie le relief de tous les fiefs qui mouvaient de lui dans son comté (51). Thierri, son successeur, renouvela cette libéralité, et les barons, à l'exemple de leur suzerain, cédèrent le relief des fiefs qui leur appartenaient (13 septembre) (52). Faite avec apparat, dans l'église Saint–Pierre de Cassel, cette mémorable donation prit du coup la forme d'un hommage rendu par la féodalité flamande à l'initiative des premiers chevaliers. Hugues de Payns, Godefroi de Saint–Omer et Payen de Montdidier assistaient à la cérémonie, ayant à leurs côtés d'autres frères, peu nombreux encore, des recrues de la veille sans doute (53).
Hugues de Payns se dirigea de là en Angleterre (1128) ; il parcourut le pays en compagnie de deux chevaliers et deux clercs, puis il pénétra jusqu'en Ecosse. Le Cartulaire général de M. d'Albon ne reproduit aucun texte qui rappelle ces chevauchées lointaines. Par contre les chroniques de l'époque attestent que la Terre–Sainte en tira de nombreux soldats cette même année et l'année suivante (54). Peut–être était–il de retour à Troyes au début de 1129. La charte que M. le marquis d'Albon place sous cette date (55) pourrait appartenir, elle se comprendrait mieux, au lendemain du concile, en 1128.
Nous avons vu que le grand maître était au Mans, le jour de l'Ascension 1129, lors des préparatifs de départ du comte d'Anjou pour Jérusalem (56). Celui–ci le précéda de quelques mois à son retour en Palestine (57). Quand Hugues (58) y reviendra, en quittant la France par la vallée du Rhône, de nombreuses recrues l'accompagneront, portant l'habit des Templiers, robe et manteau blanc pour les chevaliers, d'étoffe sombre pour les autres. En cours de route, sa présence nous est signalée une dernière fois, le 29 janvier 1130, à la cour de l'évêque d'Avignon. Une libéralité rappelle ce souvenir : c'est la donation faite à Hugues de Payns par l'évêque et son chapitre, de l'église de Saint–Jean–Baptiste d'Avignon (59).
VIII. – Le recrutement du Temple prit à ses débuts en France un caractère original, dû sans doute à l'intervention de saint Bernard. En toute occasion et partout, surtout dans la société féodale où son influence rencontrait un terrain merveilleusement propice, l'abbé de Clairvaux s'était fait l'ardent apôtre de la milice. Chevalier de race et moine par vocation, nul mieux que lui n'était à même de faire revivre avec intensité l'idéal religieux du Temple. Nul non plus par ses idées sur la vocation religieuse n'était porté davantage à lui fournir un recrutement à profusion. Son "Eloge de la nouvelle chevalerie" s'en fait encore l'écho (60). Ces pages vibrantes d'émotion furent sans doute parlées avant que d'être écrites. A l'entendre, les imaginations s'exaltaient, et nombre de gentilshommes qui se sentaient une épée au côté s'empressèrent de la mettre au service de Dieu. A vrai dire, cet élan généreux portait vers le Temple des gens fort peu recommandables. "Scélérats, impies, ravisseurs, sacrilèges, homicides, parjures, adultères", ces noms peu flatteurs que l'abbé de Clairvaux applique au plus grand nombre, accuseraient–ils de la part de l'honnête chevalerie moins d'empressement à répondre aux premiers appels du Temple ? On ne peut nier que l'Ordre y rencontra d'abord plus de sympathies généreuses que de vocations monastiques. Fallait–il toutefois augurer mal d'un tel recrutement ? A regarder les choses sans faux idéalisme, saint Bernard y voyait un double avantage (61) : "Le départ de ces gens–là, disait–il, est une délivrance pour le pays, et l'Orient se réjouira de leur arrivée à cause des prompts services qu'il en attend". Les pratiques religieuses et l'héroïsme ambiant allaient en effet retremper l'acier de ces âmes vieillies. "C'est ainsi, ajoutait le pieux abbé, que le Christ sait tirer vengeance de ses ennemis : non seulement il triomphe d'eux, mais il s'assure par eux un triomphe sans précédent. Il change ceux qui depuis longtemps l'oppriment en défenseurs de sa cause ; d'un ennemi il fait un chevalier, comme jadis d'un Saul persécuteur il a fait un Paul apôtre (62)".
Les seigneurs ne furent pas seuls à s'engouer. Bourgeois, roturiers ou vilains vinrent s'offrir, eux aussi : car on faisait cordialement accueil à tous venants (63). Cet esprit démocratique, d'origine monacale, a marqué trop profondément de son empreinte les articles de la première règle du Temple pour qu'on n'y reconnaisse pas l'inspiration de saint Bernard (64). Comme conséquence, un problème nouveau se posait. Que faire de tous ces gens ?
IX. – Les emmener en Terre–Sainte, il n'y fallait pas songer. Beaucoup que leur condition première n'avait pas préparés au métier des armes eussent été là–bas de médiocres auxiliaires. En France, au contraire, leur connaissance de l'agriculture et leur aptitude au commerce allaient en faire de précieux instruments pour l'exploitation des propriétés de l'Ordre. Aussi bien de ceux–là va–t–on faire un choix, et tandis que les uns serviront les chevaliers à la guerre, les autres, ceux qui ne peuvent combattre, seront employés au travail des champs. Pour eux, en effet, on sollicitera des chapitres et des monastères, les grands propriétaires d'alors, des territoires propres à la culture mais inexploités, on procédera à de vastes défrichements, les bois même seront abattus. Ainsi, à la prière des Chevaliers, l'abbaye de Saint–Pierre–le–Vif leur cède les terres de Sérilly (65), qu'ils échangeront peu de temps après avec l'abbaye de Vauluisant contre d'autres terres plus à leur convenance (66). A la Neuville–au–Temple, près de Chalons, où les Frères avaient une exploitation dès avant 1132, veut–on savoir comment ils se sont établis ? "Ils ont trouvé dans les vastes plaines cathalauniennes un territoire voisin du cours de la Vesle et inoccupé, ils s'y sont fixés, ont construit leur bâtiments, puis se sont mis courageusement à l'oeuvre pour commencer les créations de ce domaine qui devait devenir un des plus beaux de la province (67)". Le nom de Neuve Ville en est d'ailleurs une preuve. Le même fait se vérifie à Serches (68), près de Soissons ; au Temple de Mondoubleau (69), en la forêt du Perche ; à Coulours (70), dans l'Yonne. Là, comme encore à Barbonne (71), à Coudrie (72), sous le magistère d'Hugues de Payns, les Templiers colonisent et fondent des centres d'exploitation rurale.
X. – Il serait facile et il paraît superflu de multiplier davantage ces exemples. Leur défaut serait d'accréditer une fois de plus l'erreur où l'on est que les Templiers s'adonnaient en Europe aux travaux agricoles. Il n'en est rien : car parmi eux ceux–là seuls s'y employaient qui n'étaient pas chevaliers et se révélaient impropres au service militaire. Le personnel du Temple comprenait deux classes de religieux : les frères de couvent et les frères de métier. La première classe admettait, outre les chapelains, les chevaliers proprement dits (73) et les sergents en état de porter les armes ; la seconde confondait les sergents attachés au service intérieur de la maison ou à l'exploitation du domaine. Ces derniers, d'un rang inférieur, constituaient le personnel domestique et agricole des commanderies ; eux seuls étaient affectés aux travaux manuels. Remarquons–le bien, car ici nous atteignons la différence qui distingua toujours l'exploitation des commanderies des autres entreprises agricoles monacales. Agriculteurs, les Templiers le furent seulement dans leurs frères de métier, et encore le moins possible, car ceux–ci s'aidaient à l'ordinaire de gens à gages qu'ils surveillaient. A la différence du moine défricheur, bénédictin ou cistercien, se vouant à l'agriculture moins sous la poussée du besoin que par amour de la terre et par obéissance à la règle, le moine–soldat, plus pressé, plus ambitieux de gains, ayant à faire face à plus de dépenses, envisageait la culture du sol à l'instar d'une industrie. La terre, loin de la dédaigner, s'il en recherchait, même âprement parfois, la possession, c'était pour augmenter par elle son trésor de guerre, soit en l'exploitant à l'aide de salariés, tel un faire–valoir rural ou une maison de commerce, soit en la louant à des particuliers ; mais le plus souvent il l'échangeait pour des revenus moins incertains, comme la propriété bâtie et les dîmes (74). Des chevaliers occupés à des métiers de vilain, fi donc ! C'eut d'ailleurs été contraire à l'esprit comme au but initial de la milice. Ceux–là le comprirent qui, dès sa naissance, lui donnèrent des domaines en pleine exploitation et d'un rapport assuré. De ce fait incontestable, les chartes des premiers temps sont une illustration somptueuse ; et Mansuet en avait bien saisi toute l'importance lorsqu'il écrivait : "A peine sept ou huit ans s'étaient écoulés depuis la confirmation de l'Ordre, qu'on le vit s'étendre prodigieusement... Les donations qu'on leur fit n'étaient pas de terrains incultes ou à défricher, comme ceux que recevaient les disciples de saint Norbert et de saint Bernard, c'étaient des châteaux, des fiefs, des forts, des bourgades avec leurs appartenances (75)".
XI. – Si instructives que soient les premières fondations du Temple, la collaboration active des Pères du concile les passe de beaucoup en intérêt pour nous. Ce n'était pas assez d'approuver l'entreprise des Chevaliers, il fallait y collaborer, l'aider à vivre, l'enrichir, si possible. Il y avait là une lourde tâche, aussi utile que la première : l'épiscopat n'y faillit point. Evêques et abbés, les évêques surtout, ne se lassent pas d'intervenir en sa faveur ou s'associent libéralement aux donations qui lui sont faites. C'est pour eux un devoir, ils ne peuvent s'y dérober. "Nous, et ceux qui ont charge de veiller sur les églises, dira l'évêque de Soissons, nous devons faire diligence et pourvoir aux besoins de votre milice (76)". Et dans cet impérieux mouvement de charité qui se dessine, tout des premiers, figurent les cinq évêques de Champagne.
Voyez–lès. Renaud de Martigné occupe le siège de Reims. C'est le temps où des évêques sont réunis en synode dans sa ville métropolitaine et saint Bernard y assiste (19 octobre 1131) (77). L'archevêque prend alors l'initiative, et tous l'approuvent, d'établir une quête annuelle en faveur des Templiers, huit jours de suite, à l'époque des Rogations, dans la chapelle de leur maison d'Ypres (78). L'assentiment des prélats (79) fut d'autant plus spontané que, si l'on excepte l'évêque d'Arras promu récemment (80), les autres avaient déjà ouvert leur diocèse aux Templiers. Ceux–ci étaient établis à la Neuville (81), lorsqu'en 1132 Erlebert, évêque de Chalons (82), leur reconnut la possession des terres qu'ils pourraient cultiver sur l'étendue de la paroisse, et les voulut franches de dîmes (83). Même cas à Serches, près de Soissons, où l'évêque Jocelin leur cède les menues dîmes et le droit d'y avoir leur sépulture (1133) (84).
Moins que tout autre, Barthélemi de Joux (85), évêque de Laon, devait rester en arrière dans ce mouvement de fastueuse sympathie. M. Mannier lui attribue, non sans raison, la donation de la résidence que les Chevaliers possédaient à Puisieux–sous–Laon en 1140 (86). Tout son épiscopat effectivement, le prélat ne cessa de favoriser l'Ordre avec un zèle, une continuité qui ne laisse pas de faire impression. A son exemple, gens d'église, nobles ou bourgeois sont pris d'émulation, l'on se pique au bien et c'est à qui sacrifiera des terres, des rentes, ou des droits. Ses lettres de 1149, rédigées en forme de mandement, ne citent pas moins de cinquante localités où la Chevalerie avait des biens et dont les noms s'identifient encore aujourd'hui pour la plupart à des localités de l'Aisne (87).
Même vogue enfin au diocèse de Troyes. En 1143, les lettres de l'évêque Haton remémorent quantité d'actes qui ne le cèdent pas en nombre aux chartes recueillies par le Temple dans les diocèses voisins. L'un d'eux remonte à 1129 au plus tard. Il s'agit de la donation, faite sous réserve d'usufruit, par Raoul le Gros et sa femme, de leur ferme à Preize, un des faubourgs de Troyes. Elle eut pour témoins Hugues de Payns, Godefroi de Saint–Omer, Payen de Montdidier, et deux autres chevaliers Raoul et Jean (88).
Contentons–nous pour le moment, et il suffit à notre thèse, d'avoir montré la participation des évêques champenois à l'établissement des premières maisons de l'Ordre. L'on pourrait citer au surplus d'autres donations épiscopales, accomplies l'année même du retour d'Hugues de Payns en Palestine (1130). De leur ensemble, une conclusion s'impose, et j'ai hâte de la formuler dès maintenant.
On a fait honneur aux princes et aux évêques espagnols d'avoir compris immédiatement de quel secours la chevalerie du Temple pouvait être contre les musulmans : car ils l'ont favorisée en lui donnant de bonne heure des établissements considérables (89). En fait, durant les dernières années de la vie d'Hugues de Payns, l'Ordre prit un accroissement prodigieux par–delà les Pyrénées, mais je crois l'avoir suffisamment établi, c'est à des Français, et cela d'abord en France, que revient l'initiative des premières fondations du Temple. Bien plus : il y avait pour l'Espagne un intérêt politique immédiat à défendre ses frontières contres les Maures, et c'est là un signe, un fait qui diminue évidemment la beauté des "gestes" accomplis. Chez nous, au contraire, la magnificence de l'aristocratie et de l'épiscopat envers l'institution nouvelle, leur empressement à lui venir en aide se sont constamment affirmés pur de tout alliage. Et nous touchons ainsi à ce fonds premier de toute oeuvre bien française, le désintéressement.
XII. – Avant de regagner l'Orient, Hugues de Payns s'était préoccupé d'organiser par le monde la propagande de l'Ordre. La règle prévoyait l'envoi dans la chrétienté de religieux chargés de solliciter des aumônes et de recruter des prosélytes. Ceux qu'il délègue à cet honneur, ses fondés de pouvoir, sont des chevaliers, des frères à tout le moins. Quelques–uns ont des titres. Celui–ci est "sénéchal du Temple", cet autre "maître", ou bien encore "procureur". On aimerait à connaître l'itinéraire de ces premiers propagandistes, les suivre d'étape en étape, se représenter leur façon de vivre, la fécondité de leur action. Par malheur, les textes sont en petit nombre, peu prodigues de renseignements, et les chevauchées de ces missionnaires ne sont pas de celles qui peuvent se reconstituer d'imagination et par analogie.
Au lendemain du concile de Troyes, l'Ordre pénètre en Portugal à la suite d'Hugues Rigaud (mars 1128) (90). Nous retrouvons ce religieux en compagnie de Raymond Bernard, lors d'une donation faite au Temple en Languedoc, au mois de novembre suivant (91). Puis l'un et l'autre voient leur champ d'action se préciser, s'agrandir. Tandis que celui–ci passe sur une scène plus vaste et chevauche à travers les royaumes d'Aragon et de Castille, celui–là reste en terre française, et pendant sept années, de 1130 à 1136, son activité sera partagée entre les comtés de Toulouse et de Barcelone. A la même époque, une dizaine de chevaliers figurent comme témoins de diverses acquisitions en Picardie, en Champagne, en Bourgogne ; ce sont des instruments actifs de propagande ; leurs chefs, ceux du moins que les textes désignent comme des personnages de marque, sont Payen de Montdidier, Guillaume le Faucon et Guillaume de Baudement.
Nivard, plus connu sous le nom de Payen de Montdidier (92), était originaire de Picardie. On croit qu'il donna au Temple la terre et la seigneurie de Fontaine, près de Montdidier (93). Son exemple aurait eu de nombreux imitateurs. Si le nord de la France fut longtemps pour la chevalerie une terre privilégiée, un intarissable réservoir d'hommes, ce phénomène suppose à ses origines l'action exercée dans leur propre pays par les premiers chefs de l'Ordre. L'année du retour d'Hugues en Palestine (1130), Payen obtenait de l'évêque de Noyon l'annate des prébendes de la cathédrale (94). Faut–il attribuer à son influence la donation que firent à cette époque le comte de Clermont en Beauvaisis et vingt chevaliers de sa suite (95). Une autre fois, Payen de Montdidier paraît comme témoin dans un titre relatif à la Neuville (96). Puis son zèle le porte au delà du détroit et il aborde en Angleterre (97).
XIII. – Guillaume Le Faucon fut un des principaux artisans de l'extension de la milice en Champagne (98). En 1133, il est chargé de recueillir outre–mer les aumônes faites aux chevaliers du Temple (99), fonctions qui lui donnent le pas sur Guillaume de Baudement.
Guillaume était fils d'André de Baudement (100), sénéchal de Champagne, celui–là même qui assista au concile de Troyes avec les comtes de Champagne et de Nevers, à titre de conseillers lais. Délégué en Bourgogne avec le titre de maître, il obtenait l'enrôlement de Gui, seigneur de Til–Châtel (101) (avant 1133) (102). Ses chevauchées en Champagne ne furent pas non plus sans profit pour le Temple (103). Au cours de l'une d'elles, Léri de Baudement fit don au Temple de tout ce qu'il possédait à Baudement et de là jusqu'à Chantemerle (104). Cette donation rappelait en même temps une libéralité que le sénéchal de Champagne avait faite à l'Ordre, on ne sait à quelle date, en lui cédant le village du Gault (105). La sympathie d'André de Baudement pour le Temple datait, donc, de loin. La mort de son fils Guillaume (106) vint lui fournir l'occasion d'en donner une preuve nouvelle. En souvenir de cet enfant dont la mémoire lui était chère (107), le sénéchal joignit à l'approbation du don fait par Léri de Baudement une libéralité personnelle, correspondant sans doute à la part d'héritage qu'il eût laissée à son fils templier. Cette donation d'André comprenait les serfs et tout ce qu'il avait à Baudement en terres labourables ou non, cours d'eau, prés et ponts, même les droits de péage et les revenus du château, ne se réservant rien sinon la forteresse de Baudement, les domaines que de lui tenaient en fief ses chevaliers, et son serviteur Gui de Courbouzon (108).
En cette châtellenie de Sézanne, où, dès 1127, le Temple possédait la ferme de Barbonne, l'acquisition de Baudement marque un accroissement sensible. D'autres bienfaiteurs n'allaient pas tarder par leurs dons d'en étendre l'importance ; peut–être ceux dont il reste à faire état précédèrent–ils la libéralité d'André de Baudement ? Un foyer d'émulation rayonna là de bonne heure. A quelque classe qu'ils appartinssent, tous ceux qui avaient une part des dîmes (109) de Barbonne s'en désistèrent en faveur des chevaliers du Temple. Vers le même temps, Garnier de Grécy (110) signale sa piété en leur cédant ses droits sur les menues dîmes de Lachy (111). Un prêtre, Vitier de Barbonne, leur aumône toutes ses vignes, une terre arable et un pré qu'il possède à Clesles (112), un bréviaire, son missel, et, lui mort, sa maison et tous ses meubles (113). Libéralement, Jean de Pleurs (114) gratifie les Templiers de cent sols à prendre chaque année sur le marché de Pleurs (115). A Sézanne même, Simon de Broyés (116) leur reconnaît semblable rente sur les revenus du cens ; et Nicolas de Sézanne, d'accord avec sa femme, leur abandonne la jouissance d'un étau (117).
Les quelques chartes que je viens d'analyser évoquent la période embryonnaire de l'Ordre. Du vivant même de son fondateur, le Temple possédait donc en Champagne, à l'extrémité occidentale de la province, toutes les natures de biens appelés à former son opulent patrimoine : fonds de terre, dîmes, bâtiments, champs de culture, prés, vignes, sources ou rivières, droits incorporels et gens de condition servile. Nous avons ainsi la preuve que, indépendamment de la terre et seigneurie de Payns, les donations octroyées à l'Ordre avant le concile de Troyes constituèrent de suite en Champagne un centre d'attraction privilégié. On jugea même bientôt ces propriétés trop importantes pour les confier à la direction d'un seul commandeur, et on en lit le patrimoine des maisons de Barbonne et de Baudement.
Vaines seraient les recherches si l'on s'attardait à savoir, pour finir, lequel de ces deux établissements fut érigé le premier en succursale de l'Ordre. Des années encore allaient s'écouler avant que le Temple en vînt à créer pour ses domaines des centres d'exploitation monacale. Lorsque les domaines à cultiver produisaient d'honnêtes revenus, l'intérêt commandait de ne rien changer aux conditions d'exploitation, et l'on se garda bien d'y substituer une main–d'oeuvre monastique. Aussi ne peut–on poser en principe que les donations primitives aient été l'origine des premières commanderies. Une autre remarque. S'imaginer que les Templiers, à cause des souvenirs qui s'y rattachaient, s'installèrent en tels domaines, de préférence à d'autres mieux situés ou simplement plus fructueux, serait méconnaître leur incessant besoin d'argent et les grandes dépenses auxquelles ils étaient obligés de faire face. Les commanderies sont nées du besoin, vivement ressenti dès le début, de posséder dans chaque région un établissement, une succursale de l'Ordre, qui fût à la fois une maison de propagande et un centre d'exploitation rurale. C'est pourquoi, on les établit de préférence à l'intérieur ou aux portes des villes, – et l'on en fit parfois d'imposantes forteresses.
Notes
(1) Hugues de Payns était "issu de la maison des comtes de Champagne", assure l'Art de vérifier les dates (Chronologie des grands–maîtres du Temple, éd. 1818, t. II, p. 118). Ce n'était pas à coup sûr un des moindres seigneurs de la province, car il figure en très haute compagnie comme témoin à deux actes importants du comte Hugues de Troyes, dont l'un est daté du 21 octobre 1100 (A. Pétel, La commanderie de Payns et ses dépendances, Troyes, 1905, p. IX). Peut–être accompagna–t–il le comte Hugues, lorsque celui–ci entreprit son premier voyage en Terre–Sainte (1104). Payns, dont il était sans doute originaire, est à douze kilomètres de Troyes (Aube).
Saint–Omer(2) D'après Malbrancq (DeMorinis et Morinorum rébus, 1653, t. III, p. 150), Godefroi de Saint–Omer était cousin (consanguineus) de Guillaume, châtelain de Saint–Omer, dont un des fils, Otton, signe comme Templier à partir de 1140 (D'Albon, Carlulaire général de l'Ordre du Temple, p. 143, n° CCV).
(3) En quelle année l'ordre du Temple fut–il fondé ?
1118 est la date longtemps admise, d'après Guillaume de Tyr (I. XII, c. 7, dans Recueil des Historiens des Croisades, Hist. occid, éd. de l'Acad. des Inscr., t. I, p. 520), qui place cette fondation l'année même de l'avènement de Baudouin II, roi de Jérusalem. M. l'abbé Vacandard rejette avec raison cette manière de voir et propose le millésime 1119 (Vie de Saint Bernard, 1887, in–12, t. I, p. 235, n. 2), que donnent, à propos du concile de Troyes, et Guillaume de Tyr (Ibidem) et le prologue de la règle du Temple, lequel fixe l'ouverture de cette assemblée au 13 janvier 1128, "in sollempnitate sancti Hylarii,anno M° C° XX° VIII" "ab incarnato Dei Filio, ab inchoatione predictoe miliciae nono" (H. de Curzon, La Règle du Temple (Soc. de l'Hist. de France, 1888, p. 14). C'est aussi l'opinion de M. G. Schnuerer, avec cette nuance que la milice pourrait bien n'avoir commencé que dans les premiers jours de 1120 (Die urspruengliche Templerregel, Fribourg–en–Brisgau, 1903, p. 95, n. 2). Ajoutons que le millésime 1120 a pour lui l'autorité du Chronicon Turonense (Historiens... de la France, t. XII, p. 470).
Ces différentes opinions tiennent pour certain, ce qui n'est pas démontré, que le concile de Troyes a été daté par le rédacteur de la règle du Temple d'après le style de No?l ou celui de la Circoncision. Toutefois, même en admettant cette conjecture, la date probable de la fondation de l'Ordre doit être reculée jusqu'en 1121.
En effet, si le Temple était dans sa neuvième–année le 13 janvier 1128, cette neuvième année a commencé soit, au plus bas, le jour même, soit, au plus haut, le 14 janvier 1127. Dans la première hypothèse, la première année de la fondation est à compter du 13 janvier 1120 au 12 janvier 1121 inclus ; dans la seconde hypothèse, elle va du 14 janvier 1119 au 13 janvier 1120. Et par ainsi, l'année de la fondation appartient à la période comprise entre le 14 janvier 1119 et le 12 janvier 1121.
Veut–on serrer la question de plus près ? Je citerai une charte, datée également par synchronisme avec la naissance de l'Ordre.
Il s'agit d'un acte donné par le comte Thibaud, en faveur des chevaliers du Temple de Salomon, la veille de la Toussaint, en la huitième année de l'Ordre, "anno octavo ab institutione prenominatorum conmilitonum Christi" (Cartulaire, charte XCIII). Or, comme la huitième année de la milice a fini au plus tard le 12 janvier 1128, l'ordre du Temple a été fondé dans la période comprise entre le 1er novembre 1119 et le 12 janvier 1121.
(4) Saint Jean–Baptiste et non saint Jean–l'Aumonier. J. Delaville Le Roulx, Les Hospitaliers en Terre–Sainte et à Chypre (1100–1310) (Paris, 1904), p. 24, n. 4. Cf. 38, 39,42).
(5) "Praedicti enim Hospitalis fratres, ad imitationem fratrum militiee Templi, armis materialibus utentes, milites cum servientibus in suo collegio receperunt" (Jacques de Vitry, Historia Hierosolimitana, éd. Bongars, Gesta Dei per Francos, t. I, p. 1084).
(6) Il serait intéressant de savoir la date de cette transformation. M. Delaville Le Roulx, à défaut de preuves irrécusables, suppose qu'elle était déjà accomplie en i 126 (Les Hospitaliers en Terre–Sainte, p. 45).
(7) De là leur vint le nom de chevaliers du Temple ou de Templiers.
(8) Voici le nom des huit compagnons d'Hugues de Payns. Cinq d'entre eux assistaient au concile de Troyes (1128) :
Godefroi de Saint–Omer,
Payen de Montdidier,
Archambaud de Saint–Amand,
Roland et
Geoffroi Bisot (H. de Curzon, La Règle du Temple, p. 19).
Un autre, nommé
Robert, est témoin d'un acte passé le 20 octobre 1125 (D'Albon, Cartulaire du Temple, p. 2, n° III).
Les deux autres étaient :
André de Montbard, oncle paternel de saint Bernard, et
Gondemar (Même ouvrage, p. I, n° 1).
(9) L'association de la vie militaire et de la vie monastique, cette nouveauté dans l'?glise, n'était pas sans causer aux contemporains une impression d'inquiétude qui ne contribua pas faiblement à marquer de défaveur l'institution naissante. Saint Bernard, à la prière du grand–maître, écrira tout un livre De Laude novae militise, afin de réagir contre cette opposition sourde mais qu'on sentait réfléchie, tenace. Et pour les concilier, il envisagera ces états de vie contradictoire du seul point de vue apologétique.
(10) Je m'aiderai à peu près uniquement pour cette introduction du recueil de textes publié à la librairie Champion (1913, in–4°), sous le titre : Cartulaire général de l'Ordre du Temple, par M. le marquis d'Albon. Ce volume, que la mort prématurée de l'auteur a laissé inachevé, contient, sans introduction ni analyses d'actes, la série complète des chartes et des bulles du Temple, de ses origines à l'an 1150.
(11) Cette nomination est postérieure au 20 octobre 1126 (Dom Berlière, Le cardinal Matthieu d'Albano, dans Revue Bénédictine, XVIII année, 1901, p. 123).
(12) "Theobaldus de Pahens, filius Hugonis prirai magistri Templi Hierusalem", Recueil des Historiens... de la France (Ex chronico Senonensi S. Columbae), t. XII, p. 288.
(13) D'Albon, Cartulaire. du Temple, p. 6, n° IX.
(14) L'acte ne désigne aucun témoin ; mais il est daté par synchronisme avec la fondation du Temple, et cette mention, particulière aux documents où figure le premier grand–maitre, me fait supposer que celui–ci était présent à la donation.
(15) Avant de céder à l'attrait de la vie religieuse, Hugues de Troyes, soupçonnant sa femme d'infidélité, avait cédé son comté de Champagne à son neveu Thibaud, comte de Blois, au détriment d'Eudes le Champenois, qu'il refusait de reconnaître pour son fils.
(16) Voir n° 102.
(17) Foulques d'Anjou était de retour le 24 septembre 1121.
(18) "Fulco... Jérusalem perrexit, ibique, militibus Templi associatus, aliquandiu permansit. Inde cum licentia eorum regressus, tributarius illis ultro factus est, annisque singulis XXX libras andegavensium illis largitus est" (Orderic Vital, Histoire ecclésiastique, I. XII, ch. 29, éd. A. Le Prévost, Soc. de l'Hist. de France, t. IV, p. 423).
(19) Les Souvenirs de la Flandre wallonne (t. XIX, 1879, p. 116–121) ont également publié une charte du Temple fort ancienne : la donation du domaine de Planques, près de Douai, faite aux Templiers par Baudouin Brochet, seigneur d'Hénin–Liétard. L'éditeur place l'acte aux environs de 1120. Mais cette date ne paraît pas concorder avec la teneur du document. Au lendemain de la fondation des Templiers, on eût été osé d'écrire : "Quorum gloriosa fama, ubique terrarum patenter diffusa, multis innotuit et ad bénéficia illis largiter offerenda, ut dignum est, multos animavit". Et pour qui se rappelle l'état peu viable et l'insuccès de l'Ordre durant ses premières années, la date "circa 1125" que prête à cette charte M. d'Albon (Cartulaire... du Temple, p. 2, n° IV) paraît non moins impossible.
(20) Dès 1125. Cf. H. d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et des comtes de Champagne (Paris, 1861), t. II, p. 140, note 1. – Saint Bernard félicite Hugues de Troyes d'être devenu pauvre soldat de comte et de riche qu'il était (Bernardi epistola XXXI, dans Migne, Patr. lat., t. 186, col. 135–136). Hugues vivait encore en 1130, avant septembre (F. Delaborde. Chartes de Terre–Sainte provenant de l'abbaye de N.–D. de Josaphat (Paris, 1880), p. 44. Sa mort eut lieu le 14 ou 21 juin.
(21) M. l'abbé Pétel a réfuté de façon définitive l'attribution à Hugues de Payns d'une origine forézienne (La commanderie de Payns, p. II–XII).
(22) Gormond, natif de Picquigny, au diocèse d'Amiens, mort en 1128.
(23) Rec. des Hist. des Croisades, Hist. occid., t. I, p. 520.
(24) "Quanio habundantiori caritate, frater Hugo in Xpisto carissime, tu et fratres tui, non solum sustancias, verum etiam animas vestras pro Xpistianitatis defensione exposuistis, eo attentius nos et ceteri quibus ecclesiarum cura commissa est, milicie vestre usibus necessaria providere debemus" (D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 42–43, n° LIX).
(25) A. Pétel, La commandeiie de Payns et ses dépendances, p. 1.
(26) En 1126 au plus tard, lors de la réception d'Hugues de Troyes, comme templier à Jérusalem.
(27) Barbonne (Marne, cant. de Sézanne, com. de Barbonne–Fayel).
(28) A. Héron de Villefosse, Des mesures en usage en Brie aux XIIIe et XIVe siècles (Paris, 1874), p. 19.
(29) Et peut–être "à faire". Dederint dit le texte. Ce futur antérieur enferme évidemment une imprécision, qui visait, ce semble, des biens non déclarés.
(30) Cartulaire, charte XCIII.
(31) Bernardi epistola XXXIX, dans Migne, Patr. lat.,t. 182 (1854), col. 147.
(32) Voici les noms des évêques présents :
Renaud de Martigné, archevêque de Reims ;
Henri Sanglier, archevêque de Sens ;
Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres ;
Jocelin de Vierzy, évêque de Soissons ;
Etienne de Senlis, évêque de Paris ;
Haton, évêque de Troyes ;
Jean II, évêque d'Orléans ;
saint Hugues de Montaigu, évêque d'Auxerre ;
Bouchard, évêque de Meaux ;
Erlebert, évêque de Châlons–sur–Marne ;
Barthélemi de Joux, évêque de Laon ;
Pierre de Dammartin, évêque de Beauvais.
Guillenque d'Aigremont, évêque de Langres, n'assista pas au concile, on ne sait pour quelle cause. Une hypothèse est vraisemblable. Thibaud de Champagne devait l'hommage à l'évêque de Langres pour certain fief, peut–être le château de Nogent–le–Roi, dit alors Nogent en Bassigny (H. d'Arbois de Jubainville, Hist. des comtes de Champagne, t. II, p. 86).
L'abbé de Clairvaux, en mandant à Thibaud l'arrivée du prélat, lui rappelle qu'il est "son évêque et le siens" et qu'il a droit par conséquent à plus d'honneurs ; il l'exhorte aussi à l'accomplissement de son devoir féodal. (Bernardi epistola XXXIX, dans Migne, Patr. lat–, t. 182, col. 147). La recommandation laisse supposer que l'amour–propre du comte s'arrangeait mal d'une obligation jugée par lui humiliante. Et l'évêque estima sans doute préférable de ne pas paraître. Ajoutons que le diocèse de Langres appartenait à la province ecclésiastique de Lyon.
(33) Les autres abbés présents étaient :
Renaud de Semur, abbé de Vézelay (Yonne) ;
saint Etienne Harding, abbé de Cîteaux (Côte–d'Or) ;
Hugues, comte de Mâcon, 1er abbé de Pontigny (Yonne) ;
Gui, abbé de Trois–Fontaines (Marne) ;
Ursion, abbé de Saint–Denis de Reims (Marne) ;
Herbert, abbé de Saint–?tienne de Dijon ;
Gui, abbé de Molesme (Côte–d'Or).
(34) "More canonicorum regularium in obedientia et castitate et sine proprio" (Jacques de Vitry, Historia Hierosolimitana, éd. Bongars, t. I, p. 1083). Cf. Matthieu Paris, Historia major (Londres, 1571), p. 89.
(35) Etienne de Jérusalem, abbé de Saint–Jean–en–Vallée, en la ville de Chartres, succéda à Gormond et trépassa le 10 juin 1130 (G. Schnuerer, Die urspruengliche Templerregel, p. 117).
(36) G. Schnuerer, ouvr. cité, p. 112–117. La règle primitive comprend 72 articles, tous très courts, rédigés en latin. La traduction française est une version fort inexacte exécutée aux environs de 1180 (Schnuerer, ouvr. cité, p. 41).
(37) Je fais allusion à la prétendue lettre écrite par Baudouin II, roi de Jérusalem, à l'abbé de Clairvaux, le priant d'intervenir auprès du souverain pontife pour obtenir la confirmation de l'ordre du Temple et une nouvelle croisade de l'Europe en Orient. Ce document a été publié à nouveau par le marquis d'Albon, qui le date du 28 juin 1119–15 octobre 1126 (Cartulaire... du Temple, p. 1, n° I. Cf. Vacandard, Vie de S. Bernard, éd. 1897, t. I, p. 237, n. 4).
(38) Guillaume de Tyr l'affirme, I. XIII, c. 26. "Hugo de Paganis, magister militiae Templi primus, et quidam alii viri religiosi, qui a domino rege et aliis regni principibus ad Occidentales missi fuerunt principes, ut in nostrum subsidium populos excitarent et ad obsidionem Damascenoe urbis, potentes specialiter invitarent?" (Rec. des Hist. des Croisades,Hist. occid., t. I. p. 595–596).
(39) Guillaume de Tyr, I. XIV, c. 3. Rec. des Hist. des Croisades. Hist. occid., t. I, p. 608.
(40) Guillaume de Tyr, 1. XIV, c. 3. Rec. des Hist. des Croisades. Hist. occid., t. I, p. 608. – S'il faut en croire les Chroniques d'Anjou (éd. P. Marchegay et A. Salmon, Soc. de l'Hist. de France, 1856, p. 152), le roi Louis le Gros et des prélats de France consultés par Baudouin à ce sujet lui auraient désigné Foulques d'Anjou pour gendre.
(41) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 5, n° VIII. – Le millésime 1127, qui date cette charte, où le grand–maitre figure comme témoin, embrasse la période comprise entre le 3 avril 1127 et le 22 avril de l'année suivante.
(42) Art de vérifier les dates : Les rois de Jérusalem, éd. 1818, t. II, p. 23.
(43) En 1129, dans l'octave de la Pentecôte, dont la fête tombait le 2 juin. – On n'est pas d'accord au sujet de cette date. D'aucuns veulent que le mariage ait eu lieu en1128 (Cf. L. Halphen et R. Poupardin, Chroniques des comtes d'Anjou, Paris, 1913, p. 69, n. 4 et p. 180, n. 1). Nous suivons ici la chronologie adoptée par A. Luchaire, dans Louis VI le Gros (Paris, 1890), p. 207, n° 444.
(44) Guillaume de Bure, que le roi de Jérusalem avait envoyé au devant du comte Foulques, est mêlé à cette affaire comme témoin (D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 9, n° XII).
(45) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 8–10, n° XII. On ne connaît de cette charte que deux copies du XVIIIe siècle, reproduisant la même erreur de comput : "Actum anno... MC. XXVIII, indictione VII". Son éditeur, M. d'Albon, place le document sous l'année 1128 (31 mai). Ce millésime est en contradiction avec l'indiction VII, qui est celle de l'année 1129 et non pas celle de 1128. La discordance entre ces dates provient, à n'en pas douter, de l'omission par le copiste de la lettre numérale, répétée quatre fois, qui terminait primitivement le millésime. L'événement auquel la charte fait allusion, la prise de croix de Foulques, comte d'Anjou, appartient effectivement à l'année 1129.
(46) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 10, n°s XllI et XV.
(47) "Circa 31 mai", dit–il.
(48) Le sceau des chevaliers du Temple représente deux cavaliers montant un même cheval, avec cette inscription gravée autour : Sigillum militum Templi. Ce sceau a fait l'objet de plusieurs interprétations. S'il faut en croire les Bénédictins, Matthieu Paris y voyait le symbole de la pauvreté primitive de l'Ordre : "Unde, propter primitivae paupertatis memoriam et ad humilitatis observantiam, in sigillo eorum insculpti sunt duo unum equum equitantes" (Nouveau traité de diplomatique, t. IV, p. 358).
Malheureusement le passage cité par les savants religieux ne se retrouve pas dans la chronique du moine de Saint–Albans (L. de Mas–Latrie, Lettre à M. Beugnot sur les sceaux de l'ordre du Temple, dans Bibl. de l'école des Chartes, 2'––série, t. IV, p. 387, n. 2).
En outre, il semble difficile d'admettre l'explication qu'ils suggèrent, à savoir que "dans les commencements de leur Institut, les chevaliers du Temple étaient si pauvres qu'ils n'avaient qu'un cheval pour deux" (Art de vérifier les dates. Chronologie des grands–maîtres du Temple, éd. 1818, t. II, p. 118). – Mieux fondée est l'opinion de M. de Mas–Latrie. Selon lui, le cheval aux deux cavaliers représenterait "plutôt le signe de l'union et du dévouement recommandés dans tous les ordres religieux" (Lettre à M. Beugnot, déjà citée, p. 389). Mais précisément parce que le précepte de charité fraternelle est l'assise de toute constitution monastique, on peut douter que le sceau équestre du Temple n'ait rien signifié de plus particulier. – L'interprétation que propose à son tour M. Huillard–Bréholles concilie ce qu'ont de vraisemblable les opinions précédentes (à savoir : la pauvreté initiale de l'Ordre et l'union spirituelle de ses premiers membres), pour en faire l'application aux deux principaux personnages de l'Institut naissant. "Le sceau des Templiers, dit–il, représentait deux chevaliers chevauchant sur le même dextrier en mémoire de la pauvreté des deux fondateurs de l'Ordre". (Grande chronique de Matthieu Paris, Paris, 1840–1, 9 vol. in–8, t. I, p. 275, n. 1). Cette manière de voir semble meilleure : car elle traduit à nos yeux une réalité que signalent les historiens des croisades, en attribuant la fondation du Temple aux deux pauvres chevaliers Hugues de Payns et Godefroi de Saint–Omer.
(49) "... Yppris domus Hospitalis domus Templi nominatur, que fuerat hereditas Gaufridi de Sancto Audomaro prirai Teniplariorum, qui eam et se ipsum optulit ordini Templi". (Chronica monasterii S. Bertini, dans Monum. Germ. hist. Script. XXV, 1880, p. 796). J. Malbrancq, De Morinis et Morinorum rébus, t. III, p. 150.
(50) Voir ci–dessous, note 52.
(51) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 5, n° VII.
(52) Deux jours après (15 novembre), à la prière de Godefroi, son parent, Guillaume, châtelain de Saint–Omer, octroie au Temple le relief des fiefs de sa châtellenie et la mouvance du Bas–Warneton (D'Albon, Cartulaire du Temple, p. 11–12, n° XVII). Plus tard, étant à Jérusalem avec son fils aîné, Otton, ils donneront ensemble à l'Ordre, par l'intermédiaire du patriarche et du grand–maitre, les autels de Slype et de Leffinghe (Belgique, Flandre occidentale, arr. d'Ostende) et leurs appartenances (D'Albon, Ibidem, p. 99, no CXLI). Enfin, Otton se fera templier (Voir la note, 2).
(53) "...In presencia magistri Hugonis, ejusdem supranominate milicie, fratrumque ejus Godofredi et Pagani etaliorum..." (D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 11, n° XVI).
(54) "Anno isto [1128] venit in Angliam Hugo de Pagens, magister militum Templi Jérusalem, cum duobus militibus et duobus clericis, et ivit per totam terram istam, et usque in Scotiam, summonendo viam Jérusalem, et multi ceperunt cruces, qui eodem anno et sequenti Hierosolimam petierunt". (Annales monasterii de Wawerleia, dans Rer. Britann. medii aevi script. XXXIV, Londres, 1865, p. 221. Cf. Chronicon Johannis Bromton (Hist. anglic. script., Londres, 1652, t. I, col. 1017 ; – Rec. des Hist. de la France (Ex Henrici Huntindoniensis historiarum libro VII), t. XIII, p. 37 ; – Guillaume de Tyr, 1. XIII, c. 26, dans Rec. des Hist. des Croisades, Hist. occid., t. I, p. S95–596.
(55) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 16, n° XXII.
(56) Voir la note 43.
(57) Foulques, comte d'Anjou, et Guillaume de Bure, que le roi de Jérusalem avait envoyé au–devant de son futur gendre, débarquèrent à Saint–Jean–d'Acre, où ils furent témoins d'une donation consentie en faveur de l'église du Saint–Sépulcre, à la fin de 1129 (E. de Rozière, Cartulaire de l'église du S.–Sépulcre de Jérusalem, Paris, 1849, p. 138–139).
(58) D'après l'Art de vérifier les dates (Chronologie des grands–maîtres du Temple, éd. 1818, t. II, p. 118), d'aucuns disent que Hugues de Payns se rendit en Espagne avant de regagner la Terre–Sainte. Nous n'avons rencontré nulle part la preuve de cette assertion.
(59) On connaît cet acte par une analyse du XVIIe siècle (D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 23, n° XXX), certainement fautive, en ce qu'elle fait naître Hugues de Payns en Vivarais.
(60) Sancti Beniardi abbatis, De laude novoe militiae ad milites templi liber. Migne, Patr. lat., t. 182 (1854), col. 921–940. Cet opuscule paraît avoir été écrit pendant le séjour d'Hugues de Payns en France, entre le commencement de 1128 et celui de 1130.
(61) De pareilles vocations exposaient le nouvel Ordre à dégénérer avant le temps. C'est un fait qu'il convient de ne point oublier, si l'on veut expliquer l'accueil facile que rencontreront plus tard les accusations formulées contre le Temple.
(62) De laude novae militiae, cap. V, n° 10 (Migne, Patr, lat., t. 182, col. 928).
(63) L'article de la règle primitive concernant l'admission dans l'Ordre ne pose aucune condition de naissance (H. de Curzon, La Règle du Temple, n° 11). Saint Bernard dit à ce sujet : "Persona inter eos minima accipitur; defertur meliori, non nobiliori. Honore se invicem praeveniunt : alterutrum onera portant, ut sic adimpleant legem Christi". (De laude novae militiae, cap. IV, n° 7, Migne, Patrologie, t. 182, col. 926). C'est seulement plus tard, vers le milieu du XIIIe siècle, que le récipiendaire, s'il postule comme frère chevalier, sera soumis à cette question devenue obligatoire : "Estes vos chevalier et fis de chevalier, ou estes vos estrais de chevaliers devers vostres père, en manière que vos deiés estre et pussiés chevaliers ?" (H. de Curzon, ouv. cité, n° 431). Cf. Mis de Ripert–Monclar, Cartulaire de la commanderie de Richerenches de l'ordre du Temple (1136–1211) (Paris, 1907), p. cxlvi.
(64) G. Schnuerer, Die urspruengliche Templerregel, p. 47.
(65) Sérilly (Yonne, cant. de Sens, com. d'Etigny).
(66) Ed. do Barthélémy, Diocèse ancien de Châlons–sur–Marne, Histoire et documents, t. I, p. 233.
(67) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 42–43, n° LIX.
(68) Cf. Charte de la Trinité de Vendôme, rédigée "in domo militum de Templo", dans la forêt du Perche, près de Mondoubleau, le 1er décembre 1134 (Bull, de la Soc. arch. scient, et litt. du Vendômois, Vendôme, 1874, t. XllI, p. 77–81). Cette localité est devenue la commune et paroisse du Temple (Loir–et–Cher, cant. de Mondoubleau). Voir aussi Ch. Métais, Les Templiers en Eure–et–Loir (Chartres, 1902), p. xxiii.
(69) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 80, n° GXIII. – Coulours, com. de Cerisiers, arr. de Joigny (Yonne).
(70) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 315.
(71) Coudrie (Vendée, cant. et com. de Challans) doit son origine aux libéralités de gentilshommes poitevins, vers 1130. L. de La Boutetière, Cartulaire de Coudrie, dans les Archives historiques du Poitou (Poitiers 1873), t. II, p. 153–54.
(72) "Nul frère, ni de covent, ne de mestier, ne doit..." (H. de Curzon, La Règle du Temple, n° 320). "Quand li frère de covent demandent as frères de mestiers les choses que lor ont besoing..." (H. de Curzon, ouv. cité, n° 321). "... Puet hom bien quant l'on le met en penance dire, se il est frère chevalier ou frère sergent dou couvent que il se preigne garde de son hernois, et se il estoit frère de mestier, que il se preigne garde de son labor ou de son office" (H. de Curzon, ouv. cité, n° 499). Voir aussi les n° 509, 647, etc.
(73) A côté des chevaliers proprement dits, la règle mentionne des chevaliers séculiers, qui servaient l'Ordre "à terme". (H. de Curzon, La Règle du Temple, art. 68 et 66, p. 64–66.)
(74) Dévoiler cette tendance, cette préoccupation initiale du Temple, c'est encore, pour qui réfléchit, faire acte de justice. On se tromperait en croyant, au XIIe siècle, l'Ordre déjà dominé par le désir immodéré des richesses. Tant qu'ils guerroyèrent contre l'Infidèle, les moines–chevaliers n'étaient pas ce que nous appellerions des hommes d'argent. S'ils recherchaient l'argent, c'était beaucoup moins pour lui–même que parce qu'il est par excellence le nerf de la guerre. L'amour du gain s'élevait chez eux jusqu'à être une volonté de puissance, il avait l'esprit d'un but supérieur, celui de protecteur des Lieux saints.
(75) Histoire critique et apologétique de l'ordre des Chevaliers du Temple de Jérusalem, dits Templiers (Paris, 1789, 2 vol. in–4°), t. l, p. 22.
(76) Voir la note 24.
(77) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 31, n° XLI. Cf. p. 34, n° XLV, et p. 373, n°I.
(78) Cette chapelle était située en un lieu dit Obstal.
(79) C'étaient Milon, évêque de Thérouanne; Geoffroi, évêque de Chartres ; Alvis, évêque d'Arras ; Jocelin, évêque de Soissons ; Barthélémy, évêque de Laon ; Erlebert, évêque de Châlons.
(80) Alvis, évêque d'Arras (1131–1148). – Les Templiers étaient établis à Arras en 1140 (D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 153, n° CCXXVI).
(81) La Neuville–au–Temple (Marne, cant. de Suippes, com. de Dampierre–au–Temple).
(82) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 32, n° XLV.
(83) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 35, n° XLVL
(84) D'Albon, Cartulaire ... du Temple, p 42, n° LIX.
(85) Plus connu sous le nom de Barthélemi de Vire. Mais M. R. Anchel a démontré que Vire est une faute de lecture. Voir Position des thèses de l'?cole des Chartes, promotion de 1904.
(86) Puisieux–sous–Laon (Aisne, cant. de Laon, com. de Chambry). Les commanderies du Grand–Prieuré de France (Paris, 1872), p. 501–302. Cf. d'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 151, n° CCXXI, et p. 152, n° CCXXIII.
(87) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 340–344, n° DLV.
(88) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 16, n° XXII, et p. 22, n° XXVIII.
(89) M de Ripert–Monclar, Cartulaire de la commanderie de Richerenchea de l'ordre du Temple, p. cxlviii.
(90) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 7, n° X et XI. Cf. p. 12, n° XIX.
(91) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 12, n° XVIII.
(92) "Nivardus, cognomine Paganus, de Mondisderio, miles Temple Domini dévolus, cui Hugo, magister militum Templi, curam rerum suarum tunc temporis commiserat in partibus istis..." (D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 24, n° XXXI).
(93) E. Mannier, Les commanderies du Grand–Prieuré de France, p. 592.
(94) D'Albon, Cartulaire...du Temple, p. 24, n° XXXI. – Peu d'années avant sa mort, en 1140, cet évêque cédera encore aux Templiers le domaine de Tracy–le–Val et un autre près de Passel, au lieu dit la Bretonnière (D'Albon, idid., p. 246–7, n° CCCXCl). Cf. Peigné–Delacourt, Histoire de l'abbaye de N.–D. d'Ourscamp, p. 123.
(95) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 26, n° XXXIV.
(96) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 21, n° XXVIII.
(97) Pas avant 1139 (D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 140, n° CC; p. 150, n° CCXX).
(98) D'albon, Cartulaire... du Temple, p. 18, n° XXV; p. 21–22, n° XXVIII; p. 43, n° LX.
(99) "Willelmus Falco qui helemosinas militum Templi extra mare in custodia habebat" Guillaume le Faucon figure à Nantes avec le titre de maître (1141), puis en Palestine (1144) (D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 158, n° GCXXXII ; p. 213, n° CCCXXVIII).
(100) André de Baudement épousa Agnès de Braine, dont il eut cinq enfants :
1° Guillaume qui se fit templier et mourut avant Pâques 1134 ;
2° Galerand, premier abbé d'Ourscamp (Oise), mort le 29 mai 1142 ;
3° Gui, marié (Cartulaire, charte LXXI) ;
4° Héluis, unie en premières noces à Gui de Dampierre ;
5° Alix, mariée à Gautier de Brienne (Cf. Ch. Savetiez, Maison de Dampierre–Saint–Dizier, dans Revue de Champagne et de Brie, t. XVII, 1884, p. 18–19). En 1133, Gui de Dampierre, sa femme Héluis, et leurs fils Anseri et Guillaume approuvent la donation faite aux Templiers de Provins par André de Baudement (Cartulaire, charte LXXI).
(101) TiI–CbâteI (Côte–d'Or, cant. d'Is–sur–Tille).
(102) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 19, n° XXVII. Payen de Bure, ami de Gui et témoin de son enrôlement, l'accompagna en Palestine et se fit templier, en abandonnant à l'Ordre sa terre de Bure (D'Albon, Ibid p. 44, n° LXl). Cette donation est à l'origine de la commanderie de Bure–les–Templiers, Côte–d'Or, cant. de Recey–sur–Ource.
(103) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 20, n° XXVIII; p. 43, n° LX.
(104) Le tout tenu en fief d'André le Sénéchal (avant Pâques 1134).
(105) Le Gault (Marne, cant. de Montmirail).
(106) La date de sa mort ne saurait être reculée après le jour de Pâques 1134 (12 avril), attendu que la charte qui y fait allusion porte le millésime 1133. (Cartulaire, charte LXXXl, p. 102, note 1).
(107) "... Maxime pro filio suo, nomine Willelmo, qui miles Dei Templique Salomonis tune fuerat..."
(108) Cartulaire, charte LXXXI, p. 102, note 1. Parmi les témoins de l'acte, Dreu de Pierrefontaine donna son couteau en signe d'investiture ou de tradition.
(109) Les Templiers furent autorisés à recevoir des dîmes en 1172, sous le pontificat d'Alexandre III. On voit par cet exemple et plusieurs autres que l'usage avait précédé l'autorisation. A celle–ci succéda l'abus. Guillaume de Tyr, mort vers 1193, s'en plaignait déjà. "Les Templiers, dit–il, se sont rendus extrêmement incommodes aux églises de Dieu, en leur enlevant les dîmes et les premiers fruits de la terre" (L. XII, c. 7, dans Rec. des Hist. des Croisades, Hist. occid., t. I, p. 521).
(110) Crécy–en–Brie (Seine–et–Marne, arr. de Meaux).
(111) Lachy (Marne, cant. de Sézanne). – D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 20–21, n° XXVIII. Cette charte confirme diverses donations faites sous l'épiscopat d'Haton, évêque de Troyes, de 1129 à 1143.
(112) Clesles (Marne, cant. d'Angelure).
(113) Cartulaire, charte LXXXVI.
(114) Pleurs (Marne, cant. de Sézanne).
(115) Cette charte est antérieure à Pâques 1134.
(116) Broyés (Marne, cant. de Sézanne).
(117) D'Albon, Cartulaire... du Temple, p. 20–21, n° XXVIII.

