Les accusteurs des Templiers   Les accusteurs des Templiers   Les accusteurs des Templiers

Accusateurs de l'Ordre du Temple et des Frères Templiers

Saint-Bernard de Clairvaux
L'exemple de ces Français excita le zèle de beaucoup d'autres guerriers, qui se joignirent à eux. Cette milice généreuse parut bientût avec gloire dans les champs de bataille. Ainsi se forma l'Ordre religieux et militaire des Chevaliers du Temple, ou Templiers, qu'on appela aussi les Soldat du Christ, La Milice du Temple de Salomon, La Milice de Salomon.

O l'heureux genre de vie, dans laquelle on peut attendre la mort sans crainte, la désirer avec joie, et la recevoir avec assurance !

Saint-Bernard exhortatio ad milites Templi.


Concile de Vienne et Abolition de l'Ordre du Temple
Tandis que dans tous les lieux de la chrétienté on s'occupait du sort des Templiers, arriva l'époque du concile de Vienne, laquelle avait été définitivement fixée en 1311: c'était le quinzième concile oecuménique. Il s'ouvrit le 13 octobre, jour sinistre et fatal pour les Templiers, anniversaire de celui où, quatre ans auparavant, ils avaient été arrêtés dans toute la France !

Le pape exposa les motifs qui avaient fait assembler le concile. L'affaire des Templiers était la principale qu'on dût y traiter. On s'en occupa d'abord. Les évêques de Soissons, de Mende, de Léon, d'Aquilée, furent chargés d'examiner, d'extraire et de comparer les diverses informations faites contre l'Ordre et les Chevaliers.

Les pères du concile écoutaient la lecture du rapport des commissaires, et se préparaient à prononcer une décision à laquelle toute la chrétienté prenait le plus vif et le plus juste intérêt. Tous les Templiers avaient été solennellement cités à venir défendre l'Ordre devant ce concile. Un grand nombre des Chevaliers proscrits étaient errants ou fugitifs dans les montagnes voisines de Lyon.
Ce fut sans doute une résolution courageuse, que celle qu'ils prirent d'envoyer des députés au concile de Vienne, pour y plaider la cause de la vertu et du malheur.

Les bûchers fumaient encore, les oppresseurs veillaient sans relâche sur les proscrits, la haine n'était pas assouvie. N'importe, ces Chevaliers écoutent ce noble et généreux désespoir qui sied quelquefois à la vertu, dans les occasions solennellement périlleuses.

Au moment même où les pères du concile de Vienne écoutaient la lecture des informations faites contre l'Ordre, paraissent tout-à-coup neuf Templiers, qui offrent de prendre la défense de cet Ordre opprimé.

Ils en avaient le droit. Un concile était convoqué contre eux: les maximes de la justice et de la religion exigeaient qu'ils y fussent entendus, puisqu'on devait prononcer sur leur sort, sur leur fortune, sur leur gloire et sur leur réputation de probité, d'honneur et de catholicité.

Ils en avaient accepté le devoir ; les autres Chevaliers le leur avaient légué du milieu des tortures et du haut des bûchers où leur dernier soupir avait attesté leur innocence et celle de l'Ordre.

Ces neuf Chevaliers sont introduits.
Ils exposent franchement et loyalement l'objet de leur mission.
Ils se disent mandataires de quinze cents à deux mille Chevaliers.
Ils s'étaient présentés sous la sauvegarde de la foi publique, et de la permission spéciale accordée par le pape et proclamée dans toute la Chrétienté.
Leur malheur et leur proscription étaient des titres respectables, surtout devant les pères et le chef de l'Eglise.
Une grande discussion allait s'engager. Le concile seul n'en était pas été juge. L'Europe, la chrétienté, le siècle, la postérité auraient eu à ratifier ou à improuver le jugement du concile.

Que fit Clément V ?
Il m'est pénible d'accuser un pontife ; mais je dois à la vérité, je dois à la mémoire de tant d'intéressantes victimes, à l'instruction des siècles présents, aux vertus mêmes de ces pontifes et de ces prêtres qui, dans des temps plus heureux, font oublier les erreurs de ceux qui les ont précédés, je dois enfin à l'impartialité de révéler un secret caché jusqu'à ce jour.

Clément V fit arrêter ces généreux Chevaliers, il les fit jeter dans les fers, et se hâtant de prendre des mesures contre le désespoir des proscrits, il augmenta sa garde, et écrivit à Philippe-le-Bel de prendre lui-même des précautions, en lui transmettant ces détails que l'histoire aurait peut-être ignorés à jamais, si les circonstances ne m'avaient imposé la loi de publier la lettre où le pape les raconte lui-même sans nul déguisement.

« Pour faire connaître à votre grandeur royale la vérité de tous les événements qui surviennent dans l'affaire des Templiers, je ne dois pas lui taire le fait suivant: les informations faites contre l'Ordre des Templiers étaient lues devant les prélats et autres ecclésiastiques qui, d'après la convocation qu'ils avaient reçue de nous, sont venus à ce sacré concile ; sept Chevaliers de cet Ordre, dans une séance, et deux autres dans une séance suivante, ce se sont, en notre absence, présentés devant ces mêmes prélats et ecclésiastiques, offrant de prendre la défense de l'Ordre, ils ont assuré que quinze cents à deux mille Chevaliers, qui demeuraient à Lyon, ou ce dans, sas environs, se joignaient à eux ce pour cette défense.
Quoique ces NEUF TEMPLIERS SE FUSSENT PRESENTES VOLONTAIREMENT, NOUS AVONS CEPENDANT ORDONNE QU'ON LES ARRETAT, ET NOUS LES FAISONS RETENIR EN PRISON.

Depuis, nous avons cru devoir employer des précautions particulières pour notre sûreté, et nous annonçons ces événements à votre grandeur, afin que prudemment vigilante, elle avise a ce qu'il convient et importe de faire pour la garde de votre personne. ».
Cette lettre est datée du 11 novembre 1311.
Je dois dire en faveur des pères du concile de Vienne, qu'ils furent indignés d'un déni de justice aussi scandaleux ; les auteurs du temps attestent que les prélats et toute l'assemblée manifestèrent hautement leur opinion. Il me semble voir l'un de ces évêques, respectable par sa doctrine, ses moeurs et sa piété, se levant tout-à-coup, attirer sur lui l'attention de l'auguste assemblée, il me semble l'entendre s'écrier, d'une voix grave et touchante:
« Réunis en concile oecuménique, nous formons une assemblée de laquelle la Chrétienté attend la justice et l'édification, l'Eglise une gloire nouvelle, et les âges futurs un grand exemple. Nous avons à prononcer sur le sort d'un Ordre religieux, fameux et puissant en deçà et au-delà des mers, dont l'illustration, les services et les richesses ont sans doute excité l'envie, et qui, par un malheur inséparable de la condition humaine, peut avoir été entraîné à de grands abus, parce qu'il avait un grand pouvoir. Vous connaissez les chefs d'accusation ; on vous a lu les informations faites contre les particuliers et contre l'Ordre. Déjà des condamnations nombreuses, précipitées et terribles, ont propagé dans l'esprit des peuples une grande prévention ; mais, j'ose le dire, plus l'infortune et les préjugés pèsent sur l'Ordre et les Chevaliers ; plus je regarde comme un devoir de ne pas prononcer sur leur sort définitif, sans avoir entendu les défenseurs qui se présentent pour la justification de l'Ordre. Le droit naturel, la loi civile et religieuse, les maximes de tous les temps, de tous les lieux, consacrent ce privilège de l'accusé. Mais ces Chevaliers ont-ils besoin de l'invoquer ? Une promesse solennelle, faite par le Saint-Père, en présence et au nom de toute la Chrétienté, à pris à témoin Dieu et les hommes, et a déclaré que ce dernier refuge des opprimés ne leur manquerait pas. C'est dans l'espérance que votre jugement définitif les vengerait des fers, des tortures et des bûchers, qu'ils ont persisté, jusqu'à la mort, à soutenir l'innocence de l'Ordre. Accablés, opprimés en tous lieux, TOUS seuls vous leur restiez sur la terre, et Dieu dans le Ciel. Ils ont souffert et ils sont morts »

« Je propose qu'on détache les fers dont on a chargé si indignement les neuf Chevaliers, et qu'on les entende. Je dis même plus: le grand-maître, qu'on semble avoir condamné au malheur, au tourment de survivre à ses braves Chevaliers, je le cherche parmi nous ; je le demande, sinon comme membre de ce concile, ainsi que ces chefs d'Ordres que je vois à mes cûtés (1), du moins comme ayant dans cette grande affaire à défendre l'intérêt, général de son Ordre et l'intérêt personnel de sa vie et de son honneur ».
« Le Saint-Père s'est réservé son jugement, ce me dira-t-on ; mais le grand-maître n'a cessé de réclamer ce jugement ; il a toujours annoncé qu'il se justifierait devant le souverain pontife. Ne pas juger un infortuné qu'une accusation solennelle diffame devant toute la Chrétienté, quand lui-même sollicite depuis si longtemps qu'on prononce sur son sort, c'est une plus grande injustice, peut-être, que de le condamner innocent ».
« Mais qu'avons-nous besoin d'entendre les défenseurs de l'Ordre du Temple ?
On nous a lu en plein concile les accusations et les charges.
Eh bien !
Qui de nous désormais croira que l'Ordre et les Chevaliers fussent ce coupables ?
Ils adoraient, dit-on, des idoles !
Plusieurs témoins ont déposé qu'il en existait en Angleterre, en France, en Italie, etc. Comment ces idoles avaient-elles disparu, le jour où l'on saisit les personnes et les richesses des Chevaliers ? »

« Est-ce à nous d'adopter aveuglément ces mensonges grossiers de leurs accusateur ?
Et Avons-nous Oublié que, du pied de l'autel témoin de leur saint engagement, ils coûteraient aux combats, et qu'ils n'affrontaient les périls et la mort, que pour venger notre religion, et punir les Infidèles qui font profession d'être ses ennemis ?
Ils s'imposaient la loi d'offenser la religion et les moeurs !
Et quel intérêt y auraient-ils trouvé ?
Aucun sans doute, vous le pensez tous, vous, en convenez tous.
Eh bien !
Quel homme fut jamais hypocrite, sans aucun intérêt de l'être ?
Et vous supposeriez que, depuis tant d'années, il existe au milieu de nous, à cûté de nous, un corps aussi nombreux et aussi illustre, composé d'hommes choisis dans toute la Chrétienté, qui, sans aucun but, sans aucun intérêt, se soit transmis l'héritage du crime et de l'hypocrisie ? »

« Près de mille Chevaliers s'étaient présentés pour la défende de l'Ordre: que sont-ils devenus ?
les bûchers ou les prisons les ont dévorés. Quel Chrétien, quel homme doué seulement de l'instinct de et la maison, ne serais révolté d'indignation, en apprêtant ce qui s'est passé dans plusieurs concile de la France ? »

« Je m'adresse aux préfets, qui les ont présidés. Dans les diverses procédures faites contre l'ordre et les, Chevaliers, où trouve t'on la preuve que les Templiers fussent tombés dans l'hérésie, où trouve-t-on surtout la preuve qu'ils y fussent retombés ? Cependant on les a condamnés comme s'ils avaient été hérétiques relaps. Et sur quel prétexte ? »

« Parce qu'attestant n'avoir cédé qu'aux tortures, ils avaient rétracté des confessions a nulles devant la justice divine et devant la justice humaine. Mais quelle est la loi, quel est même l'usage qui pouvait autoriser une condamnation aussi extraordinaire ?
J'ose le dire: déclarer hérétiques relaps, des guerrière qui s'accordaient à professer publiquement notre religion, et qui regardaient comme leur premier devoir de mourir pour elle, c'est, à mon avis, de toutes les hérésies la plus malheureuse qui ait jamais scandalisé l'Eglise »

« On vous présente les dépositions reçues par les commissaires du pape, comme le témoignage de la plus grande partie de l'Ordre: quelle dérision ! Des quinze mille Templiers qui vivaient au moment où la persécution a éclaté, la plupart étaient Français, et les témoignages qu'on présente ne s'élèvent pas à deux cents. Quel nombre en comparaison de ceux qui en France s'étaient offerts pour la défense de l'Ordre, ou qui dans les autres royaumes l'ont défendu et ont été absous par les conciles ! La plupart des Chevaliers français ont péri dans les tortures et dans les flammes: d'autres, traités rigoureusement dans les prisons, sont morts victimes de leur généreux dévouement au devoir et à la vérité. Les gardiens de ces infortunés attestent que le dernier cri des mourants a été un serment d'innocence. Et cependant on les traitait en excommuniés, et ils sont morts réprouvés des hommes !
Quand les apostats consentiront à braver les tourments et à subir la mort pour garantir la vérité de leurs dépositions, je consentirai à les discuter »

« Mais quoi !
Vous les avez examinées ces dépositions ; vous avez reconnu les contradictions nombreuses par lesquelles les témoins se démentent les uns les autres ; vous avez été frappés de ce qu'on a porté l'imprévoyance jusqu'à exiger les faux aveux, de la part même de ceux qui n'étaient entrés dans l'Ordre que depuis une époque où les chefs savaient qu'il était dénoncé et offraient de le justifier. Vous n'avez pas été moins surpris de ce qu'on avait exigé les mêmes aveux des Templiers reçus depuis cinquante ans. Voudrait-on nous persuader que la prétendue hérésie avait déshonoré ces braves et innombrables Chevaliers; morts avec tant de gloire en combattant contre les Infidèles ?
Et quel est celui de vous qui pourrait admettre que tant de personnages respectables aient consenti à placer leurs amis les plus chers, leurs, parents les plus proches, dans un cops où il eût fallu s'initier par un Crime inutile, et vivre dans une hypocrisie qui n'eût été ni, nécessaire ni profitable, et qui eût été dangereuse ? »

« Pensons à l'avenir: les Chrétiens qui savent défendre la religion et mourir en combattant pour elle, ne sont plus en assez grand nombre pour que vous ne deviez craindre de le réduire encore. Réformez l'Ordre des Templiers, s'il le faut, mais ne le détruisez pas. Je désire me tromper dans mes conjectures mais il me semble qu'une fermentation sourde agite les esprits. Ces sectes (Albigeois, Vaudois, etc.) que le dernier siècle a vu s'élever, et qu'on a eu tant de peine à détruire ; l'affaire même qui nous rassemble, où l'on a la maladresse de présenter comme des impies et des hérétiques, tant de braves Chevaliers qui, en tous temps et en tous lieux, ont passé pour les champions de la foi, les soldats de la religion ; cette grande lutte que nous avons vue de nos jours, entre l'autorité royale et le pouvoir pontifical, bien d'autres motif, que je ne puis ni ne dois divulguer ici, m'autorisent à présumer que, tût ou tard, des sectes nouvelles s'élèverons contre notre saint culte, soumettront au doute et à l'examen l'autorité de la foi, la vérité des dogmes, les titres du pontificat. Tant que nous n'aurons à combattre que des opinions et des erreurs, nous pourrons sans doute avec les armes, spirituelles suffire à la victoire ; mais si Dieu permet que les dissidents ou les incrédules tentent de renverser le Temple matériel, de détruire le marbre périssable de nos autels, qui combattra pour les défendre et les sauver ?
Sera-ce nous, pontifes, qui ne savons, qui ne pouvons que ce lever les mains vers, le ciel, pendant que les Israélites ensanglantent le glaive de la victoire ?
Réfléchissez, pensez, avant de vous priver de cette milice catholique qui, répandue dans toute l'Europe, dévouée au pontife et au pontificat, trouve à la fois la fortune, la gloire, et le bonheur à faire cause commune avec nos saints autels ; éprouvée par de longs combats au dehors, saura garantir à l'Eglise la paix au-dedans. Oui, j'en atteste la cause de Dieu même ; ici la politique humaine s'unit au sentiment de la justice et de la vertu pour protéger les droits, les titres et les malheurs des Chevaliers opprimés. »

Tels étaient les sentiments de justice qui animaient généralement les pères du concile.

On procéda à l'appel nominal. Les prélats d'Italie, un seul excepté, les prélats d'Espagne, d'Allemagne de Danemark, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, tous les prélats Français, hors les métropolitains de Reims, de Sens et de Rouen, furent d'avis d'accorder, audience aux Templiers et d'entendre leur justification (2).

Ce généreux concours de toutes les opinions en faveur des Templiers au concile de Vienne, est le plus beau témoignage qu'on puisse opposer à leurs détracteurs ; et ce témoignage est d'autant moins suspect, que le concile était composé des prélats qui, dans leurs diocèses, avaient procédé contre les Templiers, et d'autres prélats qu'un monument du temps prouve avoir été désignés par Philippe-le-Bel lui-même (3).

D'après le voeu unanime et sacré des pères du concile, les neuf Chevaliers, qui s'étaient présentés pour la défense de l'Ordre, sortiront-ils de leur prison ?

Seront-ils admis à défendre et à faire triompher l'innocence et la vérité ?
On le désire, on l'espère.
Au lieu d'obéir au voeu du concile, et de remplir son premier devoir, Clément V termine brusquement la session.
Quel outrage à la justice !
Quel mépris pour la délibération du concile !
Il était convenable, il était indispensable d'insister sur ces détails, parce qu'ils sont décisifs, parce que les historiens ne les ont pas assez fait remarquer, parce que les actes du concile ont été supprimés.

Des pourparlers, des négociations eurent lieu pendant l'hiver: Philippe-le-Bel jugea que sa présence était nécessaire pour trancher les difficultés (4).

Il arriva dans les premiers jours de février, accompagné de ses trois fils, de son frère, et de beaucoup de gens de guerre.

Ce monarque n'avait pas craint sans doute que le concile opposât le moindre obstacle au décret d'abolition de l'Ordre. Dès les mois de février et de juin 1311, il avait eu pour l'Eglise romaine une condescendance qui méritait la reconnaissance du pontife et des prélats ; il s'était désisté de ses accusations et de ses poursuites contre la mémoire de Boniface VIII, et s'en était remis à la décision du Saint-Siège. Quand on a étudié la politique de Philippe-le-Bel, on présume aisément qu'un tel désistement qui était loin de flatter sa vanité, n'avait pas été gratuit, et qu'en sacrifiant sa vengeance contre Boniface VIII, il s'était assuré du dévouement du pape et de sa cour à ses projets contre l'ordre des Templiers. (5)

Le pape rassembla les cardinaux et plusieurs prélats en consistoire secret, (6) et dans ce consistoire abolit l'Ordre, de sa seule autorité.

Le 3 avril (7), s'ouvre la deuxième session du concile ; le roi de France y parait accompagné de ses trois fils et de Charles son frère, entouré d'un grand appareil de force guerrière ; il est placé à la droite du pape, sur un siège tant soit peu moins élevé.

Et le pape publie solennellement son décret d'abolition de l'ordre des Templiers, par une simple bulle, PER VIAM PROVISIONIS.

Les pères du concile assemblés pour entendre la lecture de la bulle et non pour délibérer, ne peuvent opposer à la décision du pape et à la présence du roi qu'un silence improbateur. Ils se taisent.
Cette décision violait à la fois les règles de la justice, de l'équité et de la discipline ecclésiastique.
Non seulement Clément V statuait de sa seule et propre autorité, et sans l'avis des pères du concile, mais même contre leur avis, puisqu'ils avaient déjà prononcé que les Templiers qui offraient de défendre l'Ordre devaient être entendus.

Qui ne reconnaît dans ces formes violentes et arbitraires l'influence active et directe de Philippe-le-Bel, entouré de la force armée, et plus terrible encore par sa seule volonté ?

Aussi non seulement plusieurs historiens, mais encore de célèbres canonistes (8) se sont-ils récriés contre l'irrégularité de la bulle qui prononça l'abolition de l'Ordre des Templiers. S'étonnera-t-on maintenant que les actes du concile de Vienne aient été supprimés, et qu'on n'en ait eu connaissance que par de faibles renseignements épars dans les chroniques du temps ?

Que dis-je ?
Presque tous les historiens ont même entièrement ignoré ce qui s'était passé. L'opinion publique avait été pervertie ou trompée ; on croyait que l'Ordre avait été jugé définitivement par le concile oecuménique, et condamné comme coupable d'hérésie et d'impiété.

La bulle d'abolition, publiée dans la seconde session du concile général de Vienne, le 2 mai 1312, n'a été imprimée que dans le dix-septième siècle, et en pays étranger; (9) il semble qu'on ait toujours craint en France de soulever le voile qui couvrait ce mystère d'oppression.

Les pontifes romains en ont toujours connu le secret.
Clément V lui-même n'avait mis aucun art à le dissimuler.
Dans sa bulle CONSIDERANTES DUDUM, du 2° des nones de mai, seulement quatre jours après avoir publié dans le concile la bulle d'abolition, le pape avoue que l'ensemble des informations faites contre l'Ordre et les Chevaliers, dans toute la Chrétienté, n'offre pas des preuves suffisantes pour les croire coupables ; il se réduit à prétendre qu'il en résulte une grande suspicion, et il déclare que, d'après ces informations, il n'avait pas eu le droit de prononcer une sentence définitive. (10)

Circonstance remarquable et qui mérite d'être également offerte à la méditation des grands et du peuple ! C'est de l'injustice même commise par Clément V envers les Templiers, que Clément XIV s'est prévalu, cinq cents ans après, pour abolir l'Ordre des Jésuites.

Dans son bref du 21 juillet 1773, Clément XIV rapporte divers exemples d'abolition d'Ordres par les souverains pontifes, et il continue en ces termes:
« D'autres pontifes romains, nos prédécesseurs, dont il serait trop long de citer les décrets, ont agi de même, selon les circonstances du temps: entre autres, le pape Clément V, aussi notre prédécesseur, par ses lettres du 2 mai 1312, scellées en plomb, a supprimé et totalement éteint l'Ordre militaire des Templiers, à cause de la mauvaise réputation où il était alors, quoique cet Ordre eût été légitimement confirmé, quoi qu'il eût rendu à la République Chrétienne des services si éclatants, que le Saint-Siège Apostolique l'avait comblé de biens, de privilèges, de pouvoirs, d'exemptions et de permissions, et QUOIQU'ENFIN LE CONCILE DE VIENNE, QUE CE PONTIFE AVAIT CHARGE DE L'EXAMEN DE L'AFFAIRE, EUT ETE D'AVIS DE S'ABSTENIR DE PORTER UN JUGEMENT FORMEL ET DEFINITIF. (11)

Ainsi finit l'Ordre célèbre des Templiers.
Le simple récit des injustices sous lesquelles il a succombé dispense de toute réflexion.
Le pape avait appliqué, en faveur des Hospitaliers, la plus grande partie des biens de l'Ordre supprimé.
Si l'on en croit plusieurs historiens, l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem avait payé cher au pape lui-même cette honteuse préférence. (12)

Mais les riches dépouilles de l'Ordre du Temple ne passèrent pas en entier aux héritiers choisis par le pontife.

Les trésors, le mobilier saisis dans toute la France, au moment de l'arrestation des Chevaliers, restèrent à Philippe-le-Bel, et jusqu'à sa mort, il perçut le revenu des domaines de l'Ordre.

Clément V avoue, dans une lettre à Philippe-le-Bel, avoir reçu une partie du mobilier, (13) et il est très certain que la cour de Rome s'appropria de riches et nombreux domaines de l'Ordre aboli.

Je pourrais accumuler les preuves: une seule suffira.
« Les Chevaliers du Temple, dit un historien, avaient plusieurs domaines dans la ville de Saint-Paul, dans son territoire et dans différents villages du diocèse. Il y a encore, dans le quartier qu'on appelle de Saint-Jean.... les maisons de Saint-Vincent, le pré de Selles, le château de Chamiers et, a plusieurs autres fonds dépendant de la commanderie de Riche-Ranche. TOUT CELA FUT SAISI PAR LES OFFICIERS DE SA SAINTETE ET UNI AU DOMAINE DE LA CHAMBRE APOSTOLIQUE DU COMTAT VENAISSIN. » (14)

Le roi, les autres princes s'emparèrent ou disposèrent de plusieurs possessions de l'Ordre.
Bientût on s'occupa, dans les divers pays de la Chrétienté, du sort définitif des Templiers.
En Italie, ceux qui n'avaient pas encore été jugés, furent absous par le concile de Bologne, et par les archevêques de Pise et de Florence.

Les opinions des historiens ont été partagées sur le traitement que les Templiers éprouvèrent en Provence.

Quarante-huit avaient été arrêtés, le même jour, par ordre de Charles II, comte de Provence, et traduits dans différentes prisons.

Albert de Blacas, précepteur d'Aix et de Saint-Maurice, était gardé dans les prisons d'Aix, au commencement de 1308.

Non seulement il ne périt pas, mais un document du temps prouve qu'il jouit pendant toute sa vie de la Commanderie de Saint-Maurice, du consentement même des Hospitaliers. (15)
La découverte de ce titre permet de croire qu'en Provence, les Templiers furent non seulement épargnés, mais traités d'une manière qui ne peut s'accorder qu'avec l'idée qu'ils avaient été reconnus innocents.

Les Templiers Allemands avaient déjà été absous par les conciles de Mayence et de Trêves.

On se souvient comment les Templiers Anglais avaient été jugés avant le concile de Vienne ; la même décision fut appliquée aux Chevaliers irlandais, en 1312.
Je n'ai point parlé encore des Templiers d'Ecosse. Leur grand-prieur, Henri de la Moore, avait donné l'exemple de supporter noblement la persécution. Il paraît qu'ils trompèrent les poursuites de leurs oppresseurs; deux seuls Ecossais furent arrêtés; et répondant avec courage et vérité, ils se montrèrent dignes de leur grand-prieur ; nul tribunal, nul concile ne s'assembla contre eux ni contre les autres Chevaliers qui, par leur fuite ou leur dispersion, eurent le bonheur d'échapper à l'Inquisition. Que devinrent-ils ?

Ce n'est pas à moi de soulever le voile mystérieux des conjectures par lesquelles on explique le sort ultérieur de ces infortunés: l'histoire publique se tait, mon devoir est de me taire comme elle.

Les Templiers de Catalogne ayant appris combien on avait maltraité les Chevaliers français, et craignant de semblables injustices, s'étaient retirés dans des châteaux forts. Jacques II, roi d'Aragon, ordonna de les saisir et de les livrer à l'Inquisition. Alors ils s'adressèrent à l'archevêque de Tarragone, et demandèrent à être jugés. Le 10 août 1312, le concile fut assemblé. Tous les Templiers de l'Aragon s'y présentèrent: le concile entendit des témoins, fit diverses procédures, et après avoir scruté sagement l'affaire, ne trouva les Chevaliers coupables d'aucun crime ni souillés d'aucune hérésie.

Par le jugement définitif, ils furent absous de tous les crimes et délits, de toutes les erreurs et impostures dont ils étaient accusés; il fut défendu de les diffamer, attendu que, par l'examen sévère qu'avait fait le concile, ils avaient été trouvés au-dessus du soupçon. (16) Le jugement fut prononcé, le 4 novembre l3l2.

En appliquant les biens des Templiers à l'Ordre des Hospitaliers, la bulle d'abolition avait excepté tous les biens situés dans les royaumes de Castille, d'Aragon, de Portugal et de Majorque ; les ambassadeurs de ces états au concile de Vienne l'avaient expressément exigé.

En 1317, l'ordre des Chevaliers de Notre-Dame de Montesa fat érigé dans l'Aragon, à la place de celui des Templiers, avec l'autorisation de Jean XXII ; le nouvel Ordre hérita de leurs biens, et ses Chevaliers furent destinés à combattre les Musulmans d'Espagne.

Les nouveaux Chevaliers avaient des habits blancs, marqués d'une croix rouge, semblables à ceux des Templiers.
En Portugal, l'Ordre des Templiers ne fut pas détruit ; les Templiers qui s'appelaient les SOLDATS DU CHRIST, quoiqu'ils prissent plus généralement le titre de SOLDATS DU TEMPLE, n'éprouvèrent de réforme que dans leur nom. Ils furent obligés de prendre exclusivement le titre de MILICE DU CHRIST.

Ce fut le roi Denis qui sauva, d'une manière aussi honorable, ces guerriers opprimés. Protecteur éclairé des lettres et des arts, fondateur de l'université de Coïmbre, où il avait attiré, de toute l'Europe, les plus savants hommes de son siècle, honorant l'agriculture, et ne dédaignant pas d'occuper ses royales mains à cet art utile, il avait, par ses grandes qualités, mérité et obtenu le titre glorieux de PERE DE LA PATRIE, et de Roi LABOUREUR !

Quelle digne et glorieuse réhabilitation que l'estime et les bienfaits de ce monarque !
C'est ainsi que l'Ordre des Templiers continua d'exister sous le nom d'Ordre du Christ.
L'histoire nous a transmis le nom de quelques chefs des Templiers, qui conservèrent, dans l'Ordre du Christ, le même rang qu'ils tenaient dans celui du Temple. (17)
Des censures ecclésiastiques contraignirent tous les anciens Chevaliers à rester dans l'Ordre du Christ.
Cet Ordre jouissait d'une si grande considération, qu'aucun vice-roi ne partait pour les Indes, sans être décoré du titre de Chevalier. Le Portugal eut beaucoup à se louer des Chevaliers du Christ et de l'emploi qu'ils faisaient de leur fortune.
Quand Philippe-le-Bel eut exigé et obtenu la bulle d'abolition de l'Ordre du Temple, sa politique fut satisfaite, et quoique le pape eût déclaré que les Chevaliers survivants à cette abolition, seraient personnellement jugés par les conciles diocésains, la persécution cessa.
Mais l'oubli indulgent qui sauvait les Chevaliers, pouvait-il s'appliquer au grand-maître ?
Il avait toujours réclamé son jugement, et sans doute il le réclamait encore.

Le pape s'était expressément et solennellement réservé le droit de prononcer sur cet illustre accusé ; il s'en était imposé le devoir. Mais ce juge suprême et tout-puissant n'eût osé soutenir les regards et les discours de cette grande victime.
Quel parti prendre ?
Le pape, sous un frivole prétexte, commit l'évêque d'Albe, et les cardinaux de Saint-Eusèbe et de Sainte-Pâque, pour juger à Paris le grand-maître et trois autres chefs de l'Ordre.

La bulle du 11 des calendes de janvier 1313 (v. st.), s'explique ainsi:
« Ne pouvant, à cause des affaires pénibles et multipliées qui nous occupent, donner notre application personnelle au jugement du grand-maître et des autres chefs de l'Ordre, que nous nous étions spécialement réservé, nous vous chargeons d'examiner les procédures faites contre eux, et notamment celles qui ont été faites par les cardinaux de Saint-Nerée et Saint-Achillée, de et Saint-Cyriaque et de Saint-Ange, qui avaient procédé d'après notre mandat spécial. Nous vous donnons le pouvoir de condamner et d'absoudre, et d'infliger une peine proportionnée aux délits des accusés et même de leur faire payer, sur les biens de l'Ordre, ce que vous jugerez convenable, ce pour leur nourriture, leur habillement, et leurs autres besoins. » (18)

Les termes de la commission prouvent qu'il ne s'agissait pas de rendre un jugement contradictoire: pour la légalité d'un tel jugement, il eût fallu préalablement interroger le grand-maître et les autres chefs, entendre leurs défenses et justifications ; mais la bulle ordonne de régler leur sort, en consultant seulement les premières procédures, et l'interrogatoire subi à Chinon par le grand-maître, devant les trois cardinaux, en août 1308, interrogatoire dont le grand-maître avait désavoué la rédaction, lorsqu'il avait comparu devant la commission papale.

Cette nouvelle injustice explique la conduite que tint le grand-maître en présence des grands et du peuple, qui assistaient à la proclamation du jugement.
Comme le roi voulait un spectacle d'apparat qui en imposât au peuple et à la France, et qui devînt le dernier acte de cette grande catastrophe, le 18 mars 1313 (v.st.), parurent en public, sur un échafaud dressé dans le parvis Notre-Dame, les trois commissaires du pape, auxquels avaient été adjoints Philippe de Marigny, archevêque de Sens, et d'autres prélats dignes sans doute de siéger à ses cûtés. Le grand-maître et trois autres chefs de l'Ordre furent amenés, et entendirent la sentence qui les condamnait à la réclusion perpétuelle.
Les juges comptaient sans doute sur le silence de ces infortunés, mais le grand-maître saisit, avec un courageux empressement, cette dernière occasion de s'expliquer devant la France et devant la postérité.
Depuis six années, languissant dans les fers, manquant du nécessaire, privé des secours et des bienfaits de la religion, il était resté séparé de ses Chevaliers, on avait refusé sa présence à leurs voeux réitérés ; conduit devant le pape, qui était à Poitiers, on avait pris le parti de le faire arrêter à Chinon et de le présenter seulement à des commissaires, dont il fut obligé de dénoncer le rapport infidèle. Ramené dans les prisons de Paris, et apprenant que le pape s'était réservé son jugement, il avait demandé avec la vertueuse opiniâtreté de l'innocence, d'être conduit devant le pontife pour être jugé, réclamation juste, sans cesse renouvelée, et renouvelée toujours en vain. Accablé de la douleur que lui causait le supplice injuste de tant de vertueux Chevaliers, et la honte de quelques autres qui abandonnaient l'Ordre, il avait vu s'écouler le temps fixé pour le concile général, sans y être appelé, ni pour sa propre défense, ni pour celle de son Ordre, quoique ce fût son droit, quoique le pape eût déclaré que les défenseurs de l'Ordre seraient admis devant les pères du concile. La décision irrégulière et injuste qui prononçait l'abolition, avait retenti jusqu'au fond de son cachot. Enfin la dernière espérance qui lui était restée dans ses malheurs, l'espérance d'être jugé par le pontife suprême, lui était encore enlevée ; des commissaires le jugeaient sans l'interroger, sans permettre qu'il usât du droit naturel et sacré de proposer ses défenses: quelle ressource pouvait donc rester au grand-maître ?
La mort. Il eut la vertu de la mériter ; il eut la gloire et le bonheur de l'obtenir.
Prenant à témoins tous les spectateurs, il s'écria:
« Il est bien juste que, dans un si terrible jour et dans les derniers moments de ma vie, je découvre toute l'iniquité du mensonge et que je fasse triompher la vérité. Je déclare donc, à la face du ciel et de la terre, et j'avoue, quoiqu'à ma honte éternelle, que j'ai commis le plus grand des crimes, mais ce n'a été qu'en convenant de ceux qu'on impute avec tant de noirceur à notre Ordre: j'atteste, et la vérité m'oblige d'attester qu'il est innocent. Je n'ai même fait la déclaration contraire, que pour suspendre les douleurs excessives de la torture, et pour fléchir ceux qui me les faisaient souffrir. Je sais les supplices qu'on à infligés à tous les Chevaliers qui ont eu le courage de révoquer une pareille confession ; mais l'affreux spectacle, qu'on me présente, n'est pas capable de me faire confirmer un premier mensonge par un second: à une condition si infâme, je renonce de bon coeur à la vie. » (19)

Quelles furent la surprise et la pitié de cette foule de spectateurs ! Mais aussi quelle fut la colère du roi et de ses agents, lorsqu'ils apprirent que le grand-maître et l'un des autres chefs avaient montré ce désespoir vertueux !

Le conseil du roi fut assemblé à l'instant, et, sans réformer la sentence des commissaires du pape, sans faire prononcer aucun autre tribunal ecclésiastique, ce conseil condamna lui-même aux flammes le grand-maître et l'illustre Chevalier qui avait fait une semblable déclaration.

On dressa un bûcher à la pointe de la petite île de la Seine, non loin du courent des Augustins, et à l'endroit même où depuis avait été placée la statue équestre de Henri IV.
Le grand-maître et son généreux compagnon montèrent sur le bûcher, qui fut allumé lentement, afin que, brûlés à petit feu, ils eussent le temps d'implorer grâce, en désavouant leurs rétractations. Qu'on juge des tourments de ces infortunés ! Ils les supportèrent avec une constance que rien ne put altérer. Tandis que le spectacle de leurs corps à demi-brûlés, tandis que l'odeur fétide de leur chair consumée répandaient partout l'horreur et la pitié, eux seuls paraissaient insensibles à leur sort ; protestant toujours, et jusqu'au dernier soupir, de leur innocence et de celle de l'Ordre, ils montrèrent une énergie et une résignation dignes de leur rang et de leurs vertus.
Ce spectacle tragique arracha des larmes à tous les spectateurs. Pendant la nuit, les cendres de ces victimes furent recueillies, comme de vénérables reliques par des personnes pieuses et de saints religieux.
Des historiens ont écrit que le grand-maître, avant de rendre le dernier soupir, s'écria: « CLEMENT, juge inique et cruel bourreau, je « t'ajourne à comparaître, dans quarante jours devant le tribunal du souverain juge, »
D'autres ont ajouté qu'il ajourna pareillement le roi à y comparaître dans l'année.
Je ne m'arrêterai pas à discuter quel degré de confiance méritent ces traditions ; mais le pape étant mort dans les quarante jours, et le roi dans l'année ; et tous les deux d'une mort imprévue, (20) il est incontestable que l'opinion alors répandue de leur châtiment, par la justice céleste, est encore un témoignage en faveur de l'Ordre et des Chevaliers. Les peuples n'imaginent pas que le Ciel s'arme pour venger le supplice et la mort de personnes justement condamnées.

Tel fut le dénouement de la fatale et sanglante tragédie, dont Philippe-le-Bel avait disposé successivement toutes les parties. Il avait pu comprimer l'opinion publique, lui imposer silence, mais non pas la changer.
En vain les actes du concile de Vienne étaient cachés, ou supprimés: les prélats qui avaient assisté à ce concile, répandirent dans l'Europe les détails du scandale et de la violence dont ils avaient été les témoins et presque les victimes.
Les historiens étrangers accusèrent Philippe-le-Bel. Le doute, l'incertitude qu'expriment les chroniques françaises, forment une accusation plus terrible encore.
Quand la justice seule a interposé son autorité pour punir de grands coupables, quand les ministres de la religion et de la loi se sont concertés pour prononcer un juste châtiment, l'opinion publique ne manque pas de l'approuver. Il n'est pas d'exemple qu'elle ait injustement blâmé les actes de l'autorité, surtout dans des temps peu éclairés, où la seule apparence des formes légales établissait nécessairement un grand préjugé contre les accusés, qu'une sentence solennelle déclarait coupables.
Et comment l'opinion publique ne se serait-elle pas prononcée en faveur des infortunés Templiers, quand elle était encouragée par leur souverains ?

Sans parler du roi de Portugal, qui les protégea si honorablement, du roi d'Angleterre, qui ne dédaignait point de veiller à ce qu'ils reçussent dans leurs prisons les secours qui leur avaient été assignés ; sans me prévaloir de la faculté qui leur avait été accordée de passer le reste de leur vie dans leurs propres maisons, quoique cédées aux Hospitaliers ; comment expliquer l'événement qui eut lieu, cinq ans seulement, après l'abolition de l'Ordre ?

Quelques Templiers avaient cru, et avec raison peut-être, que l'abolition de l'Ordre les avait relevés de leurs voeux, et ils s'étaient mariés.
On pouvait faire en faveur de la légitimité de ces mariages, un raisonnement décisif.

S'il était vrai que l'Ordre eût été coupable d'impiété et d'hérésie, s'il avait été aboli parce que ses statuts étaient contraires à la foi chrétienne, pouvait-on se refuser à l'évidence que dès lors il n'avait pas existé de voeux légitimes qui eussent lié les Chevaliers, et qu'ainsi, quand ils se mariaient, on ne pouvait pas les accuser de manquer à leurs voeux ?

Jean XXII examina la validité des mariages contractés par les Templiers, depuis la destruction de l'Ordre; et il n'hésita point de regarder les Templiers, comme liés par leurs voeux précédents. Il jugea donc que les réceptions des Chevaliers avaient été faites dans la forme licite.

Il fit plus ; il leur permit d'entrer à leur gré dans d'autres Ordres, et il ordonna qu'ils y fussent reçus sans difficulté.

Voilà donc la Cour de Rome qui proclame solennellement l'opinion qu'elle avait de l'innocence de ces malheureux proscrits. Cette cour pouvait s'expliquer impunément ; Philippe-le-Bel n'était plus.

Serait-il permis de conserver encore des doutes sur les motifs secrets et les prétextes apparents qui produisirent l'infortune des Chevaliers en France, et l'abolition de l'Ordre dans presque toute la Chrétienté ?

La postérité soulève enfin le voile qui a couvert ce mystère politique.
Et si l'on considère que, dans l'incertitude, les présomptions d'innocence sont en faveur des proscrits, s'il n'est clairement prouvé que la justice, exercée par une autorité puissante, a été aussi impartiale que le châtiment a été sévère ; si l'on considère que la voix des Templiers fut étouffée dans les flammes, ou se perdit dans la solitude des prisons ; que dans le temps où le roi, le pape et tous les oppresseurs de ces infortunés les dénonçaient, les poursuivaient, les accablaient, les exterminaient et sans cesse et partout, ils ne pouvaient, du fond de leurs cachots, rien opposer aux diffamations qui armaient contre eux l'opinion du moment ; que ces diffamations étaient lues au milieu des temples et des places publiques, et que les accusés ignorant même tous ces libelles, marqués du sceau de la loi, en étaient avertis seulement par les tortures ; que menacés de la mort et voulant interjeter un appel, ils ne purent obtenir, même des commissaires du pape, le secours et le ministère d'un officier public pour valider cet appel ; si l'on considère enfin que c'est par un hasard heureux qu'après avoir été ensevelies pendant cinq siècles, quelques pièces, échappées, aux ravages du temps, (21) permettent de connaître les détails de ce procès extraordinaire ; que c'est dans ces pièces dressées par les accusateurs, qu'il faut chercher et qu'on trouve les preuves évidentes de l'innocence de l'Ordre et des Chevaliers ; qu'ainsi c'est de la bouche même de leurs ennemis, que sort le cri de la vérité ; n'ai-je pas, à l'exemple d'un ancien, et avec bien plus de raison, le droit de dire à tous ceux que ce cri a pénétrés d'un sentiment d'intérêt, de pitié et de conviction en faveur de ces illustres proscrits:

QUE SERAIT-CE, SI VOUS LES AVIEZ ENTENDUS EUX-MEMES ?
Sources: Monuments Historiques, relatifs à la condamnation des Chevaliers du Temple et à l'abolition de leur Ordre. — M. Raynouard — Imprimerie d'Adrien Egron — Paris — 1813.

Absolution des Maitres du Temple

Notes
1 — Il y avait au concile de Vienne le grand-maître de l'Ordre de Saint.-Jacques, le commandeur de l'Ordre de Calavata.

2 — Vocatur prelati cum cardinalibus ad conferendum de Templiis ; legentur acta ipsorum inter prelatos et in hoc convenerunt, ut dent Templariis audienciam sive deffensionem. In hac sententia concordant omnes prelati Italiae praeter unum ; Hispaniae ; Theutoniae ; Daciae ; Sootiae et Hiberniae ; etiam Callier praeter tres metropolitanos videlicet:

Remensem (Pierre de Coutenai, qui avait, au concile de Senlis, condamné neuf Templiers aux flammes,).

Sénonensem — (Philippe de Marigny, qui avait présidé deux conciles de Sens et condamné une fois cinquante-quatre et L'autre cinq Templiers).

Rothomagensem — (le successeur de B. de Farges, qui avait présidé le concile du Pont-de-L'arche contre les Templiers...).
Walsingam. — Vita Clémentis V, autore Ptloloméo Lugensi.

3 — On trouve au Trésor des Chartres, sur papier, la liste des prélats qui doivent être appelés au concile, ainsi intitulée: Isti sunt Vocandi, etc.

4 — Inter colloquia et tractatus super agendis deductum est tempus per totam hyemem subsequentem. Bern. Guido ; tertia vita Clemenyis V.

Post perdictam vero sessionem inter colloquia et tractatus deductum est tempus per totam hyemem subsequentem. Bern. Guido ; quarta vita Clementis V.

Papa cum suis cardinalibus et prelatis per totam hyemem sequentem continuo in pluribus tractatibus diversis permansit. Sexta vita Clementis V.

5 — S'il fallait ajouter à l'évidence des preuves qui constatent l'influence que la cour de France avait acquise et savait exercer sur la cour de Rome, j'observerais que Philippe exigea et obtint que l'on effaçât dans les registres de la correspondance de Boniface VIII, tout ce qui s'y trouvait d'injurieux contre le monarque et la cour de France. On trouve aujourd'hui en blanc dans ces registres, les pages qui ont été raturées très adroitement. Cette Opération se fit solennellement à Vienne, durant la tenue du concile. On lit en marge des pages effacées, tantût « tollatur emnine », à enlever entièrement ; tantût: « corrigatur secundum notam », à corriger selon la note donnée ; et à un endroit: « dictur quod raturae istae » fuerant de rhandato Clementis papae V. On dit que ces ratures furent faites par ordre de Clément V.

Un procès-verbal de l'opération se trouve à la fin du registre, et atteste qu'elle fut faite par ordre d'un evêque et d'un cardinal, qui disaient en avoir reçu plusieurs fois le mandat verbal du saint-père. « Regestrum litterarum Curioe.... Domini Bonifacii papoe VIII Archives secrêtes du Vatican.

6 — Multis vocatis prélatis eum cardinalibus, in privato consistorio Ordinem Templariorum cassavit.

Tertia autem die aprilis 1312, fuit secunda sessio concilii, et predicta cassatio coram omnibus PUBLICATA est. Quinta vita Clementis V.

Summus pontifex, multis prelatis cum cardimatibus privato consistorio convocatis, per provisionis potius quam condemnationis viam, Ordinem Mitiae Templariorum cassavit et penitus annulavit. Tertia vita Clementis V.

7 — Prefatus Clemens papa in consetirio publio, présente Philippo rege Franciae cum tribus filiis...., et etiam fratre.... cum magna militia.... et presente multitudine copiosa, cassationem Ordinis Templariorum solemniter publicavit. Sexta vita Clementis V.

Secunda sessio concilii celebrata in qua predicta casiatio Ordinis fuit per summum poatificem, radiante concilio, PROMULGATA, PRESENTE REGE FRANCE PHIPPO CUM TRIBUS FILIIS SUIS CUI NEGOTIUM ERAT CORDI. Tertia vita Clementis V.

8 — Entre autres, Van-Espen, qui s'exprime en ces termes:
Admodum insolitam esse hujus sententiae formam nemo non videt. Observ, in negot. TempL, tome IV, page 141.

9 — Elle a été imprimée, pour la première fois, dans le Recueil des Conciles généraux publié par Binius en 1606.

10 — Considérantes dudum inquisitiones et processus varios de mandato sedis apostolicae per universas partes Christianitatis contra Ordinem.... quodque ipsae confessiones dictum Ordinem valde suspectum reddebant.... non per modum DEFINITIVAE sententiae cura tam super hoc,SECUNDUM INQUISITIONES ET PROCESSUS PRAEDICTOS NON FOSSEMUS FERRE DE JURE, sed per viam provisions et Ordinationis apostolicae, etc. etc. Regestrum anni VII domini Clémentis papae V litterarum de curia, litt. XXXI. Archives secrètes du Vatican.

11 — Clemens papa V, pariter predecessor noster, per suas sub plumbo 6 nonas maii anno incarnationis dominicae 1312, expeditas litteras, Ordinem Militarem Templariorum nuncupatorum, quamvis légitimé confirmatum, et alias de christiana republica adeo preclare meritum, ut a sede apostolica insignibus beneficiis, privilegiis, facultatibus, exemptionibus, licentiis, cumulatus fuerit, ob universalem diffamationem suppressit et totaliter extinxit, etiamsi concilium genérale Viennense, cui negotium examinandum commiserat, a formali et definitiva ferenda sententia censuerit se abstinere.

12 — Unde depauperata est mansio hospitalis quae se existimabat inde opulentam fieri. S. ANTONINUS.
Papa Hospitalariis haec assignavit non sine magnae pecuniae interventu. WALSINGHAM.
Dicitur autem papam et regem ex bonis ipsis florenos duo centum millia percepisse. Chronicon folio F. FINI; MURATORI, rer. Ital. script., tome IX, page 750.
Papa vero statim bona Templi infinito thesauro Fratribus vendidit hospitalis Sti. Johannis. BRUNSTHENIUS, Gest. pontif. Leod.

13 — Philippe-le-Bel avait écrit au pape: « A cause des retards et des renvois qu'éprouve l'affaire des Templiers, le peuple crie contre vous et moi, et murmure en disant que nous ne nous soucions pas de l'affaire, mais de l'envahissement des biens des Templiers.
Propter moras et dilationes prafatas, contra nos et tuam magnitudinem populos clamabat et etiam murmurabat, dicentes quod nec nobis neque tibi de negotio hujusmodi erat curae, sed de praeda bonorum quae Templarii possidebant. »

Le pape lui répond: « Le peuple n'a pas sujet de murmurer contre moi touchant l'envahissement des biens des Templiers, puisqu'il ne m'est jamais parvenu qu'un peu de mobilier déposé entre les mains du cardinal et lequel n'équivaut pas aux dépenses faites, etc. »
« Nec est etiam unde populus contra nos de praeda bonorum Templariorum pradictorum valeat murmurare, cum de bonis ipsis nihil ad nos unquam pervenerit nisi modica bona mobilia posita penès.... Berengarium cardinalem quae ad sumptus et expensas.... sufficere minime potuerunt. » Avignon, 2 nones de may 1309. » 14 — Histoire de l'Eglise cathédrale de Saint-Paul-Trois-Châteaux; par Boyer. Avignon, 1710, 4, page 116.

15 — Transaction du 24 février 1318, reçue par Jean Maurel, notaire.

16 — Convenerunt Templarii proyinciales in concilium, quod, quidem juris dispositione observata in eos, inrentum est, scrutando, testes examinando et super iis varie inquirendo, nec uilum in eis crimen inventum fuit vel quod aliqua haereseos labe infecti essent. Quare sententia definitiva omnes et singuli a cunctis delictis, erroribus et imposturis de quibus accusabantur, absoluti fuere; decretumque fuit ne aliquis eos infamare auderet, quod in iuquisitione per concilium facta, ab omni sinistra suspicione immunes reperti fuissent. Aguirre Coll. max. concil. omnium Hispan., et novi orbis, tome 3, page 547.

17 — Laurent Fernandez, grand-commandeur ;
Gilles Stavanez, commandeur de Portalegre ;
Jean Gîles, commandeur ;
Rodrigue Amez, commandeur ;
Laurent Fernandez, commandeur de Dornes ;
Gabriel Yanez.

18 — Regestrum litterarum Curioe anni noni domini Cémentis papoe V, litt. 1.

19 — Je me sers de la traduction de M. de VERTOT.

20 — L'histoire atteste que tous ceux qui, dans le temps, furent les persécuteurs de l'Ordre et des Chevaliers, périrent de morts prématurés ou funestes.

21 — Par l'inventaire fait à Avignon, lors du retour des papes à Rome, il parait que les pièces relatives aux Templiers étaient en telle quantité, qu'on se contenta d'en faire une mention générale, sans les spécifier. Bibliothèque Impériale.

Sources: Monuments Historiques, relatifs à la condamnation des Chevaliers du Temple et à l'abolition de leur Ordre. — M. Raynouard — Imprimerie d'Adrien Egron — Paris — 1813.

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