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Les châteaux des Croisés et des Ordres Militaires

Les Empires d'Orient - L'Empire Romain
La bande côtière du Proche-Orient fut naturellement, plus que toute autre, imprégnée de cette culture. Lorsque l'Empire romain vint à s'imposer tout autour de la Méditerranée, autour de la mare nostrum, le grec demeura la langue officielle. Au cours des six siècles que dura l'Empire romain, la Syrie, au sens géographique le plus large du terme, englobant toutes les terres orientales méditerranéennes, joua un rôle considérable, fournissant plusieurs empereurs. Sans doute doit-on attribuer cette place privilégiée à sa situation limitrophe des énormes étendues occupées par les anciens empires;

l'Empire romain ne put jamais, contrairement à l'Empire éphémère d'Alexandre, pénétrer au cour des immenses étendues orientales. Vers l'est dominait l'Empire Parthe, ennemi par essence; au nie siècle apr. J.-C., il se transforma en une énorme puissance, celle des Perses sassanides, dominant tout le territoire situé entre mer Noire, mer Caspienne, golfe Persique et Himalaya. Au siècle suivant, l'Empire romain éclatait en deux : en 395 naissait l'Empire romain d'Orient, dont le pire ennemi fut la Perse sassanide. Du IVe au VIIe siècle, les batailles se succédèrent au long des frontières orientales de l'Empire de Constantinople, l'Euphrate formant une ligne de démarcation souvent franchie où s'égrenaient les fortifications.

Durant ces sept premiers siècles du premier millénaire apr. J.-C., la longue bande côtière méditerranéenne fit partie de l'Empire romain, puis de l'Empire romain d'Orient. Protégée par les vastes étendues de steppe, elle était aux mains de tribus arabes, le plus souvent christianisées, chargées par le pouvoir central de la défense des frontières; mais elle comportait en outre des centres urbains de premier plan, cosmopolites par essence, puisqu'ils constituaient des points de rencontre entre caravanes venant de l'Orient, et négociants venus de l'Europe. Les cultures, les religions s'y côtoyaient, s'y confrontaient et se nourrissaient mutuellement.

 

L'Orient des Califes
Empire romain d'Orient et l'Empire perse sassanide se déchiraient depuis des siècles lorsque survint, depuis le sud, une force nouvelle : celle des armées arabes converties à la religion musulmane. Mahomet (Muhammad) exilé à Médine, depuis 622, conquit La Mecque, future ville sainte de l'islam, en 630. Deux ans plus tard, après sa mort, commença l'extraordinaire expansion des tribus arabes unies sous le symbole d'une nouvelle foi monothéiste. La déferlante fut considérable; en un siècle et demi tout au plus, les arabes musulmans s'installèrent autour de la Méditerranée, conquérant l'Égypte, le Maghreb, l'Espagne, à l'ouest, la Mésopotamie, l'Iran et, d'une façon générale, toutes les régions soumises aux Perses sassanides jusqu'aux confins de la Chine.

Cependant, l'unité territoriale fut de relativement courte durée. La première dynastie conquérante des califes, les Omeyyades, fut anéantie par les Abbassides en 750. Au cours des VIIIe et IXe siècles, le Maghreb puis l'Espagne se rendirent indépendants de Bagdad, devenue la capitale du califat sunnite. La bande côtière longeant la Méditerranée fut, comme dans les époques antérieures, zone stratégique, mais aussi zone d'agrément pour les dynasties successives. Les califes, omeyyades ou abbassides, aimaient à parcourir les steppes situées au revers de la bande côtière : à la limite entre le monde urbanisé hérité de l'Empire hellénistique et le désert où ils aimaient à vivre, les califes bâtirent des palais du désert où, après la chasse, ils pouvaient jouir des plaisirs du bain. Les Abbassides fondèrent même une ville, Ar-Raffiqa, emplie de palais fortifiés conçus pour les membres de la cour.

Les établissements de la bande côtière, quant à eux, conservaient leur caractère cosmopolite; on y trouvait juifs, chrétiens de toutes obédiences, musulmans, voisinant dans des rapports sociaux relativement confiants. Bien sûr, le recul de l'histoire ne doit pas permettre l'aveuglement sur les variations ou les crises passagères; cependant, tout indique que Byzance n'avait pas encore retrouvé les moyens d'un retour possible au Proche-Orient. La relative stabilité du système autorisait la coexistence de communautés.

En 969 se produisit une scission importante dans le monde musulman : l'Égypte passa aux mains des Shiites ou Chiites venus du Maghreb, qui fondèrent le califat fatimide, hostile au califat sunnite de Bagdad.

 

L'Orient Chrétien
En novembre 1095, le pape Urbain II proclamait la croisade pour délivrer les lieux saints; durant une année, il allait parcourir le sud de la France pour prêcher cette croisade. Au printemps 1096, une première vague de Croisés se lança dans l'aventure; elle fut décimée en Asie Mineure par les armées seljoukides. Une seconde vague partit à l'hiver 1096; en juin de l'année suivante, elle s'emparait de Nicée puis, au début de 1098, à bout d'épuisement prenait Antioche par ruse plus que par force. Malgré de fortes dissensions entre les chefs de cette armée improvisée, on repartit sur Jérusalem; la ville fut prise après un siège meurtrier, en mars 1099, et la réduction de la ville fut plus meurtrière encore.

En une dizaine d'années allait se dessiner le contour des possessions franques. Au nord, Baudouin de Boulogne fonda en 1098 le comté d'Édesse, après avoir été adopté par le roi arménien Thoros. Plus au sud, Bohémond de Tarente, Normand du royaume de Naples, s'imposa dès 1098 comme prince d'Antioche; cette principauté fut la tête de pont de ce royaume italo-normand au Proche-Orient.

Godefroy de Bouillon, frère de Baudouin de Boulogne, s'imposa à Jérusalem; mais ce n'est qu'après sa mort que fut fondée la couronne de Jérusalem, attribuée à Baudouin, premier comte d'Édesse, qui devint Baudouin 1er, roi de Jérusalem.

Parmi les grands chefs de la première croisade, Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, fut l'un des plus valeureux; pourtant son attachement à la cause de la croisade, son effacement par rapport à des personnalités telles que les comtes de Flandre ou les Normands d'Italie, en firent un "desperado" qui mourut avant même d'avoir créé une principauté à sa mesure. C'est à son fils Bertrand que revint, en 1109, la création du comté de Tripoli, qui permit l'établissement des chevaliers du sud de la France au Proche-Orient.

Mais la maîtrise du territoire fut loin d'être immédiate; elle ne fut même jamais définitive. Les offensives franques s'orientèrent dès le début vers l'est, en direction de la vallée de l'Oronte, afin de garantir l'intégrité de la bande côtière toujours menacée par les raids des armées seljoukides. Jamais cependant les Francs ne furent assez nombreux, au nord, pour se garantir, et pour conserver une marche les isolant des assauts musulmans. La bande côtière fut conquise progressivement sur les tribus arabes occupant les ports; l'appui des flottes génoises fut, sur ce plan, déterminant, d'autant que les flottes venant de l'Égypte fatimide étaient actives. Les chevaliers francs durent composer avec cette force militaire à vocation commerciale, comme en témoigne l'exemple de Giblet ou Gibelet.

La situation politique et militaire fut très diversifiée du nord au sud. L'emprise franque en Terre-Sainte, Palestine, Galilée, terres Outre-Jourdain, fut plus stable que dans les principautés septentrionales. En effet les Francs purent, au sud, s'isoler très profondément des menaces musulmanes venant de l'est alors que dans le comté de Tripoli et la principauté d'Antioche, plus proches des centres de pouvoir seljoukides (Alep, Damas et plus loin, Mossoul), la bande littorale était moins large.

Cela eut sans doute, d'importantes conséquences dans les modes d'occupation de la terre : au sud, dans le royaume de Jérusalem, il y eut certainement une forme de colonisation en profondeur, qui respectait le modèle féodal de la châtellenie. Le château, ou la "maison-forte", y était le siège du pouvoir féodal; la terre était mise en valeur dans des "casaux", villages qui étaient chrétiens ou musulmans. Les recherches les plus récentes ont montré qu'en général, les villages chrétiens s'implantaient dans des zones déjà à majorité chrétienne.

Au nord, la colonisation ne semble pas avoir été aussi intensive; sans doute les revers subis, dès les années 1140, y furent-ils pour beaucoup.

 

Deir Simaan, ou Saint-Siméon


Vestiges du château de Deir Simaan ou Saint-Siméon
Vestiges du château de Deir Simaan ou Saint-Siméon

Sur les chemins du nord de la Syrie, dans la région d'Alep mais aussi plus au sud, sur la rive droite de l'Oronte au nord d'Apamée, il n'est pas rare de trouver, à jamais ruinés, des villages entiers qui furent autrefois de prospères implantations d'obédience byzantine. Sur des collines dénudées, à peine couvertes de quelques végétations éparses où se plaisent les moutons, d'imposantes maisons, construites en grand appareil, pourvues d'un riche décor, rappellent, par leurs murs encore debout, par leurs portes aux linteaux moulurés, par les corniches de leurs toits disparus, ce que fut la vie d'une province heureuse jusqu'au VIIe siècle.

Deir Simaan, l'ancienne ville de Saint-Siméon, est parmi celles-ci : ici, sur l'antique route reliant Apamée à Cyrrhus, existaient une communauté agricole et un petit village appelé Telanissos. Un monastère s'implanta dans le village au début du Ve siècle; en 412, un des moines, Siméon, cherchant à s'isoler, choisit de vivre au sommet d'une colonne, sur la colline dominant le site. Désormais appelé Siméon le Stylite, il ne tarda pas à attirer une foule de pèlerins à partir de 425, et, après sa mort en 459, un monastère fut créé pour accueillir sa sépulture et recevoir les nombreux pèlerins. En dessous, la ville se transforma, des auberges s'y construisirent; à la fin du VIe siècle fut créé un établissement spécialement dédié à l'accueil des pèlerins. Il donnait sur la grande voie triomphale menant à l'église supérieure.

Comme tout le reste de la Syrie, Deir Simaan passa sous contrôle arabe après la conquête du VIIe siècle; les souverains se succédèrent, califes omeyyades, puis abbassides. Mais la dynastie abbasside d'obédience sunnite ne put, au Xe siècle, maintenir son pouvoir sur tout l'empire, laissant s'implanter sur tout son pourtour ouest des nouveaux pouvoirs d'obédience shiite ou chiite: au nord, les Hamdanides d'Alep, émigrés d'Irak, au sud-ouest, les Fatimides d'Égypte. En cette fin du XIe siècle, l'Empire musulman était éclaté, ouvrant la voie à des tentatives de reconquête par les Byzantins sur les marches nord. En 962, le général Nicéphore II Phocas, futur empereur, effectua une invasion en règle; elle fut suivie par une autre invasion de l'empereur jean 1er Tzimiskès en 975, permettant aux Byzantins de se réinstaller à Antioche et dans d'autres places du nord de la Syrie. Le siècle suivant fut tout entier rempli de confrontations entre dynasties arabes et Byzantins, avant que ne s'installent, en 1071, les Turcs seljoukides qui éliminèrent les Byzantins de toute la Syrie. C'est dans ce contexte éminemment troublé que le monastère de Deir Simaan ou Saint-Siméon fut pour la première fois fortifié, sans doute à partir de 962. En plusieurs étapes jusqu'au début du XIe siècle, le monastère reçut une enceinte principale, puis une grande enceinte de basse-cour, enfin une autre enceinte prolongeant cette dernière; toutes trois étaient flanquées d'une trentaine de petites tours carrées qui tranchent largement sur les constructions réalisées par l'Empire byzantin quatre siècles plus tôt. On est ici dans un registre bien plus mesuré, sans doute conforme aux moyens, mais aussi aux armées.

Malheureusement, la réalisation d'une première enceinte n'empêcha pas la prise du monastère en 985 par l'émir Hamdanide d'Alep, Ali Saïf Ad-Dawla, les moines étant tués ou vendus comme esclaves; les Byzantins s'y réinstallèrent, puisque, à deux reprises, en 1017, la fortification fut assiégée sans succès par l'armée fatimide d'Égypte qui tentait de s'implanter en Syrie.

Les Xe et XIe siècles furent des périodes de confrontations entre de multiples partis en présence, série de fortifications d'importance faisant naître toute une série de fortifications d'importance moyenne.

 

AL-BARA
Un autre site de ville "fantôme" byzantine en offre une remarquable illustration : il s'agit de AI-Bara où, sur des kilomètres carrés, s'étendent des ruines de maisons formant des villages agglomérés, où l'on visite encore de riches tombeaux somptueusement mis en architecture.

Cette agglomération était sans doute appelée par les Byzantins Kaproturi ou Kaperturi; au début du XIe siècle, durant les luttes incessantes entre factions, elle fut dotée de deux fortifications. La première, AI-Hosn, au nord de l'agglomération, ceinturait une grande église : il s'agissait d'une enceinte rectangulaire flanquée de dix tours carrées. La seconde, un peu à l'écart, est appelée aujourd'hui Qalaat Abu Safian; il s'agissait d'une véritable citadelle, pourvue d'une dizaine de tours à archères appareillées en pierres marquées de la croix grecque. Sur l'une des courtines sont suspendues deux petites bretèches qui servaient de latrines à la garnison. Au centre, l'abside d'une ancienne église fut transformée, en trois phases successives, en une énorme tour maîtresse, confortée par des tours carrées appareillées en bossages.

AI-Bara, alternativement musulmane et byzantine, fut l'un des premiers buts d'expédition des Croisés lorsqu'ils pénétrèrent dans l'actuelle Syrie, après avoir pris Antioche suite au pénible siège qui dura du 21 octobre 1097 au 29 juin 1098. Dès la conquête faite, les Croisés songèrent à s'assurer les abords est et sud-est, ce qui les conduisit à AI-Bara. Ce fut chose faite le 25 septembre 1098, date à laquelle le comte Raymond de Saint-Gilles s'empara de l'ancienne agglomération byzantine, passée sous domination musulmane depuis longtemps. Le comte fut-il impressionné par la densité des constructions de la région ? L'histoire ne le dit pas; mais à peine avait-il conquis la ville qu'il y nommait un évêque en concurrence avec l'évêque orthodoxe qui avait eu un siège ici. C'est dire que la population devait être encore nombreuse, et constituée de chrétiens. Le pouvoir des Francs sur la ville ne dura guère plus d'un quart de siècle. Dès 1123, le château passait aux mains des musulmans; sans doute revint-il quelques années au pouvoir des Francs, mais, en 1148, Nur ad-dîn le reprenait définitivement.

 

Château SAHYOUN ou SAÔNE


Vestiges du château de Sahyoun ou Saône
Vestiges du château de Sahyoun ou Saône

À l'ouest d'AI-Bara, de l'autre côté de l'Oronte, un site tout différent de ces villages byzantins fut l'enjeu de luttes importantes durant ces deux siècles. En pleine montagne du Jebel Ansarieh, un vaste plateau en éperon entouré par de profonds wadis, situé un peu à l'écart de la route antique joignant Ladhaquia (Lattaqieh) à l'Oronte, était occupé de longue date : de là, on pouvait voir la mer, située à quelque 30 km, et le site était bien placé pour contrôler les déplacements dans les petits cols de la montagne. C'est Sahyoun, appelé par les Francs "Saône"

lorsqu'ils en prirent possession au début du Xlle siècle; peut-être fut-ce aussi la ville antique de Sigon, encore que l'on n'ait, jusqu'à présent, exhibé aucun reste d'époque antique.

En 975, jean 1er Tzimiskès s'en empara, alors que le site était occupé par les Hamdanides d'Alep. Les Byzantins parvinrent à s'y maintenir durant plus d'un siècle, peut-être même jusqu'à l'arrivée des Croisés; ils fortifièrent le site de façon considérable. Un mamelon rocheux dominant l'éperon fut choisi pour supporter une citadelle haute et compacte, dotée vers le front d'attaque, le nord-est, d'un énorme mur-bouclier flanqué d'une tour pentagonale et de deux tours carrées pleines; des salles voûtées s'organisaient dans un quadrilatère flanqué de deux autres tours carrées. Mais les constructeurs ne s'arrêtèrent pas là; cette citadelle fut protégée par deux enceintes rapprochées successives, comme des chemises, et, beaucoup plus loin, une véritable enceinte de barrage, flanquée de tours carrées et pentagonales pleines, fermait l'éperon. Cette enceinte est conservée; construite en petit appareil, elle comporte des motifs décoratifs réticulés en losange, très caractéristiques de l'art byzantin.

Croirait-on que les Byzantins se limitèrent à cela ? Point du tout. Sans doute une à deux décennies plus tard, un nouveau mur de barrage fut construit au devant du premier, cette fois flanqué de tours circulaires; sa porte se situait sous la tour maîtresse actuelle. La grande nouveauté résidait dans l'usage systématique d'archères ménagées par paires dans des niches voûtées en berceau dans les courtines et dans les tours. Et, non contents encore, ils jetèrent les bases d'un ouvrage d'entrée à deux tours projeté en avant de l'ensemble, qui fut repris plus tard par les Francs. S'ajouta à cet ensemble la construction d'un palais, dominant la partie sud de l'éperon, occupée par un petit village pourvu d'une chapelle; en somme, une fortification considérable dépassant largement, par l'accumulation de ses défenses, les petites fortifications rurales contemporaines, mais se différenciant très profondément des grandes fortifications impériales de l'Euphrate. Peut-être doit-on y voir une explication en pensant qu'il s'agissait d'un véritable poste de commandement pour les Byzantins, sorte de point avancé au sud d'Antioche reconquise.

Vestiges du château de Sahyoun ou Saône
Vestiges du château de Sahyoun ou Saône

Château Orient, Ordres Militaires
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Les Empires d'Orient
Sources : Extrait du livre « Les Châteaux d'Orient » de Jean Mesqui. Edition Hazan - Les photographies en couleurs sont de Mohamad Al Roumi et Jean Mesqui.
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