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Les châteaux des Croisés et des Ordres Militaires

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L'Histoire du Royaume de Jérusalem en fonction de ses forteresses d'après un livre récent. Par René Dussaud
L'histoire des croisades bénéficie de la confrontation des textes occidentaux et orientaux qui nous ont été conservés, comme on peut s'en rendre compte par l'exposé de M. René Grousset, qui a pris un soin particulier à mettre le lecteur en contact direct avec les chroniqueurs. Cependant, l'étude du terrain et des ruines y peut encore ajouter. Voilà précisément ce qu'apporte l'étude de M. Paul Deschamps et ce que souligne le sous-titre de son ouvrage. Le savant conservateur du Musée des Monuments français ne s'est pas contenté, comme G. Rey l'avait fait dans un premier et méritoire essai, de relever les châteaux subsistants, au cours de plusieurs missions en Orient, avec la collaboration d'architectes éprouvés, M. François Anus (missions de 1927-1928 et de 1929) et M. Coupel (mission de 1936), aussi avec le large concours de l'Aviation militaire du Levant; il a habilement fondé sur les documents recueillis une étude historique toute nouvelle. En s'attachant au terrain et aux monuments, il a en effet renouvelé un sujet qui paraissait épuisé; surtout, il nous fait comprendre comment s'est organisé et défendu le royaume de Jérusalem. Grâce à lui, toutes ces places fortifiées prennent figure et vie pour nous expliquer leur action sur les événements. Nous mesurons l'ingéniosité de leurs constructeurs, la merveilleuse utilisation d'un terrain si différent de celui qu'on avait coutume de fortifier en Occident, le prodigieux progrès que marque à cette époque l'architecture militaire et qui se répercutera en France. Tout cet effort s'est développé avec des ressources réduites et un petit nombre d'hommes, conduits, il est vrai, par des chefs intrépides et habiles. Leurs adversaires leur ont rendu justice, surtout au temps des premières générations de Croisés qui réussirent à s'adapter au pays en manifestant un véritable sens politique et une sage prudence. C'est ainsi, nous conte Ousama, qu'ils ne se laissaient pas entraîner au combat quand ils n'étaient pas en nombre, et qu'ils se contentaient de mettre leurs chevaux au trot pour éviter les embûches. Plût au ciel que les générations suivantes aient imité ce sang-froid !

Il ne faudrait d'ailleurs pas croire que l'attention des chevaliers du royaume se soit uniquement portée sur l'organisation militaire. Ils se sont aussi préoccupés de la mise en valeur économique du pays, et ils ont élaboré ce beau monument juridique que constituent les Assises de Jérusalem, fondement de l'organisation du royaume. Quand le légat de Frédéric II, le maréchal Filanghieri, s'arrogea au nom de l'empereur des droits dictatoriaux, les seigneurs et notables chargèrent Balian de Sagette de le rappeler au respect des coutumes et franchises de la Chrétienté d'Orient inscrites dans les Assises.

On sait qu'après la prise de Jérusalem (15 juillet 1099), nombre de Croisés, estimant leur devoir rempli, s'en retournent chez eux. Le petit groupe restant songe à assurer le lendemain. Tancrède pare au plus pressé en occupant la Galilée; il relève les murs de Tibériade et de Beisan, l'ancienne Scythopolis, pour se garder des incursions venues de Transjordanie. Afin de se prémunir contre une attaque poussée en contournant le sud de la mer Morte, Godefroy de Bouillon fortifie Hébron.

Il importe au plus haut point d'occuper et de renforcer la côte. Tout d'abord Jaffa, port médiocre, mais indispensable pour assurer les relations avec l'Occident et se défendre contre une attaque des flottes égyptiennes. La prise de Caïffa par Tancrède (20 août 1100, un mois après la mort de Godefroy de Bouillon) fournit un second port. L'année suivante, c'est le tour d'Arsouf et de Césarée; en 1104, Baudoin s'empare d'Acre qui deviendra le grand port du royaume. Beyrouth et Saïda ne tomberont qu'en 1110. Les flottes de Gênes, de Pise et de Venise apportèrent un précieux concours.

Correspondance d'Orient
Arsur ou Arsouf s'élevait aux bords de la mer à deux lieues au nord de Jaffa c'était une des places fortes de la Palestine et son nom est devenu célèbre par un des plus grands combats des croisades. Vous avez traversé la plaine d'Arsur et vous avez vu ce champ de bataille où se sont rencontrées les deux grandes renommées des vieux âges Richard Coeur de Lion et Saladin. Le village arabe d'Arsouf bâti sur une hauteur indique la place où fut la vieille cité dont il a pris le nom. Les restes d'Arsur touchent de plus près à la mer que le village; les débris les plus considérables appartiennent aux murailles de la ville. Ce que j'aurais voulu trouver parmi ces ruines c'est le tombeau de Jacques d'Avesnes placé dans une église consacrée à la Vierge mais au milieu du désordre de ces décombres, comment reconnaître la place du tombeau du brave chevalier ? Que de cendres glorieuses ont éte emportées par le vent de la Palestine !

Vous savez que des jardins avoisinaient Arsur du côté de l'orient ; on en retrouve encore aujourd'hui autour du village arabe. Soixante ou quatre-vingts familles habitent Arsouf, bâti avec les pierres dela vieille ville. C'est sans doute aussi avec les pierres d'Arsur que fut restaurée, il y a quinze ans, la cité de Jaffa. Je ne vous dirai rien de la forêt d'Arsur où se réfugièrent les soldats de Saladin pour échapper à l'épée victorieuse des croisés. Cette forêt, que la hache ou la flamme ont peu à peu éclaircie et dépouillée, n'est plus qu'une vaste étendue de terrain couverte çà et là de petits arbustes ; les forêts ont leur gloire et leurs ruines comme les cités.
Correspondance d'Orient (1830-1831), Par Joseph François Michaud et M. Poujoulat. Bruxelles 1835.

Deux ports fortement tenus restaient aux mains des Égyptiens et constituaient une gêne extrême : Tyr et Ascalon. On ne pouvait les réduire sans une marine que les Vénitiens s'offrirent à fournir. Laquelle des deux places allait-on attaquer en premier ? On en discuta longuement à Acre. Les seigneurs de Jérusalem, de Jaffa, de Ramla et de Naplouse insistaient pour qu'on attaquât Ascalon. Ceux d'Acre, de Nazareth, de Tibériade, de Sidon et de Beyrouth montraient la nécessité de s'emparer de Tyr, que la forteresse de Toron (Tibnin) et le château de Scandelion avaient peine à surveiller. On s'en remit à la Providence. Deux papiers portant chacun le nom d'une des deux villes furent posés sur l'autel, et un jeune enfant fut appelé à choisir : Tyr fut ainsi désignée. Croisés et Vénitiens s'en rendirent maîtres en 1124.

A ceux qu'inquiétait la présence de l'ennemi à Ascalon, il ne resta d'autre ressource que de renforcer la défense autour de cette ville. Habiles aux ghazzous (subitos irruptiones, dit Guillaume de Tyr, XIV, 8), les Égyptiens se glissaient le long de la route de Jaffa à Jérusalem et se cachaient à l'entrée des gorges (in faucibus montium inter angustias inevitabiles) pour piller les caravanes de pèlerins peu aptes à se défendre. De 1134 à 1142, le roi fit élever trois châteaux forts constitués par un donjon entouré d'une chemise flanquée de quatre tours pour contrebattre l'importante cité d'Ascalon.

La Marche de Judée, sous le règne de Foulque


Templiers
Sources : Image Jack Bocar

Ce furent Bethgibelin, autrement dit Bet-Djihrin, qui interceptait la route d'Ascalon à Hébron, Ibelin (Yabné) sur la route côtière d'Ascalon à Ramlé et Jaffa, enfin Blanche-Garde (Tell es-Safiyé) sur la route d'Ascalon à Jérusalem (fig. 1). Des murailles de Blanche-Garde on voyait nettement Ascalon.
Un premier résultat fut de permettre de rétablir tout à l'entour la culture des terres : « Il y venoit, dit le traducteur de Guillaume de Tyr (xv, 25), mout grant plenté de blé. »

Le roi Foulque et la sécurité des frontières sud-ouest de la Judée.
Construction des forteresses d'Ibelin, Blanche-Garde et Gibelin.

Ces alertes du côté de l'Orient et la solidité de l'alliance franco-damasquine avaient contraint Zengî à ajourner ses projets de contre-croisade. Le roi Foulque profita de cette accalmie pour assurer, par la construction d'une série de forteresses, la défense des frontières de la Judée, face à l'Égypte, comme, par la récupération de Panéas et la fortification de Safed, se trouvait assurée la défense de la Haute-Galilée, face à Damas.

La frontière sud-ouest de la Judée, on l'a vu à maintes reprises, était toujours inquiétée par la forteresse égyptienne d'Ascalon, citadelle avancée des Fatimides en Palestine et qui, selon les termes de l'Estoire d'Eracles, était « comme une barre entre les deux terres. » Entendez par là qu'Ascalon barrait aux Francs la route d'invasion du Delta. En revanche elle livrait passage aux rezzous égyptiens en marche vers la Judée. Tous les trois mois, la garnison égyptienne était renouvelée, ainsi que les approvisionnements. Naturellement chaque relève cherchait à signaler son arrivée par quelque razzia en terre franque. Pour mettre fin à ces courses, Foulque construisit tout un système de bastions couvrant le versant occidental du massif judéen.

La première forteresse élevée par Foulque fut celle d'Ibelin, sur l'emplacement actuel du bourg de Yebna, entre Ramla et Ashdod, vers le nord de la Philistie. La construction en fut décidée pour mettre un terme aux incursions de la garnison égyptienne d'Ascalon en direction de Ramla, Lydda et Jaffa. Cette garnison, sans cesse renouvelée par le gouvernement du Caire, gardait en effet du mordant, et en avril 1141 elle avait encore défait un corps de Francs dans une escarmouche.

Ibelin (Franc), Gan-Yavne (Israel), Yibnah (Palestine)
Gan-Yavne est situé sur la route principale entre Tel-Aviv et Ashkelon (route n° 4). Il a été établi en 1931. Gan Yavne (ce qui signifie Yavne Garden) est nommé d'après la vieille ville de Yavne, dans les temps anciens, un centre juif religieux les plus importants qui devint plus tard une forteresse des Croisés majeurs (Iblin). Sources : Zmora

Ibelin-Yebna
Le site d'Ibelin-YebnaIbelin Ibna
Ibelin Ibna
était particulièrement bien choisi. Il se trouvait sur la route d'Ascalon à Ramla-Lydda d'une part, d'Ascalon à Jaffa de l'autre (les deux pistes y bifurquent), près du passage du Wadi al Sarar devenu le Wadi Qatra, et bientôt le Nahr Rubin, avec « grant abondance d'eue » ; il bénéficiait de matériaux de construction tout trouvés, les ruines romaines de l'ancienne Jamnia, avantage considérable, remarque l'Estoire d'Eracles, « car, si comme l'en dist, chastel abatuz est demi refez. » Le roi Foulque s'y transporta avec son armée pour protéger les maçons, « ilec assemblèrent tuit li baron et orent grant planté d'ouvriers. » « Premièrement gîtèrent les fondemenz, après firent quatre tors » : en quelques semaines la nouvelle forteresse fut debout, sans que la garnison égyptienne d'Ascalon, intimidée, ait osé intervenir (Guillaume de Tyr, pages 696-697).

Ibelin fut donnée à un « haut home, sage et bien esprouvé de loiauté », Balian le Français, dit depuis Balian le Vieux, frère du vicomte de Chartres, Guilhen ou Guildiun et qui était venu en Syrie avec dix chevaliers de ses vassaux : (Sans doute vicomte de Chartres, le titre de comte de Chartres appartenant alors au comte de Blois. Cf. Docange-Rey, Familles d'Outremer, pages 360-361.)

Balian, investi du château d'Ibelin dont il prit le nom, « bien le garda tant comme il vesqui, et bien en guerroia vigueureusement les Turs (lisez les Égyptiens) ». Il y fit souche d'une illustre famille, la Maison d'Ibelin, destinée à jouer un rôle de premier plan dans l'histoire du royaume de Jérusalem, et même, au treizième siècle, à suppléer la royauté absente. Mais il ne faut pas oublier qu'avant de jouer ce rôle qui devait un jour lui valoir entre autres avantages la seigneurie de Beyrouth, les Ibelin s'étaient longtemps signalés dans les fonctions méritoires de gardiens de Marche, sur la frontière sud-ouest du royaume dont ils surent interdire l'accès aux razzias fatimides montées d'Ascalon.
Sources : René Grousset. Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem - Tome II : Monarchie franque et Monarchie Musulmane, L'Equilibre. - Paris, librairie Plon, 1934.

Blanche-Garde - Tall al-Safi
La deuxième forteresse élevée par le monarque angevin fut celle de Blanche-Garde, située plus au nord, aux premiers contreforts occidentaux du massif judéen, à peu près à mi-chemin entre Bethléem à 35 km et Ascalon à 25 km. Là, nous dit l'Estoire d'Eracles, « il a un tertre en la fin des montaignes qui descent aus plains, à huit milles près d'Escalonne, qui regarde vers les granz montaignes ; cil monz n'est mie hauz, mès au regard du plain est il assez haut tertres. » La butte était connue en arabe sous le nom de Tell al-Safiya, dont l'Eracles traduit très correctement le sens : « Telle Saphi en nostre langage vaut autant comme Mont Clers », nom que lui valait sans doute l'éclat de ses rochers crayeux (Guillaume de Tyr, page 698). Elle commandait le couloir du Wadi al-Sani ou Vallée des mimosas, et du Wadi al-Dahr, l'ancienne Vallée des térébinthes par où les coureurs égyptiens sortis d'Ascalon pouvaient monter jusqu'à Bethléem.

Ruines de la forteresse des croisés de Blanche Garde
Sources : Tall al-Safi : Ruines de la forteresse des croisés de Blanche Garde

La construction, sur ce site, de l'importante forteresse de Blanche-Garde - en latin Alba Spécula - ferma l'issue et en fit comme le bastion avancé des villes saintes. « Li sage home du roiaume, écrit l'Estoire d'Eracles, s'accordèrent qu'en fermast iluec un chastel, porce que il poroit tenir trop grant nuisement à la cité d'Escalonne. Quant li noviaus tens vint, touz li olz de Surie fu assemblez et s'en vindrent à ce leu; de maçons et d'autres ouvriers amenèrent grant planté. Il gitèrent leur fondemenz, puis firent les forteresces; quatre tors i drécièrent, grosses et hautes dont (= d'où) l'en pooit veoir pleinement jusque à la cité d'Escalonne. Cil chastiaus ot non la Blanche Garde. Li Rois bien le garni d'armes et de genz en qui il se fioit. Maintes foiz avint que cil d'Escalonne qui ne se pooient tenir de chevauchier par le pais, quant il s'en issoient por forfère, trovoient ces garnisons issues encontre eus; maint bon poigniez (= combats) i ot; touzjorz perdoient li Tur (=les Égyptiens), car il n' (i) avoit mie dedenz les forteresces se non toutes gens eslites (Guillaume de Tyr page 698) »

Grâce à la vigie assurée par Blanche-Garde, la Vallée des Mimosas commença à se repeupler, « Li gaaigneur (= les paysans) des terres se commencièrent à trere entor les chastiaus, por ce qu'il i estoient asseur (= en sécurité); bestes i amenèrent et firent leur charrues ; les gaaignages (= cultures) maintindrent, dont li païs amenda, car il i venoit mout grant planté de blé. Ne demora guères qu'i firent bones villes (= ici, fermes, « mas »), de quoi li seigneur des chastiaus orent bones rentes. (Guillaume de Tyr page 968) »
Sources : René Grousset. Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem - Tome II : Monarchie franque et Monarchie Musulmane, L'Equilibre. - Paris, librairie Plon, 1934.

Gibelin - Beit-Djihrin
Guillaume de Tyr nous parle d'une troisième forteresse construite sous le règne de Foulque et qu'il appelle Bersabée. La seule Bersabée que nous connaissions aujourd'hui est la bourgade de Bir al-Seba, localité située à trente-cinq kilomètres au sud-est de Gaza, sur la piste qui va de Gaza à la pointe sud-ouest de la mer Morte et à mi-chemin entre ces deux points. Se trouvant entre le Jebel Burej et le Jebel al-Butejir, à un carrefour de pistes (l'une de ces pistes monte vers Hébron, l'autre descend vers le désert de Tih), Bersabée était, en raison de ses sept puits célèbres, un point d'eau important au milieu de ce plateau rocailleux aux collines désolées. Mais, bien qu'ancienne garnison byzantine, ce n'est pas de cette bourgade qu'il s'agit ici, c'est, comme l'indique ailleurs Guillaume de Tyr lui-même, de Beit Jibrin.

Vue generale de Betogabra (Beit-Djihrin)
Sources : Vue generale de Betogabra (Beit-Djihrin). Sources : Bonfils Vue generale de Betogabra (Beit-Djihrin) - 1885-1901

C'est en effet à une douzaine de kilomètres au sud de Blanche-Garde, sur le site de l'ancienne Eleutheropolis, l'actuel Beit Jibrin, appelé par les Francs Beth-gibelin ou Gibelin, que le roi Foulque éleva vers 1134 ou pour d'autres 1137-38 la troisième citadelle, destinée à compléter ce système de défense. Comme Blanche-Garde, Gibelin avait pour mission d'arrêter les rezzous montés d'Égypte. Comme Blanche-Garde commandait la route d'Ascalon à Jérusalem, Gibelin commandait la route de Gaza à Hébron, entre le massif de Judée et la Philistie. Le site appartenait aux Hospitaliers qui l'avaient reçu en don de Hugue de Saint-Abraham. En 1134 d'après les uns, en 1137 d'après d'autres, commença sur l'ordre du roi Foulque la construction de la forteresse. Le patriarche de Jérusalem Guillaume de Messines vint diriger les travaux avec les barons du Domaine Royal et un grand concours de peuple. « Forz murs i firent et hauz. Torneles grosses, près à près, fossés parfonz, barbacanes bonnes et un puis où il vint si grant planté d'eue que il li mist non (= nom) Abondance.

La forteresse de Gibelin fut naturellement confiée par Foulque aux Hospitaliers (1137) : « Cil la reçurent volentiers, bien la garnirent et gardèrent, si que cil d'Ëscalonne n'osoient mès corre la terre si à bandon com il souloient (Guillaume de Tyr, page 698 et Delaville le Roulx, Les Hospitaliers, page 46-47). »
Sources : René Grousset. Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem - Tome II : Monarchie franque et Monarchie Musulmane, L'Equilibre. - Paris, librairie Plon, 1934.

Il est regrettable que les fouilles, que M. Garstang avait si bien commencées sur le vaste site d'Ascalon, n'aient pas été poursuivies. Il est vrai que l'attention des archéologues était particulièrement attirée par l'antiquité, mais l'époque des Croisades en eût certainement bénéficié aussi. La description de la ville médiévale par Guillaume de Tyr est d'une exactitude remarquable, comme l'a constaté le P. H. Vincent.

Baudoin III décida de réduire enfin la redoutable enclave égyptienne. A cet effet, il édifia en 1150 une citadelle dans la ville alors abandonnée de « Gadres », nom que les chroniqueurs francs donnent à Gaza, en arabe « Ghazza. » En 1153, Ascalon tombait aux mains des Francs. Le roi Amaury ira même jusqu'à construire vers 1170 le château de Darum, au sud de Gaza.Carte de Gaza et Israel
Gaza
C'est qu'il se préoccupait de mener campagne contre l'Egypte, folle entreprise qui eut pour résultat de cimenter l'union des princes musulmans. Ceux-ci pouvaient laisser la Palestine aux mains des Occidentaux; mais voir la riche province d'Égypte leur échapper, et être coupés du Maghreb, était intolérable. Ce fut le rôle de Saladin d'y mettre bon ordre. Les campagnes de 1187 et de 1188 semblent sonner le glas du royaume de Jérusalem. L'intervention de la troisième Croisade (1189-1192) sauve à grand-peine la situation. Il fallut plus de deux ans de siège pour reprendre la place d'Acre dans laquelle finissent par pénétrer Philippe Auguste et Richard Coeur de Lion.

« C'est vers cette époque, nous dit M. Deschamps, que l'architecture militaire franque prend un nouvel aspect. Le système de défense devient plus savant, les tours rondes apparaissent, et les bossages grossiers sont remplacés par un appareil de pierres lisses. On entreprend alors en Syrie les grands travaux qui vont donner au Crac des Chevaliers et à la forteresse de Margat leur majestueuse apparence. Il faut se rappeler que Margat fut vendu en 1186 à l'Hôpital, et qu'en même temps sans doute cet Ordre entreprenait l'enceinte extérieure du Crac et les grosses tours rondes qui forment son donjon. Cette entreprise paraît avoir été terminée dans son ensemble vers 1203. »

En 1193, la mort de SaladinTombeau de Saladin
Tombeau de Saladin
apporta quelque répit aux Croisés, bien qu'une partie de la Palestine restât aux mains des Musulmans. Soubeibé (Banyas) et Beaufort étaient occupés et renforcés par ces derniers. Même, le fils de Saladin, Malik el-'Adil, avait fortifié le Thabor (1211) et par là menaçait la place d'Acre. L'émotion ressentie en Occident détermina la cinquième Croisade (1219-1221).

En attendant, les Francs construisirent l'importante forteresse de Chastel-Pèlerin (Athlit) ce qui détermina Malik el-Adil à démanteler et à abandonner le Thabor.

Ce n'est que sous la menace de la sixième Croisade que Malik el-Kamil rendit au royaume franc Jérusalem, Bethléem, Nazareth, la seigneurie de Toron et la partie du territoire de Saïda qu'il détenait.

Quand la Galilée fut reprise par les Croisés, les Templiers relevèrent en 1240 le château de SaphetSituation du Château de Saphet
Situation du Château de Saphet
démantelé depuis 1218. « Sur une forte position en arrière du Jourdain, ce château dominait la plaine située au pied des monts de Haute-Galilée et surveillait la route d'Acre à Damas. Saphet, à l'érection duquel on travailla deux ans et demi, devint l'une des plus belles forteresses qu'élevèrent les Croisés au XIIIe siècle. »

Après un échec en Egypte, saint Louis séjourna du 13 mai 1250 au 24 avril 1254 en Palestine et y entreprit de grands travaux de fortification, notamment à Acre, à Caïffa, à Césarée, à Jaffa, à Saïda (château de terre). Tous ces efforts n'aboutirent qu'à prolonger l'agonie du royaume de Jérusalem en proie aux plus graves dissensions. Saint Louis commit l'irréparable erreur de diriger la huitième croisade (1270) sur Tunis, alors que Beibars s'était rendu maître d'Antioche, de Césarée, d'Arsouf, de Saphet, de Jaffa, qu'il massacrait les populations ou les emmenait en esclavage.

La faiblesse des effectifs au regard des forces de Beibars obligea les Croisés à s'enfermer dans leurs forteresses; mais en dépit des progrès réalisés par la fortification, tours et murs ne pouvaient plus résister aux travaux de sape et aux nouvelles machines de guerre. Le bois l'emportait sur la pierre. Les Égyptiens s'étaient, en effet, procuré le bois nécessaire pour élever d'immenses tours, du haut desquelles ils dominaient les places et réduisaient les défenseurs à l'impuissance. Alors que saint Louis mourait inutilement devant Tunis, il ne restait plus aux mains des Francs en Syrie que Tripoli, Sidon et Acre. Tout se termina, en 1291, par la reddition de cette dernière place. Il avait fallu un siècle d'erreurs accumulées par les grands chefs pour ruiner un travail constructif sans précédent. Il faudra plus longtemps encore pour que l'hostilité cède le pas aux relations commerciales.

La publication de M. Paul Deschamps apporte une documentation en bien des points définitive : grands plans rendus particulièrement lisibles par l'emploi de la couleur, nombreuses photographies terrestres ou aériennes. Ainsi M. Anus nous donne de Chastel-Pèlerin (Athlit) d'excellents relevés. Les ruines étant depuis des siècles exploitées en carrière, il subsiste peu de vestiges. Et cependant les chroniqueurs rapportent que les pierres employées étaient si grandes que deux boeufs pouvaient à peine en traîner une seule sur un chariot. Les Croisés utilisèrent, en effet, les ruines antiques.

Beaufort ou Shaqif Arnoun
Dominant à pic de 400 m. la vallée du Litani et la route qui mène de Saïda à Damas, se dresse le Qal'at esh-Shaqif ou Shaqîf Arnoun, autrement dit le château de BeaufortChâteau de Beaufort - Image de Jean Mesqui
Château de Beaufort
. Les historiens arabes assurent qu'Arnoun est un nom d'homme, et l'on a supposé qu'il s'agissait de Renaud de Sagette qui en fut maître. La graphie arabe rend peu vraisemblable cette hypothèse. M. Deschamps retrace en détail l'histoire souvent héroïque de ce château et des seigneurs de Sagette (Saïda) dont il dépendait.

Occupé deux fois par les Francs (1139-1190, puis 1240-1268) et deux fois par les Musulmans, BeaufortBeaufort-Situation
Beaufort-Situation
a subi des destructions et des remaniements que la présente publication s'efforce de préciser, et qui sont lisibles sur les plans en couleurs de M. Coupel. Une équipe militaire, sous la direction du chef de bataillon G. Bigeard, a effectué d'importants travaux de déblaiement qui ont permis de retrouver l'entrée de la Basse-cour et un étage inférieur. La belle porte, dessinée par G. Rey en 1859, de la Grand-salle, qui date du milieu du XIIIe siècle, est actuellement fort mutilée. Voici donc Beaufort qui rentre dans la liste des grandes forteresses, en tête desquelles il faut citer le Crac des Chevaliers, Sahioun, Marqab, Kerak, etc.

Grâce aux prospections de l'aviation, le commandant Bigeard a retrouvé la Cave de Tyron, admirable poste d'observation à l'entrée du territoire de Saïda. Le docteur Berti, du village voisin de Djezzin, s'est associé à cette exploration périlleuse qui a nécessité échelles et cordes pour atteindre les logements creusés dans la paroi du rocher. Le dispositif remonte à l'époque des Croisades, car les parois et le sol sont taillés avec le tailloir à dents caractéristique de la taille des Croisés. La petite garnison qui s'abritait dans la Cave de Tyron, disposait d'une abondante adduction d'eau et de réserves de vivres. L'installation n'est pas sans analogie avec la grotte d'el-Habis, sur la rive gauche du Yarmouq, explorée par M. Horsfield.

Ainsi princes francs et princes musulmans vivaient côte à côte, mais en hostilité à peu près constante. Cependant, les seconds étaient aussi étrangers à la Syrie et à la Palestine que les Croisés eux-mêmes. De part et d'autre, l'organisation féodale offrait de grandes analogies - bien qu'il n'y eût pas chez les Orientaux de distinction entre chevaliers et bourgeois. De part et d'autre on combattait vaillamment, et il en résultait une mutuelle estime que des actes de générosité ont souvent soulignée. Mais la foi et toutes les règles religieuses qui en découlent - jusqu'à la nourriture ou au rôle de la femme - élevaient des barrières infranchissables entre les deux populations, qui avaient constamment à la bouche de terribles formules de malédiction. Le musulman était persuadé que son culte était plus pur, que sa civilisation l'emportait sur celle de l'Occident, et de fait, sa littérature offrait une incomparable richesse. Ousama, esprit ouvert à toutes les curiosités et sujet aux engouements, ne manque jamais de revenir sur l'appréciation flatteuse qui a pu lui échapper. Bien qu'il ait frayé avec les Templiers qui occupaient alors à Jérusalem le Haram esh-Shérif, et se soit plu à rendre visite aux Lieux saints, il est profondément scandalisé quand, devant l'image de Marie tenant l'enfant Jésus, le Templier qui l'accompagne lui dit : « Voici Dieu (Allah) enfant. » Ousama ne bronche pas, mais pense intérieurement : « Puisse Allah s'élever très haut au-dessus de ce que disent les impies ! ( H. Derembourg, Ousama Ibn Monkidh. Vie d'Ousama, page 486) »

Les deux sociétés restaient imperméables l'une à l'autre; abstraction faite des fellahs, elles ne pouvaient subsister que dans des territoires strictement délimités par la configuration du pays, et hermétiquement clos par des forteresses. La multiplicité des châteaux francs reflète cette situation dont la précarité apparut nettement le jour où les Musulmans parvinrent à s'unir pour exercer une pression irrésistible.
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La fin annoncé du Royaume Franc de Jérusalem
Si, en théorie, on pouvait concevoir qu'il suffisait aux forces du royaume de Jérusalem de constituer un solide bastion à l'ouest de la grande faille, mer Morte-Jourdain-vallée de l'Oronte (comme on en a eu l'illusion au début de la dernière occupation française), et d'en garder les issues pour vivre en sécurité, les conditions économiques ne permettaient pas une solution aussi simple. La Palestine ne possède de terrains cultivables d'une certaine étendue que dans la plaine d'Esdrelon entre le Carmel et le Liban, ainsi que le long de la côte Ascalon-Jaffa-Césarée. Même de nos jours où la culture du sol a été intensifiée, Jérusalem est ravitaillée en grande partie par l'Égypte. De tout temps la Transjordanie et ses belles terres à blé ont fourni le complément indispensable à la population de la Palestine propre. Cela explique que les Croisés aient occupé la « Terre de Suète », à l'est du lac de Tibériade, dès 1105, et en 1115 la Terre oultre le Jourdain.

Vue du Château de Montréal Shobak
Vue du Château de Montréal Shobak - Sources : Mytrips

Aussitôt Baudoin élève le château de Montréal (Shobak) en Idumée. Comme jadis la Pétra des Nabatéens, cette forteresse, avec le Vau de Moïse, était destinée à contrôler, d'une part, le commerce de la mer Rouge dont l'accès était assuré par les garnisons d'Ailat (Aqaba) et l'îlot de Graye, et de l'autre à surveiller le commerce avec l'Égypte. Albert d'Aix (Histoire des Croisades, IV, page 703) nous le dit : et non ultra mercatoribus hinc et hinc transitus licentia daretur, nisi ex Régis gratia et licentia. Toutefois, le centre commercial important de cette région était alors Kérak de Moab. Après l'avoir entourée d'une enceinte, Payen le Bouteiller se décida en 1142 à y élever un château, le « Crac » ou, par confusion, « Petra deserti », qui devint rapidement la plus grande forteresse de la Terre oultre le Jourdain. Dès lors, on conçoit l'étude approfondie que lui consacre M. Deschamps.

« C'est vers 1161 que le fief du seigneur d'outre Jourdain atteint sa plus grande extension; sa suzeraineté s'étend sur les deux rives de la Mer Morte : en cette année, par un acte conclu à Nazareth le 31 juillet, Baudoin III recevait de Philippe de Milly, seigneur de Naples (Naplouse), tous les domaines que celui-ci possédait dans les territoires de Naplouse et de Tyr, et en échange le roi abandonnait à Philippe tout ce que lui-même possédait au delà du Jourdain, Montréal, le Crac, Ahamant, c'est-à-dire Amman avec leurs appartenances aussi loin qu'elles s'étendaient en longueur et en largeur depuis le Zerqa (c'est-à-dire le Yabbok) jusqu'à la Mer Rouge, ainsi que le « château li Vaux de Moïse ». Un autre texte nous apprend que le roi donna aussi à Philippe de Milly, Saint-Abraham, c'est-à-dire Hébron, importante cité de Judée, à 25 km à l'Ouest de la Mer Morte. » Le dernier seigneur d'outre Jourdain, Renaud de Châtillon, tué en 1187, porte le titre de seigneur de Montréal et d'Hébron.

Les hauts plateaux de Moab étaient riches en blé, et on y élevait le mouton depuis l'antiquité : le roi Mésa se pare du titre de noqed « pasteur ». La vigne et l'olivier y prospéraient. Les abords de la Mer Morte produisaient un sucre renommé qui s'exportait jusqu'en Chypre; le palmier-dattier y était aussi cultivé; enfin, on y exploitait le bitume et le sel.

La politique de Nour ed-din, atabek d'Alep et de Damas, entrava cette prospérité et, à sa mort, Saladin s'étant assuré le pouvoir en Égypte et en Syrie, tournera ses armes contre Montréal, puis contre Kérak, parce que, disent les chroniqueurs arabes, elles lui barraient la route.

Après Gustave Schlumberger, le savant archéologue retrace la lutte épique de Renaud contre Saladin. Les Francs menaçaient même Médine ; mais cette ambition causa leur perte. « Renaud, remarque M. Deschamps, s'il eût été plus raisonnable et plus habile, aurait pu exploiter à son profit la nécessité qui s'imposait à Saladin de passer par sa Terre pour maintenir la liaison entre ses deux royaumes, celui du Caire et celui de Damas. » Ou mieux encore, il aurait dû se replier sur lui-même et abandonner toute prétention sur la Mer Rouge; surtout il aurait dû observer les trêves négociées entre Baudoin et Saladin. Ses folles équipées amenèrent la ruine du royaume de Jérusalem, qui ne pouvait subsister qu'en s'intégrant à l'ordre oriental et en concentrant ses forces qui étaient réelles. Or, Guy de Lusignan comme Renaud de Châtillon se révoltait contre Baudoin IV. Un peu plus d'un an après le désastre de Hattin (4 juillet 1187), Kérak se rendait après une résistance héroïque. Montréal tomba en 1189.

L'histoire de Kérak se poursuit aux mains des Musulmans, mais aujourd'hui on exploite les ruines en carrière. Du moins les beaux relevés de M. Anus et l'étude approfondie de son chef de mission permettront à la forteresse médiévale de survivre dans la mémoire des hommes. Alors qu'on supposait qu'il ne subsistait à Kérak aucune trace des constructions franques, nos compatriotes en ont relevé des éléments fort importants.

La différence des matériaux employés a permis, en effet, de distinguer l'oeuvre des Francs de celle des Arabes : « Les Francs ont employé une pierre volcanique très dure, rouge foncé et noire, qu'ils ont renoncé à tailler et qu'ils se sont contentés de dégrossir. » Ces deux tons proviennent de l'oxydation plus ou moins poussée de la surface du basalte : sous l'action de l'air, de l'humidité et du soleil, la teinte grise de fonte passe au rouge puis au noir. Les Musulmans ont employé un calcaire tendre, plutôt gris, facile à tailler.

Depuis une haute époque, le promontoire allongé dans le sens Nord-Sud qui se dresse au confluent de deux wadi et qui porte la ville de Kérak, a été fortifié. On le distingue nettement sur la carte de Madeba. Les Croisés ont dressé leur citadelle au Sud de la ville, car c'était là, au raccord avec le plateau, qu'était le point faible. Il est établi par les observations de MM. Deschamps et Anus que les Musulmans ont conservé le tracé de la forteresse franque. Le donjon qui, de l'extérieur, présente un front de 25 m, flanqué de deux pans coupés de 17 m à l'Est et de 11 m à l'Ouest, est entièrement de construction arabe.

Le logement du seigneur franc et de sa famille se laisse encore reconnaître. Il se composait de salles ouvrant sur une petite cour à ciel ouvert (pl. XV b et XVII a), et de salles souterraines s'éclairant et s'aérant sur la cour supérieure au moyen de grands orifices ronds (pl. XV et XVI), « système choisi évidemment pour se garantir de la chaleur excessive et de l'ardent soleil, en ce château voisin de la Mer Morte ». A l'autre extrémité du Jourdain, près des sources du fleuve, le château de Soubeibé, à proximité de Banyas, est l'objet d'une monographie qui éclaire les phases de construction. Quand les Croisés se furent emparés de Tyr en 1124, la forteresse du Toron qui avait servi à contrebattre le célèbre port, alors aux mains des Égyptiens, fut utilisé pour le protéger et pour empêcher les troupes de Damas de faire des incursions vers Tyr. Les Francs éprouvèrent cependant le besoin de se donner de l'air, et, en 1129, ils occupèrent Banyas et Soubeibé. En trois ans, ils érigèrent le château de Soubeibé, qu'ils perdirent dès 1132 et ne recouvrèrent qu'en 1140.

Parce que cette forteresse est située sur la frontière, en un point particulièrement sensible et quelque peu en flèche, son histoire se ressent de toutes les fautes commises par les chefs francs. M. Deschamps signale l'erreur de la deuxième croisade qui mena campagne contre Damas, alors que le gouverneur de cette ville, Anar, avait été le fidèle allié du roi Foulques. La situation devint grave lorsque Nour ed-din, qui régnait à Alep, se fut emparé de Damas (1154). Les attaques contre Banyas se multiplièrent et le roi de Jérusalem eut grand-peine à rétablir la situation. Les malheureux projets d'Amaury conçcernant l'Égypte laissaient le champ libre à Nour ed-din. En 1164, profitant de ce que le royaume de Jérusalem s'était vidé de combattants pour assiéger Bilbeis, l'atabek se rua sur Banyas qui ne put résister. L'émotion fut telle que le roi Amaury en abandonna la campagne d'Ëgypte, mais il était trop tard; Soubeibé était définitivement perdu.

L'attraction qu'exerçait la vallée du Nil sur les imaginations occidentales, était telle que lors de la cinquième croisade, après la prise de Damiette (1219), les Croisés refusèrent de rendre cette place en échange de Jérusalem et des forteresses du Toron, de Saphet, de Beaufort et de Banyas. Et ce fut le légat du Pape, le cardinal Pélasge, qui fit échouer la transaction !

Le château de Soubeibé dont la superficie, comme celle de Margat, dépasse 3 hectares, couronne un ressaut méridional de l'Hermon. Il était admis que Soubeibé était, en grande partie, de construction franque. Cette impression résultait notamment de la présence de tours rondes sur le front Sud, alternant avec des tours carrées. Un examen attentif de l'appareil a permis à M. Deschamps de rectifier cette appréciation. Bien d'autres éléments sont de construction musulmane, ce qu'attestent aussi plusieurs inscriptions. Dans les ouvrages musulmans de Soubeibé, « les archères sont munies sur un côté d'une saillie de pierre qui devait être destinée à protéger la main de l'archer ». Les archères franques n'offrent jamais cette particularité, qui a été signalée dans les ouvrages musulmans de Kérak de Moab.

Après avoir exactement décrit les vestiges qui subsistent des forteresses franques en Palestine, M. Deschamps fait le bilan des monuments qui ont entièrement disparu, et qui appartiennent généralement au XIIIe siècle. « Rien ne nous est parvenu du grand château de Saphet, avec ses sept grandes tours, rien des puissants remparts de Tyr, non plus que ceux de Jaffa que vingt-quatre tours flanquaient, rien non plus du Toron. On aurait du mal à restituer à Saint-Jean d'Acre l'ensemble imposant de ses fortifications et l'emplacement de ses beaux palais comme la maison de l'Ordre de l'Hôpital où, selon Amadi, se trouvait une salle longue de près de 300 m. Rien n'est resté non plus du château de Beyrouth que Wilbrand d'Oldenbourg admirait au début du XIIIe siècle, et dont il décrivait alors la magnifique décoration intérieure, où artistes grecs et syriens avaient travaillé à côté des artisans venus de France ». On reste confondu par cet imposant déploiement de constructions de toutes sortes, auxquelles il ne faut pas oublier de joindre nombre d'églises et de couvents. C'est là le meilleur de l'oeuvre des Croisés qu'une mauvaise politique devait si rapidement ruiner; il est juste qu'elle subsiste en partie et que nos archéologues et architectes s'efforcent d'en perpétuer le souvenir.
Sources : René Dussaud - L'Histoire du Royaume de Jérusalem en fonction de ses forteresses, d'après un livre récent. In: Syria, tome 22 fascicules 3-4, 1941, pages 271 à 283.

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