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Le Chateau de Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn)
On sait qu'après la prise de Jérusalem et la dislocation des troupes de la croisade certains chefs de l'expédition décidèrent de rester en Orient pour s'emparer des ports qui étaient encore aux mains des musulmans et étendre leur conquête vers l'intérieur du pays : Godefroy de Bouillon qui mourut un an plus tard, son frère Baudoin qui, demeuré dans le Nord à Édesse, partit à franc étrier vers la Palestine pour se faire couronner roi de Jérusalem, Raymond de Saint-Gilles qui voulut se constituer dans la région du Liban un état qui devait devenir le comté de Tripoli, Bohémond de Tarente fils aîné de Robert Guiscard et petit-fils de Tancrède de Hauteville, ce seigneur normand dont plusieurs fils avaient occupé une partie de l'Italie méridionale puis enlevé aux musulmans la Sicile. En Orient, Bohémond s'était installé à Antioche et avait jeté les bases d'un vaste état qu'il fallait conquérir et qui allait devenir la principauté d'Antioche. Tancrède, arrière-petit-fils de Tancrède de Hauteville et neveu de Bohémond, devait jouer un rôle de premier plan dans la création de ces états francs d'Orient aussi bien en Palestine qu'en Syrie et au Liban. Pendant la première croisade, il avait été le fidèle lieutenant de Godefroy de Bouillon. Puis il était resté auprès de lui avec quelques centaines de chevaliers, en Palestine ; il s'était rendu maître de la Galilée. Plus tard, en 1110, il s'empara de la position où devait s'élever le Crac des Chevaliers qui gardait à l'Est la frontière du comté de Tripoli. Enfin son oncle Bohémond étant parti en 1104 pour la France dans l'espoir de ramener de nouveaux croisés en Terre sainte, Tancrède vint gouverner à sa place la région d'Antioche.

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

Cette capitale d'un des quatre états francs, était depuis l'Antiquité une cité considérable. Enlevée aux Byzantins par les Turcs en 1085, sa chute qui menaçait le grand empire chrétien d'Orient avait été une des causes de la première croisade. Pour la reprendre aux infidèles, il avait fallu un très long siège qui avait retardé la marche sur Jérusalem. Les princes d'Antioche lui rendirent la splendeur qu'elle avait eue au temps des Séleucides et des Romains.

Voisine de la mer où elle avait le port du Soudin (Soueidiyé), elle allait devenir un grand entrepôt, un lieu propice aux échanges commerciaux entre l'Asie et l'Europe. Abondamment pourvue d'eau par les sources de Daphné, environnée de vallons couverts d'oliviers, de mûriers et de figuiers, Antioche offrait aux Francs un séjour enchanteur dont un voyageur du XIIIe siècle, Wilbrand d'Oldenbourg, nous a laissé un vivant souvenir. Il nous montre ses habitants se promenant dans de frais jardins plantés d'arbres variés et se baignant dans les ruisseaux qui parcouraient ces jardins. Sa population était nombreuse et riche et dans ses rues se coudoyaient des hommes de plusieurs races, Francs, Grecs, Arméniens, Musulmans, Syriens et Juifs qui tous vivaient en bonne harmonie.

Il fallait que les abords d'Antioche fussent solidement défendus. Au Nord, des châteaux gardaient la route au bord de la mer et les cols de l'Amanus. L'un d'eux, celui de Baghras est un ancien château byzantin aménagé par les croisés.

Pendant la première moitié du XIIe siècle, les princes d'Antioche tentèrent avec persévérance de s'établir fortement au delà de l'Oronte et ils constituèrent dans ces territoires une ligne de défense avancée formée par des places fortifiées et des châteaux :
Harrenc (Harim), Cerep, Sardone (Zerdana) ;
Une seconde ligne dominait les abords de l'Oronte : sur la rive droite, Darkoush, Arcican, Besselmon et la grande ville d'Apamée ;
Sur la rive gauche, le grand château jumelé de Shoghr et Bakas, près d'un grand pont Djisr esh Shoghr, Kefredin, Qal'at el Aïdo, Le Sermin (Sermaniyé) et Bourzey.

Plus au Sud, Saône, en plein cœur du domaine chrétien, se dressait derrière la région marécageuse où l'Oronte s'étale largement en formant de véritables lacs, région qu'on appelle le Ghab.

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

Nous avons vu que cette place commandait plusieurs routes allant de Lattaquié vers Antioche et au delà de l'Oronte.

Saône paraît avoir été le plus important château-fort qu'aient élevé les Francs dans les premiers temps de leur occupation. Le Crac qui fut considérablement amplifié au XIIIe siècle n'était alors qu'un modeste fort à côté de la puissante citadelle de Saône.

Nous ne savons rien sur la date de la prise par les Francs de cette position. Tout au plus peut-on considérer comme une hypothèse raisonnable que Tancrède, ayant enlevé aux Byzantins en 1108 le port de Lattaquié, avait occupé auparavant Saône pour s'en servir de point d'appui pour des attaques contre cette ville maritime.

Le premier seigneur de Saône paraît avoir été un vassal du prince d'Antioche nommé Robert, fils de Foulque. Ce Robert, sur lequel on n'a que quelques indications, fut pourtant un personnage considérable qui tient une place prépondérante dans l'histoire de la principauté d'Antioche ; il en est de même de son fils Guillaume. Tous deux furent de véritables héros d'aventure dont les exploits guerriers semblent se hausser à la taille des murailles de cette étonnante forteresse de Saône, dont la construction est bien sans doute l'œuvre de l'un ou de l'autre, sinon de tous les deux.

Robert entre dans l'histoire en 1108 aux côtés de Tancrède dans un acte par lequel le prince normand récompense les Pisans de l'aide qu'ils lui ont apportée dans la lutte contre les Grecs et spécialement dans l'attaque de Laodicée enlevée à Cantacuzène, amiral de l'empereur Alexis.

Peu après, vers 1110, Tancrède s'emparait au delà de l'Oronte des places fortes de Cerep (Athareb) et de Sardone (Zerdana) ; il dut aussitôt confier Sardone à la garde de Robert car quatre ans plus tard (1114) on voit celui-ci faire don à l'abbaye de Josaphat de sa terre de Merdic au voisinage de Sardone.

Tancrède, ayant donc dès 1110 occupé des positions bien au delà de l'Oronte, menaçait gravement Alep, bloquait la région avoisinante et empêchait la ville de se ravitailler. Alors il imposa au sultan d'Alep un tribut annuel et exigea la reddition de tous les prisonniers chrétiens.

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

En 1115 Sardone est attaquée par Boursouk, atabek de Mossoul. Le prince d'Antioche se porte aussitôt au secours de la place. Il surprend Boursouk près de Sermin et écrase son armée le 14 septembre. Robert prit une part active au combat. Il est cité parmi les héros de la journée avec Alain, seigneur de Cerep et Guy Fresnel, seigneur de Harrenc.

Peu auparavant (juillet 1115) Togtekin, atabek de Damas, et II Ghazy, prince de Mardin, avaient demandé l'alliance de Roger, prince d'Antioche, contre Boursouk. Cette alliance avait été conclue au camp musulman au bord du lac de Homs. C'est dans ces circonstances que Robert de Saône, que les chroniques arabes appellent le comte lépreux, se lia d'amitié avec Togtekin. Il lui avait dit alors : « Je ne sais comment exercer envers toi les devoirs de l'hospitalité, mais dispose des pays que je gouverne, que tes cavaliers y pénètrent s'il leur convient, pourvu qu'ils laissent mes gens en liberté et qu'ils ne tuent personne. Pour ce qui est des troupeaux et des denrées, ils peuvent en disposer à leur guise. »

On a d'autres exemples de ces liens amicaux qui unirent des seigneurs francs et musulmans. Ayant mutuellement admiré leur bravoure sur les champs de bataille, ils entretenaient de bonnes relations en temps de paix. Mais lorsque la trêve cessait, la haine de race et les goûts sanguinaires réapparaissaient parfois et c'est ce qui se produisit de la part de Togtekin.

En 1118 le prince d'Antioche étendait encore sa conquête au delà de l'Oronte et s'emparait notamment de Hazart (Azaz) au Nord d'Alep. Puis à l'intérieur il fortifiait sa principauté vers le Sud en enlevant, à un clan de montagnards, Balatunus, situé au Sud de Saône, qu'il donna sans doute aussitôt en fief à Robert.

L'année suivante Robert, seigneur de Saône, de Balatunus et de Sardone, devait trouver une mort glorieuse dans des circonstances tragiques.

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

Le 28 juin 1119, Roger d'Antioche ayant, avec des forces insuffisantes, attaqué au Nord de Cerep, Il Ghazy, l'armée franque fut défaite et le prince d'Antioche fut tué dans la bataille. L'émir alla ensuite assiéger Sardone dont, après une vive résistance, la garnison épuisée par la faim se rendit (12 août), alors qu'arrivait à son secours l'armée du roi de Jérusalem à laquelle s'étaient jointes les troupes des comtes d'Édesse et de Tripoli.

Le 14 août l'armée chrétienne rencontrait celle d'Il Ghazy et de Togtekin à Telle Danit au Sud de Sermin. Après une lutte longue et acharnée, le champ de bataille resta au roi Baudoin II. Robert joua un grand rôle dans ce combat. Au début de l'affaire, chargeant à la tête d'un corps de cavalerie, il avait mis en déroute l'armée musulmane. Croyant à une victoire définitive, il se porta aussitôt au secours de sa ville de Sardone, mais ayant appris en chemin qu'elle avait capitulé il revint sur ses pas. Il rencontra alors un contingent musulman qui dispersa sa troupe. Cinq jours plus tard, Robert blessé fut fait prisonnier. Robert, en grand seigneur, se fixa lui-même une énorme rançon de 10 000 pièces d'or. Togtekin l'ayant sommé de se faire musulman, il refusa fièrement. L'émir furieux tira son épée et trancha la tête de son ancien ami. Ayant fait dépouiller le crâne de sa peau il chargea un habile orfèvre de faire de ce crâne une coupe à boire ornée de diamants. Ainsi mourut Robert, premier seigneur de Saône.

Dans les années suivantes, le roi de Jérusalem Baudoin II et le comte d'Édesse Joscelin Ier poussèrent vivement leurs avantages dans la région d'Alep et jusqu'à l'Euphrate. Alep fut sur le point de succomber. Au cours de ces campagnes, les Francs reprirent Sardone (1121) et reconstruisirent la forteresse qui fut confiée à Guillaume, fils de Robert. L'année suivante il y fut assiégé par II Ghazy. Le roi de Jérusalem et le comte de Tripoli se portèrent à son secours avec 300 chevaliers et 400 fantassins. Il Ghazy qui bombardait Sardone depuis quatorze jours avec quatre puissantes machines leva aussitôt le siège. Peu après il attaquait encore Sardone et de nouveau se retirait en apprenant l'approche du roi Baudoin.

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

Guillaume de Saône mourut en 1132. Comme son père il fut l'un des plus puissants vassaux du prince d'Antioche. Il gouvernait un vaste territoire puisque Saône et Sardone sont à une distance à vol d'oiseau de 75 kilomètres environ.
En examinant la carte, on s'explique pourquoi Francs et Musulmans se disputèrent Sardone avec une telle âpreté. Elle se trouvait dans un district appelé le Djasr qui était d'une extraordinaire fertilité. Elle était placée en avant du défilé d'Ermenaz qui coupe d'Est en Ouest le Djebel el Ala et fermait ainsi une voie d'accès d'Alep vers Antioche. Enfin, vers le Sud-Ouest, Sardone dominait la route qui d'Alep passait par Sermin pour franchir l'Oronte au pont de Shoghr et de là atteignait Saône et Lattaquié. Le seigneur de Saône avait donc une route directe pour gagner le fief qu'il possédait à la frontière orientale de la principauté.

Nous ne savons presque rien des seigneurs de Saône qui succédèrent à Guillaume, sinon leurs noms lorsqu'ils sont cités comme témoins au bas d'une charte. Mais les historiens musulmans donnent d'amples informations sur la prise de cette forteresse par Saladin en 1188. L'année qui suivit sa grande victoire de Hattin le 4 juillet 1187 et son entrée triomphale à Jérusalem le 2 octobre, il envahit le Liban et la Syrie. Il enleva les ports de Saïda, Beyrouth, Giblet, mais à Tortose il échoua devant le formidable donjon des Templiers, il échoua devant le Crac des Chevaliers, il passa sous les murs de Margat, grand château des Hospitaliers, qu'il n'osa pas attaquer. Puis il continua vers le Nord, ayant pour objectif de s'emparer d'Antioche. Pour cela il lui fallait conquérir plusieurs positions qui défendaient au Sud l'accès de la grande cité chrétienne. La principale était Saône.

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

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Le Siège du château de Saône par Saladin


Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

Le siège de Saône est raconté par plusieurs chroniques arabes dont deux sont rédigées par des témoins du combat.
Parti de Lattaquié, Saladin arriva en vue de Saône le 26 juillet 1188 avec son armée et six mangonneaux. Le fils du sultan, edh Daher, resta sur la colline du côté du ravin et établit deux mangonneaux non loin des murailles. Nous pensons que c'était à l'angle Nord-Est à proximité du départ du grand fossé. Saladin établit son camp et des mangonneaux de l'autre côté de ce fossé sur le plateau en face du front principal du château.

« La forteresse possède cinq murailles... Le mercredi 27 l'armée l'enveloppa de toutes parts. Dès le matin le sultan commença le siège... Le combat et le tir des mangonneaux ne cessèrent point... Si bien que, dès le jeudi 28, les murs commencèrent à menacer ruine... »
Les assiégés tentèrent une sortie et pendant toutes les attaques montrèrent un grand courage. Mais les mangonneaux et les flèches des musulmans faisaient de nombreuses victimes chez les Francs et la plupart des combattants furent tués ou blessés. Le vendredi matin un mangonneau d'edh Daher fit dans le mur une large brèche par laquelle pénétrèrent les assiégeants. En même temps les murs de la basse-cour étaient escaladés et les musulmans s'y précipitèrent dans une mêlée furieuse. « Et je voyais nos gens s'emparer des marmites dans lesquelles le repas était cuit à point et manger tout en se battant... ».
« Les Francs, dit une autre chronique, se retranchèrent sur la cime qui surmontait la forteresse (il doit s'agir du château byzantin qui domine toute la place) et se voyant perdus ils demandèrent à capituler. Le sultan fixa une rançon et laissa s'éloigner combattants, femmes, enfants. Puis il partit le lendemain vers d'autres conquêtes. »
Un chroniqueur ajoute : « La prise de Sahyoun fortifia l'espoir de prendre bientôt Antioche dont ce château était la clef et la plus importante des dépendances : la porte était ouverte et le chemin tout tracé. »
Cependant, après avoir pris dans les semaines suivantes plusieurs châteaux, le sultan consentit à une trêve et rentra à Alep sans attaquer Antioche.

On observe à Saône des traces apparentes des dégâts causés par le siège de 1188. On les remarque surtout à l'angle Nord-Est au-dessus de l'entrée du grand fossé, où frappèrent les mangonneaux du fils de Saladin. De ce côté, on constate dans la muraille, à droite de la poterne placée face à l'aiguille, des reprises grossières qui témoignent des réparations faites par les musulmans. Et quand on est dans la cour du château on pénètre à l'angle Nord-Est dans une salle qui ne ressemble en rien aux constructions des Francs.
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Le château de Saône et ses origines


Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

Il nous reste à tenter de préciser la date de la construction du château de Saône. Tout s'accorde pour constater la haute fortune des premiers seigneurs de Saône. L'alliance de Robert avec l'atabek de Damas, Togtekin, est une preuve de sa puissance. Prisonnier, il s'impose lui-même une rançon quasi royale. L'émir, l'ayant tué, fait orner son crâne de pierres précieuses. Il n'eût pas rendu ce macabre honneur à la dépouille d'un simple chevalier. Il s'agissait d'un héros rendu célèbre par ses exploits, d'un adversaire dont la défaite était un triomphe et le glorieux souvenir en devait être conservé. Ce qu'on sait de Guillaume, son fils, montre qu'il fut aussi un personnage considérable. C'est pour lui que le roi de Jérusalem va reprendre Sardone en 1121 et deux fois encore il met son armée en branle pour le secourir.

Cette haute fortune, ce fief considérable, les riches revenus que le seigneur de Saône, de Balatunus et de Sardone devait tirer de ses vastes domaines, expliquent comment il put élever le magnifique château de Saône. On y reconnaît l'œuvre d'un seigneur fastueux qui n'avait pas à ménager la main-d'œuvre et qui ne reculait pas devant les frais de construction les plus coûteux. On a voulu faire grand, solide et magnifique. En cherchant à dater ce monument que nous inclinions à croire de la première époque franque, en le comparant à d'autres de ce temps mais moins beaux, d'un travail moins soigné, nous nous étonnions d'une telle perfection en cette période de début. C'est qu'ailleurs on a été obligé de construire rapidement et on l'a fait aussi plus économiquement.

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

Ici tout va de pair, le fossé profond, long et large a été creusé en plein roc et le travail a dû être long et dispendieux. Les ouvrages sont hauts, les murs d'une épaisseur énorme, les pierres sont de dimensions que nous n'avons guère vues ailleurs sinon à Athlit au XIIIe siècle ; certaines pierres du donjon de Saône ont 4 mètres de long, mais surtout l'appareil à bossages est fort bien exécuté ; ailleurs à la même époque on faisait du bossage à la rustique, c'est-à-dire qu'on dégrossissait plus ou moins la saillie de la pierre à coups de maillet frappés sur un poinçon qui enlevait la pierre par éclats. Ici les angles ont été abattus avec précaution et la face du bossage a été taillée soigneusement au ciseau.

Ce que nous savons des seigneurs de Saône nous fait comprendre les raisons d'une œuvre aussi parfaite. Il est impossible de déterminer lequel du père ou du fils fut l'auteur de la construction de Saône. Il se peut qu'après s'être contenté des murailles byzantines remises en état de défense, Robert, devenu un seigneur disposant d'abondantes ressources, ait entrepris les grands ouvrages que nous admirons encore. Et Guillaume aurait continué cette œuvre qui demanda une assez longue durée pour être menée à bien. Foucher de Chartres nous apprend qu'après sa victoire de Tell Danit en août 1119 le roi de Jérusalem se rendit à Antioche, choisit dans les familles des seigneurs qui avaient péri ceux qui devaient tenir les fiefs après eux et décida de mettre en état de défense les forteresses voisines d'Antioche. Il est évident que ce passage concerne à la fois Guillaume fils de Robert et la forteresse de Saône.

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

Assurément ce château était à l'intérieur du territoire, loin de la contrée où l'on avait si âprement combattu, mais les musulmans étaient toujours menaçants et il était prudent de défendre solidement contre une nouvelle offensive les accès d'Antioche. Or Saône était une position stratégique de première importance. Il est fort possible que Guillaume encouragé par le roi de Jérusalem ait conçu sur un plan très vaste la construction du château de Saône.
Aucun fait historique ne suggère l'idée qu'il pût être construit plus tard.

Les seigneurs de Saône qui succédèrent à Guillaume sont à peine connus. Aucun d'eux n'eut la célébrité de Robert et de Guillaume. Tous ces motifs, ainsi que l'aspect de la forteresse, puissante certes et d'un bel appareil, mais présentant dans le système de sa défense des dispositions assez sommaires inspirées de vieilles traditions byzantines que les Francs perfectionnèrent plus tard, font penser qu'on peut, sans risque d'être loin de la vérité, attribuer à la construction du château de Saône une date voisine de l'année 1120.

Nous signalerons en terminant deux observations qui concernent le fossé. Dans la paroi rocheuse opposée à celle qui soutient le donjon on voit très bas à proximité de la pile, des anfractuosités au-dessus desquelles court une ligne de trous de boulin. Ces anfractuosités étaient des mangeoires et des abreuvoirs creusés dans le roc; les failles descendant le long du rocher alimentaient d'eau ces abreuvoirs. La ligne des trous indique l'emplacement de solives qui soutenaient un auvent. En temps de paix il est probable que les cavaliers laissaient souvent leurs chevaux dans ce fossé. Et ceux-ci trouvaient en arrivant de l'eau fraîche pour se désaltérer.

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte

Sur l'autre paroi, sous la courtine entre la poterne et le donjon, on aperçoit à environ 6 mètres du sol une large excavation dans le rocher (pl. 2). En y montant à l'aide d'une échelle on rencontre un étroit couloir et au delà une vaste salle souterraine de 10 mètres environ de côté creusée en ménageant un haut pilier central. Elle est complètement obscure et n'a pas de communication avec l'intérieur du château. Dans les parois sont creusées quatre niches avec une banquette où s'étendaient les captifs.

La prison de Saône fut-elle creusée par les Francs ou par les Musulmans ?
Nous ne saurions le dire. Mais c'est probablement dans cette sombre oubliette que mourut vers 1227 Pierre de Queivillers (Somme), un de ces nombreux chevaliers Picards venus guerroyer en Terre sainte. C'est une lettre de son fils Gautier qui nous l'apprend. Son père avait été fait prisonnier par les Sarrasins qui l'avaient emmené à Saône. Gautier en avait avisé l'Ordre de l'Hôpital qui avait, entre autres missions, celle de négocier le rachat des prisonniers chrétiens. Le 8 mai, il leur écrivait qu'il avait appris la mort de son père en captivité.

Sources : Paul Deschamps. Les châteaux des Croisés en Terre-Sainte : Tome I, Le Crac des chevaliers, étude historique et archéologique, précédée d'une introduction générale sur la Syrie franque. Préface par René Dussaud, membre de l'Institut. Plans en couleurs et croquis par François Anus. (Haut commissariat de la République française en Syrie et au Liban. Service des antiquités. Bibliothèque archéologique et historique, t. XIX.) Paris, Paul Geuthner, 1934.
Paul Deschamps, Tome II, La défense du Royaume de Jérusalem, Paris, Paul Geuthner, 1939.
Paul Deschamps, Tome III, La défense du comté de Tripoli et de la principauté d'Antioche, Paris, Paul Geuthner, 1971.
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Choix d'images de Saône et de Masyaf
Patrimoine commun : étude de Michaudel Benjamin Saône

Les territoires scientifiques de l'Ifpo en images : Saône

Citadel at Masyaf, Syria - sources Archnet : Masyaf Photographer Gary Otte

Salah al-Din Citadel, Haffah, Syria - sources Archnet : Saône Photographer Gary Otte

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