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Le Château de Kerak de Moab


Château de Kerak de Moab
Château de Kerak - Image Patrimoine Commun

Le royaume possédait au Sud-Est en Idumée et en terre de Moab, au delà de la mer Morte et jusqu'à la mer Rouge un vaste fief, « la Terre oultre le Jourdain ». En 1115 le roi Beaudoin Ier, ayant choisi au Sud de la mer Morte et au Nord de Petra un site fertile et bien pourvu d'eau, avait construit sur une éminence une forteresse qui devait assurer la protection de la contrée et surveiller la grande voie caravanière du Derb el Hadj. Il y travailla avec ses soldats pendant dix-huit jours et veilla à ce qu'elle fût munie d'une garnison, de machines de guerre et de vivres. Voulant laisser le souvenir de cette fondation il lui donna le nom de Mont royal : Montréal.

Ce château existe encore. Des remaniements furent opérés après que Saladin s'en fût emparé en novembre 1188. Il reste pourtant des vestiges de la construction entreprise par Baudoin Ier. A la fin du siècle dernier, le R.P. Savignac a trouvé sur le linteau d'une porte les restes d'une inscription où il a cru pouvoir lire la date de 1118. Ce château était fortement défendu. Selon le voyageur Thetmar qui y passa en 1217, il était muni de trois enceintes.

Dès 1116, les Francs bâtirent le château de « li Vaux Moïse » tout près de Petra (3 km). Dans la suite d'autres forts furent construits formant du Nord au Sud une ligne fortifiée allant de Amman (Ahamant) au fort d'Aïlat sur la mer Rouge. Des sept ouvrages militaires de la Terre-Oultre le Jourdain, le plus considérable était celui de Kérak construit au Sud de cette ville déjà importante dans l'Antiquité. Il en est question dans la Bible (Kir Moab ou Kir Hareseth). Ruth la moabite partit de Kérak pour épouser à Bethléem Booz, ancêtre de David. C'est à Kérak que David amena ses parents pour les mettre à l'abri des persécutions de Saül. C'est dans la forteresse de Kérak que Mésa, roi de Moab, résista aux assauts conjugués de Joram, roi d'Israël et de Josaphat, roi de Juda. Isaïe et Jérémie parlent de Kérak dans leurs prophéties.

A l'époque de la domination grecque ce fut une cité florissante sous le nom de « Xapaxywba » et le siège d'un évêché dès le Ve siècle. Kérak figure sur la célèbre mosaïque de Madaba. Il reste à Kérak quelques vestiges des époques grecque et romaine.

Dès avant 1126, l'échanson du roi de Jérusalem, Payen le Bouteiller, avait le château de Montréal et la Terre d'outre Jourdain. En 1142 ce grand vassal du royaume construisit à l'Est de la mer Morte à Kérak, que des documents latins appellent « Petra deserti », une forteresse. Le traducteur de Guillaume de Tyr l'appelle le « Crach ou la Pierre du désert » ; d'autres textes disent « le Crac de Montréal » ce qui signifie près de Montréal pour le distinguer du « Crac de l'Hospital » qu'on a désigné de notre temps sous le nom de Crac des Chevaliers.

Château de Kerak de Moab
Château de Kerak - Image Jordan Select Tours

Les successeurs de Payen, son neveu Maurice, puis Philippe de Milly amplifièrent les défenses de ce grand château.

Il semble que dès avant 1142, les Francs occupaient déjà la ville de Kérak et qu'ils l'avaient enfermée dans une enceinte. C'est en 1161 que le fief du seigneur d'Outre-Jourdain atteignit la plus grande extension. A cette date eut lieu un échange entre le roi Baudoin III et Philippe de Milly qui était seigneur de Naplouse ; Philippe lui céda cette ville et les territoires qu'il possédait près de la et près de Tyr, et le roi lui donna Montréal, Kérak, Ahamant, tout le territoire situé entre le Nahr Zerqa (au Nord d'Amman) et la mer Rouge. En outre le roi lui concéda Saint-Abraham c'est-à-dire Hébron, grande cité de Judée à 6 lieues à l'Ouest de la mer Morte.

Le seigneur de la Terre d'Outre-Jourdain avait donc un vaste domaine qui lui procurait d'importantes ressources par le contrôle des caravanes marchandes de la mer Rouge qui suivaient la route des pèlerinages de l'Islam, par les troupeaux et les céréales du plateau de Moab, par les plantations d'arbres fruitiers et de cannes, par le baume et l'indigo de Segor et aussi par le bitume et le sel de la mer Morte que l'on rassemblait à Thécua entre Bethléem et Hébron.

Quelques années plus tard, sans doute en 1165, Philippe se démettait de son fief pour entrer dans l'Ordre du Temple. Sa seigneurie passait à sa fille Étiennette de Milly, épouse d'Onfroi III de Toron, fils du vaillant connétable du royaume, Onfroi II qu'on appelait « le bon chevalier ». Devenue veuve, elle s'était remariée vers 1172 avec le sénéchal du royaume Milon de Plancy qui fut assassiné à Acre en 1174.

Dans cette marche avancée du royaume, si importante pour la défense de la Terre des croisés, il fallait un chef énergique. Aussi le roi Baudoin IV crut-il bien agir en mariant Étiennette, « la dame dou Crac », à un de ses barons, célèbre par son ardeur batailleuse, qui après seize ans de captivité était enfin sorti de sa prison d'Alep en 1176.
C'était Renaud de Châtillon, un cadet de famille, fils du seigneur de Gien, arrivé du Gâtinais trente ans auparavant, sans doute lors de la deuxième croisade et qui, par une fortune inouïe, était devenu prince d'Antioche ; pendant sept ans, il avait vaillamment défendu la principauté et porté très haut la réputation de courage des Francs. Pourtant des actes de brigandage montraient l'esprit téméraire et sans scrupule de ce « chevalier sans peur mais non pas sans reproche » qui allait conduire le royaume latin aux pires aventures.

Donc libéré, Renaud était allé offrir son épée au roi et peu après il épousait la princesse d'Outre-Jourdain. Sa réapparition au milieu de la chevalerie franque fut signalée aussitôt par une action d'éclat : le 25 novembre 1177, le roi de Jérusalem remportait sur Saladin à Montgisard une grande victoire. Les faits d'armes furent nombreux dans cette journée, mais l'héroïsme de Renaud surpassa tous les autres : « Or vous dirai del prince Renaud, sire dou Crac, ki fu en le bataille de Mongisart... ce fu cil qui le grignour prouece i fîst », écrit le chroniqueur Ernoul.

Château de Kerak de Moab
Château de Kerak - Image Gauis Caecilius

Il nous faut maintenant remonter plusieurs années en arrière. Jusque vers 1163 la grande marche orientale du royaume de Jérusalem se trouvait dans un état pacifique et la tâche des garnisons des forteresses d'Outre-Jourdain ne consistait guère qu'à exercer un contrôle douanier sur les caravanes du Derb el Hadj et à protéger contre les agressions de bandes de Bédouins pillards les populations agricoles de Moab et d'Idumée dont le travail contribuait à la prospérité de l'état franc. Mais Nour ed din, atabek d'Alep et de Damas, et après lui Saladin vont intervenir dans les affaires d'Egypte et les grandes forteresses de Montréal et de Kérak entraveront leurs manœuvres. Lorsque pour la première fois en 1164 Nour ed din préparait une expédition en Egypte « il lui fallait, dit le chroniqueur Ibn al Athir, prendre le chemin du désert (d'Idumée) et là les Francs seraient à craindre ».

D'autre part le roi de Jérusalem Amaury Ier allait à cette époque commencer une politique de conquête de l'Egypte et les seigneurs d'Outre-Jourdain et leurs hommes d'armes devaient participer à ces entreprises. En 1167 Amaury avec son armée était en Moyenne-Egypte ; une grande bataille eut lieu près d'Ashmunain. A cette campagne prirent part Philippe de Milly qui avait été seigneur d'Outre-Jourdain et Milon de Plancy qui allait l'être quelques années plus tard. En 1170 Nour ed din voulant faire passer des troupes de Syrie en Egypte et craignant que la garnison de Kérak leur barrât la route, alla investir cette place.

Ayant appris cette attaque, l'armée de Jérusalem se porta aussitôt au secours de Kérak, sous les ordres du connétable Onfroi II de Toron. L'avant-garde était commandée par son fils Onfroi III, seigneur d'Outre-Jourdain. Cette avant-garde se composait de 200 chevaliers, 1000 turcoples et une troupe nombreuses de fantassins. Nour ed din se retira.

C'est à la fin de cette même année que Saladin, lieutenant de Nour ed din et son vizir en Egypte, commencera contre les châteaux- francs d'Outre-Jourdain ses attaques, qui ne cesseront qu'en 1189 alors qu'il aura achevé la conquête de toute la contrée.

Château de Kerak de Moab
Château de Kerak - Image Templar1307

Il attaque d'abord les défenses maritimes des Francs sur la mer Rouge, qui gênaient considérablement son contact avec la Syrie puisque la route du Caire passait au Nord de la presqu'île du Sinaï et touchait à la pointe du golfe d'Aqaba. Les Francs avaient là un fort sur le rivage à Ailat et un autre plus important sur l'île de Graye.
L'autre figure majeure de l'époque des croisades qui a laissé des traces remarquables au Sinaï est le célèbre sultan Saladin (1171-1193). On peut encore visiter les deux forteresses de Sadr, appelée aujourd'hui Qal'at al-Guindî, et de l'île de Graye, appelée aujourd'hui citadelle de Saladin, qu'il fit construire au Sinaï central. Ces édifices avaient pour fonction d'assurer la protection du principal axe de circulation qui reliait les deux parties de l'empire de Saladin, à savoir l'Égypte et la Syrie, tout en contournant par le sud le royaume latin de Jérusalem. Les deux sites choisis étaient en tout point remarquables : Sadr est située sur un éperon rocheux qui domine le désert tandis que la forteresse de l'île de Graye occupe deux petits îlots reliés par un cordon lagunaire, situés à quelques dizaines de mètres du rivage, dans le golfe d'Aqaba.
Sources : Jean-Michel Mouton - Le Sinaï médiéval, un espace stratégique de l'islam - Presses universitaires de France - 2000 - Professeur d'histoire et civilisation musulmanes médiévales à l'université Lumière Lyon 2


En 1170, Saladin avait fait démonter des vaisseaux dont les éléments furent transportés à dos de chameau jusqu'à la mer Rouge, et les équipages des navires égyptiens enlevèrent aux Francs leurs positions. L'année suivante Saladin assiégea Montréal sans succès. Après la mort de Nour ed din en 1174, il devint maître de l'Egypte et de Damas puis, plus au Nord, de Homs et de Hama, enfin en 1183 d'Alep. Il entreprendra alors, avec à sa disposition des armées nombreuses, une lutte acharnée contre les états chrétiens. Il s'attaque d'abord au domaine d'Outre-Jourdain dont le seigneur Renaud de Châtillon ne cessait de le provoquer.

Château de Kerak de Moab
Château de Kerak - Image Frankenschulz

Celui-ci, s'il eût été plus raisonnable et plus habile aurait pu exploiter à son profit la nécessité qui s'imposait à Saladin de passer par sa Terre pour maintenir la liaison entre ses deux royaumes, celui du Caire et celui de Damas. Il aurait pu se conformer aux règles de bon voisinage qui, au cours de longues trêves, s'étaient établies entre Francs et Musulmans, d'autant plus que Saladin était d'une loyauté vraiment chevaleresque. Mais Renaud accumula les fautes. Vers 1181 il avait attaqué une nombreuse et très riche caravane qui venant de Damas se dirigeait vers la Mecque. Confiante dans une trêve établie entre le roi de Jérusalem et Saladin, elle alla camper dans le voisinage de Kérak. Renaud emmena des captifs et un abondant butin dans sa forteresse. Le roi indigné du procédé envoya plusieurs chevaliers du Temple et de l'Hôpital vers Renaud pour l'inviter à restituer aussitôt ses prises. Celui-ci ayant refusé, le souverain se vit obligé d'adresser des excuses à Saladin. Malgré cela le sultan se prépara à l'offensive. Au printemps 1182, une armée musulmane allait piller la Galilée puis enlevait aux Francs la grotte-forteresse d'el Habis située au Sud-Est du lac de Tibériade.

El-Habis est un remarquable site archéologique, à la fois du point de vue géographique et historique. Peu de chose durant les périodes romaines et byzantines, rôle important du site durant les Croisades, notamment des "grottes-forteresses". On a pu montrer que ces grottes, abandonnées par les moines, ont été converties en grottes-forteresses par les Croisés.
Sources : NICOLLE D - Université de Caen, FRANCE (1971).

El Habis (Ouest) : haut-lieu rupestre perché sur énorme rocher, avec triclinium ; cellules rupestres. Au Sud, vestiges de forteresse franque. Plus à l'Ouest, Ain es Siyagh, ppale source de Pétra ; habitat nabatéen et anc. carrière, niches rupestres...
Sources : Le Quid - Jordanie Pétra


Puis en juillet Saladin parcourait la Samarie et la Galilée et poussait jusqu'à Beyrouth. Pendant ce temps Renaud n'était pas inactif. Il avait déjà essayé en 1181 d'envoyer par voie de terre une troupe en Arabie pour attaquer Médine mais son projet avait échoué. Cette fois il voulut entreprendre une grande expédition maritime qui pillerait les rives de la mer Rouge. Il songeait même à attaquer les villes saintes de l'Islam, Médine et la Mecque.

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Château de Kerak - Image Castel of the Raven

Il fit construire, sans doute à Kérak même, les éléments de plusieurs grands navires qu'on transporta à dos de chameau jusqu'au golfe d'Aqaba. Chargés de combattants et de vivres, ces vaisseaux furent lancés sur la mer Rouge. Pendant plusieurs mois (1182 et début 1183), les Francs parcoururent la mer Rouge, incendiant les navires musulmans, pillant les ports sur les deux rives, en Nubie aussi bien qu'au Hedjaz et au Yémen. Le frère de Saladin, Malek el Adel, qui commandait au Caire en son absence, fit à son tour transporter du port de Damiette des vaisseaux de guerre sur la mer Rouge, qui se lancèrent à la poursuite de la flotte franque. Des combats eurent lieu sur terre et sur mer. Tous les Francs furent tués ou pris. Saladin fit décapiter les captifs amenés au Caire et à Alexandrie. Puis en septembre 1183 il envahissait la Galilée ; des rencontres eurent lieu avec l'armée royale. Enfin à la fin d'octobre le sultan montait contre Kérak un siège de grande envergure avec ses armées syriennes et égyptiennes et un matériel considérable.

La ville fut brusquement attaquée. Il semble bien que Renaud se soit laissé surprendre et il y eut un grand massacre. Combattants et citadins refluèrent vers le pont du château. La tête du pont fut défendue par un seul chevalier nommé Yvein qui fit là des prouesses extraordinaires. Jouant de l'épée à droite et à gauche, il envoyait dans le fossé les assaillants, protégeant ainsi la retraite des chrétiens. Enfin criblé de flèches il se replia et le pont fut abattu derrière lui. Or le château hébergeait à ce moment des seigneurs et de nobles dames ainsi que des jongleurs et des musiciens qui y étaient venus pour assister au mariage d'Isabelle, fille du feu roi Amaury et sœur du roi Baudoin IV, avec Onfroi IV de Toron, fils de « la dame dou Crac », Étiennette de Milly.
Ici se place un charmant trait de galanterie et de chevalerie qui marque admirablement les rapports courtois que pouvaient entretenir, même en temps de guerre, les princes francs et musulmans. Étiennette envoya à Saladin qui investissait son château une partie du festin nuptial et, en le faisant saluer par ses serviteurs, elle lui rappela le temps où, alors qu'elle était enfant, il était otage dans ce même château et où il la portait dans ses bras. Saladin fut très touché de ce souvenir, « il l'en mercia moult hautement » et demanda en quelle tour gîtaient les nouveaux mariés, et quand on la lui eut montrée il ordonna qu'on s'abstînt de tirer contre cette tour.

Cependant le sultan fît dresser contre la forteresse 8 puissants mangonneaux, sur l'éminence qui s'élevait à la pointe Sud face au donjon et 6 dans la ville face à la muraille Nord du château. Protégés par ces perrières, les soldats musulmans pouvaient impunément descendre au fond du fossé où, par suite du manque de place dans l'enceinte, on avait réfugié le bétail. Ils tuaient les animaux, les débitaient et remontaient avec des cordes les quartiers de viandes sous les regards exaspérés des Francs qui voyaient ainsi s'en aller leurs provisions de siège.

Renaud en grand péril alluma un feu sur la plus haute tour pour lancer au roi son appel de détresse. Vingt lieues à vol d'oiseau séparent Kérak de Jérusalem. Le roi Baudoin averti fit à son tour allumer un feu sur la Tour de David pour rassurer les assiégés de Kérak et partit aussitôt avec ses troupes. Saladin apprenant leur approche détruisit ses machines et leva le camp le 4 décembre.

Château de Kerak de Moab
Château de Kerak - Image Francisan fiars

Le roi Baudoin aveugle et paralysé, poursuivit néanmoins sa route. Accueilli avec enthousiasme par la garnison et le peuple de Kérak, il fit réapprovisionner le château et réparer les dommages causés par le siège, puis il regagna Jérusalem.

Saladin devait revenir quelques mois plus tard. Les chroniques franques et arabes parlent avec grands détails de ce siège de 1184 qui fut encore plus violent que celui de l'année précédente, et le sultan eut plus de peine à s'emparer de la ville. Il avait rassemblé des forces considérables et mit en batterie 14 mangonneaux. Mais le château lui aussi était bien pourvu d'engins de défense et les gens de Renaud de Châtillon accablaient les agresseurs de leurs projectiles.

Ayant commencé le siège au milieu de juillet, Saladin un mois plus tard constatait que le château demeurait inébranlable. Puisque ses mangonneaux étaient inefficaces, il fallait combler le fossé large et profond qui séparait le château de la ville. Il fit à cet effet construire à l'aide de poutres et de briques trois galeries couvertes allant jusqu'à ce fossé. Ainsi l'on commença à le remplir de terre et de pierres. Des lettres rapportées par le chroniqueur Abu Chama sont comme des cris d'enthousiasme à la veille du triomphe qu'on croyait assuré. Cependant l'armée royale se dirigeait à marches forcées vers Kérak. Et voici un témoignage de l'ardeur que l'on mit en Palestine à réunir le plus grand nombre possible de combattants pour secourir la forteresse placée en avant-garde des états chrétiens. Il est dû à un seigneur français André de Vitré, qui ne faisait nullement partie de la noblesse de Terre sainte. Il était simplement venu en pèlerinage à Jérusalem et était sur le point de retourner en France quand il apprit cette levée des troupes qui allaient se porter en hâte à l'aide de Kérak. S'y décidant aussitôt et prévoyant qu'il pouvait trouver la mort dans cette expédition, il agit comme tant de croisés l'avaient fait : on a conservé un acte de lui par lequel il abandonnait certains de ses biens à divers établissements religieux en France. Saladin une fois de plus brûla ses machines et renonça au siège de Kérak.

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Château de Kerak - Image Salenasemmens

Désormais la fatalité accablera le royaume de Jérusalem. Baudoin IV, souverain honnête et sage, désirait s'entendre avec Saladin lui aussi compréhensif et équitable. Mais le roi se mourait de la lèpre, et affaibli par cette atroce maladie, il ne pouvait maintenir dans l'obéissance certains barons et prélats dont l'esprit d'indépendance grandissait ; ainsi Renaud de Châtillon agissant en seigneur insouciant de son devoir féodal et même en véritable chef de brigands.

Comme il l'avait déjà fait il recommence ses pillages vers le début de 1187, alors qu'une trêve est en cours. Il s'empare d'une caravane qui gagnant Damas passait sur son domaine. Saladin le menace et se plaint auprès du nouveau roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, qui adjure Renaud de restituer ce qu'il avait enlevé indûment. Celui-ci leur oppose un refus brutal. « La prise de cette caravane, dit l'Estoire de Eracles, fu l'achoison de la perdicion dou roiaume de Jérusalem. » La colère de Saladin fut alors à son comble. Il jura de tuer Renaud de sa main. Il devait tenir parole quelques mois plus tard. Il fait envahir la Palestine et va lui-même dévaster le voisinage de Kérak et de Montréal. Le moment où les deux puissances allaient s'affronter dans un combat définitif était proche. Ce n'est pas ici le lieu de raconter la bataille de Hattin (à l'Ouest du lac de Tibériade) qui fut un effroyable désastre dont le royaume de Jérusalem ne devait jamais se relever. L'armée chrétienne ne comptait guère plus de 21 000 hommes et Saladin en avait 60 000. On a dit les hésitations du faible roi Guy de Lusignan dans le conseil de guerre qui se tint la veille de la bataille. Les appels pathétiques à la prudence du sage comte Raymond de Tripoli et de Baudoin d'Ibelin, le meilleur capitaine des armées chrétiennes : attendre des renforts annoncés, ne pas s'avancer vers l'ennemi, rester près des sources de Séphorie pour ne pas s'engager dans un territoire sans eau où l'armée serait accablée par la soif. La riposte violente du grand maître du Temple Gérard de Ridefort, les accusant de lâcheté. Le roi écoutant la voix de la raison. Et les barons se séparant. Puis en pleine nuit Gérard de Ridefort, allant retrouver le roi, le faisant brusquement changer d'avis, et soudain dans le silence du camp endormi, les tambours et les trompettes sonnant l'appel aux armes et la marche en avant. Et ce fut l'abominable journée du 4 juillet 1187.

Au soir de la bataille les chefs de l'armée franque furent amenés sous la tente de Saladin. Il y avait là le roi Guy et son frère connétable du royaume, Renaud de Châtillon et son beau-fils Onfroi du Toron, le grand maître du Temple, les seigneurs de Giblet, du Boutron et de Maraclée, d'autres encore. Le sultan traita le roi avec honneur, mais apostrophant Renaud il lui reprocha d'avoir maintes fois manqué à la parole jurée et violé les trêves et comme il lui demandait ce qu'il ferait à sa place s'il le tenait en son pouvoir, Renaud lui aurait répondu : « Je vous coperoie la teste ! » Saladin levant alors son sabre, lui trancha l'épaule et ses mamelucks achevèrent le rude guerrier franc.

La place de Kérak devait survivre plus d'un an à son dernier seigneur.

Château de Kerak de Moab
Château de Kerak - Image Icyjumbo

Saladin après sa victoire de Hattin envahit la Palestine. Il mit le siège devant Jérusalem et y entra le 2 octobre. Pendant ce siège, il vit venir à lui la princesse de Kérak, Étiennette de Milly, que la journée de Hattin avait cruellement éprouvée puisque son mari y avait trouvé la mort et son fils Onfroi de Toron y avait été fait prisonnier. Saladin consentit à rendre la liberté à celui-ci à la condition qu'elle lui livrerait Kérak, ce qu'elle accepta. Le sultan fit chercher à Damas, Onfroi. Étiennette et son fils partirent pour Kérak avec des émirs qui devaient prendre possession de la citadelle franque. Mais la garnison refusa d'en ouvrir la porte et de rendre la place aux infidèles. Humiliée la princesse revint en Palestine et fidèle à sa parole elle rendit son fils à Saladin. Le sultan la laissa se réfugier à Tyr que, dans l'abandon d'une grande partie de la Palestine, les Francs avaient vaillamment défendue et conservée ; il fit restituer à la princesse ses serviteurs et ses richesses sans en rien retenir. En mars 1188 il fit investir Kérak.

La garnison de Kérak coupée de toute communication, abandonnée par la chrétienté vaincue, privée de ressources, tenait toujours avec un acharnement qui provoquait, de la part des Francs aussi bien que des musulmans, une admiration dont les chroniques se font l'écho. Après avoir mangé leur bétail et leurs chevaux, les chiens et les chats, les défenseurs de Kérak n'ayant plus de quoi nourrir leurs femmes et leurs enfants préférèrent les vendre aux musulmans dont ils obtenaient en échange des vivres, qui leur permettraient de résister plus longtemps.

Enfin la famine les accula à rendre la place, ce qui eut lieu vers novembre 1188.

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Château de Kerak - Image Geoffrey Braun

Saladin se comporta de façon chevaleresque envers ces héros. Il racheta leurs femmes et leurs enfants et les leur rendit, il « lor donna grand avoir » et les fit reconduire en terre chrétienne.

Montréal résista plus longtemps encore et ne céda qu'en avril-mai 1189. Saladin témoigna à sa garnison les mêmes égards.
Il s'était déjà emparé des autres places qui surveillaient le Derb el Hadj.

Ainsi se clôt l'histoire de l'installation des Francs en « la Terre oultre le Jourdain » principale baronnie du royaume de Jérusalem, qui avait commencé avec un voyage de reconnaissance fait à la fin de l'année 1100 par Baudoin Ier quelques semaines avant de recevoir la couronne de roi de Jérusalem.


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Chevalier Hospitalier

Sources : Paul Deschamps. Les châteaux des Croisés en Terre-Sainte : Tome I, Le Crac des chevaliers, étude historique et archéologique, précédée d'une introduction générale sur la Syrie franque. Préface par René Dussaud, membre de l'Institut. Plans en couleurs et croquis par François Anus. (Haut commissariat de la République française en Syrie et au Liban. Service des antiquités. Bibliothèque archéologique et historique, t. XIX.) Paris, Paul Geuthner, 1934.
Paul Deschamps, Tome II, La défense du Royaume de Jérusalem, Paris, Paul Geuthner, 1939.
Paul Deschamps, Tome III, La défense du comté de Tripoli et de la principauté d'Antioche, Paris, Paul Geuthner, 1971.

Vous pouvez aussi lire l'article de Christian Marquant sur Renaud de Châtillon, le seigneur de Kérak.

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